Sixième conférence. Éclaircissements, applications, orientations

Mesdames, Messieurs, me sera-t-il maintenant permis, délaissant les sujets arides dont je suis quelque peu excédé, d’en aborder d’autres fort peu théoriques, à la vérité, mais qui ne manqueront pas de vous intéresser, vous qui êtes favorables à la psycha­nalyse. Supposons, par exemple, que vous profitiez d’un moment de loisir pour vous plonger dans la lecture de quelque roman anglais ou américain où vous pensez trouver une description de l’homme moderne et des conditions de son existence. Au bout de quelques pages, vous constatez que l’auteur fait allusion à la psychanalyse ; un peu plus loin il en parle encore, même si le sujet ne s’y prête pas. Et ne croyez pas qu’il s’agisse là d’utiliser la psychologie abyssale afin de faire mieux comprendre les personnages du récit et leur comportement. Certes, c’est là une chose qui a été tentée dans certaines œuvres plus sérieuses ; mais ce qu’on trouve généralement, ce sont d’ironiques remarques, propres, selon l’auteur, à démontrer son érudition et sa supé­riorité intellectuelle. Parfois vous sentez que l’auteur n’est pas au courant de la question qu’il traite ainsi. Il peut arriver encore que vous alliez, pour vous distraire, dans quelque réunion amicale (le fait peut même se produire ailleurs qu’à Vienne). Au bout d’un instant, la conversation tombe sur la psychanalyse et les personnes de toutes catégories donnent alors leur avis, le plus souvent avec une assurance imperturbable. Le ton employé pour émettre ces opinions est, en général, méprisant, souvent injurieux, ou tout au moins ironique. Êtes-vous alors assez imprudent pour montrer que vous avez quelque notion de ce dont on parle que vous voilà attaqué de toutes parts, chacun exige des renseignements et des explications et vous vous convainquez bien vite que tous ces jugements sévères ont été portés a priori, sans que leurs auteurs se soient jamais informés. Peut-être est-il arrivé à l’un d’entre eux de tenir entre les mains une œuvre psychanalytique, mais, en ce cas, il n’a pu, ce jour-là, surmonter les résistances que provoqua ce premier contact avec un sujet jusqu’alors ignoré.

Peut-être vous attendez-vous à ce qu’une introduction à la psychanalyse vous fournisse des arguments capables de confondre nos adversaires, vous indique les lectures qu’il convient de leur conseiller ou même les exemples empruntés à la littéra­ture ou les cas observés qu’il sied de leur citer. Eh bien, abstenez-vous, je vous prie de tenter d’inutiles efforts ; il vaut mieux dissimuler vos propres connaissances et, si la chose n’est pas possible, vous borner à déclarer que, pour autant que vous en puissiez juger, la psychanalyse est une branche particulière de la science fort difficile à comprendre et à apprécier, qu’elle traite de matières très sérieuses et qu’il est inutile de badiner sur son compte. Ajoutez encore que d’autres amusettes parviendront bien mieux qu’elle à distraire la société. Naturellement, n’essayez pas non plus d’expliquer leurs rêves aux imprudente qui vous les raconteraient et gardez-vous aussi, en cherchant à gagner à la psychanalyse de nouveaux partisans, de citer des cas de guérison.

Mais, demanderez-vous, pourquoi donc les gens qui écrivent ces livres ou qui tiennent ces propos ont-ils une attitude si incorrecte ? Vous inclinerez alors à penser que ce fait tient non seulement aux gens, mais bien à la psychanalyse elle-même. Tel est également mon avis. Le préjugé qui se manifeste ainsi dans la littérature et dans le monde n’est qu’une conséquence tardive de l’ancien jugement que portèrent sur la psychanalyse alors naissante les pontifes de la science officielle. M’étant déjà plaint de ce fait dans un exposé historique, je ne veux plus y revenir, d’autant que ma première récrimination fut peut-être déjà superflue. Mes adversaires scientifiques ne m’ont épargné aucun outrage, ils ont blessé aussi bien la logique que les bienséances et le bon goût. Au Moyen Age, le malfaiteur ou simplement l’ennemi politique était mis au pilori et exposé aux injures de la populace ; telle fut aussi ma situation. Vous ne vous figurez sans doute pas tout ce dont est capable, à notre époque, la haine populaire, ni à quels excès peuvent se porter les hommes quand, faisant partie d’une foule, ils ne sentent plus peser sur eux de responsabilité personnelle. Au début de cette période de mon existence, je me trouvais assez isolé ; je m’aperçus bientôt qu’il était tout aussi vain d’engager une polémique que de récriminer ou d’en appeler au jugement de meilleurs esprits. En effet, à quel tribunal aurais-je eu recours ? J’empruntai alors une autre voie : j’en vins à considérer le comportement de la foule comme l’une des manifestations de cette même résistance que j’avais à vaincre chez mes divers patients, et ce fut là ma première utilisation de la psychanalyse. Dès lors, je m’abstins de toute polémique et persuadai mes partisans, dont le nombre augmen­tait peu à peu, d’adopter la même attitude. Le procédé ne tarda pas à porter ses fruits. L’anathème prononcé contre la psychanalyse a été levé depuis, mais comme toute foi ancienne survit à l’état de superstition, comme toute théorie abandonnée par la science demeure sous la forme de croyance populaire, le mépris dont la psychanalyse fut autrefois l’objet dans les milieux scientifiques persiste encore chez les profanes, hommes de lettres ou causeurs mondains. Ne vous en étonnez point.

Bien que la psychanalyse soit actuellement considérée comme une science, bien qu’elle ait conquis sa place à l’université, les combats engagés autour d’elle ne sont pas encore terminés, mais c’est avec moins d’âpreté qu’ils se poursuivent. Et, fait nouveau, il s’est constitué dans le monde scientifique une sorte de milieu tampon entre l’analyse et ses adversaires. D’aucuns, en effet, admettent certaines données de l’analyse tout en y apportant de divertissantes restrictions ; ils en rejettent d’autres et le clament à tout vent. On a peine à deviner ce qui a pu dicter leur choix, mais c’est là vraisemblablement affaire de sympathie personnelle. L’un est choqué par la sexualité, l’autre par l’inconscient ; mais c’est le fait du symbolisme qui semble susciter une répugnance toute particulière. Ces éclectiques se refusent à admettre que, tout inache­vée qu’elle puisse encore être, la psychanalyse forme un tout dont il est impossible de soustraire quelque élément. Jamais je n’ai eu l’impression que le choix ou le rejet se fondât, chez ces partisans partiels, sur un examen sérieux. Ils consacrent leur temps et leur intérêt à d’autres branches de l’activité, celles où ils ont réussi avec éclat, et c’est là ce qui explique leur attitude. Mais alors pourquoi prendre parti avec tant d’assurance ? Ne devraient-ils pas plutôt réserver leur jugement ? Je parvins un jour à convertir rapidement une de ces grandes personnalités. Il s’agissait d’un critique universellement connu qui étudiait avec la compréhension la plus parfaite tous les courants spirituels de son époque et témoignait d’une vision prophétique. Âgé de près de 80 ans quand je fis sa connaissance, il était encore, un étincelant causeur. Vous devinerez sans peine le nom de cet homme célèbre. Sans y être incité par moi, il vint un jour à parler de psychanalyse. Très modestement il me dit : « Je ne suis qu’un litté­rateur. Vous, vous êtes un naturaliste, un inventeur. Cependant, il faut que je vous dise une chose, jamais je n’ai désiré sexuellement ma mère. – Mais répondis-je, vous avez pu n’en rien savoir ; pour les adultes ce sont là des phénomènes inconscients. – Ah, c’est donc ainsi que vous entendez la chose », dit-il avec soulagement et il me serra la main. Nous bavardâmes encore avec la plus grande cordialité pendant plusieurs heures. J’appris par la suite que, durant les dernières années de sa vie, il s’était exprimé favorablement sur le compte de la psychanalyse et qu’il employait volontiers le terme, pour lui nouveau, de « refoulement ».

Un dicton assure que « nous avons beaucoup à apprendre de nos ennemis ». Je déclare que tel ne fut pas mon cas. Peut-être devrais-je examiner ici toutes les objec­tions, tous les reproches qui furent adressés à la psychanalyse et qui pourraient sans doute vous servir d’enseignement. Je devrais également vous signaler toutes les injus­tices, toutes les erreurs de logique commises ; mais « on second thoughts », je me dis que, loin d’être intéressant, cet examen deviendrait pénible, fastidieux et serait contraire à l’attitude que j’ai jusqu’ici adoptée. Veuillez donc m’excuser si je m’abs­tiens et si je vous épargne ainsi les opinions de nos pseudo-savants adversaires. Presque toujours, il s’agit de personnes que rien n’autorise à émettre leur avis, sinon toutefois leur parfaite inexpérience, qui est, sans doute, aux yeux de bien des gens, une garantie d’impartialité. Mais je sais bien que je n’en serai pas quitte à si bon compte ; « votre observation, me direz-vous, ne s’applique pas à tous vos adversaires, dont quelques-uns ont acquis une certaine expérience analytique et s’y sont peut-être eux-mêmes soumis. Plusieurs d’entre eux ont pu être, un temps, vos collaborateurs. Ayant ensuite adopté d’autres conceptions, d’autres théories, ces dissidents ont plus tard fondé des écoles psychanalytiques indépendantes. Expliquez-nous donc le motif, la signification de ces dissidences si nombreuses au cours de l’histoire de la psy­chanalyse. »

Eh bien, c’est ce que je m’en vais tenter de faire, mais brièvement, car cette expli­cation est moins instructive que vous ne l’imaginez. Je sais que vous pensez surtout à la psychologie individuelle d’Adler. Celle-ci, en Amérique par exemple, est mise sur le même plan, citée en même temps que la psychanalyse. En réalité, les deux théories ont très peu de points communs, mais celle d’Adler, par suite de certaines circons­tances historiques, mène aux dépens de l’autre une sorte d’existence parasitaire ; les conditions que nous avons admises pour ce genre d’adversaires ne paraissent s’appli­quer que fort peu au fondateur de ce groupe. Le nom même donné à cette théorie est impropre et semble n’avoir été adopté que par la difficulté d’en trouver quelque autre. Pour nous, ce terme de psychologie individuelle ne peut être considéré que comme le contraire de celui de psychologie collective. Ce que nous étudions nous-mêmes, c’est presque toujours et partout la psychologie de l’individu humain. Je n’ai nullement l’intention de faire ici une critique objective de la psychologie individuelle d’Adler, critique qui ne trouverait pas place dans le plan de cette introduction. En outre, je n’ai rien à modifier aux idées que j’ai antérieurement émises à ce sujet. Toutefois, j’illus­trerai l’impression qu’elle donne par une anecdote datant des années qui précédèrent l’apparition de l’analyse.

À proximité du bourg morave où je suis né et que j’ai quitté à l’âge de trois ans se trouve une modeste ville d’eaux, située au milieu d’une jolie campagne verdoyante. Durant mes années de lycée, j’y passais souvent mes vacances. La maladie d’un proche parent m’offrit, quelque vingt ans plus tard, l’occasion de revoir cet endroit. Au cours d’un entretien que j’eus avec le médecin qui avait soigné mon parent, je m’informai des rapports que ce praticien entretenait avec les paysans de la région, des Slovaques je crois, qui, en hiver, constituaient sa seule clientèle. Il me décrivit alors la façon dont il exerçait son activité professionnelle. Les malades venus à la consul­tation se placent à la queue leu leu dans son bureau. Ils passent l’un après l’autre et chacun décrit son mal : douleurs dans les reins, crampes d’estomac, fatigue dans les jambes, etc. Le médecin l’ausculte, s’oriente, formule un diagnostic, toujours le même et qui se traduit à peu près par le mot « ensorcelé ». Mais, dis-je surpris, les paysans ne s’étonnent-ils pas que vous leur trouviez à tous la même maladie ? Oh non, répondit-il, ils sont enchantés, car ils l’espéraient bien et chacun d’eux, en quittant la file, fait comprendre aux autres, par mimique et par gestes, que ce médecin « est bien un type qui s’y connaît ». À cette époque j’étais très loin de soupçonner que je me trouverais un jour à même d’observer, dans d’autres conditions, une situation analogue.

Qu’il s’agisse d’un homosexuel, d’un nécrophile, d’un hystérique anxieux, d’un névrosé obsessionnel très renfermé ou d’un dément agité, l’adepte de la psychologie individuelle d’Adler expliquera la maladie en disant que le sujet tenait à se faire valoir, à surcompenser son infériorité, à planer, à s’élever du niveau féminin au niveau masculin. Alors que, jeunes étudiants, nous travaillions à la clinique, nous entendions des explications analogues lors de la présentation des cas d’hystérie, tant il est vrai que les vieux aphorismes ne périssent jamais ! Les hystériques, nous disait-on alors, fabriquent leurs symptômes pour se rendre intéressants et attirer l’attention. Toutefois, dès cette époque, une psychologie aussi rudimentaire ne nous semblait pas suffire à expliquer l’énigme de l’hystérie. Pourquoi, nous demandions-nous par exemple, les malades se servent-ils de ce moyen et non d’un autre pour atteindre leur but ? Il y a naturellement dans cette doctrine des psychologues individualistes quel­ques données exactes, une parcelle de vérité dans l’ensemble. L’instinct de conser­vation tente de tirer parti de toute situation, le mi cherche aussi à profiter de l’état morbide. C’est ce qu’on appelle en psychanalyse « le profit secondaire de la maladie ». Mais que deviennent, dans la théorie d’Adler, le masochisme, le besoin inconscient de punition, le tort que se fait à lui-même le névrosé, tous faite qui poussent à admettre l’existence de pulsions instinctuelles allant à l’encontre de l’instinct de conservation ? En y songeant on se prend à douter du bien-fondé de la vérité banale sur laquelle se base tout l’enseignement de la psychologie individuelle. Néanmoins, une pareille doctrine doit naturellement satisfaire la plupart des gens, car elle évite les complications, exclut toute idée nouvelle et difficile à saisir, ignore l’inconscient, supprime d’un seul coup le problème de la sexualité si pénible à tous, et se borne à rechercher quel détour il convient d’emprunter pour que la vie soit rendue plus facile. Car les hommes sont eux-mêmes pour la plupart nonchalants, n’exigent pour expliquer les choses qu’un seul motif, ne tiennent pas à ce que la science ait une grande portée. Ils recherchent les explications simples et aiment que les problèmes soient résolus. En constatant combien la psychologie individuelle répond à ces aspirations, l’on ne peut s’empêcher de se remémorer cette phrase de « Wallenstein » :

« Si cette pensée n’était pas aussi diablement judicieuse, on serait tenté de la qualifier de tout à fait stupide » 8.

Les critiques autorisés, si implacables envers la psychanalyse, ont en général fait patte de velours à la psychologie individuelle. Toutefois, en Amérique, un des psy­chiatres les plus réputés a, sous le titre de « Enough », publié un article contre Adler. Il y exprimait en termes fort énergiques son dégoût devant l’automatisme de répétition de la psychologie individuelle. Si d’autres se sont comportés de façon bien plus aimable, cela est sans doute dû, en grande partie, à leur aversion pour la psychanalyse.

Je n’ai pas besoin d’en dire long sur d’autres doctrines dissidentes. Cette dissi­dence elle-même ne prouve ni en faveur ni en défaveur de la psychanalyse. Pensez aux puissants facteurs affectifs qui rendent malaisé à bien des gens d’adopter une doctrine et de s’y soumettre. Pensez aussi à la difficulté plus grande encore que traduit justement cet aphorisme : quot capita tot sensus. Quand les divergences d’opinion en vinrent à dépasser une certaine mesure, le mieux fut de se séparer et de suivre chacun sa voie, d’autant que ces désaccords théoriques entraînaient une modification du traitement pratique. Supposez, par exemple, qu’un analyste nie l’influence des événe­ments passes et qu’il attribue les névroses exclusivement aux facteurs actuels et à l’attente des faits à venir. Cet analyste négligera l’analyse de l’enfance, se servira d’une technique différente et se verra forcé de substituer aux événements de l’enfance son influence, son enseignement ; en agissant de façon plus directe, il devra alors nettement indiquer aux patients le but qu’il leur faut viser dans la vie. Peut-être est-ce là une école de la sagesse, mais non plus une psychanalyse. Tel autre pensera que le germe de toutes les maladies névrotiques à venir se trouve dans l’angoisse qu’a causée la naissance et il lui semblera dès lors naturel de limiter l’analyse aux seuls effets de cette cause unique et de promettre que la guérison surviendra au bout de 3 à 4 mois de traitement. Notez bien que les hypothèses sur lesquelles s’appuient les deux doctrines précitées sont diamétralement opposées. Ce qui caractérise presque toujours ces mouvements de défection. c’est que chacun d’eux a fait sienne l’une des données de la psychanalyse et que, fort de cette prise de possession, il prétend ainsi à l’indé­pendance, qu’il s’agisse de l’instinct de puissance, du conflit moral, de la mère, de la génitalité, etc. Peut-être m’objecterez-vous que ces scissions sont dès maintenant plus fréquentes dans l’histoire de la psychanalyse que dans d’autres mouvements d’idées. J’ignore s’il en est réellement ainsi, mais en ce cas il convient d’en rendre respon­sables les rapports intimes qui relient, dans la psychanalyse, les vues théoriques au traitement thérapeutique. S’il ne s’agissait que de divergences d’opinions, elles seraient bien mieux supportées. On aime à nous reprocher, à nous autres psycha­nalystes, notre intolérance. Mais cet antipathique défaut, comment donc l’avons-nous manifesté ? Simplement en nous séparant de ceux qui ne pensaient pas comme nous et qui ne furent d’ailleurs l’objet d’aucune autre représailles. Au contraire, la chose tourna à leur avantage, leur fut profitable. En s’éloignant de nous, les dissidents se débar­rassent en général d’un des fardeaux sous lesquels nous ployons : ils renoncent, par exemple, à l’odieuse sexualité infantile ou bien au ridicule symbolisme. Dès lors ils ont gardé l’assiette au beurre, le monde les tient pour à peu près honnêtes, tandis que nous, les stationnaires, nous passons pour des charlatans. D’ailleurs, à une seule et remarquable exception près, tous les dissidents se sont d’eux-mêmes détachés de nous.

Qu’exigerez-vous encore de nous au nom de la tolérance ? Faut-il donc que nous disions à celui qui émet une opinion à nos yeux radicalement fausse : « Grand merci d’avoir soulevé ce lièvre. Vous nous préservez du péril de la suffisance et nous donnez l’occasion de prouver aux Américains que nous sommes aussi « broad­minded » qu’ils le peuvent souhaiter. Nous ne croyons pas un mot de ce que vous dites, mais peu importe ! Sans doute avez-vous raison comme nous-mêmes. Peut-on d’ailleurs savoir qui a raison ? Permettez donc que, malgré notre désaccord, nous soutenions votre opinion dans la littérature. Nous espérons qu’en revanche vous vous ferez les champions de notre doctrine, celle que vous rejetez. à telle sera sans doute dans l’avenir, quand on utilisera à tort et à travers la théorie relativiste d’Einstein, l’attitude scientifique ordinaire. Mais, pour le moment, nous n’en sommes pas encore là. Nous nous bornons, suivant la vieille méthode, à défendre nos propres convic­tions, nous exposant ainsi, comme tout un chacun, à tomber dans l’erreur. Nous rejetons ce qui nous semble choquant et usons grandement du droit de modifier nos propres opinions dès que nous croyons avoir trouve mieux.

La psychanalyse nous permit de comprendre le pourquoi de l’hostilité que nous témoigna le monde à cause de notre activité psychanalytique et ce fut là un de ses premiers, avantages. D’autres utilisations de nature objective peuvent avoir un intérêt plus général. Notre première intention fut d’étudier les troubles du psychisme humain, parce qu’une expérience remarquable avait montré que les comprendre c’était presque les guérir, que la compréhension menait à la guérison. Longtemps nous ne poursuivî­mes que ce seul but, mais, par la suite, nous reconnûmes les rapports étroits, voire l’identité intérieure, qui existent entre les processus morbides et ceux qu’on dit être normaux. C’est alors que la psychanalyse devint une psychologie abyssale. Or, comme rien de ce que l’homme fait ou crée ne peut être compris sans l’aide de la psychologie, l’emploi de la psychanalyse s’imposa bientôt dans nombre de sciences, surtout dans celles de l’esprit, et suscita de nouveaux travaux, de nouvelles recher­ches. Malheureusement, certaines difficultés, inhérentes à l’état même des choses et qui subsistent encore à l’heure actuelle, surgirent. L’emploi de l’analyse dans des domaines autres que celui de la thérapeutique présuppose des connaissances techni­ques que l’analyste ne possède pas, tandis que les divers techniciens ignorent, volontairement parfois, la psychanalyse. Il en est résulté que certains analystes, plus ou. moins instruits de la science qu’ils voulaient explorer, se sont attaqués, en dilettantes et souvent avec trop de hâte, qui à l’histoire de la civilisation, qui à l’ethno­logie, à l’histoire des religions, etc. Les auteurs spécialisés dans ces diverses recherches traitèrent généralement ces nouveaux venus en intrus et rejetèrent leurs méthodes et leurs résultats, quand ces méthodes et ces résultats avaient réussi à attirer leur attention. Mais la situation est maintenant plus favorable dans tous les domaines et le nombre va croissant de ceux qui étudient la psychanalyse afin de s’en servir dans la science à laquelle ils se consacrent, semblables à des colonisateurs qui viendraient relayer les pionniers. Une riche moisson d’idées neuves nous est ainsi promise. De plus les données de la psychanalyse se trouvent toujours confirmées par ses utilisa­tions. D’ailleurs, plus un travail scientifique a d’applications pratiques et plus il est âprement combattu, c’est là une règle générale.

J’éprouve la grande tentation de vous montrer quels sont les multiples emplois de l’analyse dans les sciences de l’esprit, ce qui ne manquerait pas d’intéresser tous ceux qui aiment à cultiver leur intelligence. De plus quel délassement mérité ce serait que d’échapper, pendant un moment, aux anomalies et aux maladies ! Mais il faut y renoncer, car un pareil exposé, lui aussi, nous entraînerait trop loin et, à franchement parler, je ne me sentirais pas à la hauteur de ma tâche. J’ai moi-même, il est vrai, fait les premiers pas dans quelques-uns de ces domaines, mais aujourd’hui je ne saurais plus embrasser du regard l’étendue de ceux-ci et il me faudrait compléter mes études, surmonter bien des difficultés pour me mettre au courant de tout ce qui a été fait depuis l’époque de mes débuts. Ceux d’entre vous que mon abstention déçoit n’ont qu’à s’en dédommager en lisant notre revue Imago, consacrée aux applications extra-médicales de l’analyse.

Un seul thème cependant me retiendra un instant, non pas qu’il me soit très familier, ni que j’y aie moi-même beaucoup travaillé ; bien au contraire, à peine m’en suis-je préoccupé jusqu’ici, mais de tous les sujets étudiés par la psychanalyse, c’est celui qui nous semble avoir la plus grande importance, vu les magnifiques perspec­tives qu’il offre pour l’avenir. Je veux parler de l’application de la psychanalyse à la pédagogie, à l’éducation de la génération à venir. Je suis heureux tout au moins de vous dire que ma fille Anna Freud s’est vouée à cette tâche ; voilà qui rachète ma propre abstention. Il est facile de voir comment nous avons pu parvenir à comprendre l’importance pédagogique de l’analyse. Chaque fois qu’en traitant un névrosé adulte nous parvenions à pressentir la cause de ses symptômes, nous nous trouvions infailli­blement ramenés à l’époque de sa prime enfance. La connaissance de l’étiolo­gie ultérieure ne suffisait ni à comprendre le mal, ni à le guérir. C’est ainsi qu’obligés de prendre connaissance des particularités psychiques de l’enfance, nous apprîmes une foule de choses que rien, hormis l’analyse, n’eût pu nous révéler. Nous fûmes aussi en mesure de rectifier nombre d’opinions courantes. Nous reconnûmes que les premières années de la vie (jusqu’à la cinquième environ) sont, pour plusieurs raisons, d’une importance capitale. C’est alors qu’a lieu la floraison précoce de la sexualité, floraison qui décide de la vie sexuelle de l’adulte. Ensuite, les impressions reçues à cette épo­que agissent à la manière de traumatismes sur un moi encore faible et inachevé. Ce moi n’arrive à se défendre contre les assauts affectifs que par le refoulement, et ainsi se créent, dès l’enfance, toutes les prédispositions à d’ultérieurs troubles fonctionnels, à de futures maladies. Nous avons reconnu que l’enfance est une période de la vie difficile à traverser parce que l’enfant y doit en peu de temps s’assimiler toute une civilisation qui a été élaborée en des milliers d’années. Il doit apprendre ou commen­cer d’apprendre à dominer ses instincts et à s’adapter au milieu social. L’enfant ne parvient pas de lui-même à se modifier ainsi ; il faut que l’éducation pour une grande part l’y contraigne. Rien d’étonnant à ce que souvent cette tâche ne soit qu’incomplè­tement réalisée. Chez bien des enfants, et à coup sur chez tous les futurs malades, s’observent, dès l’enfance, avant l’époque de la puberté, certains troubles névrotiques qui donnent bien du fil à retordre aux parents et aux médecins.

Soit dans les cas de symptôme névrotique caractérisé, soit dans ceux d’un mauvais développement du caractère, nous n’avons pas hésité à appliquer aux enfants le traitement analytique. Les adversaires de l’analyse n’ont pas manqué de dénoncer le soi-disant péril que celle-ci faisait courir aux enfants, mais cette crainte s’est avérée mal fondée. Grâce à ces analyses, nous avons pu parvenir à confirmer par l’étude de l’objet vivant ce qui nous avait déjà été suggéré, pour ainsi dire, chez l’adulte, par des documents historiques. En outre, les résultats obtenus furent très favorables aux enfants. On put constater que l’enfant se prête très bien au traitement analytique ; le succès est total et durable. Il convient, cela va sans dire, d’employer une technique notablement modifiée, car l’enfant est bien différent de l’adulte au point de vue psychologique : il ne possède pas encore de surmoi, avec lui, la méthode des associa­tions libres ne peut fournir de grands résultats, le transfert n’a pas le même rôle puisque les parents réels existent encore. Les résistances intérieures contre lesquelles nous luttons chez les adultes sont, chez les enfants, remplacées par des difficultés extérieures. Quand les parents se trouvent être la cause de cette résistance, l’objectif de l’analyse, sinon l’analyse elle-même, est menacé ; c’est pourquoi il convient, quand on analyse l’enfant, d’agir analytiquement, en même temps, sur les parents. D’autre part, les divergences inévitables entre l’analyse des grandes personnes et celle des enfants sont atténuées du fait que, nombre de nos patients ayant conservé des côtés infantiles du caractère, l’analyste, contraint de s’adapter à son sujet, ne peut faire autrement que de se servir pour eux de certaines des techniques de l’analyse des enfants. Tout naturellement, cette sorte d’analyse est devenue, et restera sans doute, l’apanage des analystes femmes.

Nous avons compris que la plupart de nos enfants traversent, au cours de leur développement, une phase névrotique en vue de laquelle il devient donc nécessaire de prendre des mesures d’hygiène. On aurait grand profit sans doute à secourir l’enfant en pratiquant une analyse, même quand il ne présente aucun symptôme. Ce serait là une mesure préventive analogue à celle qu’on pratique aujourd’hui quand, sans atten­dre que la maladie se soit déclarée, on vaccine les enfants contre la diphtérie.

Discuter cette question n’offre plus guère aujourd’hui qu’un intérêt académique ; toutefois je puis bien me permettre de vous en parier. La majeure partie de nos contemporains considérerait ce projet comme un sacrilège inouï et, vu l’attitude de la plupart des parents devant l’analyse, il faut, pour le moment, renoncer à tout espoir de réaliser notre idée. D’ailleurs, cette prophylaxie du nervosisme, qui donnerait proba­blement de fort heureux résultats, présuppose une organisation sociale bien différente de celle qui existe. C’est sous un autre angle qu’il convient actuellement d’envisager l’emploi, dans la pédagogie, de l’analyse. Tout d’abord, considérons que le but princi­pal de toute éducation est d’apprendre à l’enfant à maîtriser ses instincts : impossible en effet de lui laisser une liberté totale, de l’autoriser à obéir sans contrainte à toutes ses impulsions. Cela pourrait, certes, fournir aux psychologues de l’enfance une expérience très instructive, mais la vie des parents deviendrait impossible et le tort soit immédiat, soit à venir, causé aux enfants serait considérable. L’éducation doit donc inhiber, interdire, réprimer et c’est à quoi elle s’est de tout temps amplement appliquée. Mais l’analyse nous a montré que cette répression des instincts était justement la cause des névroses. Nous avons étudié dans tous ses détails, vous vous en souvenez certainement, le mécanisme de ce processus. L’éducation doit donc trouver sa voie entre le Scylla du laisser faire et le Charybde de l’interdiction. Si ce problème n’est pas insoluble, il convient de chercher « l’optimum » de cette éduca­tion, c’est-à-dire la manière dont elle sera le plus profitable et le moins dangereuse. Il s’agira de décider de ce qu’il faut interdire, et ensuite à quel moment et par quel moyen doit intervenir cette interdiction. En outre, ne l’oublions pas, les divers sujets sur lesquels nous devons agir ont des prédispositions constitutionnelles différentes et le comportement de l’éducateur ne doit pas être le même envers tous les enfants. L’observation montre que, jusqu’à ce jour, l’éducation a rempli sa mission d’une manière très défectueuse, qu’elle a grandement nui aux enfants. Si son « optimum » peut être découvert, si elle parvient à idéalement réaliser son œuvre, alors seulement elle pourra espérer parvenir à annuler l’effet d’un des facteurs de la maladie : l’action des traumatismes accidentels de l’enfance. En ce qui concerne l’autre facteur : les exigences d’une indocile constitution pulsionnelle, jamais, au grand jamais, l’éduca­tion n’arrivera à le supprimer. Connaître les particularités constitutionnelles de l’enfant, savoir deviner, grâce à de petits indices, ce qui se passe dans son âme encore inachevée, lui témoigner sans excès l’amour qui lui est dû tout en conservant l’autorité nécessaire, telle est la tâche malaisée qui s’impose à l’éducateur, et en l’envisageant on se dit que seule l’étude approfondie de la psychanalyse est capable de constituer une préparation suffisante à l’exercice d’une pareille profession. Le mieux est que l’éduca­teur ait lui-même subi une analyse, car, sans expérience personnelle, il n’est pas possible de s’assimiler l’analyse. Plus encore que l’analyse des enfants, celle des maîtres, des éducateurs, semble devoir être une mesure prophylactique efficace et sa réalisation présente aussi moins de difficulté.

Disons encore, en passant, comment l’éducation des enfants peut, d’autre manière encore, tirer avantage de l’analyse, avantage qui ne cessera de grandir. Les parents qui se sont soumis à un traitement analytique, qui en ont éprouvé les bienfaisants effets, ont pu prendre conscience des méfaits de leur propre éducation. Ils feront dès lors preuve de plus de compréhension vis-à-vis de leurs enfants et leur épargneront bien des épreuves dont eux-mêmes ont souffert.

Parallèlement aux efforts tentés par les analystes dans le domaine pédagogique, d’autres travaux ne poursuivent sur la genèse et la prophylaxie de la délinquance et de la criminalité, Ici encore, je me contenterai d’entrebâiller la porte pour vous permettre d’apercevoir les appartements auxquels elle donne accès, mais sans vous y laisser pénétrer. Je sais que si vous continuez à vous intéresser à la psychanalyse, vous pour­rez, touchant ces sujets, apprendre beaucoup de choses neuves et précieuses. N’aban­donnons cependant pas le chapitre de l’éducation sans avoir mentionné un point de vue particulier. On a prétendu, et certainement à juste titre, que toute éducation était partiale, qu’elle tendait à adapter l’enfant à l’ordre social établi, sans se préoccuper de savoir quelle valeur, quel avenir pouvait avoir ce dernier. Si l’on est convaincu des défauts de nos organisations sociales actuelles, l’on ne peut se résoudre à conformer une éducation faite suivant les données psychanalytiques aux institutions précitées Il convient de poursuivre, dam cette éducation, un but différent, plus élevé, en dehors des conventions sociales prévalentes. Eh bien, je pense que cet argument ne se défend pas et que ce rôle-là n’est pas du ressort de la psychanalyse. Le médecin appelé au chevet d’un malade atteint de pneumonie ne se préoccupe pas de savoir si son client est un brave homme, un suicidé eu un malfaiteur, s’il mérite de conserver la vie ni s’il faut le lui souhaiter. L’éducation, en poursuivant le but nouveau qu’on voudrait ainsi lui assigner, resterait tout aussi partiale qu’elle est présentement et il n’appartient pas à l’analyse de prendre parti. Je passe sous silence le fait qu’on récuserait l’influence de la psychanalyse sur l’éducation si elle tendait à des fins contraires à l’ordre social établi. L’éducation psychanalytique assumerait une responsabilité qui ne lui incombe pas en tendant à faire de ceux qui la reçoivent des révolutionnaires. Sa tâche consiste à rendre les enfants aussi sains et capables de travailler que possible. Et d’ailleurs le nombre de facteurs révolutionnaires que renferme la psychanalyse est assez grand déjà pour qu’on puisse être certain que l’enfant formé par elle ne se rangera pas, plus tard, du côté de la réaction eu de l’oppression. J’ajouterai encore qu’il est regrettable à tous points de vue que des enfants soient révolutionnaires.

Mesdames, Messieurs, il me reste encore quelques mots à vous dire touchant la psychanalyse en tant que traitement.. Il y a quinze ans, je vous en ai donné la théorie dont je ne modifierai pas l’exposé. Parlons des expériences faites depuis. Vous savez que la psychanalyse, d’abord considérée comme un simple mode de traitement, a de beaucoup dépassé son but initial tout en continuant à demeurer sur le terrain qui l’a vue naître, et que son développement, son extension dépendent encore du traitement pratique des malades. Les multiples observations dont nous tirent nos théories ne se peuvent obtenir autrement. Les échecs thérapeutiques que nous subissons parfois nous incitent sans cesse à pratiquer de nouvelles recherches et les exigences de la vie réelle empêchent que nous ne tombions dans la spéculation pure, danger qui nous guette à chaque tournant. Nous avons dit, il y a longtemps déjà, comment et par quels moyens la psychanalyse venait en aide aux malades. Examinons maintenant le résultat qu’elle obtient.

Vous savez peut-être que je n’ai jamais été un thérapeute enthousiaste ; donc ne ne transformerai pas cette conférence en panégyrique. Je préfère diminuer mes résultats plutôt que les amplifier. À l’époque où j’étais encore le seul analyste existant, certai­nes personnes soi-disant bien disposées envers mon œuvre avaient coutume de me dire : « Tout cela est très bien, très intelligent, mais montrez-moi donc un cas de guérison par la psychanalyse. » C’est là une de ces nombreuses formules qui, au cours des temps, ont servi, l’une après l’autre, à repousser toute nouveauté gênante, et aujourd’hui elle semble aussi vieille que bien d’autres. Les lettres qui témoignent de la gratitude de malades guéris remplissent aussi le portefeuille du psychanalyste. Mais l’analogie ne s’arrête pas là : la psychanalyse est véritablement un traitement comme tant d’autres. Elle a ses victoires et ses défaites, ses difficultés, ses limites, ses indications. À un moment donné, le bruit courut que le traitement psychanalytique me pouvait être pris au sérieux, car les psychanalystes ne se risquaient pas à donner la statistique de leurs succès. Depuis, le docteur Max Eitingon, fondateur de l’Institut psychanalytique de Berlin, a publié les résultats obtenus par lui pendant 10 années de pratique. Il n’y a lieu ni de se glorifier ni de rougir du chiffre des guérisons. Toutefois ces statistiques n’ont pas grande valeur ; le matériel de travail est si hétérogène que, pour pouvoir tirer des chiffres un enseignement quelconque, il faudrait nous donner un nombre considérable de résultats. Il vaut mieux s’en tenir à sa propre expérience. Je pense d’ailleurs que nos résultats ne peuvent se comparer à ceux de Lourdes. Les gens qui croient aux miracles de la Sainte Vierge sont bien plus nombreux que ceux qui croient en l’existence de l’inconscient. Mais si nous n’envisageons que la con­currence terrestre, nous aurons à mettre le traitement psychanalytique en parallèle avec les autres méthodes de psychothérapie. À peine est-il besoin aujourd’hui de mentionner le traitement physico-organique appliqué aux états névrotiques. L’analy­se, en tant que procédé thérapeutique, n’est pas en opposition avec les autres métho­des de psychothérapie, elle ne les déprécie ni ne les exclut. Théoriquement, rien n’empêche tel médecin qui se dit psychothérapeute d’employer l’analyse à côté d’au­tres méthodes curatives, suivant les particularités du cas et les conditions extérieures favorables ou défavorables. Mais pratiquement, les nécessités techniques contrai­gnent le médecin à se spécialiser. C’est de la même façon que se scindèrent la chirurgie et l’orthopédie. Le travail psychanalytique est délicat et pénible ; impossible de s’en servir à la manière d’un lorgnon qu’on met pour lire et qu’on enlève pour aller se promener. En général, le médecin appartient tout à fait ou pas du tout à la psychanalyse. Les psychothérapeutes qui se servent occasionnellement de l’analyse ne se trouvent pas, à mon avis, sur un terrain bien ferme ; n’admettant pas tout de l’analyse, ils l’ont affadie, peut-être même « désintoxiquée », et l’on ne peut les ranger parmi les analystes, ce qui est, d’après moi, regrettable : la collaboration au point de vue médical d’un analyste et d’un psychothérapeute qui n’utiliserait, dans le cadre de sa spécialité, que les autres méthodes serait tout à fait souhaitable.

De tous les procédés dont se sert la psychothérapie, la psychanalyse est, sans contredit, le plus puissant. Ce n’est d’ailleurs que justice, car il exige aussi le plus de temps et d’efforts, et on ne l’applique pas aux cas légers. Les résultats qu’obtient la psychanalyse dans certains cas appropriés : disparition de symptômes, modification d’état, sont tels qu’aux époques préanalytiques nul n’eût seulement osé les espérer. Toutefois, la psychanalyse a ses limites, bien nettement marquées, limites que cer­tains de nos adeptes, trop présomptueux, se sont donné beaucoup de peine à franchir, dans le dessein de parvenir à guérir toutes les maladies névrotiques. Ils ont essayé de raccourcir la durée du travail analytique, de renforcer le transfert afin qu’il puisse parvenir à surmonter toutes les résistances, de soumettre leurs patients à d’autres influences encore qu’à celle de l’analyse, tout cela dans le but d’arracher, pour ainsi dire, la guérison. Ces efforts sont louables, certes, mais je les crois vains. De plus, l’analyste risque ainsi lui-même de ne pouvoir se maintenir dans les limites de l’ana­lyse et de se livrer à une expérience hasardeuse. L’idée que toutes les névroses sont guérissables découle, je le soupçonne, d’une croyance très généralement répandue parmi les profanes, à savoir que ces névroses sont quelque chose de totalement superflu qui n’a aucun droit d’exister. Il s’agit pourtant, en réalité, d’affections graves, fixées constitutionnellement, qui se limitent rarement à quelques accès, qui persistent le plus souvent pendant de longues années, parfois même pendant toute la vie. Nous nous sommes rendu compte, grâce à l’analyse, que l’on pouvait agir sur elles quand on parvenait à en découvrir le motif historique et les causes accidentelles secondaires. Ainsi nous avons été amenés à négliger, dans le traitement, le facteur constitutionnel sur lequel nous n’avons aucune prise, mais qu’il convient cependant, théoriquement, de ne jamais oublier. Le traitement analytique n’a généralement aucun effet sur les psychoses et ce fait seul doit nous engager à nous en tenir aux névroses, leurs proches parentes. L’action thérapeutique de la psychanalyse est entravée par une série de facteurs importants et à peu près inattaquables. Chez l’enfant, c’est-à-dire là où il est permis d’escompter les meilleurs résultats, nous nous heurtons à des difficultés extérieures qui découlent de la situation vis-à-vis des parents et cependant ces difficultés sont inhérentes à l’enfance même. Chez l’adulte, deux facteurs prévalent : le degré de fixation psychique et le genre de la maladie, avec tout ce qu’elle dissimule de déterminations plus profondes. C’est bien à tort que souvent l’on mésestime le premier de ces facteurs. Quelles que soient la plasticité de la vie spirituelle et la possibilité de raviver d’anciens états, il faut se rappeler que tout ne réapparaît pas. Certaines modifications semblent être définitives, paraissent correspondre à des cicatrices laissées par d’anciens processus. D’autres fais, la vie psychique paraît s’être figée. Les processus psychiques qu’on pourrait diriger sur de nouvelles voies ne semblent plus capables de sortir des voies anciennes. Mais peut-être rien n’a-t-il changé que la manière de voir. Trop souvent, l’on croit sentir que ce qui manque à la thérapeutique pour imposer quelque changement, c’est la force d’impulsion. Une dépendance déterminée, une certaine composante instinctuelle l’emportent sur les forces adverses que nous pouvons mettre en œuvre. C’est ce qui se passe, la plupart du temps, dans les psychoses. Nous les connaissons assez pour savoir où il conviendrait de placer les leviers, mais ceux-ci ne pourraient jamais être suffisam­ment puissants pour soulever le fardeau. Disons maintenant que la connaissance des hormones et de leur mode d’action nous donne, pour l’avenir, un grand espoir. Vous savez de quoi il s’agit. Grâce aux hormones nous serons peut-être quelque jour en mesure de lutter victorieusement contre les facteurs quantitatifs de la maladie, mais ce jour n’est pas encore arrivé. Je conçois fort bien que l’incertitude où nous demeu­rons, touchant ces faits, puisse inciter les analystes à sans cesse perfectionner leur technique et, en premier lieu, celle du transfert. L’analyste débutant surtout se deman­dera, en cas d’échec, s’il faut en accuser sa propre maladresse dans l’application du traitement ou bien les particularités du cas traité. Cependant, comme je l’ai déjà dit, je crois qu’il ne faut pas se leurrer sur les résultats des efforts tentés dans ce sens.

Le champ d’action de la psychanalyse est, en second lieu, limité par la forme même de la maladie. Vous savez que le traitement analytique est tout indiqué dans les névroses de transfert, les phobies, les hystéries, les névroses obsessionnelles, ainsi que dans les anomalies de caractère qui se manifestent parfois en lieu et place de ces affections. Partout ailleurs, dans les états narcissiques, psychotiques, etc., la psycha­nalyse est plus ou moins contre-indiquée. Il serait donc légitime d’éviter un échec certain en éliminant ces derniers cas. Toutefois il y a un mais : souvent nos diagnos­tics ne peuvent être portés qu’une fois l’analyse faite, rappelant ainsi l’histoire contée par Victor Hugo, dit roi d’Écosse et de la sorcière. Ce roi prétend posséder une méthode infaillible pour reconnaître toute sorcière : il la fait ébouillanter dans une cuve d’eau et, en goûtant ensuite le bouillon, il déclare : « Oui, c’était bien une sor­cière ! » ou « Non, ce n’en était pas une ! » Il en va de même dans notre cas, mais alors c’est nous qui sommes échaudés. Nous ne pouvons connaître l’état d’un malade ou celui d’un candidat psychanalyste qu’après l’avoir étudié analytiquement pendant quelques semaines ou quelques mois. Nous achetons vraiment le chat dans un sac. Tel patient se plaint, par exemple, de troubles vagues, généralisés, qui ne permettent pas d’établir un diagnostic certain. Après une période d’essai, nous reconnaissons que ce cas ne se prête pas à une analyse ; s’il s’agit d’un candidat psychanalyste, nous le congédions, s’il s’agit d’un malade nous tentons encore, en poursuivant quelque temps l’analyse, de nous mieux éclairer sur son cas. Le patient se venge en venant augmen­ter la liste de nos échecs et l’aspirant psychanalyste parfois, s’il est paranoïaque, en écrivant des livres psychanalytiques. Vous voyez l’inefficacité de nos précautions.

Je crains de vous avoir lassés en vous donnant tous ces détails, mais surtout ne vous figurez pas, ce qui me peinerait, que j’ai voulu déprécier à vos yeux la psycha­nalyse en tant que méthode curative. Si telle est votre impression. c’est que je me suis montré maladroit, mon intention étant justement de vous prouver que si l’analyse est contre-indiquée dans certains cas, dans d’autres elle s’avère indispensable. C’est dans le même but que je parlerai d’un autre reproche adressé au traitement analytique : celui de son excessive longueur. Répondons à cela que les modifications psychiques s’opèrent lentement ; quand elles se produisent vite, soudainement, ce fait est d’un mauvais présage. Il est exact que le traitement d’une névrose grave dure souvent plusieurs années, mais s’il vient à réussir, songez au temps qu’a persisté la maladie, sans doute dix années pour une de traitement, ce qui revient à dire que l’état morbide n’aurait jamais cessé de se manifester, chose fréquente dans les cas négligés. Parfois il nous faut reprendre une analyse après plusieurs années d’interruption, quand les circonstances de la vie ont provoqué de nouvelles réactions morbides. Entre-temps le patient s’était bien porté. En pareil cas, la première analyse n’avait pas réussi à mettre tout à fait en lumière les dispositions pathologiques du patient et naturellement, la cure avait été interrompue, une fois le succès obtenu. Certaines personnes, gravement atteintes, doivent, toute leur vie, demeurer sous la surveillance de l’analyste et recom­mencer de temps à autre le traitement. Il faut ajouter que, sans cette assistance, les personnes en question seraient incapables de vivre ; il est donc fort heureux qu’elles puissent, grâce à cette cure fractionnée, récurrente, se maintenir en bon état. L’analyse des troubles du caractère exige aussi un temps très long, mais les résultats en sont souvent très favorables. D’ailleurs, pourriez-vous me citer quelque autre procédé susceptible de permettre une semblable tentative ? Peut-être ces indications ne satisferont-elles pas l’orgueil thérapeutique, mais l’exemple de la tuberculose et du lupus nous a appris que le succès ne peut être obtenu que par l’adaptation de la théra­peutique à la nature du mal.

Comme je vous l’ai dit, la psychanalyse, à ses débuts, ne fut qu’une méthode thérapeutique, mais je voudrais que votre intérêt ne se portât pas exclusivement sur cette utilisation, mais aussi sur les vérités que renferme notre science, sur les conclu­sions qu’elle nous permet de tirer à propos de ce qui touche l’homme de plus près : son propre être, enfin sur les rapports qu’elle découvre entre les formes les plus variées de l’activité humaine. Méthode thérapeutique parmi tant d’autres, il est vrai, mais prima inter pares. Sans valeur curative, elle n’aurait pas été trouvée grâce au traitement des malades et son évolution ne se serait pas poursuivie pendant plus de trente années.