Chapitre IV. Les mécanismes de défense

Théorie psychanalytique et mécanismes de défense

Le mot « défense », si fréquemment utilisé dans les trois précédents chapitres, est le plus ancien représentant d’un point de vue dynamique en théorie psychanalytique. Ce mot apparaît pour la première fois en 1894, dans l’étude de Freud sur Les psychonévroses de défense et se trouve ensuite reproduit dans les travaux suivants : Étiologie de l’hystérie, Autres observations sur les psychonévroses de défense. Il désigne la révolte du moi contre des représentations et des affects pénibles ou insupportables. Ce mot est ensuite abandonné et plus tard remplacé par celui de refoulement. Cependant la relation entre es deux termes demeure vague. C’est seulement dans l’appendice à Inhibition, symptôme et angoisse (1926) que Freud revient à son ancien concept de défense et qu’il déclare se rendre compte de l’intérêt qu’il y a à le remettre en usage, en spécifiant « qu’il ne convient de l’utiliser que pour désigner de façon générale tous les procédés dont se sert le moi dans les conflits susceptibles d’aboutir à une névrose, tandis que le mot refoulement désigne, lui, un mode bien déterminé de défense que nos recherches nous ont permis de mieux connaître ». Ainsi se trouve précisé le sens du mot « refoulement », phénomène à côté duquel d’autres processus psychiques se jouent qui tendent vers le même but : « protéger le moi contre les exigences des pulsions ». Le refoulement n’est désormais considéré que comme « un mode particulier de défense ».

Cette façon nouvelle d’envisager le rôle du refoulement incite les psychanalystes à étudier, à comparer les autres procédés spéciaux de défense et à les grouper, dans la mesure où ils ont déjà été reconnus et décrits.

Ce même appendice à Inhibition, symptôme et angoisse3 renferme une autre hypothèse à laquelle j’ai déjà fait allusion dans le précédent chapitre. La voici : « Peut-être une étude plus approfondie nous permettra-t-elle de découvrir un lien étroit entre certaines formes particulières de défense et certaines affections déterminées, par exemple entre le refoulement et l’hystérie. » Parmi les procédés de défense utilisés dans la névrose obsessionnelle, l’auteur cite la régression et les modifications réactionnelles (formations réactionnelles) du moi, l’isolation et l’annulation rétroactive.

Après ces premières indications, il devient facile de compléter d’après d’autres travaux de Freud, le dénombrement des techniques de défense. Ainsi dans A propos de quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité4, l’introjection ou l’identification et la projection sont considérées comme des procédés de défense importants dans ce genre de maladies. Freud les réunit sous le nom de « mécanismes névrotiques ». Dans son travail sur la théorie des instincts5, le retournement contre soi-même et la transformation en contraire sont décrits sous le titre de « destins des pulsions ». Si l’on se place au point de vue du moi, il faut considérer ces deux processus comme des procédés de défense : tout ce qui arrive aux pulsions de cette espèce est en fin de compte attribuable à une activité du moi. Si les exigences du moi ou celles des forces extérieures représentées par le moi n’exerçaient pas de pression, la pulsion ne connaîtrait qu’un seul destin : celui de la satisfaction. À ces neuf méthodes de défense bien connues en pratique comme en théorie psychanalytique et abondamment décrites (le refoulement, la régression, la formation réactionnelle, l’isolation, l’annulation rétroactive, la projection, l’introjection, le retournement contre soi, la transformation en contraire) on peut en ajouter une deuxième qui appartiendrait plutôt au domaine de la normalité qu’à celui de la névrose : la sublimation ou déplacement du but instinctuel.

Ainsi, d’après nos connaissances actuelles, nous pouvons affirmer que le moi, dans sa lutte contre les représentants de la pulsion et contre les affects, dispose de dix méthodes différentes. C’est au praticien qu’il appartient d’observer quelles en peuvent être les conséquences, dans chaque cas particulier, au cours des processus de résistance du moi et de formation des symptômes.

Comparaison entre les divers effets de ces mécanismes dans les cas particuliers

Étudions, par exemple, le cas d’une jeune infirmière pourvue de nombreux frères et sœurs aînés et cadets. Durant toute son enfance elle n’a cessé d’envier violemment le pénis de ses frères et les grossesses successives de sa mère l’ont emplie d’une jalousie toujours renouvelée. Finalement jalousie et envie se combinent pour susciter une vive hostilité à l’égard de cette mère. Toutefois comme les liens d’affection qui unissent la petite fille à cette dernière sont également fort puissants, une violente lutte défensive s’engage contre les pulsions négatives, lutte qui succède à une période d’indiscipline et de méchanceté. Du fait de ses sentiments de haine, elle craint de perdre l’amour maternel dont elle ne saurait se passer. Elle redoute aussi d’être punie par sa mère et se reproche elle-même âprement ses propres désirs interdits de vengeance. Au milieu de cette situation angoissante et du conflit moral où elle se débat et qui prend toujours plus d’acuité à mesure qu’elle avance dans la période de latence, son moi tente de diverses façons de se rendre maître de la situation. Afin de liquider son conflit ambivalentiel, elle projette à l’extérieur l’un des éléments de son ambivalence. Sa mère continue à être pour elle l’objet aimé, mais, en revanche, il y aura toujours désormais dans l’existence de la fillette, un deuxième personnage féminin qu’elle haïra intensément. Par ce moyen, la situation devient plus supportable car la haine qu’elle éprouve pour une personne étrangère ne provoque pas chez elle un aussi terrible sentiment de culpabilité que la haine ressentie pour sa mère. Toutefois, ce sentiment déplacé reste encore générateur de souffrance et ce premier déplacement ne suffit pas, comme le montre la suite des événements, à liquider la situation.

Le moi de la fillette déclenche maintenant un autre mécanisme en retournant contre soi la haine qui jusqu’alors s’adressait exclusivement à l’extérieur. L’enfant se torture elle-même en se faisant de cuisants reproches, en éprouvant des sentiments d’infériorité. Au cours de son enfance, de son adolescence, et jusque dans l’âge adulte, elle met tout en œuvre pour se désavantager, pour se nuire et ses propres intérêts passent toujours après ceux d’autrui. Il semble que, depuis l’instauration de cette technique de défense, elle soit devenue masochiste.

Mais ces mesures elles-mêmes ne suffisent pas à arranger les choses. La patiente commence alors à se servir de la projection. La haine, ressentie pour les objets féminins aimés ou pour leurs substituts, se mue en conviction d’être elle-même haïe, méconnue ou persécutée par les personnes en question. Son moi se débarrasse ainsi d’un sentiment de culpabilité. Mais la mise en œuvre de ce mécanisme confère à son caractère une teinte paranoïaque qui lui rend l’existence extrêmement pénible tout au long de son adolescence et de sa jeunesse.

Ce n’est qu’une fois parvenue à l’âge adulte que la patiente a recours à l’analyse. Bien qu’elle souffre intensément, son entourage ne la considère pas comme une malade. Toutes les mesures défensives prises par son moi n’ont nullement réussi à la débarrasser effectivement de son angoisse et de son sentiment de culpabilité. Dans toutes les circonstances propres à exciter en elle soit l’envie, soit la jalousie ou la haine, elle a recours à tous ses mécanismes de défense. Mais les conflits sentimentaux n’aboutissent jamais pour elle à un dénouement susceptible de calmer son moi. En outre, le résultat final de toutes ces luttes est des plus décevants. La jeune fille a pu, il est vrai, maintenir intacte la fiction de son amour filial mais, se sentant pleine de haine, elle se défie d’elle-même et se méprise. Elle n’a pas réussi non plus à conserver le sentiment d’être aimée, sentiment qui a été détruit par le mécanisme de la projection et elle ne parvient pas à éviter les punitions qu’elle craignait dans son enfance. En retournant contre elle-même ses pulsions agressives, elle s’inflige tout le mal qu’elle redoutait que sa mère ne lui fît pour la punir. Les trois mécanismes qu’elle a mis en branle n’empêchent pas son moi de se trouver perpétuellement en état d’alerte, de tension pénible, pas plus qu’ils ne lui permettent d’échapper à d’outrancières exigences instinctuelles, ni au tourment aigu que celles-ci suscitent.

Comparons maintenant ces manifestations aux processus correspondants qui se jouent dans un cas d’hystérie ou de névrose obsessionnelle. Le problème, croyons-nous, est le même dans chaque cas : il s’agit de liquider la haine dirigée contre une mère et née de l’envie du pénis. L’hystérie se sert pour cela d’un refoulement, la haine est rayée du conscient et l’accès du moi reste rigoureusement interdit à tous les rejetons de ce sentiment hostile. Les pulsions agressives associées à la haine comme les pulsions sexuelles liées à l’envie du pénis, peuvent, pour peu que le patient soit capable de conversion et que les conditions somatiques s’y prêtent, se transformer en symptômes physiques. Dans d’autres cas le moi se prémunit par des évitements phobiques contre la réactivation d’un conflit primitif. Il restreint son activité de façon à échapper à toutes les situations capables de favoriser un retour des pulsions refoulées.

Dans la névrose obsessionnelle également, la haine envers la mère et l’envie du pénis commencent par être refoulées. Plus tard le moi, grâce à des formations réactionnelles, s’assure une protection contre le retour du refoulé. Telle enfant, agressive à l’égard de sa mère, devient tendre à l’excès et tremble pour la vie de celle-ci. L’envie, la jalousie se muent en désintéressement, en égards à l’endroit d’autrui. La mise en pratique d’actes obsédants, de diverses mesures de protection, protège les objets aimés contre toute manifestation agressive venant d’elle. Une hyper-morale rigoureuse refrène les manifestations sexuelles.

L’enfant, qui surmonte ses conflits sur les modes obsessionnel ou hystérique que nous venons de décrire, semble plus atteinte que la patiente dont nous avons plus haut décrit le cas. Le refoulement lui a fait perdre le contrôle d’une partie de sa vie affective. Ses premières relations avec sa mère et avec ses frères, celles, si importantes, avec sa propre féminité échappent à toute élaboration consciente ultérieure et se sont fixées obsessionnellement et à jamais dans une altération réactionnelle du moi. Une grande partie de l’activité se disperse en efforts pour maintenir les contre-investissements qui doivent, par la suite, assurer les refoulements. Cette perte d’énergie se traduit par une inhibition et une diminution des autres activités capitales. Mais le moi de l’enfant, qui a réussi à liquider ses conflits au moyen du refoulement, avec toutes les conséquences pathogènes que ce dernier implique, est cependant parvenu à se calmer. Sa souffrance n’est que secondaire et attribuable à la névrose provoquée par le refoulement. L’enfant a réussi, dans la mesure tout au moins où le lui permet l’hystérie de conversion ou bien la névrose obsessionnelle, à lier son angoisse, à réprimer ses sentiments de culpabilité et à satisfaire son besoin de punition. Toute la différence naît de ce que, dans le cas du refoulement, le soin de maîtriser le conflit est enlevé au moi grâce à la formation des symptômes tandis que dans l’emploi d’autres méthodes de défense, ce soin reste réservé au moi.

Nous constatons qu’en général le refoulement n’est pas seul à agir, et que, chez un seul et même sujet, les deux procédés de défense sont utilisés. Examinons, par exemple, le cas d’une patiente qui a, elle aussi, dès sa prime enfance, souffert d’une intense envie du pénis de son père. Ses fantasmes sexuels atteignent leur point culminant dans le désir de mordre ce pénis. Le moi alors se dresse et la représentation choquante se trouve refoulée et transformée en son contraire : une répugnance générale à mordre qui dégénère bientôt, chez l’enfant, en anorexie accompagnée d’une sensation hystérique de nausée. C’est ainsi que se trouve réprimé l’un des phénomènes du processus, le fantasme oral. Néanmoins le contenu agressif, c’est-à-dire le désir de dépouiller son père (ou quelque remplaçant de celui-ci) demeure encore un temps dans le conscient jusqu’au moment où le surmoi s’étant progressivement développé, le sens moral du moi rejette la pulsion condamnée. Grâce à ce mécanisme de déplacement que nous étudierons plus tard d’une façon plus détaillée, le désir du méfait s’est transformé en une espèce particulière de contentement, de manque de prétention. Nous voyons ici que les deux procédés de défense ont été successivement utilisés : à un fonds de névrose hystérique s’est superposée une modification spéciale du moi sans caractère pathologique, celle-là.

L’impression donnée par ces quelques exemples se confirme lorsqu’on étudie en détail, dans d’autres cas encore, les effets des divers mécanismes de défense. Théoriquement parlant, le refoulement peut bien être englobé dans le concept général théorique de la défense et comparé aux autres procédés défensifs spéciaux. Toutefois, en ce qui a trait à ses conséquences, il se place sur un plan tout à fait différent de celui des autres procédés. Au point de vue quantitatif, le refoulement agit plus radicalement, c’est-à-dire qu’il peut maîtriser certaines pulsions en face desquelles les autres procédés restent inopérants. Son action se produit une fois pour toutes, mais le contre-investissement qui s’effectue afin de l’assurer est, lui, une institution permanente qui exige une continuelle dépense d’énergie. Au contraire, à chaque nouvelle poussée instinctuelle, les autres mécanismes de défense doivent se remettre en branle. Si le refoulement est le plus efficace des mécanismes, il en est aussi le plus dangereux. Le morcellement du moi, provoqué dans des domaines entiers de la vie affective et instinctuelle par le retrait de la conscience, peut à tout jamais détruire l’intégrité de la personnalité. Le refoulement devient la base d’une formation de compromis et de névroses. Les conséquences des autres techniques de défense ne sont pas d’une moindre gravité, mais même quand elles prennent une forme aiguë, se maintiennent mieux dans les limites du normal. Elles se manifestent par d’innombrables modifications, altérations et déformations du moi qui peuvent en partie accompagner la névrose et, en partie, s’y substituer.

Essai de chronologie

Même après avoir accordé au refoulement une place particulière, nous avons l’impression, avouons-le, en considérant les autres mécanismes de défense, d’avoir rassemblé sous une même rubrique des phénomènes tout à fait dissemblables. À côté de techniques comme l’isolation, l’annulation rétroactive, nous trouvons de véritables processus instinctuels tels que la régression, le retournement en contraire, le retournement contre soi. Certains de ces mécanismes sont très efficaces alors que d’autres n’arrivent à réduire que de faibles quantités de pulsion ou d’affect. Le motif qui détermine le choix du mécanisme par le moi reste obscur. Peut-être le refoulement a-t-il pour mission principale de lutter contre les désirs sexuels. Peut-être d’autres procédés s’emploient-ils de préférence contre certaines forces instinctuelles différentes, en particulier contre les pulsions agressives. Peut-être encore ces autres procédés défensifs ne font-ils que compléter ce que le refoulement a laissé inachevé ou peut-être agissent-ils sur la partie des représentations interdites qui remonte à la surface lorsque le refoulement a été raté6. Il est possible aussi que tout nouveau mécanisme de défense soit destiné à maîtriser un désir instinctuel déterminé et se trouve ainsi associé à une phase particulière du développement de l’enfant7.

J’ai déjà plusieurs fois cité l’appendice à Inhibition, symptôme et angoisse. Ce travail fournit une première réponse à ces suggestions « Rien n’empêche de croire », dit Freud, « que l’appareil psychique, avant même que le moi et le ça soient nettement différenciés et avant la formation d’un surmoi, puisse faire usage d’autres méthodes que de celles utilisées une fois ces stades d’organisation atteints8. On est en droit de dire plus explicitement que le refoulement consiste en une rétention ou en un rejet, hors du moi conscient, d’une représentation ou d’un affect. Il est impossible de parler de refoulement là où le moi et le ça se confondent encore. On peut également supposer que la projection et l’introjection sont des méthodes qui dépendent de la différenciation du moi d’avec le monde extérieur. Le rejet hors du moi d’idées ou d’affects, leur intégration dans l’ambiance, ne sauraient soulager le moi qu’une fois ce dernier a appris à se différencier de l’extérieur. D’autre part, l’introjection du monde extérieur dans le moi ne pourrait être considérée comme un gain pour celui-ci qu’une fois bien établie la distinction entre ce qui lui appartient et ce qui appartient au monde extérieur. Mais les choses sont bien plus complexes qu’elles n’en ont d’abord Pair ; la genèse de la projection et de l’introjection demeure obscure9. La sublimation, c’est-à-dire le déplacement vers un niveau plus élevé du but pulsionnel au point de vue social présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l’existence d’un surmoi. Ainsi les mécanismes de défense du refoulement et de la sublimation apparaîtraient assez tardivement au cours du développement, tandis que la date d’apparition assignée à la projection et à l’introjection dépend du point de vue théorique que l’on adopte. Des processus tels que la régression, le retournement en contraire, le retournement contre soi, restent vraisemblablement indépendants du stade atteint par la structure psychique et doivent être aussi vieux que le conflit entre les pulsions instinctuelles et l’obstacle quelconque qui se dresse contre elles. Nous ne serions pas surpris d’apprendre qu’ils constituent les premiers mécanismes de défense utilisés par le moi.

Toutefois cette tentative de classification chronologique est contrariée par l’expérience. En effet, les premières en date des manifestations névrotiques de la prime enfance sont les symptômes hystériques dont les liens avec le refoulement sont indéniables. D’autre part, les manifestations masochiques vraies qui résultent d’un retournement de la pulsion contre le sujet lui-même sont des plus rares chez les petits enfants. Nous pensons que l’introjection et la projection apparaissent à l’époque qui suit la différenciation du moi d’avec le monde extérieur. D’après l’école analytique anglaise, ce sont, au contraire, ces mécanismes qui engendrent le moi et c’est à eux que devrait être attribuée la différenciation de celui-ci d’avec le dehors. Ces divergences d’opinion nous montrent que la chronologie des phénomènes psychiques reste l’un des domaines les moins explorés de l’analyse théorique. C’est ce qui ressort clairement des discussions touchant l’époque de la formation du surmoi de l’individu. Une classification dans le temps des mécanismes de défense se verrait soumise à tous les doutes, à toutes les incertitudes qui affectent encore, dans le domaine de la psychanalyse, cette sorte de déterminations. C’est pourquoi il est sans doute préférable de renoncer à un semblable travail. Appliquons-nous plutôt à étudier plus à fond toutes les situations capables de mettre en branle ces mécanismes de défense.