III.

Une expérience analytique de plusieurs dizaines d’années ainsi qu’une modification de mon mode d’activité m’encouragent à répondre aux questions ainsi posées. J’ai eu naguère affaire à un grand nombre de patients qui évidemment cherchaient une guérison rapide ; au cours de ces dernières années, les analyses didactiques ont pris le pas sur les autres et je n’ai conservé qu’un nombre relativement faible de malades graves dont la cure, bien que soumise à des interruptions plus ou moins longues, se continue. Pour ces malades, le but thérapeutique n’était plus le même. Impossible de songer, pour eux, à abréger la durée du traitement ; il fallait épuiser jusqu’au bout toutes les possibilités de maladie et amener une transformation profonde de l’individu.

Des trois facteurs dont dépend, selon nous, l’issue de la thérapeutique analytique : l’influence des traumatismes, la force constitutionnelle des pulsions, le degré de modification du moi, nous n’en examinerons qu’un : la force des pulsions. À la réflexion, nous nous demandons tout de suite si vraiment le qualificatif de constitutionnel (ou de congénital) est indispensable. Quelque importance décisive que puisse avoir, dès le début, le facteur constitutionnel, il n’est pas interdit de penser qu’un renforcement de pulsions survenu plus tard dans la vie puisse produire des effets analogues. Il serait alors bon de modifier les termes et de remplacer le mot « constitutionnel » par le mot « actuel », de parler de la force actuelle des pulsions. La première question posée était celle-ci : la méthode psychanalytique permet- elle de liquider parfaitement et à tout jamais un conflit entre l’instinct et le moi, de supprimer une exigence pathogène que l’instinct aurait à l’égard du moi ? Afin d’éviter tout malentendu, il ne sera sans doute pas inutile de préciser ce qu’on entend par ces mots : suppression durable d’une exigence pulsionnelle ; certes, il ne saurait être question de la faire disparaître de façon à n’en jamais plus entendre parler, c’est généralement là chose impossible et même peu souhaitable. Non, il s’agit de quelque chose d’autre qu’on peut appeler « soumission » de l’instinct et qui équivaut  l’intégration totale de la pulsion dans l’ensemble harmonieux du moi. La pulsion devient accessible à toute influence d’autres tendances du moi et n’emprunte plus sa voie à elle pour arriver à la satisfaction. Demandons-nous de quelle manière, par quel moyen ce fait se peut réaliser : la réponse n’est guère facile à donner. Il faut se résigner à appeler la sorcière à la rescousse2, la sorcière métapsychologie, s’entend. Sans le secours de spéculations, de théories métapsychologiques, impossible d'avancer d’un pas. Malheureusement, les renseignements donnés par la sorcière ne sont ni très clairs, ni très complets. Un seul recours nous reste, — inappréciable, il est vrai, — le contraste qu’il y a entre les processus primaires et secondaires. C’est à lui que j’en appellerai ici.

Si nous en revenons maintenant à notre première question, nous trouvons que notre nouveau point de vue doit être élucidé d’une certaine façon. Nous nous sommes demandé s’il était possible de liquider parfaitement et pour toujours un conflit instinctuel, c’est-à-dire de « dompter » la pulsion. En posant cette question, on néglige tout à fait de parler de la force de la pulsion, alors que c’est d’elle justement que dépend toute issue. Considérons d’abord que, chez le névrosé, l’analyse ne provoque rien d’autre  que ce qui existe, sans son concours, chez le sujet normal. Mais l’expérience quotidienne nous montre que chez les normaux tout dénouement  de conflit instinctuel n’intéresse qu’une seule force instinctuelle déterminée ou, plus justement, n’intéresse qu’une certaine relation entre la puissance de l’instinct et celle du moi3. Si, par suite de maladie, de fatigue, etc., la force du moi vient à fléchir, tous les instincts jusque là heureusement réprimés font de nouveau valoir leurs exigences et tendent, par des voies anormales, vers des satisfactions substitutives4. La preuve irréfutable de cette assertion nous est fournie par le rêve nocturne qui réagit dans le sommeil du moi par le réveil des exigences instinctuelles.

L’autre matériel n’est pas moins probant. Par deux fois au cours de l’évolution de l’individu, se produisent de grands renforcements de certaines pulsions : à la puberté et, chez les femmes, à la ménopause. Nous ne sommes nullement surpris de voir des personnes jusque là normales devenir névrosées à cette époque. Tant que leurs pulsions sont restées faibles, elles ont pu les maîtriser ; elles n’y parviennent plus lorsque ces mêmes pulsions se trouvent renforcées. Les refoulements sont comme des digues opposées à l’assaut des vagues. Les résultats provoqués par les deux renforcements physiologiques des instincts peuvent de même se produire irrégulièrement à tout autre moment de la vie, sous des influences accidentelles. Le renforcement peut être provoqué par de nouveaux traumatismes, par des renoncements forcés, par suite aussi d’influences conjuguées des pulsions entre elles. Le résultat reste le même et confirme la puissance invincible du facteur quantitatif dans la causation de la maladie.

L’idée me vient que peut-être je devrais avoir honte de répéter ici une chose depuis si longtemps connue et évidente. Et vraiment nous avons toujours agi comme si nous la connaissions ; seulement, la plupart du temps, nous n’avons pas donné au point de vue économique la même importance qu’aux points de vue dynamique et topique. Je m’en excuserai en signalant cette omission.

Avant de répondre à la question posée, parlons d’une objection qui a de la valeur parce que d’avance nous sommes enclins à l'accepter. Suivant cette objection, nos arguments seraient tous déduits des processus spontanés qui se jouent entre le moi et la pulsion. Nous postulons que la thérapeutique psychanalytique ne peut provoquer que ce qui se serait produit spontanément dans des conditions favorables, normales. Mais en est-il réellement ainsi ? Notre théorie ne prétend-elle pas justement créer un état qui ne se produit jamais spontanément dans le moi et dont l’instauration constituerait la différence essentielle entre l’individu analysé et celui qui ne l’est pas ? Voyons sur quoi se fonde cette objection. Tous les refoulements se produisent dans la prime enfance et sont des mesures de défense primitives prises par un moi faible et inachevé. Plus tard, il n’y aura pas de nouveaux refoulements, mais les anciens subsisteront et le moi continuera à s’en servir pour maîtriser les instincts. Les nouveaux conflits seront réglés par ce que nous appelons des « post-refoulements ». Ce que nous avons dit de façon générale s’applique aussi tout à fait aux refoulements infantiles : ceux-ci dépendent entièrement, pleinement, des rapports relatifs de forces et ne peuvent tenir tête à un accroissement des forces pulsionnelles. Cependant, l’analyse permet au moi mûri et renforcé de réviser tous ces anciens refoulements ; quelques-uns se trouvent supprimés, d’autres sont approuvés, mais rebâtis à l’aide de matériaux plus solides. Ces nouvelles digues résistent bien mieux que les anciennes ; on peut être assuré qu’elles ne céderont pas aussi facilement aux grandes crues de l'instinct. Le véritable effet de la thérapeutique analytique serait donc de corriger après-coup le processus primitif de refoulement, mettant ainsi un terme à l’excès de puissance du facteur quantitatif.

Voilà à quoi aboutit notre théorie à laquelle nous ne renoncerions que contraints et forcés. Que nous apprend à ce sujet l’expérience ? Elle n’est peut-être pas encore capable de nous permettre une décision certaine. Bien souvent, elle confirme notre attente, pas toujours cependant. On a l’impression qu’il ne faut pas être surpris si, en fin de compte, la différence entre le non-analysé et l’analysé, au point de vue du comportement ultérieur de ce dernier, n’est pas aussi nette que nous le désirerions, l’attendrions, le prétendrions. Ainsi, l’analyse réussirait bien parfois, mais pas toujours, à éliminer l’influence du renforcement instinstuel ou bien son effet se bornerait à accroître la force de résistance des inhibitions, de telle sorte qu’après l’analyse, elles seraient bien plus puissantes qu’avant ou que sans elle. Je ne puis ici formuler aucune opinion et ne sais s’il est actuellement possible d’en avoir une.

Toutefois, c’est sous un angle différent qu’il convient de regarder l’analyse lorsqu’on veut essayer de mieux comprendre l’irrégularité de son action. Nous savons que c’est en établissant des généralités, des règles, des lois, qui mettent de l’ordre dans un chaos, que nous faisons un premier pas vers la possession intellectuelle du monde extérieur dans lequel nous vivons. Ce travail nous permet de simplifier le monde phénoménal, mais nous ne pouvons non plus éviter de le déformer, surtout quand il s’agit de processus de développement et de transformation. Nous nous occupons avant tout des modifications qualitatives et, ce faisant, nous négligeons généralement, du moins tout au début, le facteur, quantitatif. Dans la réalité, les transitions, les stades de passage sont bien plus courants que les états contrastés, rigoureusement délimités. Lorsque nous considérons les développements et les transformations, c’est sur le résultat que se porte notre attention, nous sommes enclins à oublier que ces processus ne se réalisent pas complètement, en général, et ne constituent par suite que des modifications partielles. L’ingénieux écrivain satiriste de l'ancienne Autriche, J. Nestroy, a dit un jour : « Tout progrès n’est que de moitié aussi important qu’il semblerait être au premier abord ». On serait tenté d’attribuer à cette phrase malicieuse une valeur générale. Presque toujours, il y a des phénomènes résiduels, un reliquat partiel. Il peut arriver qu’un généreux Mécène nous surprenne par quelque trait isolé de lésinerie ou qu’un individu renommé pour sa trop grande bonté se laisse aller à quelque acte hostile. Ces « phénomènes résiduels » ont une valeur incom­parable au point de vue des recherches génétiques. Ils nous montrent que toutes ces louables, ces précieuses qualités reposent sur une compensation et sur une surcompensation, lesquelles, ainsi qu’il fallait s’y attendre, n’ont pas totalement réussi ni donné leur plein rendement. Dans notre première description de l’évolution de la libido, nous disions qu’à la phase orale, primitive, succédait la phase sadique-anale, et que celle-ci faisait ensuite place à la phase phallique génitale. Les travaux ultérieurs n’ont pas contredit, mais seulement modifié ces vues, en nous montrant que ces transformations n’étaient pas subites, mais qu’elles se réalisaient peu à peu, de telle sorte qu’à tout moment une part des anciens états subsiste à côté des états nouveaux. Même dans une évolution normale, la transformation n’est jamais totale. Ainsi, dans la phase définitive, des résidus de la fixation libidinale d’autrefois peuvent demeurer. Un phénomène analogue se rencontre aussi dans des domaines tout à fait différents. C’est ainsi qu’il n’existe aucune erreur, aucune superstition humaines soi-disant disparues dont on ne puisse retrouver des traces dans les couches profondes des peuples civilisés et même dans les hautes sphères des sociétés cultivées. Tout ce qui a un jour existé persiste opiniâtrement. On se demande parfois si les dragons des temps primitifs sont vraiment bien morts.

Revenons maintenant, en nous appuyant sur toutes ces données, à nos moutons, c’est-à-dire à la façon d’interpréter l’inconstance des résultats fournis par notre thérapeutique analytique. Peut-être notre intention de remplacer les refoulements perméables par des maîtrises de pulsions sûres, bien adaptées au moi, ne se réalise-t-elle pas toujours pleinement, c’est-à-dire assez profondément. La transformation, même réussie, peut n’être que partielle seulement ; certains éléments des anciens mécanismes ne sont pas touchés par le travail analytique. Comment prouver qu’il en est bien ainsi ? Le résultat seul, qui doit lui-même être expliqué, peut nous permettre de nous faire une opinion. Toutefois les impressions reçues au cours du travail analytique, loin d’aller à rencontre de notre hypothèse, semblent plutôt la confirmer. Gardons-nous cependant de croire que nous parviendrons à susciter chez l’analysé une conviction analogue à la nôtre. Peut-être est-ce la « profondeur » qui manque à nos vues, pourrions-nous dire ; il s’agit toujours du facteur quantitatif, celui qui passe si facilement inaperçu. S’il en est bien ainsi, on peut prétendre que l’analyse, lorsqu’elle assure pouvoir guérir les névroses par la maîtrise des instincts, a toujours raison en théorie, pas toujours dans la pratique. En effet, l’analyse ne réussit pas toujours à s’assurer la maîtrise des instincts. Le motif de cet échec partiel n’est pas difficile à découvrir. Le facteur quantitatif de la puissance instinctuelle s’était, en son temps, opposé aux efforts de défense du moi, c’est pourquoi nous avons eu recours au travail analytique. Le même facteur quantitatif vient limiter l’effet de cette nouvelle tentative. Lorsque la puissance instinctuelle est trop forte, le moi mûri et protégé par l’analyse n’arrive plus à réaliser sa tâche, tout comme il était naguère advenu au moi encore faible5 ; la maîtrise des instincts va en s’améliorant sans devenir parfaite, parce que le mécanisme de défense demeure incomplet. Pourquoi s’en étonner ? L’analyse n’a pas une puissance absolue, ses moyens sont limités, et le résultat final dépend toujours d’un rapport relatif entre les forces en lutte.

Certes, il serait souhaitable d’arriver à réduire la durée des cures analytiques, mais la voie à suivre pour atteindre notre but thérapeutique ne passe qu’à travers le renforcement du pouvoir d’assistance que nous cherchons à donner au moi. L’influence exercée en état d’hypnose a d’abord semblé être un moyen excellent de parvenir à nos fins ; on sait pourquoi nous y avons renoncé. Rien n’a pu jusqu’ici remplacer l’hypnose, mais, de ce point de vue, l’on comprend les efforts thérapeutiques, hélas ! demeurés infructueux, auxquels un maître de l’analyse tel que Ferenczi a consacré ses dernières années.