V.

Nous nous sommes d’abord demandé de quelle manière nous pourrions parvenir à réduire la longue et si accablante durée d’un traitement psychanalytique, puis, toujours mus par l’intérêt qu’offrent les relations de temps, nous avons cherché s’il nous serait possible d’obtenir une guérison durable ou même si quelque traitement préventif ne pourrait pas servir à éviter des maladies ultérieures. Ce faisant, nous avons pu constater que le succès de nos tentatives thérapeutiques dépendait du rôle de l’étiologie traumatique, de la puissance relative des pulsions et aussi de ce que nous avons appelé la « modification du moi ». Seul le deuxième de ces facteurs a retenu un bon moment notre attention, ce qui nous a fourni l’occasion de reconnaître l'importance prédominante du facteur quantitatif et de constater le bien-fondé des manières de voir métapsychologiques dans toute tentative d’explication.

Nous n’avons pas encore parlé du troisième facteur, celui de la transformation du moi. Lorsque nous portons sur lui notre attention, nous verrions aussitôt qu’il soulève beaucoup de questions, appelle beaucoup de réponses et que ce que nous pouvons en dire paraîtra fort insuffisant. Cette première impression ne fera que se confirmer par la suite. On sait que, dans la situation analytique, nous nous mettons en relation avec le moi du sujet afin de réduire à merci les éléments indomptés de son ça, c’est-à-dire de les intégrer dans la synthèse du moi. Chez les psychosés, ce travail de fusion ne saurait aboutir qu’à un échec, ce qui nous permet d’établir un premier point : à savoir que le moi avec lequel nous pouvons conclure un pareil pacte doit toujours être un moi normal. Mais ce moi normal, tout comme la normalité elle-même, n’est qu’une fiction idéale, alors que le moi anormal, celui qui ne se prête pas à nos desseins, n’en est malheureusement pas une, lui. Tout individu normal n’est que relativement normal ; son moi, par quelque côté, se rapproche plus ou moins de celui du psychosé. C’est le degré d’éloignement ou de proximité de l’une ou l’autre extrémité de cette série qui nous fournit une mesure provisoire de la « modification du moi », si difficile à préciser.

D’où vient la multiplicité des variétés et des degrés dans les modifications du moi ? Immédiatement une alternative inéluctable s’impose à notre esprit : ils sont soit innés, soit acquis. Ce second cas est le plus facile à traiter. S’ils ont été acquis, c’est qu’ils se sont produits au cours de l’évolution, à partir des toutes premières années. De tout temps, le moi doit chercher à remplir la tâche qui lui incombe, c’est-à-dire servir d’intermédiaire, dans l’intérêt du principe de plaisir, entre son ça et l’ambiance et protéger le ça contre les périls de l’extérieur. Lorsqu’au cours de ses efforts le moi parvient aussi à prendre à l’égard de son propre ça une attitude de défense et qu’il traite les exigences instinctuelles de ce dernier comme il le ferait de dangers extérieurs, c’est en partie parce qu’il comprend que la satisfaction instinctuelle aboutirait à des conflits avec le monde extérieur. Sous l’influence de l’éducation, le moi s’habitue à reporter le théâtre de la lutte de l’extérieur vers l’intérieur et à vaincre, avant qu’il ne soit devenu extérieur, le péril intérieur. Ce faisant, il fait sans doute bien, en général. Au cours de cette lutte menée sur deux fronts (plus tard il s’y en ajoutera un troisième) le moi utilise plusieurs procédés pour parvenir au but, ou plus généralement parlant, pour éviter le danger, l’angoisse, le déplaisir. Nous appelons « mécanismes de défense » l’ensemble de ces procédés. Ils ne nous sont pas encore parfaitement connus, mais le travail d’Anna Freud6 nous a donné un premier aperçu de leur diversité et de leurs multiples significations.

C’est d’ailleurs à partir de l’un de ces mécanismes, celui du refoulement, que l’étude des processus névrotiques a pris son essor. On a toujours été certain que le refoulement n’était pas l’unique procédé dont pouvait se servir le moi pour réaliser ses desseins ; toutefois il constitue quelque chose de tout à fait particulier et qui diffère bien plus des autres mécanismes que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Je voudrais, en me servant d’une comparaison, rendre plus palpable cette distinction, encore que je sache que, dans ce domaine, les comparaisons n’ont jamais une grande portée. Considérons les diverses fortunes que pouvait connaître un livre à l’époque où, l’imprimerie n’étant pas encore inventée, chaque volume devait être écrit à la main. Un pareil ouvrage contenait certaines assertions qui plus tard devaient être considérées comme indésirables. Robert Eisler nous dit ainsi7 que les écrits de Flavius Joseph contenaient sans doute, à propos de Jésus Christ, certains passages dont la chrétienté des siècles suivants prit ombrage. Actuellement, la censure administrative n’userait, en guise de mécanisme de défense, que de la confiscation et de la destruction de chacun des exemplaires de toute l’édition. À cette époque, plusieurs méthodes, bien différentes des nôtres, étaient utilisées pour rendre inoffensifs ces travaux. On caviardait les passages incriminés pour qu’ils devinssent illisibles ; dans les nouvelles copies, ces passages ne pouvaient être reproduits, et le texte était devenu irréprochable, quoique peut-être incompréhensible à cause des lacunes. Ou bien encore ces expurgations ne paraissaient pas suffisantes, car l’on voulait éviter que l’attention ne se portât justement sur les mutilations du texte ; c’est pourquoi l'on tentait de déformer ce dernier en supprimant certains mots et en les remplaçant par d’autres. On intercalait de nouvelles phrases ; le mieux était de faire sauter tout le passage incriminé pour lui en substituer un autre de sens exactement contraire. Le copiste suivant pouvait alors établir un texte anodin mais falsifié, qui ne traduisait plus les idées de l’auteur, et tout porte à croire que la correction n’avait pas été faite dans le sens de la vérité.

À condition de ne pas pousser trop loin le parallèle, il est permis de dire que le refoulement est aux autres méthodes de défense comme l’omission d’une partie du texte est à une déformation de ce dernier. Dans les diverses modalités de cette falsification, on trouve certaines analogies avec la diversité des modifications du moi. Peut-être nous objectera-t-on que cette mise en parallèle se révèle inexacte sur un point essentiel, la modification apportée au texte étant l’œuvre d’une censure tendancieuse dont on ne trouve nul équivalent dans le développement du moi. En réalité, l’objection est sans valeur, car cette partialité est ici amplement remplacée par la compulsion due au principe de plaisir. L’appareil psychique ne supporte pas le déplaisir et doit à tout prix s’en défendre ; lorsque la perception de la réalité inflige quelque déplaisir, cette perception, qui n’est autre que la vérité, sera sacrifiée. Pendant un certain temps, le sujet arrive bien à fuir le péril extérieur, à éviter la situation dangereuse, et cela jusqu’à ce qu’il soit devenu assez fort pour échapper à la menace en modifiant activement la réalité. Toutefois, il est impossible de se fuir soi-même et devant un danger intérieur la fuite ne sert de rien. C’est pourquoi les mécanismes de défense du moi sont condamnés à fausser la perception interne et à ne nous permettre qu’une connaissance imparfaite et déformée de notre ça. Le moi se trouve alors paralysé, du fait de ses limitations, dans ses rapports avec le ça ou bien aveuglé par ses erreurs. Au point de vue psychique, il s’ensuit que le sujet est pareil à quelque voyageur arrivant dans une région inconnue et dont les pas sont, de ce fait, hésitants.

Le rôle des mécanismes de défense est d’éviter les périls et il est indiscutable qu’ils y réussissent ; le moi, au cours de son développement, ne peut sans doute renoncer tout à fait à ces mécanismes, mais c’est une chose certaine qu’eux-mêmes peuvent se muer en dangers. On constate parfois que le moi a payé d’un prix excessif les services qu’ils lui rendent. La dépense dynamique nécessaire à leur entretien, ainsi que les limitations du moi qu’ils provoquent presque toujours, sont une lourde charge pour l’économie psychique. En outre, une fois qu’ils ont servi au moi durant les pénibles années de son développement, ces mécanismes ne sont pas abandonnés. Il est évident que personne n’utilise tous les mécanismes de défense possibles, mais seulement quelques uns d’entre eux. Ces derniers toutefois se fixent dans le moi et deviennent toujours des modes de réaction du caractère qui se répéteront durant toute l’existence, aussi souvent que se reproduira l’une des situations primitives. Partageant le destin de tant d’institutions qui tendent à subsister bien longtemps après qu’elles ont cessé d’être utiles, ils deviennent des infantilismes. « La raison devient absurdité et le bienfait, supplice », gémit le poète. Le moi renforcé de l’adulte continuant à se prémunir contre des dangers qui, dans la réalité, n’existent plus, se voit contraint de rechercher dans cette réalité même des situations capables de remplacer à peu près pour lui le danger primitif, et tout cela afin de justifier sa fidélité aux modes habituels de réaction. Voilà qui explique clairement comment les mécanismes de défense, en se détachant toujours davantage du monde extérieur et parce que le moi vient à s'affaiblir de façon durable, préparent et favorisent l’éclosion des névroses.

Cependant, ce n’est pas le rôle pathogène des mécanismes de défense qui retiendra maintenant notre attention ; ce que nous allons étudier, c’est le retentissement, sur nos efforts thérapeutiques, de la modification du moi que ces mécanismes provoquent. Le matériel susceptible de jeter quelque clarté sur cette question a été donné dans le livre déjà cité d’Anna Freud. L’essentiel est que l’analysé parvienne, au cours même de l’analyse, à reproduire ces modes de réaction et à les mettre sous nos yeux ; c’est, à vrai dire, l’unique moyen qui nous permette de les connaître, non pas qu’ils rendent l’analyse impossible, bien au contraire, ils constituent la moitié de notre tâche analytique, l’autre moitié, celle qui nous préoccupa dans les premiers temps de l’analyse, consistant à découvrir ce que recèle le ça. Nos efforts thérapeutiques, durant toute l’analyse, oscillent entre un bout d’analyse du ça et un bout d’analyse du moi. Dans l’un des cas, nous tentons de rendre conscient quelque fraction du ça, dans l’autre nous essayons de corriger quelque élément du moi. Le rôle décisif incombe aux mécanismes de défense contre les dangers passés. Ces mécanismes se remettent à jouer, au cours du traitement, sous la forme de résistances à la guérison, et cela parce que la guérison est elle-même considérée par le moi comme un péril nouveau.

Le succès thérapeutique dépend de la prise de conscience de ce qui, dans le ça, a été, dans toute l’acception du mot, refoulé. Nous préparons par des interprétations et des constructions cette prise de conscience, mais tant que le moi des analysés tient encore à ses anciennes défenses et continue à résister, c’est pour nous et non pour eux que nous interprétons. Or ces résistances, bien qu’appartenant au moi, restent cependant inconscientes et, en quelque sorte, isolées à l’intérieur du moi. L’analyste les reconnaît plus facilement que ce qui a été caché dans le ça ; il devrait suffire de les traiter comme des éléments du ça en les rendant conscientes, puis de les mettre en relation avec le reste du moi. De cette façon la moitié du travail analytique serait accomplie. On aimerait ne pas avoir à tenir compte d’une résistance qui s’opposerait à la découverte des résistances. Mais voici ce qui se produit : pendant qu’on s’occupe des résistances, le moi, avec plus ou moins de sérieux, cesse de se conformer à la convention sur laquelle se fonde l'analyse. Loin de seconder nos efforts pour découvrir le ça, il s’y oppose, ne respecte plus la règle psychanalytique fondamentale, ne laisse plus surgir d’autres rejetons du refoulé. Il ne faut pas nous attendre à ce que le patient soit tout à fait convaincu de la puissance curative de l’analyse ; peut-être vint-il à l’analyse poussé par quelque confiance en l’analyste, confiance qui se renforce encore jusqu’à devenir efficace par les facteurs du transfert positif. À présent, sous l’influence des émois désagréables que l’analysé ressent du fait des nouveau conflits de défense qui ont surgi, les transferts négatifs risquent de prendre le dessus et de bouleverser entièrement la situation analytique. Aux yeux de l’analysé, l’analyste n’est plus qu’un étranger qui cherche à lui imposer ses désagréables exigences et il se comporte alors à l’égard de cet analyste tout à fait à la manière d’un enfant qui n’aime pas les personnes étrangères et n’accorde aucun crédit à leurs paroles. Si l’analyste tente de montrer et de redresser l’une des erreurs dues aux mesures de défense, il se heurte à l’incompréhension du sujet qui reste inaccessible à de justes arguments. Il y a donc réellement une résistance qui s’oppose à la découverte des résistances, et les mécanismes de défense méritent bien les noms que nous leur avions donnés au début, avant même qu’ils nous aient été plus exactement connus : il s’agit de résistances non pas seulement contre la prise de conscience du contenu du ça, mais aussi contre l’analyse en général et partant contre la guérison.

Nous pouvons appeler l’effet produit dans le moi par ces mesures de défense « modifications du moi », lorsque nous entendons ainsi désigner l’écart que fait ce moi avec le moi normal fictif qui est pour le travail analytique un allié fidèle et sûr. Nous concevons alors facilement que le résultat d’une cure analytique peut, comme nous le montre quotidiennement l’expérience, dépendre essentiellement du degré d’incrustation des résistances, de la modification du moi. Une fois de plus nous apparaît l'importance du facteur quantitatif, une fois de plus nous constatons que l’analyse ne dispose que de certaines quantités déterminées, limitées, d’énergies, qui auront à se mesurer avec les forces adverses. Et tout se passe comme si la victoire devait rester aux bataillons les plus forts.