Seconde partie. La vie clandestine de l’hôpital

A. Les matériaux

I. Les expédients

Une première constatation s’impose d’emblée : la prépondérance des moyens de fortune (make-do’s) parmi les matériaux utilisés par les malades pour les besoins de leurs adaptations secondaires. Dans tous les établissements sociaux, les individus utilisent tous les objets qui leur tombent sous la main d’une manière et à des fins très différentes des prévisions officielles, modifiant ainsi les dispositions prises pour régler leurs conditions de vie. Cela suppose parfois un remodelage physique de l’objet, ou simplement une utilisation qui sort du contexte légitime, deux caractéristiques qui illustrent, mais sur une échelle modeste, le thème de Robinson Crusoë. Les prisons proposent des exemples particulièrement spectaculaires de ces pratiques : couteaux forgés dans des cuillers, encre à dessin tirée des pages de Life330, cahiers dont on déchire les pages pour en faire des bordereaux de paris331 et cigarettes allumées de toutes les façons possibles : à l’étincelle d’un fil électrique332 ou d’un briquet de fortune333 ou d’un fragment d’allumette334. Même si ces procédés de transformation mettent en œuvre plusieurs pratiques complexes, ils se manifestent surtout lorsque leur utilisateur est isolé (sauf pour l’apprentissage et la transmission de la technique pour lesquels il a besoin des autres) et consomme seul le fruit de son invention.

À l’Hôpital Central, d’après ce que j’ai pu observer, plusieurs expédients simples sont tacitement tolérés. C’est ainsi que l’on voit fréquemment les pensionnaires utiliser les radiateurs pour faire sécher leur linge après l’avoir lavé dans le lavabo de la salle de bains, organisant ainsi eux-mêmes leur blanchissage, alors qu’en principe ce chapitre devrait rester du ressort de l’institution. Dans les quartiers pourvus, en guise de sièges, de bancs de bois, les malades transportent des journaux qu’ils roulent pour les glisser sous leur tête lorsqu’ils s’allongent sur les planches dures. Manteaux ou serviettes roulés remplissent le même office. Les malades habitués à d’autres institutions carcérales emploient à cette fin des expédients encore plus radicaux, comme une chaussure335. En changeant de quartier, les malades transportent parfois leurs affaires personnelles dans une taie d’oreiller nouée par le haut, pratique reconnue semi-officiellement dans certaines prisons336. Les quelques malades d’un certain âge qui sont assez heureux pour disposer d’une chambre particulière laissent parfois une serviette par terre, sous leur lavabo, qu’ils transforment ainsi en bureau et sur lequel ils travaillent, les pieds protégés du contact froid du plancher comme par un tapis. Les malades plus âgés qui ne veulent ou ne peuvent se déplacer ont parfois recours à un stratagème pour n’avoir pas à se rendre aux toilettes : ils peuvent par exemple uriner dans la salle sur le radiateur du chauffage central sans que les traces révélatrices restent trop longtemps ; ou encore, au cours des visites bihebdomadaires au coiffeur, installé au sous-sol, ils urinent, lorsque les surveillants ont le dos tourné, dans la caisse où l’on entasse les serviettes sales. Les malades de tous âges, pensionnaires des « quartiers inférieurs », transportent parfois des tasses en papier pour les utiliser comme crachoirs ou cendriers portatifs, car ils savent bien que l’important pour les surveillants n’est pas que les malades s’abstiennent de cracher ou de fumer, mais que le plancher reste propre337.

Dans les institutions totalitaires, la recherche des expédients tend à se polariser sur quelques domaines particuliers. Ainsi la coquetterie suscite la mise au point d’un ensemble d’expédients pour se présenter sous un jour agréable. Le miroir, devant lequel ont peut s’examiner, s’arranger et s’admirer étant en général interdit dans les couvents, on dit que les sœurs en fabriquent en plaçant un tablier noir derrière une vitre338. À l’Hôpital Central, certains malades délicats « repensent » parfois l’utilisation du papier hygiénique : correctement déchiré, plié et gardé sur soi, il fait un papier de toilette ou un mouchoir tout à fait acceptables. On voit aussi, durant les mois chauds de l’été, des hommes raccourcir et retailler leur caleçon kaki réglementaire, pour s’en faire un short élégant…

II. Les techniques d’exploitation du système hospitalier

Pour recourir à ces expédients simples, il n’est pas nécessaire d’être très engagé dans l’univers officiel de l’établissement, ni d’être particulièrement attiré vers lui. L’ensemble de pratiques dont il va maintenant être question suppose une connaissance plus profonde du monde et des règles de l’institution. Dans ce cas, on peut respecter l’esprit des activités légitimes tout en dépassant dans l’exécution les limites habituellement prévues : il s’agit alors d’étendre et d’améliorer les possibilités existantes de satisfaction légitimes ou bien d’exploiter à des fins personnelles toute l’activité routinière officielle. J’appellerai cela « exploiter » le système (« working » the system).

À l’Hôpital Central, la forme la plus élémentaire de cette « exploitation » s’observe sans doute chez les malades des « bas » quartiers qui se font porter souffrants ou refusent de se soumettre à la discipline à seule fin, apparemment, d’attirer l’attention du surveillant ou du médecin, de les forcer à s’occuper d’eux et à nouer avec eux des contacts intersubjectifs, fussent-ils d’ordre disciplinaire.

Mais la plupart des techniques utilisées à l’hôpital pour exploiter le système paraissent le plus souvent avoir peu de rapport avec la maladie mentale elle-même. Ainsi, l’ensemble des pratiques complexes qui se manifestent à l’occasion des repas. Par exemple, dans le grand réfectoire d’une section de chroniques hommes339, où les 900 malades mangent par roulement, certains apportent leurs propres condiments pour assaisonner la nourriture à leur goût : ils ont ainsi leurs petites bouteilles de sucre, de sel, de poivre, de sauces, qu’ils sortent de la poche de leur veston. Si l’on sert le café dans des tasses en papier, des malades prennent un second gobelet pour se protéger les doigts. Lorsqu’il y a des bananes au dessert, certains subtilisent une tasse de lait sur la part des malades au régime, y coupent leur banane en tranches, sucrent et mangent ainsi, avec tous les signes de la délectation, un « vrai » dessert. Les jours où la nourriture est à la fois bonne et transportable, par exemple lorsque l’on sert des saucisses de Francfort ou du pâté de foie, certains malades l’enveloppent dans une serviette en papier pour l’emporter au quartier comme casse-croûte pour la nuit, et retournent chercher du « rab ». Lorsque l’on sert du lait, certains apportent des bouteilles vides pour pouvoir en emporter au quartier. Si l’on veut une portion supplémentaire d’un plat dont on a envie, on s’arrange pour manger seulement de ce plat, on jette le reste du menu dans le seau à déchets et on retourne, lorsque c’est permis, chercher un « rab » complet. Au repas du soir, certains malades jouissant d’un statut de semi-liberté, mais affectés pour les repas au réfectoire commun, mettent leur part de fromage entre deux tranches de pain et se font ainsi un sandwich qu’ils enveloppent et vont manger tranquillement hors du réfectoire en buvant la tasse de café qu’ils s’offrent pour la circonstance. Les malades autorisés à sortir en ville atteignent parfois le sommet du raffinement en s’offrant une tartelette et une glace au grand magasin du coin. Dans un autre réfectoire, plus petit, dépendant d’une autre section de l’hôpital, des malades, dans la crainte justifiée que le « rab » ne disparaisse avant qu’ils aient pu se servir, ôtent leur portion de viande de leur assiette pour la placer entre deux morceaux de pain, la laissent à leur place et reprennent aussitôt la queue pour le « rab ». Mais il arrive qu’en regagnant leur place, ces malades prévoyants trouvent leur première ration entre les mains de camarades qui réussissent au prix du moindre effort à tromper les trompeurs.

Pour « exploiter » efficacement un système, il faut en avoir une connaissance intime340. Les malades en semi-liberté savent fort bien qu’à la sortie des spectacles de charité on procède généralement, pour les présents, à une distribution de cigarettes ou de sucreries. Ceux qu’ennuient ces spectacles viennent quelques minutes avant la fin, simplement pour sortir avec les autres ; d’autres s’arrangent pour se placer plusieurs fois dans la queue et tirer de l’aubaine plus qu’il n’est légitime. Le personnel est évidemment au courant de ces pratiques et, lors de certains spectacles comme les grands galas de danse présenté par les malades, les retardataires, soupçonnés d’arriver juste pour manger, trouvent la porte close et restent dehors. Les dames du Secours Juif servent habituellement à l’issue de l’office matinal hebdomadaire, un déjeuner consistant mais, comme le disait un malade, « en arrivant au bon moment, on peut avoir le repas et manquer l’office ». Tel autre, informé du fait généralement peu connu que l’hôpital dispose pour l’entretien des vêtements d’une équipe de couturières, lui apportait ses habits et les échangeait contre des chemises et des pantalons de bonne coupe, en laissant, pour montrer sa reconnaissance, un ou deux paquets de cigarettes ou un petit pourboire.

La connaissance des horaires, est également importante pour exploiter le système. Ainsi, une fois par semaine, un camion de la Croix-Rouge apporte de vieux illustrés et des livres de poche à la bibliothèque du foyer, d’où ils sont ensuite distribués individuellement aux malades ou répartis globalement dans les quartiers. Quelques lecteurs avides, connaissant l’heure exacte de l’arrivée du camion, l’attendent pour être les premiers à faire leur choix. Certains malades, qui connaissent l’horaire des transports de nourriture par les galeries souterraines reliant l’une des cuisines centrales à une section de chroniques, ont pris l’habitude de se poster auprès des bouches de galeries situées au niveau du sol dans l’espoir d’attraper quelque portion dépassant des cuves roulantes. Autre élément important dans ce système : le renseignement. Avant d’être servi dans l’un des grands réfectoires de malades, le repas est d’abord distribué à un groupe de vieillards cloués au quartier ; les malades valides qui veulent savoir s’il vaut mieux aller au réfectoire ou acheter des sandwichs à la cantine viennent régulièrement regarder par la fenêtre de la salle pour savoir ce que l’on mange.

Il y a aussi la récupération des rebuts. Juste avant l’heure du ramassage, des malades inspectent le coin aux ordures de leur section, farfouillant à la surface des détritus entassés dans les grandes caisses en bois, à la recherche de nourriture, d’illustrés, de journaux ou autres objets mis au rebut. Les restrictions ou la nécessité de passer par la voie officielle pour obtenir le moindre objet en en faisant humblement la demande donnent tout leur prix à ces trouvailles341. On explore régulièrement les soucoupes qui servent de cendriers au personnel, dans le vestibule des bureaux administratifs de certaines sections, pour y récupérer les mégots utilisables. Les communautés non carcérales ont évidemment elles aussi leurs « récupérateurs » et il semble que partout où existe une organisation quelque peu importante de ramassage et de destruction des déchets il se trouve des gens pour rôder autour342. Certains malades excellent dans l’art d’exploiter le système et accomplissent des performances individuelles que l’on peut à peine ranger parmi les adaptations secondaires de type habituel. Dans un service comprenant deux quartiers de convalescents, l’un fermé, l’autre ouvert, j’ai entendu un malade proclamer qu’il s’était fait transférer du quartier fermé au quartier ouvert parce que le tapis de la salle de billard y était en meilleur état, un autre déclarait avoir effectué le transfert inverse parce que l’atmosphère du quartier fermé était plus « sociable », du fait que certains malades étaient contraints d’y demeurer. Un autre encore, autorisé à sortir en ville, se faisait périodiquement exempter de son travail à l’hôpital et demandait qu’on le laissât aller en ville en voiture pour chercher du travail, mais c’était, comme il s’en vantait ensuite, pour passer l’après-midi dans un cinéma.

Il faut ajouter que les malades ayant déjà fait ailleurs l’expérience de situations de dénuement – les malades en quelque sorte « au courant » – montrent en général très vite qu’ils savent exploiter le système : tel ce reclus, déjà riche de l’expérience de la prison de Lexington, qui réussit, dans sa première matinée d’hôpital, a se rouler une provision de cigarettes, à se procurer du cirage et à cirer deux paires de chaussures, à découvrir le copain qui cachait une grosse collection de romans policiers, à se faire du café avec du café soluble et l’eau chaude du robinet et à s’immiscer dans un groupe de psychothérapie où il se mit à jouer un rôle actif après quelques minutes seulement d’observation. On comprend qu’un surveillant puisse déclarer : « Trois jours suffisent pour savoir si un homme est dans la course. »

Les manœuvres que je viens de relater sont de celles qui ne profitent qu’à leurs auteurs, ou aux personnes avec lesquelles ils sont très liés. Si dans beaucoup d’institutions totalitaires, on trouve des pratiques dont l’élaboration trahit un dessein collectif343, ces procédés ne semblent pas très répandus dans les hôpitaux psychiatriques. Les adaptations secondaires collectives que l’on observe à l’Hôpital Central semblent surtout le fait de malades affectés au service carcéral de l’institution, Prison Hall, où résident ceux qui ont le statut juridique d’aliénés criminels. Ainsi pouvait-on voir dans un quartier d’anciens détenus, un des occupants aller régulièrement à la cuisine juste avant la distribution, prendre livraison des rations chaudes dans un plateau couvert, pour que la nourriture ne refroidisse pas pendant son passage dans la galerie souterraine.

On est fatalement amené à se demander si l’hospitalisation elle-même ne peut pas être une manière d’« exploiter le système ». Ainsi, on entend dire parfois, aussi bien chez les internés que parmi les membres du personnel, que certains malades viennent à l’hôpital pour se soustraire à leurs obligations familiales ou professionnelles344, ou bien pour bénéficier sans bourse délier de quelque traitement médical ou dentaire important, ou encore pour échapper à une accusation criminelle345. Je ne puis me prononcer sur la valeur de ces déclarations. Il y a aussi des malades autorisés à sortir en ville qui prétendent utiliser l’hôpital comme fontaine aux vertus dégrisantes après les beuveries du week-end, fonction que favorise apparemment la réputation des tranquillisants utilisés pour traiter les ivrognes invétérés. D’autres malades, autorisés à sortir en ville, peuvent se permettre d’accepter au-dehors un travail à temps réduit pour un salaire de misère, le fait que l’hôpital les nourrisse et les loge gratuitement les plaçant évidemment en position compétitive346.

Tout établissement social convie ses membres à nouer des contacts personnels, ou du moins multiplie les occasions de tels contacts et c’est là, dans les hôpitaux psychiatriques comme dans les autres institutions, une base d’adaptations secondaires qui constitue une nouvelle manière, plus originale, d’exploiter le système hospitalier. Dans cette ligne, le groupe des anciens détenus de Prison Hall, hommes relativement jeunes, issus pour la plupart du prolétariat urbain, tend, une fois incorporé à l’hôpital proprement dit, à monopoliser les tâches les plus agréables et les malades-femmes les plus attirantes ; la plupart de ceux qu’en d’autres établissements on aurait appelés des « caïds » sortent de leurs rangs. Les Noirs constituent un autre groupe, prêt à exploiter les possibilités sociales de l’hôpital. Jusqu’à un certain point, ceux qui le désirent peuvent franchir la ligne de séparation des classes et des races, frayant ou flirtant avec les malades blancs et leur donnant des rendez-vous347 ; ils peuvent avoir avec le personnel médico-psychiatrique des conversations d’ordre professionnel comme n’importe quel individu des classes moyennes et être traités d’une manière qui, à l’extérieur, leur serait refusée. Troisième groupe : les homosexuels qui, enfermés à cause de leurs penchants, se trouvent dans des dortoirs ne groupant que des malades de leur sexe avec toutes les occasions qui peuvent découler de cette situation.

La fréquentation des gens de l’extérieur représente pour certains une autre manière intéressante d’exploiter le système hospitalier. Le souci de nouer ce genre de rapports repose, semble-t-il, sur cette espèce de situation de caste faite aux malades à l’hôpital, ainsi que sur les mythes infamants attachés à la maladie mentale. Si certains malades déclarent qu’il leur est impossible de se sentir à l’aise dans la compagnie de quelqu’un qui ne soit pas lui aussi malade, d’autres, mais c’est là l’expression inverse du même sentiment, estiment au contraire qu’il est plus sain et plus recommandable de fréquenter des gens bien portants, d’autant que les gens du dehors ont moins de chances que les membres du personnel de se montrer blessants à l’égard du malade, dans la mesure où ils ignorent exactement quel est son statut. Enfin, certains malades déclarent en avoir assez de parler de leur internement et de leur cas avec leurs compagnons et attendent de la conversation avec les gens de l’extérieur qu’elle leur permette de sortir de l’univers du malade348. Le fait de fréquenter des gens de l’extérieur confirme le sentiment de n’être pas un malade mental ; aussi voit-on s’effectuer, dans le parc ou au foyer, des échanges très importants pour le malade parce qu’ils lui montrent qu’il est vraiment impossible de le distinguer d’une personne normale et que les gens normaux eux-mêmes n’ont vraiment rien d’exceptionnel. Il existe, dans le système social de l’hôpital, plusieurs points stratégiques où la fréquentation des personnes de l’extérieur est possible. Quelques adolescentes, filles de médecins résidant à l’hôpital, ont accès, d’égal à égal, au petit cercle formé par les malades hommes en liberté conditionnelle et les élèves-infirmières qui règne sur les courts de tennis de l’hôpital349. Pendant et après les parties, on s’étend sur les pelouses voisines, on badine plus ou moins grossièrement, et ces comportements ont, en règle générale, une modalité inhabituelle à l’hôpital ; de même, lorsqu’une organisation charitable étrangère à l’institution organise le soir une sauterie et invite quelques jeunes femmes pour la circonstance, c’est l’occasion pour un ou deux malades de se lier avec ces invitées qui répondent à leurs avances d’une manière apparemment étrangère au monde de l’hôpital ; ainsi encore, dans la salle des admissions où séjournent les élèves-infirmières en stage, il y a toujours un certain nombre de jeunes malades prêts à jouer aux cartes ou à autre chose avec elles dans une atmosphère qui tient beaucoup plus de la causerie sentimentale que du traitement psychiatrique. Les séances où l’on applique les thérapeutiques « supérieures » que sont, par exemple, le psychodrame ou la thérapie de groupe se déroulent souvent en présence de visiteurs venus là à titre professionnel pour s’initier aux méthodes les plus modernes et qui, eux aussi, donnent au malade l’occasion d’entrer en contact avec des gens normaux. Il y a enfin les malades membres de l’équipe-fanion de l’hôpital qui, au cours de matches de base-ball contre les équipes du voisinage, peuvent éprouver cette camaraderie particulière qui unit dans le jeu les joueurs d’équipes rivales en les opposant au public.

III. L’exploitation des affectations

À l’Hôpital Central, la technique d’exploitation du système la plus efficace consiste peut-être à obtenir une affectation « exploitable » (travail, divertissement, thérapeutique ou service de salle quelconque), qui seule peut rendre possibles certaines formes d’adaptations secondaires et même souvent tout un groupe d’adaptations, ainsi qu’en témoigne un ancien détenu de la prison britannique de Maidstone :

« Trois fois par an, à la fin de chaque trimestre, le service éducatif de la prison rédigeait pour la commission des prisons un rapport sur les progrès accomplis dans les différents cours organisés pour les détenus. Nous produisions des chiffres et des chiffres pour montrer le nombre de prisonniers qui fréquentaient tel ou tel cours, nous mentionnions, par exemple, que l’un des cours les plus populaires était consacré à un débat sur les « problèmes contemporains », mais nous ne donnions pas la raison de cette popularité : la dame compréhensive qui conduisait le débat venait, chaque semaine, avec une provision de tabac pour ses auditeurs. La classe se déroulait dans un voile de fumée bleue et, pendant que la conférencière parlait des « questions actuelles », les élèves, vieux repris de justice, clochards et idiots, étaient assis confortablement et fumaient avec délectation leur cigarette en toute liberté »350.

Il arrive que l’on recherche les affectations pour les facilités qu’elles offrent, ou bien que ces possibilités se révèlent une fois l’affectation obtenue, fournissant une raison supplémentaire de s’y accrocher. Dans les deux cas, cette manière d’exploiter une affectation fait toucher du doigt une des similitudes fondamentales entre les hôpitaux psychiatriques, les prisons et les camps de concentration.

À la différence des expédients ordinaires, cette forme d’adaptation permet au reclus de laisser croire aux responsables qu’il n’a pas recherché son affectation pour des motifs autres que légitimes. Il en est surtout ainsi lorsque l’affectation a été volontairement sollicitée et qu’elle exige une collaboration assez étroite avec le personnel qui s’attend alors à voir le reclus faire un « effort sincère ». Celui-ci donne alors l’impression de s’engager à fond dans son affectation, et par conséquent de justifier les vues que l’institution nourrit à son égard, bien qu’en fait le profit particulier qu’il retire de cette affectation s’intercale entre lui et les hautes visées de l’institution. Pratiquement, le fait d’accepter une affectation que l’on aurait pu, par un stratagème quelconque, refuser, marque l’esquisse d’un rapprochement fait de bons sentiments réciproques : le personnel incline alors à adopter une attitude dont le caractère conciliant ouvre au reclus des possibilités nouvelles pour réaliser le compromis qu’il recherche en exploitant le système.

Première remarque d’ensemble – que nous avons déjà présentée –, si l’affectation a pour but de contribuer à la production d’un bien quelconque, celui qui l’occupe est en bonne place pour s’attribuer officieusement une partie du fruit de son travail. À l’hôpital, ceux qui sont affectés aux cuisines sont bien placés pour obtenir un supplément de nourriture351, ceux qui travaillent à la blanchisserie peuvent avoir des vêtements propres plus souvent, ceux qui travaillent à la cordonnerie sont rarement en peine d’une bonne paire de chaussures. De même, les malades affectés au service des courts de tennis mixtes malades-personnel ont toute possibilité de jouer fréquemment, et avec des balles neuves ; l’aide-bibliothécaire bénévole est le premier à avoir les nouveaux livres352, les hommes du camion de livraison de glace restent au frais tout l’été, les malades affectés au magasin central d’habillement peuvent se vêtir convenablement, ceux qui vont à la cantine chercher des cigarettes, des sucreries ou des boissons pour les surveillants se voient souvent offrir une partie des emplettes qu’ils ont faites353.

Outre cette utilisation directe, il est d’autres manières, plus fortuites, de tirer profit des affectations354. Par exemple, si certains malades insistent pour suivre les séances de gymnastique, c’est que la salle d’éducation physique du sous-sol est dotée de tapis de gymnastique relativement moelleux et qu’ils peuvent parfois s’arranger pour y faire la sieste, une des occupations favorites à l’hôpital. De même, au service des admissions, quelques malades attendent avec impatience la séance bihebdomadaire de rasage parce que, s’il y a un fauteuil libre, ils peuvent s’offrir quelques minutes de repos sur un siège confortable. Moniteurs de gymnastique et coiffeurs savent fort bien qu’ils n’ont qu’à tourner le dos pour qu’un malade en profite pour s’asseoir et prendre ses aises ; il s’agit d’ailleurs là d’une éventualité et d’un but constamment poursuivi dans tout l’hôpital. Les malades employés à la blanchisserie peuvent se raser seuls et sans avoir à se presser dans la salle de bains du sous-sol, ce qui constitue un grand privilège. Tel malade d’un certain âge, affecté comme portier dans le hall des appartements du personnel, récupérait souvent, après les soirées données par ses hôtes, des restes de nourriture ou de boisson ; de plus, pendant les temps morts de la journée, il pouvait s’installer devant le poste de télévision du personnel, l’un des meilleurs de l’hôpital. Certains malades m’ont dit qu’ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se faire envoyer au service médical et chirurgical parce que là au moins on les traite vraiment en malades, ce qui me semble confirmé par ce que j’ai pu voir moi-même355. Certains finissent même par découvrir des vertus cachées dans le traitement par l’insuline : en effet les malades à qui l’on fait subir le choc insulinique sont autorisés à rester au lit toute la journée dans la chambre à insuline – plaisir hors de portée dans la plupart des autres salles – et se voient traités tout à fait comme des malades par les infirmières356.

Comme on le pense bien, beaucoup d’affectations donnent aux malades l’occasion d’entrer en contact avec des personnes du sexe qui les attire, adaptation secondaire qui est exploitée et en partie légitimée dans la vie normale par nombre d’organisations de loisirs ou d’organisations religieuses. De même, certaines affectations permettent parfois à deux personnes séparées par la ségrégation interne pratiquée à l’hôpital de se donner rendez-vous357. Ainsi des malades ont l’habitude d’arriver au cinéma ou aux séances de charité un peu avant le début de la représentation, pour entamer un badinage galant qu’ils essaient de poursuivre pendant la séance en s’asseyant l’un à côté de l’autre ou, autrement, en trouvant quelque moyen de communiquer au cours de la représentation358. Au moment de prendre congé, on retrouve encore l’occasion de communiquer, ce qui donne aux soirées une fonction sociale analogue à celle qu’elles peuvent avoir dans une petite ville. Les réunions des Alcooliques Anonymes, dans le parc de l’hôpital, jouent un rôle semblable : c’est l’occasion pour des malades maintenant amis, que leurs escapades d’ivrognes ont conduits à l’internement, de se retrouver, une fois toutes les deux semaines pour bavarder et renouer contact. Le sport joue le même rôle. Pendant les temps morts, au cours des tournois de volley-ball, il n’est pas rare de voir, dès le coup de sifflet, un joueur se précipiter au-delà des limites du terrain pour serrer les mains de sa petite amie qui, bien qu’elle soit censée n’avoir quitté le quartier que pour voir le match, est en fait venue pour cette étreinte. Les séances de thérapie sont l’une des activités caractéristiques de l’hôpital psychiatrique que les malades cherchent à exploiter pour développer des contacts avec des camarades, ou combiner des rendez-vous. À l’Hôpital Central, on pratique surtout la thérapie de groupe, la danse-thérapie et le psychodrame. Les séances se passent toujours dans une atmosphère de relative liberté et recrutent surtout leur public parmi les malades à la recherche de contacts avec les représentants du sexe opposé. Le psychodrame est surtout facile à exploiter parce que l’on baisse les lumières pendant la séance. Quant à la danse-thérapie, elle se prête particulièrement à l’exploitation étant donné que l’on danse souvent avec la personne de son choix.

Parmi les raisons d’accepter une affectation, il faut placer en premier lieu le fait qu’elle donne l’occasion d’échapper au quartier et à ce qu’il implique de contrôle de la part des surveillants et d’inconfort matériel. Le quartier représente une sorte de repoussoir qui donne aux malades envie de participer coûte que coûte à toutes les entreprises, collectives, facilitant par là l’apparent succès de ces initiatives359. Qu’un membre du personnel offre du travail, un traitement, une distraction ou même des causeries éducatives, il est en principe assuré de trouver une foule d’amateurs, tout simplement parce que l’activité proposée, quelle qu’elle soit, a de fortes chances d’apporter une amélioration sensible aux conditions de vie des malades. Ainsi ceux qui se font inscrire aux cours artistiques, trouvent-ils l’occasion de quitter le quartier et de passer une demi-journée dans une salle fraîche et calme du sous-sol, à dessiner sous la direction très douce d’une femme de la bonne société qui accomplit là sa « bonne action » hebdomadaire. Un grand phonographe joue de la musique classique et l’on distribue à chaque cours des sucreries et des cigarettes toutes roulées. On peut dire qu’à l’hôpital l’assistance aux séances publiques est une forme de captivité, mais librement consentie.

Alors que les surveillants, les infirmières et souvent même le personnel médical présentent franchement les corvées de quartier (pousser la cireuse, par exemple) comme l’un des moyens les plus efficaces pour le malade d’améliorer ses conditions de vie, il n’en va pas de même pour la participation aux différentes formes de psychothérapie, si bien que l’on peut considérer la participation à ces formes « supérieures » de traitement comme une adaptation secondaire lorsqu’elle est entreprise par souci de promotion. À tort ou à raison, beaucoup de malades voient aussi dans la participation à ces activités le signe qu’ils ont été « traités » et certains pensent même qu’à leur départ de l’hôpital cela servira à prouver à leurs employeurs et à leurs familles qu’ils ont subi avec succès un authentique traitement. Les malades pensent également que le zèle dont ils font preuve au cours de ces séances lui vaudra la sympathie agissante du spécialiste pour appuyer les efforts qu’ils font afin d’améliorer leurs conditions de vie à l’hôpital ou obtenir leur sortie360. Ainsi, un malade dont nous avons déjà décrit l’adresse à exploiter le système hospitalier répondait à un camarade qui lui demandait comment il comptait s’arranger pour sortir : « Mon vieux, je vais participer à tout. »

Naturellement, le personnel n’apprécie pas toujours l’usage imprévu que l’on fait de ses soins. Un animateur de psychodrame me confiait :

« Quand je vois qu’un malade ne vient que pour rencontrer sa petite amie ou pour passer le temps en compagnie sans poser ses problèmes ou essayer de guérir, je le prends à part pour lui dire ce que j’en pense. »

De même, les thérapeutes de groupe se croient tenus de critiquer leurs malades quand ils soulèvent, en séance, leurs difficultés avec l’institution plutôt que leurs propres problèmes affectifs.

Ce qui détermine principalement le choix d’une affectation, c’est la possibilité d’approcher les membres haut placés du personnel. Étant données les conditions de vie habituelles dans les quartiers, tout malade qui travaille dans l’entourage d’un de ces personnages améliore son sort, en se voyant octroyer des conditions de vie plus douces, qui sont celles du personnel, et cela a toujours constitué un facteur de division entre commis et gens de maison, entre combattants du front et militaires affectés aux postes administratifs de l’arrière. Ainsi une malade bonne dactylo remplit toutes les conditions pour être traitée aussi honorablement pendant son travail que si elle n’était pas malade. Le seul prix à payer dans une situation de ce genre, c’est qu’il faut entendre de quelle manière le personnel parle des malades derrière leur dos.

De même certains malades assez sociables et équilibrés peuvent choisir de rester dans les quartiers les plus médiocres de l’hôpital pour monopoliser sans mal les tâches agréables et les avantages qui en découlent, comme ce malade qui s’était arrangé pour rester dans un quartier médiocre en refusant de parler au psychiatre et avait fini par se faire donner, pour le soir, la libre disposition du poste des infirmiers y compris la petite arrière-salle où le personnel dispose de confortables fauteuils de cuir, d’une collection de revues et d’une provision de livres, avec la radio, la télévision, et même des fleurs.

B. Terrains de manœuvres

I. Les zones franches

Ces différents matériaux ne peuvent servir à bâtir de véritables adaptations secondaires qu’à la condition de s’inscrire dans un espace privilégié361.

À l’Hôpital Central, comme dans beaucoup d’institutions totalitaires, chaque interné trouve, en gros, son univers divisé en trois parties et cette division est la même pour tous ceux qui jouissent d’un statut identique dans le système des privilèges. Il s’agit d’abord de l’espace extérieur aux limites de l’établissement. Le seul fait de se trouver dans cette zone est interdit, à moins que le reclus ne soit accompagné d’un agent du personnel dûment autorisé ou qu’il ne s’y trouve en service commandé. Par exemple, comme le mentionne le règlement affiché dans l’une des sections hommes, il est interdit d’aller dans la partie du parc située derrière les bâtiments des femmes, sans doute par mesure de décence. Pour tous les malades, à l’exception de ceux qui, peu nombreux, sont en liberté conditionnelle, les murs de l’établissement marquent les frontières du monde interdit. En outre, pour les malades affectés à un quartier fermé, tout ce qui se trouve à l’extérieur du quartier est hors-limites tandis que, pour les autres malades, c’est ce quartier lui-même qui est zone interdite. La plupart des bâtiments administratifs, certaines ailes, les bureaux des médecins et, à des degrés divers, les salles de garde, sont interdits aux malades. Bien entendu, d’autres études sur les hôpitaux psychiatriques font état de dispositions semblables.

« Lorsque le surveillant de service est dans son bureau, l’accès à ce lieu, ainsi qu’à l’espace de quelques mètres carrés tout autour en est interdit à tous, sauf au groupe de malades privilégiés qui font fonction de responsables de salles. Aucun autre patient ne peut se trouver dans cet espace, ni assis, ni debout. Même les privilégiés peuvent se voir soudain éconduits sans ménagements si le surveillant ou ses assistants le désirent. Une fois donné l’ordre, sur un ton habituellement autoritaire du genre : « File, maintenant », il faut obéir immédiatement. Le malade privilégié bénéficie de ce privilège spécial précisément parce qu’il comprend le sens de cet espace social et des autres aspects de la situation du surveillant »362.

La seconde division de l’espace correspond à l’« aire de surveillance » où le malade peut se trouver sans autorisation particulière, mais où il est soumis à l’autorité et aux restrictions habituelles de l’établissement. Pour les malades qui jouissent d’une liberté conditionnelle, cette zone s’étend à presque tout l’hôpital. Il y a enfin l’espace où l’autorité du personnel se fait moins sentir. C’est ce troisième type d’espace, sous ses différentes formes, que nous allons étudier.

Dans un hôpital psychiatrique, comme dans les autres établissements, il est expressément interdit de se livrer ouvertement à une activité relevant d’une quelconque adaptation secondaire. Lorsque ce genre d’activité se pratique, ce doit être à l’insu du personnel, c’est-à-dire parfois tout simplement en dehors de son champ visuel363. Le malade, par exemple, cache un sourire moqueur en se tournant à demi ; lorsqu’il est interdit de manger, il mâchonne des aliments sans remuer les mâchoires ; quand il n’a pas le droit de fumer, il dissimule sa cigarette allumée dans le creux de sa main et, lorsque l’infirmière-chef traverse la salle, il pose la main sur les cigarettes qui lui servent de jetons pour qu’elle ne s’aperçoive pas qu’il est en train de jouer au poker avec ses compagnons. Telles sont, à l’Hôpital Central, les ruses employées pour se cacher du personnel, mais on en trouve d’autres dans d’autres établissements psychiatriques :

« Mon refus total de la psychiatrie qui s’était, après ma sortie du coma, transformé en adulation fanatique, entra alors dans une troisième phase, celle de la critique constructive. Je me rendis compte de la stupidité ambiante et du dogmatisme administratif qui caractérisaient la bureaucratie de l’hôpital. Mon premier mouvement fut de condamner, puis je finis par mettre au point des moyens susceptibles de me permettre de manœuvrer librement dans la structure délicate de la politique hospitalière. Pour donner un exemple, mes lectures avaient été contrôlées pendant une période relativement longue et j’avais mis au point, à la fin, un moyen de me tenir au courant364 sans alarmer inutilement infirmières et surveillants : j’avais clandestinement fait entrer plusieurs numéros de Hound and Horn365 dans le quartier en prétendant que c’était une revue de chasse et de pêche. J’avais lu très ouvertement Shock Therapy de Hoch et Kalinowski (considéré à l’hôpital comme manuel stratégique, top secret), après l’avoir mis dans la couverture du livre d’Anna Balakian, Literary Origins of Surrealism »366.

En outre, personnel et internés collaborent tacitement pour rendre possible l’accès à des zones interdites dans lesquelles la surveillance et les interdictions sont nettement relâchées ; là, le reclus peut se livrer à toute une série d’activités taboues, tout en se sentant à peu près en sécurité. Le nombre des malades y est nettement moins élevé qu’ailleurs, ce qui contribue à donner à ces lieux une atmosphère paisible et tranquille. Le personnel en ignore l’existence ou, s’il en a connaissance, il choisit soit de les éviter, soit d’abandonner son autorité lorsqu’il y pénètre. Il y a, en somme, une géographie de la liberté. Nous pouvons nous attendre à trouver ces endroits, que j’appellerai zones franches (free places) de préférence dans les organisations où l’autorité repose sur une seule catégorie de personnel au lieu d’être répartie selon une échelle hiérarchisée de responsables. Ces zones franches sont comme les coulisses de la scène où se jouent habituellement les relations entre le personnel et les reclus.

À l’Hôpital Central, les zones franches sont souvent vouées à des types particuliers d’activités interdites : le petit coin de bois derrière l’hôpital est la cachette où l’on se réfugie à l’occasion pour boire ; la cour située derrière le foyer et l’ombre d’un gros arbre au centre du parc servent traditionnellement aux parties de poker. Parfois, cependant, la seule utilité de ces zones franches est qu’on peut y passer un moment hors de portée du personnel, loin des quartiers bruyants et grouillants. Ainsi, sous certains bâtiments, subsiste encore l’ancienne voie empruntée par les chariots qui transportaient la nourriture depuis les cuisines ; sur les bords de ce couloir souterrain, les malades ont rassemblé des bancs et des chaises sur lesquels certains demeurent assis toute la journée, sachant qu’aucun surveillant ne risque de les déranger. Ce couloir souterrain sert aussi à passer d’une partie du parc à une autre sans risquer de rencontrer un membre du personnel vis-à-vis duquel il faudrait retrouver le comportement habituel du malade. Tous ces endroits semblent exhaler une atmosphère de détente et de libre disposition de soi qui contraste avec l’impression de malaise régnant dans certains quartiers. Ici l’on peut être son maître367.

Les zones franches varient, on l’a vu, selon la zone d’origine – c’est-à-dire la résidence habituelle – et le nombre de leurs usagers. À l’Hôpital Central, certaines de ces zones n’attirent que les malades d’un seul quartier. Il en va ainsi par exemple pour le couloir des toilettes et les toilettes elles-mêmes dans les quartiers de chroniques-hommes : le sol y est de pierre et les fenêtres sans rideaux ; c’est là que l’on envoie les malades qui veulent fumer et il est entendu que le personnel y exerce une surveillance réduite368. Sans être rebutés par l’odeur qui règne en ces lieux, certains malades choisissent d’y passer une partie de la journée, à lire, regarder par la fenêtre, ou à rester simplement assis sur les sièges relativement confortables des W. C. En hiver, la véranda ouverte de certains quartiers joue un rôle identique : certains malades préfèrent avoir un peu froid, mais être relativement libres et sans surveillance.

D’autres zones franches sont le lieu d’attraction de toute une section qui peut comprendre un ou plusieurs bâtiments. Le sous-sol abandonné d’un bâtiment affecté aux chroniques-hommes s’est trouvé sans formalités occupé par les malades qui y ont apporté quelques chaises et une table de ping-pong. Certains membres de la section passent la journée entière sans aucune surveillance. Lorsque des surveillants viennent utiliser la table de ping-pong, ils se trouvent sur un plan de quasi-égalité avec les malades et ceux qui ne sont pas disposés à respecter ce contrat implicite s’abstiennent de venir.

Outre ces zones franches réservées à des quartiers ou à des sections particuliers, il en est qui drainent les malades de tout l’hôpital. C’est le cas du champ en partie planté d’arbres derrière l’un des bâtiments principaux, d’où l’on jouit d’un excellent point de vue sur la ville en contre-bas, et où des familles qui n’ont aucune attache avec l’hôpital viennent parfois pique-niquer. Cette zone tient une place importante dans la mythologie de l’hôpital, car elle est, dit-on, le terrain d’élection des activités sexuelles les plus débridées. Le pavillon de garde situé à l’entrée principale de l’hôpital fait assez bizarrement partie des zones franches. Chauffé l’hiver, il permet de voir ceux qui entrent et qui sortent ; en outre, il se trouve à proximité des rues fréquentées par les gens normaux et peut constituer un but de promenade. Les gardiens de ce pavillon dépendent de la police civile et non du corps des surveillants et, sans doute parce qu’ils sont quelque peu isolés du reste du personnel, ils ont tendance à considérer les malades comme des gens avec qui l’on peut avoir des rapports humains ; il règne donc là une atmosphère relativement libre.

La plus importante des zones franches ouvertes à toute la communauté se trouve sans doute aux alentours du petit magasin indépendant qui sert de cantine aux malades. Il est géré par l’Association des aveugles et compte plusieurs malades parmi son personnel. Des malades et quelques surveillants y passent la journée sur des bancs disposés à l’extérieur et se reposent, papotent, ou commentent ce qui se passe à l’hôpital en buvant du café, des boissons non alcoolisées, et en mangeant des sandwichs. Cet endroit n’est pas seulement une zone franche, il joue aussi, comme la fontaine publique de jadis, le rôle traditionnel de bureau de renseignements où se collectent et s’échangent les nouvelles369.

Autre zone franche, le buffet du personnel auquel les malades en liberté conditionnelle (ou accompagnés de visiteurs qui en prennent la responsabilité) ont officiellement accès s’ils ont assez d’argent pour payer leurs consommations370. Bien que beaucoup de malades soient terrorisés par cet endroit et s’y sentent mal à l’aise, il en est qui réussissent à en tirer le maximum de satisfactions en exploitant le principe tacitement admis que, là du moins, un malade doit être traité comme n’importe qui. Après chaque repas au quartier, une poignée de malades vient y prendre le café pour faire passer le goût désagréable d’un repas pris dans l’ambiance de la salle commune. Ils se trouvent alors mêlés aux infirmières stagiaires et au personnel résidant et font en somme de cet endroit leur centre social, à tel point que périodiquement ils s’en font expulser.

De toute évidence, à mesure que les malades s’élèvent dans le système des quartiers et atteignent à des privilèges de plus en plus élevés, ils ont accès à des zones franches dont l’attraction s’étend de plus en plus loin371. En outre, le statut de l’espace étant lié au système des quartiers, un secteur interdit à tel malade rebelle peut fort bien être zone franche pour tel autre plus docile372. Il faut en outre remarquer qu’un quartier peut lui-même devenir zone franche au moins pour la section dont il fait partie. Ainsi, certains quartiers de l’une des sections de malades chroniques, et une salle de sortants ou de convalescents dans une section d’admission pour hommes, sont « ouverts » à l’heure où le personnel est en conférence. Pendant la journée, le personnel affecté à ces quartiers est très réduit, il peut même n’y avoir personne et, par conséquent, on s’y trouve relativement affranchi de toute surveillance. Le quartier du service d’admission est également doté d’une table de billard, d’illustrés, de la télévision, de cartes, de livres et même d’infirmières stagiaires, et il y règne une atmosphère de sécurité, de bien-être et de divertissement qui rappelle à certains malades le foyer militaire.

Il est des types d’affectations qui donnent aux malades l’occasion de trouver d’autres zones franches, surtout si le travail se fait sous la direction d’un spécialiste et non d’un surveillant, car on essaie alors de recréer l’atmosphère d’un lieu de travail où s’instaure une liberté qui tranche sur l’autorité et la contrainte caractéristiques de la vie au quartier. Telle est l’atmosphère qui prévaut dans les principaux ateliers des services généraux, à la blanchisserie et à la cordonnerie : l’affectation devient alors un des meilleurs expédients mis en œuvre pour obtenir l’accès à une zone franche. Pour certains malades, la salle de thérapie occupationnelle (occupational therapy)373 du service des admissions, où l’on fait de la menuiserie, constitue une zone franche. Le sous-sol affecté à la danse-thérapie joue le même rôle, surtout pour le groupe de jeunes qui forme une sorte de troupe théâtrale et donne des représentations dramatiques ou des spectacles de danse. Ces malades, qui jouissent d’une grande réputation et ont une grande influence auprès de leurs camarades et du personnel, bénéficient de longues heures d’entraînement et de répétition, sous la direction du thérapeute spécialisé qu’ils aiment bien. Pendant les entr’actes ou à la fin des séances de danse, les malades peuvent se rendre dans la petite pièce voisine de la salle de danse où, s’offrant un coca-cola au distributeur automatique et fumant une cigarette parfois offerte par le thérapeute lui-même, ils se groupent autour du piano, dansent, font quelques figures endiablées, bavardent et prennent ce qu’à l’extérieur on appelle un « petit moment de détente ». Comparés à la vie que la plupart de ces malades favorisés mènent dans leur quartier, ces moments sont incroyablement empreints de douceur, d’harmonie et de liberté, bien loin des pressions de l’hôpital.

Si, dans bien des cas, l’accès à une zone franche est la conséquence incidente de l’affectation, dans d’autres cas, il en est le bénéfice le plus appréciable. Ainsi il y a dans une section, tout près de la salle d’insuline du quartier des admissions, une petite pièce où les infirmières peuvent se reposer et où l’on prépare quelque nourriture pour les malades qui viennent de subir le choc insulinique. Les quelques malades qui parviennent à se faire employer comme aides dans la salle d’insuline jouissent de l’atmosphère médicale et tranquille qui y règne et profitent un peu du T. L. C.374 destiné à ceux qui sont en traitement, Dans la petite pièce voisine, ils peuvent sortir de leur rôle de malades, se détendre, fumer, cirer leurs chaussures, plaisanter avec les infirmières et se faire du café.

Il y a des zones franches dont personne ne revendique vraiment la jouissance et dont certaines sont paradoxalement situées au cœur même des bâtiments375. Dans l’un des plus vieux bâtiments se trouve le vestibule principal, vaste, haut de plafond et frais en été, sur lequel donnent les bureaux de l’administration et qui est coupé à angle droit par un autre vestibule de 3,50 mètres de large conduisant par une porte fermée à clef aux différents quartiers. Des bancs bordent, de chaque côté, ce sombre renfoncement qui contient en outre un distributeur automatique de coca-cola et une cabine téléphonique. Il règne dans le vestibule principal et le renfoncement une ambiance spéciale de bureau administratif. Officiellement, les malades sont censés ne pas « traîner » dans ce recoin, parfois même on les empêche de traverser le vestibule. Pourtant, certains-d’entre eux, bien connus du personnel qui leur assigne des tâches de confiance, sont autorisés à s’asseoir dans le renfoncement ; pendant les chauds après-midi d’été, on peut les y trouver, poussant la liberté jusqu’à jouer aux cartes et, d’une façon générale, très loin en esprit de l’hôpital, bien qu’ils soient installés en son cœur même.

De tous les expédients, les plus poignants sont ceux qui consistent à jouir par procuration des zones franches réservées aux autres. Des malades en cellule passent leur temps à regarder par la fenêtre, lorsqu’ils peuvent l’atteindre, ou par le judas de la porte, et suivent ainsi, par procuration, l’activité qui se déroule dans le parc ou dans le quartier. Dans les quartiers d’arriérés, certains hommes se battent pour s’approprier le rebord de la fenêtre et, une fois qu’ils s’en sont emparés, ils s’en servent comme d’un siège ; se blottissant dans l’embrasure et regardant à travers les barreaux, ils pèsent de tout leur être sur l’extérieur comme pour se projeter hors de la salle et se libérer de ses limites matérielles. Les malades autorisés à sortir dans le parc prennent parfois les bancs les plus rapprochés de la palissade extérieure et passent leur temps à observer les piétons ou les voitures qui passent devant l’hôpital, se donnant ainsi quelque peu l’illusion de participer à l’existence libre du dehors.

On peut ajouter que, plus le cadre dans lequel l’individu doit vivre est mauvais, plus il est facile de qualifier un endroit quelconque de zone franche. Ainsi, dans certains des quartiers les plus défavorisés, comptant jusqu’à soixante patients, dont beaucoup de « gâteux », on fait face à l’insuffisance du personnel pendant la soirée (service de 16 heures à minuit) en entassant tous les malades dans la salle de jour et en bloquant l’entrée de façon à ce qu’ils se trouvent tous dans le champ visuel d’une seule personne. C’est le moment du départ du personnel médical, de la tombée de la nuit en hiver – et le mauvais éclairage des salles en rend les effets plus sensibles encore – et de la fermeture des fenêtres. Alors un voile supplémentaire tombe et achève de recouvrir ce qui est déjà à demi-dissimulé aux regards. L’impression de répulsion, de tension et de conflit latent s’en trouve accrue. Quelques malades, souvent ceux qui se portent volontaires pour balayer le plancher, faire les lits et pousser le troupeau des autres malades dans la salle commune, ont l’autorisation de demeurer à l’extérieur de cet enclos et de se promener librement dans les vestibules alors déserts qui vont du dortoir aux bureaux des surveillants. En de tels moments, n’importe quel endroit hors la salle commune revêt une apparence paisible et l’on y éprouve l’impression que le personnel ne vous est pas si hostile. L’espace interdit à la masse des malades devient par là même zone franche pour quelques élus.

II. Les territoires réservés

Sous le nom de « zones franches », nous n’avons étudié qu’un type d’espaces que les utilisateurs savent accessibles, en fait ou en droit, à d’autres et sur lesquels ils n’ont ni droit d’exclusivité, ni sentiment de propriété. Il arrive pourtant qu’un groupe de malades, non content d’avoir accès à des zones franches, veuille encore y attacher un droit de propriété pour en écarter tous ceux qui n’y sont pas explicitement invités. Dans ce cas, nous pouvons parler de territoires réservés (group territories)376.

Les territoires réservés à un groupe semblent peu développés à l’Hôpital Central où ils ne sont que le prolongement des droits légitimement accordés aux malades pour l’usage d’un espace donné. Par exemple, dans un service de traitements de longue durée, il y a, près de l’une des salles communes, une véranda avec table de billard, table à jouer, télévision, illustrés et autres accessoires de détente. Là, les surveillants et les malades bien en place, installés depuis longtemps et formant une espèce de classe dirigeante, se mêlent sur un pied d’égalité, échangeant des nouvelles de l’hôpital comme s’ils se trouvaient dans un mess de sous-officiers. Il arrive qu’un surveillant amène son chien pour le montrer aux autres ou bien qu’il arrange une partie de pêche avec des malades autorisés à sortir, ou qu’il consulte le journal hippique avec ceux qui se trouvent là, blaguant sur les paris qui ont été ou qui vont être pris. Les parties de poker entre malades et surveillants qui s’y tiennent pendant les week-ends placent en quelque sorte les surveillants sous le pouvoir des malades. Il en va de même quand un surveillant se fait apporter des plats de la cuisine des malades, chose formellement interdite, mais qu’il se permet parce qu’il se sent assez en sécurité pour le faire ouvertement. Lorsque des malades font trop de bruit, les surveillants ne peuvent les punir qu’avec la tacite approbation des autres malades. La fraternisation évidente qui se manifeste là contraste de manière significative avec le genre de relations que les psychiatres offrent aux malades auxquels ils s’intéressent. Ajoutons que surveillants et malades unissent leurs efforts pour tenir les pensionnaires des autres sections à l’écart de la pièce, et surtout des parties de poker.

De même que certaines affectations, en plaçant les malades en contact avec les conditions de travail du personnel, peuvent leur procurer des zones franches, de même les endroits où elles se déroulent, réservés au petit nombre de malades qui leur sont officiellement affectés, peuvent devenir territoires réservés377. Par exemple il y a, au foyer, un bureau affecté aux quelques malades qui s’occupent de l’hebdomadaire intérieur. Ils y connaissent des conditions de travail identiques à celles des employés de bureau dans une petite entreprise et ont en outre la certitude que d’autres malades ne viendront pas les déranger sans raison. Durant les nombreuses périodes où il n’y a rien de particulièrement urgent à faire, les membres de ce groupe, hommes ou femmes, peuvent s’installer confortablement sur une chaise de bureau, poser les pieds sur la table et feuilleter tranquillement un illustré en savourant un coca-cola, une cigarette ou une autre douceur due à la générosité du personnel du foyer, dans des conditions d’intimité et de liberté qui ne peuvent être appréciées que par contraste avec les conditions habituelles de la vie à l’hôpital.

Le foyer figure lui aussi au nombre des territoires réservés. Une demi-douzaine de malades y sont affectés pour aider aux tâches domestiques et en assurer la garde. En contrepartie, selon un accord tacite, ils disposent de certains droits spéciaux. Le dimanche, lorsqu’ils ont lavé les parquets et rangé le local après le désordre de la nuit précédente, l’endroit leur appartient jusqu’à l’ouverture des portes qui a lieu tard dans la matinée. Ils y font du café, sortent du réfrigérateur les gâteaux et galettes qu’ils ont mis de côté la dernière fois qu’ils ont aidé à la cuisine. Ils peuvent aussi emprunter pour quelques heures, dans le bureau du gérant, les deux journaux du dimanche auxquels le foyer est abonné. Après le petit travail de remise en ordre du local, alors que les autres malades se pressent contre la porte en attendant de pouvoir entrer, ils peuvent pendant deux heures se laisser aller aux délices de la tranquillité, du confort et de l’indépendance. Si l’un d’eux arrive en retard au travail, il pousse ceux qui attendent à la porte et ses camarades de l’intérieur ne laissent entrer que lui.

Contrairement au pavillon de garde qui représente une zone franche à l’usage de la quasi-totalité des malades autorisés à circuler, certains endroits, qui drainent également leurs habitués de tout l’hôpital, ne sont pas ouverts à tous. C’est le cas du petit bureau occupé par le gérant du local où se donnent les représentations théâtrales. Pendant les répétitions des pièces, spectacles à grande mise en scène et autres manifestations du même genre, alors que les coulisses et la salle elle-même deviennent zones franches pour les malades-acteurs, ce bureau est fréquenté par le petit groupe des piliers de l’hôpital, qui viennent s’y réfugier pour déjeuner et bavarder. Le responsable du local ayant, comme tous les gardiens, plus de contacts avec les malades qu’avec ses collègues, occupe une position marginale entre le personnel et les reclus, et il est traité, au moins par les « habitués », avec un respect et une confiance dont ne jouissent pas en général les membres du personnel.

Dans certains quartiers les territoires réservés de quelques malades sont tacitement défendus par le personnel. Dans ces quartiers, peuplés essentiellement de malades retardés, séniles ou atteints de maladies organiques, les rares malades sociables qui assurent le balayage et le rangement du quartier, se voient officieusement accorder en contre-partie toute une aile de la véranda où une barrière de chaises les isole des autres.

Quelques-uns des privilèges territoriaux gagnés par les malades sont étroitement délimités dans le temps. Par exemple, dans un service de chroniques, cinq hommes sont chargés d’apporter leur repas à quelques malades incapables d’effectuer le trajet de la salle au réfectoire. Après avoir fait le service, ils portent les assiettes vides jusqu’à l’arrière-cuisine du quartier. Juste avant ou après ce travail, on les gratifie d’une assiette de nourriture ou d’un bol de lait, qu’ils peuvent consommer, en prenant tout leur temps, dans la cuisine du quartier. Là, ils sortent du réfrigérateur un reste de café noir du petit déjeuner, le réchauffent, allument une cigarette, et restent assis une demi-heure à se détendre, parfaitement maîtres des lieux et d’eux-mêmes. Certains ont des prétentions encore plus modestes. Par exemple, au service d’admission des hommes, dans la salle où l’on amène les déprimés, les surexcités ou ceux qui sont atteints de lésions cérébrales, certains malades relativement sociables s’isolent derrière une barrière de chaises pour tâcher de se ménager dans la salle de séjour un coin à l’écart de la grossièreté qui caractérise les autres378.

III. Les refuges

Le malade exerce donc un contrôle inhabituel sur deux types de lieux, les zones franches et les territoires réservés. Il partage les premiers avec tous les malades, les seconds avec quelques élus. Reste l’espace que l’individu revendique pour lui seul, où il cherche à s’assurer certaines facilités, une certaine indépendance et des droits tacitement reconnus qu’il ne partage avec aucun autre, sauf s’il l’y invite expressément. Nous parlerons dans ce cas de « refuges » (personal territory). Il y a à cet égard une sorte de continuum qui va du foyer ou du nid379 jusqu’au simple lieu de passage ou refuge380 où l’individu se sent aussi protégé et satisfait que possible.

Dans les hôpitaux psychiatriques et les autres institutions du même genre, le type même du refuge personnel est sans doute la chambre individuelle, dont disposent cinq à dix pour cent des malades hospitalisés. À l’Hôpital Central, on a des chances d’obtenir une chambre individuelle en échange d’un travail accompli pour l’hôpital381. Une fois pourvu d’une chambre individuelle, le malade peut y accumuler des objets susceptibles de lui procurer du confort, du plaisir, et une certaine indépendance : photos d’actrices, radio, romans policiers bon marché, fruits, allumettes, de quoi faire du café, nécessaire pour se raser, tels sont à peu près les objets, pour la plupart prohibés, que les malades introduisent dans leur chambre.

Les malades qui ont passé plusieurs mois dans un quartier ont tendance à se réserver des refuges dans la salle de jour. Cela revient souvent à s’approprier simplement un coin pour s’asseoir ou séjourner et à en déloger quiconque s’en empare382. Ainsi, dans la salle des traitements de longue durée le radiateur était d’un commun accord réservé à un vieux malade sociable qui, en y étalant un journal, parvenait à s’asseoir dessus, et ne s’en privait pas. Derrière ce radiateur, il gardait certains effets personnels, autre manière de montrer que l’endroit lui appartenait383. À quelques pas de lui, dans un coin de la pièce, un malade employé au service de l’hôpital avait ce qu’il nommait son « bureau » : c’était l’endroit où on était certain de le trouver lorsque l’on avait besoin de lui. Il était resté si longtemps assis dans ce coin qu’il y avait un creux sale dans le plâtre du mur à l’endroit de sa tête. Dans la même salle, un autre malade revendiquait son droit de propriété sur une chaise placée juste devant le poste de télévision et qu’il parvenait à défendre contre ceux qui la lui disputaient.

Les règles auxquelles obéit la formation des refuges sont en rapport direct avec le désordre psychique des malades. Le principe égalitaire, ou « loi du premier occupant » qui s’applique à la plupart des situations de la vie ordinaire prévaut dans les quartiers les plus évolués alors que la « loi du plus fort », règle souvent moins avouée mais qui ne s’en applique pas moins en mainte circonstance, s’impose surtout dans les quartiers d’arriérés. Cela, cependant, n’explique pas tout. La manière dont beaucoup de malades arriérés s’adaptent à la vie au quartier, quelles que soient leurs raisons personnelles ou les causes extérieures de leur attitude, les conduit à rester silencieux et sans broncher et à éviter de se mêler à la moindre agitation. De tels individus peuvent donc être délogés de leur position en dépit de leur taille ou de leur force. Cela explique l’espèce d’ordre très spécial qui règne dans ces quartiers, où l’on voit les malades capables de relations verbales et affectives déposséder les arriérés des meilleures chaises et des meilleurs bancs. Cela peut aller très loin, au point que certains malades expulsent ceux qui sont incapables de parler des tabourets qu’ils occupent. Le vainqueur dispose alors d’une chaise et d’un tabouret tandis que l’autre n’a plus rien du tout, différence considérable si l’on songe que, sauf à l’heure des repas, certains de ces malades passent la journée entière assis ou debout à la même place, sans autre occupation.

Certains malades délimitent leur refuge avec leur couverture, et sans doute est-ce là l’espace minimum pour un domaine personnel. Dans certains quartiers, des malades transportent leur couverture avec eux toute la journée et, ce qui passe pour un symptôme grave de régression, l’étendent sur le plancher pour s’enrouler complètement dedans ; dans cet espace couvert, ils disposent d’une petite marge d’indépendance384.

On peut évidemment s’attendre à voir se former des refuges à l’intérieur d’une zone franche ou d’un territoire réservé. Par exemple, au foyer d’une section de chroniques, l’un des deux grands fauteuils de bois bien placés, près de la lumière et du radiateur, était régulièrement occupé par un vieux malade respectable et nul, parmi les malades ou le personnel, ne lui contestait ce droit385.

À l’Hôpital Central, le sous-sol désaffecté d’un bâtiment réservé aux traitements de longue durée présente un exemple particulièrement complexe de la constitution de refuges au sein d’une zone franche. Les pièces les moins abîmées servent d’entrepôts au petit personnel : dans l’une on range le matériel de peinture, dans une autre le matériel de jardinage. Dans chacune de ces salles travaille un malade qui jouit d’une autonomie semi-officielle : on y trouve des photos d’actrices, la radio, un fauteuil assez confortable, une provision du tabac fourni par l’hôpital. Quant aux autres pièces, moins utilisables, des malades vieillissants, qui sont depuis longtemps dans la maison et bénéficient d’un statut de liberté conditionnelle, se les sont appropriés et ont réussi à garnir cette sorte de nid, ne serait-ce que d’une chaise cassée et d’une pile de vieux numéros de Life386. Les rares fois où un représentant du personnel a besoin d’eux, c’est au sous-sol qu’on va directement les chercher, sans passer par leur quartier.

Dans certains cas, une affectation procure directement un refuge. Par exemple, les malades chargés de l’entretien des vêtements de leur quartier et de la surveillance du magasin ont le droit de rester dans cette pièce en dehors des heures de travail, ils peuvent alors s’y asseoir ou s’étendre sur le plancher, à l’écart des alternances d’agitation et d’ennui de la salle de jour.

C. Conditions de fonctionnement

I. Les planques

Dans la vie quotidienne, les objets personnels qui servent aux adaptations primaires sont rangés après usage dans des endroits sûrs, armoires, placards, tiroirs de bureau, boîtes hermétiques, d’où l’on peut les tirer en cas de besoin, mais où ils restent cachés aux yeux des étrangers et préservés de la détérioration387, de l’emploi inapproprié et du vol. Ces endroits représentent une sorte de prolongement de la personne en même temps qu’un signe de son autonomie, et leur importance s’accroît lorsqu’on prive cette personne de tout autre refuge. Lorsqu’un individu ne peut avoir aucun objet personnel et lorsque ce qu’il utilise sert aussi à tout le monde, il ne peut guère éviter d’être contaminé par les autres. En outre, l’individu s’est identifié avec certains des objets qui sont ainsi devenus les symboles de la personnalité qu’il présente aux autres et qu’il doit alors abandonner. C’est ainsi qu’un moine accordera une importance particulière à sa boîte à lettres388 qui constitue son unique propriété personnelle et qu’un matelot nourrira le même attachement pour son sac de toile389.

Si on supprime la possibilité d’avoir ainsi des endroits à soi, les victimes chercheront naturellement à en trouver, même d’une manière illicite. Bien plus, s’ils possèdent quelque objet interdit, il leur faudra nécessairement cacher l’endroit où ils le rangent. Dans les milieux criminels ou para-criminels, ce genre d’endroit dérobé, fermé ou non à clef, qui déjoue à la fois l’intérêt malhonnête des compagnons et les fouilles du personnel, porte parfois le nom de « planque » (stash) ; c’est ce terme que nous utiliserons ici390. Il faut remarquer que ces planques ont une organisation beaucoup plus complexe que de simples expédients de circonstance puisque les objets illicites les plus divers peuvent s’y trouver en sécurité. Ajoutons que le corps humain mort ou vif représente l’un des objets privilégiés que l’on peut avoir intérêt à dissimuler, comme le montrent certains termes employés à son égard tels que « cachette », « cache », « camouflage » ou certaines scènes classiques de la littérature policière.

Lorsque les malades entrent à l’Hôpital Central, surtout s’ils sont déprimés ou surexcités, on leur refuse toute possibilité de disposer d’un coin à eux pour mettre leurs affaires. Leurs vêtements par exemple sont rangés dans une pièce à laquelle ils n’ont pas librement accès ; leur argent est gardé au bureau de l’administration et ils ne peuvent y toucher sans la permission de leur médecin ou de leur représentant légal – voire des deux. Il arrive ainsi que les objets de valeur ou les objets fragiles, dentiers, lunettes, montres-bracelets, souvent indissociables de la présentation physique d’un individu, soient mis en sécurité hors d’atteinte de leur propriétaire. L’administration garde aussi les papiers d’identité des malades391. Les produits de beauté, si nécessaires pour se présenter à autrui sous un jour convenable, sont mis en commun et les malades ne peuvent s’en servir qu’à certains moments. Dans les quartiers de convalescents, on dispose bien de tables de nuit, mais puisqu’elles ne ferment pas à clef on peut craindre des vols commis par des malades ou par des membres du personnel ; de toute façon, la chambre est le plus souvent interdite aux malades pendant la journée.

Si les gens se trouvaient effectivement dépersonnalisés ou si on leur demandait de renoncer à leur personnalité, il pourrait paraître parfaitement normal de ne pas leur laisser d’endroit personnel pour ranger leurs affaires, comme le laisse entendre un ancien interné d’hôpital psychiatrique anglais :

« Je cherchai une armoire, mais en vain. Apparemment, il n’y en avait pas dans cet hôpital. La raison m’en parut évidente ; les armoires étaient parfaitement inutiles, nous n’avions rien à y déposer puisque tout était partagé, même l’unique gant de toilette qui servait à un grand nombre d’autres usages – détail auquel je devins particulièrement sensible »392.

Mais en fait tout le monde garde toujours une sorte de personnalité et le manque d’endroit sûr suscite chez les malades de l’Hôpital Central un tel sentiment de frustration que l’on comprend leurs efforts pour en trouver.

La cachette la plus courante à l’hôpital, et la plus caractéristique, est celle que l’on peut emporter où que l’on aille393 : pour les femmes, c’est un grand sac à main, pour les hommes, la veste à grandes poches que l’on porte même par les plus grandes chaleurs. Certes, c’est là l’usage courant des sacs et des poches, mais à l’hôpital on y entasse les objets les plus divers : livres, nécessaire pour écrire, linge de toilette, fruits, petits objets de valeur, écharpes, cartes à jouer, savon, nécessaire à barbe pour les hommes, sachets de sel, poivre et sucre, bouteilles de lait sont, entre autres, transportés de cette façon. Cette pratique est si courante que le gonflement des poches est un des signes les plus révélateurs du statut de malade. On peut aussi transporter ses affaires dans un sac à provisions doublé d’un autre sac identique (à moitié pleine, cette cache fréquemment utilisée peut aussi servir de coussin et d’appui dorsal). Les hommes se fabriquent parfois une petite planque dans une longue chaussette dont ils nouent la partie ouverte qu’ils entortillent ensuite autour de leur ceinture pour faire une sorte de bourse qu’ils laissent pendre discrètement à l’intérieur de leur jambe de pantalon. On rencontre, selon les individus, des variantes à ces stratagèmes. Un jeune technicien avait confectionné avec un morceau de toile cirée récupérée dans une poubelle une trousse dans laquelle il avait ménagé plusieurs compartiments bien conçus pour recevoir peigne, brosse à dents, cartes, papier à lettres, crayon, savon, gant de toilette et papier hygiénique, le tout fixé à l’intérieur de sa ceinture par une agrafe invisible. Ce même malade avait également cousu une poche supplémentaire à l’intérieur de sa veste pour transporter un livre394. Un autre malade, lecteur insatiable, gardait toujours une veste pour dissimuler les journaux qu’il portait pliés et passés dans sa ceinture. Un troisième se servait avec beaucoup d’efficacité d’une blague à tabac bien nettoyée pour transporter de la nourriture : si l’on peut facilement mettre dans sa poche des fruits non pelés pour les rapporter du réfectoire au quartier, il est préférable de mettre la viande cuite dans un endroit qui ne craigne pas la graisse.

Répétons-le, bien des raisons justifient l’emploi de moyens de transport aussi encombrants. Les malades ne disposent d’aucune des facilités qui, dans la vie courante, sont à portée de la main : savon, papier hygiénique, cartes à jouer, etc., si bien qu’ils doivent prévoir le matin à peu près tous leurs besoins de la journée et se munir en conséquence.

Outre ces planques portatives, il en est de fixes qui sont placées le plus souvent dans les zones franches et les territoires réservés. Certains malades tentent de garder les objets auxquels ils tiennent sous leur matelas, mais, nous l’avons vu, le règlement de l’hôpital, qui interdit l’accès au dortoir pendant la journée, rend cet expédient peu pratique. Les rebords de fenêtres, à demi-cachés, peuvent aussi servir de planques ainsi que les chambres individuelles lorsque les malades qui en disposent sont en bons termes avec le surveillant. Les femmes cachent parfois des allumettes et des cigarettes dans les boîtes à poudre qu’elles laissent dans leur chambre395. On aime à raconter à l’hôpital l’histoire de ce vieillard qui avait caché son argent – 1 200 dollars – dans une boîte à cigares nichée dans un arbre du parc.

Il est évident que certaines affectations procurent l’occasion de trouver des planques : certains des malades employés à la blanchisserie utilisent pour leur usage personnel les armoires individuelles théoriquement réservées au personnel ; ceux qui travaillent à la cuisine du foyer enferment dans les placards ou le réfrigérateur les aliments et les boissons mis de côté lors des fêtes, ainsi que les autres douceurs qu’ils parviennent à se procurer.

II. Les systèmes de transmission

L’utilisation d’une planque fixe entraîne évidemment la mise au point des moyens de transport tant pour y apporter l’objet à dissimuler que pour l’emporter jusqu’à l’endroit où on veut l’utiliser : dans tous les cas, si l’on veut tirer efficacement parti des adaptations secondaires, il faut établir un dispositif pour acheminer clandestinement, et le plus souvent en se cachant, les objets en question. En un mot, il faut élaborer un système de transmission. Tous les dispositifs légitimes peuvent recevoir une utilisation clandestine dans la mesure où il existe, pour chacun d’eux, des règlements précisant la nature des utilisateurs et des emplois normaux ; ce qui permet du même coup les utilisations abusives. Lorsqu’un individu jouit d’une certaine liberté de mouvement – lorsqu’il bénéficie d’un régime de liberté conditionnelle, par exemple – la planque portative sert aussi de moyen de transport. Il existe au moins trois catégories différentes d’objets transportables : les personnes physiques, les objets, produits bruts ou travaillés, et les messages écrits ou oraux.

Les exemples les plus célèbres de transports clandestins de personnes physiques se trouvent dans les camps de prisonniers de guerre et concernent plus précisément les tentatives d’évasion396. On a affaire alors à une entreprise de longue haleine plutôt qu’à un effort violent, mais de courte durée. Le plus souvent, cependant, les déplacements illégitimes de personnes ne consistent pas en évasions spectaculaires, mais en déplacements de routine. Ainsi à l’Hôpital Central qui couvre, avec ses dépendances, une surface de plus de 120 hectares, il existe un service intérieur d’autobus pour conduire les malades à leur lieu de travail, au bâtiment chirurgical, etc. et pour les en ramener. Les malades autorisés à circuler seuls qui connaissent bien les horaires de l’autobus l’attendent parfois pour éviter d’avoir à marcher397.

Les systèmes de transmission illicites pour les objets sont évidemment très répandus et ne peuvent être passés sous silence dans une étude des adaptations secondaires. La place qu’ils y occupent relève de l’art très ancien de la fraude et, qu’ils soient menés contre l’État398 ou contre un établissement social399, ils fonctionnent selon plusieurs mécanismes.

Les hôpitaux psychiatriques présentent des caractéristiques spécifiques et certains expédients y sont assez largement tolérés sans être officiellement reconnus. À l’Hôpital Central par exemple, les quartiers relativement éloignés de la cantine ont mis sur pied, en marge du règlement, un système pour passer des commandes et se faire livrer. Deux fois par jour ou plus, les résidents de l’un de ces quartiers – membres du personnel aussi bien que malades – dressent une liste et ramassent l’argent, et un malade autorisé à circuler librement dans l’hôpital porte les commandes à la cantine et ramène la marchandise dans une boîte à cigares, récipient classique officieusement réservé à cet usage dans le quartier.

Outre ces pratiques collectives qui sont en quelque sorte institutionnalisées, il en est de nombreuses qui restent individuelles. Dans presque tous les quartiers fermés, un ou plusieurs malades ont le droit de circuler dans le parc et, dans presque tous les quartiers ouverts, quelques-uns sont autorisés à sortir en ville ; ces malades à statut spécial sont très bien placés pour jouer les garçons de course et ils le font fréquemment, par dévouement, par obligation, par crainte des ennuis ou contre promesse de récompense. De cette façon, la cantine des malades et les magasins du voisinage sont indirectement accessibles à de nombreux malades. Il faut noter que, si certains des objets transportés semblent insignifiants, ils peuvent paraître très importants dans le contexte de privations de l’hôpital. Ainsi, un malade suicidaire, enfermé au quartier et profondément déprimé, avait l’impression de passer une journée tolérable s’il pouvait sucer ses bonbons préférés et il montrait la plus grande reconnaissance à qui lui en procurait. On peut également acheter sans difficulté à la cantine des timbres, du dentifrice, des peignes, etc. pour des tierces personnes auxquelles on rend ainsi la plupart du temps un précieux service.

La circulation des messages se révèle aussi importante que celle des personnes physiques et des objets. Des systèmes clandestins de communication existent apparemment dans toutes les institutions totalitaires. Le premier de ces systèmes concerne l’échange oral direct. Dans les prisons, les détenus ont mis au point une technique pour converser entre eux sans desserrer les lèvres et sans regarder leur interlocuteur400. Dans les institutions religieuses, dont certaines partagent avec les écoles et les prisons la particularité d’imposer une règle de silence, il se constitue un langage mimé assez riche pour permettre aux reclus de raconter des blagues401. Sur ce point aussi les hôpitaux psychiatriques fournissent une documentation qui ne manque pas d’intérêt.

Dans les plus mauvais quartiers de l’Hôpital Central, nous l’avons vu, de nombreux malades ont pour ligne de conduite de refuser tout échange de type normal et habituel, que ce soit pour prendre la parole ou pour répondre. Lorsqu’on s’adresse à eux, la réponse est lente à venir, à moins qu’elle ne laisse entendre que le message n’a pas été vraiment reçu. Chez ces malades, le retranchement dans le mutisme est devenu l’attitude officielle, ce qui constitue probablement une défense contre les agissements importuns des surveillants aussi bien que des autres malades. (Ce comportement n’est reconnu pour un vrai symptôme mental qu’avec beaucoup de réserves et, si on le tolère en définitive, c’est qu’il est très difficile de distinguer ce mode d’adaptation au quartier du comportement involontaire de malades atteints d’altération neurologique importante et irréversible.) Naturellement, cette attitude de retrait lie l’individu qui doit supporter toutes les restrictions qui en découlent. Il doit subir les soins médicaux sans exprimer sa crainte, accepter d’être maltraité sans protester, et dissimuler son intérêt ou son goût pour ce qui se passe autour de lui. Il lui faut renoncer à la plupart des petites transactions, aux menus échanges qui font partie des péripéties quotidiennes de la vie sociale.

Afin d’assumer l’option qu’ils ont choisie et de se conduire comme s’ils étaient sourds et aveugles, tout en tournant les restrictions qu’implique dans le domaine des échanges une pareille attitude, certains malades de ces quartiers ont recours, pour communiquer entre eux, à un ensemble de conventions qui leur est propre. Lorsqu’ils veulent recevoir ou donner quelque chose à un camarade, ils le regardent d’abord dans les yeux, puis ils regardent l’objet – qui peut être un journal, un paquet de cartes ou une place sur un banc – puis ils cherchent à nouveau les yeux de leur interlocuteur. Celui-ci peut couper court à la communication, signe de refus, ou s’éloigner de l’objet convoité, preuve qu’il est prêt à le céder ; si l’objet ne leur appartient pas, ils se dirigent vers lui pour montrer qu’ils le désirent ou qu’ils l’accepteraient volontiers. On peut ainsi échanger requêtes, propositions, acceptations ou refus sans se départir du parti pris de n’accepter aucune communication. Ce mode de communication peut paraître très limité et pourtant nombre de messages et d’objets peuvent ainsi s’échanger. Il conviendrait d’ajouter qu’un malade enfermé dans son rôle de personne sans contact choisit parfois un partenaire privilégié avec lequel il décide de renoncer à cette attitude402. Peut-être est-ce, notons-le en passant, sur des revirements de ce genre que s’appuient certains membres du personnel quand ils font état de « contacts » exemplaires avec les malades pour prouver leur compétence thérapeutique ou celle de leur psychiatre favori.

Dans les institutions totalitaires, les reclus ne se contentent pas d’exploiter d’une manière détournée des moyens de communication directe, ils élaborent aussi des systèmes de communication indirecte403 – le « kiting »404 des prisons américaines – lorsqu’ils n’exploitent pas les systèmes déjà utilisés officiellement405. À l’Hôpital Central, les malades s’efforcent d’exploiter les systèmes de communication établis. Tel malade qui a travaillé dans le restaurant du personnel, ou qui y a des amis, peut parfois utiliser le téléphone intérieur de la cuisine pour informer son quartier, situé dans une aile assez éloignée, qu’il ne rentrera pas dîner (un malade en liberté conditionnelle a en effet le droit de sauter un repas pourvu que son quartier en soit informé à l’avance). Les malades du groupe de danse-thérapie peuvent utiliser le téléphone du petit bureau installé dans le sous-sol où ont lieu les séances ; les participants aux diverses productions théâtrales ont à leur disposition le téléphone intérieur des coulisses. Naturellement, la personne qui reçoit la communication a dû, de la même manière, tourner le règlement pour avoir accès au téléphone, si bien que le circuit complet d’une communication téléphonique entre deux malades ou entre un malade et un surveillant complaisant, ou tout autre employé, constitue en quelque sorte le signe de la suprême réussite à l’hôpital. On peut aussi parfois utiliser clandestinement ou « exploiter » les téléphones payants du parc. En se trouvant chaque jour à la même heure à une certaine cabine, un malade en liberté conditionnelle peut recevoir un coup de téléphone de sa petite amie, quel que soit l’endroit d’où elle l’appelle406.

Les systèmes de transmission illicites, qu’ils soient utilisés pour l’acheminement des personnes, des choses ou des messages, présentent certains caractères généraux remarquables. Lorsqu’un système de transmission a été mis en place, il est bien rare que ceux qui l’utilisent ne s’en servent pas pour transmettre des objets de nature diverse. Du point de vue des responsables de l’établissement, cela signifie, comme l’a indiqué Gresham Sykes, que ce qui n’était au départ qu’une simple infraction mineure au règlement peut devenir un dispositif de base pour acheminer des produits de contrebande rigoureusement interdits407. Enfin, un reclus que son affectation conduit à circuler partout dans l’établissement est tout désigné pour devenir un transporteur et finit par faire servir son affectation à cet usage, soit de son propre gré, soit sous la pression des autres408. Le petit personnel que son emploi oblige à se rendre régulièrement dans les services extérieurs à la communauté et les étrangers en contact régulier avec les reclus ont bien des chances de subir les pressions de ceux qui voudraient les entraîner dans un trafic de contrebande409.

D. La structure sociale

Ainsi qu’on l’a remarqué, le bénéficiaire des transmissions illicites peut être aussi bien celui qui les effectue. Mais très souvent le récipiendaire exploite de façon régulière les efforts d’autrui et, ce faisant, il élargit considérablement le champ et la portée de ses adaptations secondaires, y compris de celles qui ne se rattachent pas, de prime abord, aux systèmes de transmission. Étant donné l’importance que revêt cette utilisation d’autrui dans la vie clandestine du reclus, il convient de s’y arrêter pour en étudier les formes et examiner les éléments de l’organisation sociale qui les sous-tend.

I. La contrainte de l’individu

L’emploi de la force brute, ou ce qu’on peut appeler la « contrainte de l’individu » (private coercion), est l’un des moyens de faire servir autrui à ses propres desseins. Dans ce cas, ce n’est pas la perspective d’améliorer sa condition qui conduit le collaborateur à apporter son aide, mais bien plutôt la certitude qu’il lui en coûterait assez, s’il refusait sa complaisance pour qu’il n’ait pas le choix. Quant à celui qui appelle à la collaboration, il ne fournit aucun prétexte pour justifier sa demande410. Sans envisager les cas mixtes où cette contrainte s’ajoute à une coopération par ailleurs « volontaire », notons simplement que, dans les institutions totalitaires, ce type pur de contrainte peut jouer un rôle important dans la vie clandestine des reclus ; l’expropriation manifeste, les lettres de chantage, la technique du gros-bras, le viol… autant de méthodes qui tiennent arbitrairement lieu d’arguments pour amener un individu à adopter la ligne de conduite d’un autre et à lui prêter son concours411. À partir du moment où de tels procédés deviennent habituels, combien de temps restent-ils conformes à leur condition première et au bout de combien de temps sont-ils légitimés par une démonstration de réciprocité ou de justification morale ? Autant de questions qui ne manquent pas d’intérêt.

À l’Hôpital Central, nous l’avons déjà vu à propos des sièges, l’attitude de repli de maints reclus des salles d’arriérés créée une situation qui laisse le champ libre à la contrainte de l’individu, puisque l’on peut être certain que la plupart de ces malades n’élèveront aucune protestation et pourront donc librement être exploités. Si, par exemple, pour une raison quelconque, un malade considère ses jambes comme partie négligeable de sa personne, il court le risque de voir un de ses camarades les écarter pour s’emparer du pliant sur lequel elles reposent ou s’en servir comme coussin sans en demander la permission. On comprend alors les plaisanteries des surveillants sur les talents d’exploiteur de tel malade qui, pour être sûr de garder son siège devant la télévision pendant qu’il va boire un verre d’eau, a promu l’un de ses camarades au rang de garde-place, l’installant sur la bonne chaise pendant qu’il va étancher sa soif et l’expulsant proprement au retour.

II. Les systèmes d’échanges économiques

La transaction ouverte, fondée sur la vente ou le commerce, constitue un des moyens principaux de se servir d’autrui. Lorsqu’une personne collabore aux desseins d’une autre, c’est qu’elle en attend des compensations préalablement et nettement définies. Peu importe d’où vient cette compensation – un distributeur automatique ou une maison de vente par correspondance peuvent faire l’affaire aussi bien qu’une personne. Pour que ce genre de collaboration soit possible, il faut qu’un certain nombre de conditions sociales soient remplies : un minimum de confiance réciproque sur la réalité qui se dissimule sous l’emballage ou l’étiquette proposés, un minimum d’accord sur le prix-plafond, quelques-uns des mécanismes nécessaires pour participer à ce jeu de l’offre et de la demande, et enfin la conviction qu’il est correct de se servir des choses et des gens de cette manière. On peut dire que la réalisation d’un échange économique « exprime » ces conditions sociales, en ce sens qu’elle donne le signe et la preuve de leur existence. Sans étudier dès maintenant comment le mécanisme de la transaction économique se trouve modifié dans toute situation sociale réelle sous l’influence de certaines dispositions sociales complémentaires, bornons-nous pour l’instant à montrer combien la confiance réciproque doit être grande, lorsqu’il s’agit de transactions non autorisées ou clandestines, car le partenaire peut se révéler un membre déguisé du personnel ou un mouchard à la solde de l’administration, ou quelqu’un qui ne fournit pas honnêtement la contre-partie, comptant sur le caractère clandestin de la transaction pour échapper à toute sanction officielle.

À l’Hôpital Central, comme dans la plupart des institutions totalitaires modernes, les malades ont la possibilité de dépenser de l’argent à la cantine ou aux différents distributeurs automatiques de sucreries, mais, là comme dans les autres établissements du même type, les possibilités d’achat sont beaucoup moins grandes qu’à l’extérieur. Tout d’abord, les moyens de se procurer de l’argent et les sommes autorisées sont limités. Le malade est censé se défaire, lors de l’admission, de ses fonds et du droit de puiser à volonté dans ses économies ; en échange, il a droit à une petite allocation que lui verse régulièrement le service hospitalier qui garde son argent412. Si un malade veut opérer un prélèvement supplémentaire sur son crédit personnel, ou s’il veut faire passer de 10 à 20 dollars la somme qui lui est allouée sur son allocation mensuelle d’ancien combattant, il doit présenter un ordre spécial, signé du chef de service. En outre, puisque tous ses « besoins » sont en principe pris en charge par l’hôpital, le malade est officiellement privé de la possibilité de gagner quelque argent par son travail dans l’établissement413. En second lieu, la gamme des articles vendus est nettement plus réduite qu’à l’extérieur : la vente des allumettes, des liqueurs, des lames de rasoirs, des contraceptifs est interdite à la cantine des malades qui, en outre, n’a pas une assez grosse clientèle pour tenir en réserve des vêtements encombrants. Enfin, les malades non autorisés à circuler librement dans l’hôpital ne peuvent aller à la cantine qu’en groupe, soit qu’on les y emmène directement, soit qu’on les y laisse entrer lorsqu’ils sont au foyer, juste à côté, pour assister à une séance récréative.

Comme dans d’autres situations du même type, les malades cherchent à tourner ces restrictions imposées à l’usage qu’ils peuvent faire de leur argent414. Ils s’efforcent de garder leurs fonds hors du contrôle de l’administration – en partie parce qu’ils la soupçonnent d’utiliser ce procédé pour sonder leur solvabilité et leur faire payer une partie du coût du traitement. Tel malade qui touchait par chèques mensuels une pension d’ancien combattant se vantait d’avoir réussi pendant quelque temps à la soustraire à l’hôpital en la faisant encaisser par son ancienne propriétaire. D’autres malades utilisent la caisse d’épargne postale pour se faire un capital dont ils sont seuls maîtres. Quelques nouveaux arrivés, au mépris du règlement hospitalier, continuent à tirer tranquillement des chèques auprès des banques locales. On dit même, parmi les malades, que certains ont essayé d’enterrer de l’argent dans le parc pour le mettre de côté ou que, parfois, un malade prend un de ses compagnons pour banquier, au besoin contre rétribution.

À l’Hôpital Central, il y a des degrés dans l’illégalité tant en ce qui concerne les objets ou services que les malades achètent en fraude que sur la provenance des fonds utilisés à ces fins. Ainsi le commerce de l’alcool introduit en fraude à l’hôpital est rigoureusement interdit. Les malades disent que l’on peut s’en procurer régulièrement en y mettant le prix mais, bien qu’il me soit arrivé d’en boire à l’hôpital, en compagnie de surveillants aussi bien que de malades, je n’ai pas été le témoin direct de ces transactions. De même, il semble bien que quelques jeunes femmes se prostituent à l’occasion pour moins d’un dollar, mais je n’en ai pas eu de preuve tangible, pas plus que je n’ai eu la preuve qu’il y eût un marché de la drogue. Quelques malades ont la réputation bien assise parmi leurs compagnons et le personnel de prêter de l’argent aux malades comme aux surveillants à un taux relativement élevé – 25 %, paraît-il, pour une courte période. Dans ce cas, il semble que le prêteur ne soit pas moins attiré par le prestige social attaché à son activité que par les avantages financiers qu’il en tire.

D’autres services payants sont moins strictement prohibés. Les malades peuvent se faire repasser leurs pantalons pour 25 cents. Quelques spécialistes, coiffeurs de leur état, font de « bonnes » coupes de cheveux contre de l’argent ou des cigarettes, marché qui doit son existence aux très mauvaises coupes ordinairement imposées aux malades415. Dans l’un des services, j’ai connu un horloger si bien installé dans ses fonctions que plusieurs membres du personnel aussi bien que les malades avaient recours à ses services, pour un prix environ de moitié inférieur aux tarifs pratiqués au-dehors. Deux malades offraient le plan-guide imprimé de l’hôpital et de ses dépendances et l’un d’eux au moins avait recruté des aides parmi les malades. Un malade, non autorisé à sortir en ville, chargeait un de ses camarades plus libre de porter son costume au nettoyage et de l’en rapporter moyennant une commission de 35 cents (il s’agit là d’un service très demandé, mais pour lequel il n’existe pas de tarif standard) ; le même malade payait aussi un des employés de la cordonnerie pour faire remplacer les talons de ses chaussures personnelles.

Bien que tous ces services soient théoriquement à vendre ou à acheter, tous les malades ne peuvent en bénéficier. L’un des commerces les plus actifs est celui des allumettes, dont l’usage est officiellement interdit, mais dont la possession est tolérée, sauf pour les malades soupçonnés de pyromanie. Un malade s’était taillé dans tout l’hôpital la réputation de marchand d’allumettes – un penny la boîte – et à longueur de journée, des malades qu’il ne connaissait même pas venaient, un penny à la main, lui acheter des allumettes.

Le lavage des voitures constitue, en dehors de ce que l’hôpital autorise ou de ce qu’apporte la famille, la principale source de revenus. L’ensemble du personnel à tous les échelons fournit la clientèle, avec laquelle on traite, soit sur la base d’un service « régulier » pour environ 2 dollars par mois, soit à l’unité pour 50 à 75 cents, tandis que dans les garages les tarifs varient de 1,25 dollar à 1,50. Ces pseudo-laveurs de voitures font à l’occasion des offres de service aux visiteurs. Quelques malades lustrent également les voitures – mais cela nécessite une mise de fonds et des contacts avec l’extérieur pour acheter le produit. À la différence de ce qui se pratique généralement à l’hôpital, cette activité donne lieu à un système de division du travail organisé sur le mode de l’entreprise : tel malade vend pour 5 cents de grands bidons d’eau aux laveurs, tel autre, selon ses propres dires, engage des malades pour laver les voitures qu’il se charge quant à lui de trouver, tel autre encore déclare toucher habituellement 50 cents de pourboire lorsqu’il déniche une voiture à lustrer.

Les malades en viennent à penser que le lavage des voitures constitue leur prérogative et qu’il est injuste que le travail de l’hôpital vienne contrarier cette activité lucrative. Parfois, un compromis officieux est mis sur pied qui permet au malade de s’acquitter de ses tâches vis-à-vis de l’hôpital et d’avoir encore du temps à consacrer à ce qu’il nomme parfois son « vrai travail ». Ajoutons que même si l’on voit parfois des femmes laver les voitures, cette source de revenus officieuse, comme la plupart des autres, passe pour être réservée aux hommes.

Il existe quelques moyens secondaires de gagner de l’argent. Certains malades cirent les chaussures des surveillants ou d’autres malades ; lors des pauses, au cours des parties de ballon, on vend avec bénéfice des boissons non alcoolisées. Dans certains quartiers, les malades achètent à la cantine une sorte de poudre avec laquelle ils fabriquent une boisson qu’ils vendent ensuite. Un ou deux malades cueillent des mûres sur les buissons du domaine et les vendent, quand ils peuvent, aux femmes du personnel résident.

Certains vendent à leurs compagnons le matériel que distribuent les différents bureaux de l’hôpital ; d’autres, les prix qu’ils viennent de gagner à la loterie du foyer. On vend aussi parfois les cigarettes fines distribuées à la fin des galas de bienfaisance, ou celles que gagnent les aides de cuisine lors du bal traditionnel organisé au foyer pour les malades par une œuvre charitable de la ville voisine. Il en est qui vendent les vêtements que leur fournit l’hôpital ou bien, pour 5 cents, leur ration de tabac.

Des malades gagnent, paraît-il, de l’argent par une voie dont nul ne conteste le caractère illégal en pratiquant ce que l’on pourrait nommer des rackets à petite échelle. On prétend que les téléphones payants du domaine ont été jadis simplement fixés avec de la colle, afin de permettre à l’installateur de récupérer pour son compte les pièces de monnaie. On dit aussi que des livres ont été volés dans la bibliothèque et vendus ainsi que certaines parties de l’équipement sportif à des gens du voisinage416.

Si, pour avoir accès à certains services ou à certains articles, le reclus soudoie un représentant de l’organisation, il y a corruption. Cela se produit notamment, paraît-il, lorsqu’on veut se faire attribuer une chambre individuelle, mais je ne le sais que par ouï-dire et je ne pense pas que ce soit une pratique régulière. Dans les prisons, par contre, l’habitude du pot-de-vin aux gardiens est citée très souvent417.

Il a été, jusqu’à présent, question du rôle, dans la vie clandestine de l’hôpital, de la monnaie de papier ou métallique ayant officiellement cours dans la société. Les vertus fiduciaires de ce moyen d’échange sont bien connues : il est peu encombrant, on le manipule et on l’entrepose sans danger de détérioration, la contrefaçon en est malaisée et, à dénomination égale, une pièce en vaut une autre ; on l’utilise comme unité comptable ou pour mesurer la valeur des objets, et sa valeur intrinsèque ou commerciale n’est pas assez grande pour entraîner une thésaurisation dont les conséquences seraient désastreuses. Aux yeux des malades, cette monnaie officielle, même s’il est malaisé pour eux de l’entreposer, a une valeur plus grande encore. Muni d’argent, le malade peut prétendre faire des achats à l’extérieur, il peut parler un langage compris au-dehors, même si, officiellement, il n’a pas droit à la parole.

Dans les institutions totalitaires, un moyen d’échange non officiel a souvent cours, comme cette monnaie de papier appelée « fiat » qui était employée dans un camp de prisonniers de guerre418. Habituellement, l’instrument de l’échange est un objet très demandé pour lui-même, et dont la valeur en tant que monnaie joue dans des limites très précises. Mais alors il se pose d’abord un problème de stockage, comme dans les cas, très nombreux, où cette monnaie d’échange est constituée par des cigarettes419, puis il faut mettre sur pied un système d’équivalence entre les marques ; il est en outre facile de déprécier cette monnaie en rognant sur l’épaisseur de l’objet ; de plus, les variations de l’utilisation des cigarettes comme bien de consommation peuvent entraîner de grandes fluctuations dans les cours.

La vie clandestine de l’hôpital met en lumière quelques-unes des limites caractéristiques de ces monnaies de remplacement : au poker, les pièces de monnaie aussi bien que les cigarettes servent de jetons mais, en général, ceux qui gagnent des cigarettes les gardent pour les fumer. Lors des bals au foyer, des malades vont à la cantine chercher un paquet de cigarettes ou des boissons non alcoolisées pour un de leurs camarades en échange de deux cigarettes. De même, dans tel quartier de chroniques, un malade qui possède une cigarette toute faite peut éviter l’humiliation de mendier du feu à un surveillant en envoyant un camarade le faire à sa place contre la promesse de le laisser tirer deux bouffées. Ceux qui se prêtent à ces transactions feignent de le faire dans un esprit de froid marchandage et non de service rendu ; mais il existe en fait peu de malades vraiment enclins à acheter ou à vendre de tels services.

L’usage d’une monnaie de remplacement et la fixation d’un cours particulier de la monnaie officielle ne peuvent prendre une grande extension à l’Hôpital Central parce que l’approvisionnement, tant en monnaie qu’en marchandises, est loin d’y être aussi limité que dans certaines prisons ou dans certains camps de prisonniers de guerre420. Tant de visiteurs vont et viennent qu’argent et provisions affluent constamment sous la forme de petits cadeaux offerts par la famille. De plus, les malades autorisés à sortir en ville peuvent rapporter des provisions sans grand risque d’être fouillés à la porte, et ceux qui jouissent seulement de leur liberté à l’intérieur de l’hôpital peuvent facilement pousser au-delà des limites du parc sans se faire prendre421. La valeur de l’étalon-cigarette se trouve aussi limitée étant donné que l’hôpital distribue de façon très libérale papier à cigarettes et tabac à ceux qui ont un travail régulier ou rendent des services. Ces « secours » sont même parfois distribués périodiquement sans que les malades fournissent en échange le moindre travail. Bien que personne ne semble raffoler des cigarettes à rouler soi-même, celles-ci n’en limitent pas moins la valeur des cigarettes toutes faites, qui ne représentent plus la cigarette mais une cigarette, meilleure et plus raffinée.

Dernier moyen camouflé pour se procurer de l’argent et des biens : le jeu422. On a déjà évoqué les petits cercles qui s’y consacrent à l’hôpital, mais pour que l’on puisse ainsi se servir d’autrui, il faut que les conditions sociales propres à tout marché soient réunies. De surcroît, le fait d’accepter un individu comme partenaire dans une partie de poker ou de « black-Jack » peut être tout à fait indépendant des symptômes psychotiques que cette personne présente alors, surtout si l’on fixe les mises en fonction des revenus des participants.

Qu’il s’agisse d’une monnaie réelle ou de remplacement, son usage ne représente qu’une forme de l’activité économique, fût-elle la plus importante, au sein de groupes assez importants. L’autre forme est le troc. Dans les opérations de ce type, l’objet cédé peut n’exciter la convoitise que de celui qui le reçoit, et l’objet reçu peut avoir une valeur insignifiante aux yeux de toute personne étrangère à l’opération. Il s’agit là d’un commerce particulier, ce n’est pas le commerce. Ce genre de troc, si on laisse de côté les marchandises qui, comme les cigarettes, peuvent être remises dans le circuit commercial si on le désire, est fréquent à l’Hôpital Central où l’on peut ainsi échanger les fruits frais servis au dessert ou les vêtements fournis par l’hôpital.

III. Les systèmes d’échanges sociaux

Si la vente ou le troc, avec l’organisation sociale qu’impliquent ces activités économiques représentent, sous une forme non officialisée, un des moyens importants pour se servir d’autrui au sein de la communauté, il est une forme d’échange encore plus importante, propre sans doute à beaucoup d’institutions totalitaires, et dans laquelle les expédients employés par l’individu se trouvent renforcés par les expédients de ses partenaires. Si un individu s’identifie à la situation dans laquelle se trouve un autre, ou à ses conditions d’existence, il peut être tenté de lui venir en aide ou de lui témoigner de la considération ; aux yeux de l’observateur, ce comportement constitue d’abord un signe, ensuite un symbole de solidarité. De tels signes ou symboles de sollicitude sont en général payés de retour puisque la personne qui bénéficie d’un tel soutien nourrit le plus souvent des sentiments identiques à l’égard de celle qui lui vient en aide. Il existe donc, de fait, un échange de services désirés généralement bien équilibré en raison du caractère égalitaire des relations423. À l’analyse cependant, ce type de translation réciproque, ou tout ce qui pourrait mériter l’appellation d’« échange social » révèle, par rapport à l’échange économique pur et simple, des différences sensibles. L’échange économique se caractérise par un accord préalable sur l’objet de la transaction, alors que dans l’échange social, il peut n’y avoir qu’un simple compromis, car ce qui correspond à un dessein caractérisé de la part de l’un des partenaires peut très bien ne présenter pour l’autre qu’un intérêt occasionnel. Quiconque manque à ses engagements dans un échange économique peut être mis en demeure de payer ses dettes ; mais celui qui agit de même dans un échange social et omet de rendre une faveur ou un geste d’attention risque seulement, dans la plupart des cas, d’être accusé d’ingratitude et de se voir abandonné avec mauvaise humeur. (Si la partie offensée veut entreprendre une action plus directe, il lui faudra en général cacher les véritables raisons de sa plainte et fonder sa riposte sur un autre délit qui puisse s’exprimer en termes de droit commercial, couvrant ainsi les deux chefs d’accusation.) Pour tout objet reçu dans un échange de type économique, il faut payer immédiatement, ou obtenir le report de l’échéance ; dans un échange social, par contre, si l’on doit payer de retour une faveur lorsque la situation intersubjective le demande, cette exigence ne vaut que si la situation la rend nécessaire, c’est-à-dire lorsque celui qui a droit à la réciprocité en éprouve le besoin, ou lorsqu’il se trouve dans une situation où se prodiguent habituellement les manifestations d’attention. Il faut, dans un échange social, stabiliser la relation, et telle faveur importante peut être équilibrée de façon parfaitement adéquate par un simple geste de politesse conventionnelle, car ces deux actes peuvent témoigner, l’un comme l’autre, des sentiments que les deux parties se portent424. En outre, dans les échanges économiques, aucune démonstration de gratitude, si éloquente soit-elle, ne peut satisfaire le donneur qui veut recevoir matériellement, d’une manière ou d’une autre, l’équivalent en valeur de ce qu’il a donné ; la créance que l’on possède sur un autre peut également être cédée à un tiers qui dispose alors du droit de s’en prévaloir. En revanche, une créance qui concerne les expressions et les signes de solidarité ne peut se transférer à un tiers que dans d’étroites limites, dans une lettre d’introduction par exemple.

La différence entre ces deux types de rétribution apparaît avec netteté dans le double usage fait de l’argent à l’hôpital. La rétribution d’un lavage de voiture représente une fraction du coût de ce service à l’extérieur, fraction qui reste à déterminer et qui est le plus souvent calculée en termes strictement monétaires, comme tout ce qui entre dans le système d’échanges. Ainsi, pour certains membres du personnel, le fait de pouvoir faire laver sa voiture à peu de frais représente l’un des avantages du travail à l’hôpital. Et pourtant l’argent peut acquérir aussi une fonction purement rituelle. Si le malade qui travaille pour un membre du personnel s’attend à recevoir une pièce de 25 cents, ce n’est pas comme rémunération normale d’un service rendu, mais véritablement comme l’expression d’un jugement qualitatif. Lorsque des malades paient un verre au foyer à un ami ou même lui donnent une pièce de 5 ou 10 cents en disant : « Tiens, paie-toi un coca-cola », cela procède de la même logique. Comme pour les pourboires, on peut s’attendre à recevoir ces récompenses, mais on ne peut les demander : elles permettent de mesurer la « qualité » d’une relation et non la « valeur d’échange » d’un travail donné.

Dans tout établissement social, des liens de solidarité se nouent au sein des groupes. Dans les établissements domestiques ou les pensions, ces liens deviennent parfois obligatoires, en tant qu’ils représentent certaines adaptations primaires des participants. Ailleurs, comme dans les groupes qui se forment dans certaines organisations commerciales à l’occasion des moments de liberté, l’adaptation primaire laisse aux gens la liberté d’entrer ou non dans ces structures. Très souvent cependant, par la manière dont ils fonctionnent, ces liens font partie de la vie clandestine de l’établissement, et cela pour deux raisons : la première est que le simple support émotionnel et le sens de l’attachement personnel que l’on fait ainsi naître ne sont pas conformes aux desseins officiels de l’organisation. L’exemple le plus clair ici est peut-être ce que l’on appelle la liaison-de-prison (bug-house-romance)425 ou l’idylle d’hôpital, car de tels engagements, nous l’avons vu, peuvent absorber une grande partie du temps des participants et donner plus de poids à l’univers dans lequel ils vivent. La seconde raison – plus importante pour notre étude – tient à la possibilité de constituer ainsi les conditions nécessaires au développement d’échanges tant économiques que sociaux qui commandent une circulation illégale de biens et de services. Le rôle des échanges sociaux à l’Hôpital Central est donc lié aux modes de solidarité qui s’y rencontrent.

On observe à l’Hôpital Central tous les types de liaison courants dans la plupart des autres institutions totalitaires : relations « entre copains » (buddy relations) unissant, sans investissement sexuel, deux individus dont chacun fait siennes, jusqu’à un certain point, les préoccupations de l’autre426 ; « relations de flirt » (dating relations) unissant deux personnes généralement de sexe opposé, qui témoignent l’une pour l’autre d’un intérêt quelque peu teinté de sexualité427 ; « relations de clan » (clique relations) unissant au moins trois personnes ou au moins deux couples qui manifestent une préférence marquée pour leur compagnie mutuelle et s’accordent un soutien réciproque ; « relations de commune appartenance » (category relations), expression d’intérêt mutuel entre deux malades quelconques que rapproche le seul fait de se savoir l’un et l’autre internés ; « relations de patron à protégé » (patron relations) enfin, qui se nouent entre un membre du personnel et l’un des reclus à son service.

Les relations de copains, de flirt et de clan seront réunies dans la catégorie des « relations privées ». En règle générale, ces relations ne sont pas interdites à l’hôpital, bien que l’on conseille aux couples, puisque le mariage est hors de question, de « ne pas aller trop loin », mais les relations homosexuelles sont officiellement prohibées, même si de petits clans d’homosexuels autorisés à sortir des quartiers se livrent dans le parc en toute quiétude à leurs activités particulières.

Les reclus unis par de tels liens se prêtent de l’argent, des cigarettes, des vêtements, des livres à bon marché, ils s’aident à passer d’un quartier à l’autre, ils s’apportent de petites choses qu’ils se sont procurées en fraude à l’extérieur, ils essaient de faire passer des douceurs à celui de leur partenaire qui, ayant eu « des histoires », a été placé dans un quartier fermé ; ils se renseignent mutuellement sur les différentes façons d’obtenir des privilèges et ils parlent entre eux de leur cas personnel428.

À l’Hôpital Central, comme dans tous les hôpitaux psychiatriques, les relations de copain à copain prennent parfois un tour particulier et intéressant, conforme à l’idée que l’on se fait du « protecteur ». Un malade, souvent très atteint, du moins de l’avis des autres, se donne la tâche d’en aider régulièrement un autre qui, selon les normes du personnel, est encore plus touché que lui. Le « protecteur » habille son copain, lui roule ses cigarettes et les allume, le protège au besoin contre les bagarres, le mène au réfectoire, l’aide à manger, etc.429. Bien que la plupart des services auxquels il a ainsi accès soient parfaitement licites, il est vraisemblable que le malade assisté n’en bénéficierait pas aussi pleinement sans l’assistance de son copain. Pour l’observateur, l’intérêt de ce cas réside dans le fait que ce système fonctionne à sens unique puisque l’assisté ne donne en retour rien de tangible430. Bien plus, puisqu’il s’agit en général de malades l’un et l’autre assez repliés sur eux-mêmes, aucune des relations sociales habituelles entre copains ne se noue entre eux en dehors de ces services spécifiques, bien que les occasions n’en manquent pas.

Les échanges sociaux, à l’hôpital, sont caractérisés par la modicité des moyens dont les malades disposent pour exprimer l’intérêt qu’ils se portent et pour s’assister mutuellement. C’est là un exemple flagrant de la pénurie qui règne à l’hôpital, d’ailleurs reconnue par l’administration, puisqu’elle met à la disposition des malades, au foyer, des cartes de Noël ou le matériel nécessaire à la fabrication des cartes de Saint-Valentin afin qu’ils aient quelque chose à envoyer. Dans ces conditions, certaines des adaptations secondaires pratiquées à l’hôpital ont évidemment pour but de procurer aux malades la matière de cadeaux éventuels, c’est-à-dire d’« échanges rituels »431. Les salles à manger et les réfectoires des malades sont tout indiqués pour en fournir la matière première. Si, lorsqu’on y sert des fruits transportables, oranges, pommes, bananes, certains malades les emportent au quartier, ce n’est pas seulement pour se constituer une réserve personnelle ou en faire une monnaie d’échange, mais aussi pour avoir quelque chose à donner aux amis. De même, au cours d’une partie de bridge au foyer, il arrive qu’un malade accepte une cigarette toute faite et rende la politesse en offrant une orange, échange équitable économiquement parlant, mais accompli dans un esprit tout à fait étranger à ce souci d’équité mesquine. Il en est de même lorsqu’en prenant la queue pour aller au rab un malade demande à ses compagnons de table s’ils veulent quelque chose, et qu’en contrepartie ceux-ci offrent à la ronde le sel, le poivre ou le sucre qu’ils ont apportés, ou lorsqu’un autre met de côté une partie des gâteaux ou bonbons reçus au cours d’une soirée au foyer pour les rapporter à l’un de ses amis consigné au quartier. Les rations de tabac distribuées par l’hôpital servent aux mêmes fins. Bref, on exploite le système hospitalier en vue des échanges rituels.

Le rôle rituel des cigarettes est particulièrement significatif. Certains malades, surtout parmi les nouveaux venus à l’hôpital, sont dans une position assez bonne pour offrir des cigarettes comme le feraient des gens du dehors, même si cela ne va pas sans difficultés : un malade qui possède son propre paquet ne se fait généralement pas prier pour prendre une cigarette dans celui qu’un autre fait circuler. (J’ai connu un jeune homme qui se vantait d’être capable d’exploiter les cigarettes des autres en en sortant une de son propre paquet à l’approche d’une bonne poire432.) Le fait de donner une ou deux bouffées, ou « bouffes » constitue un geste de délicatesse banale envers un copain, de même que le fait de lui donner son mégot (les mégots font partie du matériel d’échanges rituels dont les surveillants gratifient les malades).

Dans les quartiers de séniles, les critères qui mesurent les valeurs rituelles changent. Il est pratiquement exclu que quiconque – sauf peut-être un surveillant – donne une cigarette entière. Il est des malades qui ne peuvent rouler eux-mêmes leurs cigarettes et doivent en appeler à la bonne volonté de malades plus habiles ; se faire rouler une cigarette est une faveur qu’il faut parfois implorer en se présentant avec tout le matériel nécessaire devant son protecteur, mais qui peut aussi être spontanément accordée, sans sollicitation préalable. Certains malades recherchent les mégots de cigarettes roulées, d’autres les offrent, alors que cette monnaie rituelle est peu prisée en général dans les autres quartiers de l’hôpital. Le plus souvent, on préfère un mégot de cigarette toute faite à une cigarette roulée. On voit aussi se développer des relations de type charitable dans lesquelles surveillants et malades choisissent un favori qu’ils font bénéficier de leurs faveurs et entretiennent en cigarettes. Un muet « protégé » vient se planter devant son « patron » lorsque celui-ci allume une cigarette (ou quand il en a une à la bouche) et il attend jusqu’à ce que la cigarette soit assez avancée pour qu’il puisse en hériter. Lui-même, parfois, joue les patrons envers un autre malade, lui passant le mégot qu’il vient de recevoir après l’avoir fumé aussi loin que possible. Le troisième bénéficiaire doit alors utiliser une épingle ou un expédient quelconque pour tenir le mégot sans se brûler. Jeté à terre, ce mégot peut encore servir car un malade le ramasse parfois, le jugeant trop petit pour être fumé, mais encore assez grand pour fournir du tabac. Certains quartiers sont ainsi organisés que chaque cigarette y passe régulièrement par trois ou quatre mains.

Cette fonction des cigarettes conduit à envisager, au-delà des liens privés entre copains ou camarades de clan, le statut du malade en tant que tel, et surtout les droits que deux personnes se reconnaissant l’une sur l’autre du seul fait qu’elles sont des malades. Presque tous les malades de l’hôpital, à l’exception des quelques enfants, entrent de ce point de vue dans tout un système d’échange qui, à partir d’une cigarette allumée, confère le droit de demander du feu et l’obligation d’en donner433. Chose extrêmement surprenante, les malades des salles les plus arriérées, assez touchés pour être restés sans contacts verbaux depuis des années, assez agressifs pour refuser la cigarette qu’on leur offre, assez déments pour oublier d’éteindre leur cigarette quand elle commence à leur roussir les poils de la main, respectent néanmoins le système.

Évidemment, l’un de ses mérites est d’éviter aux malades d’avoir à quémander du feu auprès des surveillants.

Tout comme on exploite le système hospitalier, on exploite les affectations pour obtenir, outre des avantages consommables ou négociables, des biens qui peuvent faire l’objet de cadeaux gracieux. Les hommes qui travaillent aux pépinières peuvent offrir des fleurs aux membres du personnel ; ceux qui travaillent à la cuisine peuvent rapporter au quartier de la nourriture pour leurs amis ; le malade qui veille sur les courts de tennis et reçoit en échange des balles en bon état peut en réserver quelques-unes pour ses camarades favoris. Dans les quartiers où l’on sert le café mélangé au lait – ce qui gêne fort ceux qui le préfèrent noir –, les malades affectés à la cuisine profitent de leur situation pour servir à leurs camarades du café selon leur goût. Au lendemain d’un match hors de l’hôpital au cours duquel on distribue des cacahuètes aux spectateurs, ceux qui ont aidé à remplir les sacs se font fréquemment « chiner » par leurs amis. Les provisions des familles qui ravitaillent les malades en nourriture, cigarettes et argent contribuent également à alimenter ces échanges. Dans les quelques quartiers où règne un grand esprit de corps, les cadeaux des familles sont souvent partagés entre les reclus dès leur réception, inondant pour un temps le quartier de sucreries ou de tablettes de chocolat.

La médiocrité des conditions d’existence faites aux malades de l’Hôpital Central entraîne, ainsi qu’on l’a déjà noté, un manque de moyens pour les échanges rituels et amène les intéressés à en fabriquer à partir de tout ce qui leur tombe sous la main, ce qui a parfois des conséquences paradoxales. De même que, selon les criminologistes, les règlements font naître les possibilités d’infractions et, donc, de corruption, les restrictions imposées par le régime de l’hôpital engendrent un désir exacerbé qui peut susciter les moyens de sa propre satisfaction. De tels moyens peuvent être utilisés à des fins personnelles ou devenir l’objet d’échanges commerciaux, mais on peut également les offrir comme marques d’attention prodiguées envers autrui. Par exemple, dans plusieurs quartiers fermés, il y a toujours au moins un ou deux malades qui reçoivent quotidiennement le journal. Après avoir lu le numéro du jour, le propriétaire le met sous son bras ou le « planque » dans le quartier ; au cours de la matinée, il pourra permettre à ses amis d’y jeter un coup d’œil. C’est la pénurie de lectures dans le quartier qui lui fournit son matériel d’échange rituel. De même, le malade qui réussit à obtenir l’autorisation de se raser avec le matériel de l’hôpital en dehors du jour réglementaire s’arrangera pour garder le nécessaire assez longtemps pour qu’un copain puisse en profiter à son tour.

Les pratiques sentimentales, à l’Hôpital Central, illustrent bien le rôle de la pénurie dans les échanges de faveurs. Lorsque l’un des deux partenaires d’un couple est enfermé, celui qui reste libre lui fait porter des messages, des cigarettes et des bonbons par l’intermédiaire d’un copain du quartier fermé autorisé à sortir. En se glissant en cachette dans un bâtiment contigu, on peut parfois apercevoir son ami par la fenêtre ; en connaissant l’heure des sorties en groupe, on peut s’arranger pour marcher à ses côtés lorsqu’il ou elle se rend avec son groupe d’un bâtiment à un autre. Mais c’est lorsque les deux partenaires ont perdu leur liberté relative, ou avant qu’ils l’aient obtenue, que l’on peut observer des relais de communication particulièrement complexes. Ainsi, j’ai vu un homme gardé au quartier lancer par la fenêtre un sac en papier contenant de l’argent à un camarade libre qui était en bas. Sur ses instructions, celui-ci va à la cantine et achète un paquet de chips et du café, les dispose dans un sac sur le rebord d’une fenêtre dissimulée du rez-de-chaussée où l’amie du premier malade peut les atteindre. L’hôpital offre ainsi aux quelques malades placés dans cette situation l’occasion d’une sorte de compétition où ils peuvent se mesurer aux autorités et quelques-unes des relations qui s’établissent semblent dues au moins pour une part à l’intérêt des participants pour ce genre d’intrigues.

Bien que la transmission d’un petit cadeau entre deux personnes nécessite parfois l’intervention d’un, voire de deux médiateurs, les chaînes de relais, à l’Hôpital Central, sont généralement plus courtes. Même si de petites équipes d’amis s’organisent pour former de véritables systèmes de transmission auxquels peuvent participer la plupart des malades bénéficiant d’un statut de liberté conditionnelle, l’ensemble des malades ne forme pas une vaste organisation officieuse à cet égard puisque, sauf pour allumer les cigarettes, les demandes de chaque individu ne s’adressent pas à l’ensemble des malades en tant que tels, mais à un groupe limité de camarades.

De même que les restrictions de la vie hospitalière poussent l’individu à les tourner et à entraîner ses amis sur cette voie, la médiocrité des conditions d’existence crée ses propres matériaux pour alimenter les échanges économiques ou sociaux. Lorsque les gens sont tenus dans l’ignorance de ce qui va leur arriver et lorsqu’ils ignorent également la manière de se « tirer d’affaire » dans une situation où leur survie psychologique n’est possible qu’à ce prix, l’information devient elle-même une denrée fondamentale et celui qui peut la dispenser occupe une position très favorable au sein des systèmes d’échanges économiques et sociaux434. On comprend dès lors que, dans toutes les institutions totalitaires, les copains s’aident en se « tuyautant » les uns les autres ; on comprend aussi les précautions prises par le personnel à l’Hôpital Central, comme dans les prisons, pour tenir les nouveaux reclus à l’écart des anciens de peur qu’à l’occasion de leurs fréquentations amicales ou des échanges économiques ils n’apprennent les « ficelles du métier ».

IV. Les échanges sociaux entre personnel et reclus

Les liens individuels sont de ceux qui offrent le plus de possibilités pour le développement d’échanges sociaux non officiels, mais il reste à envisager la catégorie importante des relations de patron à protégés qui représentent, dans la plupart des cas, des rapports plus stables que les relations individuelles.

À l’Hôpital Central, la place du malade se définit par rapport à deux types fondamentaux d’organisation officielle, d’abord le « système des quartiers » (ward system) qui concerne à la fois l’endroit où le malade vit, la surveillance dont il y fait l’objet et les rapports avec les autres quartiers ou les quartiers spécialisés d’où il vient ou dans lesquels il peut être éventuellement envoyé ; ensuite, le « système des affectations » (assignment system) qui amène le malade à quitter son quartier pour tout ou partie de la journée sous la surveillance des membres du personnel pour qui il travaille ou qui lui administrent l’une des nombreuses thérapeutiques pratiquées à l’hôpital. En vertu de la théorie de l’hôpital, il n’y a aucune raison de payer aux malades le travail qu’ils accomplissent pour l’établissement puisque celui-ci prend en charge tous leurs besoins. En fait, on voit dans le désir de travailler gratuitement pour l’hôpital un signe de convalescence, une preuve d’intérêt pour des activités socialement constructives, tout comme on voit dans le travail un élément thérapeutique. Mais, soit par désir de se conformer aux normes de la vie ordinaire, soit pour maintenir la discipline et stimuler l’ardeur au travail, les membres du personnel qui ont des malades à leur disposition se sentent obligés de montrer combien ils « apprécient » « leurs » malades, et si l’un d’eux manquait à témoigner d’une telle considération envers ses clients435, il courrait le risque de voir diminuer progressivement au cours de l’année le nombre des malades qui s’adonnent à l’activité qu’il leur propose.

Parmi les avantages que procurent les affectations, le plus important est le droit de quitter le quartier chaque jour pendant la durée du travail – qui varie d’une demi-heure à six heures – et le droit à d’éventuelles pauses pendant ce temps de travail pour aller à la cantine ou aux réunions du foyer. En règle générale, le statut de liberté à l’intérieur de l’hôpital n’est accordé qu’à ceux qui le gagnent en travaillant (à l’époque où cette étude a été réalisée, le règlement était en cours de modification, au grand mécontentement d’un certain nombre de fonctionnaires qui craignaient de ne plus avoir d’autorité sur ceux dont ils avaient la charge : les malades des services d’admission, de même que ceux des services des chroniques semblaient sur le point d’accéder au statut de liberté à l’intérieur de l’hôpital sans avoir à travailler en contrepartie, si ce n’est de façon symbolique).

L’organisation de l’hôpital donne une base officielle au système du « patronage » puisqu’on accorde, par exemple, une allocation de tabac et de papier à cigarette aux membres du personnel chargés de s’occuper de malades pour qu’ils puissent, une ou deux fois par semaine, en distribuer à leurs clients. Au moment de Noël, il arrive aussi que l’on mette à leur disposition tout ce qui est nécessaire pour préparer une soirée ainsi que de petits présents, et l’organisation d’une fête annuelle, avec rafraîchissements et cadeaux, représente bien le minimum que les malades attendent de celui qui dirige leur travail. Pour ces fêtes, le personnel commande à la pâtisserie de l’hôpital, aux frais de l’établissement, des glaces, du punch concentré aux fruits et des gâteaux, mais presque toujours le patron se sent obligé d’acheter des provisions supplémentaires qu’il paie de ses propres deniers. Les malades se montrent des juges très avisés en la matière : à force d’apporter du dehors des crèmes glacées plus généreuses et de plus gros gâteaux, on a mis ces consommateurs critiques en mesure d’établir un classement comparatif fort au point, et le patron qui servirait le punch aux fruits ordinaires de l’hôpital perdrait à coup sûr des points.

En plus de ces faveurs semi-officielles, accordées par le patron, il en est d’autres sur lesquelles les malades comptent : ceux qui se montrent particulièrement actifs dans un groupe s’attendent à recevoir de temps en temps des paquets de cigarettes ou de quoi se payer un coca-cola au distributeur automatique, ou encore des vêtements mis au rebut ; ils s’attendent à ce qu’on leur fasse cadeau de la petite monnaie quand ils reviennent de faire une emplette à la cantine ou même qu’on leur glisse une pièce de 10 ou 25 cents436. Outre ces avantages matériels, les malades assidus au travail ou aux séances de thérapie attendent de leur patron des interventions bénéfiques qui leur permettent d’obtenir une place convoitée au quartier, le droit de passer une journée en ville, ou la remise d’une punition attrapée pour avoir commis quelque infraction au règlement. Ils peuvent aussi espérer se faire porter sur la liste de ceux qui vont au bal, au cinéma ou au match de base-ball hors de l’hôpital (le fait même de savoir qu’un collègue accorde toute confiance à un malade pour le travail influe certainement sur le jugement de tous les membres du personnel avec qui il est en rapport). Enfin, les malades espèrent aussi, parfois, voir se réduire la distance qui les sépare de leur patron, se voir traiter en égal et voir leurs rapports mutuels marqués d’une spontanéité plus grande qu’ils n’en pourraient attendre des autres membres du personnel de même rang.

Le complexe de l’automobile prend là toute sa valeur. De tous les symboles qui différencient le statut du personnel de celui du malade en liberté conditionnelle, l’un des plus manifestes est, à coup sûr, le fait de conduire une voiture. C’est là une chose rigoureusement interdite à tout malade, quel que soit son statut. Par conséquent, quiconque est au volant d’une voiture ne peut être un malade. La conséquence, ou la cause, en est que le personnel se déplace en règle générale très peu à pied : pour le moindre déplacement dans l’hôpital, on prend sa voiture437. Dans ces conditions, une des plus grandes marques de faveur qu’un membre du personnel puisse accorder à un malade consiste à le conduire en voiture d’un point de l’hôpital à un autre : tout d’abord, cela allonge le temps libre dont le malade peut disposer avant d’entamer une autre tâche inscrite au programme, mais c’est aussi la preuve qu’il jouit de la confiance du responsable et que leurs rapports sont empreints d’une certaine intimité. Cette preuve est d’ailleurs très facile à administrer lorsqu’on est assis à l’avant d’une voiture, en raison de la limitation de vitesse imposée dans l’enceinte de l’hôpital et de la tendance des malades qui se promènent dans le parc à noter, au passage de chaque voiture, qui est avec qui et pour aller où.

Les fonctions de contrôle que l’on doit confier à un malade pour rendre plus efficace sa collaboration avec son patron lui permettent d’acquérir à son tour un certain droit de patronage. Ainsi, le malade responsable de la pièce du sous-sol où l’on a coutume de ranger le matériel d’entretien du parc y a bien sûr son propre bureau et sa propre chaise, mais il y garde aussi, dans un endroit dont il a personnellement la clef, une provision de tabac qu’il distribue à l’équipe des malades placés officieusement sous ses ordres. Il est donc en mesure de jouer de plein droit les patrons. De même l’homme de confiance, qui a la haute main sur la cuisine lors des fêtes données au foyer, possède la clef de cette pièce et doit en interdire l’accès à quiconque n’a pas l’autorisation d’y pénétrer. Il peut ainsi faire entrer n’importe quel ami et lui donner un avant-goût de ce que l’on va servir. C’est là évidemment une façon bien particulière d’exploiter son affectation438.

Le fait de travailler avec un membre du personnel comporte toujours un certain nombre d’avantages sur lesquels les malades peuvent raisonnablement compter439. Il en est cependant qui s’arrangent pour « tirer sur la ficelle ». À l’approche de Noël, un certain nombre de malades qui possèdent quelque expérience de l’hôpital, métamorphosés en zélateurs actifs, participent simultanément à plusieurs travaux et à plusieurs groupes de thérapie. Lorsque commencera la saison des fêtes, ils pourront ainsi à coup sûr tabler sur de nombreux cadeaux et sur toute une série de soirées rapprochées les unes des autres. C’est pour eux une vraie « saison », conforme à l’idée que peut s’en faire une « débutante ». Les patrons, de leur côté, sont évidemment complices de cette manière d’user de leurs largesses. On pourrait, en effet, s’il y avait trop peu de participants à leurs activités, tirer des conclusions gênantes sur l’utilité de leur travail ou de leur thérapie et un nom supplémentaire sur la liste des protégés occasionnels fait toujours une bonne impression dans les bureaux de l’administration. On observe aussi des malades chroniques qui, sachant bien que c’est le seul moyen d’obtenir la liberté de déplacement à l’intérieur de l’hôpital, se portent volontaires pour un travail régulier, quitte, une fois nantis du statut spécial, à abandonner petit à petit leur travail, espérant bien qu’ils ne seront pas signalés aussitôt ou que, s’ils le sont, on ne les renverra pas immédiatement dans leurs quartiers. D’autres travaillent quelque part le temps d’y établir de bonnes relations avec le responsable, puis vont offrir leurs services à quelqu’un d’autre, mais reviennent périodiquement vers leur premier patron pour quémander de quoi fumer ou quelques pièces de monnaie. Ceux-là essaient d’exploiter l’individu plutôt que l’affectation.

Dans les quartiers d’arriérés dans lesquels la plupart des malades sont rebelles aux échanges sociaux ordinaires, les surveillants ont un ou deux « hommes à tout faire » qui les aident de façon régulière à faire marcher le quartier. Ici convergent deux systèmes, celui des quartiers et celui des affectations : la personne pour laquelle travaille le malade étant celle-là même qui le surveille au quartier, il est alors assuré de recevoir des faveurs à jet continu, d’autant plus que les restrictions multiples qui règnent dans ces quartiers créent un vaste champ de possibilités440. Il est admis que ceux qui travaillent ont droit à une chambre individuelle ou à deux ; les surveillants qui envoient des malades faire des achats à la cantine les récompensent en leur donnant une cigarette ou, lorsqu’il s’agit de boissons, en leur abandonnant la bouteille vide, consignée 2 cents ; les surveillants leur accordent l’autorisation d’avoir un rasoir et des allumettes dans leur chambre, de garder leurs vêtements auprès d’eux pour la nuit. S’ils demandent du feu, on ne les fait pas attendre et, témoignage de confiance tout particulier, on leur lance le briquet, pour minimiser leur humiliation d’avoir à demander du feu. Les surveillants trouvent aussi l’occasion d’exercer leur rôle de patrons lorsqu’il s’agit de contrôler les vêtements ou de dresser la liste de ceux qui assisteront aux distractions.

Ajoutons que les relations de patrons à protégés ne sont par la seule base d’échange des faveurs entre personnel et malades. En dehors du système des affectations, des relations de « copains » se nouent parfois, surtout, semble-t-il, entre jeunes surveillants et jeunes malades de même sexe : la similitude d’âge ou de sexe et, dans certains cas, la même appartenance à la classe ouvrière créent un sentiment de solidarité qui permet de surmonter des différences tenant à la structure de l’institution441. La plupart des surveillants hommes doivent accepter que certains malades les appellent par leur prénom ou que d’autres ne les nomment même pas lorsqu’ils leur adressent la parole ; au même titre que les manutentionnaires, les concierges, les pompiers, les gardes ou les policiers, ils ne se font pas prier pour échanger des plaisanteries d’un goût plus ou moins douteux avec la plupart des malades à statut spécial. Comme le montrent ces notes que j’ai prises sur le vif :

« Séance de nuit au cinéma. La voiture de police passe lentement devant le théâtre au moment de la sortie des malades afin de veiller à ce que la dispersion se fasse dans l’ordre. La voiture s’arrête, l’agent observe la foule des hommes en train d’examiner les femmes et avise un malade bien connu et apprécié de tous. Le malade se retourne et salue l’agent comme s’il s’agissait d’une vieille connaissance :

Le malade : Salut, vieux !

L’agent : Je t’ai vu la nuit dernière (au bal des malades), si t’avais dansé un peu plus longtemps, tu les mettais toutes sur les rotules !

Le malade (coupant court) : Allez, ça va, vieux ».

En raison du contrôle discrétionnaire exercé par le surveillant sur la plupart des objets que les malades utilisent, on peut s’attendre à ce que la solidarité malade-surveillant (distincte des relations patron-protégé) serve de base à la transmission de faveurs particulières, témoin cet exemple, à nouveau tiré de mes notes :

« Je mange avec un malade de mes amis dans l’un des grands réfectoires de malades. « La nourriture est bonne ici, me dit-il, mais je n’aime pas le saumon » (en conserve). Il s’excuse alors, jette le contenu de son assiette dans le seau à déchets puis se dirigeant vers la rangée de plateaux fumants (côté régimes), il en revient avec une assiette d’œufs. Avec un sourire à la fois moqueur et entendu, il me dit : « Je fais les concours de pronostics avec le surveillant chargé de ça ! » »442.

Si la plupart de ces faveurs de type individuel ou dispensées par un patron sont tant soit peu illicites, il en est d’autres, comme le fait de donner de feu poliment ou d’ouvrir une porte sans lambiner qui sont tout simplement un droit pour les malades, même si, en fait, elles ne leur sont accordées que rarement. Ainsi, dans les quartiers où les malades vont trois fois par jour manger dans un grand réfectoire situé au centre de l’établissement, les surveillants trouvent plus facile, pour vérifier l’effectif, de mettre les malades en rang à la porte du quartier, quinze minutes avant l’appel du repas, même si cela les oblige à demeurer entassés pendant un quart d’heure à ne pouvoir pratiquement rien faire. Ceux qui travaillent ou qui sont liés personnellement aux surveillants sont dispensés de cette obligation et arrivent au repas après ou avant tout le monde, coupant ainsi à l’attente.

V. Interférences entre les types d’échanges

Des trois mécanismes qui permettent à l’individu d’utiliser les biens ou les services d’autrui, la contrainte individuelle, l’échange économique et l’échange social, chacun repose sur des prémisses qui lui sont propres et nécessitent des conditions sociales particulières. Mais cette analyse est trop schématique : sans doute chacun de ces mécanismes met-il en jeu des exigences extrêmement contraignantes qui marquent le comportement de l’individu vis-à-vis des autres mais, dans la pratique courante, on joue régulièrement sur plusieurs tableaux à la fois pour tirer profit des autres en se bornant à soigner les apparences pour que l’activité ne semble déterminée que par un seul de ces trois mécanismes.

Dans le domaine des relations de patronage, par exemple, la distinction est aisée à établir entre paiements de nature économique et paiements sociaux, mais dans certains cas apparaissent des ambiguïtés intéressantes. J’ai été témoin d’un marchandage entre un surveillant et un malade au sujet de la quantité de travail quotidien à fournir en contrepartie de l’autorisation de se raser tous les matins. Or c’est déjà là très précisément le type d’échange qui, au bout de quelque temps, est destiné à exprimer la considération réciproque des deux parties engagées. Plus encore, lorsqu’un patron requiert l’exécution d’une tâche nouvelle, ou qui n’entre pas dans les termes de l’accord, on marchande et on détermine à l’avance des faveurs ou une rétribution spéciales, greffant ainsi un contrat économique impersonnel sur ce qui relevait initialement de relations de type non commercial443.

La distinction entre paiements économiques et paiements sociaux fait surgir d’autres difficultés. Soit, par exemple, le cas des contrats strictement économiques qui règlent le lavage des voitures : le malade compte tellement sur ce genre d’accord entre son patron et lui-même que, pour ne pas le décevoir, certains membres du personnel en viennent à payer pour le nettoyage de leurs propres voitures, détournant ainsi de ses buts une pratique de nature économique en vue de maintenir des liens sociaux. Le malade que l’on soupçonne d’avoir acheté les complaisances d’une malade est plus ou moins blâmé, de même que sa complice présumée, au nom du principe selon lequel l’activité sexuelle repose sur des liens personnels exclusifs444 et non sur un système de vente ouvert à tout le monde445. En outre, l’équilibre des systèmes n’est pas parfaitement fixé : tel geste, d’abord tenu pour une manifestation particulière d’attention, tombe avec le temps dans le domaine des choses acquises et devient un dû ; une sorte de processus régressif semble ainsi jouer : toute marque nouvelle d’attention finit par tourner en routine, perd sa valeur et a besoin d’être renforcée par de nouvelles faveurs. Lorsqu’une faveur est considérée comme due, il est impossible d’y toucher sans soulever d’âpres critiques. Ainsi, si au cours d’un bal au foyer la foule des danseurs consomme toutes les sucreries et tous les gâteaux, les aides de cuisine se plaignent ouvertement d’être lésés et, pour avoir la paix, on en est venu à les laisser mettre les restes de côté avant de servir.

Contrainte, échange économique et échange social peuvent encore se combiner d’autres manières. La mendicité, phénomène très répandu dans le système d’échanges de certaines sociétés, doit s’interpréter ici en fonction du fait que l’argent est un moyen d’échanges rituels, et non un simple agent économique. Les malades n’attendent pas de recevoir un peu d’argent ou quelques cigarettes ; très souvent ce sont eux qui prennent l’initiative de déclencher le processus : un malade va trouver son surveillant favori, ou même un camarade, et lui demande de lui « prêter » de quoi acheter un coca-cola ou même deux petites pièces pour compléter la somme dont il a besoin. Le ton sur lequel est formulée la demande, laisse entendre que la personne à qui elle s’adresse est « régulière » et pèche seulement par excès d’« honorabilité » et que l’on entend simplement s’arracher à la situation de dénuement que l’on connaît actuellement pour s’élever jusqu’à une condition plus honorable. Mais, indépendamment de leur signification objective, de tels actes révèlent de la part de ceux qui s’y livrent la volonté d’amener les autres à compatir en anticipant sur leur décision.

Les différentes possibilités de se servir d’autrui à l’Hôpital Central, comme dans toutes les institutions similaires, se combinent d’une autre manière encore : les surveillants placés dans l’obligation d’intervenir physiquement contre les malades jugés dangereux envers eux-mêmes ou envers autrui ont un alibi très commode pour s’adonner à la contrainte de l’individu ; des prétextes économiques ou sociaux sont également invoqués pour couvrir certaines opérations qui n’ont rien à voir avec ces motifs : certains malades qui confient à d’autres de petites commissions en les payant d’une cigarette ou d’une « bouffe » mènent l’affaire avec tant de vigueur que l’on peut penser que, plus que le service lui-même, c’est l’idée de faire travailler un camarade, même sur une petite échelle, qui leur plaît. Dans les quartiers de chroniques, des surveillants paternalistes à l’ancienne mode s’amusent parfois à faire durer l’attente d’un malade qui leur a fait acheter, sur ses propres deniers, des bonbons à la cantine jusqu’à ce qu’il s’humilie au point de quémander lamentablement ce que l’autre doit lui donner ou d’avouer à quel point il en a envie. Surveillants aussi bien que malades agissent parfois d’une manière tout aussi humiliante pour le bénéficiaire lorsqu’ils distribuent leurs mégots. Lors des grands galas donnés au foyer par telle ou telle organisation charitable, les membres de l’organisation font le tour de la salle à l’entracte pour distribuer à chaque malade deux cigarettes ; venant d’un inconnu qui ne lui doit rien, le malade ressent cela comme une aumône. L’envie qu’ils ont de cigarettes toutes roulées est si grande que presque tous les malades présents les acceptent, mais les regards irrités, les ricanements plus ou moins dissimulés ou l’embarras des malades nouveaux venus dans l’établissement ou accompagnés de personnes étrangères montrent bien que ce genre de situation serait inconcevable dans une institution qui ménagerait l’amour-propre de ses membres446. En bref, il est évident que tous les moyens avoués d’utiliser les services et les biens d’autrui peuvent s’employer, et s’emploient parfois avec tant de ruse et d’astuce que le joueur peut se trouver escroqué, l’acheteur lésé et l’ami exploité. En principe, bien sûr, même la personne convaincue qu’elle ne contribue en rien à la réalisation des desseins d’autrui et qui n’accepterait pas de le faire, en toute connaissance de cause, peut y être amenée à son insu.

Au vrai, tout domaine de la vie sociale et, plus particulièrement, tout établissement social, forme un cadre dans lequel les mécanismes qui permettent l’utilisation d’autrui revêtent des aspects particuliers et où, en deçà de pareilles apparences, ces mécanismes s’organisent selon des combinaisons spécifiques447. Ce sont ces unités structurelles, mixtes d’apparence et de réalité, qui nous intéressent448. Ajoutons qu’à partir d’une réalité sociale donnée, prise comme point de référence, qu’il s’agisse d’un système relationnel, d’un établissement social ou d’un groupe, nous pouvons étudier, pour n’importe lequel des membres concernés, l’ensemble de ses exigences à l’égard d’autrui, ce que l’on nomme aux États-Unis clout et en U. R. S. S. blat449.

Il faut faire deux réserves d’ordre général au sujet de cette description. Premièrement, la description de la vie clandestine d’une institution totalitaire semblable à l’Hôpital Central risque de conduire à une image systématiquement biaisée de la vie qui s’y déroule. Dans la mesure où les membres se limitent aux adaptations primaires (soit que celles-ci les satisfassent, soit qu’ils se révèlent incapables de construire un univers différent), la vie clandestine se limite à peu de choses et n’a guère de signification. De surcroît, les adaptations secondaires les plus visibles sont celles qui sont les plus élaborées et les plus riches en couleurs ; or elles peuvent n’être pratiquées, comme c’est le cas à l’Hôpital Central, que par une poignée de meneurs occultes au fait de toutes les ficelles de l’institution. Leur comportement peut présenter une grande importance pour l’observateur qui cherche à découvrir les différentes manières de tirer parti de cette institution particulière et des institutions en général ; mais s’il s’intéresse au champ et à l’étendue des adaptations secondaires, il risque de négliger la manière de vivre de l’individu moyen. Une pareille étude concentre en effet l’attention sur l’activité des malades à statuts spéciaux et conduit à brosser un tableau beaucoup trop haut en couleurs de la vie du malade à l’Hôpital Central et des techniques qu’il utilise pour en modifier clandestinement les conditions.

La seconde difficulté concerne les formes de « contrôle social » et la formation des liens sociaux. Les mécanismes qui rendent possibles les échanges économiques et sociaux fournissent de toute évidence à l’individu la possibilité de compter sûrement sur les efforts des autres pour la réalisation de ses plans, ce qui assure une efficacité beaucoup plus grande aux adaptations secondaires qu’il met sur pied lui-même et pour son propre compte. Mais il va de soi que si l’on veut assurer le bon fonctionnement de ces mécanismes, il faudra exercer un certain contrôle social pour maintenir les gens dans la ligne, obtenir d’eux qu’ils demeurent fidèles aux marchés conclus et aux engagements qu’ils ont pris de procurer aux autres certains avantages ou d’avoir pour eux certains égards. Ces formes de contrôle social constituent des adaptations secondaires d’un type très particulier, sous-jacentes à un vaste complexe d’autres pratiques non officielles ou clandestines qu’elles stabilisent. Du point de vue de la vie clandestine du reclus dans une institution totalitaire, ces contrôles doivent s’exercer tant sur ses compagnons que sur le personnel.

Le contrôle du personnel par les reclus revêt des formes classiques : on s’arrange, par exemple, pour que des « accidents » arrivent à tel employé450 ; on se met d’accord pour refuser en masse tel plat au réfectoire451 ; au travail, on freine volontairement la production, on sabote les tuyauteries, les installations électriques, les systèmes de communication – autant de possibilités qui sont à la portée des reclus452. D’autres sanctions peuvent prendre la forme de railleries, individuelles ou collectives, ou encore de signes d’insubordination plus subtils : ainsi l’art tout militaire de saluer un officier contrariant du plus loin qu’on l’aperçoit, en exagérant le geste ou en le ralentissant. La menace de remettre en cause l’ensemble des mécanismes clandestins peut déclencher contre le personnel une forme extrême de riposte, telle que la grève ou la mutinerie.

On s’imagine en général que le contrôle exercé par le groupe des reclus sur ses membres est bien organisé et puissant comme dans un troupeau de kangourous, et il semble bien que, dans les prisons, la loyauté du détenu à l’égard des adaptations secondaires de ses camarades soit un des critères de base utilisés pour le définir socialement453. Mais, en règle générale, il est manifeste que les reclus n’exercent qu’un faible contrôle les uns sur les autres et l’une des caractéristiques de la vie clandestine à l’Hôpital Central paraît incontestablement l’absence d’une action visant à maintenir l’ordre clandestin454 sauf, dans une certaine mesure au quartier de sûreté de Prison Hall455.

Lorsque, dans un quartier, un malade se conduit mal, tous les malades du quartier courent bel et bien le risque de voir le régime des privations s’alourdir, et lorsqu’un malade en liberté conditionnelle s’évade et commet au-dehors un délit infamant, les conditions d’accès à ce statut se font pour un temps plus sévères pour la majorité des malades. Pourtant, bien que dans ces cas l’action d’une seule personne suffise à empêcher la totalité d’un groupe de « s’arranger » avec le personnel, il ne semble pas y avoir de représailles de la part des malades à l’encontre des trublions456. Bien plus, la « sécurité » même de la vie clandestine paraît fragile. Si un malade décidé à s’évader peut en toute sécurité confier son projet à un ou deux amis, il est exclu qu’il puisse compter sur la discrétion d’un groupe de cinq ou six personnes. L’une des raisons en est sans doute que les psychiatres posent comme principe que les malades doivent tout leur dire dans l’intérêt même de leur traitement. Par extension, plusieurs malades croient pouvoir améliorer leur statut psychiatrique en trahissant leurs amis. Il n’y a rien de surprenant dès lors d’entendre tel responsable des loisirs dire sur un ton de résignation bienveillante :

« Vous savez, ils sont comme des gosses, dès que l’un d’entre eux fait quelque chose de mal, les autres viennent me le dire ».

Il n’est pas étonnant non plus d’entendre l’un des malades les plus débrouillards déclarer :

« Pendant les Internationaux de base-ball, n’importe qui peut obtenir n’importe quel tuyau, là, juste à la porte de la cantine. Je ne joue jamais dans ce secteur-là, car il y a trop de mouchards, des Blancs aussi bien que des Noirs, et l’on ne peut jamais savoir. Si j’ai envie de placer un numéro, je passe un coup de fil et l’après-midi quelqu’un vient prendre mon pari ».

L’absence de contrôle officieux et l’absence, déjà notée, d’une solidarité de quelque envergure chez les malades se rejoignent pour prouver la faiblesse de toute organisation officieuse. Les psychiatres en rendent compte en alléguant que les malades mentaux sont, par définition, incapables de maintenir de façon suivie une ligne d’ordre et de solidarité, mais alors comment expliquer cet état d’anomie que l’on trouve dans les prisons ou dans certains camps de concentration ? Il faut donc envisager d’autres explications. On peut ainsi constater, entre autres, que les malades font preuve à l’Hôpital Central d’une solidarité défensive très réduite face aux situations critiques : au lieu de se serrer les coudes pour défendre leur statut de malade contre le monde des gens normaux, ils cherchent, en formant de petites coteries ou des groupes d’une dizaine de membres, à se faire passer pour des gens normaux en marge des autres qui sont fous. Bref, bien peu nombreux sont les malades qui tirent quelque fierté de leur état de malade457. La solidarité défensive est, d’autre part, rendue plus fragile encore du fait qu’il est difficile d’englober l’ensemble du personnel dans une seule catégorie de gens durs et intransigeants, même lorsque les conditions de vie dans le quartier y incitent constamment.

VI. Le normal et le pathologique

Dans cette description des adaptations secondaires à l’Hôpital Central, j’ai essayé d’utiliser des concepts applicables également aux adaptations secondaires pratiquées dans les autres établissements ; l’unité de description choisie répond à un souci d’analyse comparative et ne recherche pas les effets dramatiques. Le résultat c’est que, pour pouvoir établir une classification, on a découpé le flux homogène des activités des malades en petits morceaux isolés les uns des autres. On peut dès lors avoir l’impression que les malades passent tout leur temps à des ruses enfantines ou à des gestes insensés pour améliorer leur sort et qu’il n’y a rien de dissonant entre ce comportement pathétique et ce que nous pensons habituellement de la « maladie » des malades mentaux. Il faut donc préciser que, dans la pratique, presque toutes les adaptations secondaires rapportées ici sont menées à bien par les malades avec tant de détermination, d’intelligence et de sens pratique qu’une personne étrangère, une fois le contexte connu, peut se sentir chez elle au sein d’une communauté qui présente plus de ressemblances que de différences avec toutes celles qu’elle a pu connaître auparavant. C’est un lieu commun de dire qu’il n’y a pas de ligne de partage bien nette entre gens normaux et malades mentaux, mais bien plutôt un continuum qui va du citoyen bien adapté au grand psychotique. Il faut ajouter cependant qu’une fois passée la période d’acclimatation à l’hôpital psychiatrique cette notion de continuum paraît très présomptueuse. Une communauté est toujours une communauté : si elle peut paraître bizarre à ceux qui ne vivent pas en son sein, elle semble naturelle à ceux qui la fréquentent de l’intérieur (même s’ils y sont entrés sous la contrainte). Le système des rapports que les malades nouent entre eux n’est pas sans intérêt pour le chercheur qui y trouve l’illustration de ce qu’est une association humaine ; même si cette association est de celles dans lesquelles il faut éviter de vivre, elle doit figurer dans son fichier au même rang que tous les types d’association dont il a pu avoir connaissance.