V.

J’espère avoir suffisamment détaillé mes observations analytiques et je ne demande plus qu’une chose au lecteur, de considérer que les six observations tant de fois citées n’épuisent pas mes matériaux, mais que je dispose comme d’autres analystes d’un nombre beaucoup plus important de cas moins bien examinés. Ces observations peuvent être utilisés dans plusieurs directions, c’est-à-dire pour mettre en lumière la genèse des perversions en général et du masochisme en particulier et pour étudier le rôle que joue dans le dynamisme de la névrose la différence des sexes.

Le résultat le plus frappant d’un pareil examen concerne la genèse des perversions. Nous n’attaquons pas l’hypothèse d’après laquelle les perversions seraient déterminées tout particulièrement par des facteurs constitutionnels renforçants ou par la manifestation précoce d’une composante sexuelle. Cette hypothèse n’explique pas tout. La perversion n’occupe plus une place isolée dans la vie sexuelle de l’enfant, mais elle est intégrée dans l’ensemble des processus évolutifs typiques — pour ne pas dire normaux — que nous connaissons tous. Nous la considérons désormais comme étant en rapport avec l’amour objectal incestueux de l’enfant, avec son complexe d’Œdipe. Elle se manifeste d’abord sur le terrain de ce complexe, et celui-ci une fois effondré, elle survit souvent toute seule, héritière de son investissement libidinal et chargée de la conscience de culpabilité qui le caractérise. La constitution sexuelle anormale a finalement montré sa puissance en ceci qu’elle a poussé le complexe d’Œdipe dans une direction particulière et qu’elle l’a réduit à un phénomène rudimentaire insolite.

On sait que la perversion infantile peut servir de base au développement d’une perversion construite sur le même mode et qui, s’établissant à perpétuité, consume toute la vie sexuelle de l’homme. Elle peut également être arrêtée dans son évolution et se conserve à l’arrière plan d’une évolution sexuelle normale, mais en enlevant toujours, à cette dernière, une certaine quantité d’énergie. Le premier phénomène était déjà connu aux temps préanalytiques ; mais l’investigation analytique de ces perversions complètes a à peu près comblé le gouffre qui séparait les deux phénomènes mentionnés. Car on constate assez fréquemment qu’à l’ordinaire, à l’âge de la puberté, il s’est manifesté chez ces pervers un commencement d’activité sexuelle normale. Mais cette velléité n’étant pas suffisamment vigoureuse a été abandonnée devant les premiers obstacles qui ne font jamais défaut et le sujet est alors revenu définitivement à la fixation infantile.

Il serait évidemment important de savoir si l’on peut affirmer comme une généralité que les perversions infantiles proviennent du complexe d’Œdipe. Pour en décider, de nouvelles recherches seraient nécessaires, mais l’hypothèse ne paraît pas impossible. Si nous nous rappelons les anamnèses que nous fournissent les perversions d’adultes, nous remarquons bien que l’impression décisive, le « premier événement », de tous ces pervers, fétichistes et autres, ne se situe presque jamais avant la sixième année. Mais à cette époque l’empire du complexe d’Œdipe est déjà révolu ; l’événement dont le souvenir est resté conscient et dont l’effet est si énigmatique, pourrait très bien représenter l’héritage du complexe d’Œdipe.

Les rapports entre cet événement et le complexe désormais refoulé restent obscurs tant que l’analyse n’a pas encore éclairé l’époque qui précède l'événement « pathogène ». Qu’on considère maintenant le peu de valeur d’une assertion telle que celle qui pose l’existence de l’homosexualité innée, en se basant sur le fait que le sujet en question n’a, dès l’âge de six ou huit ans, éprouvé d’inclination que pour des personnes du même sexe.

S’il est généralement possible de faire dériver les perversions du complexe d’Œdipe, notre appréciation de celui-ci se trouve de ce fait confirmée à nouveau. Car nous estimons que le complexe d’Œdipe est le noyau propre de la névrose. La sexualité infantile qui atteint en lui son apogée est la véritable condition de la névrose, et ce qui reste de lui dans l’inconscient représente la disposition à la névrose ultérieure de l’adulte. Le fantasme de fustigation ainsi que d’autres fixations perverses analogues ne seraient alors eux aussi que des résidus du complexe œdipien, pour ainsi dire des cicatrices que laisse après lui le processus révolu, précisément comme le fameux « sentiment d’infériorité » correspond à une pareille cicatrice narcissique. Je partage sans restriction les opinions de Marcinowski qui, récemment, a exprimé cette conception d’une manière heureuse (Les sources érotiques des sentiments d’infériorité, Zeitschrifi für Sexualwissenschaft, IV, 1918). On sait que cette micromanie des névrosés n’est que partielle elle aussi et qu’elle est compatible avec l’existence de sentiments de mégalomanie provenant d’autres sources. J’ai parlé ailleurs de l’origine du complexe d’Œdipe ainsi que du destin que, seul parmi les animaux, subit l’homme et qui le contraint à recommencer deux fois sa vie sexuelle : d’abord comme toutes les autres créatures dès la première enfance, puis, de nouveau, après une longue interruption à l’âge de la puberté. J’ai parlé surtout de ce qui est en rapport avec « l’héritage archaïque » du complexe d’Œdipe. Je n’ai donc pas l’intention de m’y arrêter ici.

L’étude de nos fantasmes de fustigation n’apporte que de rares contributions à la genèse du masochisme. Il semble d’abord se confirmer que le masochisme n’est pas une manifestation pulsionnelle primaire, mais qu’il provient d’un retour de sadisme contre le sujet lui-même, c’est-à-dire d’une régression faisant passer de l’objet au moi les tendances en question (cf. « Pulsions et Destinées de pulsions », dans la collection des « Kleine Schriften » 1918, Vème volume des Œuvres complètes). Nous admettons que des pulsions à but passif peuvent, principalement chez la femme, apparaître dès le début, mais la passivité ne fait pas tout le masochisme ; il y a encore le caractère de déplaisir, qui étonne tant dans une satisfaction pulsionnelle. La transformation du sadisme en masochisme semble se faire sous l’influence de la conscience de culpabilité participant à l’acte de refoulement. Le refoulement se manifeste donc ici par trois effets différents : il rend inconscients les résultats atteints dans l’organisation génitale, il oblige celle-ci à la régression au stade sadique anal antérieur et il transforme enfin son sadisme en un masochisme passif qui, dans un certain sens, se révèle, de nouveau, d’essence narcissique. Le second de ces trois résultats est rendu possible par la faiblesse qu’il faut admettre dans ce cas, de l’organisation génitale ; le troisième résultat devient nécessaire du fait que la conscience de culpabilité prend ombrage du sadisme comme elle le prend du choix objectal incestueux, conçu génitalement. La provenance de la conscience de culpabilité c’est là encore une chose que les analyses ne révèlent pas. Elle semble être apportée par la nouvelle phase dans laquelle l’enfant entre, et si dès lors elle persiste, correspondre à une formation de cicatrice semblable à celle du sentiment d’infériorité. D’après nos connaissances encore incertaines sur la structure du moi nous attribuerions la conscience de culpabilité à cette instance qui s’oppose sous la forme de conscience critique au reste du moi. Cette instance provoquerait dans le rêve le phénomène fonctionnel de Silberer et se détacherait du moi dans la folie de surveillance.

Constatons en passant que l’analyse des perversions infantiles ici traitées contribue à résoudre une vieille énigme qui, d’ailleurs, a toujours tourmenté davantage les non analystes que les analystes eux-mêmes. Mais récemment encore, M. E. Bleuler lui-même a trouvé singulier et inexplicable le fait que les névrosés prissent l’onanisme comme centre de leur conscience de culpabilité. Nous avons toujours admis que cette conscience de culpabilité visait l’onanisme pré-infantile et non pas celui de la puberté et qu’elle devait principalement être rapportée non pas à l’acte masturbatoire, mais au fantasme qui, tout en restant inconscient, se trouve à la base de cet acte.

J’ai déjà montré ailleurs quelle importance la troisième phase en apparence sadique du fantasme de fustigation, porteur de l’excitation incitant à la masturbation ; réussissait à s’octroyer. J’ai montré également quelles élaborations de l’imagination cette troisième phase avait coutume de stimuler, élaborations évoluant en partie dans le même sens, en partie vers une suppression compensatoire de l’onanisme. Mais la seconde phase, inconsciente et masochique, le fantasme d’être battu soi-même par le père, est d’une importance infiniment plus grande. Car non seulement elle garde son influence à travers la phase qui la remplace, mais elle agit certainement sur le caractère, influences qui émanent directement de son expression inconsciente. Les personnes qui portent en elles un pareil fantasme développent une sensibilité et une irritabilité toutes particulières à l’égard des individus qu’elles peuvent ranger dans la série du père et de ses substituts ; elles courent au devant des offenses et assurent ainsi la réalisation de la situation imaginée, c’est-à-dire, d’être battues par leur père à leurs préjudices et dépens. Je ne m’étonnerais pas si l’on arrivait un jour à montrer que ce même fantasme est la base de la folie paranoïaque des quérulants.

L’exposé des fantasmes infantiles de fustigation aurait été peu clair si je ne les avais pas, sauf quelques allusions, limités aux personnes de sexe féminin. Je résume brièvement les résultats : le fantasme de fustigation des fillettes passe par trois phases, dont la première et la troisième persistent dans le souvenir conscient, la seconde restant inconsciente. Les deux phases conscientes semblent être sadiques, celle du milieu, la phase inconsciente, est indubitablement d’ordre masochique ; son contenu est « être battue par son père ». C’est à elle que sont fixés l’investissement libidinal et la conscience de culpabilité. L’enfant battu imaginaire est dans les deux autres phases toujours différent du sujet, dans celle du milieu seulement le sujet lui-même, dans la troisième, phase consciente, ce sont en majorité des garçons qui sont battus. La personne qui bat est, au début, le père, plus tard, un de ses substituts. Le fantasme inconscient de la phase du milieu possède à l’origine une signification génitale. Il provient du refoulement et de la régression du désir incestueux d’être aimé par le père. Il s’y associe de façon apparemment lâche, le fait que les fillettes entre la seconde et la troisième phase, changent de sexe, s’imaginent être des garçons.

Si je suis parvenu moins loin dans la connaissance des fantasmes de fustigation du garçon, c’est peut-être à cause du caractère peu favorable de mes matériaux. Je m’attendais naturellement à ce que les situations que nous avons trouvées chez la fillette fussent les mêmes chez le garçon, la mère prenant dans ce cas dans le fantasme, la place du père. Cette présomption semblait se confirmer, car le fantasme hypothétiquement correspondant du garçon avait pour contenu d’être battu par sa mère (plus tard par un substitut). Mais ce fantasme où le sujet lui-même peut être retenu comme objet se différencie de la seconde phase observée chez la fillette par le fait qu’il peut devenir conscient. Essaye-t-on alors de l’identifier à la troisième phase chez la fillette, il reste comme nouvelle différence que la personne du garçon n’est pas remplacée par de nombreux garçons indéterminés, étrangers, moins encore par de nombreuses fillettes. On s’était donc trompé en s’attendant à un parallélisme complet.

Mon matériel clinique concernant l’homme ne comprenait que peu d’observations de fantasmes infantiles de fustigation non compliqués d’autres troubles graves de l’activité sexuelle. Par contre il s’y trouvait un assez grand nombre de sujets qui devaient être considérés comme de véritables masochistes dans le sens de la perversion sexuelle. Il s’agissait de sujets qui avaient trouvé leur jouissance sexuelle exclusivement dans la masturbation accompagnée de fantasmes masochiques ou d’autres qui avaient réussi à coupler le masochisme et l’activité génitale de façon qu’ils arrivaient grâces à des mises en scène masochiques et dans des conditions analogues, à l’érection et à l’éjaculation ou qu’ils parvenaient même à accomplir un coït normal. Cas plus rare, le masochiste était dérangé dans ses actes pervers par des représentations obsessionnelles se manifestant d’une manière insupportablement intense.

Des pervers satisfaits ont rarement recours à l’analyse ; mais en ce qui concerne les trois groupes de masochistes mentionnés, ils peuvent avoir de sérieux motifs pour venir consulter l'analyste.

L’onaniste masochique se trouve absolument impuissant quand, finalement, il essaye malgré tout le coït avec une femme. Quant à celui qui, jusqu’alors, a réussi le coït à l’aide d’une représentation ou d’une mise en scène masochique, il peut s’apercevoir tout à coup que cette association si commode pour lui n’est plus efficace, le facteur génital ne réagissant plus à l’excitation masochique. Nous sommes habitués à promettre avec conviction la guérison aux impuissants psychiques qui viennent nous consulter, mais même dans ce pronostic nous devrions montrer plus de retenue tant que le dynamisme du trouble nous est inconnu. C’est une très mauvaise surprise quand l’analyse nous révèle comme cause de l’impuissance « uniquement psychique » une attitude masochique très nette, enracinée depuis longtemps, peut-être.

Or, on fait chez ces hommes masochiques une découverte qui nous incite à juger indépendamment les faits sans poursuivre, pour le moment, l’analogie avec les situations chez la femme. Il apparaît qu’ils prennent régulièrement dans les fantasmes masochiques ainsi que dans les mises en scène nécessaires à leur réalisation, le rôle de femmes, leur masochisme coïncide donc avec une attitude féminine. Cela ressort facilement des détails des fantasmes ; mais beaucoup de malades s’en rendent compte et l’apportent comme une certitude subjective. Le fait que l’embellissement scénique du tableau masochique tient à la fiction d’un méchant garçon, page ou apprenti devant être puni, n’y change rien. Mais les personnages qui punissent sont dans les fantasmes comme dans les mises en scène toujours des femmes. Voilà qui est déroutant au possible ; on aimerait savoir si le masochisme du fantasme infantile de fustigation est déjà basé sur une pareille attitude féminine3.

Abandonnons donc la question du masochisme des adultes, si difficile à expliquer et abordons les fantasmes infantiles de fustigations chez les individus mâles. L’analyse de la première enfance nous permet encore de faire une découverte étonnante : le fantasme conscient ou susceptible de devenir conscient, ayant pour contenu d’être battu par la mère, n’est pas le fantasme originel. Il y a un stade antérieur qui reste régulièrement inconscient et dont le contenu est « Mon père me bat ». Ce stade antérieur correspond effectivement à la seconde phase du fantasme observé chez la fillette. Le fantasme connu et conscient : « Ma mère me bat » tient lieu de la troisième phase du fantasme de la fillette, où, comme nous l’avons, dit, ce sont des garçons inconnus qui sont battus. Je n’ai pu démontrer un stade antérieur de nature sadique comparable à la première phase chez la fillette, mais je ne veux pas me prononcer définitivement contre l’existence d’un tel stade, car je reconnais la possibilité de types plus compliqués que celui qui est envisagé ici.

Je ne pense pas risquer de faire naître quelque confusion dans l’esprit des lecteurs en appelant brièvement cette représentation d’être battu : un fantasme masculin, le dit fantasme n’est lui-même qu’un commerce amoureux d’ordre génital amoindri par voie de régression. Le fantasme masculin inconscient ne signifiait originellement pas comme nous l’avons mentionné plus haut « Mon père me bat », mais plutôt « Mon père m’aime ». Les processus que nous connaissons en ont fait le fantasme conscient : « Ma mère me bat ». Le fantasme de fustigation est donc chez le garçon dès le début d’ordre passif, né qu’il est de l’attitude féminine envers le père. Il correspond de même que celui de la fillette au complexe d’Œdipe, mais il convient de rejeter le parallélisme que nous nous attendions à constater et d’admettre que dans les deux cas le fantasme de fustigation dérive de rattachement incestueux au père.

La clarté de l’exposé ne pourra que gagner si je rapporte encore ici les autres concordances et les autres divergences entre les fantasmes de fustigation des deux sexes. Chez la fillette, le fantasme masochique inconscient part de l’attitude œdipienne normale ; chez le garçon, il provient de l’attitude inverse, le père étant pris comme objet d’amour. Chez la fillette, le fantasme passe par une étape préliminaire où les coups se présentent dans leur sens indifférencié et visent une personne jalousement haïe ; les deux choses font défaut chez le garçon, mais c’est précisément cette différence qui pourrait être écartée par une observation plus serrée. Lors du passage au fantasme conscient ultérieur, la fillette conserve pour objet la personne du père et en conséquence le sexe des batteurs ; mais elle change la personne battue et son sexe, de sorte que c’est finalement un homme qui bat des enfants du sexe masculin ; le garçon, au contraire, change la personne et le sexe du batteur en substituant la mère au père, et s’en tient à sa propre personne, de sorte que le batteur et le battu sont finalement de sexe différent.

Chez la fillette le refoulement transforme la situation originellement masochique (passive) en une situation sadique dont le caractère sexuel est très effacé ; chez le garçon, la situation reste masochique et garde à cause de la différence de sexe entre le sujet battant et le sujet battu, plus de ressemblance avec le fantasme originel conçu sur le mode génital. Le garçon esquive son homosexualité par le refoulement et par la transformation du fantasme inconscient ; ce qu’il y a de singulier dans son fantasme conscient ultérieur c’est qu’il a comme contenu une attitude féminine ne comportant pas de choix objectal homosexuel. La fillette par contre fuit à propos du même processus toute exigence de la vie amoureuse. Elle se transforme dans sa propre imagination en homme, sans cependant devenir elle-même virilement active, et n’assiste plus qu’en spectatrice à l’acte qui en remplace un autre d’ordre sexuel.

Tout nous autorise à croire que le refoulement du fantasme inconscient n’en est pas trop modifié. Ce qui, pour le conscient, est refoulé et remplacé, demeure dans l’inconscient et conserve son pouvoir actif. Il en est autrement quand on envisage la conséquence de la régression à un stade antérieur de l’organisation sexuelle. En ce qui concerne cette régression il est permis d’admettre qu’elle modifie aussi les rapports existant dans l'inconscient, de sorte qu’après le refoulement, il subsiste dans l’inconscient des deux sexes non pas, il est vrai, le fantasme (passif) d’être aimé du père, mais le fantasme masochique d’être battu par lui. Il ne manque pas non plus d’indices propres à établir que le refoulement n’a réalisé que très imparfaitement son but. Le garçon qui, dans l’inconscient voulait fuir le choix objectal homosexuel et qui n’a pas changé de sexe sent pourtant à la manière d’une femme dans ses fantasmes conscients et dote les fustigeuses de qualités et d’attributs virils. La fillette, même lorsqu’elle a renoncé à son sexe et qu’elle a fourni dans l'ensemble un travail de refoulement plus complet, n’arrive tout de même pas à se détacher du père ; elle n’ose pas battre elle-même et, devenue garçon dans le fantasme, c’est principalement les garçons qu’elle se figure comme subissant les coups.

Je sais que les différences décrites ci-dessus en ce qui concerne le comportement du fantasme de fustigation dans les deux sexes, n’ont pas été suffisamment expliquées, mais je renonce à démêler des complications en poursuivant l’examen de leur dépendance d’autres facteurs. J’estime, en effet, que les matériaux cliniques sont encore insuffisants. Mais j’aimerais à me servir de ce matériel pour l’examen de deux théories, opposées l’une à l’autre et qui traitent toutes les deux du rapport entre le refoulement et le caractère de chaque sexe. Ces deux théories représentent, chacune dans son sens, ce rapport comme étant très intime. Je préviens le lecteur que je les ai toujours tenues toutes les deux pour peu satisfaisantes et propres à induire en erreur.

La première de ces théories est anonyme. Elle me fut exposée, il y a de nombreuses années par un de mes collègues avec qui j’entretenais alors des relations d’amitié. Sa simplicité hardie est si séduisante qu’on se demande avec étonnement pourquoi il n’en est fait d’allusions sporadiques que dans la littérature. Elle part de la constitution bisexuelle des êtres humains et affirme que la lutte des caractères de sexe est chez tous la cause du refoulement. Le sexe le plus fortement développé et dominant dans la personne aurait refoulé dans l’inconscient la représentation psychique du sexe vaincu. Le noyau de l’inconscient, le refoulé serait donc dans tout homme ce qu’il y a en lui de contraire à son sexe. Cela n’a vraiment de sens que si nous faisons déterminer le sexe d’un homme par le développement de son appareil génital, autrement le sexe le plus manifeste d’un homme reste incertain, et nous risquons de prendre pour une déduction ce qui, dans notre examen, ne doit nous servir que de point de repère. Bref, chez l’homme, le refoulé inconscient est attribuable à des tendances pulsionnelles féminines ; chez la femme, c’est l’inverse.

La seconde théorie est plus récente. Elle concorde avec la première en ceci qu’elle admet également la lutte des deux sexes comme décisive pour le refoulement. Quant au reste elle s’oppose à la première ; elle ne s’étaye pas sur des raisons biologiques, mais sur des raisons sociologiques. Cette théorie de « protestation virile » émise par Alf. Adler affirme que tout individu se révolte contre l’idée de rester sur la « ligne féminine » jugée inférieure et aspire à la ligne masculine, la seule qui soit satisfaisante. Adler se base sur cette protestation virile pour expliquer en bloc la formation du caractère ainsi que celle des névroses. Il y a là deux processus qui doivent certainement être distingués l’un de l’autre ; malheureusement ils sont chez Adler si mal délimités et le fait du refoulement y est en général si peu étudié que l’on risque de s’exposer à un malentendu en tentant d’appliquer au refoulement la théorie de la protestation virile. J’estime qu’il ressort de cette hypothèse que la protestation virile, c’est-à-dire le besoin de s’écarter de la ligne féminine est dans tous les cas la raison du refoulement. Le refoulant serait donc toujours une tendance pulsionnelle masculine, le refoulé une tendance pulsionnelle féminine. Mais alors le symptôme aussi serait le résultat d’une tendance féminine, car nous ne pouvons pas renoncer à la définition du caractère du symptôme d’après laquelle il serait une compensation du refoulé qui se serait fait jour en dépit du refoulement.

Mettons à l’épreuve maintenant dans l’exemple du fantasme de fustigation les deux théories, auxquelles la sexualisation du processus de refoulement est pour ainsi dire commune. Le fantasme originel : « Mon père me bat » correspond chez le garçon à une attitude féminine, il est par conséquent la manifestation d’une disposition au sexe opposé. S’il succombe au refoulement, celle des deux théories qui semble devoir l’emporter, est la première laquelle a posé la règle que les tendances opposées au sexe du sujet coïncident avec le refoulé. Il est vrai qu’elle répond peu à nos présomptions quand le fantasme conscient, résultat du refoulement, est encore marqué par l’attitude féminine, avec la seule différence que cette attitude joue cette fois vis-à-vis de la mère. Mais il est inutile d’approfondir ces doutes étant donné que nous allons savoir tout de suite à quoi nous en tenir. Le fantasme originel des fillettes « Mon père me bat » (c’est-à-dire m’aime) répond certainement, en tant qu’attitude féminine au sexe manifeste qui domine en elles. Selon la première théorie, il ne devrait donc pas être atteint par le refoulement et n’aurait pas à devenir inconscient. En réalité il le devient et trouve un substitut dans un fantasme conscient démentant le caractère du sexe manifeste. Cette théorie est par conséquent inutilisable pour la compréhension des fantasmes de fustigation. L’existence de ceux-ci suffisent d’ailleurs à le réfuter. On pourrait objecter qu’il s’agit de garçons efféminés et de fillettes viriles chez qui ces fantasmes de fustigation se manifestent et subissent ce sort. On pourrait aussi en rendre responsable un trait de féminité chez le garçon, un trait de virilité chez la fillette ; chez le garçon pour la formation du fantasme passif, chez la fillette pour son refoulement. Nous serions probablement d’accord avec cette conception, mais l'affirmation d’un rapport entre le caractère du sexe manifeste et le choix de ce qui est voué au refoulement n’en serait pas moins insoutenable. Au fond nous ne constatons qu’une chose, c’est qu’il existe chez des individus des deux sexes, des tendances pulsionnelles aussi bien masculines que féminines pouvant devenir les unes et les autres inconscientes par refoulement.

La théorie de la protestation virile semble beaucoup mieux résister à l’épreuve des fantasmes de fustigation. Chez le garçon aussi bien que chez la fillette le fantasme de fustigation correspond à une attitude féminine, à un retard que fait le sujet sur la ligne féminine. Les deux sexes se hâtent de se délivrer de cette attitude en refoulant le fantasme. Il est vrai que la protestation virile ne semble obtenir un plein succès que chez la fillette, chez elle se réalise un exemple proprement idéal de l'activité de la protestation virile. Chez le garçon, le succès n’est pas pleinement satisfaisant ; il n’y a pas renoncement à la ligne féminine, le garçon n’a certainement pas le « dessus » dans son fantasme masochique conscient. Nous rejoignons donc la présomption déduite de la théorie si nous reconnaissons dans ce fantasme un symptôme à la suite de l’échec de la protestation virile. À vrai dire, nous sommes un peu gênés de voir que le fantasme de la fillette provenant d’un refoulement prend également la valeur et le sens d’un symptôme. Là où la protestation virile a pleinement atteint son but, la considération déterminant les symptômes devrait faire défaut.

Avant de conclure de cette difficulté que le concept même de protestation masculine n’est pas conforme aux problèmes des névroses et des perversions et qu’il est stérile dans son application à elles, nous détournerons notre regard des fantasmes de fustigation passifs pour le diriger vers d’autres manifestations pulsionnelles de la vie sexuelle infantile, manifestations qui succombent également au refoulement. Personne ne peut douter qu'il n’existe aussi des désirs et des fantasmes qui suivent dès le début la ligne masculine et qui sont l’expression de tendances pulsionnelles masculines, des impulsions sadiques par exemple, ou bien les désirs du garçon envers sa mère provenant du complexe d’Œdipe normal. Il est également certain que ces derniers succombent au refoulement ; si la protestation virile réussit à expliquer de manière satisfaisante le refoulement des fantasmes passifs, ultérieurement masochiques, elle devient pour cela même inutilisable pour le cas opposé, c’est-à-dire pour les fantasmes actifs. Ce qui revient à dire qu’il est impossible de concilier la théorie de la protestation virile avec le fait du refoulement en général. Celui-là seul qui est prêt à dédaigner toutes les acquisitions psychologiques faites depuis la cure cathartique de Breuer et grâce à elle, peut s’attendre à ce que, dans l’explication des névroses et des perversions, il soit attribué un rôle au principe de la protestation virile.

La théorie psychanalytique basée sur l’observation persiste à soutenir que l’on n’a pas le droit de considérer comme sexuels les motifs du refoulement. Le noyau de l’inconscient psychique est formé par l’héritage archaïque de l’homme. Est refoulé ce qui doit être laissé en arrière parce qu’inutilisable dans la marche vers des phases évolutives ultérieures, parce que contraire et même nuisible au développement nouveau. Ce triage réussit mieux pour un groupe de pulsions que pour un autre. Les pulsions sexuelles parviennent à déjouer le but du refoulement grâce à des conditions particulières que nous avons décrites à plusieurs reprises. Elles arrivent à se faire jour par des mécanismes de compensation occasionnant des troubles. Voilà pourquoi la sexualité infantile succombant au refoulement est la principale force motrice de la formation de symptômes et pourquoi le complexe d’Œdipe est la partie essentielle de son contenu, c’est-à-dire le complexe central de la névrose. J’espère, par cette étude, avoir introduit la présomption que les aberrations sexuelles de l’enfant aussi bien que celles de l’adulte prennent leur source dans le même complexe.