Des types libidinaux*

Notre observation nous montre que les êtres humains réalisent individuellement l’image générale de l’humanité avec une variété presque illimitée. Si l’on cède au besoin justifié de différencier dans cette foule des types individuels, on choisira de prime abord selon quelles caractéristiques et quels points de vue on doit effectuer cette séparation. Certes, pour atteindre ce but, les attributs physiques ne sont pas moins utilisables que les attributs psychiques ; les différenciations les plus précieuses sont celles qui réunissent régulièrement à la fois des caractéristiques physiques et psychiques.

Il est douteux que nous puissions trouver dès maintenant des types qui répondent à ces conditions, mais nous arriverons sûrement à en trouver plus tard sur une base encore inconnue. Si nous limitons nos efforts à ériger des types simplement psychologiques, le domaine de la libido revendiquera en premier de servir de base de répartition. Nous pouvons exiger que cette répartition ne découle pas simplement de ce que nous savons ou supposons concernant la libido, mais qu’aussi nous puissions la retrouver facilement sur le plan expérimental et qu’elle contribue, de son côté, à clarifier la masse de nos observations et soutienne notre thèse. Il faut admettre, sans plus, que même dans le domaine psychique, point n’est besoin que ces types libidinaux soient les seuls possibles et qu’en partant d’autres qualités on peut peut-être établir toute une série d’autres types psychologiques. Mais il importe que ces types ne puissent pas coïncider avec des images pathologiques. Ils doivent au contraire comprendre toutes les variétés que notre appréciation, orientée de façon pratique, range dans la dimension du normal. Ils peuvent bien cependant, dans leurs formations extrêmes, se rapprocher du tableau clinique et aider à combler ainsi le soi-disant fossé entre le normal et le pathologique.

Nous pouvons différencier, alors, trois types libidinaux principaux, selon la place qu’occupe la libido dans les provinces de l’appareil psychique. Il n’est pas aisé de leur donner un nom ; conformément à notre théorie des profondeurs, je pourrais les caractériser comme type érotique, type narcissique et type obsessionnel.

Le type érotique se caractérise facilement. Les érotiques sont des personnes dont l’intérêt essentiel – la part relativement la plus grande de leur libido – est tourné vers la vie amoureuse. Aimer, mais spécialement être aimé, est pour eux le plus important. Ils sont dominés par l’angoisse de perdre l’amour et sont ainsi particulièrement dépendants des autres qui peuvent les frustrer de cet amour. Ce type se rencontre très fréquemment même dans sa forme pure. Il en existe des variations selon le mélange avec un autre type et la proportion simultanée d’agression. Du point de vue social comme du point de vue culturel, ce type représente les revendications pulsionnelles élémentaires du ça auquel se sont pliées les autres instances psychiques.

Le second type auquel j’ai donné le nom, étrange au premier abord, de type obsessionnel se distingue par la prépondérance du surmoi qui se sépare du moi dans les cas de tension élevée. Il est dominé par l’angoisse morale au lieu de l’être par celle de la perte d’amour ; il fait preuve d’une dépendance pour ainsi dire interne et non plus externe, manifeste une dose élevée de confiance en soi et devient, socialement, le support véritable et surtout conservateur de la culture.

Le troisième type, appelé narcissique à juste titre, se caractérise essentiellement par des facteurs négatifs. On n’y trouve pas de tension entre moi et surmoi – sur la base d’un tel type on serait à peine parvenu à ériger un surmoi – on n’y trouve pas non plus de prédominance des besoins érotiques, l’intérêt principal est orienté vers la conservation de soi-même, il est autonome et peu intimidable. Le moi dispose d’une grande quantité d’agression qui se manifeste aussi dans le fait d’être prêt pour l’action ; dans la vie amoureuse, aimer est préféré à être aimé. Ceux qui appartiennent à ce type s’imposent aux autres comme des « personnalités » ; ils sont particulièrement qualifiés pour servir de soutien aux autres, assumer le rôle de leaders, donner au développement culturel de nouvelles impulsions ou porter atteinte à ce qui est établi.

Ces types purs échapperont à peine au soupçon de découler de la théorie de la libido. Mais si l’on se tourne vers les types mixtes qui sont encore bien plus fréquents à observer que les types purs, on se sent sur le terrain sûr de l’expérience. Ces nouveaux types, le type érotico-obsessionnel, le type érotico-narcissique et le type narcissique-obsessionnel, semblent permettre, en fait, de bien localiser les structures psychiques individuelles telles que nous avons appris à les connaître en analyse. En poursuivant ces types mixtes on tombe sur des portraits de caractère depuis longtemps familiers. Dans le type érotico-obsessionnel, la prépondérance de la vie pulsionnelle semble limitée par l’influence du surmoi ; le fait d’être simultanément dépendant d’objets humains récents et de vestiges des parents, des éducateurs et des modèles atteint, dans ce type, son plus haut degré. Le type érotico-narcissique est peut-être celui auquel il faut attribuer la plus grande fréquence. Il réunit des contradictions qui peuvent réciproquement se réduire en lui ; si on le compare aux deux autres types érotiques, il peut nous apprendre que l’agression et l’activité vont de pair avec la prédominance du narcissisme. Enfin le type narcissique-obsessionnel produit la variation qui est culturellement la plus valable en ajoutant à l’indépendance extérieure et à l’observation des exigences morales la capacité d’agir énergiquement et en renforçant le moi contre le surmoi.

On pourrait penser que c’est une plaisanterie que de demander pourquoi nous ne mentionnons pas ici un autre type, théoriquement possible, le type érotico-obsessionnel-narcissique. Mais la réponse à cette plaisanterie est une réponse sérieuse : un tel type ne serait plus un type mais signifierait la forme absolue, l’harmonie idéale. On s’aperçoit que le phénomène du type naît précisément du fait que des trois utilisations principales de la libido dans l’économie psychique une ou deux ont été favorisées aux dépens des autres.

On peut aussi se demander quel est le rapport entre ces types libidinaux et la pathologie : certains sont-ils particulièrement disposés à accéder à la névrose et alors quels types conduisent à telle et telle forme de névrose. La réponse sera que l’exposé de ces types libidinaux ne jette pas de lumière nouvelle sur la genèse des névroses. L’expérience montre que tous ces types peuvent exister sans névrose. Les types purs, ceux où une seule instance psychique est incontestablement prépondérante semblent avoir la chance de se manifester comme des purs portraits tandis qu’on pourrait s’attendre à ce que les types mixtes offrent un terrain plus propice aux conditions de névrose. Je pense pourtant qu’on ne devrait pas décider de ces relations sans une vérification particulière et soigneuse.

Il paraît facile de deviner que les types érotiques, en cas de maladie, évoluent en hystérie et les types obsessionnels en névroses obsessionnelles mais tout cela reste soumis à l’incertitude que nous venons de souligner. Les types narcissiques que leur indépendance habituelle expose à la frustration du monde extérieur, contiennent une prédisposition particulière à la psychose, mais présentent aussi certaines conditions essentielles de la criminalité.

On sait que les conditions étiologiques des névroses ne sont pas encore connues de façon certaine. Ce qui provoque les psychoses, ce sont les frustrations et les conflits internes, conflits entre les trois grandes instances psychiques, conflits à l’intérieur de l’économie de la libido par suite de la constitution bisexuelle, et entre les composantes pulsionnelles érotiques et agressives. La psychologie des névroses s’efforce de retrouver ce qui rend pathogènes ces processus appartenant au cours normal de la vie psychique.


* G.W., XIV.