Chapitre IX. Identification avec l’agresseur

Les habituels modes de défense sont relativement faciles à découvrir tant que le moi les utilise séparément et dans sa lutte contre un danger déterminé. Découvre-t-on la négation ? C’est qu’il y a un péril extérieur. Décèle-t-on un refoulement ? C’est que le moi se défend contre des excitations instinctuelles. Mais quand on a affaire à l’inhibition et à la rétraction du moi, procédés en apparence très ressemblants, la distinction entre conflit interne et conflit externe devient déjà moins aisée. Et les choses se compliquent encore lorsque plusieurs processus de défense s’intriquent ou encore qu’un seul et même mécanisme joue tantôt contre l’extérieur tantôt contre l’intérieur, ce qui est tout à fait le cas de l’identification. L’identification, en effet, contribue à la formation du surmoi et par là joue un rôle important dans la répression des pulsions, mais en certaines occasions, ainsi que j’essaierai de le démontrer dans les pages qui suivent, elle constitue, en se combinant avec d’autres mécanismes, l’un des moyens de lutte les plus puissants contre les objets extérieurs générateurs d’angoisse.

Auguste Aichhorn rapporte le cas d’un écolier dont il avait eu, en tant que membre du Conseil de l’Instruction publique, l’occasion de s’occuper. Cet enfant a pris l’habitude de faire des grimaces. L’instituteur se plaint de l’attitude anormale du jeune garçon en face des blâmes et des réprimandes. En pareilles occasions, il fait de telles grimaces que toute la classe est prise de fou rire. D’après le maître, ce comportement ne pourrait s’expliquer que de deux façons : il s’agit soit de moquerie consciente, voulue, soit de tics. Les renseignements fournis par le maître d’école sont vite confirmés, car pendant la consultation les grimaces se répètent. Mais une conversation entre Aichhorn, l’instituteur et l’élève fournit l’explication de cet état. Aichhorn, en effet, en observant attentivement ses deux interlocuteurs constate que les grimaces du jeune garçon ne constituent qu’une reproduction caricaturale des traits de l’instituteur irrité. L’enfant, forcé de subir les reproches du maître, étouffe son angoisse en imitant involontairement celui-ci. Cette colère, il la fait sienne et écoute les paroles du professeur, en s’appropriant aussi, sans en être conscient, ses expressions. Le fait de grimacer équivaut ici à une identification avec l’objet extérieur redouté.

Rappelons le cas de la petite fille qui cherche à surmonter, par la magie et la sorcellerie, les tourments que lui cause son envie du pénis. Elle fait sciemment, intentionnellement, usage d’un mécanisme que le jeune garçon utilise involontairement. À la maison, elle n’ose traverser l’antichambre dans l’obscurité par peur des fantômes, mais soudain, elle adopte un subterfuge qui lui permet de maîtriser sa peur. En traversant l’antichambre, elle se livre désormais à toutes sortes de gesticulations bizarres. Au bout de peu de temps, elle révèle triomphalement à son jeune frère le secret de sa victoire sur l’angoisse : « Il ne faut pas avoir peur dans l’antichambre », déclare-t-elle, « tu n’as qu’à jouer à être toi-même le fantôme qui pourrait venir ». Le fait de gesticuler équivaut donc ici à une identification avec l’objet extérieur redouté.

Le cas de ces deux enfants n’est pas original et ne représente en réalité qu’un mode de comportement naturel, banal et des plus répandus du moi primitif. L’étude de l’évocation et de l’exorcisation des esprits au cours des cérémonies religieuses des primitifs nous l’a depuis longtemps fait connaître. Dans un grand nombre de jeux enfantins également, cette métamorphose du sujet en objet redouté provoque une conversion de l’angoisse en agréable sentiment de sécurité. Voilà qui permet de considérer sous un angle nouveau les jeux où l’enfant se donne un rôle.

Cependant l’imitation physique d’un adversaire ne représente l’élaboration que d’un seul des éléments de quelque événement complexe angoissant. L’observation enseigne que les autres éléments, eux aussi, doivent être maîtrisées.

Le petit malade de 6 ans dont j’ai déjà plusieurs fois parlé est obligé d’aller chez le dentiste. La première fois, tout se passe très bien, le traitement étant indolore ; l’enfant triomphe et se moque de ceux qui ont peur d’aller chez le dentiste. Mais un beau jour, le petit garçon arrive chez moi, pour sa séance de psychanalyse, de très mauvaise humeur. Le dentiste vient de lui faire mal, l’enfant est grognon, hostile et s’en prend aux objets de la pièce. C’est d’abord une gomme à effacer qui est sacrifiée, il exige que je la lui donne et, devant mon refus, il s’empare d’un canif et essaye de la couper en deux. Ensuite, il convoite un gros rouleau de ficelle. II veut l’avoir et me décrit de quelle façon il s’en servira pour tenir en laisse ses animaux ; comme je lui refuse le rouleau entier, il saisit le canif et finit par prendre un long bout de ficelle dont il ne fait aucun usage, tout au contraire, il la coupe bientôt en tout petits brins. Enfin, il jette aussi cette ficelle pour se tourner vers les crayons qu’il taille indéfiniment avec son canif, cassant toutes les mines, mais continuant à tailler. Il serait faux de dire qu’il « joue au dentiste » car il n’en prend pas le rôle. Ici l’enfant ne s’identifie pas à son agresseur, mais bien à l’agression de ce dernier.

Le même enfant vient une autre fois me voir après un léger accident. Au cours d’un jeu sportif, à l’école, il s’est cogné de tout son poids contre le poing tendu du professeur de gymnastique. Sa lèvre saigne, il pleure et essaye de dissimuler, avec sa main, blessure et larmes. Je cherche à le consoler et à le calmer mais en me quittant il est toujours dans un état pitoyable. Toutefois, le jour suivant, il revient costumé en militaire et se tenant très droit, képi sur la tête, sabre au côté, et pistolet au poing. Constatant ma surprise devant cette transformation, il se contente de dire : « je voulais être habillé en militaire pour jouer avec toi ! » Toutefois, au lieu de jouer, il s’assied et écrit une lettre à sa mère : « Chère Maman, s’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît, n’attends pas jusqu’à Pâques pour me donner le canif que tu m’as promis ! » Ici encore rien ne permet d’affirmer que, pour surmonter l’angoisse provoquée par l’incident de la veille, il veuille figurer le personnage du professeur contre lequel il s’est cogné. Ce qu’il représente cette fois ce n’est pas non plus l’agression de ce même professeur. Ce sont les armes, l’équipement, qui symbolisent évidemment, en tant qu’attributs virils, la force du professeur et permettent à l’enfant de s’identifier à la masculinité de l’adulte et, par là, à se défendre contre les humiliations narcissiques et contre tous les désagréments.

Ces exemples illustrent des faits bien connus. L’enfant introjecte quelque chose de l’objet d’angoisse ce qui lui permet d’assimiler un événement angoissant récemment survenu. On voit se combiner au mécanisme de l’identification ou de l’introjection, un autre important mécanisme. En jouant le rôle de l’agresseur, en lui empruntant ses attributs ou en imitant ses agressions, l’enfant se transforme de menacé en menaçant. Dans Au-delà du principe de plaisir ce passage d’un rôle passif à un rôle actif pour parvenir à assimiler des événements désagréables ou traumatisants de l’enfance a été décrit dans le détail. « Quand un médecin a examiné la gorge de l’enfant ou qu’il a pratiqué sur lui une petite opération », dit Freud, « cette épreuve pénible fera certainement le sujet d’un prochain jeu, mais il convient de ne pas y laisser passer inaperçu le gain en plaisir émané d’une autre source. En allant de la passivité de l’incident à l’activité du jeu, l’enfant transmet à un camarade de jeu le rôle désagréable que lui-même avait tenu et se venge ainsi sur la personne de ce remplaçant »27. Ce qui est vrai pour les jeux l’est aussi pour d’autres comportements de l’enfant. Chez le petit grimacier et chez la petite magicienne, nous ignorons ce qui peut advenir des menaces qu’ils ont prises à leur compte, mais dans le cas de l’autre petit garçon, l’agressivité empruntée au dentiste et au professeur de gymnastique était dirigée contre tout le monde extérieur.

Ce même phénomène de transformation nous surprend davantage quand l’angoisse est relative non à un événement passé mais à un événement futur. J’ai raconté ailleurs l’histoire d’un garçonnet qui a pris l’habitude de carillonner comme un sourd à la porte de son pensionnat. Dès que cette porte est ouverte, il reproche violemment à la domestique d’être lente et de ne pas faire attention aux coups de sonnette. Entre l’instant où il sonne et celui où il se met en colère, il est pris de peur à cause des reproches qui pourraient lui être adressés pour son carillonnement inconsidéré. C’est pourquoi il gronde la domestique avant même qu’elle n’ait eu le temps de se plaindre. La véhémence de ses récriminations « prophylactiques » est proportionnée à l’intensité de son angoisse. Il attaque la personne même dont il attend un agression et non pas un quelconque substitut. La permutation entre attaqueur et attaqué est, en ce cas, poussée jusqu’au bout.

Jenny Walder, en nous décrivant le cas d’un de ses petits patients âgé de 5 ans, nous donne un exemple frappant du même ordre28. Au moment où l’analyse va aborder la question de la masturbation et des fantasmes qui accompagnent celle-ci, l’enfant, jusque-là timide et inhibé, devient tout à coup farouchement agressif. Son attitude généralement passive se modifie, ses traits de caractère féminins disparaissent entièrement. Au cours des séances, contrefaisant un lion rugissant, il se jette sur l’analyste. Il se promène, un fouet à la main et joue à croquemitaine, c’est-à-dire que, dans les escaliers, chez lui et chez moi, il fait claquer son fouet en menaçant les gens. Sa mère et sa grand-mère se plaignent de ce qu’il tente de les frapper au visage. L’inquiétude de sa mère est à son comble quand il s’avise de vouloir jouer avec des couteaux de cuisine. L’analyse montre alors que cette poussée agressive de l’enfant ne correspond nullement à une levée de ses inhibitions instinctuelles. La libération de ses tendances viriles reste encore très lointaines, il ne souffre que d’angoisse. En effet, après avoir pris conscience de ses activités sexuelles passées et récentes, après en avoir fait l’aveu indispensable, il craint d’être puni. Son expérience lui a montré que les adultes se fâchent quand on se livre à des actes pareils : on est grondé, giflé, fouetté et peut-être même vous coupe-t-on quelque chose avec un couteau. Ainsi quand mon petit patient assume un rôle actif, quand il rugit, brandit un fouet ou un couteau, c’est qu’il représente une punition redoutée et qu’il anticipe sur elle. Il a intériorisé l’agression des adultes devant qui il se sent coupable et dirige maintenant activement contre eux son agressivité. Chaque fois qu’il est sur le point d’aborder, en analyse, les sujets qu’il considère comme dangereux, cette agressivité augmente. Enfin, il révèle ses pensées et ses sentiments interdits et, après discussion et interprétation, il abandonne chez l’analyste sa cravache de croquemitaine devenue soudain superflue et qu’il n’avait jamais voulu lâcher jusqu’alors. Sa compulsion à frapper disparaît en même temps que sa crainte des coups,

Dans cette « identification avec l’agresseur » nous reconnaissons un stade assez communément observable chez l’individu au cours du développement normal de son surmoi. En s’identifiant aux menaces des adultes, les deux jeunes garçons dont nous venons de parler ont fait un pas décisif vers la formation de cette instance morale : ils ont ainsi intériorisé les critiques d’autrui. Quand un enfant ne cesse d’intérioriser, d’introjecter les qualités de ses éducateurs, quand il fait siennes leurs particularités et leurs opinions, il fournit continuellement au surmoi le matériel nécessaire à l’évolution de celui-ci. Toutefois, à cette époque, l’enfant ne prend pas encore très au sérieux la formation de l’instance morale. La critique intériorisée n’en est pas pour autant immédiatement transformée en auto-critique. Comme nous l’avons pu voir dans les exemples précités, elle se dissocie de l’activité répréhensible de l’enfant pour se tourner vers le monde extérieur. Grâce à un nouveau processus de défense, c’est une attaque directe dirigée contre le dehors qui succède à l’identification avec l’agresseur.

Un autre exemple plus complexe permettra peut-être de mieux comprendre ce nouveau procédé de défense. Un petit garçon, parvenu au point culminant de son complexe œdipien, se sert du mécanisme que nous venons de décrire pour surmonter sa fixation à sa mère. Ses bonnes relations avec celle-ci sont troublées par des accès de colère. Il se répand en toutes sortes de récriminations au milieu desquelles, fait incompréhensible, un même reproche stéréotypé revient chaque fois : il se plaint de la curiosité maternelle. Ce premier pas dans l’élaboration de ses sentiments interdits s’interprète aisément. Le petit garçon s’imagine que sa mère connaît ses aspirations libidinales et qu’elle y oppose, avec indignation, une fin de non-recevoir. L’enfant, dans ses propres accès de colère, reproduit activement cette indignation. Mais contrairement à ce qui se passe chez le petit patient de Jenny Wàlder, ses griefs contre la mère ne sont pas d’ordre général, il ne lui reproche qu’une chose déterminée : la curiosité. L’analyse montre que cette curiosité n’appartient nullement à la vie instinctuelle de sa mère, mais à sa vie instinctuelle à lui. En effet, dans ses relations avec cette mère, la pulsion qu’il a le plus de peine à vaincre est le voyeurisme. Le renversement des rôles est ici total. Il prend à son compte le sentiment d’indignation de sa mère à qui il attribue, en revanche, sa propre curiosité.

En certaines phases de résistance, une jeune patiente ne cesse de reprocher avec vivacité a son analyste d’être cachottière et se plaint de la réserve exagérée de celle-ci, la harcèle de questions sur des détails personnels et souffre de n’obtenir aucune réponse. Puis les reproches cessent mais pour resurgir peu après de façon stéréotypée et, semble-t-il, automatique. Ici encore ce processus comporte deux phases. De temps en temps, par suite d’une certaine inhibition qui l’empêche de parler, notre patiente omet sciemment de révéler certains faits intimes. En agissant de la sorte, elle sait parfaitement qu’elle enfreint la règle analytique fondamentale et s’attend aux reproches de l’analyste. Elle introjecte alors ces reproches imaginaires et, adoptant un rôle actif, les retourne contre la personne de l’analyste. Chez elle, les phases d’agression coïncident exactement avec les phases de mutisme. Les critiques adressées à l’analyste révèlent la faute dont elle-même se rend coupable : le délit de cachotterie – commis en réalité par la patiente – est attribué à la psychanalyse.

Une autre jeune patiente est périodiquement sujette à des états d’agressivité très intense. Elle partage assez également son ressentiment entre moi-même, ses parents et d’autres personnes. Elle se plaint surtout de deux choses : D’abord, elle a toujours, durant ces phases, l’impression qu’on lui cache quelque chose, quelque chose que tous, sauf elle-même, connaissent, un certain secret qu’elle brûle de connaître. Deuxièmement, elle se montre amèrement déçue de constater les imperfections intérieures de toutes les personnes qui l’entourent. Comme dans le cas de la patiente qui, parce qu’elle-même se taisait, reprochait à son analyste d’être cachottière, les phases d’agressivité, chez cette malade, se produisent automatiquement dans les périodes où ses fantasmes de masturbation, qu’elle ignore, tendent à surgir dans le conscient. Quand elle condamne les êtres aimés, c’est qu’elle s’attend à ce qu’ils lui reprochent sa masturbation infantile. S’identifiant tout à fait à ce reproche, elle le retourne contre le monde extérieur. Le secret que chacun lui cache, c’est le secret même de sa propre masturbation qu’elle dissimule aux autres comme à elle-même. Son agressivité correspond ici encore à celle des autres et le « secret » qu’on ne lui révèle pas est le reflet de son propre refoulement.

Ces trois exemples nous montrent comment s’établit cette phase particulière de l’évolution du surmoi. Même après que la critique extérieure a été introjectée, la peur d’une sanction et le délit ne sont pas encore associés dans l’esprit du patient. À l’instant même où la critique s’intériorise, le délit est repoussé dans le monde extérieur, ce qui revient à dire que le mécanisme d’identification avec l’agresseur se complète par un autre procédé de défense, par une projection, au-dehors, de la culpabilité.

Un moi qui évolue de cette façon particulière, du fait du mécanisme de la défense, introjecte les autorités qui le critiquent, les assimile en en faisant son surmoi. Il devient ensuite capable de projeter au-dehors ses pulsions interdites. Ce moi-là se montre intolérant à l’égard du monde extérieur avant d’être sévère envers lui-même. Il apprend bien à connaître ce qui est condamnable, mais utilise ce mécanisme de défense contre les désagréments de l’auto-critique. La colère provoquée en lui par les actes coupables d’autrui est une sorte d’avant-coureur et de substitut de son propre sentiment de culpabilité. Son indignation s’accroît automatiquement toutes les fois que la perception de sa culpabilité personnelle tend à augmenter. Cette phase de l’évolution du surmoi constitue une sorte de stade préliminaire de la moralité. La véritable moralité ne commence qu’au moment où la critique intériorisée ayant fait siennes les exigences du surmoi coïncide avec la perception qu’a le moi du délit personnel. Dès lors c’est vers l’intérieur et non vers l’extérieur que se tourne la sévérité du surmoi et ensuite l’intolérance à l’égard d’autrui se modère. Mais ce stade une fois atteint, le moi est contraint de supporter un plus grand « déplaisir », celui que provoquent l’auto-critique et le sentiment de culpabilité.

Peut-être certains sujets ne dépassent-ils jamais le stade intermédiaire de la formation de leur surmoi. Peut-être ne parviennent-ils jamais à intérioriser entièrement le processus. Tout en percevant leur propre culpabilité, ils restent, à l’égard du monde extérieur, particulièrement agressifs. En pareils cas, le surmoi se comporte envers le monde extérieur avec aussi peu de ménagements que le surmoi du mélancolique envers son propre moi. Peut-être ces arrêts dans la formation du surmoi dénotent-ils une prédisposition avortée aux états mélancoliques.

« L’identification avec l’agresseur » représente, d’une part, une phase préliminaire de l’évolution du surmoi et semble constituer, d’autre part, une phase intermédiaire dans la formation des états paranoïaques. Si le mécanisme de l’identification rappelle la première phase, celui de la projection se rapproche de la seconde. Cependant l’identification et la projection constituent des activités normales du moi qui aboutissent aux résultats les plus différents suivant le matériel auquel elles s’appliquent.

La combinaison particulière d’introjection et de projection appelée ici « identification avec l’agresseur » ne peut être considérée comme normale que si le moi n’en fait usage que contre les personnes qui ont sur lui quelque autorité, c’est-à-dire dans ses efforts pour affronter les objets d’angoisse. Ce même mécanisme de défense perd de son innocuité et acquiert un caractère pathologique quand il est transféré à la vie amoureuse. Un mari qui projette sur sa femme son propre désir de la tromper, en lui reprochant véhémentement l’infidélité qu’il lui prête, introjecte les reproches que sa femme pourrait lui adresser et projette sur elle une partie de son propre ça29. Toutefois sont intention n’est pas de se prémunir contre une agression venue du dehors, mais bien contre un relâchement du lien libidinal positif qui l’unit à cette femme, relâchement provoqué par des troubles intérieurs. En conséquence, le résultat est différent aussi. Au lieu d’adopter une attitude agressive à l’égard des anciens agresseurs du dehors, cette sorte de patient se trouve obsessionnellement fixé à sa femme et cette fixation prend la forme d’une jalousie projetée.

Quand ce même mécanisme de projection est employé contre des pulsions amoureuses d’ordre homosexuel, il se combine avec d’autres mécanismes encore. Le retournement en contraire – dans le cas présent, le retournement de l’amour en haine – parachève l’œuvre de l’introjection et de la projection et provoque l’apparition de délires paranoïaques.

Dans les deux cas – défense contre des pulsions amoureuses ou hétérosexuelles ou homosexuelles – la projection n’est pas librement choisie. C’est le matériel dont il dispose qui dicte au moi sa façon de choisir ses propres émois inconscients « choix qui trahit les émois inconscients similaires de la partie adverse »30.

L’analyse de l’identification avec l’agresseur nous aide non seulement à établir des différences théoriques entre les modes d’utilisation des divers mécanismes de défense, mais encore à différencier, dans le transfert analytique, les accès d’agressivité de ceux d’angoisse. Dans les cas où l’analyse réussit à ramener au conscient de l’analysé de véritables pulsions agressives inconscientes, l’affect resurgi tend à s’atténuer par abréaction dans le transfert. Mais dans les cas où l’agressivité du patient est due à l’attitude critique qu’il nous prête elle n’est entamée ni par la « reviviscence » ni par « l’abréaction » et augmente tant que se maintient l’interdiction qui pèse sur les émois inconscients pour ne disparaître, comme chez le jeune garçon qui finit par avouer sa masturbation, qu’une fois toute crainte de punition et toute peur du surmoi dissipées.