Rapport d’expert sur le traitement électrique des névrosés de guerre1

En temps de paix déjà, il y a eu bon nombre de malades qui, à la suite de traumatismes, c’est-à-dire d’expériences effrayantes et dangereuses, telles que accidents de chemin de fer et autres, ont présenté de graves troubles de la vie psychique et de l’activité nerveuse, sans que les médecins aient été unanimes dans l’appréciation de ces états. Les uns ont supposé qu’il s’agissait chez ces malades de graves lésions du système nerveux, identiques aux hémorragies et inflammations dans les cas morbides non traumatiques, et lorsque l’examen anatomique n’a pu apporter aucune preuve de ces processus, ils ont cependant continué à croire que des modifications tissulaires plus fines étaient la causé des symptômes observés. Ils ont ainsi rangé ces malades par accidents au nombre des malades d’origine organique.

D’autres médecins ont affirmé dès le départ qu’en présence d’un système nerveux anatomiquement intact, on ne pouvait concevoir ces états que comme des troubles fonctionnels. Comment de si graves troubles de la fonction peuvent-ils survenir sans grosse lésion de l’organe, cela présenta longtemps des difficultés à l’entendement médical.

Et voilà que la guerre qui vient de s’achever a produit et livré à l’observation un nombre immense de ces malades par accident. À cette occasion, la question litigieuse a été tranchée en faveur de la conception fonctionnelle. L’écrasante majorité des médecins ne croit plus que ceux qu’on appelle névrosés de guerre soient malades par suite de lésions organiques saisissables du système nerveux, et les plus éclairés d’entre eux se sont même déjà décidés à substituer à la désignation indéterminée « modifications fonctionnelles » l’indication non ambiguë modifications « psychiques ».

Bien que les manifestations de la névrose de guerre aient été en grande partie des troubles moteurs — tremblements et paralysies — et bien qu’on ait été tenté d’attribuer à des chocs aussi forts que l’ébranlement causé par une grenade explosant tout près ou un ensevelissement par chute de terre, des effets mécaniques également forts, il y a eu cependant des observations qui ne laissèrent aucun doute sur la nature psychique de la détermination des névroses dites de guerre. Que pouvait-on dire là contre, lorsque les mêmes états morbides survenaient aussi à l’arrière, loin des horreurs de la guerre ou immédiatement après le retour de permission ? Les médecins furent ainsi amenés à avoir des névrosés de guerre une conception identique à celle des nerveux du temps de paix.

L’école psychanalytique de psychiatrie, à laquelle j’ai donné naissance, avait enseigné depuis vingt-cinq ans que les névroses de paix doivent être ramenées à des troubles de la vie affective. La même explication fut désormais appliquée de façon très générale aux névrosés de guerre. Nous avions en outre indiqué que les nerveux souffrent de conflits psychiques, et que les désirs et tendances qui s’expriment dans les manifestations de la maladie sont inconnus du malade lui-même, et donc inconscients. Il en découla aisément comme première cause de toutes les névroses de guerre, la tendance, inconsciente chez le soldat, à se soustraire aux exigences du service de guerre, pleines de danger ou révoltantes pour le sentiment. Peur angoissée pour sa propre vie, regimbements contre la mission de tuer d’autres hommes, révolte contre la répression brutale de sa propre personnalité par les supérieurs, furent les sources d’affects les plus importantes où s’est alimentée la tendance à fuir la guerre.

Un soldat chez qui ces motifs affectifs auraient été puissamment et clairement conscients n’aurait pu, en tant que sujet en bonne santé, que déserter ou se faire porter malade. Mais les névrosés de guerre n’étaient que pour une infime minorité des simulateurs ; les motions d’affect qui se regimbaient en eux contre le service de guerre et les poussaient dans la maladie, agissaient en eux sans qu’ils en prennent conscience. Ces motions restaient inconscientes, parce qu’il existait d’autres motifs, ambition, estime de soi, amour de la patrie, accoutumance à l’obéissance, exemple des autres, et en premier lieu les troubles, jusqu’à ce que, lors d’une occasion propice, ces motifs soient terrassés par d’autres, inconsciemment actifs.

À cette compréhension de la détermination des névroses de guerre se rattachait une thérapie, qui semblait bien fondée et qui au départ s’avéra aussi très efficace. Il sembla opportun de traiter le névrosé comme un simulateur et de ne pas tenir compte de la différence psychologique entre desseins conscient et inconscient, bien que l’on sût qu’il n’était pas un simulateur. Si sa maladie servait le dessein de se soustraire à une situation insupportable, on en arrachait manifestement les racines en lui rendant la condition de malade encore plus insupportable que le service. S’il avait fui la guerre dans la maladie, on employait des moyens qui le contraignaient à fuir inversement la maladie dans la santé, c’est-à-dire dans l’aptitude au service de guerre. À cette fin, on se servait d’un traitement électrique douloureux, et à vrai dire avec succès. C’est un embellissement après coup de la part des médecins d’affirmer que la force de ces courants électriques était la même que celle qui était utilisée de tout temps en cas de troubles fonctionnels. Ceci n’aurait pu agir que dans les cas les plus légers, et ne correspondait évidemment pas non plus au raisonnement de base, selon lequel le névrosé de guerre devait être dégoûté de la condition de malade, si bien que ses motivations devaient basculer en faveur de la guérison.

Ce traitement, conçu dans l’armée allemande, et conformément au dessein thérapeutique, douloureux, pouvait bien sûr être aussi pratiqué de façon mesurée. Lorsqu’il fut appliqué dans les cliniques viennoises, je suis personnellement convaincu que ce ne fut jamais à l’initiative du Pr Wagner-Jauregg qu’il atteignit à la cruauté. Des autres médecins, que je ne connais pas, je me garderai bien de me porter garant. La formation psychologique des médecins est très généralement fort déficiente, et plus d’un peut avoir oublié que le malade qu’il veut traiter comme un simulateur n’en est néanmoins pas un.

Mais ce procédé thérapeutique était dès le départ affecté d’une tare. Il ne visait pas au rétablissement du malade ou il n’y visait pas en premier lieu, mais avant tout au rétablissement de son efficacité guerrière : c’est que la médecine se trouvait dans le cas présent au service de desseins qui sont étrangers à sa nature. Le médecin était lui-même un fonctionnaire de guerre, il avait à redouter dangers personnels, rétrogradation et reproche d’avoir négligé le service, en se laissant guider par d’autres considérations que celles prescrites. L’insoluble conflit entre les exigences de l’humanité, qui pour le médecin sont habituellement la norme, et celles de la guerre nationale ne pouvait par ailleurs que troubler l’activité du médecin.

Les succès initialement brillants du traitement par courant fort ne se révélèrent pas non plus durables. Le malade qui, remis sur pied par ce traitement, avait été renvoyé au front ; pouvait répéter le jeu de plus belle et rechuter, grâce à quoi il gagnait au minimum du temps et n’en échappait pas moins à celui des dangers qui était justement actuel. Se trouvait-il de nouveau au feu, l’angoisse du courant fort reculait, tout comme pendant le traitement s’était effacée l’angoisse du service guerrier. Par ailleurs, au fil des années de guerre s’affirmaient toujours davantage dans l’âme du peuple une lassitude à l’extension rapide et une aversion croissante contre le fait de la guerre, si bien que les succès du traitement en question commencèrent à faire défaut. Dans cette conjoncture, une partie des médecins militaires cédèrent à la tendance, caractéristique des Allemands, à faire triompher brutalement leurs desseins, ce qui n’aurait jamais dû être permis. La force des courants utilisés, tout comme la dureté du traitement appliqué par ailleurs, furent portées à un degré insupportable, afin de soustraire aux névrosés de guerre le bénéfice qu’ils retiraient de leur condition de malade. On n’a jamais contesté qu’il survint alors, dans les hôpitaux allemands, des cas de mort pendant le traitement et des cas de suicide consécutifs à celui-ci. Mais je ne suis absolument pas en état d’indiquer si les Cliniques viennoises ont connu aussi cette phase de la thérapie.

Quant à l’échec définitif de la thérapie électrique des névroses de guerre, je peux apporter ici une preuve contraignante. En 1918, le Dr Ernst Simmel, directeur d’un hôpital militaire pour névrosés de guerre (à Posen), publia une brochure dans laquelle il faisait part de ses succès extrêmement favorables dans des cas graves de névrose de guerre grâce à la méthode psychothérapeutique indiquée par moi. Du fait de cette publication, le Congrès psychanalytique suivant à Budapest, en septembre 1918, reçut la visite de délégués officiels de l’administration militaire allemande, autrichienne et hongroise, qui donnèrent leur aval à l’aménagement de services destinés au traitement purement psychique des névrosés de guerre. Ceci advint, bien que les délégués n’aient pu douter le moins du monde qu’avec ce traitement de longue haleine, laborieux et sans brutalité on ne pouvait compter sur un rétablissement aussi accéléré que possible de l’aptitude au service de ces malades. Les préparatifs d’aménagement de tels services étaient justement en cours lorsque survint le bouleversement qui mit un terme à la guerre et à l’influence de bureaux jusque-là tout-puissants. Mais avec la guerre disparurent aussi les névrosés de guerre ; une dernière preuve, mais décisive, en faveur de la détermination psychique de leurs maladies.