XI. Suppléments

Au cours de ces explications, divers sujets ont été abordés qui devaient précédemment être laissés de côté, mais qui doivent, maintenant, être réunis pour retenir la part d’attention à laquelle ils ont droit.

A) Modifications de points de vue exprimés antérieurement au précédent ouvrage

1. Résistance et contre-investissement

C’est une partie importante de la théorie du refoulement, qu’il ne représente pas un processus qui se fait une fois pour toutes, mais qu’il exige une dépense permanente d’énergie. Si dans cette dépense intervenait une interruption, l’instinct refoulé qui, d’une façon continue est alimenté par ses sources, reprendrait une seconde fois le même chemin d’où il avait été écarté. Le refoulement serait frustré de son résultat, ou bien il devrait être répété un nombre indéfini de fois. Ainsi résulte, de la nature continue de la pulsion, la nécessité pour le moi de garantir son action de défense par une dépense permanente d’énergie. Cette action pour la protection du refoulement est celle que nous éprouvons comme résistance dans l’effort thérapeutique. La résistance suppose ce que j’ai désigné comme contre-investissement. Un tel contre-investissement devient saisissable dans la névrose obsessionnelle. Il apparaît ici comme une modification du moi, comme une formation réactionnelle dans le moi qui se fait par le renforcement de cette tendance qui est opposée à l’orientation de la pulsion instinctuelle à refouler (la pitié88, l’attitude consciencieuse89, la propreté90). Ces formations réactionnelles de la névrose obsessionnelle sont des exagérations de traits caractériels normaux, développés au cours de la période de latence. Il est beaucoup plus difficile de déceler le contre-investissement dans l’hystérie où il est tout aussi indispensable — conclusion à laquelle nous invite la théorie. Ici, encore, on ne doit pas méconnaître une certaine modification du moi par formation réactionnelle, et cela devient même si frappant dans certaines circonstances que cette modification s’impose à l’attention comme le symptôme principal pathologique de l’état du sujet. C’est de cette façon, par exemple que se résout le conflit d’ambivalence dans l’hystérie. La haine contre une personne aimée est freinée par un excédent de tendresse à son égard et par une anxieuse préoccupation de son sort. Toutefois doit-on souligner comme différence à l’égard des névroses obsessionnelles, que de telles formations réactionnelles ne présentent pas la nature générale de traits caractériels, mais se limitent à des rapports avec des objets strictement individualisés. Une hystérique par exemple, qui traite avec une tendresse excessive ses enfants qu’elle hait, n’est pas pour cela, dans l’ensemble, plus disposée à l’amour (maternel) que d’autres femmes, elle n’est même pas plus tendre pour d’autres enfants. La formation réactionnelle de l’hystérie s’accroche avec ténacité à un objet déterminé et ne se hausse pas à une disposition générale du moi. Pour la névrose obsessionnelle, est significative justement cette généralisation [envisagée plus haut, de la modification du moi], comportant un relâchement de la fixation objectale et la facilité de déplacement dans le choix objectal [et, partant, la formation de véritables traits caractériels].

Un autre genre de contre-investissement paraît être plus approprié à la nature de l’hystérie. La tendance instinctuelle refoulée peut être activée (ré-investie) de deux côtés :

a) Du dedans, par un renforcement de la pulsion venant des

sources internes d’excitation de celle-ci ;

b) Du dehors, par la perception d’un objet qui serait désiré

par l’instinct.

Le contre-investissement hystérique est tourné de préférence vers le dehors, contre la perception dangereuse. Il prend la forme d’une vigilance particulière qui évite, par des limitations du moi, des situations où la perception se présenterait inévitablement, d’une vigilance qui réussit à détourner l’attention de cette perception si elle a surgi malgré tout. Des auteurs français (Laforgue) ont désigné récemment cette activité de l’hystérie par le nom spécial de « scotomisation »91.

Encore plus nette que dans l’hystérie est cette technique du contre-investissement dans les phobies, dont l’utilité pour le psychisme se résume dans le rejet progressif de la possibilité de la perception redoutée. Le contraste, dans la direction du contre-investissement, entre l’hystérie et les phobies d’une part, et la névrose obsessionnelle d’autre part, a une grande importance, bien qu’il ne soit pas absolu. Ce contraste nous suggère de croire qu’entre le refoulement et le contre-investissement extérieur92, comme entre la régression et le contre-investissement intérieur93 (modification du moi par la formation réactionnelle), il existe un rapport plus intime. La défense contre la perception dangereuse est d’ailleurs une tâche générale des névroses. Divers ordres et défenses de la névrose obsessionnelle doivent servir à ce même but.

Nous avons précédemment éclairci le fait que la résistance que nous avons à surmonter dans l’analyse, est accomplie par le moi qui se cramponne à ses contre-investissements. Le moi a de la difficulté à appliquer son attention aux perceptions et aux représentations qu’il s’est fait une règle d’éviter, ou à reconnaître comme siens des contenus vécus qui forment tout à fait le contraire de ceux qui lui sont familiers. Notre lutte contre la résistance dans l’analyse se base sur cette conception de la résistance. Nous rendons la résistance consciente, là où elle est, comme c’est si fréquemment le cas, inconsciente par suite de sa connexion avec le refoulé lui-même. Nous lui opposons des arguments logiques quand, ou après qu’elle est devenue consciente ; nous promettons au moi des profits et des récompenses, s’il renonce à sa résistance. Il n’y a donc pas de doute au sujet de la résistance du moi, ni rien à rectifier à ce sujet. Au contraire, c’est une question de savoir si elle explique à elle seule le contenu des faits qui se présente à nous dans l’analyse : nous faisons l’expérience que le moi trouve toujours des difficultés à annuler le refoulement, même après qu’il a pris la détermination d’abandonner ses résistances, et nous avons désigné la phase des efforts pénibles qui suit cette louable résolution, comme l’effort de « bûcher ». Or, ceci dit, nous sommes près de reconnaître le facteur dynamique qui rend nécessaire et intelligible pareil effort de « bûcher »94. Il ne peut guère en être autrement : qu’il faudra vaincre, après la suppression de la résistance du moi, encore la force de la contrainte à la répétition, la force attractive des prototypes inconscients95 sur le processus instinctuel qui est l’objet du refoulement et il n’y a rien à dire à celui qui voudra désigner ce fait comme la résistance de l'inconscient. Ne nous chagrinons pas d’avoir à faire de pareilles corrections. Elles sont désirables si elles font avancer d’un pas notre compréhension, et elles ne nous font pas honte si elles ne réfutent pas les assertions antérieures, mais au contraire, les enrichissent, et si, éventuellement, elles restreignent une généralité ou élargissent une conception trop étroite.

On ne doit pas admettre que nous ayons acquis, par cette correction, un tableau complet des genres de résistances que nous rencontrons dans l’analyse. En approfondissant le sujet, nous remarquons que nous avons à combattre cinq genres de résistances qui dérivent de trois sources, à savoir, du moi, du ça, et du surmoi. Or, le moi se présente comme la source de trois formes de résistances, formes qui diffèrent entre elles dans leur dynamique. La première de ces trois résistances du moi est celle que nous avons traitée précédemment comme résistance allant de pair avec le refoulement, au sujet de laquelle nous n’avons, du reste, que relativement peu de nouveau à dire. De cette résistance se distingue la résistance au transfert positif96, qui est de même nature mais provoque dans l’analyse des phénomènes autres et beaucoup plus nets, vu qu’elle a réussi à établir un rapport affectif de l’analysé avec la situation analytique ou avec la personne de l’analyste, et, de la sorte, à animer d’une force nouvelle un refoulement qui devait seulement être évoqué97.

Est aussi une résistance du moi, mais d’une toute autre nature, celle qui procède du profit retiré de la maladie, et qui se fonde sur l’intégration du symptôme au moi.

Elle correspond à l’opposition contre le renoncement à une satisfaction ou à un adoucissement.

Le quatrième genre de résistance — celle du ça — nous l’avons rendu responsable de la nécessité de « bûcher ». La cinquième résistance, celle du surmoi, qui a été connue la dernière, et qui est la plus obscure, mais pas toujours la plus faible, paraît dériver de la conscience de la faute ou du besoin de châtiment. Elle s’oppose à toute réussite et, par suite, aussi à la guérison par l’analyse.

2. Angoisse venant par transformation de la libido

La conception de l’angoisse, exprimée dans cet article, s’éloigne un peu de celle qui m’a paru justifiée jusqu’ici. Précédemment, je considérais l’angoisse comme une réaction générale du moi soumis aux conditions de déplaisir. Je cherchais à justifier chaque fois son apparition, et j’admettais, en m’appuyant sur l’étude des névroses actuelles, que la libido (excitation sexuelle) qui est refusée par le moi ou n’est pas employée par lui, trouve un débouché direct sous forme d’angoisse. On ne peut ne pas apercevoir que ces deux façons de caractériser l’angoisse ne cadrent pas ensemble, et, pour le moins, ne se déduisent pas nécessairement l’une de l’autre. En outre, il s’est dégagé l’impression d’un rapport particulièrement étroit de l’angoisse et de la libido, rapport qui ne s’harmonise pas avec le caractère général de l’angoisse comme réaction au déplaisir.

L’objection contre cette conception partait de la tendance à attribuer au moi le monopole de l’angoisse98, elle était donc ainsi une des conséquences de la stratification de l’appareil psychique que nous avons essayé d’établir par la distinction du moi et du ça. Pour la conception antérieure, il paraissait probable que la libido de l’excitation instinctuelle refoulée doit être considérée comme la source de l’angoisse. D’après la nouvelle conception, c’est plutôt le moi qui est responsable de cette angoisse. Donc : angoisse du moi ou angoisse instinctuelle (du ça). Vu que le moi travaille avec une énergie désexualisée, le rapport intime entre l’angoisse et la libido est ainsi desserré dans la nouvelle conception. J’espère que j’ai réussi tout au moins à éclaircir la contradiction, à dessiner nettement les contours de l’incertitude.

L’argumentation de Rank que l’état affectif d’angoisse serait, comme je l’ai soutenu, tout d’abord, moi-même, une conséquence du processus de la naissance et une répétition de la situation vécue alors, nécessitait un nouvel examen du problème de l’angoisse. Avec sa conception personnelle de la naissance comme trauma, de l’état d’angoisse comme réaction de décharge à la naissance, de chaque état d’angoisse nouveau comme essai « d’abréaction » toujours plus parfaite du trauma, je n’ai pu aller plus loin. Surgissait la nécessité de voir, derrière la réaction par l’angoisse, la situation dangereuse. Avec l’introduction de cet élément, se présentaient de nouveaux points de vue pour la façon d’envisager le problème. La naissance devenait le prototype pour toutes les situations dangereuses ultérieures qui se présentaient dans les nouvelles conditions de la forme d’existence modifiée et du développement psychique progressif. Mais l’importance, propre à la naissance, fut en même temps limitée à ce rapport prototypique à l’égard du danger. L’angoisse ressentie à la naissance devenait alors le prototype d’un état affectif qui devait participer aux destinées d’autres états affectifs. Il se reproduisait, soit automatiquement dans des situations qui étaient analogues à celles où il s’était manifesté pour la première fois99, comme une forme réactionnelle inadaptée, inutile, après avoir été utile dans la première situation dangereuse. Ou bien le moi prenait de l’empire sur cet état affectif et le reproduisait lui-même, s’en servait comme d’un signal avertisseur devant le danger et comme moyen d’éveiller le jeu du mécanisme plaisir-déplaisir. L’importance biologique de l’état affectif d’angoisse était ainsi prise en considération, comme de juste : l’angoisse était reconnue comme la réaction générale à une situation dangereuse. Le rôle du moi, comme siège de l’angoisse, fut confirmé, puisque fut assignée au moi la fonction de produire l’affect d’angoisse, selon ses besoins. On attribuait ainsi, dans la vie ultérieure, à l’angoisse, deux genres d’origine qui étaient l’une non voulue, automatique, chaque fois justifiée au point de vue de l’économie des forces psychiques lorsque se produisait une situation dangereuse analogue à celle de la naissance, l’autre produite par le moi, quand une pareille situation était seulement menaçante, pour nous inciter à l’éviter. Dans ce dernier cas, le moi se soumettait à l’angoisse, pour ainsi dire, comme à une vaccination, pour échapper, par un accès atténué d’une maladie, à un cas plus grave. Il se représentait quasiment la situation dangereuse sous de vives couleurs, avec une tendance non méconnaissable de limiter cet événement pénible à une allusion, à un signal. Comment, dans ce cas, les différentes situations dangereuses se développent les unes après les autres et restent pourtant génétiquement ordonnées les unes aux autres, cela a déjà été traité en détail. Peut-être réussirons-nous à pénétrer un peu plus avant dans l’énigme de l’angoisse si nous nous attaquons au problème du rapport entre l’angoisse névrotique et l’angoisse provenant d’une cause réelle.

La transformation directe, précédemment soutenue, de la libido en angoisse, nous présente maintenant un bien moindre intérêt. Si nous la prenons néanmoins en considération, nous devons distinguer plusieurs cas. Pour l’angoisse que le moi provoque comme signal, elle n’entre pas en ligne de compte. Donc, pas non plus, pour toutes les situations dangereuses qui excitent le moi à provoquer un refoulement. L’investissement libidinal de la tendance instinctuelle refoulée subit, comme on le remarque le plus nettement dans l’hystérie de conversion, une autre utilisation que la transformation en angoisse et autre que la décharge sous la forme d’angoisse. Par contre nous aurons, dans l’étude ultérieure des situations dangereuses, à nous occuper de ce cas de développement de l’angoisse qui, probablement, doit être jugé d’une façon différente.

3. Refoulement et processus de défense

En rapport avec les explications sur le problème de l’angoisse, j’ai repris un concept ou, formulé plus modestement, une expression, dont je me servais d’une façon exclusive au début de mes études, il y a trente ans, et que j’ai plus tard abandonné. Je veux parler du « processus de défense »100. J’ai remplacé ce terme, dans la suite, par celui de refoulement. Mais le rapport entre les deux termes reste incertain. Je pense maintenant qu’on a un véritable avantage à revenir à l’ancien concept de « défense » (protection), en établissant, dans ce cas, qu’il doit être la désignation générale de toutes les méthodes dont se sert le moi dans ses conflits aboutissant éventuellement à la névrose, tandis que le refoulement demeure la dénomination d’une méthode de défense particulière qui, grâce à l’orientation de nos recherches, nous est devenue assez connue et plus tôt que les autres.

Même une simple innovation terminologique a besoin d’être justifiée, elle doit être l’expression d’un nouveau mode de considération ou d’un élargissement de nos acquisitions scientifiques. La reprise du concept de défense et la limitation du concept de refoulement, rendent maintenant raison d’un fait qui est connu depuis longtemps, mais qui a acquis de l’importance, par suite de quelques-unes des plus récentes découvertes. Nous avons fait nos premières expériences sur le refoulement et la formation du symptôme dans l’hystérie. Nous avons vu que le contenu de la perception des épisodes excitants, ainsi que le contenu des formations pathogènes de pensée, est oublié et est exclu de la reproduction dans le souvenir, et nous avons reconnu, partant, dans le fait d’éliminer ces contenus de la conscience, un caractère principal du refoulement hystérique.

Plus tard, nous avons étudié la névrose obsessionnelle et nous avons trouvé que, dans cette affection, les événements pathogènes ne sont pas oubliés101. Ils demeurent conscients, mais ils sont « isolés » d’une façon que nous n’arrivons pas encore à décrire convenablement, de sorte qu’ici, à peu près le même résultat est obtenu que par l’amnésie hystérique. Mais la différence est assez grande pour légitimer notre opinion selon laquelle le processus, à l’aide duquel la névrose obsessionnelle élimine une sollicitation instinctuelle, ne saurait être le même que dans l’hystérie. Des recherches ultérieures nous ont appris que, dans la névrose obsessionnelle, sous l’influence de l’opposition récalcitrante du moi, une régression des tendances instinctuelles à une phase antérieure de la libido est atteinte qui, à la vérité, ne rend pas superflu un refoulement, mais agit manifestement dans le même sens que le refoulement. Nous avons, en outre, vu que le contre-investissement, qu’on doit admettre aussi dans l’hystérie, joue dans la névrose obsessionnelle, comme modification réactive du moi, un rôle particulièrement grand dans la protection du moi.

Notre attention a été attirée sur un procédé d’« isolation »102 dont nous ne pouvons pas encore indiquer la technique, lequel procédé se crée une expression symptomatique directe, et sur un procédé que nous devons appeler magique, du « faire que ce ne soit pas arrivé », sur la tendance défensive duquel aucun doute ne peut subsister mais qui n’a plus aucune ressemblance avec le processus de refoulement. Ces expériences forment une base suffisante pour rétablir le vieux concept de la « défense » (protection), qui peut embrasser tous ces processus qui ont la même tendance — protection du moi contre les sollicitations instinctuelles — et pour faire rentrer dans ce concept le refoulement comme cas spécial. L’intérêt que nous trouvons à créer une pareille dénomination augmente, quand on envisage la possibilité qu’un approfondissement de nos études pourrait révéler une interdépendance entre telles formes particulières de la défense et telles affections définies, par exemple entre le refoulement et l’hystérie. Notre attente va plus loin encore : peut-être que, nouvelle interdépendance, l’appareil psychique, avant la différenciation nette du moi et du ça, avant la formation d’un surmoi, emploie d’autres méthodes de défense qu’après que le psychisme est parvenu à ces stades d’organisation103.

B) Complément relatif a l’angoisse

L’état affectif d’angoisse présente quelques traits dont l’examen laisse espérer d’autres éclaircissements. L’angoisse a un rapport indiscutable avec l'attente. C’est de l’angoisse en face de quelque chose [d’imprécis]. Il s’y rattache un caractère d’indétermination et d’absence d’objet [précis]. L’usage correct de la langue modifie même ce nom quand l’angoisse a trouvé un objet [précis], et le remplace alors par le mot crainte [ou peur]. L’angoisse a, en outre, en dehors de son rapport avec le danger, un second rapport avec la névrose, à l’explication duquel nous nous appliquons depuis longtemps. La question se pose : pourquoi toutes les réactions d’angoisse ne sont-elles pas névrotiques ? Pourquoi en reconnaissons-nous tant comme normales ? Enfin, il est nécessaire d’étudier de façon approfondie la différence entre l’angoisse avec une base réelle et l’angoisse névrotique.

Partons de ce dernier problème. Le progrès que nous avons obtenu, a consisté à remonter de la réaction d’angoisse à la situation dangereuse. Si nous faisons la démarche analogue à propos du problème de l’angoisse avec une base réelle, la solution nous sera facile. Le danger réel est un danger que nous connaissons. L’angoisse à base réelle est l’angoisse devant cet objet connu. L’angoisse névrotique est une angoisse devant un danger que nous ne connaissons pas. Il faut donc d’abord rechercher et identifier le danger qui cause la névrose. L’analyse nous a montré que c’est un danger instinctuel. Si nous portons à la conscience ce danger, inconnu du moi, nous effaçons la différence entre l’angoisse à base réelle, et l’angoisse névrotique, et nous pouvons traiter celle-ci comme celle-là.

Dans le danger réel, nous développons deux réactions : la réaction affective, l’accès d’angoisse, et l’acte défensif. Vraisemblablement, il se produit la même chose à l’occasion du danger instinctuel. Nous connaissons le cas de la collaboration utile des deux réactions, lorsque l’une donne le signal pour le déclenchement de l’autre. Mais aussi le cas de la réaction mal adaptée, celui de la paralysie par l’angoisse, où l’une se développe au dépens de l’autre.

Il y a des cas où les caractères de l’angoisse à base réelle et de l’angoisse névrotique sont mêlés. Le danger est connu et réel, mais l’angoisse, devant lui, est démesurément grande, plus grande qu’elle ne devrait l’être, d’après notre jugement. Dans ce surplus se traduit l’élément névrotique. Mais ces cas ne présentent, en principe, rien de nouveau. L’analyse montre qu’au danger réel et connu est associé un danger instinctuel inconnu.

Nous parviendrons plus loin, si nous ne nous contentons pas non plus, de remonter de l’angoisse au danger. Quel est le noyau, quelle est la signification de la situation dangereuse ? Manifestement l’évaluation de notre force, en comparaison de l’importance du danger, l’aveu de notre impuissance à son égard, impuissance matérielle, en cas de danger réel, impuissance psychique en cas de danger instinctuel. Dans ces hypothèses, notre jugement sera guidé par des expériences déjà faites. Le fait de savoir si on se trompe dans cette situation est indifférent pour le résultat. Appelons une telle situation vécue d’impuissance : une situation traumatique (ou traumatisante) ; nous avons alors une bonne raison pour séparer la situation traumatique de la situation dangereuse.

Or, c’est un progrès important dans l’art de notre conservation de nous-mêmes, lorsqu’une pareille situation traumatique d’impuissance n’est pas attendue passivement, mais prévue activement et attendue104. La situation qui implique la condition d’une telle attente active, nous l’appellerons la situation dangereuse. C’est dans celle-là qu’est donné le signal d’angoisse. Cela veut dire : j’attends qu’une situation d’impuissance ne se déclenche. Ou bien la situation présente me rappelle un des événements traumatiques précédemment subis. J’anticipe alors le trauma, je veux me conduire comme s’il était imminent, pour autant qu’il est encore temps de l’écarter. L’angoisse est donc, d’une part, l’attente d’un trauma, d’autre part la répétition atténuée du trauma prototypique. Ces deux caractères105 qui ont frappé notre attention dans l’angoisse ont ainsi une origine différente. Son rapport avec l’attente fait partie de la situation dangereuse. Son indétermination, et le fait qu’elle manque d’un objet précis, correspond, par contre, à la situation traumatique d’impuissance, anticipée dans la situation dangereuse.

Après le développement de la série : angoisse-danger-impuissance (trauma), nous pouvons conclure : la situation dangereuse est la situation [où est] reconnue, rappelée et attendue [la situation] de l’impuissance. L’angoisse est la réaction originelle à l’impuissance lors du trauma, réaction reproduite plus tard dans la situation dangereuse, comme signal d’alarme. Le moi, qui a vécu passivement le trauma [prototypique], répète maintenant activement une reproduction atténuée de celui-ci avec l’espoir de pouvoir diriger par lui-même le déroulement des choses. Comme nous le savons, l’enfant se comporte de la même façon devant toutes les impressions qui lui sont pénibles, lorsqu’il les reproduit dans le jeu. Par cette manière de passer de la passivité à l’activité, il cherche à dominer psychiquement ses impressions vécues. Si on veut appeler cela « abréaction » du trauma, on ne peut rien objecter. Mais l’élément décisif du processus psychique envisagé est le déplacement primaire où la réaction d’angoisse se détache de son origine, c’est-à-dire de la situation d’impuissance antérieurement vécue, et se rattache à l’attente d’une nouvelle situation d’impuissance lors d’une situation dangereuse. Après cela suivent les déplacements secondaires où l’angoisse ne visera plus le danger mais la condition du danger, condition qui sera la perte de l’objet aimé avec tout ce qui s’ensuivra dans l’évolution psychologique du sujet106.

Le fait de gâter le petit enfant a pour conséquence indésirée que le danger de la perte de l’objet aimé — objet éprouvé comme protection contre toutes les situations d’impuissance — est surestimé de façon excessive, au regard de tous les autres dangers. Gâter l’enfant est donc un comportement qui favorise l’éternisation de l’enfance, âge auquel sont propres impuissances aussi bien motrice que psychique.

Nous n’avons, jusqu’à présent, trouvé aucune raison de considérer l’angoisse à base réelle sous un autre angle que l’angoisse névrotique. Nous connaissons maintenant la différence, le danger réel, menace d’un objet extérieur, le danger névrotique, menace d’une sollicitation instinctuelle. Pour autant que cette sollicitation instinctuelle est, à sa façon, quelque chose de réel, l’angoisse névrotique peut être, elle aussi, reconnue avec raison comme possédant une base réelle. Nous avons compris que le semblant de rapport particulièrement intime entre l’angoisse et la névrose se rattache à ce que le moi se défend, à l’aide de la réaction par l’angoisse, du danger instinctuel, de la même façon que d’un danger réel, menaçant de l’extérieur, mais que cette orientation de l’activité de défense107 débouche dans la névrose par suite d’une imperfection de l’appareil psychique. Nous avons acquis aussi la conviction que la sollicitation instinctuelle n’est souvent érigée en danger intérieur, que, uniquement, parce que sa satisfaction provoquerait un danger extérieur, donc parce que le danger intérieur en représente un extérieur.

D’autre part le danger extérieur (réel) doit aussi avoir subi une introjection, pour pouvoir devenir important au regard du moi : le danger doit être reconnu dans son rapport avec une situation, déjà vécue, d’impuissance108. Une connaissance instinctive des dangers qui menacent du dehors paraît ne pas être accordée à l’homme, ou du moins ne l’être que dans une mesure très modeste. De petits enfants font sans cesse des choses qui les placent en danger de mort et ils ne peuvent justement pour cela se passer de l’objet protecteur. Dans le rapport avec la situation traumatique contre laquelle on est impuissant, convergent le danger intérieur et extérieur, le danger réel et la sollicitation instinctuelle. Si le moi peut endurer, dans un cas, une douleur qui ne veut pas cesser, dans l’autre cas, un engorgement de besoins qui ne peuvent trouver aucune satisfaction, la situation au point de vue de l’économie des forces psychiques est la même dans les deux cas, et l’impuissance motrice se prolonge dans l’impuissance psychique.

Les phobies énigmatiques de la tendre enfance méritent, à cet endroit, d’être signalées une fois de plus. Les unes (déclenchées par le fait d’être seul dans l’obscurité, par la présence de personnes étrangères), nous avons pu les comprendre comme la réaction au danger de perdre l’objet aimé. Pour les autres (déclenchées par de petits animaux, par l’orage, etc.), s’offre peut-être l’explication qu’ils seraient les restes atrophiés d’une préparation congénitale aux dangers réels ; laquelle préparation est si nettement développée chez d’autres animaux que l’homme. Pour l’homme, seul, la part de cet héritage archaïque est utile qui se rapporte à la perte de l’objet aimé. Quand pareilles phobies infantiles se fixent, se fortifient et se maintiennent jusque dans un âge avancé, l’analyse démontre que leur contenu s’est trouvé associé à certaines sollicitations instinctuelles et est devenu, également, la représentation de dangers intérieurs.

C) Angoisse, douleur et deuil

Il existe si peu de contributions à la psychanalyse des processus émotionnels que les timides remarques qui suivent ont droit à la plus grande indulgence de la part de la critique.

À cet endroit de nos recherches se pose, pour nous, le problème suivant :

Nous avons été amené à dire que l’angoisse serait une réaction au danger de perdre l’objet aimé. Or, nous connaissons bien une de ces réactions à la perte de l’objet aimé : le deuil. Donc, quand est-ce l’angoisse et quand est-ce le deuil qui s’installe ? Pour le deuil, nous nous en sommes déjà occupé109 : un caractère en est resté complètement incompris : l’intensité extraordinaire de la douleur. Le fait que la séparation d’un objet soit douloureuse nous apparaît néanmoins aller de soi. Le problème se complique, par conséquent, encore davantage : quand la séparation de l’objet aimé crée-t-elle l’angoisse ? Quand produit-elle le deuil ? Et quand peut-être seulement la douleur ?

Disons tout de suite qu’il n’y a pas d’espoir de trouver des réponses complètes à ces questions. Nous nous bornerons, partant, modestement, à tracer quelques lignes de démarcation et à indiquer certaines pistes à suivre.

Notre point de départ sera à nouveau cette situation que nous croyons comprendre (d’ores et déjà) : celle du nourrisson qui, au lieu de sa mère, aperçoit une personne étrangère. Il présente alors cette angoisse qui nous paraît se rapporter au danger de perdre l’objet aimé. Or cette situation est, probablement, bien plus complexe et mérite une discussion approfondie. Aucun doute sur l’angoisse du nourrisson. Mais la physionomie et la réaction par les larmes font supposer qu’il ressent, en outre, de la douleur. Il semble que chez lui sont mêlées des choses qui seront plus tard séparées. Il ne peut pas encore distinguer l’absence temporaire de la perte durable. Quand il n’a pas vu sa mère une fois, il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir, et il a besoin d’expériences consolatrices, répétées, pour apprendre qu’à cette disparition, a coutume de suivre la réapparition de sa mère. Celle-ci favorise le progrès qui conduit à cette acquisition cognitive si importante pour lui, lorsqu’elle exécute le jeu connu de se cacher le visage devant lui et de se découvrir à sa joie. Il peut alors ressentir, pour ainsi dire, une nostalgie qui ne soit pas accompagnée de désespoir. Dans la situation où l’absence de sa mère le trouble, son malentendu lui fait croire, plutôt qu’à une situation dangereuse110, à une situation traumatisante ; ou plus exactement : il croit à une situation traumatisante lorsqu’il sent, au moment même, un besoin que sa mère devrait apaiser ; mais quand ce besoin n’est plus actuel, cela change, et il se croit en face d’une situation dangereuse. La première condition d’angoisse que le moi lui-même a introduite, est donc celle de la perte de la perception de l’objet aimé, condition d’angoisse qui équivaut à celle de la perte de l’objet aimé lui-même. Une perte d’amour n’entre pas encore en considération ; plus tard seulement, l’expérience enseigne que l’objet aimé peut continuer à exister, mais être devenu malveillant à l’égard de l’enfant, et alors la perte de l’amour de la part de l’objet aimé surgit comme un danger et une condition d’angoisse, qui sont nouveaux et beaucoup plus persistants.

La situation traumatisante créée par l’absence de la mère s’écarte, en un point essentiel, de la situation traumatisante de la naissance. Alors aucun objet présent n’était susceptible de causer un trouble en disparaissant. L’angoisse restait la seule réaction qui apparût. Depuis, des situations de satisfactions répétées ont créé l’objet « la mère », objet qui [absent et désiré] au moment où un besoin est ressenti, subit un investissement intense qu’on doit nommer « nostalgique ». Il faut rapporter la réaction de la douleur à ce nouvel état de choses. La douleur est ainsi la réaction proprement corrélative à la perte de l’objet aimé lui-même ; l’angoisse, la réaction au danger que cette perte entraîne avec elle, et, dans un déplacement ultérieur, au danger de la perte de l’objet aimé lui-même.

Nous savons aussi très peu de choses sur la douleur. Ce qui nous donne le seul élément de connaissance sûre, c’est que la douleur — au premier stade du développement et en règle générale — apparaît quand une excitation, attaquant la périphérie, brise les dispositifs qui protègent contre les excitations, et agit alors comme une excitation instinctuelle continue, contre laquelle les réponses par la musculature demeurent impuissantes, alors que dans d’autres circonstances elles auraient été efficaces en soustrayant l’endroit excité à l’excitation. (Que la douleur parte, non d’un siège épidermique, mais d’un organe interne, cela ne change rien à la situation. Seulement : une partie de la périphérie intérieure remplace dans ce cas la partie de la périphérie extérieure.) L’enfant a manifestement l’occasion de faire de ces expériences douloureuses qui sont bien indépendantes des états où il ressent tel ou tel besoin. Mais cette condition d’apparition de la douleur paraît avoir très peu de ressemblance avec une perte de l’objet aimé ; et même cette condition essentielle pour la douleur [physique], à savoir, une excitation périphérique111, paraît manquer complètement dans la situation où l’enfant est en proie à la nostalgie (langueur). Et pourtant, il ne saurait être privé de signification que le langage crée le concept de la douleur interne, de la douleur psychique, et met les sensations de la perte de l’objet aimé exactement sur le même plan que la douleur corporelle.

Dans la douleur corporelle surgit un fort investissement qu’on doit appeler narcissique, de la partie du corps, qui souffre, investissement qui s’accroît toujours davantage, et, pour ainsi dire, agit sur le moi, de façon à le vider de tout autre contenu. On sait que, à l’occasion des douleurs dans les organes internes, nous acquérons des représentations spatiales et autres de telles parties du corps qui normalement ne figurent pas sur le plan des représentations conscientes. Et le fait, curieux et remarquable, que des douleurs corporelles [même dans le cas où elles devraient être] extrêmement intenses, n’arrivent pas à se constituer lorsque le courant des processus psychiques subit un changement de direction par suite de l’intervention d’un intérêt d’un autre genre112 (on ne doit pas dire dans ce cas qu’elles demeurent inconscientes) — ce fait trouve son explication dans la concentration de l’investissement sur ce qui, sur le plan psychique, a pris la place de l’endroit du corps, qui autrement ressentirait la douleur dans toute sa force113. Ainsi paraît se déceler le rapport analogique qui a permis le transfert de la sensation dolorifique du domaine physique au domaine psychique : l’investissement nostalgique d’un objet aimé (provisoirement absent ou perdu définitivement), investissement qui, en raison de l’impossibilité de s’assouvir, est en croissance permanente, crée les mêmes conditions sur le plan de l’économie psychique que l’investissement dolorifique d’une portion corporelle lésée, car, comme ce dernier investissement rend possible de s’abstraire du conditionnement de la douleur physique par une excitation périphérique114, l’investissement nostalgique d’un objet aimé rend possible de s’abstraire de la douleur physique (et de l’excitation périphérique qui en est la cause)115. Le passage [qui s’opère dans le développement de l’individu] de la douleur corporelle116 à la douleur psychique117 correspond au progrès de l’investissement narcissique vers l’investissement objectal118. Ensuite, la représentation objectale intensément investie par le besoin [aimantiel] joue un rôle comparable à celui de la partie du corps investie par l’accroissement de l’excitation [physique]. Or, la continuité du processus d’investissement119 et l’impossibilité de l’inhiber provoquent le même état d’impuissance psychique que l’investissement d’une partie douloureuse du corps. Si la sensation de déplaisir, qui en dérive, présente le caractère spécifique, et difficile à décrire de façon plus précise, de la douleur, au lieu de se manifester sous la forme réactionnelle de l’angoisse, il nous paraît probable qu’il y a lieu d’en rendre responsable un élément de fait, qui, jusqu’à présent, n’a guère été pris en considération dans l’explication psychologique, à savoir, le haut niveau de la charge affective des rapports d’investissement et d’attachement, auquel s’effectuent ces processus qui conduisent à des sensations de déplaisir.

Nous connaissons encore une autre réaction émotive à la perte de l’objet aimé, le deuil. Mais son explication ne présente plus de difficulté. Le deuil apparaît sous l’influence du contact de la réalité qui exige impérieusement qu’on se sépare de l’objet puisqu’il n’existe plus. Le deuil a dès lors pour fonction d’accomplir ce retrait de l’objet dans toutes les situations où l’objet avait polarisé sur lui un investissement considérable. Le caractère douloureux de cette séparation cadre alors parfaitement avec l’explication que nous venons de donner par l’investissement nostalgique intense, impossible à assouvir, de l’objet aimé, toutes les fois que des situations où l’attachement à l’objet doit être liquidé, se reproduisent.