Inhibition, symptôme et angoisse

I.

Notre usage de la langue nous amène à différencier, dans la description [113] de phénomènes pathologiques, des symptômes et des inhibitions, mais il n’attribue pas beaucoup de valeur à cette différence. Si ne se présentaient pas à nous des cas de maladie dont il nous faut bien dire qu’ils montrent seulement des inhibitions et pas de symptômes, et si nous ne voulions pas savoir quelle est la condition pour cela, nous aurions à peine intérêt à délimiter l’un par rapport à l’autre les concepts d’inhibition et de symptôme.

Ces deux concepts n’ont pas poussé sur le même terrain. Inhibition a une relation particulière avec la fonction et ne signifie pas nécessairement quelque chose de pathologique, on peut aussi nommer une restriction normale d’une fonction : inhibition de celle-ci. Symptôme au contraire ne veut rien dire d’autre qu’indice d’un processus morbide. Une inhibition peut donc être aussi un symptôme. L’usage de la langue procède donc de telle sorte qu’il parle d’inhibition là où on est en présence d’un simple abaissement de la fonction, de symptôme là où il s’agit d’une modification inhabituelle de celle-ci ou d’une nouvelle opération. Dans bien des cas, il semble laissé à l’arbitraire de décider si l’on veut mettre l’accent sur le côté positif ou sur le côté négatif du processus pathologique, désigner son succès comme symptôme ou comme inhibition. Tout cela n’est vraiment pas intéressant et la façon de poser la question, qui fut notre point de départ, s’avère peu féconde.

L’inhibition étant, du point de vue conceptuel, si intimement [114] rattachée à la fonction, on peut avoir l’idée d’examiner les diverses fonctions du moi en vue d’observer sous quelles formes leur perturbation se manifeste dans chacune des affections névrotiques. Nous choisissons pour cette étude comparative : la fonction sexuelle, l’alimentation, la locomotion et le travail professionnel.

a) La fonction sexuelle est soumise à des perturbations très variées, dont la plupart montrent le caractère de simples inhibitions. Celles-ci sont rassemblées sous le terme d’impuissance psychique. Le fait que se produise la prestation sexuelle normale présuppose un déroulement très compliqué, la perturbation peut intervenir à chaque endroit de celui-ci. Les stations principales de l’inhibition sont chez l’homme : le fait que se détourne la libido nécessaire à l’engagement du processus (déplaisir psychique), l’absence de la préparation physique (absence d’érection), l’abrègement de l’acte (ejaculatio praecox) pouvant aussi bien être décrit comme un symptôme positif, l’arrêt de cet acte avant son issue naturelle (manque d’éjaculation), le fait que ne se produise pas l’effet psychique (la sensation de plaisir de l’orgasme). D’autres perturbations résultent de la connexion de la fonction avec des conditions particulières, de nature perverse ou fétichiste.

Il ne peut nous échapper longtemps qu’il y a une relation de l’inhibition à l’angoisse. Bien des inhibitions sont manifestement des renoncements à la fonction, parce que, dans l’exercice de celle-ci, de l’angoisse serait développée. Une angoisse directe devant la fonction sexuelle est fréquente chez la femme ; nous la rangeons dans l’hystérie, tout comme le symptôme de défense qu’est le dégoût, qui, à l’origine, s’installe en tant que réaction après coup à l’acte sexuel vécu passivement, et plus tard survient dans la représentation de celui-ci. Un grand nombre d’actions de contrainte aussi s’avèrent être des précautions et des assurances contre une expérience de vie sexuelle et sont donc de nature phobique.

Avec cela on n’avance pas très loin dans la compréhension ; on remarque seulement que des procédés très divers sont utilisés pour [115] perturber la fonction : 1) le seul fait que se détourne la libido, ce qui semble le mieux donner ce que nous appelons une inhibition pure, 2) la détérioration dans l’exécution de la fonction, 3) le fait que celle-ci soit rendue difficile par des conditions particulières et qu’elle soit modifiée par déviation vers d’autres buts, 4) sa prévention par des mesures de sécurité, 5) son interruption par développement d’angoisse, pour autant qu’on ne puisse plus l’empêcher de s’amorcer, enfin 6) une réaction après coup qui, si la fonction a été malgré tout exécutée, proteste là contre et veut défaire ce qui est advenu.

b) La perturbation la plus fréquente de la fonction de nutrition est l’inappétence alimentairea par retrait de la libido. Des accroissements de l’appétence alimentaire ne sont pas rares non plus ; une contrainte à l’alimentation se motive par l’angoisse de mourir de faim, elle a été peu examinée. Comme défense hystérique contre l’alimentation, nous connaissons le symptôme du vomissement. Le refus de nourriture par suite d’angoisse appartient à des états psychotiques (délire d’empoisonnement).

c) La locomotion est dans bien des états névrotiques inhibée par le déplaisir à la marcheb et la faiblesse à la marche, l’empêchement hystérique se sert de la paralysie motrice de l’appareil du mouvement ou crée une suppression spécialisée de cette seule fonction de cet appareil (abasie). Particulièrement caractéristiques sont les difficultés accrues de la locomotion par l’intercalation de conditions déterminées, de l’angoisse survenant quand elles ne sont pas remplies (phobie).

d) L’inhibition au travail, qui si souvent devient objet du traitement comme symptôme isolé, nous montre un plaisir-désir diminué ou une exécution détériorée ou des manifestations réactionnelles comme la fatigue (vertige, vomissement) lorsque la continuation du travail est obtenue par contrainte. L’hystérie contraint à l’arrêt du travail par la production de paralysies d’organe et de fonction, dont l’existence est incompatible avec l’exécution du travail. La névrose de contrainte perturbe le travail par une diversion continuelle et par la perte de temps du fait des stagnations et des répétitions qui s’interposent.

Nous pourrions encore étendre cette vue d’ensemble à d’autres [116] fonctions, mais nous ne saurions nous attendre par là à obtenir davantage. Nous n’irions pas au-delà de la surface des manifestations. Décidons-nous pour cette raison en faveur d’une conception qui ne laisse plus grand-chose d’énigmatique au concept d’inhibition. L’inhibition est l’expression d’une restriction fonctionnelle du moi qui peut elle-même avoir des causes très diverses. Plusieurs des mécanismes de ce renoncement à la fonction et une tendance générale de celui-ci nous sont bien connus.

Dans les inhibitions spécialisées la tendance est plus facile à reconnaître. Lorsque le piano, l’écriture et même la marche sont soumis à des inhibitions névrotiques, l’analyse nous en montre la raison dans une érotisation excessive des organes impliqués dans ces fonctions, les doigts et les pieds. Nous avons très généralement acquis l’idée que la fonction moïque d’un organe est endommagée quand son érogénéité, sa significativité sexuelle, augmente. Il se comporte alors, si l’on peut oser cette comparaison quelque peu bouffonne, comme une cuisinière qui ne veut plus travailler au fourneau parce que le maître de maison a noué avec elle des relations amoureuses. Lorsque l’écriture, qui consiste à faire couler d’un tube du liquide sur un morceau de papier blanc, a pris la signification symbolique du coït, ou lorsque la marche est devenue le substitut symbolique du piétinement sur le corps de la terre mère, alors l’écriture et la marche sont toutes deux délaissées, parce que c’est comme si on exécutait l’action sexuelle interdite. Le moi renonce à ces fonctions qui lui incombent pour ne pas avoir à procéder à un nouveau refoulement, pour esquiver un conflit avec le ça.

D’autres inhibitions se produisent manifestement au service de l’auto-punition, comme il n’est pas rare pour celles des activités professionnelles. Le moi n’a pas le droit de faire ces choses, parce qu’elles lui apporteraient profit et succès, ce que le sur-moi sévère a [117] refusé. Alors le moi renonce aussi à ces opérations, pour ne pas entrer en conflit avec le sur-moi.

Les inhibitions plus générales du moi suivent un autre mécanisme, qui est simple. Lorsque le moi est impliqué dans une tâche psychique d’une difficulté particulière, comme par ex. un deuil, une énorme répression d’affect, l’obligation de tenir en sujétion des fantaisies sexuelles qui remontent constamment, il connaît un tel appauvrissement de l’énergie disponible pour lui qu’il est obligé de restreindre sa dépense en beaucoup d’endroits à la fois, comme un spéculateur qui a immobilisé ses fonds dans ses entreprises. J’ai pu observer un exemple instructif d’une telle inhibition générale intense et de courte durée chez quelqu’un atteint d’une maladie de contrainte, qui tombait dans une fatigue paralysante d’une durée d’un à plusieurs jours, en des occasions qui auraient dû manifestement entraîner une explosion de fureur. À partir de là, une voie doit pouvoir être trouvée qui mène à la compréhension de l’inhibition générale par laquelle se caractérisent les états de dépression et le plus grave de ceux-ci, la mélancolie.

En conclusion, on peut donc dire des inhibitions qu’elles sont des restrictions des fonctions du moi, soit par précaution, soit à la suite d’un appauvrissement en énergie. Il est maintenant facile de reconnaître en quoi l’inhibition se différencie du symptôme. Le symptôme ne peut plus être décrit comme un processus dans le moi ou au niveau du moi.

II.

Les traits fondamentaux de la formation de symptôme ont été [118] depuis longtemps étudiés et énoncés d’une manière que nous espérons inattaquable. Le symptôme serait indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu, un succèsc du processus de refoulement. Le refoulement procède du moi qui, éventuellement par mandat du sur-moi, ne veut pas prendre part à un investissement pulsionnel incité dans le ça. Le moi parvient par le refoulement à ce que la représentation, qui était porteuse de la motion désagréable, soit tenue à l’écart du devenir-conscient. L’analyse met souvent en évidence qu’elle a été conservée en tant que formation inconsciente. Jusque-là tout serait clair, mais bientôt commencent les difficultés non liquidées.

Les descriptions que nous avons faites jusqu’ici du processus dans le refoulement ont expressément mis l’accent sur le succès qu’est le maintien à l’écart loin de la conscience, mais, sur d’autres points, elles ont laissé la porte ouverte au doute. La question apparaît de savoir quel est le destin de la motion pulsionnelle activée dans le ça et qui a pour but la satisfaction. La réponse était une réponse indirecte, elle était que, par le processus du refoulement, le plaisir de satisfaction que l’on pouvait attendre était transformé en déplaisir, et alors on se trouvait devant le problème de savoir comment le déplaisir peut être le résultat d’une satisfaction pulsionnelle. Nous espérons éclairer cet état de choses en déclarant de manière précise que le cours d’excitation visé dans le ça ne se produit pas du tout par suite du refoulement, que le moi réussit à l’inhiber* [119] ou à le dévier. Alors disparaît l’énigme de la « transformation d’affect » dans le refoulement. Mais, par là, nous avons fait au moi la concession qu’il peut manifester une influence aussi étendue sur les processus dans le ça, et nous devons apprendre à comprendre par quelle voie ce surprenant déploiement de puissance lui devient possible.

Je crois que cette influence échoit au moi par suite de ses relations intimes avec le système de perception, lesquelles constituent en effet son essence et sont devenues le fondement de sa différenciation d’avec le ça. La fonction de ce système que nous avons nommé Pc-Cs est reliée au phénomène de la conscience ; ce système reçoit des excitations non seulement de l’extérieur, mais aussi en provenance de l’intérieur, et par le moyen des sensations de plaisir-déplaisir qui l’atteignent en provenance de là, il essaie d’orienter tous les cours de l’advenir animique dans le sens du principe de plaisir. Nous aimons tant nous représenter le moi comme impuissant face au ça, mais lorsqu’il se rebelle contre un processus pulsionnel dans le ça, il lui suffit de donner un signal de déplaisir pour atteindre sa visée à l’aide de l’instance presque toute-puissante du principe de plaisir. Si pour un instant nous considérons cette situation isolément, nous pouvons l’illustrer par un exemple tiré d’une autre sphère. Dans un État une certaine clique se défend contre une mesure qui serait décidée conformément aux penchants de la masse. Cette minorité s’empare alors de la presse, travaille grâce à elle l’« opinion publique » souveraine et impose ainsi que la décision projetée n’ait pas lieu.

À cette réponse-là se rattachent de nouvelles interrogations. D’où provient l’énergie qui est utilisée pour la production du signal de déplaisir ? Ici la voie nous est montrée par l’idée que la défense contre un processus non souhaité à l’intérieur pourrait se produire sur le modèle de la défense contre un stimulus externe, que le moi emprunte pour se défendre contre le danger interne la même voie que contre le danger externe. En cas de danger externe, l’être organique [120] procède à une tentative de fuite, il retire tout d’abord l’investissement de la perception du dangereux ; plus tard il reconnaît que le moyen le plus efficient est d’entreprendre des actions musculaires telles que la perception du danger devient impossible, même si on ne la refused pas, donc de se soustraire au champ d’action du danger. C’est d’ailleurs à une telle tentative de fuite qu’équivaut le refoulement. Le moi retire l’investissement (préconscient) à la représentance* pulsionnelle à refouler et l’utilise pour la déliaison-de-déplaisir (-d’angoisse). Le problème de savoir comment, dans le refoulement, l’angoisse apparaît n’est sans doute pas simple ; toujours est-il qu’on a le droit de rester attaché à l’idée que le moi est le lieu de l’angoisse proprement dit, et de repousser la conception antérieure, selon laquelle l’énergie d’investissement de la motion refoulée serait automatiquement transformée en angoisse. Si je me suis exprimé ainsi autrefois, c’est que je donnais une description phénoménologique et non une présentation métapsychologique.

De ce qui a été dit découle une nouvelle question, celle de savoir comment il est économiquement possible qu’un simple processus de retrait et d’éconduction, comme lors du repli de l’investissement du moi préconscient, puisse produire du déplaisir ou de l’angoisse qui, selon nos présuppositions, ne peut qu’être la conséquence d’un investissement accru. Je réponds que cette causation ne doit pas être expliquée économiquement, que l’angoisse n’est pas nouvellement engendrée dans le refoulement, mais reproduite en tant qu’état d’affect d’après une image mnésique ici présente. Mais avec cette nouvelle question sur la provenance de cette angoisse – comme des affects en général – nous quittons le terrain incontestablement psychologique et pénétrons dans le domaine limitrophe de la physiologie. Les états d’affect sont incorporés à la vie d’âme en tant que précipités de très anciennes expériences vécues traumatiques et sont évoqués dans des situations similaires comme symboles mnésiques. J’estime que je n’avais pas tort de les mettre en équivalence avec les accès hystériques acquis tardivement et individuellement et de les considérer comme leurs prototypes normaux. Chez l’homme et les [121] créatures qui lui sont apparentées, l’acte de la naissance en tant que la première expérience vécue d’angoisse chez l’individu semble avoir conféré à l’expression de l’affect d’angoisse des traits caractéristiques. Mais nous ne devons pas surestimer cette corrélation et, en la reconnaissant, omettre de voir qu’un symbole d’affect est une nécessité biologique pour la situation de danger et qu’il eût de toute façon été créé. Je tiens aussi pour injustifié d’admettre que lors de chaque éruption d’angoisse se produise dans la vie d’âme quelque chose qui équivaut à une reproduction de la situation de la naissance. Il n’est même pas certain que les accès hystériques, qui à l’origine sont de telles reproductions traumatiques, préservent durablement ce caractère.

J’ai exposé ailleurs que la plupart des refoulements auxquels nous avons affaire dans le travail thérapeutique sont des cas de post-foulement. Ils présupposent des refoulements originaires ayant eu lieu auparavant, qui exercent sur la situation récente leur influence attractive. Sur ces arrière-plans et ces stades préliminaires du refoulement, on en connaît encore bien trop peu. On s’expose facilement au danger de surestimer le rôle du sur-moi dans le refoulement. On ne peut juger actuellement si c’est bien l’apparition du sur-moi qui crée la délimitation entre refoulement originaire et post-foulement. Les premières et très intenses éruptions d’angoisse se produisent en tout cas avant la différenciation du sur-moi. Il est tout à fait plausible que des facteurs quantitatifs comme la force excessive de l’excitation et l’effraction du pare-stimulus constituent les occasions immédiates des refoulements originaires.

La mention du pare-stimulus nous rappelle, tel un mot clé, que les refoulements surviennent dans deux situations différentes, à savoir quand une motion pulsionnelle désagréable est réveillée par une perception externe, et quand elle émerge dans l’intérieur sans une telle provocation. Nous reviendrons plus tard sur cette distinction. Mais il n’y a de pare-stimulus que contre des stimuli externes et non pas contre des revendications pulsionnelles internes.

[122] Aussi longtemps que nous étudions la tentative de fuite du moi, nous restons éloignés de la formation de symptôme. Le symptôme naît de la motion pulsionnelle endommagée par le refoulement. Lorsque le moi, par le recours au signal de déplaisir, atteint sa visée qui est de réprimer totalement la motion pulsionnelle, nous n’apprenons rien sur la manière dont cela advient. Nous ne tirons un enseignement que des cas que l’on peut qualifier de refoulements plus ou moins ratés.

Les choses se présentent alors en général de telle sorte que la motion pulsionnelle a certes trouvé, malgré le refoulement, un substitut, mais un substitut fortement atrophié, déplacé, inhibé. Il n’est d’ailleurs plus reconnaissable comme satisfaction. Lorsqu’il est mis en place, aucune sensation de plaisir ne se produit, en revanche cette mise en place a revêtu le caractère de la contrainte. Mais lors de ce rabaissement du cours de la satisfaction en symptôme, le refoulement montre sa puissance sur un autre point encore. Le processus substitutif est tenu à distance, autant que possible, de l’éconduction par la motilité ; même là où cela ne réussit pas, il doit s’épuiser dans la modification du corps propre et n’a pas la permission d’empiéter sur le monde extérieur ; il lui est défendu de se transposer en action. Nous comprenons que dans le refoulement le moi travaille sous l’influence de la réalité externe et que pour cette raison il maintient le succès du processus substitutif en dehors de cette réalité.

Le moi domine l’accès à la conscience ainsi que le passage à l’action à l’égard du monde extérieur ; dans le refoulement il met sa puissance en action dans les deux directions. La représentance* pulsionnelle devient sensible à l’un des aspects de sa manifestation de force, et la motion pulsionnelle elle-même en ressent l’autre. Il y a donc lieu de se demander alors comment cette reconnaissance de la puissance du moi s’accorde avec la description de la position de ce même moi que nous avons esquissée dans notre étude « Le moi et le ça »e. Nous y avons décrit la dépendance du moi à l’égard du ça comme du sur-moi, son impuissance et son apprêtement à l’angoisse face à l’un et à l’autre, nous avons démasqué son attitude arrogante qu’il maintient avec peine. Ce jugement depuis lors a [123] trouvé un large écho dans la littérature psychanalytique. De nombreuses voix mettent avec insistance l’accent sur la faiblesse du moi face au ça, du rationnel face au démonique en nous, et se disposent à faire de cette thèse un pilier d’une « vision du monde » psychanalytique. La compréhension du mode d’action du refoulement ne devrait-elle justement pas retenir l’analyste de prendre position de façon si extrême ?

Je ne suis absolument pas pour la fabrication de visions du monde. Qu’on les laisse aux philosophes qui de leur propre aveu trouvent que le voyage de la vie ne peut s’effectuer sans un tel Baedekerf, qui donne des renseignements sur tout. Acceptons avec humilité le mépris avec lequel les philosophes nous toisent du haut de leur sublime indigence. Comme nous ne pouvons, nous non plus, dénier notre orgueil narcissique, nous chercherons à nous consoler en considérant que tous ces « guides de vie » vieillissent rapidement, que c’est justement notre travail méticuleux, limité par notre myopie, qui rend nécessaires les nouvelles éditions de ces guides, et que même les plus modernes de ces Baedeker sont des tentatives pour remplacer le vieux catéchisme, si commode et si complet. Nous savons précisément le peu de lumière que la science a pu diffuser jusqu’à présent sur les énigmes de ce monde ; tout le vacarme des philosophes n’y peut rien changer, seule une continuation patiente du travail qui subordonne tout à l’unique exigence de certitude peut lentement créer un changement. Quand celui qui chemine chante dans l’obscurité, il dénie son anxiété, mais il n’en voit pas plus clair pour autant.

III.

[124] Pour revenir au problème du moi : l’apparence de contradiction résulte de ce que nous prenons des abstractions de manière trop rigide et que nous extrayons d’un état de choses compliqué tantôt un aspect, tantôt l’autre. La démarcation du moi d’avec le ça semble justifiée, elle nous est imposée par un état des faits déterminé. Mais, d’un autre côté, le moi est identique au ça, n’étant qu’une part spécialement différenciée de celui-ci. Que nous opposions en pensée ce morceau au tout, ou qu’une scission effective se soit produite entre les deux, alors la faiblesse de ce moi devient manifeste pour nous. Mais si le moi reste relié au ça, impossible à différencier de lui, alors c’est sa force qui se montre. Semblable est le rapport du moi au sur-moi ; dans beaucoup de situations nous les voyons tous deux confluer, le plus souvent nous ne pouvons les différencier que lorsqu’une tension, un conflit, s’est instauré entre eux. Dans le cas du refoulement, le fait que le moi est une organisation, mais non pas le ça, devient décisif ; le moi est précisément la part organisée du ça. Il serait tout à fait injustifié de se représenter que le moi et le ça seraient comme deux camps militaires distincts ; par le refoulement le moi chercherait à réprimer un morceau du ça, alors le reste du ça viendrait en aide à l’attaqué et mesurerait sa force à celle du moi. Cela peut se produire souvent, mais ce n’est certainement pas la situation d’entrée du refoulement ; en règle générale la motion pulsionnelle à refouler reste isolée. Si l’acte du [125] refoulement nous a montré la force du moi, il témoigne pourtant constamment, aussi, de son impuissance et du caractère non influençable de la motion pulsionnelle du ça, prise isolément. Car le processus, qui par le refoulement est devenu un symptôme, affirme maintenant son existence en dehors de l’organisation du moi et indépendamment d’elle. Et pas seulement lui, tous ses rejetons, eux aussi, jouissent de ce même privilège, on aimerait dire : celui de l’extra-territorialité, et là où par association ils se conjoignent à des parts de l’organisation du moi, on en vient à se demander s’ils n’attirent pas celles-ci à eux et s’ils ne vont pas, avec ce gain, s’étendre aux dépens du moi. Une comparaison qui nous est depuis longtemps familière considère le symptôme comme un corps étranger qui entretient sans discontinuer des phénomènes de stimulation et de réaction dans le tissu où il s’est installé. Il arrive, certes, que le combat de défense contre la motion pulsionnelle désagréable se conclue par la formation de symptôme ; autant que nous le voyons, cela est par excellence possible dans la conversion hystérique, mais en règle générale le déroulement est autre ; au premier acte du refoulement succède un épilogue de longue durée ou qu’on ne saurait jamais terminer, le combat contre la motion pulsionnelle trouve sa continuation dans le combat contre le symptôme.

Ce combat de défense secondaire nous montre deux visages – à l’expression contradictoire. D’un côté, le moi, de par sa nature, est obligé d’entreprendre quelque chose qu’il nous faut considérer comme une tentative de rétablissement ou de réconciliation. Le moi est une organisation, il est fondé sur le libre commerce et sur la possibilité d’une influence mutuellement exercée entre toutes ses parties constituantes, son énergie désexualisée révèle encore sa provenance dans son aspiration à la liaison et à l’unification, et cette contrainte à la synthèse ne cesse d’augmenter, dans la mesure où le moi se développe davantage en force. Il devient ainsi compréhensible que le moi tente aussi de supprimer le caractère étranger et [126] isolé du symptôme en utilisant toutes les possibilités de le lier à lui-même d’une manière ou d’une autre et par de tels liens de l’incorporer à son organisation. Nous savons que de tels efforts influencent déjà l’acte de formation du symptôme. Un exemple classique en est fourni par ces symptômes hystériques qui nous sont devenus transparents en tant que compromis entre le besoin de satisfaction et celui de punition. En tant qu’accomplissements d’une exigence du sur-moi, de tels symptômes ont de prime abord part au moi, tandis que, d’un autre côté, ils signifient des positions du refoulé et des lieux d’irruption de celui-ci dans l’organisation du moi ; ils sont pour ainsi dire des postes frontières à occupationg mixte. Savoir si tous les symptômes hystériques primaires sont construits ainsi mériterait une investigation soigneuse. Dans le déroulement ultérieur le moi se comporte comme s’il était guidé par cette considération : le symptôme est bel et bien là et ne peut être éliminé ; maintenant il s’agit de se familiariser avec cette situation et d’en tirer le plus grand avantage possible. Une adaptation a lieu à ce morceau du monde intérieur qui est étranger au moi et qui est représenté* par le symptôme, comme celle que d’ordinaire le moi met en place normalement face au monde extérieur réel. Les occasions pour cela ne manquent jamais. L’existence du symptôme peut bien entraîner un certain empêchement de l’opération par laquelle on peut apaiser une exigence du sur-moi ou repousser une revendication du monde extérieur. Ainsi le symptôme se voit peu à peu confier la représentance d’importants intérêts, il reçoit une valeur pour l’auto-affirmation, s’entrelace de plus en plus intimement avec le moi, lui devient de plus en plus indispensable. C’est seulement dans des cas très rares que le procès de guérison par inclusion d’un corps étranger peut répéter quelque chose de semblable. On peut aussi exagérer la signification de cette adaptation secondaire au symptôme en énonçant que le moi ne s’est, somme toute, procuré le symptôme que pour jouir de ses avantages. Cela est alors aussi vrai et aussi faux que de soutenir l’opinion que le blessé de guerre ne s’est fait arracher la jambe que pour vivre de sa pension d’invalide, sans plus avoir à travailler.

D’autres configurations de symptômes, celles de la névrose de [127] contrainte et de la paranoïa, acquièrent une haute valeur pour le moi, parce qu’elles lui apportent non pas des avantages, mais une satisfaction narcissique dont autrement il serait privé. Les formations de système des névrosés de contrainte flattent leur amour-propre en leur faisant miroiter qu’ils seraient, parce que particulièrement purs ou scrupuleux, des hommes meilleurs que d’autres ; les formations de délire de la paranoïa ouvrent à la perspicacité et à la fantaisie de ces malades un champ d’activité qui pour eux ne peut être facilement remplacé. De toutes les relations mentionnées résulte ce qui nous est connu en tant que bénéfice de maladie (bénéfice secondaire) de la névrose. Celui-ci vient en aide aux efforts du moi pour s’incorporer le symptôme et renforce la fixation de ce dernier. Dès lors, si nous faisons la tentative de prêter au moi une assistance analytique dans son combat contre le symptôme, nous trouvons ces liaisons de conciliation entre moi et symptôme à l’œuvre du côté des résistances. La tâche de les dissoudre ne nous est pas rendue facile. Les deux procédés que le moi applique contre le symptôme sont vraiment en contradiction l’un avec l’autre.

L’autre procédé a un caractère moins bienveillant, il continue la direction du refoulement. Mais il semble que nous ne puissions pas charger le moi du reproche d’inconséquence. Le moi est pacifique et voudrait s’incorporer le symptôme, l’accueillir au sein de son ensemble. La perturbation part du symptôme qui, en véritable substitut et rejeton de la motion refoulée, continue à jouer le rôle de celle-ci, renouvelle sans cesse sa revendication de satisfaction et oblige ainsi le moi à donner de nouveau le signal de déplaisir et à se mettre sur la défensive.

Le combat de défense secondaire contre le symptôme est multiforme, se joue sur divers théâtres et se sert de moyens variés. Nous ne pourrons pas énoncer grand-chose à son sujet si nous ne prenons pas chacun des cas de formation de symptôme pour objet de l’investigation [128]. Ce faisant, nous trouverons l’occasion d’aborder le problème de l’angoisse, dont nous sentons depuis longtemps qu’il guette à l’arrière-plan. Il convient de partir des symptômes que crée la névrose hystérique ; nous ne sommes pas encore préparés à ce que présuppose la formation de symptôme dans la névrose de contrainte, la paranoïa et les autres névroses.

IV

[129] Le premier cas que nous considérerons ici sera celui d’une phobie d’animal, hystérique et infantile, donc, par ex., le cas de phobie du cheval du « petit Hans »42, assurément typique dans tous ses traits principaux. Dès le premier regard nous pouvons reconnaître que l’état des faits dans un cas réel d’affection névrotique est bien plus compliqué que ce que nous nous représentons dans notre attente aussi longtemps que nous travaillons avec des abstractions. Un certain travail est nécessaire pour s’orienter afin de savoir quelle est la motion refoulée, quel est son substitut symptomatique, où devient reconnaissable le motif du refoulement.

Le petit Hans se refuseh à aller dans la rue parce qu’il a de l’angoisse devant le cheval. Cela est le matériau brut. Maintenant, qu’est-ce qui constitue là le symptôme : le développement d’angoisse, le choix de l’objet d’angoisse, ou le renoncement à la libre mobilité, ou plusieurs de ces choses à la fois ? Où est la satisfaction qu’il se refuse ? Pourquoi lui faut-il se la refuser ?

On est tenté de répondre qu’il n’y a rien de si énigmatique dans ce cas. L’incompréhensible angoisse devant le cheval est le symptôme, l’incapacité d’aller dans la rue est un phénomène d’inhibition, une restriction que le moi s’impose pour ne pas éveiller le symptôme d’angoisse. On voit tout de suite l’exactitude de l’explication du dernier point et on ne prendra plus en considération cette [130] inhibition dans la suite de la discussion. Mais une première connaissance du cas faite à la hâte ne nous apprend même pas à connaître la véritable expression du symptôme présumé. Il ne s’agit pas du tout, comme nous l’apprenons lors d’un interrogatoire plus précis, d’une angoisse indéterminée devant le cheval, mais de l’attente anxieuse déterminée : le cheval va le mordre. Assurément ce contenu cherche à se soustraire à la conscience et à se faire remplacer par la phobie indéterminée, dans laquelle seuls l’angoisse et son objet sont encore présents. Ce contenu est-il alors par hasard le noyau du symptôme ?

Nous n’avancerons pas d’un pas tant que nous ne prendrons pas en considération l’ensemble de la situation psychique du petit garçon, telle qu’elle nous est dévoilée pendant le travail analytique. Il se trouve dans la position œdipienne de jalousie et d’hostilité envers son père qu’il aime pourtant de tout son cœur, pour autant que la mère n’entre pas en considération comme cause de discorde. Donc un conflit d’ambivalence, un amour bien fondé et une haine non moins justifiée, dirigés tous deux vers la même personne. Sa phobie ne peut être qu’une tentative pour résoudre ce conflit. De tels conflits d’ambivalence sont très fréquents, nous en connaissons une autre issue typique. Dans celle-ci l’une des deux motions luttant l’une avec l’autre, en règle générale la motion tendre, est énormément renforcée, l’autre disparaît. C’est uniquement la part d’excès et de contrainte dans la tendresse qui trahit à nos yeux que cette position n’est pas la seule présente, qu’elle est constamment sur ses gardes pour maintenir son contraire en état de répression, et c’est uniquement elle qui nous permet de construire un déroulement que nous décrivons comme refoulement par formation réactionnelle (dans le moi). Des cas comme le petit Hans ne montrent rien d’une telle formation réactionnelle ; il y a manifestement des voies diverses qui font sortir d’un conflit d’ambivalence.

Nous avons reconnu entre-temps autre chose avec certitude. La motion pulsionnelle qui est soumise au refoulement est une impulsion [131] hostile contre le père. L’analyse nous en a fourni la preuve en suivant à la trace la provenance de l’idée du cheval qui mord. Hans a vu tomber un cheval, il a vu tomber et se blesser un camarade de jeu, avec qui il avait joué au « cheval ». Elle nous a donné le droit de construire chez Hans une motion de souhait ayant pour teneur : le père puisse-t-il tomber, se faire du mal comme le cheval et le camarade ! Des relations à un départ en voyage qu’il avait observé laissent supposer que le souhait d’éliminer le père a trouvé aussi une expression moins timorée. Mais un tel souhait est équivalent à la visée de l’éliminer soi-même, à la motion meurtrière du complexe d’Œdipe.

De cette motion pulsionnelle refoulée aucune voie ne mène jusqu’à présent à ce qui en est le substitut, et que nous supposons se trouver dans la phobie du cheval. Simplifions maintenant la situation psychique du petit Hans en nous débarrassant du facteur infantile et de l’ambivalence ; mettons qu’il soit dans un ménage un tout jeune domestique qui est amoureux de la maîtresse de maison et qu’il jouisse de sa part de certains témoignages de faveur. Ce qui demeure, c’est qu’il hait le maître de maison, qui est le plus fort, et qu’il voudrait le savoir éliminé ; la conséquence la plus naturelle de cette situation est alors qu’il redoute la vengeance de ce maître et que chez lui s’installe un état d’angoisse devant celui-ci – tout à fait semblable à la phobie du petit Hans devant le cheval. Cela veut dire que nous ne pouvons pas qualifier de symptôme l’angoisse de cette phobie ; si le petit Hans, qui est amoureux de sa mère, montrait de l’angoisse devant le père, nous n’aurions aucun droit de lui imputer une névrose, une phobie. Nous serions en présence d’une réaction affective tout à fait compréhensible. Ce qui transforme celle-ci en névrose c’est uniquement et seulement un autre trait, le remplacement du père par le cheval. Ce déplacement instaure donc ce qui peut revendiquer le nom de symptôme. C’est lui l’autre mécanisme qui permet la liquidation du conflit d’ambivalence sans l’aide de la formation réactionnelle. Il est rendu possible ou plus facile par la circonstance que les traces innées du mode de pensée totémique peuvent encore être aisément vivifiées à cet âge [132] tendre. Le fossé entre l’homme et l’animal n’est pas encore reconnu, il n’est certainement pas aussi sur accentué qu’il le sera plus tard. L’homme adulte, admiré mais aussi redouté, se trouve encore au même rang que le grand animal que l’on envie pour toutes sortes de raisons, mais contre qui on a été mis en garde parce qu’il peut devenir dangereux. Le conflit d’ambivalence n’est donc pas liquidé sur la même personne, mais pour ainsi dire contourné, du fait qu’on repasse à l’une de ses motions une autre personne comme objet substitutif.

Jusqu’ici nous voyons donc clair, mais sur un autre point l’analyse de la phobie du petit Hans nous a apporté une totale déception. La déformation, en quoi consiste la formation de symptôme, n’est nullement entreprise sur la représentance* (le contenu de représentation) de la motion pulsionnelle à refouler, mais sur une autre tout à fait distincte, qui correspond seulement à une réaction à ce qui est proprement désagréable. Notre attente trouverait davantage satisfaction si le petit Hans, à la place de son angoisse devant le cheval, avait développé un penchant à maltraiter les chevaux, à les battre, ou s’il avait fait connaître nettement son souhait de les voir tomber, se faire du mal, éventuellement périr dans des convulsions (le tapage avec les jambes). De fait, quelque chose de cette nature survient effectivement pendant son analyse, mais il s’en faut de beaucoup que cela soit placé en tête dans la névrose et – ce qui est étrange – s’il avait développé effectivement comme symptôme majeur une telle hostilité, dirigée seulement contre le cheval et non contre le père, nous n’aurions nullement jugé qu’il se fût trouvé dans une névrose. Il y a donc là quelque chose qui ne va pas, soit dans notre conception du refoulement, soit dans notre définition d’un symptôme. Une chose naturellement nous frappe aussitôt : si le petit Hans avait montré effectivement un tel comportement envers les chevaux, alors le caractère de la motion pulsionnelle choquante, agressive, n’eût été nullement modifié par le refoulement, seul son objet eût été transformé.

[133] II est tout à fait sûr qu’il y a des cas de refoulement qui n’en font pas plus que cela ; mais dans la genèse de la phobie du petit Hans il s’est produit davantage de choses. Combien davantage, nous le devinons à partir d’un autre morceau d’analyse.

Nous avons déjà vu que le petit Hans indiquait comme contenu de sa phobie la représentation d’être mordu par le cheval. Or nous avons eu plus tard un aperçu sur la genèse d’un autre cas de phobie d’animal, dans laquelle le loup était l’animal d’angoisse, mais avait tout autant la signification d’un substitut du père43. À la suite d’un rêve que l’analyse put rendre transparent, se développa chez ce garçon l’angoisse d’être dévoré par le loup, comme un des sept chevreaux dans le conte. Le fait attesté que le père du petit Hans ait joué avec lui au « cheval » était assurément devenu déterminant pour le choix de l’animal d’angoisse ; de même, on put rendre au moins très vraisemblable pour mon Russe, analysé seulement dans sa troisième décennie, que son père avait mimé le loup dans les jeux avec le petit et l’avait par plaisanterie menacé de dévoration. Depuis j’ai trouvé comme troisième cas un jeune Américain chez qui, il est vrai, nulle phobie d’animal ne s’est formée, mais qui précisément du fait de cette absence aide à comprendre les autres cas. Son excitation sexuelle s’était allumée au contact d’une histoire d’enfant fantastique qu’on lui avait lue, celle d’un chef arabe qui pourchasse une personne faite de substance comestible (le Gingerbreadmani) pour la consommer. Il s’identifiait lui-même avec cet être humain comestible, le chef était facilement reconnaissable comme substitut du père et cette fantaisie devint le premier support de ses activités auto-érotiques. Mais la représentation d’être dévoré par le père est un bien d’enfance, typique et immémorial ; les analogies tirées de la mythologie (Chronos) et de la vie des animaux sont universellement connues.

Bien que les choses nous soient par là facilitées, ce contenu de représentation nous est si étranger que nous ne pouvons l’imputer à l’enfant qu’avec incrédulité. Nous ne savons pas non plus s’il signifie [134] effectivement ce qu’il semble énoncer, et nous ne comprenons pas comment il peut devenir objet d’une phobie. L’expérience analytique nous donne, il est vrai, les renseignements requis. Elle nous enseigne que la représentation d’être dévoré par le père est l’expression, rabaissée par régression, d’une motion passive tendre, qui désire qu’on soit aimé par le père, comme objet, au sens de l’érotisme génital. La poursuite de l’histoire du cas ne laisse s’élever aucun doute sur l’exactitude de cette interprétation. La motion génitale ne trahit assurément plus rien de sa visée tendre, lorsqu’elle est exprimée dans le langage de la phase surmontée, phase de transition de l’organisation libidinale orale à l’organisation sadique. Au demeurant s’agit-il seulement d’un remplacement de la représentance* par une expression régressive ou bien d’un rabaissement régressif effectif de la motion à orientation génitale, dans le ça ? Il ne semble pas du tout facile d’en décider. L’histoire de malade de l’« homme aux loups » russe plaide de façon tout à fait décisive en faveur de cette dernière possibilité, la plus sérieuse, car il se conduit, à partir du rêve décisif, d’une façon « méchante », tourmenteuse, sadique et développe peu après une névrose de contrainte véritable. En tout cas nous y avons gagné de voir que le refoulement n’est pas l’unique moyen que le moi ait à sa disposition pour la défense contre une motion pulsionnelle désagréable. S’il réussit à amener la pulsion à la régression, il lui a au fond porté plus énergiquement préjudice que cela ne serait possible par le refoulement. D’ailleurs, une fois la régression acquise par contrainte, il lui fait souvent succéder le refoulement.

L’état des choses chez l’homme aux loups et celui, un peu plus simple, chez le petit Hans suscitent encore toutes sortes d’autres réflexions, mais dès à présent nous y gagnons deux vues inattendues. Aucun doute, la motion pulsionnelle refoulée dans ces phobies est une motion hostile envers le père. On peut dire qu’elle est refoulée par le procès de la transformation dans le contraire ; à la place de l’agression contre le père se met l’agression – la vengeance – du père contre la personne propre. Comme de toute façon une telle agression prend racine dans la phase libidinale sadique [135], elle n’a plus besoin que d’un certain rabaissement au stade oral, qui est indiqué chez Hans par l’être-mordu, mais qui chez le Russe est exécuté de manière criante dans l’être-dévoré. Mais, en dehors de cela, l’analyse permet bien d’établir avec assurance, au-delà de tout doute, qu’en même temps une autre motion pulsionnelle encore a succombé au refoulement, celle de sens opposé, à savoir une motion passive tendre pour le père, qui avait déjà atteint le niveau de l’organisation libidinale génitale (phallique). Cette dernière semble même être la plus significative pour le résultat final du processus de refoulement, c’est elle qui connaît la régression la plus poussée, elle qui conserve l’influence déterminante sur le contenu de la phobie. Là où nous n’avons donc suivi à la trace qu’un seul refoulement pulsionnel, il nous faut reconnaître la conjonction de ces deux processus ; les deux motions pulsionnelles concernées – agression sadique contre le père et position tendrement passive envers lui – forment un couple d’opposés, et plus encore : si nous apprécions correctement l’histoire du petit Hans, nous reconnaissons que par la formation de sa phobie l’investissement d’objet tendre de la mère a été aussi supprimé, ce dont le contenu de la phobie ne trahit rien. Il s’agit chez Hans – chez le Russe c’est beaucoup moins net – d’un processus de refoulement qui concerne presque toutes les composantes du complexe d’Œdipe, la motion hostile comme la motion tendre envers le père et la motion tendre pour la mère.

Ce sont des complications non souhaitées, pour nous qui voulions étudier seulement des cas simples de formation de symptôme par suite de refoulement et qui, dans cette intention, nous étions tournés vers les névroses de l’enfance les plus précoces et apparemment les plus transparentes. Au lieu d’un unique refoulement, nous en avons rencontré une accumulation et qui plus est nous avons eu affaire à la régression. Peut-être avons-nous accru la confusion en voulant couler absolument dans le même moule les deux analyses de phobies d’animal dont nous disposions – celle du petit Hans et celle de l’homme aux loups. Maintenant nous sommes frappés par [136] certaines différences entre les deux. C’est seulement du petit Hans que l’on peut dire avec précision qu’il a liquidé par sa phobie les deux motions majeures du complexe d’Œdipe, la motion agressive envers le père et la motion excessivement tendre envers la mère ; la motion tendre pour le père est assurément présente elle aussi, elle joue son rôle lors du refoulement de son opposé, mais on ne peut mettre en évidence ni qu’elle était assez forte pour provoquer un refoulement, ni qu’elle se trouve par la suite supprimée. Hans semble justement avoir été un garçon normal avec un complexe d’Œdipe dit « positif ». Il est possible que les facteurs dont nous constatons l’absence aient été chez lui aussi conjointement actifs, mais si nous ne pouvons pas en montrer l’existence, c’est que le matériel de nos analyses même les plus poussées est lacunaire, notre documentation incomplète. Chez le Russe la déficience est ailleurs ; sa relation à l’objet féminin a été perturbée par une séduction précoce, le côté passif, féminin, est chez lui fortement développéj et l’analyse de son rêve de loups dévoile peu d’agression intentionnelle envers le père, mais apporte en revanche les preuves les moins équivoques de ce que le refoulement concerne la position passive et tendre à l’égard du père. Ici aussi les autres facteurs peuvent bien avoir eu leur part, mais ils ne viennent pas au premier rang. Si, malgré ces différences entre les deux cas, qui se rapprochent quasiment d’une relation d’opposition, le succès final de la phobie est quasiment le même, l’explication doit nous en venir d’un autre côté ; elle vient du second résultat de notre petite investigation comparative. Nous croyons connaître le moteur du refoulement dans les deux cas et voyons son rôle confirmé par le cours que prend le développement des deux enfants. Il est dans les deux cas le même, l’angoisse devant une castration menaçante. C’est par angoisse de castration que le petit Hans abandonne l’agression contre le père ; son angoisse que le cheval ne le morde peut, sans contrainte, être complétée ainsi : que le cheval ne lui arrache en mordant l’organe génital, ne le castre. Mais c’est aussi par angoisse de castration que le petit Russe renonce au souhait d’être en tant qu’objet sexuel aimé par le père, car il a compris qu’une telle relation [137] aurait pour présupposé qu’il sacrifie son organe génital, cela même qui le différencie de la femme. Les deux configurations du complexe d’Œdipe, la configuration normale, active, comme l’inversée, échouent bel et bien sur le complexe de castration. L’idée d’angoisse du Russe, celle d’être dévoré par le loup, ne contient, il est vrai, aucun indice de castration, elle s’est trop éloignée de la phase phallique, par régression orale, mais l’analyse de son rêve rend toute autre preuve superflue. C’est aussi un triomphe complet du refoulement que, dans l’énoncé de la phobie, rien ne fasse plus allusion à la castration.

Voici maintenant le résultat inattendu : dans les deux cas, le moteur du refoulement est l’angoisse de castration ; les contenus d’angoisse, être mordu par le cheval et être dévoré par le loup, sont un substitut par déformation du contenu : être castré par le père. À proprement parler c’est ce contenu qui a subi sur lui-même le refoulement. Chez le Russe il était l’expression d’un souhait qui ne pouvait subsister face à la révolte de la masculinité, chez Hans l’expression d’une réaction qui muait l’agression en son contraire. Mais l’affect d’angoisse de la phobie, qui constitue son essence, n’est pas issu du processus de refoulement, ni des investissements libidinaux des motions refoulées, mais du refoulant lui-même ; l’angoisse de la phobie d’animal est l’angoisse de castration non transformée, donc une angoisse de réel, angoisse devant un danger effectivement menaçant ou jugé réel. Ici c’est l’angoisse qui fait le refoulement et non pas, comme je l’ai estimé jadis, le refoulement qui fait l’angoisse.

Il n’est pas agréable d’y penser, mais il ne sert à rien de le dénier : j’ai bien des fois soutenu la thèse que, par le refoulement, la représentance* pulsionnelle était déformée, déplacée, etc., la libido de la motion pulsionnelle étant, elle, transformée en angoisse. L’investigation portant sur les phobies, qui aurait dû avant tout être appelée à démontrer cette thèse, ne la confirme donc pas, elle semble plutôt la contredire directement. L’angoisse des phobies [138] d’animal est l’angoisse de castration du moi, celle de l’agoraphobie, qui a été étudiée moins à fond, semble être une angoisse de tentation, qui doit bel et bien être génétiquement en corrélation avec l’angoisse de castration. La plupart des phobies remontent, pour autant que nous en ayons aujourd’hui une vue d’ensemble, à une telle angoisse du moi devant les revendications de la libido. La position d’angoisse du moi est toujours là l’élément primaire et l’impulsion au refoulement. Jamais l’angoisse ne procède de la libido refoulée. Si je m’étais contenté jadis de dire qu’après le refoulement apparaît, à la place de la manifestation de libido qu’on devait attendre, une certaine dose d’angoisse, je n’aurais aujourd’hui rien à retirer. La description est exacte, et entre la force de la motion à refouler et l’intensité de l’angoisse résultante il subsiste bien la correspondance affirmée. Mais j’avoue que je croyais donner plus qu’une simple description, je faisais l’hypothèse que j’avais reconnu le processus métapsychologique d’une transposition directe de la libido en angoisse ; c’est ce qu’aujourd’hui je ne puis donc plus maintenir. Je ne pouvais d’ailleurs pas indiquer jadis comment s’effectue une telle mutation.

Où suis-je donc bien allé puiser l’idée de cette transposition ? C’est, à l’époque où nous étions encore très loin de faire la différence entre processus dans le moi et processus dans le ça, dans l’étude des névroses actuelles. Je trouvai que des pratiques sexuelles déterminées comme le coïtus interruptus, l’excitation frustranée, l’abstinence par contrainte, engendrent des éruptions d’angoisse et un apprêtement à l’angoisse général, donc toujours lorsque l’excitation sexuelle est inhibée, arrêtée ou déviée dans son cours vers la satisfaction. Comme l’excitation sexuelle est l’expression de motions pulsionnelles libidinales, il ne semblait pas risqué de faire l’hypothèse que la libido se transforme en angoisse sous l’effet de telles perturbations. De fait, cette observation est encore valable même aujourd’hui ; d’un autre côté, on ne peut écarter l’idée que la libido des processus du ça subit une perturbation sous l’incitation du refoulement ; il peut donc continuer à être exact que, dans le refoulement, de l’angoisse se forme à partir de l’investissement libidinal des motions pulsionnelles. Mais comment mettre ce résultat [139] en relation avec cet autre, selon lequel l’angoisse des phobies est une angoisse-du-moi, apparaît dans le moi, ne procède pas du refoulement mais au contraire provoque le refoulement ? Cela semble être une contradiction, et pas simple à résoudre. La réduction des deux origines de l’angoisse à une seule ne se laisse pas imposer facilement. On peut essayer de le faire par l’hypothèse que le moi, dans la situation du coït perturbé, de l’excitation interrompue, de l’abstinence, flaire des dangers auxquels il réagit par de l’angoisse, mais on ne peut rien en faire. D’un autre côté, l’analyse des phobies que nous avons entreprise ne semble pas autoriser de rectification. Non liquetk !

V.

[140] Nous voulions étudier la formation de symptôme et le combat secondaire du moi contre le symptôme, mais nous n’avons manifestement pas eu la main heureuse en choisissant les phobies. L’angoisse, qui prédomine dans le tableau de ces affections, nous apparaît maintenant comme une complication qui voile l’état des choses. Il y a une profusion de névroses dans lesquelles ne se montre rien qui soit de l’angoisse. L’authentique hystérie de conversion est de cette espèce, elle dont les symptômes les plus graves se trouvent être sans adjonction d’angoisse. Déjà ce fait devrait nous avertir de ne pas nouer trop serré les relations entre angoisse et formation de symptôme. Par ailleurs, les phobies sont si proches des hystéries de conversion que je me suis tenu pour autorisé à les mettre dans la même série que celles-ci, sous le nom d’« hystérie d’angoisse ». Mais personne n’a encore pu indiquer la condition qui décide si un cas revêt la forme d’une hystérie de conversion ou d’une phobie, personne donc n’a exploré en profondeur la condition du développement d’angoisse dans l’hystérie.

Les symptômes les plus fréquents de l’hystérie de conversion, une paralysie, contracture ou action involontaire ou décharge motrices, une douleur, une hallucination, sont des processus d’investissement soit maintenus en permanence, soit intermittents, ce qui réserve de nouvelles difficultés pour l’explication. En fait, on ne sait pas dire grand-chose sur de tels symptômes. Par l’analyse, on [141] peut apprendre quel cours d’excitation perturbé ils remplacent. La plupart du temps ce qui se dégage, c’est qu’eux-mêmes y ont part, tout comme si l’énergie totale de celui-ci s’était concentrée sur cet unique morceau. La douleur fut présente dans la situation où survint le refoulement ; l’hallucination fut jadis perception, la paralysie motrice est la défense contre une action qui, dans cette situation, aurait dû être exécutée mais fut inhibée, la contracture est habituellement un déplacement pour une innervation musculaire dont on avait eu jadis l’intention à un autre endroit, l’accès convulsif est l’expression d’une éruption d’affect qui s’est soustraite au contrôle normal du moi. La sensation de déplaisir qui accompagne la survenue des symptômes varie dans une mesure tout à fait frappante. Dans le cas des symptômes permanents déplacés sur la motilité, tels que paralysies et contractures, elle fait le plus souvent tout à fait défaut ; le moi se comporte envers eux comme s’il n’était pas impliqué ; dans les symptômes intermittents et dans ceux de la sphère sensorielle sont, en règle générale, ressenties de nettes sensations de déplaisir, qui peuvent dans le cas du symptôme de la douleur s’accroître jusqu’à une hauteur excessive. Il est très difficile de déceler dans cette variété le facteur qui rend possibles de telles différences et permet pourtant de les expliquer de manière unitaire. Concernant aussi le combat du moi contre le symptôme une fois formé, il y a peu à remarquer dans l’hystérie de conversion. C’est seulement quand la sensibilité à la douleur d’un endroit du corps est devenue le symptôme, que cet endroit est mis en état de jouer un double rôle. Le symptôme de la douleur survient tout aussi sûrement lorsque cet endroit est touché de l’extérieur, que lorsque la situation pathogène représentée par lui est activée de l’intérieur de façon associative, et le moi prend des mesures de précaution pour contrecarrer l’éveil du symptôme par la perception externe. D’où provient la particulière opacité de la formation de symptôme dans l’hystérie de conversion, nous ne pouvons pas le deviner, mais elle nous donne un motif pour quitter bien vite ce domaine infertile.

Nous nous tournons vers la névrose de contrainte dans l’attente d’en apprendre davantage sur la formation de symptôme. Les symptômes de la névrose de contrainte sont d’une façon générale [142] de deux espèces différentes et de deux tendances opposées. Ce sont ou bien des interdictions, des mesures de précaution, des pénitences, ce qui est donc de nature négative, ou bien au contraire des satisfactions substitutives, très souvent sous un déguisement symbolique. De ces deux groupes, le groupe négatif, défensif, punitif, est le plus ancien ; avec la durée de l’état de maladie, les satisfactions qui se moquent de toute défense prennent le dessus. C’est un triomphe de la formation de symptôme si on réussit à amalgamer l’interdiction à la satisfaction, si bien que le commandement ou l’interdiction originellement défensifs revêtent aussi la signification d’une satisfaction, ce pour quoi des voies de liaison très artificielles sont souvent sollicitées. Dans cette opération se montre le penchant à la synthèse que nous avons déjà reconnu au moi. Dans des cas extrêmes, le malade aboutit à ce résultat que la plupart de ses symptômes, en plus de leur signification originelle, ont acquis aussi celle d’un opposé direct, un témoignage de la puissance de l’ambivalence qui, nous ne savons pourquoi, joue un si grand rôle dans la névrose de contrainte. Dans le cas le plus fruste, le symptôme est en-deux-temps, c.-à-d. qu’à l’action qui exécute une certaine prescription, en succède immédiatement une seconde qui la supprime ou la défait, bien qu’elle n’ose pas encore exécuter son contraire.

Deux impressions se dégagent aussitôt de cet aperçu rapide des symptômes de contrainte. La première est qu’ici un combat continu est entretenu contre le refoulé, combat qui tourne de plus en plus à la défaveur des forces refoulantes et, deuxièmement, que moi et sur-moi prennent ici une part spécialement grande à la formation de symptôme.

La névrose de contrainte est assurément l’objet le plus intéressant et le plus gratifiant de l’investigation analytique, mais en tant que problème elle ne s’est toujours pas rendue à la contraintel. Si nous voulons pénétrer plus profondément dans son essence, il nous faut avouer qu’on ne peut pas encore se priver d’hypothèses sans certitude et de suppositions sans preuve. La situation de départ de la névrose de contrainte n’est sans doute pas autre que celle de [143] l’hystérie, la défense nécessaire contre les revendications libidinales du complexe d’Œdipe. De plus, il semble que dans chaque névrose de contrainte il se trouve, au niveau le plus inférieur, une strate de symptômes hystériques formés très tôt. Mais ensuite la configuration ultérieure est modifiée de façon décisive par un facteur constitutionnel. L’organisation génitale de la libido s’avère débile et trop peu résistante44. Quand le moi commence ses efforts de défense, il obtient comme premier succès que l’organisation génitale (de la phase phallique) soit totalement ou partiellement ramenée au stade antérieur sadique-anal. Ce fait de la régression reste déterminant pour tout ce qui va suivre.

On peut encore prendre en considération une autre possibilité. Peut-être la régression n’est-elle pas la conséquence d’un facteur constitutionnel mais celle d’un facteur temporel. Elle ne sera pas rendue possible parce que l’organisation génitale de la libido s’est trouvée être trop débile, mais parce que la rébellion du moi s’est instaurée trop précocement, dès la floraison de la phase sadique. Je ne me risquerai pas à trancher catégoriquement sur ce point non plus, mais l’observation analytique ne favorise pas cette hypothèse.

Elle montre plutôt qu’au moment du tournant vers la névrose de contrainte, le stade phallique est déjà atteint. De plus, l’âge de la vie où fait éruption cette névrose est plus tardif que celui de l’hystérie (la deuxième période de l’enfance, après le terme du temps de latence), et dans un cas de développement très tardif de cette affection, que j’ai pu étudier, il se dégagea clairement qu’une dévalorisation réelle de la vie génitale, jusque-là intacte, créa la condition de la régression et de l’apparition de la névrose de contraintem.

L’explication métapsychologique de la régression, je la cherche dans une « démixtion des pulsions », dans la mise à part des composantes érotiques qui s’étaient ajoutées, avec le commencement de la phase génitale, aux investissements destructifs de la phase sadique.

Obtenir par contrainte la régression, c’est là le premier succès [144] du moi dans le combat défensif contre la revendication de la libido. Nous faisons ici une différence appropriée entre la tendance plus générale de la « défense » et le « refoulement » qui est seulement l’un des mécanismes dont se sert la défense. Peut-être encore plus clairement que dans des cas normaux et hystériques, on reconnaît dans la névrose de contrainte comme étant le moteur de la défense le complexe de castration, comme étant ce sur quoi s’exerce la défense les tendances du complexe d’Œdipe. Nous nous trouvons maintenant au début du temps de latence qui est caractérisé par la disparition du complexe d’Œdipe, la création ou la consolidation du sur-moi et l’édification des barrières éthiques et esthétiques dans le moi. Ces processus dépassent dans la névrose de contrainte la mesure normale ; à la destruction du complexe d’Œdipe s’ajoute le rabaissement régressif de la libido, le sur-moi devient particulièrement sévère et dénué d’amour, le moi développe par obéissance à l’égard du sur-moi de hautes formations réactionnelles de scrupulosité, de compassion, de propreté. Avec une sévérité inexorable, et pour cela même pas toujours couronnée de succès, est prohibée la tentation de continuer l’onanisme infantile-précoce, qui s’étaye maintenant sur des représentations régressives (sadiques-anales), mais qui représente pourtant la part de l’organisation phallique non soumise par contrainte. Il y a une contradiction interne dans le fait que c’est justement dans l’intérêt de la conservation de la masculinité (angoisse de castration) que toute mise en activité de cette masculinité est empêchée, mais cette contradiction est d’ailleurs dans la névrose de contrainte seulement exagérée, elle est déjà inhérente au mode normal d’élimination du complexe d’Œdipe. Que toute démesure porte en soi le germe de son auto-suppression, cela s’avérera aussi dans la névrose de contrainte, en ce que justement l’onanisme réprimé obtient par contrainte, sous la forme des actions de contrainte, de se rapprocher toujours davantage de la satisfaction.

Ces formations réactionnelles dans le moi des névrosés de contrainte, que nous reconnaissons pour des exagérations de la formation de caractère normale, nous pouvons les placer, en tant que [145] nouveau mécanisme de défense, à côté de la régression et du refoulement. Dans l’hystérie, elles semblent manquer ou être beaucoup plus faibles. Jetant un regard en arrière nous en arrivons ainsi à une supposition sur ce qui fait la caractéristique du processus de défense de l’hystérie. Il semble qu’il se restreigne au refoulement, le moi se détournant de la motion pulsionnelle désagréable, l’abandonnant au cours qui est celui de l’inconscient et ne prenant désormais aucune part à ses destins. Certes, cela ne peut pas être aussi exclusivement exact, car nous connaissons justement le cas où le symptôme hystérique signifie en même temps l’accomplissement d’une exigence de punition du sur-moi, mais cela peut bien être la description d’un caractère général du comportement du moi dans l’hystérie.

On peut accepter simplement comme un fait que, dans la névrose de contrainte, se forme un sur-moi aussi sévère, ou bien on peut penser que le trait fondamental de cette affection est la régression de la libido et essayer de connecter aussi avec elle le caractère du sur-moi. En fait le sur-moi, qui est issu du ça, ne peut justement pas se soustraire à la régression et à la démixtion pulsionnelle qui y sont intervenues. Il n’y aurait pas à s’étonner qu’il devienne de son côté plus dur, plus tourmenteur, plus dénué d’amour que dans un développement normal.

Pendant le temps de latence, la défense contre la tentation de l’onanisme semble être traitée comme tâche majeure. Ce combat engendre une série de symptômes qui font retour d’une manière typique chez les personnes les plus diverses et revêtent en général le caractère d’un cérémonial. Il est très regrettable qu’ils n’aient pas encore été rassemblés et systématiquement analysés ; étant les productions les plus précoces de la névrose, c’est eux qui seraient le mieux à même de jeter la lumière sur le mécanisme de la formation de symptôme utilisé ici. Ils montrent déjà les traits qui ressortiront de façon si funeste dans une grave affection ultérieure : ils se logent dans les gestes qui, plus tard, doivent être exécutés comme automatiquement, dans ceux d’aller se coucher, se laver et s’habiller, dans ceux de la locomotion, ils ont le penchant à la répétition et à la dépense de temps. Pourquoi cela se passe-t-il ainsi, ce n’est encore [146] nullement compréhensible ; la sublimation de composantes anales-érotiques joue là un rôle net.

La puberté constitue une période décisive dans le développement de la névrose de contrainte. L’organisation génitale, interrompue dans l’enfance, reprend alors avec une grande force. Mais nous savons que le développement sexuel du temps de l’enfance prescrit aussi sa direction au nouveau commencement des années de la puberté. Ainsi, d’un côté, les motions agressives de l’époque précoce se réveilleront, de l’autre, une part plus ou moins grande des nouvelles motions libidinales – leur totalité dans les mauvais cas – ne peut que s’engager sur les voies tracées d’avance par la régression et entrer en scène sous la forme de visées agressives et destructives. Suite à ce déguisement des tendances érotiques et aux fortes formations réactionnelles dans le moi, le combat contre la sexualité est désormais poursuivi sous la bannière éthique. Le moi se rebelle, étonné, contre les suggestions d’actes cruels et violents qui lui sont envoyées dans la conscience en provenance du ça et ne pressent pas que, ce faisant, il combat des souhaits érotiques, parmi lesquels aussi certains qui, sans cela, eussent échappé à sa protestation. Le sur-moi hypersévère persiste dans la répression de la sexualité d’autant plus énergiquement que celle-ci a adopté des formes aussi repoussantes. Ainsi, dans la névrose de contrainte, le conflit se révèle plus aigu dans deux directions, ce qui exerce la défense est devenu plus intolérant, ce contre quoi doit s’exercer la défense plus insupportable ; l’un et l’autre par l’influence de cet unique facteur, la régression de la libido.

On pourrait trouver une contradiction à plusieurs de nos présuppositions dans le fait que la représentation de contrainte désagréable devient absolument consciente. Pourtant il ne fait aucun doute qu’elle est passée auparavant par le procès du refoulement. Dans la plupart des cas l’énoncé véritable de la motion pulsionnelle agressive n’est absolument pas connu du moi. Pour le rendre conscient il faut une bonne dose de travail analytique. Ce qui pénètre [147] à la conscience n’est en règle générale qu’un substitut déformé, qu’il soit d’une imprécision floue, comme en rêve, ou bien qu’il soit rendu méconnaissable par un déguisement absurde. Si le refoulement n’a pas entamé le contenu de la motion pulsionnelle agressive, il a pourtant à coup sûr éliminé le caractère d’affect qui l’accompagne. Aussi l’agression n’apparaît-elle pas au moi comme une impulsion mais, ainsi que le disent les malades, comme un simple « contenu de pensée » qui devrait vous laisser froid. Le plus remarquable c’est que cela n’est pourtant pas le cas.

En effet, l’affect épargné dans la perception de la représentation de contrainte se fait jour à un autre endroit. Le sur-moi se comporte comme si aucun refoulement n’avait eu lieu, comme si la motion agressive lui était connue dans son énoncé véritable et avec son plein caractère d’affect, et il traite le moi sur la base de cette présupposition. Le moi qui, d’un côté, se sait non coupable ne peut, de l’autre côté, qu’éprouver un sentiment de culpabilité et porter une responsabilité qu’il ne sait pas s’expliquer. L’énigme qui nous est ainsi posée n’est cependant pas aussi grande qu’il y paraît d’abord. Le comportement du sur-moi est tout à fait compréhensible, la contradiction dans le moi nous prouve seulement qu’au moyen du refoulement il s’est fermé face au ça, tandis qu’il est resté pleinement accessible aux influences venant du sur-moi45. À cette autre question, savoir pourquoi le moi ne cherche pas à se soustraire aussi à la critique torturante du sur-moi, il est mis fin par l’information que cela advient effectivement ainsi dans une grande série de cas. Il existe aussi des névroses de contrainte tout à fait sans conscience de culpabilité ; pour autant que nous le comprenions, le moi s’est épargné la perception de celle-ci par une nouvelle série de symptômes, actions de pénitence, restrictions visant à l’auto-punition. Mais ces symptômes signifient en même temps des satisfactions de motions pulsionnelles masochistes, qui ont pareillement reçu de la régression un renforcement.

La multiplicité des manifestations de la névrose de contrainte [148] est si prodigieuse qu’aucun effort n’a encore réussi à donner une synthèse cohérente de toutes ses variations. On s’évertue à faire ressortir des relations typiques et toujours avec le souci de ne pas fermer les yeux sur d’autres régularités non moins importantes.

J’ai déjà décrit la tendance générale de la formation de symptôme dans la névrose de contrainte. Elle tend à accorder à la satisfaction substitutive toujours plus d’espace aux dépens du refusement. Les mêmes symptômes qui, à l’origine, avaient la signification de restrictions du moi, admettent aussi plus tard, grâce au penchant du moi à la synthèse, celle de satisfactions, et il est impossible de méconnaître que cette dernière signification devient peu à peu la plus efficiente. Un moi restreint à l’extrême, qui en est réduit à chercher ses satisfactions dans les symptômes, voilà le résultat de ce procès qui se rapproche toujours plus de la complète faillite des efforts de défense initiaux. Le déplacement du rapport de forces en faveur de la satisfaction peut conduire à cette issue finale redoutée, la paralysie de volonté du moi, lequel, pour chaque décision, trouve des impulsions presque aussi fortes d’un côté que de l’autre. Le conflit suraigu entre ça et sur-moi, qui domine cette affection depuis le début, peut se propager à un point tel qu’aucun des gestes de ce moi inapte à la médiation ne peut éviter d’être englobé dans ce conflit.

VI.

[149] Durant ces combats on peut observer deux activités du moi formatrices de symptômes, qui méritent un intérêt particulier, parce qu’elles sont manifestement des succédanés du refoulement et peuvent donc fournir une belle illustration de sa tendance et de sa technique. Peut-être pouvons-nous aussi concevoir le relief que prennent ces techniques auxiliaires et substitutives comme une preuve que l’exécution du refoulement dans sa forme régulière se heurte à des difficultés. Si nous considérons que dans la névrose de contrainte le moi est beaucoup plus le théâtre de la formation de symptôme que dans l’hystérie, que ce moi reste opiniâtrement attaché à sa relation à la réalité et à la conscience, et met en œuvre pour cela tous ses moyens intellectuels, voire même que l’activité de pensée apparaît surinvestie, érotisée, alors ces variations du refoulement viendront peut-être plus à notre portée.

Les deux techniques indiquées sont le rendre non advenu et l’isoler. La première a un grand champ d’application et remonte loin en arrière. Elle est pour ainsi dire magie négative, elle veut, par une symbolique motrice, « enlever en soufflant dessus » non pas les conséquences d’un événement (d’une impression, d’une expérience vécue), mais cet événement lui-même. Choisir l’expression ci-dessus, c’est renvoyer au rôle que joue cette technique non seulement dans la névrose, mais aussi dans les pratiques d’enchantement, les coutumes populaires et dans le cérémonial religieux. Dans la névrose de contrainte, on rencontre le rendre non advenu d’abord dans les symptômes en-deux-temps, où le second acte supprime [150] le premier, comme si rien n’était advenu, là où en réalité les deux sont advenus. Le cérémonial de la névrose de contrainte trouve dans la visée du rendre non advenu sa seconde racine. La première est la prévention, la précaution, pour que quelque chose de déterminé n’advienne pas, ne se répète pas. La différence est facile à saisir ; les mesures de précaution sont rationnelles, les « suppressions » par le rendre non advenu irrationnelles, de nature magique. Naturellement il faut supposer que cette seconde racine est la plus ancienne, issue de l’attitude animiste à l’égard du monde environnant. La tendance au rendre non advenu trouve une transition par dégradé vers le normal dans la décision de traiter un événement comme « non arrivé »n, mais alors on n’entreprend rien contre, on ne se préoccupe ni de l’événement, ni de ses conséquences, tandis que dans la névrose on cherche à supprimer le passé lui-même, à le refouler de façon motrice. Cette même tendance peut aussi fournir l’explication de la contrainte à la répétition, si fréquente dans la névrose, dont la mise à exécution s’accompagne alors d’une conjonction de toutes sortes de visées en lutte les unes contre les autres. Ce qui n’est pas advenu de la manière dont cela aurait dû advenir conformément au souhait, est, par la répétition, rendu non advenu d’une autre manière, à quoi s’ajoutent alors tous les motifs de s’attarder à ces répétitions. Dans le déroulement ultérieur de la névrose, la tendance à rendre non advenue une expérience vécue traumatique se révèle être souvent un motif de premier rang pour la formation de symptôme. Nous obtenons ainsi un aperçu inattendu sur une nouvelle technique, motrice, de la défense, ou bien, comme nous pouvons le dire ici avec une moindre imprécision, du refoulement.

L’autre technique que nous avons à décrire pour la première fois est l’isoler, qui revient en propre à la névrose de contrainte. Celui-ci se rapporte également à la sphère motrice, il consiste en ceci qu’après un événement désagréable, de même qu’après une activité personnelle significative au sens de la névrose, est intercalée une pause dans laquelle plus rien ne doit se produire, aucune perception [151] n’est effectuée et aucune action exécutée. Ce comportement au premier abord singulier nous livre bientôt sa relation au refoulement. Nous savons que dans l’hystérie il est possible de faire succomber à l’amnésie une impression traumatique ; dans la névrose de contrainte il est fréquent que cela n’ait pas réussi, l’expérience vécue ne se trouve pas oubliée, mais dépouillée de son affect et ses relations associatives se trouvent réprimées ou interrompues, si bien qu’elle reste là, comme isolée, et qu’elle n’est pas non plus reproduite dans le cours de l’activité de pensée. L’effet de cette isolation est alors le même que dans le refoulement avec amnésie. Cette technique est donc reproduite dans les isolations de la névrose de contrainte, mais là elle est aussi renforcée de façon motrice dans une visée magique. Ce qui est ainsi maintenu séparé, c’est justement ce qui forme un ensemble de façon associative, l’isolation motrice doit donner une garantie pour l’interruption de la corrélation dans le penser. Le processus normal de la concentration fournit un prétexte à ce procédé de la névrose. Ce qui nous apparaît significatif comme impression, comme tâche, ne doit pas être perturbé par les revendications simultanées d’autres opérations de pensée ou d’autres activités. Mais déjà dans le normal la concentration est utilisée pour tenir à distance non seulement ce qui est indifférent, ce qui ne relève pas de cela, mais avant tout ce qui, étant opposé, ne convient pas. Ce qui est ressenti comme le plus perturbant, c’est ce qui à l’origine formait un ensemble et qui a été mis en pièces par le progrès du développement, p. ex. les manifestations de l’ambivalence du complexe paternel dans la relation à Dieu, ou les motions des organes d’excrétion dans les excitations amoureuses. C’est ainsi que le moi a normalement un grand travail d’isolation à effectuer pour orienter le cours de la pensée, et nous savons que dans l’exercice de la technique analytique il nous faut éduquer le moi à renoncer temporairement à cette fonction par ailleurs tout à fait justifiée.

Nous avons tous fait l’expérience qu’il est particulièrement difficile pour le névrosé de contrainte de suivre la règle fondamentale psychanalytique. Vraisemblablement par suite de la haute tension conflictuelle entre son sur-moi et son ça, son moi est plus vigilant, les isolations de celui-ci plus tranchées. Au cours de son travail de [152] pensée, il a à se défendre contre trop de choses, l’immixtion de fantaisies inconscientes, la manifestation des tendances ambivalentes. Il n’a pas le droit de se laisser aller, il se trouve continuellement dans l’apprêtement au combat. Cette contrainte à la concentration et à l’isolation, il la soutient alors par les actions d’isolation magiques, qui deviennent si frappantes et si significatives au plan pratique en tant que symptômes, mais qui sont naturellement en elles-mêmes inutiles et ont le caractère d’un cérémonial.

Mais en cherchant à empêcher des associations, une mise en liaison des pensées, il suit un des commandements les plus anciens et les plus fondamentaux de la névrose de contrainte, le tabou du toucher. Si l’on se pose la question de savoir pourquoi l’évitement du toucher, du contact, de la contamination, joue un aussi grand rôle dans la névrose et pourquoi il devient le contenu de systèmes aussi compliqués, on trouve comme réponse que le toucher, le contact corporel, est le but premier de l’investissement d’objet, aussi bien agressif que tendre. L’Eros veut le toucher car il aspire à l’union, à la suppression des frontières spatiales entre moi et objet aimé. Mais la destruction aussi, qui avant l’invention de l’arme à distance ne pouvait s’effectuer que dans la proximité, présuppose nécessairement le toucher corporel, porter la main sur autrui. Toucher une femme est devenu dans l’usage de la langue un euphémisme pour son utilisation comme objet sexuel. Ne pas toucher le membre est l’énoncé de l’interdiction de la satisfaction auto-érotique. Comme la névrose de contrainte poursuivait au début le toucher érotique, puis, après la régression, le toucher masqué en agression, pour elle rien d’autre n’a été prohibé à un si haut degré, rien n’est aussi propre à devenir le point central d’un système d’interdiction. Mais l’isolation est suppression de la possibilité de contact, moyen de soustraire une chose à toute espèce de toucher, et quand le névrosé isole aussi une impression ou une activité par une pause, il nous donne symboliquement à comprendre qu’il ne veut pas laisser les pensées qui s’y rapportent se toucher associativement avec d’autres.

Voilà jusqu’où vont nos investigations sur la formation de [153] symptôme. Cela ne vaut guère la peine de les résumer, elles sont restées pauvres en résultats et incomplètes, elles ont aussi apporté peu de choses qui n’eussent été déjà connues auparavant. Prendre en considération la formation de symptôme dans d’autres affections que dans les phobies, l’hystérie de conversion et la névrose de contrainte serait sans perspective ; on en sait trop peu là-dessus. Mais déjà du rapprochement de ces trois névroses se dégage un problème de poids, qui ne doit plus être différé. Pour toutes trois, la destruction du complexe d’Œdipe est l’issue, dans toutes, nous l’admettons, l’angoisse de castration est le moteur de la rébellion du moi. Mais c’est seulement dans les phobies qu’une telle angoisse se fait jour, qu’elle est avouée. Qu’en est-il devenu dans les deux autres formes, comment le moi s’est-il épargné une telle angoisse ? Le problème devient encore plus aigu si nous pensons à la possibilité, ci-dessus évoquée, que l’angoisse procède elle-même, par une sorte de fermentation, de l’investissement libidinal perturbé dans son cours, et qui plus est : est-il établi que l’angoisse de castration est l’unique moteur du refoulement (ou de la défense) ? Si l’on pense aux névroses des femmes, il faut mettre cela en doute, car avec quelque certitude qu’on puisse constater chez elles le complexe de castration, on ne peut cependant pas parler d’une angoisse de castration au sens exact, dès lors qu’une castration est déjà effectuée.

VII.

[154] Revenons aux phobies infantiles d’animal, nous comprenons ces cas tout de même mieux que tous les autres. Le moi doit donc forcément intervenir ici-contre un investissement d’objet libidinal du ça (celui du complexe d’Œdipe positif ou négatif), parce qu’il a compris qu’y céder entraînerait le danger de la castration. Nous avons déjà débattu de cela et nous trouvons encore l’occasion d’éclaircir un doute qui nous est resté de cette première discussion. Devons-nous faire l’hypothèse chez le petit Hans (donc dans le cas du complexe d’Œdipe positif) que c’est la motion tendre pour la mère ou bien la motion agressive contre le père qui provoque le moi à la défense ? Cela semblerait en pratique indifférent, d’autant que les deux motions se conditionnent l’une l’autre, mais un intérêt théorique se rattache à la question, parce que seul le courant tendre pour la mère peut être considéré comme un courant purement érotique. Le courant agressif est essentiellement dépendant de la pulsion de destruction, et nous avons toujours cru que dans la névrose le moi se défend contre des revendications de la libido, non contre celles des autres pulsions. En fait nous voyons qu’après la formation de la phobie, la tendre liaison à la mère a comme disparu, elle a été radicalement liquidée par le refoulement, quant à la motion agressive, c’est sur elle que s’est effectuée la formation de symptôme (de substitut). Dans le cas de l’homme aux loups, il en va plus simplement, la motion refoulée est effectivement une motion érotique, la position féminine envers le père, et c’est sur elle que s’effectue aussi la formation de symptôme.

Il est presque humiliant qu’après un si long travail nous rencontrions [155] toujours et encore des difficultés dans la conception des faits les plus fondamentaux, mais nous nous sommes proposés de ne rien simplifier et de ne rien dissimuler. Si nous ne pouvons voir clair, du moins voulons-nous voir clairement les obscurités. Ce qui nous fait obstacle ici, c’est manifestement une inégalité dans le développement de notre doctrine des pulsions. Nous avions d’abord suivi les organisations de la libido du stade oral jusqu’au stade génital, en passant par le stade sadique-anal et, ce faisant, nous avions assimilé les unes aux autres toutes les composantes de la pulsion sexuelle. Plus tard, le sadisme nous apparut comme le représentant d’une autre pulsion, opposée à l’Éros. Cette nouvelle conception des deux groupes de pulsions semble faire exploser la construction antérieure de phases successives de l’organisation de la libido. Mais l’expédient qui va nous aider à sortir de cette difficulté, nous n’avons pas à le réinventer. Il s’est offert depuis longtemps à nous et sa teneur est que nous n’avons presque jamais affaire à des motions pulsionnelles pures, mais sans exception à des alliages des deux pulsions dans des proportions diverses. L’investissement d’objet sadique a donc aussi le droit d’être traité comme un investissement libidinal, les organisations de la libido n’ont pas à être révisées, la motion agressive contre le père peut devenir objet du refoulement avec le même droit que la motion tendre pour la mère. Mettons toutefois de côté comme matériau pour une réflexion ultérieure la possibilité que le refoulement soit un procès qui a une relation particulière à l’organisation génitale de la libido, que le moi ait recours à d’autres méthodes de défense quand il a à se défendre contre la libido à d’autres stades de son organisation, et poursuivons : un cas comme celui du petit Hans ne nous permet pas de décider ; il est vrai qu’ici une motion agressive est liquidée par refoulement, mais après que l’organisation génitale se trouve déjà atteinte.

Cette fois, nous n’entendons pas perdre de vue la relation à l’angoisse. Nous disions qu’aussitôt que le moi a reconnu le danger [156] de castration, il donne le signal d’angoisse et inhibe*, au moyen de l’instance plaisir-déplaisir, d’une manière que nous ne pouvons pas pénétrer plus avant, le processus d’investissement menaçant dans le ça. En même temps s’effectue la formation de la phobie. L’angoisse de castration reçoit un autre objet et une expression déformée : être mordu par le cheval (dévoré par le loup) au lieu d’être castré par le père. La formation de substitut a deux avantages notoires, premièrement en ce qu’elle esquive un conflit d’ambivalence, car le père est en même temps un objet aimé, et deuxièmement en ce qu’elle permet au moi de suspendre le développement d’angoisse. L’angoisse de la phobie est en effet une angoisse facultative, elle ne survient que lorsque son objet devient objet* de la perception. Cela est tout à fait correct ; c’est seulement alors qu’est en effet présente la situation de danger. D’un père absent non plus on n’a pas à redouter la castration. Seulement, on ne peut pas se débarrasser du père, il se montre toujours quand il veut. Mais se trouve-t-il remplacé par l’animal, on a seulement à éviter la vue, c.-à-d. la présence, de l’animal, pour être libre de danger et d’angoisse. Le petit Hans impose donc à son moi une restriction, il produit cette inhibition consistant à ne pas sortir pour ne pas rencontrer de chevaux. Pour le petit Russe, c’est encore plus commode, c’est à peine un renoncement pour lui que de ne plus prendre en main un certain livre d’images. Si sa méchante sœur ne lui tenait pas sans cesse devant les yeux l’image du loup dressé dans ce livre, il lui serait loisible de se sentir assuré contre son angoisse.

J’ai attribué autrefois à la phobie le caractère d’une projection, en ce qu’elle remplace un danger de pulsion interne par un danger de perception externe. Cela présente l’avantage de pouvoir se protéger du danger externe par la fuite et l’évitement de la perception, tandis que contre le danger de l’intérieur il n’est pas de fuite qui vaille. Ma remarque n’est pas inexacte, mais elle reste à la surface. C’est que la revendication pulsionnelle n’est pas un danger en soi, mais seulement en ce qu’elle entraîne un danger externe véritable, [157] celui de la castration. Ainsi, au fond, dans la phobie, ce n’est jamais qu’un danger externe qui se trouve remplacé par un autre. Que le moi, dans la phobie, puisse se soustraire à l’angoisse par un évitement ou un symptôme d’inhibition s’accorde très bien avec la conception que cette angoisse est seulement un signal-affect et que rien n’a été changé à la situation économique.

L’angoisse des phobies d’animal est donc une réaction d’affect du moi au danger ; le danger qui est signalé ici, celui de la castration. Pas d’autre différence avec l’angoisse de réel que le moi manifeste normalement dans des situations de danger, sinon que le contenu de l’angoisse reste inconscient et ne devient conscient que dans une déformation.

Cette même conception s’avérera également valable pour nous, je le crois, pour les phobies d’adultes, encore que le matériel que la névrose élabore soit ici beaucoup plus riche en contenu et que quelques facteurs s’ajoutent encore à la formation de symptôme. Au fond c’est la même chose. L’agoraphobe impose une limitation à son moi pour échapper à un danger de pulsion. Le danger de pulsion est la tentation de céder à ses désirs érotiques, par quoi l’agoraphobe ferait surgir de nouveau, comme dans son enfance, le danger de la castration ou un danger analogue à celle-ci. À titre d’exemple simple, je citerai le cas d’un jeune homme qui devint agoraphobe parce qu’il craignait de céder aux invites des prostituées et d’attraper en punition la syphilis.

Je sais bien que beaucoup de cas montrent une structure plus compliquée et que beaucoup d’autres motions pulsionnelles refoulées peuvent déboucher dans la phobie, mais celles-ci ne sont qu’auxiliaires et la plupart du temps se sont mises après coup en liaison avec le noyau de la névrose. La symptomatique de l’agoraphobie est compliquée par le fait que le moi ne se contente pas de renoncer à quelque chose ; il ajoute encore quelque chose pour ôter à la situation son danger. Cet ajout est habituellement une régression temporelle dans les années d’enfance (dans le cas extrême jusque [158] dans le ventre maternel, en des temps où l’on était protégé contre les dangers aujourd’hui menaçants) et il survient comme la condition à laquelle le renoncement peut ne pas avoir lieu. Ainsi l’agoraphobe peut aller dans la rue s’il est accompagné comme un petit enfant par une personne qui a sa confiance. La même considération peut aussi lui permettre de sortir seul, à condition qu’il ne s’éloigne surtout pas au-delà d’une distance déterminée de sa maison, qu’il n’aille pas dans des quartiers qu’il ne connaît pas bien et où il n’est pas connu des gens. Dans le choix de ces déterminations se montre l’influence des facteurs infantiles qui le dominent à travers sa névrose. Tout à fait univoque, même sans une telle régression infantile, est la phobie de la solitude, qui veut au fond esquiver la tentation de l’onanisme solitaire. La condition de cette régression infantile est naturellement l’éloignement temporel de l’enfance.

La phobie s’instaure en règle générale après que dans certaines circonstances – dans la rue, en chemin de fer, dans la solitude – un premier accès d’angoisse a été vécu. L’angoisse se trouve ensuite bannie, mais elle réapparaît chaque fois que la condition protectrice ne peut être observée. Le mécanisme de la phobie, en tant que moyen de défense, rend de bons services et montre un grand penchant à la stabilité. Une poursuite du combat de défense, qui se dirige maintenant contre le symptôme, entre fréquemment mais pas nécessairement en jeu.

Ce que nous avons appris sur l’angoisse dans les phobies reste encore exploitable pour la névrose de contrainte. Il n’est pas difficile de réduire la situation de la névrose de contrainte à celle de la phobie. Le moteur de toute formation de symptôme ultérieure est ici manifestement l’angoisse du moi devant son sur-moi. L’hostilité du sur-moi est la situation de danger à laquelle le moi doit se soustraire. Ici manque toute apparence de projection, le danger se trouve complètement intériorisé. Mais si nous nous demandons ce que le moi redoute de la part du sur-moi, la conception s’impose que la punition du sur-moi est un prolongement de la peine de castration. De même que le sur-moi est le père devenu impersonnel, de même l’angoisse devant la castration menaçant de sa part s’est [159] muée en angoisse sociale ou en angoisse de conscience indéterminées. Mais cette angoisse est couverte, le moi se soustrait à elle en exécutant avec obéissance les commandements, les prescriptions et les actions de pénitence qui lui sont imposés. Lorsqu’il en est empêché, alors survient aussitôt un malaise extrêmement pénible, dans lequel il nous est donné d’apercevoir l’équivalent de l’angoisse, que les malades assimilent eux-mêmes à l’angoisse. Notre résultat s’énonce donc ainsi : l’angoisse est la réaction à la situation de danger ; on se l’épargne en ce que le moi fait quelque chose pour éviter la situation ou se soustraire à elle. On pourrait dire alors que les symptômes sont créés pour éviter le développement d’angoisse, mais cela ne nous permet pas d’y voir en profondeur. Il est plus exact de dire que les symptômes sont créés pour éviter la situation de danger qui est signalée par le développement d’angoisse. Mais ce danger était, dans les cas considérés jusqu’ici, la castration ou quelque chose de dérivé d’elle.

Si l’angoisse est la réaction du moi au danger, on est porté à concevoir la névrose traumatique, qui se rattache si fréquemment à un danger pour la vie, auquel on a survécu, comme une conséquence directe de l’angoisse pour la vie ou angoisse de mort, avec mise à l’écart des relations de dépendance du moi et de la castration. C’est bien ce qui s’est produit avec la plupart des observateurs des névroses traumatiques de la dernière guerre, et il a été triomphalement annoncé que la preuve était maintenant apportée qu’une mise en danger de la pulsion d’auto-conservation pouvait engendrer une névrose sans la moindre participation de la sexualité et sans prise en considération des hypothèses compliquées de la psychanalyse. De fait il est extraordinairement regrettable qu’il n’existe pas une seule analyse exploitable d’une névrose traumatique. Non pas en raison de la contradiction avec la significativité étiologique de la sexualité, car cette contradiction a été depuis longtemps supprimée par l’introduction du narcissisme, qui range l’investissement libidinal du moi dans la même série que les investissements d’objet et met l’accent sur la nature libidinale de la pulsion d’auto-conservation, mais parce que, ces analyses faisant [160] défaut, nous avons laissé échapper l’occasion la plus précieuse d’obtenir des renseignements décisifs sur le rapport entre angoisse et formation de symptôme. D’après tout ce que nous savons de la structure des névroses plus simples de la vie quotidienne, il est très vraisemblable qu’une névrose puisse se produire par le seul fait objectif de la mise en danger, sans la participation des strates inconscientes plus profondes de l’appareil animique. Mais dans l’inconscient il ne se trouve rien qui puisse donner un contenu à notre concept d’anéantissement de la vie. La castration devient pour ainsi dire représentable par l’expérience quotidienne de la séparation d’avec le contenu intestinal et par la perte du sein maternel vécue lors du sevrage ; mais quelque chose de semblable à la mort n’a jamais été vécu ou bien n’a laissé, comme l’évanouissement, aucune trace décelable. C’est pourquoi je m’en tiens fermement à la supposition que l’angoisse de mort doit être conçue comme analogon de l’angoisse de castration, et que la situation à laquelle le moi réagit est le fait d’être délaissé par le sur-moi protecteur – les puissances du destin –, par quoi prend fin l’assurance contre tous les dangers. Il entre de plus en ligne de compte le fait que lors des expériences vécues qui conduisent à la névrose traumatique, le pare-stimulus externe a subi une effraction et que des quantités d’excitation excessivement grandes abordent l’appareil animique, de telle sorte qu’ici nous sommes en présence de la seconde possibilité, à savoir que l’angoisse n’est pas seulement signalée comme affect, mais qu’elle est aussi nouvellement engendrée à partir des conditions économiques de la situation.

Par cette dernière remarque que le moi a été préparé à la castration par des pertes d’objet régulièrement répétées, nous avons acquis une nouvelle conception de l’angoisse. Si nous la considérions jusqu’à présent comme un signal-affect du danger, elle nous apparaît maintenant, étant donné qu’il s’agit si souvent du danger de castration, comme la réaction à une perte, à une séparation. Même si bien des choses, ce qui se produit aussitôt, s’élèvent contre cette conclusion, une concordance tout à fait remarquable ne peut cependant manquer de nous frapper. La première expérience [161] vécue d’angoisse, chez l’homme du moins, est la naissance, et celle-ci signifie objectivement la séparation d’avec la mère, elle pourrait être comparée à une castration de la mère (selon l’équation enfant = pénis). Or il serait très satisfaisant que l’angoisse, en tant que symbole de séparation, soit répétée lors de chaque séparation ultérieure, mais, malheureusement, ce qui fait obstacle à une exploitation de cette concordance c’est que la naissance n’est absolument pas vécue subjectivement comme séparation d’avec la mère, car celle-ci est, en tant qu’objet, complètement inconnue du fœtus entièrement narcissique. Une autre réserve énoncera que les réactions d’affect à une séparation nous sont connues, et que nous les ressentons comme douleur et deuil, non comme angoisse. Souvenons-nous d’ailleurs que, lors de la discussion du deuil, nous n’avons pas pu davantage comprendre pourquoi il est si douloureuxo.

VIII.

Il est temps de faire le point de nos réflexions. Nous cherchons [162] manifestement une manière de voir qui nous livre accès à l’essence de l’angoisse, un « ou bien-ou bien » faisant le départ entre la vérité sur elle et l’erreur. Mais cela est difficile à obtenir, l’angoisse n’est pas simple à saisir. Jusqu’à présent nous n’avons atteint rien d’autre que des contradictions entre lesquelles aucun choix n’était possible sans préjugé. Je propose maintenant de faire autrement ; nous allons réunir impartialement tout ce que nous pouvons énoncer sur l’angoisse et, ce faisant, renoncer à l’attente d’une nouvelle synthèse.

L’angoisse est donc en premier lieu quelque chose de ressenti. Nous l’appelons état d’affect, bien que nous ne sachions pas non plus ce qu’est un affect. Elle a en tant que sensation le caractère de déplaisir le plus manifeste, mais cela n’épuise pas sa qualité ; nous ne pouvons appeler angoisse n’importe quel déplaisir. Il y a d’autres sensations avec un caractère de déplaisir (tensions, douleur, deuil) et l’angoisse doit forcément, en dehors de cette qualité de déplaisir, avoir d’autres particularités. Une question : parviendrons-nous à comprendre les différences entre ces divers affects de déplaisir ?

De la sensation qu’est l’angoisse nous pouvons du moins tirer quelque chose. Son caractère de déplaisir semble avoir une note particulière ; cela est difficile à prouver, mais vraisemblable ; ce ne serait rien de frappant. Mais en dehors de ce caractère propre difficilement isolable, nous percevons dans l’angoisse des sensations corporelles [163] plus déterminées, que nous rapportons à des organes déterminés. Comme la physiologie de l’angoisse ne nous intéresse pas ici, il nous suffit de relever certains représentants* de ces sensations, savoir les plus fréquents et les plus nets, concernant les organes de la respiration et le cœur. Ils sont pour nous la preuve que des innervations motrices, donc des processus d’éconduction, ont leur part dans l’ensemble de l’angoisse. L’analyse de l’état d’angoisse donne donc : l) un caractère de déplaisir spécifique, 2) des actions d’éconduction, 3) des perceptions de celles-ci.

Les points 2 et 3 nous donnent déjà une différence par rapport aux états similaires, p. ex. ceux du deuil et de la douleur. Dans ceux-ci les manifestations motrices ne sont pas inhérentes à l’état ; là où elles sont présentes, elles se séparent nettement, non pas en tant que parties constitutives du tout, mais en tant que conséquences ou réactions à lui. L’angoisse est donc un état de déplaisir particulier avec des actions d’éconduction par des voies déterminées. Selon nos vues générales nous croirons qu’au fondement de l’angoisse il y a un accroissement de l’excitation qui, d’une part, crée le caractère de déplaisir et, d’autre part, l’allège par lesdites éconductions. Mais ce résumé purement physiologique ne nous suffira guère ; nous sommes tentés d’admettre qu’il y a là un facteur historique qui lie solidement les unes aux autres les sensations et les innervations de l’angoisse. En d’autres termes, que l’état d’angoisse est la reproduction d’une expérience vécue qui comportait les conditions d’un tel accroissement de stimulus et de l’éconduction par des voies déterminées, ce par quoi donc le déplaisir de l’angoisse reçoit son caractère spécifique. C’est comme une telle expérience vécue prototypique que s’offre à nous, pour ce qui est de l’homme, la naissance, et c’est pourquoi nous sommes enclins à voir dans l’état d’angoisse une reproduction du trauma de la naissance.

Par là nous n’avons rien affirmé qui accorderait à l’angoisse une position d’exception parmi les états d’affect. Nous estimons que les autres affects aussi sont des reproductions d’événements anciens, d’importance vitale, éventuellement pré-individuels, et nous les mettons, en tant qu’accès hystériques généraux, typiques, innés, en comparaison avec les attaques acquises tardivement et individuellement [164] de la névrose hystérique, dont la genèse et la significativité en tant que symboles mnésiques nous sont devenues nettes par l’analyse. Naturellement il serait très souhaitable de pouvoir conduire la démonstration de cette conception pour toute une série d’autres affects, ce dont nous sommes aujourd’hui fort éloignés.

Le fait de ramener l’angoisse à l’événement de la naissance a à se défendre contre des objections tombant sous le sens. L’angoisse est une réaction vraisemblablement imputable à tous les organismes, en tout cas à tous les organismes supérieurs, la naissance n’est vécue que par les mammifères, et on peut se demander si elle a chez tous ceux-ci la signification d’un trauma. Il y a donc de l’angoisse sans prototype de la naissance. Mais cette objection se place au-dessus des barrières entre biologie et physiologie. Précisément parce que l’angoisse a une fonction biologiquement indispensable à accomplir en tant que réaction à l’état de danger, elle peut avoir été aménagée d’une manière diverse chez divers êtres vivants. Chez les êtres vivants assez éloignés de l’homme, nous ne savons pas non plus si elle a le même contenu de sensations et d’innervations que chez l’homme. Cela n’empêche donc pas que l’angoisse prenne chez l’homme le processus de la naissance comme prototype.

Si telles sont la structure et la provenance de l’angoisse, la question suivante sera : quelle est sa fonction ? À quelles occasions est-elle reproduite ? La réponse semble tomber sous le sens et être contraignante. L’angoisse fit son apparition comme réaction à un état de danger, elle est maintenant régulièrement reproduite quand un tel état s’installe de nouveau.

Mais là-dessus il y a quelques remarques à faire. Les innervations de l’état d’angoisse originel étaient vraisemblablement elles aussi pleines de sens et appropriées à une fin, tout comme les actions musculaires du premier accès hystérique. Si l’on veut expliquer l’accès hystérique, on n’a, en effet, qu’à chercher la situation dans laquelle les mouvements en question constituaient des parties [165] d’une action justifiée. Ainsi il est vraisemblable que pendant la naissance l’orientation de l’innervation vers les organes de la respiration a préparé l’activité des poumons, l’accélération des battements du cœur s’est proposé de travailler contre l’empoisonnement du sang. Cette appropriation à une fin disparaît naturellement lors de la reproduction ultérieure de l’état d’angoisse comme affect, de même qu’on constate aussi son absence lors de la répétition de l’accès hystérique. Ainsi, quand l’individu tombe dans une situation de danger nouvelle, il peut devenir facilement inapproprié qu’il réponde par l’état d’angoisse, réaction à un danger antérieur, au lieu de s’engager dans la réaction adéquate au danger actuel. Mais cette appropriation à une fin réapparaît si la situation de danger est reconnue comme s’approchant et est signalée par l’éruption d’angoisse. L’angoisse peut alors être aussitôt relayée par des mesures convenant mieux. Le départ se fait donc aussitôt entre deux possibilités de survenue de l’angoisse : l’une, inappropriée à une fin, dans une situation de danger nouvelle, l’autre, appropriée à une fin, visant à signaler et à prévenir une telle situation.

Mais qu’est-ce qu’un « danger » ? Dans l’acte de la naissance réside un danger objectif pour la conservation de la vie, nous savons ce que cela signifie dans la réalité. Mais psychologiquement cela ne nous dit rien du tout. Le danger de la naissance n’a encore aucun contenu psychique. Assurément nous ne pouvons chez le fœtus rien présupposer qui d’une quelconque façon s’approche d’une espèce de savoir concernant la possibilité que les choses aboutissent à l’anéantissement de la vie. Le fœtus ne peut rien remarquer d’autre qu’une formidable perturbation dans l’économie de sa libido narcissique. De grandes sommes d’excitation pénètrent jusqu’à lui, produisent des sensations de déplaisir d’un genre nouveau, maints organes acquièrent par contrainte des investissements accrus, ce qui est comme un prélude à l’investissement d’objet qui va bientôt commencer ; qu’est-ce qui, de cela, sera exploité comme signe de marquage d’une « situation de danger » ?

Nous en savons malheureusement bien trop peu sur l’état animique du nouveau-né pour répondre directement à cette question. Je ne peux même pas me porter garant de l’utilité de la description qui vient d’être donnée. Il est facile de dire que le nouveau-né répétera l’affect d’angoisse dans toutes les situations qui le font se [166] souvenir de l’événement de la naissance. Mais le point décisif reste de savoir ce qui le fait se souvenir et de quoi.

Il ne nous reste plus guère autre chose à faire qu’étudier les occasions dans lesquelles le nourrisson ou l’enfant un peu plus âgé se montre prêt au développement d’angoisse. Rank a fait dans son livre « Le trauma de la naissance »46 une tentative très énergique pour démontrer les relations des phobies les plus précoces de l’enfant avec l’impression laissée par l’événement de la naissance, mais je ne puis la tenir pour réussie. On peut lui faire deux sortes de reproches : le premier, qu’elle repose sur la présupposition que l’enfant a reçu lors de sa naissance des impressions sensorielles déterminées, en particulier de nature visuelle, dont le renouvellement peut provoquer le souvenir du trauma de la naissance et de ce fait la réaction d’angoisse. Cette hypothèse est totalement indémontrée et très invraisemblable ; il n’est pas croyable que l’enfant ait conservé du processus de la naissance d’autres sensations que tactiles et cœnesthésiques. Ainsi, quand il montre plus tard de l’angoisse devant de petits animaux qui disparaissent dans des trous ou en sortent, Rank explique cette réaction par la perception d’une analogie qui ne peut pourtant pas frapper l’enfant. Le second, que, dans l’appréciation de ces situations d’angoisse ultérieures, Rank, selon les besoins, attribue de l’efficience au souvenir de l’heureuse existence intra-utérine ou de la perturbation traumatique de celle-ci, ce qui laisse grandes ouvertes les portes à l’arbitraire dans l’interprétation. Tel ou tel cas d’angoisse enfantine s’oppose directement à l’application du principe de Rank. Lorsque l’enfant est placé dans l’obscurité ou la solitude, nous devrions nous attendre à ce qu’il accueille avec satisfaction cette réinstauration de la situation intra-utérine, et quand le fait qu’il réagisse alors précisément par de l’angoisse est ramené au souvenir de la perturbation de ce bonheur par la naissance, on ne peut plus longtemps méconnaître [167] ce qu’il y a de contraint dans cette tentative d’explication.

Il me faut tirer la conclusion que les phobies d’enfance les plus précoces n’autorisent pas qu’on les ramène directement à l’impression laissée par l’acte de la naissance et qu’elles se sont soustraites jusqu’à maintenant à toute explication. On ne peut méconnaître un certain apprêtement à l’angoisse du nourrisson. Loin d’avoir sa plus grande force immédiatement après la naissance, pour décroître ensuite lentement, il apparaît seulement plus tard avec le progrès du développement animique et persiste tout au long d’une certaine période de l’enfance. Si de telles phobies précoces s’étendent au-delà de ce temps, elles éveillent le soupçon d’une perturbation névrotique, encore que leur relation aux névroses ultérieures de l’enfance, bien nettes, ne nous soit nullement intelligible.

La manifestation d’angoisse chez l’enfant ne nous est compréhensible que dans peu de cas ; c’est à ceux-ci que nous devrons nous en tenir. Ainsi, quand l’enfant est seul, dans l’obscurité, et quand il trouve une personne étrangère à la place de celle qui lui est familière (la mère). Ces trois cas se réduisent à une condition unique, l’absence ressentie de la personne pour qui on éprouve de l’amour (de la désirance). Mais à partir de là la voie est libre pour la compréhension de l’angoisse et pour l’unification des contradictions qui semblent s’y rattacher.

L’image mnésique de la personne pour qui on éprouve de la désirance est assurément investie intensément, vraisemblablement d’abord de façon hallucinatoire. Mais ceci n’a aucun succès et alors l’apparence est que cette désirance vire à l’angoisse. On a exactement l’impression que cette angoisse est une expression du désarroi, que cet être encore très peu développé ne sait rien faire de mieux de cet investissement de désirance. L’angoisse apparaît donc comme une réaction à l’absence éprouvée de l’objet et il s’impose à nous comme analogies que l’angoisse de castration a aussi pour contenu la séparation d’avec un objet hautement estimé et que l’angoisse la plus originelle (l’« angoisse originaire » de la naissance) fit son apparition lors de la séparation d’avec la mère.

[168] La suite de la réflexion conduit au-delà de cet accent mis sur la perte d’objet. Si le nourrisson réclame la perception de la mère, c’est seulement bien sûr parce qu’il sait déjà par expérience qu’elle satisfait sans délai tous ses besoins. La situation à laquelle il donne une valeur de « danger », contre laquelle il veut être assuré, est donc celle de la non-satisfaction, de l’accroissement de la tension de besoin, face à laquelle il est impuissant. Selon moi tout s’ordonne à partir de ce point de vue. La situation d’insatisfaction, dans laquelle des grandeurs de stimulus atteignent une hauteur empreinte de déplaisir, sans trouver à être maîtrisées par utilisation psychique et éconduction, doit être pour le nourrisson l’analogie avec l’expérience vécue de la naissance, la répétition de la situation de danger ; ce qui est commun à toutes deux c’est la perturbation économique du fait de l’accroissement des grandeurs de stimulus requérant liquidation, ce facteur est donc le véritable noyau du « danger ». Dans les deux cas survient la réaction d’angoisse, qui s’avère encore appropriée à une fin chez le nourrisson aussi, du fait que l’orientation de l’éconduction vers la musculature du souffle et de la voix appelle maintenant la mère auprès de lui, tout comme jadis elle déclencha l’activité pulmonaire afin de faire disparaître les stimuli internes. L’enfant n’a pas besoin d’avoir conservé de sa naissance plus que cette caractérisation du danger.

Avec l’expérience qu’un objet externe, susceptible d’être saisi par la perception, peut mettre fin à la situation dangereuse qui fait penser à la naissance, le contenu du danger se déplace maintenant de la situation économique à sa condition, la perte d’objet. L’absence éprouvée de la mère devient alors le danger à l’arrivée duquel le nourrisson donne le signal d’angoisse, avant même que la situation économique redoutée ne soit arrivée. Cette transformation signifie un premier grand progrès dans la prise en charge de l’auto-conservation, elle inclut en même temps le passage de la néo-apparition automatique, involontaire, de l’angoisse, à sa reproduction intentionnelle comme signal du danger.

Dans les deux perspectives, aussi bien comme phénomène automatique que comme signal salvateur, l’angoisse se révèle être le produit du désaide psychique du nourrisson, qui est, cela va de soi, [169] le pendant de son désaide biologique. Cette conjonction frappante – l’angoisse de la naissance aussi bien que l’angoisse du nourrisson reconnaissent pour condition la séparation d’avec la mère – n’a pas besoin d’une interprétation psychologique ; elle s’explique biologiquement avec suffisamment de simplicité par le fait que la mère, qui avait d’abord apaisé tous les besoins du fœtus par les aménagements de son ventre, poursuit aussi en partie la même fonction par d’autres moyens après la naissance. Vie intra-utérine et première enfance sont bien plus un continuum que la césurep frappante de l’acte de la naissance ne nous le laisse croire. L’objet maternel psychique remplace pour l’enfant la situation fœtale biologique. Nous ne devons pas oublier pour autant que dans la vie intra-utérine la mère n’était pas un objet, et qu’en ce temps-là il n’y avait pas d’objets.

Il est facile de voir que dans ce contexte il n’y a pas de place pour un abréagir du trauma de la naissance, et qu’une fonction de l’angoisse autre que celle d’un signal aux fins d’évitement de la situation de danger ne peut être décelée. La condition d’angoisse de la perte d’objet a encore une portée bien plus grande. La transformation suivante de l’angoisse, elle aussi, l’angoisse de castration survenant dans la phase phallique, est une angoisse de séparation et elle est liée à la même condition. Le danger est ici la séparation d’avec l’organe génital. Un cheminement de pensée de Ferencziq, qui semble pleinement justifié, nous permet ici de reconnaître nettement la ligne de corrélation avec les contenus antérieurs de la situation de danger. La haute estimation narcissique du pénis peut se réclamer du fait que la possession de cet organe contient la garantie d’une nouvelle union avec la mère (avec le substitut de la mère) dans l’acte du coït. Être dépouillé de ce membre équivaut à une séparation renouvelée d’avec la mère, signifie donc être de nouveau livré en désaide à une tension de besoin empreinte de déplaisir (comme lors de la naissance). Mais le besoin, dont la montée est redoutée, est maintenant un besoin spécialisé, celui de la [170] libido génitale, non plus un besoin quelconque comme au temps du nourrisson. J’ajoute ici que la fantaisie du retour dans le ventre maternel est le substitut du coït de l’impuissant (de celui qui est inhibé par la menace de la castration). Au sens de Ferenczi, on peut dire que l’individu qui, pour le retour dans le ventre maternel, voulait se faire représenter par son organe génital, remplace maintenant régressivement cet organe par sa personne tout entière.

Les progrès dans le développement de l’enfant, l’accroissement de son indépendance, la partition plus tranchée de son appareil animique en plusieurs instances, la survenue de nouveaux besoins, ne peuvent rester sans influence sur le contenu de la situation de danger. Nous avons suivi sa transformation de la perte de l’objet maternel jusqu’à la castration et nous voyons que le pas suivant est causé par la puissance du sur-moi. Avec l’impersonnalisation de l’instance parentale, de qui l’on redoutait la castration, le danger devient plus indéterminé. L’angoisse de castration se développe en angoisse de conscience, en angoisse sociale. Il n’est maintenant plus aussi facile d’indiquer ce que l’angoisse redoute. La formule : « séparation, exclusion de la horde » ne touche que cette part plus tardive du sur-moi qui s’est développée en étayage sur des modèles sociaux, non pas le noyau du sur-moi qui correspond à l’instance parentale introjectée. Exprimé de façon plus générale, c’est à la colère, à la punition du sur-moi, à la perte d’amour de sa part, que le moi donne valeur de danger et à quoi il répond par le signal d’angoisse. Il m’est apparu que la transformation ultime de cette angoisse devant le sur-moi était l’angoisse de mort (angoisse pour la vie), l’angoisse devant la projection du sur-moi dans les puissances du destin.

Il m’est jadis arrivé d’accorder une certaine valeur à la présentation selon laquelle c’est l’investissement retiré lors du refoulement qui se voit utilisé comme éconduction d’angoisse. Cela m’apparaît aujourd’hui à peine digne d’intérêt. La différence réside en ceci que je croyais autrefois que l’angoisse apparaissait automatiquement dans chaque cas par un processus économique, tandis que la conception actuelle de l’angoisse comme un signal intentionnellement donné par le moi, aux fins d’influencer l’instance plaisir-déplaisir [171], nous rend indépendants de cette contrainte économique. Il n’y a naturellement rien à redire à l’hypothèse que le moi utilise précisément l’énergie, devenue libre du fait de son retrait lors du refoulement, pour éveiller l’affect, mais il est devenu sans significativité de savoir avec quelle part d’énergie ceci advient.

Une autre thèse qu’il m’est arrivé d’énoncer réclame maintenant une vérification à la lumière de notre nouvelle conception. C’est l’affirmation que le moi est le lieu de l’angoisse proprement dit ; à mon avis elle s’avérera pertinente. Nous n’avons en effet aucune occasion d’attribuer au sur-moi une quelconque manifestation d’angoisse. Mais lorsqu’il est question d’une angoisse du ça, on n’a pas à contredire, mais à corriger une expression maladroite. L’angoisse est un état d’affect qui ne peut naturellement être éprouvé que par le moi. Le ça ne peut pas avoir de l’angoisse comme le moi, il n’est pas une organisation, ne peut juger de situations de danger. En revanche, l’occurrence est extrêmement fréquente où se préparent ou s’effectuent dans le ça des processus qui donnent au moi l’occasion du développement d’angoisse ; en fait, les refoulements vraisemblablement les plus précoces, comme la majorité des refoulements ultérieurs, sont motivés par une telle angoisse du moi devant tels ou tels processus dans le ça. Nous différencions de nouveau ici, à juste raison, ces deux cas, celui où il se produit dans le ça quelque chose qui active pour le moi une des situations de danger et l’amène par là à donner le signal d’angoisse en vue de l’inhibition*, et l’autre cas où s’instaure dans le ça la situation analogue au trauma de la naissance, dans laquelle on en arrive automatiquement à la réaction d’angoisse. On rapproche ces deux cas l’un de l’autre, si l’on met en relief que le second correspond à la première et originelle situation de danger, mais le premier à l’une des conditions d’angoisse qui en est dérivée plus tard. Ou bien, rapporté aux affections qui se produisent effectivement : que le second cas est effectif dans l’étiologie des névroses actuelles, que le premier reste caractéristique de celle des psychonévroses.

[172] Nous voyons maintenant que nous n’avons pas besoin de dévaloriser des enquêtes antérieurement effectuées mais seulement de les mettre en liaison avec nos vues plus récentes. On ne peut écarter l’idée que, en cas d’abstinence, de perturbation par mésusage dans le cours de l’excitation sexuelle, de déviation de celle-ci hors de son élaboration psychique, de l’angoisse naît directement de la libido, c.-à-d. qu’est instauré cet état de désaide du moi face à une tension de besoin excessivement grande, état qui, comme lors de la naissance, débouche sur un développement d’angoisse ; ici de nouveau il y a une possibilité, qui importe peu, mais tombe sous le sens, c’est que ce soit justement l’excédent de libido inemployée qui trouve son éconduction dans le développement d’angoisse. Nous voyons que sur le terrain de ces névroses actuelles, des psychonévroses se développent avec une particulière facilité, c.-à-d. sans doute que le moi fait des tentatives pour s’épargner l’angoisse qu’il a appris à maintenir suspendue un certain temps et pour la lier par formation de symptôme. L’analyse des névroses de guerre traumatiques, nom qui d’ailleurs englobe des affections d’espèces très diverses, aurait vraisemblablement abouti à montrer qu’un grand nombre d’entre elles participe des caractères des névroses actuelles.

Lorsque nous présentions le développement des diverses situations de danger à partir du prototype de la naissance, prototype originel, nous étions loin de vouloir affirmer que chaque condition d’angoisse ultérieure invalide purement et simplement la précédente. Les progrès du développement du moi contribuent toutefois à dévaloriser la situation de danger précédente et à la mettre à l’écart, si bien que l’on peut dire qu’à un âge de développement déterminé est attribuée adéquatement en quelque sorte une certaine condition d’angoisse. Le danger du désaide psychique correspond dans la vie à l’époque de l’immaturité du moi, comme le danger de la perte d’objet à l’absence d’autonomie des premières années d’enfance, le danger de castration à la phase phallique, l’angoisse de sur-moi au temps de latence. Mais toutes ces situations de danger et conditions d’angoisse peuvent cependant persister côte à côte et induire le moi à la réaction d’angoisse, même à des époques postérieures aux époques adéquates, ou bien plusieurs d’entre elles peuvent prendre efficience simultanément. Il est possible qu’il existe aussi des relations plus étroites entre la situation de danger [173] efficiente et la forme de la névrose qui lui succède47.

Lorsque, dans une partie antérieure de ces investigations, nous nous sommes heurtés à la significativité du danger de castration dans plus d’une affection névrotique, nous nous sommes bien promis de ne pourtant pas surestimer ce facteur, étant donné qu’il ne pourrait pourtant pas être décisif, s’agissant du sexe féminin, assurément davantage disposé à la névrose. Nous voyons maintenant que nous ne courons pas le danger de déclarer l’angoisse de castration moteur unique des processus de défense conduisant à la névrose. J’ai exposé ailleurs comment le développement de la petite fille est mené par le complexe de castration à l’investissement d’objet tendre. C’est précisément chez la femme que la situation de danger de la perte d’objet semble être restée la plus efficiente. Nous nous permettons d’apporter à sa condition d’angoisse cette petite modification qu’il ne s’agit plus de l’absence éprouvée ou de la [174] perte réelle de l’objet, mais de la perte d’amour de la part de l’objet. Comme il est certain que l’hystérie a une plus grande affinité avec la féminité, tout comme la névrose de contrainte avec la masculinité, nous ne sommes pas loin de supposer que la condition d’angoisse de la perte d’amour joue dans l’hystérie un rôle semblable à celui de la menace de castration dans les phobies, et à celui de l’angoisse de sur-moi dans la névrose de contrainte.

IX.

Ce qu’il nous reste maintenant à traiter, ce sont les relations [175] entre la formation de symptôme et le développement d’angoisse.

Deux opinions là-dessus semblent être largement répandues. L’une nomme l’angoisse elle-même un symptôme de la névrose, l’autre croit à un rapport beaucoup plus intime entre les deux. Suivant celle-ci, toute formation de symptôme ne serait entreprise que pour échapper à l’angoisse ; les symptômes lient l’énergie psychique qui, sans cela, serait éconduite sous forme d’angoisse, si bien que l’angoisse serait le phénomène fondamental et le problème capital de la névrose.

Le bien-fondé au moins partiel de cette seconde affirmation peut être démontré par des exemples péremptoires. Si l’on abandonne à lui-même dans la rue un agoraphobe qu’on y a accompagné, il produit un accès d’angoisse ; si l’on fait en sorte d’empêcher un névrosé de contrainte de se laver les mains après un toucher, il devient la proie d’une angoisse presque insupportable. Il est donc clair que la condition d’être-accompagné et l’action de contrainte de se laver avaient pour visée et aussi pour succès de prévenir de telles éruptions d’angoisse. En ce sens, toute inhibition que le moi s’impose peut aussi être nommée symptôme.

Comme nous avons ramené le développement d’angoisse à la situation de danger, nous préférerons dire que les symptômes sont créés pour soustraire le moi à la situation de danger. Si la formation de symptôme est empêchée, le danger survient effectivement, c.-à-d. que s’instaure cette situation analogue à celle de la naissance [176], dans laquelle le moi se trouve en désaide face à la revendication pulsionnelle constamment croissante, donc la première et la plus originelle des conditions d’angoisse. Selon notre façon de voir, les relations entre angoisse et symptôme s’avèrent moins étroites qu’il n’avait été admis, conséquence de ce fait que nous avons intercalé entre les deux le facteur de la situation de danger. Nous pouvons dire aussi, pour compléter, que le développement d’angoisse engage la formation de symptôme, qu’il est même un présupposé nécessaire de celle-ci, car si le moi, par le développement d’angoisse, ne secouait pas pour la réveiller l’instance plaisir-déplaisir, il n’acquerrait pas le pouvoir d’arrêter le processus préparé dans le ça et menaçant dangereusement. Ici, il est impossible de méconnaître la tendance à se limiter à un minimum de développement d’angoisse, à n’utiliser l’angoisse que comme signal, car sinon on aboutirait seulement à ressentir à un autre endroit le déplaisir qui menace de par le processus pulsionnel, ce qui ne serait pas un succès selon la visée du principe de plaisir, mais qui se produit pourtant avec une assez grande fréquence dans les névroses.

La formation de symptôme a donc pour succès effectif de supprimer la situation de danger. Elle a deux faces : l’une, qui nous reste cachée, instaure dans le ça cette modification au moyen de laquelle le moi est soustrait au danger, l’autre, tournée vers nous, montre ce qu’elle a créé à la place du processus pulsionnel soumis à influence, la formation de substitut.

Mais nous devrions nous exprimer plus correctement, attribuer au processus de défense ce que nous venons de dire de la formation de symptôme, et utiliser le nom de formation de symptôme lui-même comme synonyme de formation de substitut. Il paraît alors clair que le processus de défense est analogue à la fuite par laquelle le moi se soustrait à un danger menaçant de l’extérieur : qu’il constitue précisément une tentative de fuite devant un danger de pulsion. Les réserves devant cette comparaison nous aideront à clarifier davantage. Premièrement, on peut objecter que la perte [177] d’objet (la perte de l’amour de la part de l’objet) et la menace de castration sont tout aussi bien des dangers qui menacent de l’extérieur, comme par exemple un animal féroce, qu’elles ne sont donc pas des dangers de pulsion. Mais ce n’est pourtant pas le même cas. Le loup nous attaquerait vraisemblablement, quelle que soit la façon dont nous nous comportons envers lui ; mais la personne aimée ne nous retirerait pas son amour, la menace de castration ne serait pas proférée contre nous, si nous ne nourrissions pas des sentiments et des intentions déterminés en notre for intérieur. Ainsi ces motions pulsionnelles deviennent des conditions du danger externe et par là elles-mêmes dangereuses ; nous pouvons maintenant combattre le danger externe par des mesures prises contre des dangers internes. Dans les phobies d’animal, le danger semble être encore complètement ressenti comme un danger extérieur, comme d’ailleurs dans le symptôme il subit un déplacement à l’extérieur. Dans la névrose de contrainte, il est bien davantage intériorisé, cette part d’angoisse devant le sur-moi qui est angoisse sociale représente* encore le substitut intérieur d’un danger externe, l’autre part, l’angoisse de conscience, est complètement endopsychique.

Une seconde objection dit que dans la tentative de fuite devant un danger externe menaçant, nous ne faisons certes rien d’autre que d’agrandir la distance spatiale entre nous et ce qui est menaçant. Nous ne nous mettons certes pas sur la défensive contre le danger, ne cherchons pas à changer quelque chose à ce danger lui-même, comme dans cet autre cas où nous fonçons sur le loup avec un gourdin ou tirons sur lui avec un fusil. Mais le processus de défense semble faire plus que ce qui correspond à une tentative de fuite. Il intervient bien dans le cours pulsionnel menaçant, le réprime d’une manière ou d’une autre, le dévie de son but, le rend par là non dangereux. Cette objection semble impossible à écarter, il nous faut la prendre en compte. Nous estimons qu’il peut fort bien y avoir des processus de défense que l’on peut comparer à bon droit à une tentative de fuite, tandis que dans d’autres le moi se met de façon bien plus active sur la défensive, qu’il entreprend des actions contraires énergiques. Si tant est que la comparaison de la défense avec la fuite n’est pas mise à mal par la circonstance que le moi et la pulsion dans le ça sont bien des parties de la même [178] organisation, non des existants séparés, comme le loup et l’enfant, de sorte que chaque espèce de comportement du moi ne peut qu’exercer une action modificatrice sur le processus pulsionnel.

Par l’étude des conditions d’angoisse nous avons été forcés d’envisager le comportement du moi lors de la défense pour ainsi dire dans une transfiguration rationnelle. Chaque situation de danger correspond à une certaine époque de la vie ou phase de développement de l’appareil animique et apparaît justifiée pour celle-ci. L’être de la prime enfance n’est effectivement pas équipé pour maîtriser psychiquement de grandes sommes d’excitation qui arrivent de l’extérieur ou de l’intérieur. À une certaine époque de la vie l’intérêt le plus important est effectivement que les personnes dont on dépend ne retirent pas leur tendre sollicitude. Quand le petit garçon ressent le puissant père comme rival auprès de la mère, quand il découvre en lui-même ses penchants agressifs contre lui et ses visées sexuelles sur la mère, il a bien le droit d’avoir peur de lui, et l’angoisse devant sa punition peut, par renforcement phylogénétique, se manifester en angoisse de castration. Avec l’entrée dans des relations sociales, l’angoisse devant le sur-moi, la conscience morale, devient une nécessité, la suppression de ce facteur devient la source de graves conflits et dangers, etc. Mais à ceci justement se rattache un nouveau problème.

Tentons de remplacer pour un moment l’affect d’angoisse par un autre, par ex. l’affect de douleur. Nous tenons pour tout à fait normal que la fille de quatre ans pleure douloureusement quand une de ses poupées se casse, qu’elle pleure à six ans quand la maîtresse lui fait une réprimande, à seize ans quand son bien-aimé ne se soucie pas d’elle, à vingt-cinq ans peut-être quand elle enterre un enfant. Chacune de ces conditions de douleur a son temps et s’éteint une fois celui-ci écoulé ; les dernières, définitives, se conservent alors pour toute la vie. Mais nous serions frappés si cette fille, [179] étant femme et mère, pleurait sur une babiole abîmée. C’est pourtant ainsi que se conduisent les névrosés. Dans leur appareil animique, toutes les instances visant à la maîtrise des stimuli à l’intérieur de vastes frontières sont depuis longtemps mises en forme, ils sont suffisamment adultes pour satisfaire eux-mêmes la plupart de leurs besoins, ils savent depuis longtemps que la castration n’est plus pratiquée en tant que punition et pourtant ils se conduisent comme si les anciennes situations de danger subsistaient encore, ils restent attachés à toutes les conditions d’angoisse antérieures.

La réponse à cela nous entraînera assez loin. Il lui faudra avant tout passer au crible l’état des faits. Dans un grand nombre de cas, les anciennes conditions d’angoisse sont délaissées effectivement après avoir déjà engendré des réactions névrotiques. Les phobies des tout petits enfants devant la solitude, l’obscurité et devant les étrangers, qui peuvent presque être appelées normales, passent le plus souvent quelques années plus tard, elles « s’en vont avec la croissance », comme on le dit de nombreux autres troubles de l’enfance. Les si fréquentes phobies d’animal ont le même destin, bien des hystéries de conversion des années d’enfance ne trouvent plus tard aucun prolongement. Le cérémonial est dans le temps de latence un événement d’une fréquence extrême, seul un très faible pourcentage de ces cas se développe ultérieurement en une pleine névrose de contrainte. Les névroses d’enfant sont d’une façon générale – dans la mesure où suffisent nos expériences sur les enfants des villes de race blanche, soumis à des exigences culturelles plus élevées – des épisodes réguliers du développement, bien que l’on persiste à leur accorder trop peu d’attention. On ne trouve pas absents les signes de la névrose d’enfance fût-ce chez un seul névrosé adulte, tandis qu’il s’en faut de beaucoup que tous les enfants qui les manifestent deviennent aussi plus tard des névrosés. Il faut donc qu’au cours de la maturation des conditions d’angoisse aient été abandonnées et que des situations de danger aient perdu leur significativité. À cela s’ajoute que quelques-unes de ces situations de danger réussissent à survivre en des temps ultérieurs du fait qu’elles modifient leur condition d’angoisse en fonction du temps actuel. Ainsi par ex. l’angoisse de castration se conserve sous le masque de la phobie de la syphilis, une fois qu’on a appris que la [180] castration n’est certes plus en usage comme punition pour avoir donné libre cours aux désirs sexuels, mais qu’en revanche de graves affections menacent la liberté pulsionnelle. Parmi les conditions d’angoisse, d’autres ne sont absolument pas vouées à la disparition, mais doivent accompagner l’être humain tout au long de la vie, comme celle de l’angoisse devant le sur-moi. Le névrosé se différencie alors des individus normaux en ceci qu’il accroît démesurément les réactions à ces dangers. Contre le retour de la situation d’angoisse traumatique originelle, même le fait d’être adulte n’offre finalement pas, lui non plus, de protection suffisante ; il se pourrait qu’il y eût pour chacun une frontière au-delà de laquelle son appareil animique fait défaillance dans la maîtrise des quantités d’excitation requérant liquidation.

Il est impossible que ces petites rectifications soient vouées à ébranler le fait dont il est discuté ici, ce fait que tant d’êtres humains restent infantiles dans leur comportement envers le danger et ne surmontent pas des conditions d’angoisse périmées ; contester cela serait dénier le fait de la névrose, car ce sont justement ces personnes que l’on appelle des névrosés. Mais comment cela est-il possible ? Pourquoi toutes les névroses ne sont-elles pas des épisodes du développement, qui seraient clos une fois atteinte la phase suivante ? D’où vient le facteur durée dans ces réactions au danger ? D’où vient le privilège, dont l’affect d’angoisse semble jouir sur tous les autres affects, d’être le seul à provoquer des réactions qui se séparent des autres comme anormales et qui s’opposent, comme inappropriées à une fin, au flot de la vie ? En d’autres termes, nous nous retrouvons inopinément devant la question irritante qui a été si souvent posée : d’où vient la névrose, quel est son motif ultime, son motif particulier ? Après des décennies d’efforts analytiques, ce problème se dresse devant nous, intact comme au commencement.

X.

[181] L’angoisse est la réaction au danger. L’on ne peut tout de même pas écarter l’idée que c’est en corrélation avec l’essence du danger que l’affect d’angoisse peut obtenir par contrainte une position d’exception dans l’économie animique. Mais les dangers sont des dangers communs à tous les hommes, les mêmes pour tous les individus ; ce dont nous avons besoin et dont nous ne disposons pas, c’est d’un facteur qui rende compréhensible la sélection des individus pouvant soumettre l’affect d’angoisse, malgré sa particularité, au fonctionnement animique normal, ou qui détermine qui échouera nécessairement dans cette tâche. Je me trouve en présence de deux tentatives pour découvrir un tel facteur ; il est compréhensible que chacune de ces tentatives puisse escompter un accueil sympathique, étant donné qu’elle promet de remédier à un besoin tourmentant. Les deux tentatives se complètent l’une l’autre en attaquant le problème aux deux bouts opposés. La première fut entreprise il y a plus de dix ans par Alfred Adler : réduite à son noyau le plus interne, elle affirme que les êtres humains qui échouent dans la maîtrise de la tâche assignée par le danger sont ceux à qui l’infériorité de leurs organes réserve de trop grandes difficultésr. Si la proposition Simplex sigillum veris tenait bien, alors on ne pourrait que saluer une telle solutiont comme une délivranceu. Mais au contraire, la critique au cours de la décennie écoulée a montré de façon probante la totale déficience de cette explication qui, au surplus, fait fi de toute la richesse de l’état des [182] faits mis à découvert par la psychanalyse.

La seconde tentative, c’est Otto Rank qui l’a entreprise en 1923 dans son livre « Le trauma de la naissance »v. Il ne serait pas équitable de l’assimiler à la tentative d’Adler sur un point autre que celui ici souligné, car elle reste sur le terrain de la psychanalyse, dont elle continue les cheminements de pensée, et doit être reconnue comme un effort légitime en vue de la solution des problèmes analytiques. Dans la relation donnée entre individu et danger, Rank se détourne de la faiblesse d’organe de l’individu pour se tourner vers l’intensité changeante du danger. Le processus de la naissance est la première situation de danger, le bouleversement économique produit par lui devient le prototype de la réaction d’angoisse ; nous avons suivi il y a peu de temps la ligne de développement qui relie cette première condition d’angoisse à toutes celles qui surviendront plus tard, et nous avons vu à cette occasion qu’elles conservent toutes quelque chose de commun dans la mesure où elles signifient toutes en un certain sens une séparation d’avec la mère, d’abord du point de vue biologique seulement, ensuite au sens d’une perte d’objet directe et plus tard d’une perte d’objet par l’intermédiaire de voies indirectes. La mise à découvert de cette vaste corrélation est un mérite indiscuté de la construction de Rank. Or le trauma de la naissance atteint chacun des individus avec une intensité diverse, la violence de la réaction d’angoisse varie avec la force du trauma, et selon Rank il doit dépendre de cette grandeur initiale du développement d’angoisse que l’individu puisse jamais parvenir à dominer celui-ci, et qu’il devienne névrosé ou normal.

La critique détaillée des thèses de Rank n’est pas notre tâche, celle-ci est seulement d’examiner si elles sont utilisables pour la solution de notre problème. La formule de Rank, selon laquelle devient névrosé celui qui ne réussit jamais en raison de la force du trauma de la naissance à abréagir pleinement celui-ci, est hautement attaquable sur le plan théorique. On ne sait pas exactement ce que [183] l’on entend par l’abréagir du trauma. Si l’on prend cela à la lettre, on arrive à la conclusion intenable que le névrosé se rapproche d’autant plus du rétablissement de la santé qu’il reproduit plus fréquemment et plus intensément l’affect d’angoisse. C’est en raison de cette contradiction avec la réalité effective que j’avais en son temps abandonné la théorie de l’abréagir qui jouait un si grand rôle dans la catharsis. L’accent mis sur la force variable du trauma de la naissance ne laisse aucune place à la revendication étiologique justifiée de la constitution héréditaire. Cette force est bien un facteur organique qui se comporte envers la constitution comme un élément fortuit et qui est lui-même dépendant de nombreuses influences que l’on doit nommer fortuites, par ex. de l’aide apportée au bon moment lors de la naissance. La doctrine de Rank a absolument laissé de côté les facteurs constitutionnels tout comme phylogénétiques. Mais si l’on veut faire place à la significativité de la constitution, par exemple avec cette modification que ce qui importerait bien plutôt c’est l’ampleur avec laquelle l’individu réagit à l’intensité variable du trauma de la naissance, alors on a ravi à la théorie sa significativité et restreint le facteur nouvellement introduit à un rôle accessoire. Ce qui décide s’il y a débouché dans la névrose ou non dépend alors d’un autre domaine, une fois encore inconnu.

Le fait que l’être humain ait en commun avec les autres mammifères le processus de la naissance, tandis que lui échoit, par rapport aux animaux, le privilège d’une disposition particulière à la névrose, ne plaidera guère en faveur de la doctrine de Rank. Mais l’objection principale demeure qu’elle est suspendue dans les airs au lieu de s’appuyer sur une observation assurée. Il n’y a aucune bonne investigation sur le point de savoir si une naissance difficile et traînant en longueur coïncide d’une manière qu’on ne peut méconnaître avec un développement de la névrose, ni même si des enfants nés de cette façon sont les seuls à montrer les phénomènes de l’anxiété infantile-précoce plus longtemps ou plus fortement que d’autres. Si l’on fait valoir que des naissances précipitées et faciles pour la mère peuvent avoir pour l’enfant la signification de graves traumas, l’exigence reste cependant maintenue que des naissances qui conduisent à l’asphyxie devraient permettre de reconnaître [184] avec certitude les conséquences prétendues. Il semble que ce soit un avantage de l’étiologie de Rank de mettre en avant un facteur qui est accessible à un examen approfondi sur le matériel de l’expérience ; aussi longtemps qu’on n’a pas effectivement procédé à un tel examen, il est impossible de juger de sa valeur.

En revanche, je ne puis me rallier à l’opinion que la doctrine de Rank contredit la significativité étiologique des pulsions sexuelles reconnue jusqu’ici dans la psychanalyse ; en effet, elle se réfère seulement au rapport de l’individu à la situation de danger et laisse ouverte cette bonne issue, à savoir que celui qui n’a pas pu maîtriser les dangers initiaux doit aussi faire défaillance dans les situations de danger sexuel émergeant plus tard et qu’il sera par là poussé dans la névrose.

Je ne crois donc pas que la tentative de Rank nous ait apporté la réponse à la question du fondement de la névrose, et j’estime qu’il n’est pas encore possible de décider dans quelle mesure elle comporte pourtant une contribution à la solution de la question. Si les investigations quant à l’influence d’une naissance difficile sur la disposition aux névroses ont un résultat négatif, cette contribution doit être estimée mince. Il y a fort à craindre que le besoin de trouver une « cause ultime » tangible et unitaire à la nervosité restera toujours insatisfait. Le cas idéal, dont le médecin a vraisemblablement aujourd’hui encore la nostalgie, serait celui du bacille qui se laisse isoler, cultiver à l’état pur, et dont l’inoculation provoque chez chaque individu la même affection. Ou de façon un peu moins fantastique : la présentation de substances chimiques, dont l’administration produit ou supprime des névroses déterminées. Mais la vraisemblance ne parle pas en faveur de telles solutions du problème.

La psychanalyse conduit à des issues moins simples, moins satisfaisantes. Je n’ai ici à répéter que des choses connues depuis longtemps, rien à ajouter de nouveau. Lorsque le moi a réussi à se [185] défendre contre une motion pulsionnelle dangereuse, par ex. par le processus du refoulement, il a certes inhibé et lésé cette partie du ça, mais il lui a en même temps donné une part d’indépendance et a renoncé à une part de sa propre souveraineté. Cela découle de la nature du refoulement qui est au fond une tentative de fuite. Le refoulé est maintenant « hors la loi »w, exclu de la grande organisation du moi, soumis seulement aux lois qui règnent dans le domaine de l’inconscient. Si maintenant la situation de danger se modifie, de sorte que le moi n’a aucun motif pour exercer une défense contre une motion pulsionnelle nouvelle, analogue à la motion refoulée, alors les conséquences de la restriction du moi deviennent manifestes. Le cours pulsionnel nouveau s’effectue sous l’influence de l’automatisme – je préférerais dire de la contrainte de répétition –, il chemine sur les mêmes voies que celui qui a été antérieurement refoulé, comme si la situation de danger surmontée existait encore. Le facteur de fixation, inclus dans le refoulement, est donc la contrainte de répétition du ça inconscient qui, normalement, n’est supprimée que par la fonction librement mobile du moi. Sans doute le moi peut-il parfois réussir à abattre de nouveau les barrières du refoulement qu’il a lui-même érigées, à regagner son influence sur la motion pulsionnelle et à diriger le cours pulsionnel nouveau dans le sens de la situation de danger modifiée. Le fait est qu’il y échoue bien souvent et qu’il ne peut pas défaire ses refoulements. Il se peut que des relations quantitatives soient déterminantes pour l’issue de ce combat. Dans bien des cas, nous avons l’impression que la décision obéit à la contrainte, l’attraction régressive de la motion refoulée et la force du refoulement sont si grandes que la motion nouvelle ne peut que suivre la contrainte de répétition. Dans d’autres cas, nous percevons la contribution d’un autre jeu de forces, l’attraction du prototype refoulé est renforcée par la répulsion de la part des difficultés réelles qui s’opposent à un autre cours de la motion pulsionnelle nouvelle.

[186] Que ce soit là ce qui se passe pour la fixation au refoulement et pour la conservation de la situation de danger qui n’est plus actuelle, trouve sa preuve dans ce fait, en soi modeste mais qu’on ne saurait guère surestimer théoriquement, celui de la thérapie analytique. Lorsque dans l’analyse nous apportons au moi l’aide qui peut le mettre en état de supprimer ses refoulements, il recouvre son pouvoir sur le ça refoulé et peut laisser les motions pulsionnelles suivre le même cours que si les anciennes situations de danger n’existaient plus. Ce à quoi nous arrivons ainsi s’accorde bien avec ce qui est d’ordinaire la sphère de pouvoir de notre activité médicale. En règle générale, notre thérapie est forcée en effet de se contenter d’amener plus vite, plus sûrement, avec moins de dépense, la bonne issue qui, dans des circonstances favorables, se serait produite spontanément.

Les considérations précédentes nous enseignent que ce sont des relations quantitatives, que l’on ne peut mettre directement en évidence et qui ne peuvent être saisies que par la voie de la conclusion récurrente, qui décident si les anciennes situations de danger sont maintenues, si les refoulements du moi restent conservés, si les névroses d’enfant trouvent ou non leur continuation. Parmi les facteurs qui participent à la causation des névroses, qui ont créé les conditions dans lesquelles les forces psychiques se mesurent les unes avec les autres, il en est trois, à ce que nous comprenons, qui ressortent, un facteur biologique, un facteur phylogénétique et un facteur purement psychologique. Le facteur biologique est l’état de désaide et de dépendance longuement prolongé du petit enfant d’homme. L’existence intra-utérine de l’homme apparaît face à celle de la plupart des animaux relativement raccourcie ; l’enfant d’homme est envoyé dans le monde plus inachevé qu’eux. L’influence du monde extérieur réel en est renforcée, la différenciation du moi d’avec le ça précocement favorisée, les dangers du monde extérieur rehaussés dans leur significativité, et la valeur de l’objet, qui seul peut protéger contre ces dangers et remplacer la vie intra-utérine perdue, énormément accrue. Ce facteur biologique instaure donc les premières situations de danger et crée le besoin d’être aimé, qui [187] ne quittera plus l’être humain.

Le deuxième facteur, phylogénétique, a été seulement inféré par nous ; c’est un fait très remarquable du développement de la libido qui nous a poussés à en faire l’hypothèse. Nous trouvons que la vie sexuelle de l’être humain ne poursuit pas son développement de manière continue depuis le début jusqu’à la maturation, comme celle de la plupart des animaux qui lui sont proches, mais qu’elle connaît, après une première floraison précoce jusqu’à la cinquième année, une interruption énergique, pour reprendre de nouveau avec la puberté et se rattacher aux amorces infantiles. Nous estimons qu’il a dû survenir dans les destins de l’espèce humaine quelque chose d’important qui a laissé derrière soi cette interruption du développement sexuel comme précipité historique. La significativité pathogène de ce facteur résulte de ce que la plupart des revendications pulsionnelles de cette sexualité enfantine sont traitées et écartées défensivement par le moi comme des dangers, si bien que les motions sexuelles ultérieures, celles de la puberté, qui devraient être conformes au moi, sont en danger d’être soumises à l’attraction des prototypes infantiles et de les suivre dans le refoulement. Nous rencontrons ici l’étiologie la plus directe des névroses. Il est remarquable que le contact précoce avec les revendications de la sexualité agisse sur le moi d’une façon similaire à celle du contact prématuré avec le monde extérieur.

Le troisième facteur, ou facteur psychologique, peut être trouvé dans une imperfection de notre appareil animique qui est précisément en corrélation avec sa différenciation en un moi et un ça, et donc remonte aussi en dernier lieu à l’influence du monde extérieur. Par la prise en considération des dangers de la réalité, le moi est obligé de se mettre sur la défensive contre certaines motions pulsionnelles du ça, de les traiter comme des dangers. Mais le moi ne peut se protéger contre des dangers pulsionnels intérieurs d’une manière aussi efficace que contre un morceau de la réalité à lui étrangère. Relié intimement au ça lui-même, il ne peut écarter [188] défensivement le danger de pulsion qu’en restreignant sa propre organisation et en s’accommodant de la formation de symptôme comme substitut du préjudice porté par lui à la pulsion. Si se renouvelle alors la poussée exercée par la pulsion écartée, il en résulte pour le moi toutes les difficultés que nous connaissons comme étant la souffrance névrotique.

Au-delà de cela, il me faut bien le croire, notre intelligence de l’essence et de la causation des névroses n’a pour le moment pas avancé.

XI. Suppléments

Au cours de ces discussions divers thèmes ont été abordés, qu’il [189] a fallu prématurément abandonner et qui doivent être maintenant rassemblés pour conserver la part d’attention à laquelle ils peuvent prétendre.

A. Modifications de vues exprimées antérieurement

a) Résistance et contre-investissement

C’est une part importante de la théorie du refoulement qu’il ne constitue pas un processus se produisant une fois pour toutes, mais qu’il exige une dépense permanente. Si celle-ci disparaissait, la pulsion refoulée qui reçoit de ses sources des afflux continus s’engagerait une prochaine fois dans la même voie dont elle avait été repoussée, le refoulement serait dépossédé de son succès ou bien il faudrait qu’il soit répété un nombre de fois indéterminé. Ainsi découle de la nature continue de la pulsion l’exigence adressée au moi d’assurer son action de défense par une dépense permanente. C’est cette action visant à la protection du refoulement que nous éprouvons comme résistance lors de l’effort thérapeutique. La résistance présuppose ce que j’ai qualifié de contre-investissement. Un tel contre-investissement devient dans la névrose de [190] contrainte saisissable. Il apparaît ici comme modification du moi, comme formation réactionnelle dans le moi, par renforcement de l’attitude même qui est en opposition avec la direction pulsionnelle à refouler (compassion, scrupulosité, propreté). Ces formations réactionnelles de la névrose de contrainte sont de part en part des exagérations de traits de caractère normaux, développés au cours du temps de latence. Il est bien plus difficile de mettre en évidence le contre-investissement dans l’hystérie, dans laquelle, selon ce que la théorie laisse attendre, il est tout aussi indispensable. Ici aussi une certaine mesure de modification du moi par formation réactionnelle ne peut être méconnue et elle devient dans maintes circonstances si frappante qu’elle s’impose à l’attention comme le symptôme majeur de cet état. C’est de cette manière qu’est résolu par ex. le conflit d’ambivalence de l’hystérie, la haine contre une personne aimée est tenue en sujétion par un excès de tendresse envers elle et d’anxiété pour elle. Mais il faut faire ressortir, comme différences avec la névrose de contrainte, que de telles formations réactionnelles n’offrent pas la nature générale de traits de caractère, mais se restreignent à des relations tout à fait spéciales. La femme hystérique par ex. qui traite ses enfants, qu’au fond elle hait, avec une tendresse excessive, n’en devient pas pour autant dans l’ensemble plus portée à l’amour que d’autres femmes, ni même plus tendre pour d’autres enfants. La formation réactionnelle de l’hystérie reste opiniâtrement attachée à un objet déterminé et ne s’élève pas jusqu’à une disposition générale du moi. Pour la névrose de contrainte, c’est précisément cette généralisation, le relâchement des relations d’objet, la facilitation du déplacement dans le choix d’objet, qui sont caractéristiques.

Une autre espèce de contre-investissement semble être plus conforme à la spécificité de l’hystérie. La motion pulsionnelle refoulée peut être de deux côtés activée (de nouveau investie), premièrement de l’intérieur par un renforcement de la pulsion à partir de ses sources d’excitation internes, deuxièmement de l’extérieur par la perception d’un objet que la pulsion souhaiterait. [191] Le contre-investissement hystérique est alors dirigé de façon privilégiée vers l’extérieur, contre la perception dangereuse, il revêt la forme d’une vigilance particulière qui, par des restrictions du moi, évite des situations dans lesquelles la perception surviendrait forcément, et qui parvient à retirer l’attention de cette perception quand elle a malgré tout émergé. Des auteurs français (Laforgue) ont récemment distingué cette opération de l’hystérie par le nom particulier de « scotomisation »x. Encore plus que dans l’hystérie, cette technique du contre-investissement est frappante dans les phobies, dont l’intérêt se concentre sur ce point : s’éloigner toujours plus de la possibilité de la perception redoutée. L’opposition, concernant la direction du contre-investissement, entre hystérie et phobies d’une part et névrose de contrainte d’autre part semble significative, même si elle n’est pas absolue. Elle nous amène à admettre qu’il existe une corrélation plus intime entre d’une part le refoulement et le contre-investissement externe, et d’autre part la régression et le contre-investissement interne (modification du moi par formation réactionnelle). La défense contre la perception dangereuse est du reste une tâche générale des névroses. Divers commandements et interdits de la névrose de contrainte doivent servir la même visée.

Nous nous sommes rendu compte antérieurementy que la résistance que nous avons à surmonter dans l’analyse est produite par le moi qui reste attaché à ses contre-investissements. Le moi a du mal à tourner son attention vers des perceptions et des représentations qu’il s’était jusqu’alors donné pour prescription d’éviter, ou à reconnaître comme siennes des motions qui constituent le plus total opposé avec celles qui, lui étant propres, lui sont familières. Notre combat contre la résistance dans l’analyse se fonde sur une telle conception de cette résistance. Nous rendons celle-ci consciente là où, comme il est si fréquent, par suite de la corrélation avec le refoulé, elle est elle-même inconsciente ; nous lui opposons des arguments logiques lorsqu’elle est ou après qu’elle est devenue consciente, nous promettons au moi profits et primes s’il renonce à la résistance. Concernant la résistance du moi, il n’y a donc rien à [192] mettre en doute ou à rectifier. En revanche, la question se pose de savoir si, à elle seule, elle recouvre l’état de choses auquel nous sommes confrontés dans l’analyse. Nous faisons cette expérience que le moi trouve encore et toujours des difficultés à défaire les refoulements, même après avoir pris la résolution d’abandonner ses résistances, et nous avons désigné la phase d’effort et de contention qui succède à cette louable résolution, comme celle du « perlabo-rer ». On est alors amené à reconnaître le facteur dynamique qui rend un tel perlaborer nécessaire et compréhensible. Il ne peut guère en aller autrement qu’ainsi : une fois supprimée la résistance du moi, il reste encore à surmonter la puissance de la contrainte de répétition, l’attraction des prototypes inconscients sur le processus pulsionnel refoulé, et il n’y a rien à redire à ce que l’on veut qualifier ce facteur de résistance de l’inconscient. Ne nous laissons pas contrarier par de telles corrections ; elles sont souhaitées si elles font avancer d’un pas notre compréhension, elles ne sont pas une honte si elles ne réfutent pas ce qui précède mais l’enrichissent, éventuellement restreignent une généralité, élargissent une conception trop étroite.

Il ne faut pas admettre que par cette correction nous ayons acquis une vue d’ensemble complète sur les espèces de résistances que nous rencontrons dans l’analyse. En approfondissant davantage, nous notons bien plutôt que nous avons à combattre cinq espèces de résistance qui proviennent de trois côtés, à savoir du moi, du ça et du sur-moi, le moi s’avérant être la source de trois formes différenciées dans leur dynamique. La première de ces trois résistances du moi est la résistance de refoulement, qui a été traitée précédemment et sur laquelle il y a le moins de choses nouvelles à dire. De celle-ci se distingue la résistance de transfert qui est de la même nature, mais qui dans l’analyse a des manifestations autres et bien plus nettes, car elle a réussi à établir une relation à la situation analytique ou à la personne de l’analyste et ainsi à redonner comme la fraîcheur de la vie à un refoulement qui n’aurait dû [193] être que remémoré. C’est aussi une résistance du moi, mais d’une tout autre nature, que celle procédant du bénéfice de la maladie et se fondant sur l’inclusion du symptôme dans le moi. Elle correspond à la rébellion contre le renoncement à une satisfaction ou à une facilitation. La quatrième espèce de résistance – celle du ça – est celle que nous venons de rendre responsable de la nécessité du perlaborer. La cinquième résistance, celle du sur-moi, celle qui a été reconnue la dernière, la plus obscure, mais pas toujours la plus faible, semble être issue de la conscience de culpabilité ou du besoin de punition ; elle s’oppose à tout succès et en conséquence aussi à la guérison par l’analyse.

b) Angoisse par mutation de libido

La conception de l’angoisse soutenue dans cet essai s’éloigne quelque peu de celle qui me semblait jusqu’à présent justifiée. Autrefois je considérais l’angoisse comme une réaction générale du moi dans les conditions du déplaisir, je cherchais chaque fois à justifier économiquementz sa survenue et j’admettais, en m’appuyant sur l’investigation des névroses actuelles, que la libido (l’excitation sexuelle) qui est récusée ou n’est pas utilisée par le moi, trouve une éconduction directe sous forme d’angoisse. On ne peut manquer de voir que ces diverses définitions ne vont pas bien ensemble, tout au moins qu’elles ne découlent pas nécessairement l’une de l’autre. De plus, il se dégageait l’apparence d’une relation particulièrement intime entre angoisse et libido, qui à son tour ne s’harmonisait pas avec le caractère général de l’angoisse comme réaction de déplaisir.

L’objection contre cette conception procéda de la tendance à faire du moi le seul et unique lieu de l’angoisse, elle fut donc une des conséquences de la subdivision de l’appareil animique tentée dans « Le moi et le ça ». La conception antérieure n’était pas loin de considérer la libido de la motion pulsionnelle refoulée comme la source de l’angoisse ; selon la conception nouvelle, c’était au contraire le moi qui devait faire les frais de cette angoisse. Donc, [194] angoisse-du-moi ou bien angoisse-de-pulsion (-du-ça). Comme le moi travaille avec de l’énergie désexualisée, l’intime corrélation de l’angoisse et de la libido a été elle aussi relâchée dans la nouvelle conception. J’espère que j’ai réussi au moins à rendre claire la contradiction, à tracer nettement les contours de l’incertitude.

Le rappel dû à Rank que l’affect d’angoisse est, comme je l’affirmai moi-même d’abord, une conséquence du processus de la naissance et une répétition de la situation jadis endurée dans la vie, obligea à un nouvel examen du problème de l’angoisse. Avec sa propre conception de la naissance comme trauma, de l’état d’angoisse comme réaction d’éconduction à celui-ci, de chaque nouvel affect d’angoisse comme tentative pour « abréagir » toujours plus complètement le trauma, je ne pus avancer bien loin. Il se dégagea l’obligation de remonter de la réaction d’angoisse à la situation de danger qui est derrière elle. Avec l’introduction de ce facteur se dégagèrent de nouveaux points de vue pour considérer la question. La naissance devenait le prototype de toutes les situations de danger ultérieures se dégageant dans de nouvelles conditions, quand se modifie la forme d’existence et que progresse le développement psychique. Mais sa significativité propre fut aussi restreinte à cette relation prototypique au danger. L’angoisse éprouvée lors de la naissance devint alors le prototype d’un état d’affect qui devait forcément partager les destins d’autres affects. Il se reproduisait soit automatiquement dans des situations qui étaient analogues à ses situations d’origine, comme forme de réaction inappropriée à une fin, après avoir été appropriée dans la première situation de danger. Ou bien le moi acquérait un pouvoir sur cet affect et le reproduisait lui-même, se servait de lui comme d’une mise en garde contre le danger et comme d’un moyen pour éveiller l’intervention du mécanisme de plaisir-déplaisir. La significativité biologique de l’affect d’angoisse trouvait ses droits dès lors que l’angoisse était reconnue comme la réaction générale à la situation de danger ; le rôle du moi comme lieu de l’angoisse était confirmé dès lors qu’était concédée au moi la fonction de produire selon ses besoins l’affect [195] d’angoisse. À l’angoisse étaient ainsi assignés dans la vie ultérieure deux modes d’origine, l’un involontaire, automatique, à chaque-fois économiquement justifié, lorsque s’était instaurée une situation de danger analogue à celle de la naissance, l’autre produit par le moi, lorsqu’une telle situation ne faisait que menacer, pour inviter à son évitement. Dans ce second cas, le moi se soumettait à l’angoisse en quelque sorte comme à une vaccination, pour échapper, par une éruption affaiblie de maladie, à un accès non affaibli. Il se représentait en quelque sorte la situation de danger de façon vivante, avec une tendance, impossible à méconnaître, à limiter cette pénible expérience de vie à une allusion, à un signal. La manière dont à cette occasion les diverses situations de danger se développent à la suite l’une de l’autre, tout en restant génétiquement connectées les unes aux autres, a déjà été présentée en détail. Peut-être réussirons-nous à pénétrer un peu plus avant dans la compréhension de l’angoisse si nous nous attaquons au problème du rapport entre angoisse névrotique et angoisse de réel.

La transposition directe de la libido en angoisse qui était affirmée antérieurement est pour notre intérêt devenue maintenant moins significative. Si nous la soumettons néanmoins à réflexion, nous avons à différencier plusieurs cas. En ce qui concerne l’angoisse que le moi provoque comme signal, elle n’entre pas en ligne de compte ; ni donc, non plus, dans toutes les situations de danger qui amènent le moi à engager un refoulement. L’investissement libidinal de la motion pulsionnelle refoulée connaît, comme on le voit le plus nettement dans l’hystérie de conversion, une autre utilisation que la transposition en angoisse et l’éconduction comme angoisse. En revanche, dans la suite de la discussion de la situation de danger, nous rencontrerons ce cas, le développement d’angoisse, sur lequel il faut vraisemblablement porter un jugement différent.

c) Refoulement et défense

Dans le contexte des débats sur le problème de l’angoisse, j’ai repris un concept – ou pour m’exprimer plus modestement : un terme – dont je m’étais servi exclusivement au début de mes [196] études il y a trente ans et que j’avais laissé tomber ultérieurement. Je veux dire celui de processus de défense48. Je le remplaçai par la suite par celui de refoulement, mais le rapport entre les deux resta indéterminé. J’estime maintenant qu’il y a un avantage certain à revenir au vieux concept de défense, à condition de bien poser qu’il doit être la désignation générale pour toutes les techniques dont le moi se sert dans ses conflits menant éventuellement à la névrose, tandis que refoulement reste le nom de l’une de ces méthodes de défense, bien déterminée, qui, par suite de l’orientation de nos investigations, fut la première à nous être mieux connue.

Même une simple innovation terminologique demande à être justifiée, elle doit être l’expression d’un nouveau mode de considération ou d’un élargissement de nos vues. La reprise du concept de défense et la restriction du concept de refoulement tiennent maintenant compte d’un fait qui est connu depuis longtemps, mais qui a gagné en significativité en raison de quelques découvertes récentes. Ce que l’expérience nous a appris en premier sur le refoulement et la formation de symptôme, ce fut au contact de l’hystérie ; nous vîmes que le contenu de perception d’expériences vécues excitantes, le contenu de représentation de formations de pensée pathogènes est oublié et exclu de la reproduction dans la mémoire, et c’est pourquoi nous avons reconnu dans le maintien à l’écart de la conscience un caractère majeur du refoulement hystérique. Plus tard, nous avons étudié la névrose de contrainte et trouvé que dans cette affection les incidents pathogènes ne sont pas oubliés. Ils restent conscients mais sont « isolés » d’une manière qui n’est pas encore représentable, si bien qu’est atteint à peu près le même succès que par l’amnésie hystérique. Mais la différence est assez grande pour justifier notre opinion que le processus au moyen duquel la névrose de contrainte élimine une revendication pulsionnelle [197] ne peut être le même que dans l’hystérie. Des investigations ultérieures nous ont enseigné que dans la névrose de contrainte, sous l’influence de la rébellion du moi, est atteinte une régression des motions pulsionnelles jusqu’à une phase de libido antérieure, régression qui certes ne rend pas un refoulement superflu, mais agit manifestement dans le même sens que le refoulement. De plus, nous avons vu que le contre-investissement, dont il faut admettre aussi la présence dans l’hystérie, joue dans la névrose de contrainte un rôle particulièrement grand dans la protection du moi en tant que modification réactionnellea' du moi ; notre attention a été attirée sur un procédé, l’« isolation », dont nous ne pouvons pas encore indiquer la technique, procédé qui se crée une expression symptomatique directe, et sur la procédure du « rendre non advenu », qu’il faut nommer magique, dont la tendance défensive ne peut soulever aucun doute, mais qui n’a plus aucune similitude avec le processus du « refoulement ». Ces leçons de l’expérience sont une raison suffisante pour réinstaurer le vieux concept de défense, qui peut englober tous ces processus à même tendance – protection du moi contre les revendications pulsionnelles –, et pour subsumer sous lui le refoulement comme cas particulier. La significativité d’une telle dénomination est rehaussée si l’on considère la possibilité qu’un approfondissement de nos études pourrait dégager une affinité intime entre des formes particulières de la défense et des affections déterminées, par ex. entre refoulement et hystérie. Notre attente s’oriente, en outre, vers la possibilité d’une autre relation de dépendance significative. Il se peut fort bien que l’appareil animique exerce, avant la partition tranchée du moi et du ça, avant la mise en forme d’un sur-moi, d’autres méthodes de défense qu’après avoir accédé à ces stades d’organisation.

B. Complément a l’angoisse

L’affect d’angoisse montre quelques traits dont l’investigation promet des éclaircissements supplémentaires. L’angoisse a avec l’attente une relation non méconnaissable ; elle est angoisse devant quelque chose. Il s’y attache un caractère d’indétermination [198] et d’absence d’objet ; l’usage de la langue correct change même son nom lorsqu’elle a trouvé un objet et le remplace alors par peur. L’angoisse a de plus, en dehors de sa relation au danger, une autre relation, celle à la névrose que nous nous efforçons depuis longtemps d’éclaircir. La question apparaît alors de savoir pourquoi les réactions d’angoisse ne sont pas toutes névrotiques, pourquoi nous en reconnaissons tant comme normales ; enfin, la différence entre angoisse de réel et angoisse névrotique réclame une prise en compte approfondie.

Partons de cette dernière tâche. Le progrès que nous avons fait consistait à revenir de la réaction d’angoisse à la situation de danger. Si nous procédons à la même modification avec le problème de l’angoisse de réel, sa solution nous devient facile. Le danger de réel est un danger que nous connaissons, l’angoisse de réel est l’angoisse devant un tel danger connu. L’angoisse névrotique est angoisse devant un danger que nous ne connaissons pas. Le danger névrotique doit donc être recherché d’abord ; l’analyse nous a enseigné que c’est un danger de pulsion. En amenant à la conscience ce danger inconnu du moi, nous effaçons la différence entre angoisse de réel et angoisse névrotique, nous pouvons traiter la dernière comme la première.

Dans le danger de réel nous développons deux réactions, la réaction affective, l’éruption d’angoisse et l’action de protection. Il est à prévoir qu’il adviendra la même chose avec le danger de pulsion. Nous connaissons le cas de l’action conjointe, appropriée à une fin, des deux réactions, l’une donnant le signal pour l’instauration de l’autre, mais aussi le cas inapproprié à une fin, celui de la paralysie d’angoisse, où l’une se propage aux dépens de l’autre.

Il est des cas dans lesquels les caractères d’angoisse de réel et d’angoisse névrotique se montrent mélangés. Le danger est connu et réel mais l’angoisse devant lui est démesurément grande, plus grande qu’elle ne devrait l’être selon notre jugement. C’est dans ce plus que se trahit l’élément névrotique. Mais ces cas n’apportent [199] rien de principalement nouveau. L’analyse montre qu’au danger de réel connu est attaché un danger de pulsion non connu.

Nous allons plus avant si nous ne nous contentons pas non plus de ramener l’angoisse au danger. Quel est le noyau, la signification de la situation de danger ? Manifestement l’estimation de notre force comparée à la grandeur de celui-ci, l’aveu de notre désaide face à lui, désaide matériel dans le cas du danger de réel, désaide psychique dans le cas du danger de pulsion. Notre jugement est guidé en cela par des expériences effectivement faites ; qu’il commette une erreur dans son estimation est indifférent pour le succès. Appelons traumatique une telle situation vécue de désaide ; nous sommes alors bien fondés à séparer la situation traumatique de la situation de danger.

C’est un important progrès dans notre auto-préservation lorsqu’une telle situation traumatique de désaide n’est pas attendue sans rien faireb', mais prévue, pleinement attenduec'. La situation dans laquelle est contenue la condition d’une telle attente, il convient de l’appeler la situation de danger, en elle est donné le signal d’angoisse. Cela veut dire : je m’attends à voir se produire une situation de désaide, ou bien, la situation présente me remémore l’une des expériences vécues traumatiques faites antérieurement. C’est pourquoi j’anticipe ce trauma, je vais me conduire comme s’il était déjà là, pendant qu’il est encore temps de le détourner. L’angoisse est donc d’une part attente du trauma, d’autre part une répétition atténuée de celui-ci. Les deux caractères qui nous ont frappés dans l’angoisse ont donc une origine distincte. Sa relation à l’attente appartient à la situation de danger, son indétermination et son absence d’objet à la situation traumatique de désaide, qui est anticipée dans la situation de danger.

D’après le développement de la série : angoisse – danger – désaide (trauma) nous pouvons résumer : la situation de danger est la situation de désaide reconnue, remémorée, attendue. L’angoisse est la réaction originelle au désaide dans le trauma, qui sera alors reproduite [200] ultérieurement dans la situation de danger comme signal d’appel à l’aide. Le moi qui a vécu passivement le trauma en répète maintenant activement une reproduction affaiblie, dans l’espoir de pouvoir en diriger le cours en agissant par lui-même. Nous savons que l’enfant se comporte de la même manière face à toutes les impressions qui lui sont pénibles en les reproduisant dans le jeu ; par cette façon de passer de la passivité à l’activité il cherche à maîtriser psychiquement ses impressions de vie. Si tel doit être le sens d’un « abréagir » du trauma, on ne peut plus élever d’objections là contre. Mais ce qui est décisif c’est le premier déplacement de la réaction d’angoisse, qui passe de son origine dans la situation de désaide à l’attente de celle-ci, la situation de danger. Viennent ensuite les déplacements ultérieurs, du danger à la condition du danger, la perte d’objet et ses modifications déjà mentionnées.

« Gâter » le petit enfant a cette conséquence non souhaitée que le danger de la perte d’objet – l’objet comme protection contre toutes les situations de désaide – est, par rapport à tous les autres dangers, extrêmement accru. Cela favorise donc le maintien au niveau de l’enfance, qui a en propre le désaide moteur aussi bien que psychique.

Nous n’avons pas eu jusqu’à présent l’occasion de considérer l’angoisse de réel autrement que l’angoisse névrotique. Nous connaissons la différence ; le danger de réel menace à partir d’un objet externe, le danger névrotique à partir d’une revendication pulsionnelle. Dans la mesure où cette revendication pulsionnelle est quelque chose de réel, l’angoisse névrotique peut, elle aussi, être reconnue comme ayant un fondement réel. Nous avons compris que l’apparence d’une relation particulièrement intime entre angoisse et névrose se ramène au fait que le moi se défend, à l’aide de la réaction d’angoisse, aussi bien contre le danger de pulsion que contre le danger de réel externe, mais que cette orientation de l’activité de défense débouche dans la névrose par suite d’une imperfection de l’appareil animique. Nous avons aussi acquis la [201] conviction que la revendication pulsionnelle ne devient souvent un danger (interne) que parce que sa satisfaction entraînerait un danger externe, donc parce que ce danger interne représente* un danger externe.

D’autre part, il faut aussi que le danger (de réel) externe ait subi une intériorisation pour pouvoir devenir significatif pour le moi ; il faut qu’il soit reconnu dans sa relation à une situation vécue de désaide49. Une connaissance instinctive des dangers menaçant de l’extérieur semble ne pas avoir été accordée à l’être humain, ou seulement dans une mesure très modeste. Les petits enfants font sans cesse des choses qui les mettent en situation de danger pour la vie et ne peuvent pour cela justement se passer de l’objet protecteur. Dans la relation à la situation traumatique, face à laquelle on est en désaide, danger externe et interne, danger de réel et revendication de pulsion se rejoignent. Que le moi dans l’un des cas vive une douleur qui ne veut pas cesser, dans l’autre cas une stase de besoin qui ne peut trouver de satisfaction, la situation économique est dans les deux cas la même, et le désaide moteur trouve son expression dans le désaide psychique.

Les phobies énigmatiques de la prime enfance méritent à cet endroit d’être une nouvelle fois mentionnées. Certaines d’entre elles – solitude, obscurité, personnes étrangères – nous avons pu les comprendre comme des réactions au danger de la perte d’objet ; pour d’autres – petits animaux, orage, etc. – s’offre peut-être l’expédient d’y voir les restes atrophiés d’une préparation congénitale aux dangers de réel qui chez d’autres animaux est si nettement mise en forme. Pour l’être humain, seule est appropriée à une fin la part de cet héritage archaïque qui se rapporte à la perte d’objet. Lorsque de telles phobies d’enfant se fixent, deviennent plus fortes [202] et persistent jusqu’en des années tardives, l’analyse met en évidence que leur contenu s’est mis en liaison avec des revendications pulsionnelles, qu’il est devenu également la représentance de dangers internes.

C. Angoisse, douleur et deuil

On dispose de si peu de choses concernant la psychologie des processus de sentiment que les timides remarques qui suivent peuvent à bon droit revendiquer d’être jugées de la façon la plus indulgente. Le problème s’élève pour nous à l’endroit suivant. Nous avons été forcés de dire que l’angoisse vient en réaction au danger de la perte d’objet. Or nous connaissons déjà une telle réaction à la perte d’objet, c’est le deuil. Alors, quand en vient-on à l’une, quand à l’autre ? Dans le deuil, dont nous nous sommes déjà occupé antérieurement50, un trait restait complètement incompris, sa particulière dolorosité. Que la séparation d’avec l’objet soit douloureuse nous paraît cependant aller de soi. Le problème se complique donc encore davantage : quand la séparation d’avec l’objet donne-t-elle de l’angoisse, quand donne-t-elle du deuil et quand, peut-être, seulement de la douleur ?

Disons-le tout de suite, il n’existe aucune perspective d’apporter des réponses à ces questions. Nous nous contenterons sur ce point de trouver quelques délimitations et quelques indications.

Prenons de nouveau comme point de départ la seule situation que nous croyons comprendre, celle du nourrisson qui, au lieu de sa mère, aperçoit une personne étrangère. Il manifeste alors cette angoisse que nous avons interprétée en référence au danger de la perte d’objet. Mais elle est assurément plus compliquée et mérite une discussion plus approfondie. Sur l’angoisse du nourrisson il n’y a certes aucun doute, mais l’expression du visage et la réaction par [203] les pleurs permettent de faire l’hypothèse qu’en dehors de cela il ressent aussi de la douleur. Il semble que confluent chez lui telles choses qui seront ultérieurement départagées. Il ne peut pas encore différencier l’absence éprouvée temporairement et la perte durable ; dès l’instant où il a perdu sa mère de vue, il se comporte comme s’il ne devait jamais plus la revoir, et il lui faut des expériences consolatrices répétées pour enfin apprendre qu’à une telle disparition de la mère a coutume de succéder sa réapparition. La mère a fait mûrir cette connaissance, si importante pour lui, en jouant avec lui le jeu connu de recouvrir devant lui son visage et de le dévoiler de nouveau à sa plus grande joie. Il peut alors ressentir pour ainsi dire de la désirance qui n’est pas accompagnée de désespoir.

La situation dans laquelle il éprouve l’absence de la mère n’est pas pour lui, par suite de son contresens, une situation de danger mais une situation traumatique ou, plus exactement, elle est traumatique s’il éprouve à ce moment un besoin que la mère doit satisfaire ; elle se transforme en situation de danger si ce besoin n’est pas actuel. La première condition d’angoisse, que le moi introduit lui-même, est donc celle de la perte de perception qui est assimilée à celle de la perte d’objet. Une perte d’amour n’entre pas encore en ligne de compte. Plus tard, l’expérience enseigne que l’objet peut rester là, mais qu’il peut s’être fâché avec l’enfant, et alors la perte d’amour de la part de l’objet devient un danger et une condition d’angoisse, qui sont nouveaux et beaucoup plus constants.

La situation traumatique de l’absence éprouvée de la mère s’écarte sur un point décisif de la situation traumatique de la naissance. Il n’y avait pas là d’objet dont on pût éprouver l’absence. L’angoisse restait l’unique réaction qui se produisît. Depuis, des situations de satisfaction répétées ont créé l’objet qu’est la mère, qui connaît maintenant dans le cas du besoin un investissement intensif qu’il faut nommer « plein de désirance ». C’est à cette innovation que doit être rapportée la réaction de douleur. La douleur est donc la véritable réaction à la perte d’objet, l’angoisse celle au danger [204] que cette perte entraîne et, en un déplacement supplémentaire, au danger de la perte d’objet elle-même.

De la douleur aussi nous savons très peu de choses. L’unique contenu certain est donné par le fait que la douleur – tout d’abord et en règle générale – apparaît quand un stimulus attaquant à la périphérie fait brèche dans les dispositifs du pare-stimulus et agit dès lors comme un stimulus pulsionnel continu, contre lequel les actions musculaires d’habitude efficaces, qui soustraient au stimulus l’endroit stimulé, restent impuissantes. Si la douleur n’émane pas d’un endroit de la peau mais d’un organe interne, cela ne change rien à la situation ; un morceau de la périphérie interne a seulement pris la place de la périphérie externe. L’enfant a manifestement l’occasion de faire de telles expériences vécues de douleur, qui sont indépendantes de ses expériences vécues de besoin. Mais cette condition d’apparition de la douleur semble avoir très peu de similitude avec une perte d’objet, et même, le facteur, essentiel pour la douleur, de la stimulation périphérique a totalement disparu dans la situation de désirance de l’enfant. Et pourtant il ne peut pas être dénué de sens que la langue ait créé le concept de douleur interne, animique, et qu’elle assimile tout à fait les sensations de la perte d’objet à la douleur corporelle.

Dans la douleur corporelle apparaît un investissement élevé, qu’on doit nommer narcissique, de l’endroit du corps douloureux, investissement qui augmente sans cesse et agit pour ainsi dire sur le moi en le vidant. Il est connu que, pour des douleurs dans les organes internes, nous recevons des représentations spatiales et autres de telles parties du corps, qui d’habitude ne se trouvent pas du tout représentées dans l’activité de représentation consciente. Le fait remarquable que, en cas de déviation psychique par un intérêt d’une autre espèce, les douleurs corporelles les plus intenses ne se produisent pas (on n’a pas le droit de dire ici restent inconscientes), trouve lui aussi son explication dans le fait de la concentration de l’investissement sur la représentance* psychique de l’endroit du corps douloureux. Or c’est en ce point que semble [205] résider l’analogie qui a permis le transfert de la sensation de douleur sur le domaine animique. L’intense investissement en désirance de l’objet (perdu) dont on éprouve l’absence, investissement sans cesse croissant par suite de son caractère insatiable, crée les mêmes conditions économiques que l’investissement en douleur de l’endroit du corps blessé et rend possible de faire abstraction du conditionnement périphérique de la douleur du corps ! Le passage de la douleur du corps à la douleur de l’âme correspond au changement de l’investissement narcissique en investissement d’objet. La représentation d’objet hautement investie par le besoin joue le rôle de l’endroit du corps investi par l’accroissement de stimulus. La continuité du processus d’investissement et l’impossibilité de l’inhiber produisent le même état de désaide psychique. Si la sensation de déplaisir apparaissant alors revêt ce caractère spécifique de douleur, qu’on ne peut décrire plus précisément, au lieu de se manifester sous la forme réactionnelle de l’angoisse, on est porté à en rendre responsable un facteur auquel l’explication a eu d’ordinaire trop peu recours, le niveau élevé des rapports d’investissement et de liaison auquel s’effectuent ces processus conduisant à la sensation de déplaisir.

Nous connaissons encore une autre réaction de sentiment à la perte d’objet, le deuil. Mais son explication ne réserve plus de difficultés. Le deuil apparaît sous l’influence de l’examen de réalité qui réclame catégoriquement que l’on ait à se séparer de l’objet, parce qu’il n’existe plus. Le travail qu’il a alors à fournir est d’exécuter ce retrait hors de l’objet dans toutes les situations dans lesquelles l’objet faisait l’objet* d’un investissement élevé. Le caractère douloureux de cette séparation relève alors de notre précédente explication par l’investissement en désirance de l’objet – investissement élevé et sans accomplissement possible – pendant la reproduction des situations dans lesquelles la liaison à l’objet doit être dissoute.