IV.

Le premier cas que nous allions considérer est celui d’une phobie d’animaux, hystérique et infantile ; l’exemple que nous prenons est un cas typique dans tous ses traits essentiels ; il s’agit d’une phobie de chevaux, celle du « petit Hans »21.

Dès l’abord, il nous faut reconnaître que les cas concrets de névrose sont, en fait, plus compliqués que nous ne l’avions pensé de loin, quand nous nous tenions dans l’abstrait. Il nous faut quelque travail pour nous orienter, pour découvrir quelle est la poussée instinctuelle refoulée, quel symptôme la remplace, et comment discerner le motif du refoulement.

Le petit Hans refuse d’aller dans la rue parce que les chevaux lui causent de l’angoisse. Voilà le fait brut. Mais quel est, ici, le symptôme ? Le développement de l’angoisse ? Le choix de l’objet d’angoisse ? Ou le renoncement à ses libres mouvements, ou plusieurs de ces choses simultanément ? Quelle est la satisfaction qu’il se refuse ? Pourquoi doit-il se la refuser ?

Nous n’avons pas de peine à répondre que, dans ce cas, il n’y a pas tant de mystères. L’incompréhensible peur des chevaux, voilà le symptôme, l’impossibilité d’aller dans la rue est un phénomène d’inhibition, une limitation que s’impose le moi, pour ne pas éveiller le symptôme de l’angoisse. On perçoit sur-le-champ que c’est là l’explication de ce deuxième point, aussi laissera-t-on de côté cette inhibition au cours de la suite de la discussion. Mais le premier examen superficiel du cas ne nous apprend même pas la vraie signification du symptôme présumé. Il ne s’agit pas, comme nous l’apprend une enquête plus poussée, d’une angoisse indéterminée du cheval, mais précisément de l’attente anxieuse que le cheval ne morde. Ce contenu cherche, il est vrai, à fuir la conscience, à se faire remplacer par une phobie indéterminée où n’apparaissent plus que l’angoisse et son objet. Or ce contenu ne serait-il pas, peut-être, le noyau du symptôme ?

Nous n’avancerons pas tant que nous n’envisagerons pas l’ensemble de la situation psychique du petit garçon telle que l’analyse nous la révèle. Hans est en plein complexe d’Œdipe, il est jaloux de son père qu’il aime pourtant tendrement, tant qu’il ne pense pas à sa mère, cause de division. Ainsi, nous avons un conflit d’ambivalence, un amour bien fondé et une haine non moins justifiée, tous deux dirigés sur la même personne. La phobie doit être un essai de solution de ce conflit. De tels conflits d’ambivalence sont très fréquents, nous en connaissons un autre essai de solution typique ; dans celui-là, l’une des deux poussées en conflit, en général, la tendre, est anormalement renforcée, tandis que l’autre disparaît. Seul l’excès et le caractère obsédant de cette tendresse trahissent que cette attitude n’existe pas seule, mais qu’elle ne s’affirme si fort que pour mieux tenir son adversaire refoulé, et cela nous amène à déduire l’existence d’un processus que nous décrivons comme un refoulement par formation de réaction (dans le moi). Des cas comme celui du petit Hans ne présentent aucune formation réactionnelle de ce genre ; il y a évidemment différents moyens de donner issue à un conflit d’ambivalence.

En cours de route, nous avons reconnu autre chose avec certitude : la poussée instinctuelle que domine le refoulement est une poussée hostile au père. L’analyse nous en fournit la preuve lorsqu’elle a cherché à reconnaître l’origine de l’idée du cheval qui mord : Hans a vu tomber un cheval, il a vu aussi tomber et se blesser un camarade de jeu avec lequel il a joué « au cheval ». Cela nous donne le droit d’imaginer chez Hans qu’un désir a surgi : si son père pouvait tomber et se blesser comme le cheval et le camarade ! Des faits en relation avec un voyage font présumer encore que le désir d’éliminer le père a trouvé une expression moins timide. Mais pareil désir équivaut à l’intention d’éliminer soi-même son père, à l’impulsion meurtrière du complexe d’Œdipe.

Jusqu’à présent rien ne nous conduit de cette poussée instinctuelle refoulée, à la phobie du cheval que nous supposons être le substitut de cette poussée. Mais simplifions la situation psychique du petit Hans : éliminons sa condition enfantine et son ambivalence. Supposons qu’il soit un jeune serviteur amoureux de la dame de la maison et se réjouissant de certaines privautés de la part de cette dame. Bien entendu, ce garçon hait son maître qui est plus fort que lui, et voudrait qu’il fût éliminé. La conséquence la plus naturelle de cette situation est qu’il redoute la vengeance de ce monsieur, qu’il éprouve à son égard un sentiment d’angoisse. C’est exactement ce qui se passe dans la phobie du petit Hans pour les chevaux, c’est-à-dire que nous ne saurions désigner l’angoisse contenue dans cette phobie comme un symptôme. Quand même le petit Hans qui est amoureux de sa mère éprouverait de l’angoisse à l’occasion de son père, nous n’aurions aucun droit de lui attribuer une névrose, une phobie. Nous serions devant une réaction affective parfaitement compréhensible. Ce qui, à lui seul, fait de cet état une névrose, c’est un autre trait, c’est que le père soit remplacé par le cheval. Ce déplacement constitue ainsi ce que nous sommes en droit d’appeler le symptôme. Ce déplacement est cet autre mécanisme qui permet de supprimer le conflit d’ambivalence sans l’aide d’une formation de réaction. Ce déplacement est rendu possible et facilité par les traces congénitales qu’a laissées la manière de penser totémique et qui peuvent encore se réactiver facilement à l’âge tendre. L’abîme entre l’homme et l’animal n’est pas encore perçu, il n’est, en tout cas, pas accentué avec autant d’exagération que plus tard. L’homme adulte, admiré, mais aussi redouté, est encore sur le même plan que le grand animal que l’on envie à tant de titres, mais contre lequel on a été mis en garde parce qu’il peut être dangereux. Le conflit d’ambivalence ne trouve pas sa solution sur une seule et même personne, mais est, en quelque sorte, contourné, en ce sens qu’une de ses composantes se transporte sur une autre personne qu’elle prend pour substitut.

Si claires qu’elle nous ait rendu les choses, en un autre point, l’analyse de la phobie du petit Hans nous a apporté une grosse déception. La défiguration en laquelle consiste la formation du symptôme se trouve n’avoir pas porté tellement sur l’objet représenté dans la poussée instinctuelle à refouler [le père], au contraire, sur une simple modalité de cette poussée [battre le père], réalisant ainsi une simple réaction [la crainte du père]22, à l’élément proprement indésirable [jalouser, haïr, et, peut-être, attaquer le père]. Notre attente eût été mieux satisfaite si le petit Hans avait développé, au lieu de l’angoisse des chevaux, une tendance à maltraiter les chevaux, à les battre, où il eût manifesté nettement son désir de voir comment ils tombent, comment ils se font mal, et comment, éventuellement, ils meurent avec des convulsions (l’agitation bruyante des pieds). Quelque chose de ce genre, c’est vrai, a paru dans son analyse, mais ne joue pas de rôle important dans la névrose ; et, fait curieux, s’il avait développé, comme symptôme principal, pareille hostilité contre les chevaux, au lieu d’une hostilité contre son père, nous ne l’aurions pas jugé névrosé. Quelque chose ici n’est donc pas dans l’ordre, qu’il s’agisse de notre  façon de comprendre le refoulement ou de définir le symptôme. Un point nous frappe de prime abord : si le petit Hans avait montré pareille attitude à l’égard des chevaux, le caractère de la choquante poussée instinctuelle agressive n’aurait pas été changé par le refoulement, seul son objet l’aurait été.

Il est tout à fait sûr qu’il y a des cas de refoulement qui n’offrent rien d’autre, mais dans la genèse de la phobie du petit Hans, il s’est passé quelque chose de plus : quelque chose de très important, comme un autre fragment de l’analyse nous le montre :

Nous savons déjà que le petit Hans donnait comme contenu de sa phobie l’idée d’être mordu par le cheval. Plus tard, nous avons eu l’occasion d’examiner également la genèse d’un autre cas de phobie animale où le loup était l’animal redouté, toujours avec le sens de substitut paternel23. En liaison avec un rêve que l’analyse put éclairer, s’était développée, chez ce garçon, l’angoisse d’être dévoré par un loup comme un des 7 chevreaux de la légende. Le fait certain que le père du petit Hans avait « joué au cheval » avec son fils décida sûrement du choix de l’animal angoissant. De même, il semble aussi très probable que le père de mon Russe qui, lui, n’a été analysé qu’entre 20 et 30 ans, avait joué au loup avec son garçonnet, et l’aurait, pour s’amuser, menacé de le dévorer. J’ai, depuis, rencontré un troisième cas, un jeune Américain qui ne souffrait d’aucune phobie d’animal, mais dont le cas aide, justement pour cette raison, à comprendre les autres. Son excitabilité sexuelle s’était enflammée sur une fantastique histoire pour enfants qu’on lui avait lue, histoire d’un chef arabe qui poursuivait un personnage, fait d’une substance comestible (l’homme en pain d’épice)24 pour le dévorer. Ce garçon s’identifiait personnellement avec cet homme comestible, et, dans le chef de la tribu, il était facile de reconnaître un substitut du père ; or cette fantaisie fut la première assise de son activité auto-érotique25. Mais l’idée d’être dévoré par son père appartient au fond typique et primitif des idées enfantines ; les analogies tirées de la mythologie (Chronos) et de la vie animale sont généralement bien connues.

En dépit de ces éclaircissements, ces idées nous sont si étrangères que nous ne pouvons, sans incrédulité, les attribuer à l’enfant. Nous ne savons pas davantage si elles signifient ce qu’elles paraissent signifier, et ne comprenons pas comment elles peuvent devenir l’objet d’une phobie. La pratique analytique nous donne, heureusement, les éclaircissements nécessaires. Elle nous apprend que cette façon de se voir dévoré par son père est l’expression de la dégénérescence régressive d’une tendance amoureuse passive de la part de l’enfant, avide d’être aimé par son père devenu son « objet » au sens de l’érotique génitale. La suite de l’histoire ne laisse aucun doute sur la vérité de cette interprétation. À vrai dire sa tendance générale ne trahit plus rien de son intention tendre quand elle s’exprime [inadéquatement] dans le langage du stade, déjà dépassé alors de la transition, de la phase orale de l’organisation libidinale à la phase sado-[masochi]que. Au reste, s’agit-il seulement d’un remplacement de la représentation corrélative au désir originel par une expression régressive [au niveau du moi], ou plutôt d’une réelle dégénérescence régressive de ce désir relevant de la phase génitale, au niveau du ça ? C’est ce qu’il ne me paraît pas facile d’élucider. L’histoire de la maladie de « l’homme aux loups » russe parle tout à fait dans le sens de cette seconde hypothèse [médicalement] plus grave, puisqu’il se comporte de façon « méchante », cruelle, sadique à dater du rêve décisif, et développe dès lors une névrose obsessionnelle caractérisée. En tout cas, nous acquérons la certitude que le refoulement n’est pas le seul moyen que le moi ait à sa disposition pour se défendre contre une tendance instinctuelle indésirable. S’il réussit à faire régresser la pulsion, il a exercé sur elle une action autrement profonde que s’il l’avait simplement refoulée26. D’ailleurs, il lui arrive de compléter la régression qu’il a réussie par un refoulement.

La teneur des faits chez « l’homme aux loups » et celle, un peu plus simple, chez le petit Hans, éveillent encore bien d’autres réflexions, mais deux idées inattendues se dégagent déjà : il n’y a pas de doute que, dans ces phobies, la tendance instinctuelle refoulée est une tendance hostile au père. On peut dire qu’elle est refoulée par le processus de sa transformation en son contraire : à la place de l’agression contre le père apparaît l’agression — la vengeance du père contre l’enfant. Comme pareille agression a sa racine dans la phase sadique de la libido, elle n’a plus besoin que d’un certain mouvement rétrograde jusqu’à l’âge oral, qui, chez Hans, est suggéré par le fait d’être mordu, alors que chez le Russe, il est concrétisé brutalement par le fait d’être dévoré. Mais, en outre, l’analyse permet d’établir avec certitude qu’en même temps que la tendance hostile, une autre tendance instinctuelle subit le refoulement, à savoir, une tendance opposée qui comporte un élan à se donner amoureusement au père — or cette tendance avait déjà atteint le niveau de l’organisation génitale (phallique) de la libido. Cette tendance paraît même avoir la part la plus importante dans le résultat final qu’obtient le refoulement ; elle subit la plus importante régression ; elle a une influence décisive sur le contenu de la phobie. Ainsi, là où notre recherche n’avait visé qu’un seul refoulement instinctuel, nous devons reconnaître la rencontre de deux processus de cette catégorie, les deux tendances instinctuelles frappées — agression sadique contre le père et tendre attachement passif au même — forment un couple opposé et plus encore : si nous apprécions à sa juste valeur l’histoire du petit Hans, nous devons reconnaître que, par la formation de sa phobie, l’investissement objectal tendre de sa mère a aussi été supprimé, si bien que le contenu de la phobie n’en révèle rien. Il s’agit, chez Hans — chez le Russe c’est beaucoup moins net — d’un processus de refoulement qui embrasse presque toutes les composantes du complexe d’Œdipe, les tendances, hostile aussi bien que tendre, à l’égard du père, et la tendance tendre vis-à-vis de la mère.

Voilà de bien inopportunes complications pour nous qui ne prétendons étudier que des cas simples de formation de symptômes à la suite de refoulements — et qui, dans cette intention, nous étions tourné vers les premières névroses, apparemment plus claires, celles de l’enfance. Au lieu d’un seul refoulement, nous en avons trouvé une grappe, et, en outre, nous avons eu affaire à la régression. Peut-être avons-nous augmenté la confusion en mettant en parallèle les deux analyses de phobies d’animaux dont nous disposions, celle du petit Hans et celle de « l’homme aux loups ». Or, certaines différences entre les deux cas attirent notre attention. Ce n’est que du petit Hans que l’on peut affirmer avec certitude qu’il liquide, par sa phobie, les deux principales pulsions du complexe d’Œdipe, l’agressivité contre le père et la tendresse exagérée pour la mère. La tendresse pour le père est aussi présente certainement. Elle joue son rôle au cours du refoulement de son opposé. Mais on ne saurait démontrer ni qu’elle ait été assez forte pour provoquer un refoulement ni qu’elle ait été supprimée plus tard. Hans paraît donc avoir été un garçon normal avec un complexe d’Œdipe dit « positif ». Il est possible que les éléments que nous cherchons en vain aient aussi joué un rôle. Mais nous ne pouvons pas les rendre évidents. Le matériel de nos analyses, même les plus approfondies, est lacunaire, notre documentation incomplète. Chez le Russe, l’élément pathologique est ailleurs ; son rapport avec la femme comme objet d’amour a été troublé par une séduction précoce ; le côté passif, féminin, est, chez lui, fortement développé, et l’analyse de son rêve des loups marque une médiocre intention agressive à l’égard de son père, mais elle apporte la preuve, soustraite à toute équivoque, que le refoulement concerne l’attitude passive et tendre vis-à-vis du père. Dans ce cas encore, les autres facteurs peuvent avoir collaboré, mais on ne les perçoit pas. Si, en dépit de ces différences, dans les deux cas qui vont presque à s’opposer, le résultat final de la phobie est à peu près le même, l’explication doit nous venir d’un autre côté. Elle vient du second résultat de notre petite étude comparative. Nous croyons connaître le mobile du refoulement dans les deux cas, et son rôle nous paraît confirmé par le cours que prend le développement des deux enfants. Il est le même dans les deux cas, l’angoisse d’une castration menaçante. Par peur de la castration, le petit Hans renonce à l’agression contre son père. Son angoisse que le cheval ne le morde comporte, sans aucun excès d’interprétation, le complément d’une peur que le cheval ne morde ses organes génitaux, ne le châtre. Quant au petit Russe, il renonce aussi, par peur de la castration, au désir d’être aimé de son père comme objet sexuel, car il a compris qu’une telle situation supposerait le sacrifice de ses organes génitaux, de ce qui le différencie de la femme. C’est que ces deux formes du complexe d’Œdipe, la normale active comme l’invertie, échouent sur l’écueil du complexe de castration27.

L’idée angoissante du Russe d’être dévoré par les loups, ne contient en vérité aucune allusion à la castration ; c’est, qu’en régressant jusqu’à la phase orale, elle s’est trop éloignée de la phase phallique. Mais l’analyse de son rêve rend tout autre preuve superflue. C’est encore le triomphe complet du refoulement que, dans l’expression manifeste de la phobie, rien ne rappelle plus la castration.

Voici maintenant le résultat inattendu : dans les deux cas, le mobile du refoulement, c’est l’angoisse de la castration. Les contenus de l’angoisse : être mordu par le cheval, et être dévoré par le loup, sont des défigurations de l’appréhension d’être châtré par le père. C’est justement ce contenu fondamental de l’angoisse qui a subi le refoulement. Chez le Russe, ce contenu était l’expression d’un désir qui ne pouvait cadrer avec la virilité qui se révoltait ; chez Hans, il était l’expression d’une réaction qui transformait l’agression en son contraire. Mais l’état affectif angoissé de la phobie qui constitue son essence, ne dérive pas du processus de refoulement, ni non plus, des investissements libidinaux des tendances refoulées, mais au contraire, il a sa racine dans ce qui refoule. L’angoisse dans la phobie d’un animal est l'angoisse non transformée de la castration, donc une angoisse réelle, angoisse d’un danger réellement menaçant, ou, du moins, jugé tel. Ici, l’angoisse crée le refoulement, et ce n’est pas comme je le pensais auparavant, le refoulement qui crée l’angoisse.

Il n’est pas agréable de se l’avouer, mais cela ne sert de rien de le nier. J’ai souvent soutenu cette proposition que le refoulement déforme la représentation corrélative à la pulsion [refoulée] ou provoque un déplacement sur un objet autre que celui qui aurait dû apparaître comme contenu de la représentation28, et que la libido de la poussée instinctuelle se transforme en angoisse. L’étude des phobies sur laquelle je comptais surtout pour prouver ma thèse, ne la confirme pas. Elle semble plutôt directement la contredire. L’angoisse dans les phobies animales est l’angoisse du moi, devant la castration ; l’agoraphobie, étudiée moins à fond, paraît être une angoisse devant la tentation qui doit être génétiquement en connexion avec l’angoisse devant la castration. La plupart des phobies, pour autant que nous en pouvons juger présentement, se ramènent à de pareilles angoisses du moi devant les sollicitations de la libido. Dans ce cas, l’attitude angoissée du moi est toujours le fait initial, et ce qui amène le refoulement. Jamais l’angoisse ne naît de la libido refoulée. Si, précédemment, je m’étais contenté de dire qu’après le refoulement apparaît, à la place de la manifestation qu’on attendait de la libido, une angoisse, je n’aurais pas aujourd’hui à me corriger. Cette description est exacte, et entre la force de la poussée à refouler et l’intensité de l’angoisse résultante, apparaît bien la correspondance que j’avais affirmée. Mais j’avoue que je croyais donner plus qu’une simple description, je croyais avoir démêlé le processus métapsychologique de la conversion directe de la libido en angoisse. Je ne puis plus le prétendre aujourd’hui. Je ne pouvais d’ailleurs pas expliquer non plus, avant, comment s’accomplissait cette transformation.

D’où m’est venue, en dernière analyse, l’idée de cette transformation ? À l’époque où nous étions encore loin de distinguer les processus dans le moi et les processus dans le ça, j’avais, en étudiant les névroses réelles ou actuelles, constaté que certaines pratiques sexuelles particulières, comme le coït interrompu, les excitations vaines, l’abstinence forcée, provoquent des crises d’angoisse et une disposition généralisée à l’angoisse, c’est-à-dire que l’angoisse apparaît toutes les fois que l’excitation sexuelle cherchant un débouché pour se satisfaire, est bloquée, contenue ou détournée. Comme l’excitation sexuelle est l’expression des poussées libidinales, il ne m’a pas semblé aventuré d’admettre que la libido se transforme en angoisse sous l’influence de pareils troubles. Cette observation29 conserve une valeur encore aujourd’hui ; d’autre part, on ne doit pas écarter l’idée que la libido des processus dans le ça subit un trouble du fait que se déclenche le refoulement30. Il peut donc être toujours vrai que, dans le refoulement, une portion d’angoisse se forme de la libido investie dans les tendances et les poussées instinctuelles.

Mais comment concilier ce résultat avec cet autre que l’angoisse, dans les phobies, est une angoisse du moi, se manifeste dans le moi, ne surgit pas du refoulement mais, au contraire, provoque le refoulement ? Voilà une contradiction qui ne paraît pas aisée à résoudre. Il n’est pas facile de réduire à une les deux sources de l’angoisse. On peut l’essayer et faire l’hypothèse que le moi dans la situation du coït interrompu, de l’excitation vaine, de l’abstinence, pressent des dangers auxquels il réagit avec angoisse, mais on ne tire pas grand chose de là. D’autre part, l’analyse des phobies que nous avons faite ne paraît pas devoir supporter de correction. Non liquet31.