Troisième partie. Conclusions

I. Idéologies officielles et conduites effectives

Tout établissement social développe une conception officielle de ce que lui doivent ses membres. Même si elle ne leur fixe pas avec précision une tâche spécifique – c’est le cas du veilleur de nuit par exemple –, l’organisation leur demande une certaine attention, une certaine connaissance de la situation du moment, une certaine disponibilité pour faire face aux événements inattendus : dès lors qu’un établissement exige de ses membres qu’ils ne dorment pas pendant leur travail, il leur demande de rester disponibles devant certaines éventualités, et là où il est normal de dormir (à la maison ou à l’hôtel, par exemple), des règles sont néanmoins établies qui définissent où et quand on doit dormir, avec qui et selon quels usages458. Ces exigences, qu’elles soient étendues ou limitées, révèlent la manière – implicite, mais aussi très étendue et très précise – dont les responsables de l’établissement conçoivent ce que doit être le caractère de l’individu pour qui ils légifèrent.

Mais, dans tout établissement social, il existe des parades à ces exigences : nous voyons les membres refuser le schéma officiel de ce qu’ils doivent apporter à l’institution et de ce qu’ils peuvent en attendre et, plus profondément, refuser la conception du monde et d’eux-mêmes à laquelle ils sont censés devoir s’identifier. Là où l’on compte sur de l’enthousiasme, c’est l’apathie qui se manifeste ; au lieu de la fidélité, de l’assiduité, de la bonne santé, de l’activité débordante, on rencontre indifférence, absentéisme, maladies plus ou moins imaginaires et toutes les variétés d’inactivité. Une multitude de petites histoires insignifiantes trahissent, chacune à sa manière, une aspiration à la liberté : chaque fois que se forme une société, une vie clandestine apparaît.

II. Le conflit des interprétations

L’étude de la vie clandestine dans les institutions totalitaires répressives revêt un intérêt particulier. C’est lorsque l’existence se trouve réduite à un état quasi squelettique que se révèlent tous les procédés mis en œuvre par les victimes pour donner à leur vie quelque consistance. Planques, moyens de transport, zones franches, territoires réservés, matériaux nécessaires aux échanges économiques et sociaux constituent quelques-unes des conditions minimales nécessaires pour se construire une vie. On tient généralement ces conditions pour des adaptations primaires. Mais à voir comment elles se glissent en marge de l’existence officielle, sous forme de marchandages, d’astuces, de coups de force et de finasseries, on est en droit de reconsidérer leur signification. L’étude des institutions totalitaires montre également que toute organisation réglementée a ses points faibles : magasins, infirmeries, cuisines et autres endroits consacrés à des activités spécialisées représentent de véritables bouillons de culture pour les adaptations secondaires qui se répandent ensuite dans l’établissement.

Au sein de ces établissements où prolifèrent les activités clandestines, l’hôpital psychiatrique constitue un cas particulier. Les malades mentaux sont des gens qui, par les perturbations dont ils se sont rendus responsables à l’extérieur, ont amené un de leurs proches ou un de leurs voisins à les contrer par le truchement de la psychiatrie. Souvent aussi ce sont des gens qui, avant leur hospitalisation, se sont abandonnés à toutes sortes d’inconvenances témoignant d’une conduite déplacée et se sont comportés de manière à se faire moralement exclure des communautés, établissements ou relations qui estiment avoir droit à l’attachement de l’individu.

La société riposte en infligeant les stigmates de la maladie mentale et de l’internement forcé. Il ne sert à rien désormais de continuer, après l’admission, à manifester les mêmes symptômes ou d’en ajouter de nouveaux pendant la phase initiale de réaction à l’hospitalisation : ce moyen d’exprimer son mécontentement est désormais périmé. Du point de vue du malade, le refus d’échanger un seul mot avec le personnel ou avec ses camarades peut constituer la preuve qu’il récuse l’opinion de l’institution sur son caractère et son identité ; mais le personnel supérieur de l’hôpital peut fort bien interpréter cette attitude de repli sur soi comme relevant précisément de la symptomatologie pour les besoins de laquelle on a créé l’établissement et y voir la meilleure justification de la situation actuelle du malade. Autrement dit, l’hospitalisation « roule » le malade, en lui dérobant les moyens d’expression par lesquels les gens prennent habituellement leurs distances à l’égard d’une organisation : faire preuve d’insolence, garder le silence, émettre des remarques à mi-voix, refuser de coopérer, se livrer à des déprédations vengeresses sur le matériel, etc., toutes ces manifestations de refus de l’institution deviennent pour leur auteur autant de signes d’affiliation à l’institution. Dans ces conditions, toutes les adaptations sont primaires.

En outre, les malades sont enfermés dans un véritable cercle vicieux. Ceux qui sont affectés aux « mauvais » quartiers n’ont à leur disposition qu’un matériel rudimentaire : on emporte leurs vêtements pendant la nuit, on leur retire tous les objets qui ne leur sont pas strictement nécessaires et ils ont pour tout mobilier de lourdes chaises de bois et des bancs. Les actes d’hostilité à l’encontre de l’institution ne peuvent s’appuyer que sur des expédients sommaires et inappropriés : on cogne par exemple sa chaise sur le plancher, ou bien on frappe d’un coup sec une feuille de journal pour provoquer une espèce de détonation qui fait sursauter les gens. Et plus l’individu est privé de moyens efficaces pour manifester son refus de l’hôpital, plus son acte apparaît comme un symptôme psychotique et plus la direction se sent justifiée d’avoir affecté le malade à un « mauvais » quartier. Lorsqu’un malade est isolé, nu et sans moyens d’expression à sa portée, il n’a d’autres ressources que de déchirer son matelas, s’il le peut, ou d’écrire sur le mur avec ses excréments, autant d’actes qui justifient son maintien en cellule.

Les reclus se trouvent enfermés dans le même cercle vicieux lorsqu’il s’agit de ces petites possessions illicites et symboliques pour prendre du champ par rapport à ce qu’ils sont censés être. On trouve dans la littérature des prisons des exemples typiques de ce dont je veux parler :

« Les vêtements de la prison sont impersonnels, les biens de chacun se limitent à une brosse à dents, un peigne, une couchette en haut ou en bas, la moitié d’une table exiguë, un rasoir. Comme dans toutes les prisons, le besoin d’accumuler des biens est poussé au-delà des limites du raisonnable. Cailloux, bouts de ficelle, couteaux, tout ce que l’homme a pu fabriquer et qui est interdit à l’institution, tout, un peigne rouge, une brosse à dents d’un modèle non réglementaire, une ceinture, tout cela s’amasse consciencieusement, se cache jalousement ou s’exhibe triomphalement »459.

Mais lorsqu’un malade dont on emporte chaque soir les vêtements se bat pour garder les trésors (bouts de ficelle, petits rouleaux de papier) dont il a empli ses poches, malgré les ennuis que cela risque d’entraîner pour ceux qui sont chargés de vérifier régulièrement leur contenu, son comportement apparaît comme symptomatique d’une maladie sérieuse et non celui d’un homme qui essaie d’adopter une attitude affranchie du modèle qu’on voudrait lui imposer.

La doctrine psychiatrique officielle définit en général les actes de repli sur soi comme des actes psychotiques et cette interprétation est renforcée par ce processus de cercle vicieux qui conduit le malade à exprimer son hostilité au milieu par des manifestations de plus en plus bizarres ; mais la bonne marche de l’hôpital ne s’accorde pas avec cette façon de voir. L’hôpital ne peut, en effet, éviter d’avoir vis-à-vis de ses membres exactement les mêmes exigences que les autres organisations. La doctrine psychiatrique pourrait se le permettre, mais les institutions sont trop rigides pour cela. Compte tenu des normes en usage dans la société qui environne l’institution, on ne peut passer outre à un minimum d’habitudes en ce qui concerne la nourriture, l’habillement, la toilette, le couchage des malades et aussi leur sécurité physique. Une fois posée la nécessité de ces usages, il faut bien user de stimulants et d’exhortations pour amener les malades à les respecter. On est donc bien obligé de demander quelque chose au malade et s’il ne se conforme pas à ce que l’on attend de lui, on se montre déçu. L’intérêt qu’éprouve le personnel à constater dans une perspective psychiatrique une « évolution » ou des « progrès » chez un malade après un premier stage dans les quartiers, le conduit à encourager un comportement « conforme » et à montrer sa déception lorsque le malade retombe dans la « psychose ». Le malade se trouve ainsi rétabli dans la condition d’une personne dont d’autres dépendent, une personne qui doit être assez avertie pour agir correctement. Certaines attitudes inappropriées, comme le mutisme ou l’apathie, qui ne font pas obstacle à la routine des quartiers et qui même la favorisent, peuvent continuer à être perçues scientifiquement comme des symptômes mais, dans l’ensemble, l’hypothèse semi-officielle sur la base de laquelle fonctionne l’hôpital est la suivante : le malade doit se montrer docile et respecter la psychiatrie ; celui qui se comporte ainsi verra, en récompense, ses conditions d’existence améliorées tandis que celui qui s’y refuse se verra sanctionné par la réduction des avantages dont il jouissait. À travers cette réintroduction semi-officielle des pratiques courantes dans les organisations, le malade découvre que la plupart des moyens habituels de prendre du champ par rapport à la place qu’on occupe tout en ne bougeant pas restent efficaces : les adaptations secondaires deviennent dès lors possibles.

III. Dérivatifs, suradaptation à l’institution et surdétermination des activités

Parmi les différentes sortes d’adaptations secondaires, certaines présentent l’intérêt particulier de permettre d’élucider ce mécanisme général de l’engagement ou, au contraire, du détachement qui constituent la justification de toutes ces pratiques. Il s’agit d’abord de ces types d’adaptation secondaire que sont les « dérivatifs » (removal activities) ou les « dadas » (kicks), c’est-à-dire les entreprises dans lesquelles l’individu se lance et se perd afin d’effacer en lui, pour un temps, toute conscience du milieu dans lequel il vit et qu’il subit. En ce qui concerne les institutions totalitaires, l’exemple de Robert Stroud, « l’homme aux oiseaux », est particulièrement démonstratif : parti de l’observation des oiseaux depuis la fenêtre de sa cellule, il se monta, au prix d’une débauche spectaculaire d’artifices et d’expédients, un laboratoire complet et devint un spécialiste d’ornithologie faisant autorité, collaborateur de revues médicales, tout cela sans sortir de la prison460. Les cours de langues dans les camps de prisonniers et les cours artistiques dans les prisons461 peuvent produire les mêmes effets de soulagement.

À l’Hôpital Central, parmi les nombreuses échappatoires de ce type462, le sport occupe une place d’honneur : certains joueurs de base-bail ou de tennis sont tellement captivés par leur sport et la débauche d’efforts qu’ils accomplissent à l’occasion des compétitions quotidiennes que cela finit par devenir pour eux, du moins pendant les mois d’été, un centre d’intérêt exclusif. Pour le base-ball, cette tendance est encore renforcée du fait que les malades à statut spécial peuvent, de l’hôpital, suivre les rencontres nationales aussi facilement que la plupart des gens du dehors. Certains jeunes malades qui ne manquent jamais un bal donné dans leur section ou au foyer lorsqu’ils ont l’autorisation d’y aller vivent dans le seul espoir de rencontrer une personne « intéressante » ou de la retrouver s’ils la connaissent déjà, tout comme à l’université certains étudiants tiennent le coup dans leurs études grâce à la jouissance anticipée des nouveaux rendez-vous qu’ils peuvent trouver au cours de leurs activités extra-universitaires. Le « moratoire du mariage » à l’Hôpital Central, en libérant le malade de ses obligations conjugales à l’extérieur, ajoute encore à l’importance de ces dérivatifs ; pour d’autres malades, c’est la pièce de théâtre que l’on monte deux fois l’an qui constitue l’activité compensatoire efficace : les répétitions, la fabrication des costumes et des décors, les essayages, la mise en scène, la rédaction des pièces sans cesse recommencée, la représentation enfin paraissent aussi efficaces que dans la vie normale pour placer les participants dans un monde à part. Autre « dada » pour certains : la passion religieuse, ce qui embarrasse fort l’aumônier de l’hôpital ; pour d’autres encore, c’est le jeu463.

Les moyens d’évasion portatifs jouissent d’une grande faveur à l’Hôpital Central, car on peut les garder constamment sur soi : littérature policière à bon marché, romans464, cartes ou même jeux de patience. Tous ces dérivatifs servent à des fins multiples. Non seulement ils permettent de « s’évader » du quartier ou du parc, mais si l’on doit attendre une heure ou plus dans l’antichambre d’un membre de la direction, à la porte du réfectoire ou du foyer, on peut alors y avoir recours pour se recréer un monde ; ce qui constitue pour le moi un refuge efficace. Ces moyens individuels de se créer un univers prennent parfois un relief saisissant. Un alcoolique déprimé, suicidaire, mais cependant bon joueur de bridge, dédaignait, sauf exception, de jouer avec les autres malades ; il avait sur lui un petit carnet sur lequel il notait de temps à autre des idées en vue d’un nouveau coup. Avec sa provision de boules de gomme favorites et son transistor, il arrivait à occuper agréablement ses sens et s’évadait à volonté de l’univers hospitalier.

Les dérivatifs posent également le problème de la sur-adaptation à l’établissement. Par exemple, un malade qui travaillait à la blanchisserie de l’hôpital depuis plusieurs années et à qui on avait confié tacitement les fonctions de contremaître se donnait à sa tâche, à la différence de la plupart des autres malades, avec un dévouement, une compétence et un sérieux que personne ne pouvait ignorer. Le responsable de la blanchisserie disait de lui : « Celui-là, c’est mon bras droit, il travaille plus à lui seul que tous les autres réunis ; sans lui, je serais perdu. » En contrepartie, le surveillant lui apportait presque chaque jour de chez lui quelque chose à manger. Pourtant, cette adaptation avait un côté grotesque tant il était visible que l’engagement profond de cet homme dans le monde du travail était une duperie : malgré tout, c’était un malade, et non un contremaître, et on se chargeait de le lui rappeler en dehors du travail.

Il n’est pas nécessaire, et certains de ces exemples le montrent, que les dérivatifs soient par nature illégitimes ; seule la fonction qu’ils remplissent pour le reclus nous conduit à les ranger avec les autres adaptations secondaires. À la limite, peut-être, la psychothérapie individuelle, telle qu’on la pratique dans les hôpitaux psychiatriques d’État, peut en faire partie : il s’agit, dans ces institutions, d’un privilège si exceptionnel465 et le contact qu’il procure avec le personnel, en l’occurrence le psychiatre, est si rare dans la structure des statuts hospitaliers que le malade peut fort bien, jusqu’à un certain point, oublier où il se trouve lorsqu’il en suit les séances. En donnant une réalité à ce que l’institution prétend officiellement offrir, le malade peut réussir à s’évader de ce que l’établissement lui offre en réalité. Il y a là un fait de portée générale : toute activité qu’un établissement impose ou permet à ses membres peut être une menace potentielle pour l’organisation, car il ne semble pas qu’il y ait une seule activité qui ne puisse à la longue engager totalement l’individu qui s’y adonne.

Une autre propriété, relevant de ce que les psychanalystes appellent parfois « surdétermination », transparaît clairement à travers certaines pratiques clandestines et en est peut-être un facteur important. Certains malades s’adonnent à des activités illicites avec tant de rancune et de méchanceté, avec un tel air de satisfaction et de triomphe, et au prix de tant d’efforts, que l’on ne peut expliquer cette passion par le seul plaisir de savourer le fruit des efforts accomplis. Certes, dans des institutions fermées et répressives, des satisfactions, mineures en apparence, peuvent finir par prendre une grande importance, mais, même en tenant compte de cette réévaluation, les choses ne sont pas aussi simples. Certaines adaptations secondaires prennent un caractère surdéterminé du seul fait qu’elles reposent sur des pratiques interdites466. Les malades de l’Hôpital Central qui sont parvenus, au prix de maint effort, à mettre sur pied un moyen de tourner le règlement, cherchent souvent un camarade, même peu sûr, devant qui exhiber les preuves de leur réussite. Tel malade, au retour d’une expédition nocturne dans la ville, se vante, le lendemain, de sa performance auprès de qui veut l’entendre ; tel autre prend à part ses amis pour leur montrer l’endroit où il a caché la bouteille d’alcool dont il a avalé le contenu pendant la nuit, ou pour leur exhiber les préservatifs qu’il garde dans sa sacoche, et l’on va même parfois dans ce domaine au-delà des limites de la sécurité. J’ai connu un alcoolique très débrouillard qui, s’étant procuré en fraude une bouteille de vodka, s’en versait une rasade et s’asseyait sur la pelouse, à l’endroit le plus en vue, pour s’enivrer tranquillement. Dans ces moments-là, il prenait un malin plaisir à inviter des personnes qui occupaient à l’hôpital une fonction semi-officielle à venir s’asseoir auprès de lui. J’ai connu également un surveillant qui garait sa voiture juste devant la porte de la cantine, haut-lieu de l’univers des malades, et là, en compagnie d’un malade de ses amis, discutait des charmes les plus intimes des femmes qui passaient, un verre de bourbon posé sur le tableau de bord, à la limite du champ visuel des nombreux passants ; ils avaient véritablement l’air de boire à leur éloignement du milieu environnant.

Que le simple fait de se livrer à certaines adaptations secondaires soit une source de satisfactions illustre un autre aspect de la surdétermination. Comme on l’a dit précédemment à propos des flirts, l’institution apparaît parfois comme l’adversaire dans une sorte de jeu sérieux dont le but serait de marquer des points contre elle. J’ai entendu ainsi des groupes de malades discuter non sans plaisir de la tactique à employer pour pouvoir boire, certain soir, une tasse de café467. Selon eux, il s’agissait là d’une façon de « marquer des points » et ils donnaient très justement à ce terme sa signification sportive468. La tendance, dans les prisons, à faire passer en fraude de la nourriture ou des douceurs aux détenus qui sont au secret n’est pas seulement un acte de charité ; on peut également y voir le souci de se solidariser avec quelqu’un qui s’est dressé contre l’autorité469. De même, on peut voir dans les plans méticuleux d’évasion auxquels malades, détenus et prisonniers de guerre consacrent tout leur temps un moyen de donner un sens à leur internement autant qu’un moyen d’y échapper.

Ainsi, les adaptations secondaires en général, mais plus particulièrement certaines d’entre elles, sont surdéterminées : celui qui s’y adonne poursuit des buts différents de ceux qu’il se donne comme les plus évidents. Indépendamment de leurs autres finalités, de pareilles pratiques semblent la manifestation, pour celui qui s’y livre sinon pour tout le monde, d’une personnalité et d’un minimum d’autonomie qui échappent à l’emprise tyrannique de l’organisation470.

IV. Les techniques de distanciation

Si l’une des fonctions des adaptations secondaires est de dresser une barrière entre l’individu et l’unité sociale à laquelle il est censé appartenir, il faut s’attendre à ce que certaines d’entre elles ne procurent aucun bénéfice intrinsèque et ne soient mises en œuvre que par souci de prendre une distance interdite, de « repousser ceux qui repoussent » afin de préserver son moi471. Tel semble bien être le cas pour les formes très banales d’insubordination rituelle que sont les empoignades ou les sabotages, initiatives dont il n’est pas réaliste d’attendre le moindre changement bénéfique. Par l’insolence caractérisée sans être toutefois passible de sanction immédiate, les remarques proférées assez bas pour n’être pas clairement entendues des autorités, les gestes accomplis derrière leur dos, le subordonné exprime son détachement à l’égard de la place qu’on lui assigne officiellement. Comme le dit un ancien détenu du pénitencier de Lewisburg :

« En surface, le cours de la vie ici semble presque paisible, mais il n’est pas besoin de creuser beaucoup pour rencontrer les remous et les tourbillons de la colère et de la frustration. Les grondements du mécontentement et de la révolte ne s’apaisent jamais ; on les perçoit dans les sarcasmes proférés à mi-voix sur le passage des officiels ou des gardes, dans les regards glacés soigneusement dosés pour exprimer le mépris sans ouvrir la voie aux représailles ouvertes »472.

Avec Brendan Behan, nous retrouvons les prisons britanniques :

« Le garde gueula après lui. ‘ Entendu, monsieur, cria-t-il à son tour, soyez tranquille, monsieur ’…, et, sur un ton plus bas,… ‘ aux chiottes ’. »473.

Certaines de ces manifestations d’indépendance ouverte mais prudente ne manquent pas de panache, surtout lorsqu’elles prennent une forme collective. C’est encore dans les prisons que l’on trouve les meilleurs exemples :

« Comment exprimer son mépris pour l’autorité ? Entre autres par la façon dont on « obéit » aux ordres… Les Noirs sont particulièrement doués pour la parodie et le montrent quand ils rompent la cadence pour se mettre à marcher au pas de l’oie ou bien quand ils s’asseoient à table à dix en même temps, en arrachant leur casquette avec un ensemble parfait »474.

« Quand l’aumônier montait en chaire chaque dimanche pour nous adresser son petit sermon réconfortant, il ne manquait jamais de faire une petite plaisanterie que nous accueillions toujours avec des rires aussi forts et prolongés que possible, bien qu’il eût dû savoir que nous nous moquions pas mal de lui. Chaque fois qu’il se laissait aller à une autre remarque à moitié drôle, l’église entière s’emplissait d’éclats de rire stridents, bien qu’il n’y eût que la moitié de l’assistance à avoir entendu ce qu’il venait de dire »475.

Certains rites d’insubordination s’expriment par l’ironie, comme lorsqu’il s’agit de tours pendables que l’on se joue parfois dans le monde normal ou, dans les institutions, de la fabrication de mascottes particulièrement chargées de signification. Une forme d’ironie courante dans les institutions totalitaires consiste à désigner par un sobriquet les éléments les plus effrayants ou les plus déplaisants de l’environnement. Dans les camps de concentration, on désignait les navets sous le nom d’« ananas allemands »476, les corvées sous celui de « travaux pratiques de géographie »477. À l’hôpital du Mont-Sinaï, dans les quartiers de malades mentaux, les aliénés atteints de lésions cérébrales et dont le cas relevait de la chirurgie appelaient l’hôpital « Mont-Cyanure » et disaient en parlant des médecins478 :

« l’avocat », le « col-blanc », le « maître d’équipage », « un des présidents », « le barman », « le contrôleur d’assurances », le « banquier » ; sur le nom de l’un d’entre nous, on brodait les variations suivantes : « Weinberg », « Weingarten », « Weiner », « Wiseman »… 479.

En prison, le quartier cellulaire s’appelle parfois le « salon de thé »480. À l’Hôpital Central, l’un des quartiers réservés aux malades incontinents fait fonction de quartier disciplinaire pour les surveillants qui l’appellent « la roseraie ». Le récit d’une ancienne pensionnaire d’hôpital psychiatrique illustre également ces pratiques :

« De retour à la salle de jour, Virginia décida que son changement de costume constituait une thérapie spéciale, l’habillage-thérapie, H. T. Aujourd’hui, c’était mon tour d’être de H. T. Cela aurait pu être plutôt amusant si vous aviez pu boire quelque chose de bien raide, un verre de paraldéhyde, par exemple, le « cocktail Jupiter » comme nous l’appelions, nous autres joyeuses pensionnaires de la Colline Jupiter. « Un martini, mademoiselle l’infirmière, disaient les plus raffinées d’entre nous ; et avec une olive, s’il vous plaît »481.

Il faut bien comprendre, évidemment, que le monde menaçant devant lequel on réagit par l’ironie n’est pas nécessairement imposé par une autorité étrangère ; ce peut être un monde que l’on s’impose à soi-même ou qu’impose la nature. On voit par exemple de grands malades ironiser sur leur situation482.

Mais il existe une autre forme d’insubordination rituelle encore plus subtile et plus efficace que l’ironie et qui consiste à prendre, devant l’autorité étrangère, une certaine attitude physique faite tout à la fois de raideur, de dignité et de froideur, dosées de manière si subtile que l’insolence qu’elle trahit ne peut entraîner une sanction immédiate, tout en exprimant la parfaite indépendance de son auteur. Puisque cette façon de manifester tient à une certaine expression du visage ou à une certaine position du corps, le reclus peut y recourir partout où il se trouve. Ainsi, dans les prisons :

« Être correct », c’est pour le détenu être brave, courageux, loyal envers ses pairs ; c’est refuser catégoriquement d’admettre la supériorité du système de valeurs officiel et rejeter l’idée que le détenu appartient à une classe inférieure. Cela consiste surtout à réaffirmer, au milieu d’une situation essentiellement dégradante, son intégrité, sa dignité et sa valeur fondamentales et à montrer ces qualités personnelles quelle que soit la force brandie par le système officiel »483.

À l’Hôpital Central, dans les quartiers disciplinaires où pour des raisons de sécurité la règle est dure et où les malades n’ont pas grand-chose à perdre, certains réussissent, par leur attitude même et sans dépasser les limites au-delà desquelles ils risqueraient d’avoir des ennuis, à exprimer leur indifférence et même un certain mépris à l’égard de toutes les catégories du personnel, tout en témoignant d’une parfaite maîtrise d’eux-mêmes.

V. La genèse du moi

Il serait facile d’expliquer le développement des adaptations secondaires en avançant que l’individu possède un ensemble de besoins originels ou acquis et que, placé dans un milieu qui refuse de les reconnaître, il réagit simplement en mettant au point des moyens de fortune pour les satisfaire. Cette explication a cependant le tort, selon moi, de méconnaître l’importance de ces adaptations clandestines pour la structure du moi. C’est dans les hôpitaux psychiatriques et les prisons que s’observe le plus fréquemment cette tendance à préserver une partie de soi de l’emprise de l’institution, mais cette pratique se rencontre également dans des institutions dont le caractère est moins contraignant et moins totalitaire. Je voudrais faire remarquer que cette volonté de distanciation ne procède pas d’un mécanisme de défense accessoire, mais qu’il constitue un élément essentiel du moi.

Les sociologues ont toujours pris le plus grand soin à montrer comment l’individu est façonné par les groupes, comment il s’identifie à eux et comment il dépérit s’ils ne lui apportent pas le soutien émotionnel qu’il en attend. Mais lorsque nous observons attentivement comment les choses se passent dans le fonctionnement d’un rôle social, d’une relation d’échanges très avancée, ou d’un établissement social – peu importe ici l’unité sociale envisagée –, l’emprise de l’organisation n’est pas le seul fait qui attire l’attention. On y voit toujours aussi les individus chercher à garder une certaine distance, prendre un certain champ entre ce qu’ils sont vraiment et ce que les autres voudraient qu’ils soient. Sans aucun doute, l’hôpital psychiatrique d’État fournit un terrain qui n’est que trop fertile pour la culture des adaptations secondaires, mais en fait, on les voit aussi, semblables à de mauvaises herbes, surgir dans tous les types d’organisations sociales. Par conséquent, dans toutes les situations, pourvu qu’on les étudie vraiment, on observe que l’individu construit des défenses contre les liens qui l’attachent à ces organisations sociales ; pourquoi alors fonder notre conception du moi sur la façon dont l’individu réagirait si les conditions étaient « exactement ce qu’elles devraient être » ?

La représentation la plus simple de l’individu et du moi que peut se donner la sociologie, c’est qu’il est, pour lui-même, ce que la place dans une organisation fait de lui. En creusant davantage, la sociologie reconnaît que des complications surgissent parfois qui amènent à modifier ce schéma : le moi peut en effet ne pas être encore façonné, ou porter les marques d’influences contradictoires. Peut-être conviendrait-il de mettre ces réserves au premier plan, ce qui compliquerait encore cette construction, et de définir l’individu, dans une perspective sociologique, comme un être capable de distanciation, c’est-à-dire capable d’adopter une position intermédiaire entre l’identification et l’opposition à l’institution et prêt, à la moindre pression, à réagir en modifiant son attitude dans un sens ou dans l’autre pour retrouver son équilibre. C’est donc contre quelque chose que le moi peut s’affirmer, comme l’ont montré les études consacrées au totalitarisme :

« En résumé, Ketman signifie : réalisation de soi contre quelque chose. L’adepte de Ketman pâtit des obstacles qu’il rencontre, mais si ces obstacles disparaissaient soudain, il se trouverait devant un vide qui se révélerait peut-être plus douloureux encore. La révolte intérieure est parfois essentielle à l’hygiène spirituelle et peut créer une forme particulière de bonheur. Ce que l’on peut dire ouvertement est souvent moins intéressant que cette magie émotionnelle grâce à laquelle l’individu défend son sanctuaire privé »484.

C’est ainsi, nous l’avons montré, que les choses se passent dans les institutions totalitaires ; ne pourrait-on pas parfois en dire autant de la société libre ?

Si nous ne nous rattachons à rien nous n’avons pas de moi stable, et pourtant tout engagement et tout attachement inconditionnels envers une unité sociale quelconque entraînent une certaine destruction du moi. La conscience que l’on prend d’être une personne peut résulter de l’appartenance à une unité sociale élargie, mais le sentiment du moi apparaît à travers les mille et une manières par lesquelles nous résistons à cet entraînement : notre statut est étayé par les solides constructions du monde, alors que le sentiment de notre identité prend souvent racine dans ses failles.