Chapitre X. Une forme d’altruisme

Le mécanisme de projection détruit le lien existant entre les représentants conceptuels des pulsions instinctuelles dangereuses et le moi, c’est par là qu’il se rapproche le plus du processus du refoulement. D’autres systèmes de défense tels que le déplacement, le retournement en contraire, le retournement contre soi, influencent le phénomène instinctuel lui-même ; le refoulement et la projection l’empêchent seulement de devenir conscient. Par le refoulement, la représentation gênante est rejetée dans le ça, tandis que, du fait de la projection, elle se trouve, au contraire, poussée dans le monde extérieur. Mais il y a entre la /projection et le refoulement, un autre point de ressemblance en ce que le premier de ces mécanismes n’est pas associé à une situation déterminée, mais peut être déclenché aussi bien par une angoisse réelle que par la peur du surmoi ou la peur des pulsions. Les auteurs partisans de l’école analytique anglaise prétendent que, dès les premiers mois de l’existence et précédant tout refoulement, il y a déjà projection des premières pulsions agressives et que ce phénomène joue chez l’enfant, un rôle capital en déterminant sa personnalité infantile et sa vision du monde.

Quoi qu’il en soit, le moi, au cours de la toute première enfance, utilise couramment le mécanisme de la projection. Les petits enfants s’en servent pour éviter les actes et les désirs susceptibles de devenir dangereux et pour rejeter toute leur responsabilité sur quelqu’un ou quelque chose du dehors. Un « petit étranger », un animal, voire certains objets inanimés leur servent à caser leur propre faute. C’est de cette façon que le moi infantile se débarrasse tout naturellement des émois et des désirs prohibés en les attribuant généreusement à l’entourage. Dans les cas où ces désirs sont punissables, le moi met en avant, pour subir la punition, les personnes sur qui il a opéré sa projection. Si, par ailleurs, c’est un sentiment de culpabilité qui a déclenché ce mécanisme, le moi de l’enfant transforme l’auto-accusation en accusations contre autrui. Dans les deux cas, il renie le soi-disant coupable et le juge de la façon la plus intolérante.

Le mécanisme de la projection ne fait pas que troubler ainsi nos rapports humains quand nous projetons sur autrui notre propre jalousie et que nous attribuons à d’autres notre propre agressivité. Ce même procédé sert aussi à établir d’importants liens positifs en consolidant par là les relations humaines. Appelons « cession altruiste »31 des pulsions à autrui, cette forme normale et moins voyante de projection.

Donnons-en un exemple :

Une jeune institutrice raconte, au cours de son analyse, que pendant son enfance, elle n’a cessé d’être hantée par deux idées : posséder de jolies robes et avoir beaucoup d’enfants. Elle se complaisait de façon quasi obsessionnelle à imaginer la réalisation de ces deux désirs. Cependant, à côté de ces deux souhaits principaux, elle en formait d’innombrables autres : elle aurait voulu posséder tout ce que ses camarades bien plus âgées qu’elle possédaient et faire tout ce qu’elles faisaient. Elle souhaitait les surpasser pour être admirée. Son éternel : « Et moi aussi ! » assommait ses aînées. En outre la plupart de ses désirs avaient un caractère d’urgence et d’insatiabilité.

Devenue adulte, elle est considérée comme une personne modeste sans prétentions et n’exigeant pas grand-chose delà vie. À l’époque de son analyse, elle est encore célibataire, sans enfants, ses vêtements sont plutôt modestes et usagés. Elle semble dépourvue d’envie et d’ambition et ne cherche à rivaliser avec autrui que quand certaines nécessités extérieures l’y contraignent. Comme il advient si souvent, elle donne, au premier abord, l’impression de quelqu’un qui est devenu exactement l’inverse de ce qu’il a été dans l’enfance, de quelqu’un dont les désirs ont été refoulés et remplacés dans le conscient par des formations réactionnelles (par exemple, un besoin de plaire remplacé par de la modestie, l’orgueil par un manque d’ambitions). On s’attend à découvrir que son refoulement est dû à quelque interdiction sexuelle qui, à partir des pulsions exhibitionnistes et du désir d’avoir des enfants, se serait étendue à l’ensemble de sa vie instinctuelle.

Certains détails de son comportement, cependant, démentent cette première impression. Un récit plus circonstancié de sa vie montre que ses anciens désirs s’affirment avec une vigueur qui fait douter du refoulement. Sa répudiation de la sexualité ne lui interdit pas de prendre à la vie amoureuse de ses amies et de ses collègues, un vif intérêt. Elle adore marier les gens et reçoit quantité de confidences amoureuses. Son manque de coquetterie ne l’empêche nullement de s’occuper activement de la toilette des autres. Elle n’a pas d’enfants, mais porte aux enfants d’autrui un intérêt que dénote le choix même de sa profession. On dirait qu’elle tient énormément à ce que ses amies portent de jolies robes, soient admirées et deviennent mères. C’est de la même façon que, malgré son manque d’arrivisme, elle est ambitieuse pour les hommes qu’elle aime et s’intéresse vivement à leurs succès professionnels. On dirait qu’elle a cessé de souhaiter quoi que ce soit pour elle-même et que rien n’ait plus d’intérêt à ses yeux. En effet, jusqu’au moment de l’analyse son existence ne comporte presque aucun événement marquant. Au lieu d’utiliser son énergie à des fins personnelles, elle la met tout entière au service des personnes auxquelles elle s’intéresse. Elle participe à la vie d’autrui au lieu de vivre sa propre existence.

L’analyse de ses relations infantiles avec son père et sa mère nous éclaire parfaitement sur la nature de sa transformation intérieure. Un précoce renoncement aux pulsions a abouti à la formation d’un surmoi particulièrement rigoureux et rend impossible toute réalisation de désirs. Son envie de posséder un pénis qui suscite certains fantasmes virils d’ambition, ses désirs féminins d’avoir des enfants, de plaire, nue ou élégamment habillée, à son père, tout cela est interdit, sans toutefois subir le refoulement. Chacune de ces pulsions est projetée à l’extérieur sur certains substituts. La coquetterie de ses amies fournit à notre patiente l’occasion de leur transférer sa propre coquetterie, tandis que ses désirs libidinaux, ses fantasmes d’ambition, trouvent de la même manière un débouché à l’extérieur. Comme nous l’avons pu voir déjà dans d’autres cas, elle projette sur autrui ses émois instinctuels interdits. Ce n’est que par une élaboration ultérieure que ce cas diffère des précédents. La patiente au lieu de s’écarter de ses substituts, s’identifie avec eux. Elle montre à l’égard de leurs désirs une grande compréhension et se sent même étonnamment proche d’eux. Elle tolère très bien chez les autres certaines pulsions instinctuelles que son surmoi condamnait quand elles affectaient son propre moi et elle satisfait ses instincts en participant à la satisfaction instinctuelle de son prochain, ce que lui permettent les mécanismes de la projection et de l’identification32. L’attitude effacée qu’exige l’interdiction de ses propres pulsions cesse dès qu’il s’agit de réaliser les mêmes désirs après qu’ils ont été projetés sur une autre personne. La cession à d’autres de ses propres émois pulsionnels est teintée d’égoïsme, mais les efforts faits pour satisfaire les pulsions d’autrui créent un comportement que nous sommes bien forcés de qualifier d’altruiste.

Toute sa conduite est ainsi caractérisée par ce transfert à d’autres de ses propres désirs ; cette manière de procéder s’observe encore très nettement, quand on analyse les menus incidents de sa vie. À l’âge de 13 ans, par exemple, elle s’est éprise en secret d’un ami de sa sœur aînée, laquelle fut jadis l’objet de sa particulière jalousie. Elle se demande si le jeune homme, de son côté, ne la préfère pas à cette sœur et espère toujours obtenir de lui quelque témoignage d’amour. Comme bien souvent, elle éprouve alors une humiliante déception : le jeune homme arrive un soir à l’improviste et invite la sœur de notre patiente à sortir avec lui. Dans l’analyse, elle se rappelle nettement qu’une fois l’effet du choc passé, elle a tout à coup déployé une fébrile activité, apportant à sa sœur tout ce qui pouvait contribuer à la rendre « plus belle » pour cette sortie. Elle l’a aidée avec empressement à s’habiller. Ce faisant, elle a retrouvé sa gaieté et totalement oublié que c’est à sa sœur et non à elle-même que le plaisir échoit. Projetant sur sa rivale son propre désir d’être aimée et de plaire, elle a trouvé dans une identification avec l’objet envié la satisfaction.

Le phénomène est analogue quand il s’agit non plus de réalisation mais de renoncement. Elle aime à nourrir et gâter les enfants qu’on lui confie. Un beau jour, elle voit une mère refuser de se priver d’une friandise en faveur de son enfant. Si indifférente qu’elle soit généralement aux plaisirs de la table, ce refus provoque chez elle une grande colère, elle fait sienne la déception de l’enfant, comme elle a fait sienne jadis la joie de sa sœur. Elle s’est sans doute désistée en faveur de son prochain du droit de voir ses désirs se réaliser sans entraves.

Ce dernier trait de caractère apparaît avec plus de netteté encore dans le comportement d’une autre patiente du même type. Une jeune femme, qui entretient avec son beau-père d’excellentes relations amicales, réagit bizarrement à la mort de sa belle-mère. Elle est chargée, en même temps que d’autres femmes de la famille, de procéder au partage des vêtements de la défunte. À la différence de toutes les autres parentes, elle refuse de s’approprier le moindre vêtement pour son propre usage. Mais elle choisit un manteau pour en faire don à une cousine pauvre. La sœur de la disparue ayant manifesté l’intention de garder le col de fourrure qui orne le manteau en question, notre jeune femme, jusqu’alors si indifférente, si désintéressée, se met en fureur. Elle tourne toute son agressivité, en général inhibée, contre la tante et finit par avoir gain de cause : sa protégée aura le cadeau qu’elle lui destine. L’analyse de cet incident montre que ce sont certains sentiments de culpabilité qui ont empêché la jeune femme de prendre quelque chose ayant appartenu à sa belle-mère. Le vêtement symbolise pour elle la réalisation d’un désir : celui de prendre auprès de son beau-père la place de la défunte. C’est pourquoi elle se désiste et transfère à une cousine le désir « d’hériter » de sa « mère ». Toutefois, une fois cet acte réalisé, elle ressent vivement désir et déception et devient capable, ce qui ne lui était jamais arrivé pour elle-même, d’imposer sa volonté. Le surmoi, implacable quand il s’agit d’une pulsion instinctuelle de la jeune femme, acquiesce au même désir dès lors qu’il est détaché du moi. Le comportement agressif, en général réprimé, s’accorde soudain au moi quand il s’agit de la satisfaction du désir d’autrui.

Nous avons été en mesure d’observer d’innombrables cas analogues, dans la vie de tous les jours, dès que notre attention a pu se porter sur ces procédés de défense par projection et identification combinées. Une jeune fille que ses scrupules empêchent de se marier fait, au contraire, tout son possible pour marier sa sœur. Une patiente compulsionnellement empêchée d’engager des dépenses personnelles devient tout à coup prodigue s’il s’agit d’acheter des cadeaux. Une autre, que l’angoisse empêche de réaliser ses projets de voyage, conseille avec un enthousiasme imprévu, à certaines de ses amies, de voyager. Dans chacun de ces cas, l’identification avec la sœur, l’amie, la bénéficiaire du cadeau se révèle par l’explosion subite d’un ardent sentiment de solidarité. Ce sentiment persiste tandis que se réalise, pour une autre personne le désir caressé par le sujet. On s’est de tout temps moqué des « vieilles filles marieuses » et des « curieux qui regardent les autres jouer et ne trouvent jamais l’enjeu trop élevé ». La cession à autrui d’un émoi de désir, le soin avec lequel on veille par la suite à ce que ce désir se réalise sont, en effet, comparables à la contemplation d’un jeu auquel on assiste avec plaisir et intérêt, sans toutefois oser y prendre part.

Mais ce mécanisme de défense sert à deux fins. D’abord le sujet qui l’utilise peut prendre part aux satisfactions pulsionnelles des autres rien qu’en leur portant un intérêt amical qui, en dépit de l’interdiction du surmoi, lui assure à lui-même une indirecte satisfaction pulsionnelle. Ensuite, du fait de ce processus, l’activité et l’agressivité dont le blocage entravait la réalisation des désirs primitifs, se trouvent libérées. Une patiente, incapable du moindre effort pour se procurer à elle-même une satisfaction orale, s’indigne en voyant une mère imposer à son enfant un renoncement de cet ordre. Une bru, à qui il est interdit de s’emparer pour elle-même des droits d’une disparue, peut se servir de toute son agressivité pour défendre le droit symbolique d’une autre personne. Une employée qui n’oserait jamais réclamer une augmentation de salaire, bombarde tout à coup sa directrice de réclamations en faveur d’une collègue. En analysant de pareilles situations, on découvre l’origine de ce processus défensif qui dérive d’un conflit passé entre l’enfant et quelque autorité parentale, conflit surgi à propos d’une quelconque satisfaction instinctuelle. L’agressivité du sujet envers sa mère, réprouvée tant qu’il s’agit d’un désir instinctuel du sujet lui-même, se donne libre cours dès qu’il s’agit de servir des désirs en apparence étrangers. Dans ce genre, le type le plus connu est le bienfaiteur social qui utilise toute son agressivité, toute son énergie à quémander de l’argent chez certaines gens pour le donner à d’autres. Le type extrême est peut-être celui du meurtrier qui, au nom des opprimés, assassine l’oppresseur. La victime de cette agressivité libérée représente invariablement le personnage qui a, dans l’enfance, imposé le renoncement instinctuel.

Divers facteurs déterminent le choix de l’objet sur lequel se transfèrent les pulsions instinctuelles. Parfois la perception chez un autre d’une pulsion prohibée suffit à suggérer au moi qu’il a trouvé l’occasion de mettre en œuvre la projection. Dans le cas de l’héritage de la belle-mère, c’est parce que la personne substituée n’est pas une proche parente que le désir acquiert un caractère d’innocence, tandis que, chez la patiente elle-même ce même désir était entaché d’inceste. Dans la plupart des cas, la personne qui sert de substitut fut autrefois enviée. La pédagogue altruiste de mon premier exemple transfère à ses amis ses fantasmes d’ambition, à ses amies, ses désirs libidinaux. Dans son affection, les amis succèdent à son père et à son frère aîné dont elle avait envié le pénis, les amies représentent la jolie sœur dont la beauté avait provoqué à l’époque de l’adolescence, une transformation de son envie du pénis en jalousie. Elle sent que ses ambitieuses visées se trouvent contrariées du fait qu’elle est une fille et ne se trouve pas assez jolie pour plaire aux hommes. Déçue, elle reporte alors ses désirs sur des objets mieux qualifiés qu’elle pour les réaliser. Ses amis hommes doivent obtenir dans leur profession les succès qu’elle-même n’a pu remporter ; les jeunes filles d’un physique plus agréable doivent réussir en amour. La cession altruiste lui est un moyen de vaincre son humiliation narcissique.

Il arrive fréquemment d’ailleurs que cette cession, au profit d’un objet plus qualifié que soi, pour réaliser un désir instinctuel détermine souvent les relations d’une jeune fille avec l’homme qu’elle a choisi pour la représenter elle-même et cela au détriment de tout rapport objectai véritable. En nouant ainsi avec cet homme des rapports « altruistes », elle exige de lui qu’il réalise les plans que sa féminité, croit-elle, lui interdit d’exécuter : par exemple, elle désire qu’il fasse, à sa place, certaines études, qu’il choisisse telle ou telle profession, qu’il devienne riche ou célèbre, etc. En pareils cas, égoïsme et altruisme se combinent de mille manières différentes. Nous connaissons tous des parents qui, tout à la fois altruistes et égoïstes, délèguent à leurs enfants les plans de vie qu’ils ont jadis rêvé de réaliser. Tout se passe alors comme si ces parents espéraient se servir de leur enfant, mieux doué qu’eux, pensent-ils, des qualités indispensables, pour accéder au but qu’ils n’ont pu atteindre. Peut-être même les relations si purement altruistes d’une mère avec son fils se fondent-elles, en grande partie, sur cette délégation de désirs à un être mieux qualifié qu’elle pour les réaliser. Et en effet, la réussite d’un homme dédommage amplement les femmes de sa famille du renoncement à leurs propres inhibitions.

L’exemple le plus beau et le plus complet d’une pareille délégation à un objet plus qualifié se trouve dans Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Le héros de cette pièce est un personnage historique du xviie siècle, un gentilhomme français, poète, officier de la Garde, connu pour son esprit et sa bravoure, mais que la laideur peu commune de son appendice nasal empêche de plaire aux femmes. Il s’éprend de sa jolie cousine Roxane, mais, conscient de sa propre laideur, renonce immédiatement à tout espoir d’être payé de retour. Au lieu d’utiliser contre ses rivaux son redoutable talent de bretteur, il délègue toutes ses aspirations amoureuses à un homme plus beau que lui. Une fois engagé dans la voie de ce renoncement, il met sa force, son courage et son esprit au service de ce rival heureux et fait tout son possible pour l’aider à réaliser ses vœux. Le point culminant du drame est une scène nocturne sous le balcon de la femme aimée des deux hommes. Cyrano souffle à son rival les mots qui doivent lui permettre de la conquérir, prend ensuite lui-même la parole à la faveur des ténèbres et oublie, dans le feu de ses déclarations, qu’il n’est pas le soupirant. Il ne réalise son sacrifice qu’au moment où le beau Christian, ayant touché le cœur de Roxane, escalade le balcon et enlace la jeune femme. Toujours plus lié avec son rival, il le protège pendant la bataille plutôt que de se protéger lui-même. Après que la mort lui a enlevé son substitut, il n’en continue pas moins à renoncer, comme s’il s’agissait d’une chose interdite, à l’amour de Roxane. L’auteur en dépeignant 1’ « altruisme » de Cyrano fait plus que nous raconter une étrange aventure d’amour, c’est ce que montre le parallèle qu’il a établi entre la vie amoureuse de Cyrano et son destin de poète. De même que Christian réussit à l’aide des lettres et des poèmes de Cyrano à capter l’amour de Roxane, de même certains auteurs tels que Corneille, Molière et Swift ont emprunté aux œuvres ignorées de Cyrano des scènes entières, augmentant par là leur propre célébrité. Le Cyrano du drame accepte ce destin. Il prête à Christian, plus beau que lui, comme à Molière, plus génial, ses propres paroles. Les imperfections qui, croit-il, doivent lui rendre toute réussite impossible, le poussent à considérer ceux qu’on lui préfère comme mieux qualifiés que lui pour réaliser ses propres fantasmes de désir.

Pour conclure, étudions encore succinctement à un autre point de vue encore, cette cession altruiste, c’est-à-dire dans ses relations avec la peur de la mort. Tout individu qui projette largement sur autrui ses pulsions instinctuelles cesse de ressentir cette peur et, même au moment du danger, son moi ne se soucie plus de sa propre vie. Au contraire, il éprouve plus de craintes et d’inquiétudes pour la vie des êtres aimés. L’observation montre que ces objets dont la sécurité a pour lui tant d’importance sont les personnes à qui il a transféré ses désirs instinctuels. Ainsi la jeune éducatrice dont nous avons parlé plus haut tremble exagérément pour ses amies chaque fois qu’elles sont enceintes et qu’elles accouchent. Dans Cyrano de Bergerac, le héros attache bien plus de prix, pendant la bataille, à la sécurité de Christian qu’à la sienne.

Et il ne s’agit certainement pas en ce cas d’une rivalité refoulée, qui réapparaîtrait sous la forme de souhaits de mort combattus. L’analyse de la présence et de l’absence de ces sortes de peurs montre plutôt que l’individu ne tient à la vie que dans la mesure où elle lui offre quelques possibilités de satisfaire ses pulsions. Or lorsque les pulsions ont été transférées à quelqu’un d’autre, c’est la vie de ce quelqu’un et non plus celle du sujet lui-même qui devient précieuse. La destruction de l’objet – V' substitut équivaut, comme il arrive pour Cyrano à la mort / de Christian, à la destruction de tous ses espoirs.

Toutefois, après son analyse, notre jeune institutrice, tombée malade, découvre pour la première fois que l’idée de la mort lui est désagréable. À sa grande surprise, elle souhaite ardemment de vivre assez longtemps pour installer son nouvel appartement et passer un examen qui lui permettra de consolider sa situation. Appartement et examen figurent, sous une forme il est vrai sublimée, la réalisation de certains désirs instinctuels que l’analyse lui à permis de réintégrer dans sa propre vie33.