Chapitre IV. Les qualités psychiques

Nous venons de décrire la structure de l'appareil psychique, les énergies ou les forces qui agissent en lui. En utilisant un exemple frappant, nous avons vu comment ces énergies et principalement la libido s'organisent en une fonction physiologique qui a pour but la conservation de l'espèce. Toutefois, rien de tout cela n'avait un caractère spécifiquement psychique, sauf naturellement un fait d'expérience : l'appareil et les énergies en question sont à la base même des fonctions dites psychiques. Mais alors examinons maintenant ce qui ne caractérise vraiment, suivant une opinion très répandue, que le phénomène psychique, ce qui en fait quelque chose d'unique.

Le point de départ de notre étude nous est fourni par un fait sans équivalent qui ne se peut ni expliquer ni décrire : la conscience. Cependant lorsqu'on parle de conscience, chacun sait immédiatement, par expérience, de quoi il s'agit7. Bien des gens, appartenant ou non aux milieux scientifiques, se contentent de croire que le conscient constitue à lui seul tout le psychisme et, dans ce cas, la psychologie n'a plus d'autre tâche qu'à distinguer, au sein de la phénoménologie psychique, les perceptions, les sentiments, les processus intellectuels et les actes volontaires. Et pourtant tout le monde s'accorde à penser que les processus conscients ne forment pas une chaîne continue et parfaite, de sorte qu'il faudrait bien admettre l'existence de processus physiques ou somatiques accompagnant les phénomènes psychiques, et plus complets que les séries de ces derniers, puisque certains comportent des processus conscients parallèles et d'autres non. Il semble ainsi naturel d'insister en psychologie sur ces processus somatiques, de voir en eux ce qui est proprement psychique et d'essayer de juger autrement les processus conscients. La plupart des philosophes et bien d'autres avec eux s'insurgent contre cette idée et déclarent que postuler l'existence d'un psychisme inconscient est une absurdité.

Et c'est pourtant là ce que doit faire la psychanalyse et c'est cela qui constitue sa seconde hypothèse fondamentale. Elle soutient que les processus concomitants d'ordre soi-disant somatique constituent justement le psychisme et ne se préoccupe pas tout d'abord de la qualité de conscience. Elle n'est d'ailleurs pas seule à émettre cette opinion. Certains penseurs, Th. Lipps, par exemple, ont soutenu le même point de vue dans les mêmes termes et la conception généralement admise de ce qui est psychique ne satisfaisant pas l'esprit, il s'ensuivit que l'idée d'un inconscient s'imposa toujours davantage à la psychologie, mais de façon si imprécise et si vague qu'elle ne put influencer la science8.

Peut-être serait-on tenté de ne voir dans ce désaccord entre la psychanalyse et la philosophie qu'une simple question de définition : à quelle série de phénomènes faut-il réserver le qualificatif de « psychiques » ? De fait cette question a pris la plus grande importance. Tandis que la psychologie du conscient ne pouvait jamais sortir de ces séries lacunaires et qui dépendaient évidemment d'autre chose, le concept d'après lequel l'élément psychique est en soi inconscient a permis de faire de la psychologie une branche, semblable à toutes les autres, des sciences naturelles. Les phénomènes étudiés par la psychologie sont en eux-mêmes aussi inconnaissables que ceux des autres sciences, de la chimie ou de la physique, par exemple, mais il est possible d'établir les lois qui les régissent et d'en observer sur une grande échelle et sans lacunes les relations réciproques et les interdépendances. C'est là ce qu'on appelle acquérir la « compréhension » de cette catégorie de phénomènes naturels ; il y faut une création d'hypothèses et de concepts nouveaux ; toutefois ces derniers ne doivent pas être considérés comme des preuves de l'embarras où nous nous trouverions plongés mais comme un enrichissement de nos connaissances. Il convient de les regarder sous le même angle que les hypothèses de travail habituellement utilisées dans d'autres sciences naturelles et de leur attribuer la même valeur approximative. C'est d'expériences accumulées et sélectionnées que ces hypothèses attendent leurs modifications et leurs justifications ainsi qu'une détermination plus précise. Comment être surpris si les concepts fondamentaux de la nouvelle science (pulsion, énergie nerveuse, etc.) et ses principes mêmes restent aussi longtemps indéterminés que ceux des sciences plus anciennes (force, masse, attraction, etc.) ?

Toute science repose sur des observations et des expériences que nous transmet notre appareil psychique, mais comme c'est justement cet appareil que nous étudions, l'analogie cesse ici. Nos observations se pratiquent à l'aide du même appareil de perception et nous nous servons précisément des solutions de continuité dans les séries de processus psychiques. Nous comblons, en effet, les vides par des déductions plausibles et le traduisons en matériel conscient. En agissant de la sorte nous ajoutons, pour ainsi dire, aux phénomènes psychiques inconscients, une série complémentaire de faits conscients. La certitude relative de notre science du psychisme repose sur la puissance convaincante de nos déductions. Quiconque cherche à approfondir cette question doit trouver que notre technique tient bon devant toute critique.

Au cours de notre travail, notre attention se trouve attirée vers certaines distinctions qui constituent ce que nous appelons les qualités psychiques. Il n'est pas besoin d'expliquer ici ce que nous appelons le conscient et qui est le conscient même des philosophes et celui du grand public. Tout le reste du psychisme est, d'après nous, l'inconscient. Nous sommes bientôt amenés à faire dans cet inconscient une importante discrimination. Maints processus, en effet, deviennent facilement conscients, puis cessent de l'être pour ensuite le redevenir sans difficulté. Ils peuvent, comme on dit, revenir à la mémoire, être reproduits. N'oublions pas que l'état de conscience est des plus fugitifs, ce qui est conscient ne le demeure qu'un instant. Si nos perceptions ne confirment pas ce fait, il n'y faut voir qu'une contradiction apparente due au fait que les excitations peuvent persister un certain temps de telle sorte que la perception s'en peut répéter. Cet état de choses s'éclaire quand nous examinons la perception consciente de nos processus cogitatifs. Ceux-ci, tout en étant susceptibles de durer peuvent, tout aussi bien, cesser en un instant. De cette partie d'inconscient, qui tantôt reste inconsciente, tantôt devient consciente, nous dirons qu'elle est « capable de devenir consciente » et nous lui donnerons de préférence le nom de préconscient. L'expérience montre qu'il n'y a guère de processus psychique, si complexe soit-il, qui ne puisse à l'occasion rester préconscient, bien qu'en général il cherche à s'introduire, comme nous disons, dans le conscient.

D'autres processus ou contenus psychiques accèdent plus difficilement à la conscience, mais doivent être déduits, découverts et trouver leur traduction consciente. C'est à eux que nous avons réservé le nom d'inconscient proprement dit. Nous attribuons donc aux processus psychiques trois qualités : ils peuvent être soit conscients, soit préconscients, soit inconscients La distinction qu'on peut établir entre les trois classes de contenus auxquelles appartiennent ces qualités n'est ni absolue, ni permanente. Ce qui est préconscient peut, comme nous l'avons vu, devenir conscient, sans que nous y soyons pour rien. Grâce à nos efforts, l'inconscient peut être rendu conscient et, dans ce cas, nous avons souvent l'impression de devoir surmonter de très fortes résistances. Lorsque c'est sur autrui que nous faisons cette tentative, nous devons nous rappeler qu'il ne suffit pas de combler les lacunes de ses perceptions et qu'en lui offrant une reconstitution nous ne réussissons pas forcément à rendre conscients les matériaux inconscients en jeu. Ce contenu, en effet, se trouve doublement fixé dans son psychisme, d'abord dans la reconstruction consciente qu'il s'est vu offrir et ensuite sous la forme primitive inconsciente. Par des efforts soutenus, nous parvenons généralement à transformer le contenu inconscient en contenu conscient, après quoi les deux fixations finissent par coïncider. L'intensité de nos efforts nous permet de mesurer la résistance qui s'oppose à la prise de conscience et varie dans chaque cas. Le résultat difficilement acquis au cours d'un traitement analytique peut également se produire spontanément, tel contenu généralement inconscient se mue parfois en contenu préconscient puis peut devenir conscient, ce qui, dans les états psychotiques se produit sur une vaste échelle. Nous en déduisons que le maintien de certaines résistances internes est l'une des conditions de l'état normal. En règle générale, la levée des résistances et le retour du contenu inconscient qui en résulte s'effectuent régulièrement dans le sommeil, rendant ainsi possible la production des rêves. Inversement, il arrive qu'un contenu préconscient reste un temps inaccessible, certaines résistances s'opposant, comme c'est le cas dans l'oubli momentané, à ce qu'il devienne conscient ; une pensée préconsciente peut aussi revenir provisoirement à l'état inconscient, ce qui semble être la condition du mot d'esprit. Nous verrons que cette sorte de retour à l'état inconscient de contenus (ou de processus) préconscients joue un rôle important dans la genèse des troubles névrotiques.

Ainsi présentée sous une forme généralisée et simplifiée, la théorie des trois qualités du psychisme semble plutôt devoir embrouiller considérablement qu'éclairer les choses. N'oublions pas cependant qu'il ne s'agit pas d'une théorie proprement dite mais d'un premier compte rendu de faits observés, qui cherche non pas à expliquer ces faits mais à les serrer d'aussi près que possible. Les complexités ainsi révélées mettent en relief toutes les difficultés auxquelles se heurtent nos recherches. Tout nous porte à croire cependant que la connaissance des rapports qui s'établissent entre les qualités du psychisme et les provinces ou instances de l'appareil psychique dont nous postulons l'existence nous permettra de mieux comprendre les choses, encore que ces rapports soient loin d'être simples.

La prise de conscience dépend avant tout des perceptions reçues de l'extérieur par nos organes sensoriels. Au point de vue topographique, ce phénomène se passe donc dans la couche corticale la plus externe du moi. Certes, certains renseignements conscients nous viennent aussi de l'intérieur du corps, les sentiments, qui exercent même sur notre vie psychique une influence bien plus impérieuse que les perceptions externes. Enfin, en diverses circonstances, les organes sensoriels fournissent, en plus de leurs perceptions spécifiques, des sentiments, des sensations douloureuses. Ces impressions, comme nous les appelons pour les distinguer des perceptions conscientes, émanent aussi de nos organes terminaux. Or, nous considérons ces derniers comme les prolongements des ramifications de la couche corticale, ce qui nous permet de maintenir le point de vue exposé plus haut II suffit de dire que, pour les organes terminaux, récepteurs des sensations et des sentiments, c'est le corps lui-même qui remplace le monde extérieur.

Comme tout paraîtrait simple si l'on pouvait situer les processus conscients à la périphérie du moi et tout le reste inconscient dans le moi ! Peut-être les choses se présentent-elles ainsi chez les animaux ; chez l'homme, elles se compliquent du fait que des processus internes dans le moi peuvent aussi devenir conscients. C'est le langage qui permet d'établir un contact étroit entre les contenus du moi et les restes mnémoniques des perceptions visuelle et surtout auditives. Dès lors la périphérie perceptrice de la couche corticale peut être excitée, à partir de l'intérieur, sur une bien plus grande échelle ; certains processus internes, tels que des courants de représentations et des processus cogitatif, peuvent devenir conscients et un dispositif spécial, chargé de distinguer entre les deux possibilités, s'établit. C'est à lui qu'incombe ce qu'on appelle épreuve de réalité. L'équation perception-réalité (monde extérieur) est périmée. Les erreurs qui, désormais, se produisent facilement, et qui ne manquent jamais de se produire dans le rêve, s'appellent hallucinations.

L'intérieur du moi, qui comprend avant tout les processus cogitatifs, possède la qualité de préconscience. Cette dernière caractérise le moi et lui revient exclusivement. Il ne serait  pourtant pas juste de poser le lien avec les traces mnémoniques de la parole comme condition de l'état préconscient, celui-ci est bien plutôt indépendant d'une telle condition, bien que le fait qu'un processus soit conditionné par la parole permette de conclure à coup sûr que ce processus est de nature préconsciente. L'état préconscient, caractérisé d'un côté par son accession à la conscience, d'un autre côté par sa liaison avec les traces verbales, est bien quelque chose de particulier, dont la nature n'est pas épuisée par ces deux caractères. Ce qui le prouve, c'est que de grands fragments du moi et surtout du surmoi, auquel on ne saurait contester un caractère de préconscience, restent en général inconscients, phénoménologiquement parlant. Nous ignorons pour quelle raison il en est ainsi et nous nous efforcerons plus tard d'aborder le problème de la véritable nature du préconscient.

L'inconscient est la seule qualité dominant à l'intérieur du ça. Le ça et l'inconscient sont aussi étroitement liés que le moi et le préconscient et le lien est même encore plus exclusif. Un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire d'un individu et de son appareil psychique permet d'établir dans le ça une importante distinction. À l'origine, tout était çà. Le moi s'est développé à partir du ça sous l'influence persistante du monde extérieur. Durant ce lent développement, certains contenus du ça passèrent à l'état préconscient, s'intégrant ainsi dans le moi. D'autres demeurèrent inchangés dans le ça en en constituant le noyau difficile d'accès. Mais durant ce développement, le moi jeune et faible a repoussé dans l'inconscient et supprimé certains contenus qu'il avait déjà intégrés et s'est comporté de la même façon à l'égard de nombre d'impressions nouvelles qu'il aurait pu recueillir, de sorte que ces dernières, rejetées, n'ont pu laisser de traces que dans le ça. C'est à cette partie du ça que nous donnons, du fait de son origine, le nom de refoulé. Nous ne sommes pas toujours en mesure de délimiter nettement les deux catégories dans ce contenu du ça, ce qui d'ailleurs importe peu. Contentons-nous de dire que le ça comporte des contenus innés et des faits acquis au cours de l'évolution du moi.

Ainsi nous admettons une division topographique de l'appareil psychique en moi et en ça, division à laquelle correspondent les qualités de conscient et d'inconscient. Nous pensons aussi que ces qualités ne sont qu'un indice et non l'essentiel de la différence. Quelle est donc alors la nature véritable de l'état qui se traduit dans le ça par sa qualité d'inconscient et dans le moi par sa qualité de préconscient et en quoi consiste cette distinction ?

Nous avouons n'en rien savoir et les profondes ténèbres de notre ignorance sont à peine éclairées par une faible lueur. C'est ici que nous approchons de l'énigme véritable, non encore résolue, que présentent les phénomènes psychiques. D'après les données d'autres sciences naturelles, nous admettons qu'une certaine énergie entre en jeu dans la vie psychique, mais toutes les indications qui nous permettraient de comparer cette énergie à d'autres font défaut. Il semble que l'énergie nerveuse ou psychique existe sous deux formes, l'une facilement mobile et l'autre, au contraire, liée. Nous parlons d'investissements et de surinvestissements des contenus psychiques et nous allons même jusqu'à supposer que tout « surinvestissement » détermine une sorte de synthèse de divers processus au cours de laquelle l'énergie libre se transforme en énergie liée. Notre savoir s'arrête là, mais nous soutenons fermement que la différence entre l'état inconscient et l'état préconscient tient, lui aussi, à de semblables relations dynamiques, ce qui expliquerait pourquoi, spontanément ou grâce à nos efforts, un état peut se muer en l'autre.

En dépit de toutes ces incertitudes la science analytique a établi un fait nouveau. Elle a montré que les processus qui se jouent dans l'inconscient ou le ça obéissent à d'autres lois que ceux qui se déroulent dans le moi préconscient. Nous appelons l'ensemble de ces lois processus primaire, par opposition au processus secondaire qui régit les phénomènes du préconscient, du moi. Ainsi l'étude des qualités psychiques n'aura finalement pas été tout à fait infructueuse.