Chapitre XI. Le Moi et le Ça à l’époque de la puberté

De toutes les périodes de la vie humaine où les processus instinctuels prennent une importance capitale et incontestable, c’est l’époque de la puberté qui a, de tout temps, le plus préoccupé les psychologues à cause des phénomènes psychiques qui accompagnent l’apparition de la maturité sexuelle. Dans un grand nombre d’œuvres non psychanalytiques, nous trouvons d’impressionnantes descriptions des modifications du caractère, des troubles de l’équilibre psychique et surtout des contradictions incompréhensibles et contradictoires qui se manifestent alors dans le psychisme. L’adolescent est extrêmement égoïste, se considère comme le centre de l’univers, le seul objet digne d’intérêt, mais, en même temps, il se montre capable, à un degré auquel il n’atteindra jamais plus dans sa vie ultérieure, de se sacrifier, de faire le don de lui-même. Il noue les relations amoureuses les plus ardentes pour les rompre aussi brusquement qu’il les avait commencées, s’adapte avec enthousiasme à la vie de la communauté et a cependant un besoin impérieux de solitude, oscille entre une obéissance aveugle à quelque chef qu’il a lui-même choisi et une révolte violente contre toute autorité quelle qu’elle soit. Intéressé, matérialiste, il est aussi tout plein d’un sublime idéalisme, pratique l’ascétisme, mais a soudain besoin des satisfactions pulsionnelles les plus primitives. À certains moments, il se montre brutal, sans égards pour son prochain, tout en manifestant lui-même une excessive susceptibilité. Son humeur oscille entre l’optimisme le plus souriant et la mélancolie la plus noire, entre une ardeur inlassable au travail et une morne paresse, un manque d’intérêt pour toute chose.

La psychologie académique a tenté de donner de ces phénomènes deux explications très divergentes. D’après l’une, cette tempête dans le psychisme résulterait directement d’un processus, vraisemblablement d’ordre chimique, dû à l’activité nouvelle des glandes sexuelles. Il s’agirait donc du simple retentissement psychologique de certains processus physiologiques. L’autre théorie rejette l’idée d’une pareille connexion entre le physique et le psychique. Les bouleversements psychiques décrits ne sont que le signal de la maturité psychique, comme les modifications somatiques survenues à la même époque révèlent la maturation sexuelle physique. La simultanéité des phénomènes psychiques et physiques ne prouve nullement que les uns soient la cause des autres. Ainsi, cette seconde théorie proclame l’indépendance de l’évolution psychique vis-à-vis des processus glandulaires et instinctuels. Ces deux tendances opposées de la psychologie s’accordent sur un seul point : les phénomènes de la puberté, qu’ils soient somatiques ou spirituels, ont au point de vue du développement de l’individu, une importance capitale et l’on y trouve le début, le germe, de la vie sexuelle, de la faculté d’aimer et du caractère.

Chose curieuse, la psychanalyse, qui a si souvent pris comme point de départ de ses recherches, les phénomènes contradictoires de la vie psychique, s’est jusqu’ici fort peu souciée des problèmes de la puberté. À quelques exceptions près34, les psychanalystes ont plutôt négligé l’étude de cette période de la vie et lui ont assigné le second plan par rapport à d’autres époques. La raison de cette négligence saute aux yeux. La psychanalyse, en effet, considère que la vie sexuelle de l’homme commence bien avant la puberté. D’après les théories psychanalytiques, la poussée de la sexualité s’effectue en deux temps. Le premier début se fait au cours de la première année. C’est dans la période infantile précoce et non à la puberté que se réalisent les progrès les plus décisifs dans le développement, c’est alors que l’individu passe par d’importants stades sexuels prégénitaux, que ses diverses pulsions partielles se forment et agissent et que se déterminent sa normalité ou son anormalité ainsi que son pouvoir ou son incapacité d’aimer. L’étude de cette période précoce doit donc nous faire connaître l’origine et le développement de la sexualité, alors que la psychologie académique ne demande ces renseignements qu’à l’étude de la puberté. Pour la psychanalyse, la puberté n’est qu’une des phases de l’évolution de la vie humaine. Elle est la première répétition de la période sexuelle infantile ; ultérieurement il s’en produira une autre encore, celle de l’âge critique. Chacune de ces périodes sexuelles est un renouvellement, une renaissance de la période précédente, chacune aussi ajoute quelque chose de particulier à la sexualité humaine. De fait de la maturation sexuelle physique, la puberté fait passer au premier plan la génitalité et confère aux tendances génitales la souveraineté sur les pulsions prégénitales partielles. L’âge critique, conformément au déclin somatique des fonctions sexuelles, donne aux pulsions génitales un dernier élan et rétablit dans leurs droits anciens les pulsions prégénitales.

La littérature psychanalytique s’est jusqu’ici surtout préoccupée des analogies entre ces trois périodes de sexualité orageuse. Ces analogies sont surtout perceptibles dans les rapports quantitatifs entre les forces du moi et des instincts. Dans la première enfance, à la puberté, à la ménopause, un ça relativement puissant s’oppose à un moi relativement faible. Nous dirons alors qu’en certaines phases le ça est vigoureux et le moi chétif. En outre, il existe de grandes analogies d’ordre qualitatif en ce qui a rapport à l’un des deux facteurs des relations du moi avec le ça pendant ces trois périodes. Le ça humain reste à peu près égal à lui-même à tous les moments de la vie. Les pulsions instinctuelles sont, il est vrai, capables de se modifier quand elles se heurtent au moi et aux exigences de l’extérieur, mais à l’intérieur du ça lui-même, les modifications sont insignifiantes ou même nulles, sauf toutefois celles qui ont trait aux buts instinctuels, ceux-ci qui étaient d’abord prégénitaux devenant génitaux. Les désirs sexuels, toujours prêts à surgir hors du refoulement dès que la libido se trouve renforcée, ainsi que leurs investissements objectaux et leurs fantasmes, demeurent à peu près inchangés à toutes les époques, enfance, puberté ou âge critique. Les ressemblances qualitatives entre ces trois phases de renforcement de la libido s’expliquent par l’immuabilité relative du ça.

Ainsi donc les différences observables dans les diverses périodes et que la littérature psychanalytique a assez négligées jusqu’ici sont imputables au second facteur des relations entre le ça et le moi, c’est-à-dire à la grande mutabilité du moi humain. Autant le ça demeure égal à lui-même, autant le moi est capable de se modifier. Étudions, par exemple, le moi de la prime enfance et le moi de la puberté. Ils diffèrent à la fois par l’envergure, les contenus, les connaissances, les capacités, n’ont ni les mêmes attaches ni les mêmes angoisses. En conséquence, le moi, dans sa lutte contre les pulsions, se sert dans les diverses périodes, de mécanismes différents. Nous pensons qu’une étude plus approfondie des divergences observées entre la première enfance et la puberté nous éclairera sur la formation du moi comme nous avait déjà renseignés sur la vie instinctuelle l’étude des analogies entre ces trois phases.

Comme dans le cas des processus pulsionnels, l’étude de l’évolution ultérieure du moi ne saurait être fructueuse que si l’on a bien compris d’abord l’évolution initiale. Avant de vouloir expliquer les troubles qui affectent le moi à la puberté, il convient de connaître, quelle fut, dans la première enfance, la situation de ce même moi. Chez le petit enfant, le conflit entre moi et ça est soumis à certaines conditions particulières. À cette époque, l’enfant, en proie aux désirs qui caractérisent les phases orale, anale et phallique, a un besoin extrêmement ardent de satisfaction et les affects et fantasmes associés aux complexes d’Œdipe et de castration sont très vifs. Or le moi, qui est obligé d’affronter toutes ces manifestations, n’a pas achevé sa formation et est donc encore faible et inachevé. Toutefois, le petit enfant n’est pas un être aux pulsions déchaînées et, dans les conditions normales, il ne ressent pas non plus la pression intérieure des angoisses pulsionnelles. À l’extérieur, c’est-à-dire dans les influences éducatives qui s’exercent sur lui, l’enfant trouve un puissant appui contre sa vie pulsionnelle. Jamais il ne se voit forcé de mesurer ses faibles forces aux bien plus puissantes poussées de l’instinct auxquelles, abandonné à lui-même, il succomberait certainement. À peine lui laisse-t-on le temps de se rendre compte de ses propres désirs et de prendre conscience de sa force ou de sa faiblesse par rapport à la pulsion. Les personnes qui l’entourent, à l’aide de promesses ou d’intimidations, c’est-à-dire d’espoir d’amour ou de menaces de punition, lui dictent simplement son comportement à l’égard du ça.

Grâce à ces influences extérieures, et en l’espace de quelques années, l’enfant devient très capable de contrôler ses pulsions, mais il est impossible de déterminer quels furent, dans cette évolution, les rôles respectifs du moi, d’une part, et la pression directe des éléments extérieurs, d’autre part. C’est dans la mesure où le moi, au cours de ce conflit, se soumet aux influences du dehors que l’on qualifie l’enfant de « sage ». On le traite de « méchant » quand son moi, prenant parti pour le ça, s’insurge contre toutes les restrictions que l’éducation impose aux plaisirs pulsionnels. On a appelé pédagogie la science qui s’est donné pour but l’étude particulière de ces oscillations du moi infantile entre le ça et le monde extérieur. Elle recherche les moyens de resserrer toujours davantage le lien entre l’éducation et le moi en rendant toujours plus efficace la lutte commune menée contre la puissance des pulsions.

Toutefois, dans le psychisme du petit enfant, se livre déjà un conflit intérieur hors de portée de l’éducation. Très tôt le monde extérieur s’assure un représentant dans le psychisme même de l’enfant, et ce représentant c’est la peur réelle. La présence de cette angoisse ne prouve nullement qu’il se soit déjà formé dans le moi une instance plus élevée, la conscience morale ou surmoi, mais elle en constitue cependant le premier précurseur. L’angoisse réelle anticipe sur les dommages que le monde extérieur pourrait, en guise de punition, infliger à l’enfant, c’est une sorte de déplaisir préliminaire régissant le comportement du moi, que la punition d’ailleurs devienne ou non effective. D’une part, l’angoisse réelle est d’autant plus forte que l’entourage de l’enfant se montre plus dangereux ou plus menaçant ; d’autre part, nous savons que l’angoisse réelle se trouve renforcée par le retournement contre soi des processus pulsionnels et fréquemment associée à des fantasmes angoissants et qu’elle ne tient aucun compte des modifications de la réalité. Ainsi ses liens avec cette réalité deviennent toujours plus lâches. Il est certain que, dans l’esprit du jeune enfant, ce sont de puissantes exigences instinctuelles qui entrent en lutte contre une angoisse réelle intense et les symptômes de la névrose infantile constituent une tentative pour liquider ce conflit. À quelle discipline scientifique appartiennent alors l’étude et la description de ces luttes intérieures ? C’est là une question fort controversée, certains prétendant les intégrer dans la pédagogie, alors que nous savons qu’elles font partie de la science des névroses.

La situation du moi infantile présente encore un caractère particulier qu’on ne retrouvera plus par la suite. Ultérieurement, dans toute situation de défense, il y aura deux adversaires en présence, la pulsion trouvant en face d’elle un moi plus ou moins rigide avec lequel il lui faudra s’entendre. Chez l’enfant, au contraire, c’est du conflit lui-même que naît le moi. La partie du moi qui devra, toute la vie durant, se dresser contre les pulsions se forme, à cette époque précoce, sous les pressions simultanées des exigences pulsionnelles du ça, d’une part, et de l’angoisse réelle provoquée du dehors, d’autre part. On peut dire du moi qu’il est « fait sur mesure »35, c’est-à-dire taillé de façon à établir un équilibre entre ces deux forces : la poussée pulsionnelle et la pression du monde extérieur. À nos yeux, la première période infantile s’achève quand cette partie de la formation du moi a atteint un certain stade. Le moi a décidé des positions qu’il occupera dans sa lutte contre le ça. Il a établi un certain rapport de grandeur entre la jouissance pulsionnelle et la renonciation de celle-ci, et l’équilibre ainsi obtenu lui permet de liquider des conflits particuliers. Habitué à supporter un certain délai dans la réalisation de ses désirs, il préfère, parmi ses méthodes de défense, celles qui demeurent sous le signe de l’angoisse réelle. On dirait qu’un modus vivendi auquel tous deux adhèrent s’est dès lors établi entre le moi et le ça.

Dans les quelques années qui suivent, la situation ne tarde pas à se modifier. La période de latence, avec sa diminution, physiologiquement conditionnée, des forces pulsionnelles, procure au moi une trêve dans son combat défensif. Il a alors le loisir de se consacrer à d’autres tâches et d’augmenter ses connaissances et ses capacités en devenant ainsi plus capable de tenir tête au monde extérieur devant lequel il n’est plus aussi faible ni aussi soumis. Ce monde d’ailleurs ne semble plus, à ses yeux, avoir la même puissance. Peu à peu, à mesure qu’il parvient à liquider sa situation œdipienne, le moi modifie son attitude à l’égard des objets extérieurs. L’enfant ne dépend plus aussi complètement de ses parents et c’est l’identification qui se substitue de plus en plus à l’amour objectai. Ce que les parents et les éducateurs ont inculqué à l’enfant : leurs désirs, leurs volontés, leurs idéaux, tout cela se trouve toujours davantage intériorisé. Le monde extérieur ne se manifeste plus seulement dans la vie intérieure du jeune être comme un générateur d’angoisse réelle. L’enfant a instauré dans son moi une instance permanente qui représente les exigences de l’ambiance et que nous appelons le surmoi. À mesure que cette transformation s’effectue, l’angoisse infantile se modifie aussi. La crainte du monde extérieur décroît et fait toujours davantage place à la peur des nouvelles puissances venues remplacer les anciennes : le surmoi ou conscience morale et le sentiment de culpabilité. Ainsi le moi, dans la période de latence, trouve un nouvel allié dans la lutte qu’il soutient contre les processus instinctuels. Au cours de cette phase, l’angoisse morale joue le rôle qui était dévolu, dans la première enfance, à l’angoisse réelle, c’est elle qui déclenche la défense contre les pulsions. Ici encore comment décider quelles sont, dans le contrôle des pulsions, les parts respectivement attribuables au moi et à l’influence puissante du surmoi ?

Toutefois cette trêve de la période de latence ne se prolonge guère. À peine la lutte engagée entre les deux adversaires, le moi et le ça, a-t-elle cessé que déjà, du fait du renforcement de l’un des antagonistes, les bases mêmes de l’accord établi subissent une modification foncière. Le processus physiologique de la maturation somatique sexuelle s’accompagne d’une reviviscence des processus pulsionnels et se continue par une poussée de la libido à l’intérieur du psychisme. L’équilibre des forces, si péniblement établi entre le moi et le ça, se trouve modifié et rompu et les conflits intérieurs entre les deux instances renaissent.

Au début, rien d’important ne se produit du côté du ça. L’intervalle entre la latence et la puberté, la phase dite de prépuberté, n’est qu’une période préliminaire au cours de laquelle se prépare la maturité sexuelle. Au point de vue qualitatif, rien n’est modifié dans la vie instinctuelle ; seule la quantité des émois instinctuels s’accroît et cela même en dehors du domaine de la sexualité. La quantité de libido disponible étant plus grande investit indifféremment toutes les pulsions du ça qu’elle rencontre. De ce fait, les pulsions agressives s’amplifient jusqu’à la brutalité sans frein, l’appétit se transforme en voracité, la méchanceté de la période de latence en délinquance de la jeunesse. Les tendances orales et anales qui avaient depuis longtemps cessé d’intéresser le sujet, resurgissent tout à coup. Les habitudes de propreté, si péniblement acquises pendant la phase de latence, cèdent la place au plaisir d’être sale et désordonné. À la pudeur, à la pitié, succèdent les tendances exhibitionnistes, la brutalité, la cruauté envers les bêtes. Les formations réactionnelles qui semblaient bien intégrées dans le moi menacent à nouveau de disparaître. En même temps, certaines tendances anciennes, disparues, reparaissent dans le conscient. Les désirs œdipiens à peine déformés se réalisent sous l’aspect de fantasmes et de rêveries diurnes ; les idées de castration chez les garçons, l’envie du pénis chez les filles, accaparent à nouveau leur attention. Cependant cette poussée ne comporte que peu d’éléments nouveaux et ne fait que ramener au jour ce que l’étude de la sexualité infantile précoce nous avait déjà permis de constater.

Mais ce renouveau de sexualité infantile est soumis à des conditions bien différentes des précédentes. Alors que le moi de la première enfance était encore inachevé, mal affermi, impressionnable, malléable, soumis à l’influence du ça, le moi de la prépuberté, au contraire, est rigide, consolidé et sait très bien ce qu’il veut. Le moi infantile, lorsqu’il s’insurgeait soudain contre le monde extérieur, pouvait s’allier au ça pour rechercher quelque satisfaction instinctuelle. Le moi de l’adolescent, lui, n’est en mesure d’adopter cette attitude qu’au prix de conflits intérieurs avec le surmoi. Ses relations bien établies avec le ça, d’une part, et, d’autre part, avec le surmoi – ce que nous appelons, en somme, le caractère d’un individu – rendent le moi inflexible. Ce dernier ne connaît plus qu]un désir : maintenir le caractère qui s’est formé pendant la période de latence, rétablir l’ancien rapport des forces, opposer aux exigences pulsionnelles accrues des efforts défensifs eux-mêmes accrus dans une égale mesure. Dans la lutte qu’il soutient ainsi pour éviter que son existence ne change, le moi est mû, de la même façon, par l’angoisse réelle et par l’angoisse morale et sert indifféremment de tous les procédés défensifs qu’il a déjà utilisés dans l’enfance et au cours de la période de latence. Il refoule, déplace, nie, inverse, retourne les pulsions contre le sujet lui-même, crée des phobies, des symptômes hystériques, enfin mate l’angoisse par des pensées et des actes compulsionnels. Lorsque nous étudions dans le détail la lutte menée pour la prédominance entre le moi et le ça, nous voyons clairement que presque toutes les manifestations inquiétantes de la prépuberté correspondent à diverses phases de ce conflit. La recrudescence de l’activité fantasmatique, les poussées vers des satisfactions sexuelles prégénitales, c’est-à-dire perverses, l’agressivité, la délinquance, voilà autant de victoires partielles du ça. L’apparition d’angoisses, les manifestations de l’ascétisme, l’accentuation des symptômes névrotiques et des inhibitions dénotent, elles, un renforcement de la défense, c’est-à-dire des victoires partielles du moi.

A la maturité corporelle, au début delà véritable puberté, une transformation qualitative s’ajoute aussi à la transformation quantitative. Jusqu’alors les progrès de l’investissement instinctuel avaient eu un caractère général, indifférencié. Un changement se produit, tout au moins en ce qui concerne la puberté masculine, car les pulsions génitales prennent la première place. Dans le psychisme, l’investissement libidinal est soustrait aux émois d’ordre prégénital pour se trouver concentré sur les sentiments, les buts, les représentations objectales d’ordre génital. Ainsi la génitalité acquiert une plus grande importance psychique alors que les tendances prégénitales sont reléguées à l’arrière-plan. Tout fait d’abord penser à une amélioration. Ceux à qui incombait le soin d’éduquer le sujet et qui avaient observé, avec inquiétude et sans les comprendre, les manifestations pulsionnelles à caractère prégénital de la prépuberté, constatent tout à coup, avec soulagement, que toutes ces manifestations explosives de brutalité, d’agressivité, de perversion, ont disparu, à la manière de cauchemars. La masculinité génitale qui les remplace est bien plus favorablement et indulgemment accueillie, même quand elle cherche à outrepasser les limites de ce qui est socialement permis. Cependant, cette guérison physiologique spontanée de la prégénitalité, qui résulte du développement de la puberté n’est, dans une large mesure, qu’un leurre. Elle ne peut être considérée comme une compensation avantageuse que dans les cas où des fixations prégénitales bien déterminées étaient prédominantes. Par exemple, tel garçon dont l’attitude avait été jusque-là passive et féminine adopte tout à coup un comportement actif et viril au moment où son investissement libidinal se porte sur les organes génitaux. Il n’en faudrait pas conclure pour autant que la peur de la castration et les conflits qui ont provoqué l’attitude féminine du petit garçon se trouvent ainsi résolus ou supprimés. Ils sont tout simplement dissimulés par la recrudescence passagère de l’investissement. Une fois que la grande poussée pulsionnelle de la puberté sera revenue à son niveau normal dans la vie d’un adulte, ces angoisses, ces conflits reparaîtront sans doute tels qu’ils étaient et gêneront de nouveau la virilité. Il en va sans doute de même dans le cas des fixations orales et anales qui, pendant la crise de la puberté avaient passagèrement perdu de leur importance ; elles conservent leur puissance et la force attractive pathogène de ces formations prégénitales se fera à nouveau sentir plus tard avec une intensité toujours égale. Il va de soi que l’on n’observe à la puberté, aucun effet compensateur quand les intérêts phalliques ont prédominé, dans l’enfance et à la prépuberté, sur les intérêts oraux et anaux ; c’est le cas, par exemple, des garçons qui ont une tendance à l’exhibitionnisme. Ici la poussée génitale de la puberté, loin d’atténuer le mal, tend plutôt à favoriser son développement. Il ne se produit donc aucune guérison spontanée de la perversion infantile, mais une aggravation des plus inquiétantes de toutes les manifestations morbides. Les tendances phalliques s’intensifient de façon telle qu’elles fournissent le tableau clinique d’une virilité génitale anormalement exagérée et ingouvernable.

Cependant cette appréciation de la normalité ou de l’anormalité des buts instinctuels dépend entièrement de la valeur que lui attribuent les adultes et n’a rien ou presque rien à voir avec le moi de l’adolescent lui-même. Le débat intérieur se poursuit sans qu’il en soit tenu grand compte. L’attitude du moi de l’adolescent à l’égard de son ça est déterminée d’abord par des considérations d’ordre plutôt quantitatif que qualitatif. Il n’est question ni de satisfaction ne de privation de tel ou tel désir instinctuel, mais bien de la structure psychique de l’individu dans l’enfance et dans la période de latence, en tout et pour tout. Ce conflit peut avoir deux issues extrêmes : ou bien le ça, devenu puissant, écrase le moi et alors le caractère du sujet est entièrement transformé et les débuts dans l’âge adulte s’effectuent sous le signe d’une tempétueuse et effrénée satisfaction des instinct, ou bien c’est le moi qui est vainqueur. Dans ce cas le caractère antérieur du sujet, celui de sa période de latence, est définitivement établi et les pulsions du ça de l’adolescent restent confinées dans les limites étroites imposées à la vie instinctuelle de l’enfant. La libido accrue ne trouve plus de débouché et le sujet ; pour la tenir en échec, se voit obligé de recourir sans cesse aux contre-investissements, aux mécanismes de défense et aux symptômes. Non seulement la vie pulsionnelle se trouve ainsi restreinte, mais la rigidité du moi vainqueur cause à l’individu un dommage permanent. Les instances du moi qui ont réussi à résister aux poussées de la puberté restent généralement par la suite et tout au long de la vie, inflexibles, intangibles, inaccessibles à tous les remaniements qu’exigerait une mouvante réalité.

De quel facteur dépend donc l’issue, dans l’un ou l’autre sens extrême, de ce conflit ? A quoi attribuer les solutions favorables, comme, par exemple, une entente entre les diverses instances ? A quoi sont dues toutes les phases intermédiaires si changeantes ? Il serait naturel, semble-t-il, d’en rendre responsable un facteur quantitatif, d’en trouver l’explication dans une variation de la force absolue des pulsions, mais l’observation analytique des phénomènes de la puberté contredit cette trop simple hypothèse. Il est évidemment faux de prétendre qu’une augmentation de la puissance des pulsions, due à des motifs d’ordre physiologique, rende forcément le sujet plus soumis à celles-ci et que, d’autre part, un déclin de cette puissance pousse au premier plan les phénomènes psychiques dans lesquels le moi et le surmoi jouent le rôle principal. Comme nous l’a appris l’étude des symptômes névrotiques et des états prémenstruels, les exigences pulsionnelles chaque fois qu’elles se renforcent incitent le moi à redoubler ses efforts défensifs. Au contraire, toute atténuation des besoins pulsionnels réduit le danger que ceux-ci entraînent et diminue ainsi en même temps l’angoisse réelle, l’angoisse morale et l’angoisse pulsionnelle du moi. Sauf dans les cas où le ça submerge le moi, les rapports sont donc inversés. Tout renforcement des exigences pulsionnelles accroît la résistance du moi à la pulsion et intensifie les symptômes, les inhibitions, etc., basés sur cette résistance. Au contraire, une diminution des exigences pulsionnelles rend le moi plus indulgent, plus disposé à permettre quelques satisfactions. Tout ceci montre cependant que la puissance absolue des pulsions au moment de la puberté, force qui n’est d’ailleurs ni mesurable, ni saisissable, ne saurait nous fournir de pronostic sur l’aboutissement de la puberté. Les facteurs qui le déterminent sont relatifs : d’abord la puissance des pulsions du ça conditionnées par le processus physiologique de la puberté, ensuite la tolérance ou l’intolérance du moi à l’égard des pulsions, telle qu’elle découle du caractère formé au cours delà période de latence. Enfin le facteur qualitatif qui décide de l’issue du conflit quantitatif, c’est-à-dire la nature et l’efficacité des mécanismes de défense dont dispose le moi, mécanismes qui varient suivant la constitution du sujet, suivant ses prédispositions à l’hystérie ou à la névrose obsessionnelle et conformément aussi à son mode particulier de développement.