Chapitre VII. La négation par actes et paroles

Pendant plusieurs années le moi infantile, tout en conservant un sens intact de la réalité, garde le privilège de nier tout ce qui, dans cette réalité, lui déplaît. Il use amplement de cette faculté et, ce faisant, ne se cantonne pas dans le seul domaine des représentations et des fantasmes, il ne se borne pas à penser, il agit. Pour parvenir à transformer la réalité, il se sert des objets extérieurs les plus divers. On retrouve fréquemment aussi, dans les jeux enfantins, en général, et dans ceux où l’enfant adopte un rôle, en particulier, cette même négation de la réalité.

Je tiens à mentionner ici le petit travail rimé d’un écrivain anglais qui a décrit de façon particulièrement exquise ce mélange, chez son héros enfantin, de fantaisie et de réalité22. Dans la chambre de cet enfant de trois ans se trouvent quatre sièges. Lorsqu’il s’assied sur le premier, il est un explorateur qui, la nuit, remonte le cours de l’Amazone, sur le deuxième, il est un lion rugissant qui épouvante la bonne, sur le troisième, un capitaine qui dirige son navire sur l’océan, mais sur le quatrième, une haute chaise d’enfant, il essaye de se figurer qu’il n’est que lui-même, c’est-à-dire un simple petit garçon. Ce que le poète cherche ainsi à exprimer se devine aisément : les éléments dont l’enfant se sert pour construire un monde imaginaire plein d’agréments s’offrent d’eux-mêmes, mais, quand il s’agit de faits réels, l’enfant doit d’abord s’efforcer de reconnaître et d’assimiler ces derniers.

Chose curieuse, les adultes sont tout disposés à favoriser, dans leurs rapports avec les enfants, tous ces mécanismes. Le plaisir procuré à l’enfant par l’adulte provient en grande partie du concours qu’apporte celui-ci à de semblables négations de la réalité. Bien souvent on assure au petit enfant qu’il est déjà « très grand » et, au mépris de toute vraisemblance, qu’il est « aussi fort » que papa, « aussi adroit » que maman, « aussi brave » qu’un soldat, « aussi solide » que, par exemple, « son grand frère ». Il semble naturel, pour consoler un enfant, de se servir de pareilles déformations de la réalité. D’après l’adulte, la plaie toute fraîche « ne fait déjà plus du tout mal », les plats détestés « n’ont pas du tout mauvais goût ». Le départ d’une personne chagrine-t-il l’enfant ? On lui certifie qu’elle « reviendra tout de suite ». Il arrive même que certains enfants s’emparent de ces formules de consolation et les emploient de façon stéréotypée pour décrire ce qui est pénible. Une petite fille de 2 ans, par exemple, chaque fois que sa mère quitte la pièce, murmure machinalement : « Maman va revenir tout de suite. » Un autre enfant, un petit Anglais, chaque fois qu’il avale un médicament de goût désagréable gémit lamentablement : « J’aime ça, j’aime ça », souvenir d’une phrase que répétait sa nurse pour l’inviter à trouver bon goût à un mauvais médicament.

Bien des cadeaux offerts par des visiteurs adultes sont faits pour engendrer l’illusion. Un petit sac à main, un petit parapluie, une petite ombrelle consolident chez la fillette l’idée qu’elle est une « dame ». Une canne, un uniforme, divers objets d’équipement figurent au garçonnet la virilité. Les poupées elles-mêmes ont, entre autres buts, celui de créer une fiction de la maternité. Les trains, les autos, les jeux de construction servent, non seulement à réaliser un désir de l’enfant, à lui octroyer la possibilité de sublimer, mais lui fournissent aussi l’occasion d’imaginer agréablement qu’il régit le monde. Ici nous passons de l’étude des processus purement défensifs et des processus d’évitements à celle du jeu des enfants, sujet qui a déjà fait en diverses écoles de psychologie académique l’objet de nombreuses controverses.

Le conflit toujours existant entre les différentes écoles pédagogiques (Frœbel contre Montessori) peut se résumer ainsi : dans quelle mesure l’éducateur doit-il inciter l’enfant – et cela dès le plus jeune âge – à assimiler la réalité ? Jusqu’à quel degré peut-on laisser le jeune être se détourner de cette réalité en favorisant chez lui la construction d’un monde imaginaire ?

Toutefois la contribution volontaire qu’apportent les adultes à cette sorte de retournement en son contraire d’une réalité pénible reste cependant soumise à des conditions rigoureuses. On attend de l’enfant que sa représentation d’un monde imaginaire ne dépasse pas certaines limites bien déterminées. L’enfant qui, il n’y a qu’un instant, était cheval ou éléphant, qui hennissait ou barrissait et marchait à quatre pattes, doit être prêt, l’instant d’après, à s’asseoir gentiment à table et à se tenir tranquille. Le dompteur de lions est obligé d’obéir à sa bonne, l’explorateur, ou le pirate, est forcé d’aller se coucher, juste au moment où ce qui se passe dans le monde des adultes est en train de devenir le plus intéressant. L’indulgence dont la grande personne fait preuve à l’égard du mécanisme de négation de l’enfant cesse au moment précis où la transition entre l’imagination et la réalité ne s’effectue plus sans heurts, instantanément, sans discussions, où l’enfant veut tirer du fantasme un comportement réel, c’est-à-dire quand l’activité imaginative de l’enfant cesse d’être un jeu pour se transformer en automatisme ou bien en compulsion.

Une petite fille que j’ai eu l’occasion d’observer ne se résigne pas à la différence des sexes. Elle a deux frères, l’un plus âgé et l’autre plus jeune qu’elle. La comparaison qu’elle établit entre eux et elle-même devient une source de déplaisir constant et torturant. Elle doit donc recourir à un procédé de défense, à un accommodement. En même temps, l’exhibitionnisme joue dans le développement de sa vie instinctuelle un rôle considérable, ainsi son rêve, son envie de posséder un pénis, se traduisent par le désir d’avoir, comme ses frères, quelque chose à montrer. D’autres analyses d’enfants nous ont montré qu’il y a maintes façons de réaliser un pareil désir. La petite fille peut, par exemple, transférer à d’autres parties de son joli corps, son besoin d’exhibition ou acquérir le goût des belles robes et devenir « coquette » ou encore exceller en gymnastique, en acrobatie, afin de ne le céder en rien aux prouesses du pénis de ses frères, etc. Toutefois, elle choisit une voie encore plus rapide : elle nie le fait de son manque de pénis et s’épargne ainsi tout effort pour trouver à ce dernier un substitut. Dès lors, elle exhibe presque compulsionnellement l’organe manquant. Matériellement, cette compulsion se manifeste par l’acte de retrousser, à l’occasion, ses jupes et de s’exhiber, ce qui se traduit ainsi : « Regarde comme c’est beau, ce que j’ai là ! » Il lui arrive à tout propos de chercher à attirer l’attention d’autrui sur quelque chose d’inexistant23. « Viens regarder tous les œufs que les poules ont pondus ! » ou : « Tu entends ? C’est la voiture de mon oncle qui arrive déjà. » En réalité, il n’y a ni œufs pondus, ni voiture. Dans les premiers temps, ces plaisanteries lui attiraient les rires et l’approbation des grandes personnes, mais les déceptions inattendues et répétées qu’elle causait ainsi à ses frères et sœurs leur faisaient verser des torrents de larmes. On pourrait dire qu’à cette époque son comportement était à la limite du jeu et de la compulsion.

Ce même processus est encore plus marqué chez le petit dompteur de lions du précédent chapitre. Ainsi que le montre l’analyse, ses fantasmes ne compensent pas seulement certains résidus de déplaisir et de malaise mais sont plutôt une tentative pour supprimer sa très forte angoisse de castration. L’habitude de la négation prend chez lui le dessus, il ne parvient plus à transformer en amis protecteurs ou soumis, tous les objets effrayants. Poursuivant, avec une énergie croissante, ses tentatives, il s’efforce de mépriser toujours davantage tout ce qui lui fait peur. Dès lors ce qui est capable de provoquer la crainte est tourné en ridicule. Toutefois comme le monde entier l’effraye, le monde entier est ridiculisé. À la pression continue de la peur de castration, il répond par la raillerie et le caractère obsédant de cette raillerie, qui a d’abord l’air d’un jeu, se trahit par le fait que l’enfant n’arrive à se débarrasser de ses craintes qu’en plaisantant. Chaque fois qu’il essaye de considérer plus sérieusement le monde extérieur, il paye cette tentative par des crises d’angoisse.

Le petit enfant qui voudrait être « grand », qui joue à « papa » en s’emparant du chapeau et de la canne de son père, ne nous semble nullement anormal ; en tout cas ce jeu est courant et banal. Un de mes petits patients, chez qui toute rencontre avec un homme très grand ou très fort ne manque jamais de provoquer la plus intense mauvaise humeur, a une prédilection pour ce jeu. Il met le chapeau de son père et se promène avec. Tant que personne n’intervient, il est joyeux, heureux. Pendant toute la durée des vacances, il se livre à un jeu analogue, mais cette fois avec un havresac plein d’objets divers. Il ne se différencie du jeune enfant qui joue à être grand que parce qu’il prend son jeu au sérieux : toute contrainte exercée sur lui pour lui faire ôter son chapeau dans l’appartement, à table ou au lit, provoque chez lui agitation et mauvaise humeur.

Ce petit garçon ayant reçu une casquette, semblable à celle des adultes, se comporte avec elle de la même manière qu’avec le chapeau de son père. Il l’emporte partout avec lui, la serre convulsivement dans ses doigts quand on ne lui permet pas de la garder sur sa tête. Toutefois il est bien obligé de constater que les mains doivent parfois servir à d’autres usages. Il découvre alors, un beau jour, en cherchant anxieusement à placer quelque part sa casquette, que la braguette de sa culotte de cuir lui offre une bonne place et, prenant une soudaine décision, il y fourre le couvre-chef, a les mains libres et voit avec soulagement qu’il pourra désormais ne jamais plus se séparer de cette coiffure. D’ailleurs, elle occupe certainement la place à laquelle la destinait de prime abord sa signification symbolique : à proximité des organes génitaux.

Dans les pages qui précèdent j’ai qualifié de compulsionnels, faute d’un terme meilleur, tous les comportements de ce genre chez l’enfant. Pour tout observateur superficiel ils présentent bien, en effet, une ressemblance frappante avec les symptômes obsessionnels, mais en les examinant de plus près, l’on s’aperçoit qu’ils ne constituent pas des actes obsédants, au sens propre du mot. Leur structure est tout à fait différente de celle qui, à notre sens, caractérise les symptômes névrotiques. Au début du processus qui leur donne naissance, on retrouve bien, comme dans la formation des symptômes névrotiques, quelque déception, quelque renonciation réelles, mais le conflit qui en découle n’en est pas pour autant intériorisé et conserve ses attaches avec l’extérieur. Les procédés de défense employés par le moi ne visent pas la vie instinctuelle, mais bien le monde extérieur d’où émane la frustration. De même que, dans un conflit névrotique, la perception de l’émoi instinctuel interdit est empêchée par le refoulement, de même le moi infantile parvient, grâce à la négation, à ne pas percevoir les impressions pénibles surgies du dehors. Dans la névrose obsessionnelle le refoulement se trouve assuré par une formation réactionnelle qui renferme le contraire de la pulsion refoulée (pitié au lieu de cruauté, pudeur au lieu d’exhibitionnisme). C’est de la même manière que, dans les états infantiles décrits précédemment, la négation de la réalité se trouve complétée et maintenue quand, par le moyen de l’imagination, de la parole ou de l’acte, l’enfant transforme les faits réels. La formation réactionnelle de l’obsédé exige pour persister la dépense continuelle que nous appelons contre-investissement. Le maintien et la production de fantasmes agréables exigent du moi de l’enfant un effort permanent. Quand les frères de la petite fille lui offrent à chaque instant le spectacle de leur virilité, elle répond en leur assurant, continuellement aussi, « qu’elle a comme eux quelque chose à montrer ». La jalousie du petit porteur de casquette ne cesse d’être excitée par les hommes de son entourage, aussi exhibe-t-il à chaque instant aussi, le chapeau, la casquette ou le havresac, preuves à ses yeux tangibles de sa masculinité. Toutes les fois que ces actes sont gênés par une force extérieure, il se produit un phénomène analogue à celui que provoque sur une manifestation obsessionnelle quelque répression du dehors. L’équilibre, si difficilement maintenu jusque-là entre la tendance à repousser et la force défensive, se trouve rompu, l’excitation extérieure qui a été niée ou l’excitation pulsionnelle refoulée tentent de s’imposer au conscient et provoquent dans le moi des sentiments d’angoisse et de déplaisir.

L’utilisation, dans le temps, du procédé défensif de négation par paroles et par actes est soumise à des limitations pareilles à celles que j’ai décrites dans le précédent chapitre en traitant de la négation par les fantasmes24 ; la négation ne doit être utilisée que tant qu’elle coexiste avec la faculté de subir l’épreuve du réel sans la gêner. Une fois le moi mûri et unifié grâce à la synthèse, la négation disparaît, pour ne resurgir que dans les cas où les relations avec le réel sont gravement perturbées et où l’épreuve de la réalité a échoué. Dans les constructions délirantes des psychosés, par exemple, il arrive qu’un morceau de bois puisse, tout comme chez l’enfant, représenter un objet aimé, convoité ou perdu25. Dans la névrose, on ne trouve peut-être qu’une seule exception de ce genre : le talisman de l’obsédé. Toutefois je n’ose décider si la possession d’un objet auquel le malade se cramponne si convulsivement représente une protection contre des pulsions intérieures interdites, contre des forces extérieures dangereuses ou encore si cet objet rassemble en lui les deux fonctions défensives.

Le procédé de négation par la parole et par l’acte comporte une plus large limitation que celui qui existe dans la négation par fantasmes. Dans son domaine imaginatif l’enfant est souverain maître ; tant qu’il garde pour lui seul ses fantasmes, personne ne peut intervenir. Au contraire c’est dans le monde extérieur que doivent se manifester les fantasmes traduits en paroles ou en actes. L’utilisation par l’enfant de ce mécanisme est donc conditionnée par le consentement de l’entourage comme il est intérieurement conditionné par son degré d’adaptation à la réalité. Dans le cas du porteur de casquette, le succès de ses tentatives de défense dépend entièrement d’une permission ou d’une interdiction de rester la tête couverte à la maison, à l’école et au jardin. Les gens jugent de la normalité ou de l’absence de normalité de ces mécanismes de protection non d’après la structure interne de la mesure défensive mais seulement d’après son degré de bizarrerie. Lorsque le jeune garçon garde compulsivement son chapeau sur la tête, il présente un « symptôme », on le juge bizarre et il risque, à tout moment, de se voir dérober sa protection contre l’angoisse. À une période plus tardive de sa vie, ses mesures de protection sont devenues moins voyantes, il s’est débarrassé de son couvre-chef et de son havresac et se contente de porter en permanence dans sa poche un stylo. Dès lors chacun le trouve normal. À la satisfaction de tous et conformément à leurs exigences, il a supprimé ou tout au moins dissimulé son mécanisme. Toutefois rien n’est changé en ce qui concerne son angoisse intérieure. Afin de supprimer la peur de la castration, il tient toujours aussi compulsionnellement à son stylo et paye des mêmes accès d’angoisse et de déplaisir toute séparation éventuelle d’avec cet objet.

C’est du consentement du monde extérieur à ces mesures protectrices que dépend parfois le pronostic ; en effet, la production d’angoisse est arrêtée et liée dans « le symptôme » primitif, ou bien la tentative de défense échoue, la production d’angoisse s’intensifie, aboutit directement à un conflit intérieur, à un retournement de la défense contre la vie instinctuelle et par là au déclenchement de névroses véritables. Il serait néanmoins dangereux d’essayer d’éviter les névroses infantiles en favorisant ces négations. Quand le mécanisme joue trop fort, le moi édifie des excroissances, des bizarreries, des excentricités qui, une fois le temps des négations primitives définitivement passé, sont ensuite difficiles à faire disparaître.