Psychanalyse et télépathie*

Rapport préliminaire

Il ne semble pas inclus dans notre destin de travailler tranquillement à l’élaboration de notre science. À peine avons-nous repoussé victorieusement deux attaques — l’une voulait dénier de nouveau ce que nous avons mis en lumière et ne nous proposait pour tout contenu que le motif du déni, l’autre voulait nous faire accroire que nous devions méconnaître la nature de ce contenu et l’échanger facilement contre un autre – à peine donc nous sentons-nous en sûreté face à ces deux ennemis, qu’un nouveau danger s’élève devant nous, cette fois quelque chose d’énorme, d’élémentaire, qui ne nous menace pas seulement, nous, mais peut-être plus encore nos adversaires.

Il ne semble plus possible de rejeter l’étude de ce qu’on appelle les faits occultes, ces choses qui prétendent cautionner l’existence réelle de puissances psychiques autres que l’âme des hommes et des animaux que nous connaissons, ou qui dévoilent des capacités jusqu’ici insoupçonnées en cette âme. L’attrait de cette recherche semble être d’une force irrésistible ; durant ces brèves vacances j’ai eu trois fois l’occasion de refuser ma collaboration à des périodiques récemment fondés, consacrés à ces études. Nous croyons comprendre aussi où ce courant puise sa force. Il est à la fois une expression de la dévalorisation qui a atteint depuis la catastrophe mondiale de la Grande Guerre tout ce qui subsiste, une partie du tâtonnement face à ce grand bouleversement dont nous nous rapprochons et dont nous ne pouvons pas encore deviner l’ampleur, et certainement aussi un essai de compensation pour recouvrer dans un autre domaine – supraterrestre – ce que la vie sur cette terre a perdu en charme. Et en effet, maints processus des sciences exactes elles-mêmes peuvent avoir favorisé ce développement. La découverte du radium a embrouillé autant qu’élargi les possibilités d’explication du monde physique, et la connaissance récemment acquise de ce qu’on appelle la théorie de la relativité a eu pour effet, chez nombre de ceux qui l’admirent sans la comprendre, de diminuer la confiance en la crédibilité objective de la science. Vous vous souvenez qu’Einstein lui-même a saisi récemment l’occasion de protester contre un tel malentendu.

Il ne va pas de soi que le renforcement de l’intérêt pour l’occultisme signifie un danger pour la psychanalyse. Au contraire, on aurait dû s’attendre à des sympathies réciproques entre les deux. Ils ont subi le même traitement dédaigneux, hautain, de la part de la science officielle. La psychanalyse est considérée aujourd’hui encore comme suspecte de mysticisme et son inconscient classé parmi ces choses entre ciel et terre auxquelles le savoir académique ne se permet pas de rêver. Les nombreuses invitations à collaborer qui nous sont adressées par les occultistes montrent qu’ils veulent nous traiter comme étant à moitié des leurs, qu’ils comptent sur notre soutien contre la pression de l’Autorité exacte. D’autre part, la psychanalyse n’a aucun intérêt à défendre cette autorité en se sacrifiant, elle est elle-même en opposition à tout ce qui est limité par les conventions, bien établi et généralement reconnu. Ce ne serait pas la première fois qu’elle offrirait son aide aux pressentiments obscurs mais indestructibles du peuple contre la prétention au savoir des gens instruits. Une alliance et une communauté de travail entre analystes et occultistes paraîtraient aussi faciles à concevoir que riches en perspectives.

Mais, à y regarder de plus près, des difficultés apparaissent. L’écrasante majorité des occultistes ne sont poussés ni par l’appétit de savoir, ni par la honte de voir que la science ait négligé si longtemps de prendre connaissance de problèmes indéniables, ni par le besoin de lui soumettre de nouveaux champs de phénomènes. Ce sont bien plutôt des convaincus, qui cherchent des confirmations, qui veulent avoir une justification pour avouer ouvertement leur croyance. Mais cette croyance, dont ils font montre en premier, et qu’ils veulent ensuite imposer à d’autres, c’est la vieille croyance religieuse qui a été repoussée par la science au cours de l’évolution de l’humanité, ou même une autre, plus proche encore des convictions surmontées des primitifs. Les analystes par contre ne peuvent dénier qu’ils procèdent des sciences exactes et qu’ils font partie de leurs représentants. Méfiants à l’extrême envers la puissance des motions de désir chez l’être humain, envers les tentations du principe de plaisir, ils sont prêts pour parvenir à un fragment de certitude objective à tout sacrifier : l’éclat aveuglant d’une théorie sans faille, la conscience exaltante de posséder une conception du monde bien arrondie, l’apaisement qu’apportent à l’âme de larges motivations en vue d’une action utile et éthique. Au lieu de cela, ils se contentent de miettes fragmentaires de connaissance et de propositions de base imprécises, toujours prêtes à remaniement. Au lieu de guetter le moment qui leur permettrait de se soustraire à la contrainte des lois physiques et chimiques connues, ils espèrent que se manifestent des lois de la nature élargies et d’une portée plus profonde auxquelles ils sont prêts à se soumettre. Les analystes sont au fond d’incorrigibles mécanistes et matérialistes, même s’ils se gardent bien de dépouiller ce qui concerne l’âme et l’esprit de ses particularités encore inconnues. S’ils s’engagent dans l’étude du matériel occulte, c’est uniquement parce qu’ils en attendent de pouvoir exclure définitivement de la réalité matérielle les productions de désir de l’humanité.

Avec des dispositions d’esprit aussi différentes, un travail commun entre analystes et occultistes offre peu de perspectives de gain. L’analyste a son propre champ de travail qu’il ne doit pas quitter, l’inconscient de la vie de l’âme. S’il voulait, pendant son travail, guetter des phénomènes occultes, il courrait le danger de ne pas voir tout ce qui est plus proche de lui. Il y perdrait sa non-prévention, son impartialité, son absence d’attentes, qui constituaient une part essentielle de son armure et de son équipement d’analyste. Si des phénomènes occultes s’imposent à lui de la même manière que d’autres, il ne les évitera pas plus qu’il n’évite les autres. Telle semble être la seule ligne de conduite compatible avec l’activité de l’analyste.

Contre un premier danger, le danger subjectif de voir son intérêt détourné au profit des phénomènes occultes, l’analyste peut se protéger par l’auto-discipline. Il en va autrement du danger objectif. Il n’est guère douteux que s’occuper des phénomènes occultes aura très vite pour résultat de voir confirmer la factualité de nombre d’entre eux ; il est à supposer que beaucoup de temps passera avant qu’on ne parvienne à une théorie acceptable de ces faits nouveaux. Mais ceux qui tendent avidement l’oreille n’attendront pas si longtemps. Dès la première approbation les occultistes vont déclarer leur cause victorieuse, ils vont élargir à toutes les autres la croyance accordée à une seule affirmation, et, des phénomènes, l’étendre aux explications qui leur sont les plus proches et les plus chères. Les méthodes de l’investigation scientifique ne leur serviront que d’échelle pour s’élever au-dessus de la science. Malheur, s’ils arrivent à monter si haut ! Et aucun scepticisme des spectateurs et des auditeurs ne les inquiétera, aucune protestation venue de la foule ne les retiendra. Ils seront salués comme des libérateurs nous délivrant de l’accablante contrainte de pensée, toute la crédulité, disponible depuis les jours d’enfance de l’humanité et les années d’enfance des individus, se portera à leur rencontre en les acclamant. Un effondrement effroyable de la pensée critique, de l’exigence déterministe, de la science mécaniste peut alors être imminent ; la technique pourra-t-elle l’empêcher par son attachement inflexible à la grandeur de la force, à la masse et à la qualité du matériel ?

Il est vain d’espérer que le travail analytique, justement parce qu’il porte sur le mystérieux inconscient, échappera à un tel écroulement des valeurs. Si les esprits familiers aux humains donnent les explications dernières, alors les approches laborieuses, par la recherche analytique, de puissances psychiques inconnues, n’offrent plus aucun intérêt. Les voies de la technique analytique seront abandonnées elles aussi, si l’espoir sourit d’entrer par des procédés occultes en relation immédiate avec les esprits agissants, exactement comme on renonce aux habitudes d’un travail patient et minutieux si l’espoir sourit de s’enrichir d’un seul coup par une spéculation réussie. Au cours de cette guerre nous avons entendu parler de personnes placées entre deux nations ennemies, appartenant à l’une par la naissance, à l’autre par le choix et la résidence ; ce fut leur destin d’être traitées en ennemis d’abord par l’une, puis, si elles avaient la chance d’en réchapper, par l’autre. Tel pourrait être aussi le destin de la psychanalyse.

Cependant, les destins doivent être supportés quels qu’ils puissent être. La psychanalyse, elle aussi, s’accommodera du sien, d’une manière ou d’une autre. Revenons au présent, à la tâche immédiate. J’ai fait, au cours des dernières années, quelques observations que, tout au moins dans le cercle de mes proches, je ne veux pas garder par-devers moi. La répugnance à suivre un courant dominant de notre époque, le souci de ne pas porter l’intérêt à se détourner de la psychanalyse et le manque absolu de déguisement aux fins de discrétion, voilà les motifs qui se conjuguent pour interdire toute plus large publicité à ma communication. Je revendique pour mon matériel deux avantages que l’on trouve rarement. Premièrement, il est exempt des réserves et des doutes auxquels restent sujettes la plupart des observations des occultistes, et deuxièmement il ne développe sa force démonstrative qu’après avoir été soumis à l’élaboration analytique. Toutefois, il ne se compose que de deux cas qui ont un caractère commun ; un troisième cas est d’une autre nature, ajouté seulement à titre d’annexe et susceptible d’une autre appréciation. Les deux cas que je vais maintenant exposer amplement concernent des événements de même nature, des prophéties de diseurs de bonne aventure professionnels qui ne se sont pas accomplies. Elles n’en ont pas moins impressionné à l’extrême les personnes à qui elles furent faites, de sorte que leur relation au futur ne peut pas en constituer l’essentiel. Toute contribution à leur explication, de même que toute réserve relative à leur force démonstrative seront pour moi extrêmement bienvenues. Ma position personnelle face à ce matériau reste faite de répugnance, d’ambivalence.

I

Quelques années avant la guerre, un jeune homme vint me voir d’Allemagne pour une analyse, en se plaignant d’être incapable de travailler, d’avoir tout oublié de sa vie, d’avoir perdu tout intérêt. Il était étudiant en philosophie, faisait ses études à Munich et allait passer bientôt son examen, c’était d’ailleurs un malin très instruit, un coquin infantile, fils d’un financier qui avait, comme il s’avéra par la suite, élaboré avec succès un colossal érotisme anal. À ma question si rien n’était resté présent pour lui de sa vie ou de ses centres d’intérêt, il reconnut se souvenir du projet d’un roman qu’il avait ébauché, qui se passait à l’époque d’Amenhotep IV, en Égypte, et où un certain anneau avait une grande importance. Nous partîmes de ce roman, l’anneau se révéla être le symbole du mariage et de là, nous réussîmes à raviver tous ses souvenirs et ses intérêts. Il en ressortit que son effondrement était la suite d’un grand surmontement psychique. Il avait une sœur unique, de quelques années plus jeune, qu’il aimait d’un amour entier, nullement dissimulé. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous marier ?, s’étaient-ils souvent demandé entre eux. Mais leur tendresse n’avait à aucun moment dépassé la mesure de ce qui est permis entre frère et sœur.

Un jeune ingénieur était tombé amoureux de cette sœur. Elle y répondit de même, mais lui ne trouva pas grâce aux yeux des parents sévères de la jeune fille. Dans sa détresse, le couple demanda l’aide du frère. Celui-ci prit fait et cause pour les amoureux, transmit leur correspondance, facilita leurs rencontres lorsqu’il était en vacances à la maison et influença finalement les parents au point qu’ils acceptèrent les fiançailles et le mariage des amoureux. Pendant la période des fiançailles se produisit un jour un événement suspect au plus haut point. Le frère entreprit avec son futur beau-frère une excursion sur la Zugspitze au cours de laquelle il servit de guide, mais tous deux s’égarèrent dans la montagne, faillirent faire une chute et ne s’en tirèrent qu’avec peine. Le patient ne me contredit pas beaucoup lorsque j’interprétai cette aventure comme une tentative de meurtre et de suicide. Quelques mois après le mariage de la sœur le jeune homme commença son analyse.

Il l’interrompit au bout de six à neuf mois, en pleine possession de sa capacité de travail, pour passer ses examens et écrire sa thèse, et, une bonne année plus tard, devenu docteur en philosophie, il revint pour continuer l’analyse, car, disait-il, en tant que philosophe la psychanalyse avait pour lui un intérêt qui dépassait la réussite thérapeutique. Je sais qu’il recommença en octobre. Quelques semaines plus tard, il raconta, dans un contexte quelconque, l’expérience suivante. À Munich vivait une diseuse de bonne aventure qui jouissait d’une grande réputation. Les princes de Bavière avaient coutume de la consulter lorsqu’ils envisageaient quelque entreprise. Elle demandait seulement qu’on lui fournisse une date. (J’omis de demander s’il fallait aussi donner l’année.) Il était bien entendu que cette date était le jour de la naissance d’une personne déterminée, mais elle ne demandait pas de qui il s’agissait. En possession de cette date, elle consultait des livres d’astrologie, faisait de longs calculs et énonçait enfin une prophétie concernant cette personne. Au mois de mars dernier il se laissa persuader de consulter cette diseuse de bonne aventure et lui proposa la date de naissance de son beau-frère, naturellement sans le nommer et sans révéler qu’il pensait à lui. L’oracle énonça : cette personne mourra au mois de juillet ou d’août prochain d’un empoisonnement par des écrevisses ou des huîtres. Après avoir raconté cela, il ajouta : c’était vraiment formidable !

Je ne compris pas et le contredis vigoureusement : que trouvez-vous là de formidable ? Voilà déjà des semaines que vous êtes chez moi ; si votre beau-frère était effectivement mort, vous l’auriez raconté depuis longtemps ; donc il vit toujours. La prédiction remonte au mois de mars, elle aurait dû se réaliser au cœur de l’été, nous sommes maintenant en novembre. Elle ne s’est donc pas réalisée, que trouvez-vous là d’admirable ?

Lui, là-dessus : elle ne s’est pas réalisée, bien sûr. Mais voilà ce qu’il y a de remarquable : mon beau-frère est grand amateur d’écrevisses, d’huîtres, etc., et il a vraiment eu, en août de l’année dernière, un empoisonnement par les écrevisses dont il a failli mourir. Nous n’en parlâmes pas davantage.

Voulez-vous maintenant discuter ce cas avec moi ?

Je crois à la véracité du narrateur. Il est à prendre tout à fait au sérieux, il est actuellement professeur de philosophie à K…

Je ne vois aucun motif qui aurait pu l’inciter à me mystifier. Le récit n’avait qu’une valeur d’épisode, il n’était pas tendancieux, rien ne vint s’y rattacher, il n’en fut pas tiré de conclusions. Il n’avait pas l’intention de me convaincre de l’existence de phénomènes psychiques occultes, j’avais même l’impression qu’il n’était pas du tout au clair sur la signification de cette expérience. Moi-même j’en étais tellement frappé, à vrai dire si péniblement affecté, que je renonçai à l’exploitation analytique de sa communication.

L’observation me semble tout aussi irréprochable dans une autre direction. Il est certain que la diseuse de bonne aventure ne connaissait pas celui qui posait la question. Mais demandez-vous vous-mêmes quel degré d’intimité serait nécessaire pour reconnaître une date comme étant le jour de naissance du beau-frère d’une relation. D’autre part, vous douterez sans aucun doute tous avec moi, et de la manière la plus obstinée, que l’on puisse déduire par quelques formules que ce soit, à l’aide de quelques tables que ce soit, à partir de la date de naissance un détail du destin tel qu’une maladie due à l’empoisonnement par les écrevisses. N’oublions pas combien d’hommes naissent le même jour ; croyez-vous possible que la communauté de destin qui serait fondée sur une même date de naissance puisse aller si loin dans le détail ? Je me permets donc d’exclure tout à fait de la discussion les calculs astrologiques, je crois que la diseuse de bonne aventure aurait pu faire n’importe quoi d’autre sans influencer le résultat de la consultation. Il me semble donc aussi qu’une source de tromperie venant de la diseuse de bonne aventure – disons tout de suite : du médium – soit absolument hors de question.

Si vous accordez à cette observation son caractère factuel et sa véracité, alors nous voilà tout près de son explication. Et là s’avère tout de suite ce qui vaut pour la plupart de ces phénomènes, à savoir que leur explication par des hypothèses occultes est extraordinairement adéquate, qu’elle recouvre sans reste ce qui est à expliquer, à ceci près qu’elle est en elle-même si insatisfaisante. La diseuse de bonne aventure ne pouvait pas savoir que celui qui était né à la date indiquée avait subi un empoisonnement par les écrevisses, elle ne pouvait pas davantage l’avoir appris par ses tables et ses calculs. Mais celui qui posait la question par contre le savait. L’affaire s’explique sans résidu si nous voulons bien admettre que ce savoir s’est transféré de lui à elle, la prétendue prophétesse, par des voies inconnues, à l’exclusion des modes de communication que nous connaissons. Cela signifie que nous devrions tirer la conclusion : il y a du transfert de pensée. Le rôle du travail astrologique de la voyante serait alors celui d’une activité destinée à détourner ses propres forces psychiques en leur donnant une occupation anodine, de sorte que, réceptive et perméable aux pensées de l’autre qui agissent sur elle, elle puisse devenir un véritable « médium ». Nous avons fait connaissance de dispositifs analogues, par exemple dans le trait d’esprit, lorsqu’il s’agissait d’assurer à un processus psychique un déroulement plus automatique.

Mais le recours à l’analyse fournit davantage pour ce cas et rehausse sa signification. Elle nous apprend que ce n’est pas un fragment quelconque d’un savoir indifférent qui s’est communiqué par la voie de l’induction à une deuxième personne, mais que c’est un désir extrêmement fort d’une personne, désir en relation particulière avec sa conscience, qui a pu se procurer, avec l’aide d’une deuxième personne, une expression consciente sous un léger voile, tout comme la frange invisible du spectre se manifeste à nos sens sous forme d’une suite colorée sur la plaque photosensible. On croit pouvoir reconstruire le cours des pensées du jeune homme, après la maladie et le rétablissement de ce beau-frère haï comme rival. Eh bien, cette fois-ci c’est vrai qu’il s’en est tiré, mais il ne renonce pas pour autant à sa dangereuse prédilection et une prochaine fois, espérons qu’il y restera. C’est cet « espérons » qui se transforme en prophétie. En contrepartie, je pourrais vous communiquer le rêve d’une autre personne où apparaît comme matériel une prophétie et l’analyse du rêve démontre que le contenu de la prédiction coïncide avec un accomplissement de désir.

Je ne peux pas simplifier mon propos en désignant le désir de mort de mon patient envers son beau-frère comme un souhait inconscient refoulé. Il avait été, en effet, rendu conscient dans la cure de l’année précédente et les conséquences découlant de son refoulement avaient cédé. Mais le désir persistait toujours, non plus avec un caractère pathogène, mais suffisamment intense. On pourrait le décrire comme un désir « réprimé ».

II

Dans la ville de F… grandit une enfant, l’aînée de cinq, toutes des filles. La plus jeune a dix ans de moins qu’elle, elle la laisse tomber un jour, encore bébé, de ses bras, plus tard elle l’appelle « son enfant ». La petite sœur qui la suit n’est séparée d’elle que par le délai le plus court, elles sont nées toutes les deux la même année. La mère est plus âgée que le père, pas aimable, le père, plus jeune et pas seulement par l’âge, s’occupe beaucoup de ses petites filles et leur en impose par ses tours d’adresse. Malheureusement, il n’en impose pas par ailleurs, homme d’affaires médiocre il ne peut faire vivre la famille sans l’aide de parents. La fille aînée devient de bonne heure la confidente de tous les soucis résultant de la faiblesse de ses gains.

Après avoir surmonté son caractère d’enfant rigide et passionné, elle devient en grandissant un véritable miroir de vertu. Son grand pathos moral s’accompagne d’une intelligence étroitement limitée. Elle est devenue institutrice, elle est très respectée. Les hommages timides d’un jeune parent qui est son professeur de musique la touchent peu. Aucun autre homme n’a encore éveillé son intérêt.

Un jour apparaît un parent de sa mère, considérablement plus âgé que la jeune fille, mais comme elle n’a que dix-neuf ans, c’est encore un homme jeune. C’est un étranger, il vit en Russie où il dirige une grande entreprise commerciale, il est devenu très riche. Il ne faudra rien de moins qu’une guerre mondiale et la chute du plus grand despotisme pour l’appauvrir lui aussi. Il tombe amoureux de la jeune et sévère cousine et veut l’avoir pour femme. Les parents ne la poussent nullement, mais elle comprend ce que les parents souhaitent. Derrière tous les idéaux moraux, lui sourit l’accomplissement du désir fantasmatique d’aider son père, de le sauver de ses difficultés. Elle fait des calculs, il soutiendra son père financièrement tant que celui-ci continuera son commerce, il lui fera une rente lorsqu’enfin il s’en retirera finalement, il donnera aux sœurs dot et trousseau pour qu’elles puissent se marier. Et elle tombe amoureuse de lui, l’épouse peu après et le suit en Russie.

En dehors de quelques petits incidents qui ne sont pas directement compréhensibles et ne prendront signification que rétrospectivement, tout va aussi pour le mieux dans ce mariage. Elle devient une femme tendrement aimante, sensuellement satisfaite, la providence de sa famille. Une seule chose manque, elle n’a pas d’enfant. Elle a maintenant vingt-sept ans, est mariée depuis plus de sept ans, vit en Allemagne, et après avoir surmonté toutes ses hésitations, elle s’adresse à un gynécologue allemand. Celui-ci, avec la désinvolture habituelle des spécialistes, lui promet le succès si elle se soumet à une petite opération. Elle y est prête, en parle la veille au soir avec son mari. C’est le moment du crépuscule, elle veut faire de la lumière. Son mari lui demande de n’en rien faire, il a quelque chose à lui dire et préfère pour cela l’obscurité. Elle devrait décommander l’opération, c’est sa faute à lui s’ils n’ont pas d’enfants. Au cours d’un congrès médical, voilà deux ans, il a appris que certaines maladies peuvent priver l’homme de la capacité de procréer et un examen a montré ensuite qu’il était, lui aussi, dans ce cas. Après cette révélation, l’opération n’a pas lieu. En elle se produit alors un effondrement passager qu’elle tente en vain de cacher. Elle n’a pu l’aimer que comme substitut du père, maintenant elle a appris qu’il ne pourra jamais devenir père. Trois voies s’ouvrent devant elle, toutes également impraticables : l’infidélité, le renoncement à l’enfant, la séparation d’avec son mari. Cette dernière voie n’est pas possible pour les meilleurs motifs pratiques, la seconde pour les motifs inconscients les plus forts que vous devinez aisément. Toute son enfance avait été dominée par le désir trois fois déçu d’avoir un enfant de son père. Ainsi lui reste-t-il cette issue qui la rendra si intéressante à nos yeux. Elle sombre dans une grave neurose. Pendant un certain temps, elle se défend contre diverses tentations à l’aide d’une hystérie d’angoisse, puis elle bascule dans des actes obsessionnels graves. Elle séjourne dans des cliniques et finalement, au bout de dix ans de maladie, vient me voir. Son symptôme le plus frappant était d’attacher, au lit, ses draps aux couvertures avec des épingles de sûreté. Elle trahissait ainsi le secret de la contamination de son mari [une inoculation comme par piqûre] qui l’avait privée d’enfantsa.

Cette patiente me raconta un jour – elle avait alors peut-être quarante ans – un événement datant du début de sa dépression, encore avant l’apparition de la névrose obsessionnelle. Pour la distraire, son mari l’emmena dans un voyage d’affaires à Paris. Le couple était assis avec une relation d’affaires du mari dans le hall de l’hôtel, lorsqu’une certaine agitation et des mouvements divers se manifestèrent dans la salle. Elle demanda à un employé de l’hôtel ce qui se passait et apprit que le Professeur était arrivé pour donner ses consultations dans son petit cabinet près de l’entrée. M. le Professeur était un grand diseur de bonne aventure, il ne posait pas de questions, mais il faisait, dit-il, marquer par le visiteur l’empreinte de sa main dans une cuvette remplie de sable et prédisait l’avenir par l’étude de l’empreinte. Elle déclara qu’elle voulait aussi y aller, se faire prédire l’avenir, son mari le lui déconseilla, disant que c’était absurde. Mais lorsqu’il fut parti avec sa relation d’affaires, elle retira son alliance du doigt et se glissa dans le cabinet du diseur de bonne aventure. Celui-ci étudia longuement l’empreinte de la main et lui dit ensuite : vous aurez prochainement de grands combats à soutenir, mais tout finira bien, vous vous marierez et à trente-deux ans vous aurez deux enfants. Elle raconta cette histoire d’une façon visiblement admirative et sans la comprendre. Ma remarque qu’il était vraiment dommage de voir la date fixée par la prophétie déjà dépassée de huit ans ne lui fit aucune impression. Je pouvais me dire qu’elle admirait peut-être l’assurance audacieuse de cette prédiction, le « coup d’œil du rabbin ».

Malheureusement ma mémoire, par ailleurs fidèle, n’est pas sûre de l’énoncé de la première partie de la prédiction : tout finira bien, vous vous marierez, ou, au lieu de cela : vous serez heureuse. Mon attention s’était trop concentrée sur la phrase finale, fortement marquée avec ses détails frappants. En fait, les premières phrases à propos des combats qui finiront bien correspondent, c’est vrai, aux formules vagues qui se trouvent dans toutes les prophéties, même dans celles que l’on achète toutes faites. D’autant plus frappantes apparaissent auprès d’elles les deux précisions numériques de la phrase finale. Mais il n’aurait certainement pas été sans intérêt de savoir si le professeur avait vraiment parlé de son mariage. Elle avait certes retiré son alliance et paraissait à vingt-sept ans très jeune, elle aurait pu passer facilement pour une jeune fille, mais d’autre part il n’est pas besoin de beaucoup d’astuce pour découvrir la trace de l’anneau à un doigt. Limitons-nous au problème de la dernière phrase qui promet deux enfants à l’âge de trente-deux ans.

Ces détails paraissent certes tout à fait arbitraires et inexplicables. Même le plus crédule n’entreprendra guère de les déduire de l’interprétation des lignes de la main. Ils auraient trouvé une justification indiscutable si le destin les avait confirmés, mais il ne l’a pas fait, elle avait maintenant quarante ans et pas un seul enfant. Quelles étaient donc l’origine et la signification de ces chiffres ? La patiente elle-même n’en avait pas la moindre idée. Le plus simple eût été de tirer un trait sur la question et de rejeter cet incident comme n’ayant aucune valeur parmi les nombreuses autres communications absurdes, soi-disant occultes.

Ce serait bien beau, ce serait la solution la plus simple et le soulagement le plus souhaité, si – je dois dire malheureusement – l’analyse n’était justement en état de donner une explication de ces deux chiffres et une fois de plus une explication qui se révèle être pleinement satisfaisante et même allant de soi pour la situation donnée. Les deux chiffres concordent en effet parfaitement avec la biographie de la mère de notre patiente. Celle-ci ne s’était mariée qu’après trente ans et sa trente-deuxième année était justement celle où, s’écartant du destin habituel des femmes et comme pour rattraper ce retard, elle avait pu donner la vie à deux enfants. La prophétie est donc facile à traduire : ne t’afflige donc pas de n’avoir pas d’enfant actuellement, cela ne veut encore rien dire, tu peux toujours avoir encore le destin de ta mère qui n’était même pas mariée à ton âge et qui cependant avait à trente-deux ans ses deux enfants. La prophétie lui promet l’accomplissement de cette identification à sa mère qui était le secret de son enfance, cela par la bouche d’un diseur de bonne aventure ignorant toutes ces circonstances personnelles et occupé à examiner une empreinte dans le sable. Nous sommes alors libres d’insérer comme présupposé de cet accomplissement de désir, inconscient dans tous les sens du mot : Tu seras débarrassée de ton inutile mari par la mort, ou bien : tu trouveras la force de te séparer de lui. La première de ces possibilités correspondrait mieux à la nature de la névrose obsessionnelle, les combats victorieusement soutenus dont parle la prophétie font entrevoir la seconde possibilité.

Vous reconnaissez que le rôle de l’interprétation analytique est encore plus significatif ici que dans le cas précédent, on peut dire que le fait occulte n’a été créé que par elle. Par conséquent on devrait reconnaître à cet exemple aussi une force démonstrative vraiment contraignante quant à la possibilité du transfert d’un intense désir inconscient et des pensées et connaissances qui en dépendent. Je ne vois qu’une seule issue pour échapper à la contrainte de ce cas et je ne vais certes pas la passer sous silence. Il est possible que la patiente, au cours des douze ou treize années qui séparent la prophétie de son récit fait pendant la cure, ait formé une illusion du souvenir, que le professeur n’ait exprimé qu’une terne consolation d’ordre général, ce qui n’aurait rien d’étonnant, et qu’elle y ait progressivement inséré, venus de son inconscient, les chiffres chargés de signification. Alors se serait volatilisé l’état de faits qui veut nous imposer d’aussi lourdes conséquences. Nous nous identifions volontiers au sceptique qui ne prendra une telle communication en considération que si elle suit immédiatement l’événement vécu. Peut-être non sans scrupules, même alors. Je me rappelle qu’après ma nomination comme professeur, je demandai une audience au ministre pour le remercier. En rentrant de cette audience, je me surpris en train de vouloir falsifier les paroles échangées entre lui et moi, et je ne parvins plus jamais à me rappeler exactement la conversation qui avait eu lieu effectivement. Mais c’est vous que je dois laisser décider si vous tenez cette explication pour admissible. Je ne peux pas plus la réfuter que la prouver. Ainsi cette deuxième observation, bien que plus impressionnante en elle-même que la première, n’échappe-t-elle pas au doute dans la même mesure que celle-ci.

Les deux cas que je vous ai exposés concernent tous les deux des prophéties non accomplies. Je crois que de telles observations peuvent fournir le meilleur matériel pour la question du transfert de pensée et je voudrais vous inciter à en réunir de semblables. J’avais aussi préparé pour vous un exemple d’un matériel différent, un cas où un patient d’une qualité particulière a parlé au cours d’une séance de choses qui touchaient de la manière la plus remarquable ce que je venais de vivre immédiatement avant. Mais vous allez avoir une preuve tangible du fait que je ne m’occupe de ces questions d’occultisme qu’en restant soumis à la plus grande résistance. Lorsque je sortis à Gastein les notes que j’avais triées et emportées pour mettre cet exposé au point, la feuille sur laquelle j’avais noté cette dernière observation ne s’y trouvait pas, mais par contre une autre y figurait, emportée par erreur et portant des notations indifférentes de tout autre nature. On ne peut rien faire contre une résistance aussi nette, je ne puis que vous rester redevable de ce cas, je ne peux pas le reconstituer de mémoire. Par contre, je veux ajouter quelques remarques sur une personne très connue à Vienne, un graphologue, Raphaël Schermann, à qui on attribue les performances les plus étonnantes. Il serait capable non seulement de reconstituer d’après un échantillon d’écriture le caractère d’une personne, mais encore d’en décrire l’aspect et d’y ajouter des prédictions confirmées plus tard par le destin. Un grand nombre de ces remarquables prouesses reposent toutefois sur ses propres récits. Un de mes amis a essayé une fois, sans m’en avertir, de le laisser faire preuve d’imagination sur un échantillon de mon écriture. Il put en tirer seulement que c’était l’écriture d’un vieux monsieur – cela se devine aisément – difficile à vivre, car c’est un insupportable tyran domestique. C’est ce que mes familiers ne confirmeraient guère. Mais on sait bien que dans le domaine occulte un principe bien commode a cours, selon lequel les cas négatifs ne prouvent rien.

Je n’ai fait aucune observation directe sur Schermann, mais je suis entré par l’intermédiaire d’un patient en relations avec lui, sans qu’il en sache rien. Je vais encore vous raconter cela. Il y a quelques années, un jeune homme s’adressa à moi et me fit une impression particulièrement sympathique, de sorte que je lui donnai la préférence sur beaucoup d’autres. Il s’avéra qu’il était pris dans une liaison avec une des courtisanes les plus connues, liaison dont il voulait se dégager car elle le privait de toute indépendance, mais il n’y parvenait pas. Je réussis à lui faire recouvrer sa liberté et en même temps à parvenir à une compréhension totale de sa compulsion, il a contracté, il y a quelques mois, un mariage normal, bourgeoisement satisfaisant. Il apparut bientôt, au cours de l’analyse, que la compulsion contre laquelle il se débattait ne le liait nullement à la courtisane, mais à une femme de son propre milieu à qui l’attachait une liaison datant de sa prime jeunesse. La courtisane n’avait été introduite qu’en tant que souffre-douleur, afin de satisfaire sur elle tout le ressentiment et toute la jalousie destinés en fait à la bien-aimée. Il s’était soustrait à son inhibition par ambivalence, suivant des modèles que nous connaissons, en la déplaçant sur un nouvel objet.

Cette courtisane, qui s’était mise à l’aimer d’une manière presque désintéressée, il avait l’habitude de la tourmenter de la façon la plus raffinée. Mais lorsqu’elle ne pouvait plus cacher sa souffrance, alors la tendresse qu’il avait pour son amour de jeunesse se reportait aussi sur elle, il la comblait de cadeaux et se réconciliait avec elle, et puis le cycle continuait ainsi. Lorsque, sous la conduite de la cure, il rompit enfin avec elle, il devint clair que ce qu’il cherchait à obtenir par son comportement auprès de ce substitut de l’aimée, c’était la revanche pour une tentative de suicide qu’il avait faite dans sa jeunesse, lorsque l’aimée ne répondait pas à son amour. Après cette tentative de suicide, il parvint enfin à conquérir son premier amour. Pendant cette période du traitement, il avait l’habitude d’aller voir Schermann qu’il connaissait et qui tira à diverses reprises cette interprétation des échantillons d’écriture de la dame galante : elle était à bout de forces, au bord du suicide et allait très certainement se tuer. Mais elle ne le fit pas, rejeta au contraire sa faiblesse humaine et se souvint des principes de son métier et de ses devoirs envers son ami officiel. Il était clair pour moi que le magicien n’avait fait que révéler à mon patient son désir intime.

Après avoir surmonté l’obstacle de cette personne poussée au premier plan, mon patient s’appliqua sérieusement à se libérer de sa véritable chaîne. D’après ses rêves, je devinai le plan qui se formait en lui pour dénouer sa liaison avec son amour de jeunesse, sans la blesser profondément ni lui causer de dommage matériel. Elle avait une fille qui se montrait très tendre envers le jeune ami de la famille, ne sachant apparemment rien de son rôle secret. Il voulait épouser cette jeune fille. Peu après le plan devint conscient et l’homme entreprit les premiers pas pour le réaliser. J’appuyai cette intention qui correspondait à une issue irrégulière, mais toutefois possible, d’une situation difficile. Mais peu après vint un rêve d une tournure hostile a la jeune fille et il consulta de nouveau Schermann dont l’expertise fut que la jeune fille était puérile, névrosée et qu’il ne fallait pas l’épouser. Le grand connaisseur d’hommes avait cette fois raison, le comportement de la jeune fille, qui passait déjà pour être la fiancée de cet homme, devenait de plus en plus contradictoire et il fut décidé de la diriger vers une analyse. Le résultat de l’analyse fut d’écarter ce projet de mariage. La jeune fille avait une connaissance inconsciente complète des relations entre sa mère et son fiancé et n’était attachée à ce dernier que par suite de son complexe d’Œdipe.

C’est vers cette époque que notre analyse s’interrompit. Le patient était libre et capable de se frayer lui-même son chemin ultérieur. Il choisit pour femme, en dehors de son milieu familial, une jeune fille respectable sur laquelle Schermann avait porté un jugement favorable. Puisse-t-il avoir raison cette fois encore.

Vous avez compris dans quel sens je voudrais interpréter mes expériences avec Schermann. Vous voyez que tout mon matériel ne traite que le seul point de l’induction de pensée, de tous les autres miracles que proclame l’occultisme, je n’ai rien à dire. Ma propre vie, comme je l’ai déjà déclaré publiquement, fut particulièrement pauvre du point de vue de l’occulte. Peut-être le problème du transfert de pensée vous semble-t-il bien insignifiant comparé au vaste monde enchanté de l’occulte. Mais réfléchissez seulement aux lourdes conséquences du pas que nous ferions au-delà de notre point de vue actuel en acceptant cette seule supposition. Ce que le gardien de saint Denis avait coutume d’ajouter au récit du martyre du saint reste vrai. Après qu’on lui eut coupé la tête, saint Denis l’aurait ramassée et aurait encore parcouru un bout de chemin en la portant sous son bras. Et le gardien ajoutait : « Dans des cas pareils, ce n’est que le premier pas qui coûte »b. Après, cela va tout seul.

Gastein, 6 août 1921.