Some elementary lessons in psycho-analysis*

I

Lorsqu’on veut présenter au profane un certain domaine du savoir – ou, en termes plus modestes, de la recherche – on a évidemment le choix entre deux méthodes ou techniques. L’une consisterait à partir de ce que chacun sait ou croit savoir et considère comme allant de soi, et ceci sans le contredire d’abord. Alors l’occasion se présente rapidement d’attirer son attention sur des faits de ce même domaine, qu’il connaît, certes, mais qu’il a jusqu’ici négligés ou insuffisamment appréciés. Partant de ces faits, on peut lui en faire connaître d’autres dont il ne savait rien et on le prépare ainsi à la nécessité de dépasser le jugement qui était le sien jusqu’ici, de chercher de nouveaux points de vue et d’entendre pour l’explication, de nouvelles hypothèses. De cette manière on fait participer l’autre à l’édification d’une nouvelle théorie de l’objet et on peut avoir déjà liquidé ses objections contre elle au cours du travail en commun.

Une telle présentation mérite le nom de présentation génétique, elle reprend le chemin parcouru précédemment par le chercheur lui-même. Malgré tous ses avantages, elle comporte le défaut de ne pas impressionner suffisamment l’élève. Ce qu’il a vu naître et lentement grandir parmi les difficultés est loin de lui en imposer autant que ce qui, apparemment fermé sur soi-même, se présente tout prêt à lui.

L’autre présentation, qui justement y parvient, est la présentation dogmatique, elle met ses résultats en tête, exige de l’attention et de la croyance envers ses présupposés, donne peu de renseignements sur leur fondement. Toutefois, on court le danger qu’un auditeur critique se dise, en hochant la tête : tout cela semble bien bizarre, où cet homme prend-il cela ?

Je n’userai exclusivement dans ma présentation ni de l’une, ni de l’autre méthode, je suivrai plutôt tantôt l’une, tantôt l’autre. Je ne me fais pas d’illusions sur la difficulté de ma tâche. La psychanalyse a peu de perspectives de plaire ou de devenir populaire. Non seulement maints de ses contenus blessent les sentiments de nombre de gens, mais il est presque aussi gênant que notre science comporte quelques hypothèses qui – on ne sait s’il faut les attribuer aux présupposésa ou aux résultats de notre travail – doivent paraître extrêmement étrangères à la pensée habituelle de la foule et foncièrement opposées aux opinions courantes. Mais il n’y a rien à faire ; c’est par l’examen de deux de ces hypothèses inquiétantes qu’il nous faut inaugurer la série de nos brèves études.

La nature du psychique

La psychanalyse est une partie de la connaissance de l’âme, de la psychologie. On l’appelle aussi « psychologie des profondeurs », nous apprendrons plus tard pourquoi. Si quelqu’un devait demander ce qu’est à vrai dire le psychique, il est aisé de lui répondre en en indiquant les contenus. Nos perceptions, représentations, souvenirs, sentiments et actes volontaires, tout cela fait partie du psychique. Mais si cette question s’élargit jusqu’à savoir si tous ces processus n’ont pas un caractère commun qui nous permette de cerner de plus près la nature, ou, comme on dit aussi, l’essence du psychique, alors la réponse sera plus difficile à donner.

Si on avait adressé une question analogue à un physicien, par exemple sur l’essence de l’électricité, alors sa réponse, il y a peu de temps encore, eût été : pour expliquer certains phénomènes, nous supposons des forces électriques inhérentes aux choses et émanant de celles-ci. Nous étudions ces phénomènes, trouvons leurs lois et en faisons même des applications pratiques. Cela nous suffit provisoirement. L’essence de l’électricité nous ne la connaissons pas, peut-être l’apprendrons-nous plus tard en progressant dans notre travail. Nous reconnaissons que notre ignorance concerne justement ce qu’il y a de plus important et de plus intéressant de tout l’objet, mais pour le moment cela ne nous dérange pas. Il n’en va pas autrement, une fois pour toutes, dans les sciences de la nature.

La psychologie, elle aussi, est une science de la nature. Que serait-elle donc d’autre ? Mais son cas est différent. Tout le monde ne se risque pas à juger des choses de la physique, mais chacun – le philosophe comme l’homme de la rue – a son opinion sur les questions psychologiques, se conduit comme s’il était au moins un psychologue amateur. Et voilà qu’arrive cette chose curieuse que tous – presque tous – sont d’accord pour dire que le psychique a effectivement un caractère commun dans lequel s’exprime son essence. C’est le caractère unique, indescriptible, mais n’ayant non plus aucun besoin de description, de l’être-conscient. Tout ce qui est conscient serait psychique, inversement tout psychique serait aussi conscient. Cela serait évident, le contester n’aurait pas de sens. Mais on ne peut pas affirmer que cette décision ait jeté beaucoup de lumière sur l’essence du psychique, car devant l’être-conscient, un des faits fondamentaux de notre vie, la recherche se sent comme devant un mur. Elle ne trouve aucun chemin qui conduise quelque part plus loin. Et cette assimilation du psychique au conscient eut pour pénible conséquence d’arracher les processus psychiques à l’ensemble du devenir universel et de les opposer, étrangers, à tout le reste. Cela n’allait donc pas, car on ne pouvait rester longtemps sans s’apercevoir que les phénomènes psychiques dépendent au plus haut point d’influences corporelles et exercent de leur côte les actions les plus fortes sur les processus somatiques. Si jamais la pensée humaine a abouti à une impasse, ce fut le cas ici. Pour trouver une issue, les philosophes tout au moins durent faire l’hypothèse qu’il y avait des processus organiques parallèles aux processus psychiques conscients, ordonnés à ceux-ci d’une manière difficilement explicable et qui devaient assurer l’interaction entre « corps et âme » et réintroduire le psychique dans la structure de la vie. Mais cette solution n’était pas satisfaisante.

La psychanalyse évitait ces difficultés en démentant énergiquement l’assimilation du psychique au conscient. Non, l’être-conscient ne peut pas être l’essence du psychique, il n’est qu’une de ses qualités et à vrai dire une qualité nullement constante, bien plus souvent absente que présente. Le psychique en soi, quelle que soit sa nature, est inconscient, probablement de la même manière que tous les autres processus dans la nature dont nous avons acquis la connaissance.

Pour fonder son affirmation la psychanalyse se réfère à nombre de faits, dont un choix est présenté dans ce qui suit. On sait ce qu’on appelle des idées incidentes, des pensées qui surgissent soudain, toutes prêtes, dans la conscience, sans que l’on connaisse leur préparation, qui a dû cependant consister aussi en actes psychiques. Il peut même arriver que l’on trouve ainsi la solution d’un problème intellectuel difficile, auquel on a en vain réfléchi un certain temps auparavant. Tous les processus compliqués de choix, de rejet et de décision qui se sont déroulés entre-temps ont échappé à la conscience. Ce n’est pas créer une nouvelle théorie que de dire qu’ils ont été inconscients et le sont peut-être restés.

Deuxièmement, dans un groupe innombrable de phénomènes, je relève un seul exemple qui représentera tous les autres pour nous. Le président d’une assemblée (le Parlement autrichien) ouvre un jour la séance par les paroles suivantes : « Je constate la présence de tant de députés et je déclare donc la séance levée »1. C’était un cas de lapsus linguae, nul doute que le président avait voulu dire « ouverte ». Pourquoi a-t-il donc dit le contraire ? Nous sommes habitués à entendre la réponse : c’était une erreur fortuite, une méprise de l’intention comme il en arrive facilement sous toutes sortes d’influences. Cela ne veut rien dire et de plus il est particulièrement facile de confondre les contraires. Mais si l’on examine la situation où s’est produit le lapsus, on est enclin à préférer une autre conception. Tant de séances précédentes du Parlement s’étaient déroulées d’une manière péniblement tumultueuse et infructueuse et il ne serait que trop compréhensible que le président au moment de l’ouverture ait pensé : « Si seulement la séance qui doit commencer maintenant était déjà finie. J’aimerais mieux la lever que l’ouvrir. » Lorsqu’il commença à parler, ce désir ne lui était probablement pas présent à l’esprit, il n’était pas conscient, mais il était certainement là et il est parvenu à s’imposer, contre l’intention du locuteur, dans l’apparente erreur commise par lui. Dans notre hésitation entre deux explications aussi différentes, un seul cas ne peut guère apporter l’explication. Mais si tous les autres cas de lapsus permettaient la même explication et de même les erreurs semblables dans les ratés d’écriture, de lecture, d’écoute et de geste ? Si dans tous ces cas – à vrai dire sans exception – on pouvait prouver l’existence d’un acte psychique, d’une pensée, d’un désir, d’une intention, qui peut justifier la prétendue erreur et qui, au moment où elle exerçait son effet, était inconsciente, bien qu’elle puisse avoir été consciente auparavant ? Alors on ne pourrait vraiment plus contester qu’il ait des actes psychiques qui soient inconscients, qu’ils puissent même parfois devenir actifs tout en étant inconscients et qu’ils puissent alors l’emporter parfois sur des intentions conscientes. L’individu lui-même peut avoir des comportements différents face à une action ainsi manquée. Il peut ne pas la remarquer du tout ou bien s’en apercevoir lui-même, tomber dans l’embarras, en avoir honte ; en règle générale il ne peut trouver lui-même l’explication de l’erreur, a besoin d’aide pour cela et regimbe souvent contre la solution qui lui est communiquée – du moins pendant quelque temps.

Enfin troisièmement, on peut prouver expérimentalement chez des personnes plongées dans l’hypnose qu’il y a des actes psychiques inconscients et que l’être-conscient n’est pas une condition indispensable de l’activité. Qui a assisté à une telle expérience en a reçu une impression inoubliable et y a gagné une conviction inébranlable. Cela se passe à peu près ainsi : le médecin entre dans la chambre du malade à l’hôpital, met son parapluie dans un coin, plonge l’un des patients dans l’hypnose et lui dit : « Je m’en vais maintenant, quand je reviendrai, vous irez à ma rencontre avec le parapluie ouvert et vous le tiendrez au-dessus de ma tête. » Là-dessus, le médecin et ses accompagnateurs quittent la pièce. Dès qu’ils sont revenus, le malade, maintenant réveillé, exécute exactement ce qu’on l’a chargé de faire sous hypnose. Le médecin lui en demande la raison : « Mais que faites-vous donc là ? Qu’est-ce que cela signifie ? » Le patient est visiblement embarrassé, il balbutie quelque chose comme : « Je pensais seulement, Monsieur le Docteur, comme il pleut dehors, que vous ouvririez le parapluie déjà dans la chambre. » Une indication visiblement insuffisante, inventée sur le moment pour motiver d’une façon quelconque son comportement absurde. Mais pour nous, spectateurs, il est évident qu’il ne connaît pas son véritable motif. Nous, nous le connaissons, car nous étions présents lorsqu’il a reçu la suggestion qu’il a suivie maintenant, tout en ne sachant rien de sa présence en lui2.

Nous estimons maintenant résolue la question de la relation du conscient avec le psychique : la conscience n’est qu’une qualité (propriété) — de plus nullement constante — du psychique. Nous avons encore à nous défendre contre une objection qui nous dit qu’il ne serait pas nécessaire, en dépit des faits évoqués, de renoncer à l’identité du conscient avec le psychique. Les processus psychiques soi-disant inconscients seraient justement les processus organiques parallèles – depuis longtemps admis – du psychique. Ceci toutefois ravalerait notre problème au niveau d’une question, apparemment sans intérêt, de définition. Notre réponse est qu’il serait injustifié et très inopportun de briser l’unité de la vie psychique en faveur d’une définition, alors que nous voyons que la conscience ne peut nous livrer que des séries de phénomènes incomplètes et lacunaires. Et ce n’est guère un hasard si c’est seulement après le changement de la définition du psychique qu’il fut possible de créer une large et cohérente théorie de la vie psychique.

Il ne faut pas croire d’ailleurs que cette autre conception du psychique soit une innovation due à la psychanalyse. Un philosophe allemand, Théodore Lipps, a proclamé très nettement que le psychique était inconscient en soi, que l’inconscient était le psychique proprement dit. Le concept de l’inconscient attendait déjà depuis longtemps son admission, aux portes de la psychologie. La philosophie et la littérature ont très souvent joué avec lui, mais la science ne savait pas s’en servir. La psychanalyse s’est emparée de ce concept, l’a pris au sérieux, lui a donné un contenu nouveau. Ses recherches ont abouti à la connaissance de caractères jusqu’ici insoupçonnés du psychique inconscient, ont découvert quelques-unes des lois qui le régissent. Mais tout cela ne signifie nullement que la qualité de l’être-conscient ait perdu son importance pour nous. Elle reste la seule lumière qui nous guide et nous éclaire dans les ténèbres de la vie psychique. Étant donné la nature particulière de notre connaissance, notre travail scientifique en psychologie consistera à traduire les processus inconscients en processus conscients et, de cette manière, à combler les lacunes dans la perception consciente.