L’univers du reclus

I. Un changement culturel

Les reclus se caractérisent par le fait qu’ils entrent à l’institution avec une « culture importée » (presenting culture)30 héritée de leur univers familial, c’est-à-dire un genre de vie et un ensemble d’activités jugées valables jusqu’au moment de l’admission. C’est pourquoi les orphelinats et foyers pour enfants abandonnés ne sont pas des institutions totalitaires, sauf dans la mesure où, relié au monde extérieur par le jeu de quelque phénomène d’osmose culturelle, l’orphelin parvient à faire son apprentissage social, alors même qu’il est systématiquement coupé de ce monde. Stable ou non, l’organisation personnelle de la recrue faisait jusque-là partie d’un ensemble plus large intégré à son environnement social et constituait un lot d’expériences qui justifiait la représentation acceptable que l’individu se faisait de lui-même, lui permettant de faire face aux conflits, aux agressions et aux échecs par nombre de défenses laissées à son initiative.

On voit que les institutions totalitaires ne sauraient substituer leur seul type de culture à cet ensemble déjà constitué. Nous avons affaire à un processus plus limité que celui de l’acculturation ou de l’assimilation. Si certains changements culturels se produisent néanmoins, c’est plutôt par la suppression de la possibilité d’actualiser certains comportements, et l’ignorance totale des modifications récemment intervenues dans le milieu extérieur. Ainsi, si le séjour du reclus se prolonge, il peut se produire ce que l’on a appelé une « déculturation » (disculturation)31 au sens d’une « désadaptation » qui rend l’intéressé temporairement incapable de faire face à certaines situations de la vie quotidienne, s’il doit à nouveau les affronter.

Les expressions « être enfermé » ou « être dedans » ne prennent toute leur signification pour le reclus que par rapport à celles de « sortir » ou d’« aller dehors ». En ce sens, les institutions totalitaires ne cherchent pas vraiment à imposer leur forme de culture. Elles créent et maintiennent un mode particulier de tension entre l’univers domestique et l’univers de l’institution et utilisent cette tension constante comme un levier utile pour le maniement des hommes.

II. Les techniques de mortification

Le nouvel arrivant entre à l’établissement avec une représentation de lui-même qui lui est procurée par certaines dispositions permanentes de son environnement domestique. Dès l’admission, il est immédiatement dépouillé du soutien que lui assuraient ces conditions, en même temps que commence pour lui, selon les termes accrédités dans certaines de nos plus vieilles institutions totalitaires, une série d’humiliations, de dégradations, de mortifications et de profanations de sa personnalité. Cette personnalité est systématiquement mortifiée, même si cela se déroule souvent selon un processus non intentionnel. C’est le début de certains changements radicaux dans la carrière morale du nouveau venu, carrière marquée par une modification progressive des certitudes qu’il nourrit à son propre sujet et au sujet d’autres personnes qui importent à ses yeux.

Les procédés utilisés pour mortifier la personnalité sont à peu près les mêmes dans toutes les institutions totalitaires32 ; l’analyse de ces procédés peut permettre de dégager les dispositions que les établissements ordinaires doivent assurer à leurs membres pour qu’ils gardent leur personnalité antérieure.

L’isolement

La barrière interposée entre le reclus et le monde extérieur constitue la première amputation que subit la personnalité. Dans la vie courante, l’enchaînement concerté des rôles de l’individu, tant dans le cycle de sa vie personnelle que dans le cercle des activités quotidiennes fréquemment répétées, donne l’assurance qu’aucun des rôles assumés par l’individu ne viendra entraver le processus ni se confondre avec un autre rôle. L’appartenance à une institution totalitaire, par contre, brise automatiquement cette volonté d’enchaînement jusque dans son principe puisque l’individu est coupé du monde vingt-quatre heures sur vingt-quatre et parfois pendant des années ; il se trouve dès lors dépossédé de ses rôles. Dans de nombreuses institutions totalitaires, le reclus est d’emblée totalement privé du droit de recevoir des visites ou de celui d’en rendre, ce qui a pour effet d’assurer une rupture profonde avec les rôles antérieurs et de faire mesurer l’ampleur de la dépossession du statut ancien. Témoin, ce rapport sur la vie d’un cadet dans une école militaire :

« Cette rupture nette avec le passé doit être menée à son terme en un temps relativement court. Pendant deux mois, par conséquent, l’élève-officier n’est autorisé ni à quitter la base, ni à fréquenter d’autres personnes que des cadets. Cet isolement total contribue à forger, au lieu d’une collection hétérogène de personnes de haute ou basse condition, un groupe homogène d’aspirants. Les uniformes sont distribués dès le premier jour et les discussions portant sur la famille ou la fortune sont proscrites. Bien que la solde du cadet soit très basse, il lui est interdit de recevoir de l’argent. Le rôle du cadet doit supplanter les autres rôles que l’individu s’était accoutumé à jouer. Il ne reste que peu d’indices susceptibles de révéler la position qu’il occupait dans le monde civil »33.

Je pourrais ajouter que, lorsque l’entrée dans l’institution est volontaire, la recrue a déjà partiellement rompu avec son univers familial ; l’institution ne fait souvent que trancher nettement un lien qui avait déjà commencé à se relâcher.

Bien que le reclus, s’il retourne jamais dans le monde, puisse renouer avec certains de ses anciens rôles, il est évident que d’autres pertes sont pour lui irrémédiables et qu’il peut les ressentir douloureusement. Il lui sera peut-être impossible, plus tard, de retrouver le temps perdu pour parfaire son éducation, progresser dans son métier, courtiser une femme ou élever ses enfants.

La notion de « Mort Civile » est un aspect juridique de cette dépersonnalisation permanente. Parfois les détenus des prisons ne sont pas seulement soumis à une privation temporaire du droit de léguer leur argent, de signer des chèques, de voter, de divorcer ou d’adopter des enfants, mais se voient définitivement privés de certains de ces droits34.

Le reclus découvre alors que la barrière dressée entre lui et le monde extérieur lui a fait perdre une partie de ses anciens rôles.

Les cérémonies d’admission

Les modalités de l’entrée à l’institution entraînent ordinairement des privations et des mortifications d’un autre genre, en général infligées par le personnel chargé d’effectuer ce que l’on nomme les formalités d’admission : enregistrement du curriculum vitae, photographie, pesée, prise des empreintes digitales, assignation d’un matricule, fouille, inventaire des effets personnels, séance de déshabillage, de douche, de désinfection, de coupe de cheveux, distribution des vêtements de l’établissement, communication du règlement, affectation dans les nouveaux locaux35. Ces formalités d’admission mériteraient d’être nommées « mise en condition » ou « programmation »36 parce qu’ainsi dépouillé l’arrivant se laisse niveler, homogénéiser et transformer en un objet que l’on peut livrer à la machine de l’établissement de telle façon que rien ne vienne entraver la marche routinière des opérations administratives. Un grand nombre de ces formalités portent sur des caractéristiques (poids, empreintes digitales) qui n’appartiennent à chaque individu que parce qu’il appartient à la plus vaste et la plus abstraite des catégories sociales, celle des êtres humains. Une intervention conduite en fonction de telles caractéristiques fait nécessairement abstraction de la plupart des données sur lesquelles l’individu s’appuyait antérieurement pour fonder son identification personnelle.

À l’occasion de ce dépouillement systématique et complexe qui marque l’admission, l’institution totalitaire intervient en de si nombreux domaines de la vie du reclus qu’il lui est indispensable de s’assurer d’emblée sa coopération. Lors de ce premier contact direct, le personnel de l’établissement voit souvent dans la propension du nouveau venu à faire preuve de la déférence appropriée le signe qu’il est prêt à assumer le personnage du reclus soumis. Les circonstances dans lesquelles les membres du personnel parlent pour la première fois au reclus du respect qu’il leur doit peuvent faire l’objet d’une mise en scène destinée à provoquer une réaction de révolte ou un réflexe de docilité qu’il conservera par la suite. Les premiers moments de cette prise de contacts peuvent ainsi constituer un test d’obéissance et même une épreuve de force pour briser les volontés. Un détenu dont l’attitude est provocante reçoit immédiatement et publiquement un châtiment dont l’intensité augmente jusqu’à ce qu’il crie grâce et s’humilie.

Brendan Behan évoque ainsi son affrontement avec deux gardiens lors de son admission à la prison de Walson :

« Et lève la tête quand je te cause !

— Lève la tête quand M. Whitbread te cause, dit Mr Holmes.

Je tournai les yeux vers Charlie, son regard croisa le mien, puis il baissa vivement la tête :

— Qu’est-ce que t’as à tourner la tête, Behan ! C’est moi qu’on regarde !…

Je regardai Mr Whitbread : « Je vous regarde » dis-je…

« Tu regardes Mr Whitbread – Hein ? » dit Mr Holmes.

— Je regarde Mr Whitbread.

Gravement, Mr Holmes regarda Mr Whitbread, avança la main ouverte et me frappa du revers au visage, me retint de l’autre main et me frappa encore.

J’avais la tête qui tournait, en feu, douloureuse, et je me demandais si cela allait recommencer. Je perdis la notion des choses et sentis une autre gifle… nouvelle perte de conscience… nouvelle gifle… je chancelai, une main vint me soutenir, comme par gentillesse… et, nouvelle gifle… des éclairs rouges, blancs, couleur de pitié me passaient devant les yeux…

— Tu regardes Mr Whitbread, hein, Behan ?

J’avalai ma salive pour retrouver l’usage de ma voix et dus faire plusieurs tentatives avant que les mots pussent sortir… « Je… monsieur… s’il vous plaît… monsieur… je vous regarde… je veux dire… je regarde Mr Whitbread, monsieur »37.

Formalités d’admission et épreuves d’obéissance peuvent prendre la forme d’une initiation que l’on a appelée « la bienvenue » au cours de laquelle personnel ou reclus – ou bien les deux ensemble – se mettent en frais pour donner à l’arrivant une conscience claire de son état38. Entre autres rites d’introduction, il reçoit le nom de « bizuth » ou de « bleu » qui lui rappelle qu’il est purement et simplement un reclus et, qui pis est, au plus bas niveau de cette basse catégorie.

Les formalités d’admission peuvent être caractérisées par une séance de déshabillage, suivie d’un re-habillage avec entre les deux, un temps de nudité intégrale. Le déshabillage fait naître un sentiment de dépossession intense car on investit généralement dans les effets personnels l’idée que l’on se fait de soi-même. De toutes les possessions, la plus chargée de sens est sans doute le nom dont la perte peut constituer une grave mutilation de la personnalité, quelle que soit l’appellation que l’on puisse recevoir par la suite39.

Le dépouillement

Une fois le reclus dépouillé de ses biens, l’établissement se trouve dans l’obligation d’en remplacer au moins quelques-uns, mais ce matériel se présente alors sous la forme d’objets de série, de caractère uniforme et uniformément distribués. Ces nouvelles possessions portent des marques voyantes indiquant qu’elles appartiennent bien à l’établissement et il arrive qu’elles soient périodiquement reprises, comme si l’on voulait les prémunir contre toute possibilité de personnalisation. Lorsqu’il s’agit d’objets pouvant s’user, comme un crayon, le reclus peut être astreint à présenter l’objet usé avant d’en obtenir le renouvellement40. L’interdiction de disposer d’une armoire qui ferme à clef, les inspections périodiques, la confiscation des biens personnels renforcent chez les reclus le sentiment de spoliation41. Les ordres religieux ont bien aperçu les répercussions de telles privations sur la personnalité : on exige parfois des religieux cloîtrés qu’ils changent de cellule une fois l’an, afin d’éviter qu’ils ne s’attachent à aucune d’elles. La Règle des Bénédictins est explicite sur ce point :

« Pour les lits, un matelas, une couverture, un couvre-lit et un oreiller suffiront. L’Abbé passera de fréquentes inspections de ces lits car des objets personnels peuvent s’y trouver. Quiconque aura été surpris en possession de biens qu’il n’a pas reçus de l’abbé sera très sévèrement puni. Afin d’extirper jusqu’aux dernières racines de ce vice qu’est l’instinct de propriété, le nécessaire (capuce, soutane, chaussettes, chaussures, ceinture, couteau, plumes, aiguilles, mouchoirs et écritoires) sera reçu des mains de l’Abbé de telle sorte que toute excuse alléguant l’argument de la nécessité puisse être rejetée. L’Abbé devra toujours avoir présent à l’esprit ce passage des Actes des Apôtres : Et l’on donnait à chacun selon ses besoins »42.

Parmi les biens que possède l’individu, il en est qui touchent de plus près à sa personnalité. L’homme espère généralement pouvoir garder quelque contrôle sur l’image de lui-même qu’il offre aux autres. Pour ce faire, il lui faut toute une collection de produits de beauté et de vêtements, des accessoires pour les appliquer, les arranger et les préparer et un endroit accessible où il puisse ranger ce matériel… Bref, pour conserver le contrôle de sa présentation personnelle, il lui faut des objets intimes ; il lui faut aussi pouvoir se rendre chez des spécialistes de la parure, tailleurs, coiffeurs, etc. Or, dès son admission à l’institution l’individu, dépouillé de son aspect habituel ainsi que du matériel et des services qui lui permettaient de le préserver, voit sa personne défigurée. Vêtements, peignes, fil et aiguilles, produits de beauté, serviettes, savon, nécessaire à barbe ou possibilité de se baigner, tout ceci peut lui être supprimé ou refusé, – à moins que ces produits ne soient rangés dans quelque recoin inaccessible pour lui être rendus lors de sa sortie éventuelle.

Pour reprendre les termes de la Sainte Règle de Saint-Benoit :

« Ensuite, et sur-le-champ, dans l’Oratoire même, on devra lui ôter ses vêtements personnels et lui donner ceux du monastère. Les anciens vêtements seront rangés et conservés dans la garde-robe de sorte que si, par hasard, il se laissait circonvenir par le diable et quittait le monastère (Dieu l’en garde !) il pût être dépouillé de son habit monastique et jeté dehors »43.

Ainsi qu’il a été dit plus haut, les vêtements que l’institution offre en remplacement de ceux qu’elles a ôtés sont généralement faits d’une étoffe grossière, mal ajustés, vieux et uniformes. Le choc provoqué par cette substitution est bien rendu dans une description de prison pour prostituées :

« Tout d’abord, la préposée aux douches les force à se déshabiller, emporte leurs effets personnels, veille à ce qu’elles passent bien sous la douche et va chercher leurs vêtements pénitentiaires : une paire de chaussures de ville noires à talons plats, deux paires de socquettes arrivant à la cheville et raccommodées en maints endroits, trois robes de coton, deux combinaisons de coton, deux culottes et deux soutiens-gorge. Pratiquement, tous les soutiens-gorge sont plats et inutilisables ; ni corset, ni ceinture.

Rien n’est plus triste que de voir les prisonnières obèses qui, faute de mieux, étaient au moins parvenues à conserver un aspect extérieur décent, confrontées, pour la première fois, avec leur propre image dans ces vêtements de prison ».44

Dégradation de l’image de soi

Ce n’est pas seulement dans son aspect extérieur, par la perte de ces attributs de son identité que sont les vêtements, que le reclus se voit défiguré, mais aussi dans son corps, par des mutilations directes et permanentes, marques ou amputations par exemple. Si ces atteintes à la personnalité sous forme de sévices corporels ne se rencontrent que dans un petit nombre d’institutions totalitaires, par contre, la perte du sentiment de sécurité personnelle est générale et engendre chez le reclus la crainte de se voir défiguré. Les coups, les thérapeutiques de choc ou les interventions chirurgicales – quel que soit l’esprit dans lequel ces traitements sont appliqués à certains malades – tout cela peut donner à nombre de reclus l’impression qu’ils sont dans un milieu où l’intégrité de leur personne physique est menacée.

Après l’admission, l’image de lui-même que l’individu a l’habitude de présenter se trouve encore altérée. En raison de la signification symbolique que prennent dans certains milieux sociaux certains gestes, certaines postures, certaines positions offrent de l’individu une image dégradante. Tout règlement, tout commandement, toute besogne obligeant l’individu à accomplir ces gestes ou à adopter ces postures sont de nature à le mortifier. Dans les institutions totalitaires, les outrages physiques de ce genre abondent. Dans les hôpitaux psychiatriques par exemple, les malades sont parfois obligés de manger tous leurs aliments à la cuiller45. Dans les prisons militaires, les détenus peuvent se voir contraints à demeurer au garde-à-vous chaque fois qu’un officier entre dans le quartier46. Les institutions religieuses connaissent également des gestes conventionnels de pénitence, comme le fait de baiser les pieds47 ou l’attitude recommandée au moine mendiant et qui consiste à « rester prostré, en silence, à la porte de la chapelle, et à se jeter, visage contre terre et corps plié en deux, aux pieds de tous ceux qui sortent »48. Certaines institutions pénitentiaires imposent l’humiliation d’avoir à se courber pour recevoir le fouet49.

Par ses réponses, l’individu peut aussi se voir contraint de se placer dans une situation humiliante. Les signes de déférence imposés dans les institutions totalitaires en sont un exemple manifeste. Les échanges que les reclus peuvent avoir avec le personnel doivent souvent s’accompagner de manifestations verbales de déférence, ainsi le fait de ponctuer les phrases par le mot « Monsieur », d’avoir à implorer, à solliciter avec insistance ou humblement des services aussi anodins que du feu pour allumer une cigarette, un verre d’eau, ou la permission d’utiliser le téléphone. À ces humiliations de l’individu s’ajoutent les outrages par le geste ou par la parole : le personnel ou les autres reclus l’accablent de noms obscènes, l’injurient, soulignent ses défauts, le tourmentent ou parlent de lui ou de ses compagnons de réclusion comme s’il n’était pas là.

Quelle que soit la forme ou la source de ces divers outrages, l’individu doit assumer une activité dont les implications symboliques sont incompatibles avec la conception qu’il a de lui-même. Une forme de mortification plus diffuse consiste à imposer à l’individu un rythme de vie qu’il estime lui être totalement étranger et un rôle qui lui fait abandonner tout ce qui pouvait le distinguer des autres. En prison, le manque d’occasions hétérosexuelles peut entraîner chez le détenu la crainte de perdre sa virilité50. Dans les établissements militaires, les corvées, dont l’inutilité est reconnue et dont la seule raison d’être est d’occuper les hommes, sont susceptibles de leur donner l’impression que leur temps et leurs efforts n’ont aucune valeur51. Dans les institutions religieuses, des dispositions sont prises pour que tous les membres assument, à tour de rôle, les tâches les plus humbles de la fonction de serviteur52. Le cas extrême se rencontre dans les camps de concentration avec la coutume de faire fouetter les prisonniers par d’autres prisonniers53.

La contamination physique

Une autre forme de mortification peut être observée dans les institutions totalitaires : dès l’admission on s’y sent exposé à une sorte de contamination (contaminative exposure). À l’extérieur, l’individu peut préserver certains domaines intimes – son corps, ses actions spontanées, ses pensées, certains de ses biens – des influences étrangères susceptibles de les contaminer. Mais dans les institutions totalitaires, ces domaines intimes sont violés : la frontière maintenue par l’homme entre son être et ce qui l’entoure est abolie et les secteurs de la vie personnelle sont profanés.

D’emblée, l’individu subit une violation de son moi intime. Lors de l’admission, on fait l’inventaire de ses antécédents sociaux et de ses comportements antérieurs en insistant sur les moins honorables et on les consigne dans un dossier qui demeure à la disposition du personnel. Plus tard, dans la mesure où l’établissement vise officiellement à modifier l’équilibre interne du reclus, on peut assister à des confessions collectives ou individuelles – psychiatriques, politiques, militaires ou religieuses, selon le caractère de l’institution. En pareilles circonstances, le reclus doit révéler des faits et des sentiments personnels à un public qu’il ne connaît pas. Les exemples les plus spectaculaires de ce genre d’exhibition se rencontrent dans les camps communistes où se pratique l’autocritique et dans les séances de repentir qui font partie de la routine des institutions religieuses catholiques54. La dynamique de ces procédés a été étudiée en détail par les spécialistes de ce que l’on appelle la socio-thérapie (milieu-therapy)55.

Ainsi, des faits déshonorants, habituellement tenus secrets, viennent à la connaissance d’un nouveau public et peuvent même se révéler directement à lui car les prisonniers et les malades mentaux ne peuvent empêcher leurs visiteurs de les voir dans des situations humiliantes56. La marque d’identification ethnique portée à l’épaule par certains reclus des camps de concentration est un autre exemple de ce type de mortification57. La nudité du reclus se trouve souvent exhibée, parfois devant des personnes des deux sexes, pour des examens pratiqués à des fins médicales ou de sécurité ; les conditions de promiscuité dans lesquelles les reclus doivent dormir, l’absence de portes aux toilettes favorisent de semblables indiscrétions58. Le malade suicidaire que, sous prétexte d’assurer sa protection, on enferme nu dans une cellule éclairée en permanence et que toute personne traversant le quartier peut apercevoir à travers un judas, représente sans doute la situation limite de ce type. En règle générale, le reclus n’est évidemment jamais absolument isolé, il y a toujours une personne susceptible de le voir ou de l’entendre, ne serait-ce que ses compagnons de réclusion59. Les cellules de prison, avec leurs barreaux en guise de murs symbolisent pleinement une telle situation.

Mais la forme la plus manifeste de l’exposition du reclus à la contamination est peut-être purement physique, – comme la souillure et la salissure du corps ou d’objets très intimes. L’individu est parfois obligé de rompre avec les dispositions permettant d’ordinaire de se prémunir contre la source de contamination que chacun peut être pour soi-même : ainsi lorsqu’il doit vider lui-même ses eaux sales60 ou soumettre à une réglementation la satisfaction de ses besoins intimes, comme on l’a raconté au sujet des prisons politiques chinoises.

« Un des aspects particulièrement pénible pour les prisonniers occidentaux de leur régime de détention concerne les conditions d’élimination des urines et des matières fécales. Le seau, ustensile que l’on trouve dans presque toutes les cellules russes, est généralement absent en Chine. C’est une coutume chinoise de ne donner l’autorisation d’uriner ou d’aller à la selle qu’à deux ou trois moments précis de la journée – généralement le matin après le petit déjeuner. Un gardien vient arracher le prisonnier à sa cellule, l’empoigne, le pousse le long d’un couloir et lui accorde environ deux minutes pour s’accroupir sur une latrine chinoise ouverte et faire tous ses besoins. Les femmes surtout ont du mal à supporter cette précipitation et la curiosité du public. Si les prisonniers ne peuvent pas satisfaire leurs besoins pendant ce laps de temps, ou les entraîne brutalement et on les ramène à leur cellule »61.

Cette forme très courante de contamination physique se reflète dans les plaintes que l’on entend sur la nourriture malpropre, les locaux sales, les serviettes souillées, les chaussures et les vêtements imprégnés de la sueur des usagers antérieurs, les toilettes sans sièges, et les lavabos dégoûtants62. Les commentaires d’Orwell sur son pensionnat sont éloquents à ce sujet :

« Il y avait par exemple les bols en étain dans lesquels nous prenions notre porridge. Leur bord arrondi faisait saillie et sous la partie débordante, il y avait des accumulations de porridge aigre qui s’écaillait en lambeaux. Le porridge lui-même contenait des bouts de cheveux et de choses noires non identifiées en si grande quantité qu’ils semblaient manifestement y avoir été mis à dessein. Il était toujours dangereux de se mettre à manger ce porridge sans l’avoir préalablement sondé. Il y avait aussi la piscine, dont l’eau était vaseuse ; elle faisait de 3 m 50 à 4 m 50 de long, toute l’école était censée y plonger tous les matins et je doute que l’eau en fût fréquemment renouvelée, même partiellement ; et puis il y avait les serviettes toujours humides qui sentaient le fromage… et le vestiaire avec son odeur de sueur et ses lavabos graisseux, sur lequel donnaient les cabinets délabrés, dépourvus de toute fermeture, si bien que chaque fois que vous y étiez installé vous pouviez être assuré de voir quelqu’un entrer en trombe. Il ne m’est pas facile de penser à ma vie d’écolier sans avoir l’impression de respirer une bouffée froide et malodorante, quelque chose comme un mélange de sueur de chaussettes, de serviettes sales et d’odeurs fécales qui se répand le long des couloirs, de vieux aliments collés entre les dents des fourchettes et de ragoût de collet de mouton, et avec cela les portes de cabinets qui claquent et les pots de chambre qui résonnent dans les dortoirs »63.

Il existe encore d’autres sources de contamination physique, comme le montre cette description, recueillie lors d’un entretien à l’infirmerie d’un camp de concentration :

« Nous étions couchés à deux dans le même lit, et c’était très désagréable. Par exemple, lorsqu’un homme mourait, son cadavre n’était généralement pas enlevé avant vingt-quatre heures, parce que, naturellement, le responsable du bloc voulait toucher la ration de pain et de soupe du mort. Le décès était donc annoncé avec vingt-quatre heures de retard pour que la ration fût encore distribuée, et nous devions rester couchés tout ce temps avec le cadavre64.

Nous occupions la rangée du milieu. C’était une situation extrêmement macabre, surtout la nuit. D’abord, les morts étaient on ne peut plus décharnés, ce qui leur donnait l’air terrible. Dans la plupart des cas ils se souillaient à l’instant de leur trépas et cela n’avait rien de très esthétique. J’ai vu très souvent des situations de ce genre dans les lager65 au quartier des malades. Des gens qui mouraient de phlegmons, de blessures suppurantes et dont le lit débordait de pus se trouvaient couchés avec des malades bénins qui n’étaient souvent atteints que d’une blessure légère susceptible dès lors de s’infecter »66.

Cette forme de contamination est fréquente dans les hôpitaux psychiatriques67 ; dans les prisons on parle plutôt de contamination d’origine chirurgicale.

« Dans la salle des pansements, les instruments chirurgicaux et les bandages restent exposés à l’air et à la poussière. Georges, qui se trouvait là pour se faire soigner un clou au cou, vit un infirmier le lui ouvrir avec un bistouri qui avait été utilisé un moment auparavant sur un pied malade sans avoir été préalablement stérilisé »68.

Enfin, dans certaines institutions totalitaires, le reclus, qu’il le veuille ou non, est obligé de prendre des médicaments par voie orale ou intraveineuse et de manger, même si les aliments ne sont pas à son goût. Lorsqu’un reclus refuse de manger, il peut être nourri par gavage et subit alors une forme de contamination physique interne.

Autre aspect de la contamination physique : lorsque l’agent contaminateur est un autre être humain, le reclus subit de surcroît l’influence de contacts interpersonnels – et par conséquent de tout un système de relations sociales imposées par la force. De la même manière, lorsque le reclus n’exerce plus le moindre contrôle sur ceux qui l’observent dans sa fâcheuse situation ou qui connaissent son passé, il subit l’emprise de ce système de relations forcées qui l’unit à ces gens, car c’est à travers cette perception et cette connaissance que doivent passer les contacts interhumains.

Le type même de la contamination interpersonnelle dans notre société est sans doute le viol. Sans aller jusqu’aux violences sexuelles, bien que l’on n’en puisse contester l’existence dans les institutions totalitaires, il existe de multiples cas moins dramatiques. Au moment de l’admission, les vêtements que l’on a sur soi sont palpés et tripotés par un employé qui les détaille et en prépare le rangement. Le reclus lui-même se voit palpé et cela peut aller jusqu’à l’examen rectal, maintes fois mentionné dans la littérature69.

Plus tard, au cours de son séjour, il pourra subir des fouilles pratiquées sur sa personne ou sur le coin qu’il occupe pour dormir – fouilles de routine ou mesures consécutives à des désordres. Dans tous les cas, autant que la fouille, c’est son auteur même qui pénètre au cœur du domaine réservé de l’individu et viole ainsi l’intimité de la personne. Même les inspections de routine peuvent avoir cet effet, comme Lawrence le laisse entendre :

« Autrefois les hommes devaient chaque semaine ôter leurs chaussures et leurs chaussettes pour présenter leurs pieds à un officier qui les inspectait. Au moment où vous vous baissiez pour regarder, cet homme qui avait pourtant reçu la meilleure éducation vous envoyait son pied dans la figure. Même chose pour les « attestations de bains », certificats du sous-officier attestant que vous aviez pris un bain dans la semaine. Un seul bain ! Et les revues de paquetages, les revues de chambres, les revues de détail… autant d’occasions d’infliger des vexations pour les plus rigides des officiers et de se conduire en brutes pour les fouinards. Oh, il faut faire preuve du plus grand tact pour toucher à la personne d’un pauvre homme sans l’offenser »70.

La contamination morale

Le mélange des groupes d’âge, des ethnies ou des races pratiqué dans les prisons ou dans les hôpitaux psychiatriques peut en outre donner au reclus l’impression d’être contaminé par le contact de co-détenus indésirables. Témoin ce récit dans lequel un ancien élève de public-school décrit son entrée à la prison :

« Un autre gardien s’avança avec une paire de menottes et m’accoupla à un petit juif qui se lamentait doucement en yiddish…71.

Soudain, me vint la pensée terrible que je pourrais avoir à partager ma cellule avec le petit juif et je fus saisi de panique. Cette pensée m’obsédait à l’exclusion de toute autre… »72.

Évidemment, la vie communautaire rend inévitables les contacts et la promiscuité entre reclus. À la limite, comme en Chine dans les cellules réservées aux prisonniers politiques, les contacts peuvent devenir quasi permanents :

« À un certain moment de sa captivité, le prisonnier peut s’attendre à se trouver placé dans une cellule qu’il partage avec sept ou huit autres détenus. Si on l’a isolé, pendant la période initiale d’interrogatoire, le changement peut intervenir dès que sa « confession » a été reçue. Mais un grand nombre de prisonniers sont placés en cellule collective dès le début de leur emprisonnement. Cette cellule est en principe nue et à peine assez grande pour contenir le groupe qui lui est affecté. Il y a parfois une plate-forme où l’on s’allonge pour dormir, mais tous les prisonniers dorment à même le plancher et lorsqu’ils sont tous couchés, chaque centimètre est occupé. L’atmosphère est lourde d’une intense promiscuité, la moindre vie privée y est absolument exclue »73.

Dans le même ordre d’idées, Lawrence rapporte les difficultés qu’il lui fallut surmonter pour s’intégrer au groupe des aviateurs qui partageaient sa chambrée :

« Voyez-vous, je ne peux pas jouer à n’importe quoi avec n’importe qui et une timidité naturelle me tient à l’écart de cette espèce de solidarité maçonnique qui les unit ; solidarité faite de vantardise, de larcins, d’emprunts et de propos grossiers, et cela en dépit de la sympathie que j’éprouve pour la désinvolture, toute de franchise fonctionnelle, dans laquelle ils baignent. Dans notre local surpeuplé, nous devons inévitablement tout dévoiler y compris ce que, par pudeur physique, les bonnes manières nous demanderaient précisément de garder caché. On se vante naïvement de son activité sexuelle et l’on exhibe curieusement toute anomalie dans ce domaine, qu’elle ait trait aux appétits ou aux organes. Les supérieurs encouragent ce comportement. Toutes les latrines du camp ont perdu leurs portes. « Faites dormir et… et manger ensemble ces petits… disait, sarcastique, le vieux Jack Mackay, le chef instructeur, et nous les ferons manœuvrer ensemble, ça ira de soi »74.

Une forme répandue de cette contamination s’exprime dans la façon dont on nomme les reclus. Personnel d’encadrement et compagnons s’arrogent le droit d’user envers eux d’un ton familier ou de formules abrégées. Cette attitude dénie aux gens, au moins à ceux qui appartiennent aux classes aisées, la possibilité de garder leurs distances à l’égard des autres grâce aux formules de politesses conventionnelles75. Quand l’individu doit manger des aliments qu’il croit pollués ou nuisibles, la contamination qui en résulte peut provenir du contact que d’autres personnes ont eu avec cette nourriture : ainsi la pratique de mendier sa soupe, forme de pénitence pratiquée dans certains couvents de femmes :

« Elle plaça son bol de terre cuite à la gauche de la Mère supérieure, s’agenouilla, joignit les mains et attendit que deux cuillerées de soupe fussent versées dans le bol qu’elle présentait, telle une mendiante, puis elle procéda de la même façon auprès de la suivante par rang d’âge, et ainsi de suite jusqu’à ce que le bol fût rempli. Lorsque enfin le récipient fut plein, elle retourna à sa place et avala sa soupe, comme elle savait devoir le faire, jusqu’à la dernière cuillerée. Elle essayait de ne pas penser que cette soupe, jetée dans son bol, avait été puisée dans une douzaine d’autres, où l’on avait déjà mangé »76.

Le danger de contamination prend une autre forme lorsqu’un tiers s’immisce dans les relations qui unissent intimement un individu et des êtres qui lui sont chers. Ainsi le courrier du reclus pourra être lu, censuré et même ridiculisé devant lui77. Les visites devront également être publiques, conformément au règlement des prisons :

« … Mais quel sadisme préside aux dispositions prises pour ces visites ! Une heure par mois, ou deux demi-heures, dans une grande salle où peuvent se trouver une vingtaine d’autres couples, avec les gardiens qui rôdent tout autour pour s’assurer que vous n’êtes pas en train d’échanger des plans ou du matériel d’évasion ! Nous nous retrouvions de part et d’autre d’une table large de 1 m 80 au milieu de laquelle était dressée une planche haute de 15 centimètres, pour empêcher sans doute jusqu’à nos microbes de se mêler. On nous permettait d’échanger une poignée de mains hygiénique au début de la visite, une autre à la fin. Le reste du temps, nous ne pouvions que demeurer assis et nous regarder mutuellement pendant toute la durée de la visite, de part et d’autre de ce désert… »78.

« Les visites ont lieu dans une pièce située près de la porte principale. On y trouve une table de bois, le prisonnier s’assoit d’un côté, ses visiteurs de l’autre. Le gardien est assis au bout de la table, il entend chaque mot, observe chaque geste et chaque expression du visage. Il n’y a pas la moindre intimité, même lorsqu’un homme retrouve sa femme après plusieurs années de séparation. Aucun contact n’est autorisé entre prisonnier et visiteur et bien sûr, aucun objet ne peut être échangé »79.

La pratique des confessions érigée en système réalise, comme on l’a déjà mentionné, une version plus achevée de ces dangers de contamination. Quand un individu doit dénoncer un être cher, surtout en sa présence, cette confession faite devant des tiers peut corrompre profondément les relations qu’il entretient avec lui et, par là même, sa propre personnalité, témoin cet épisode de la vie d’un couvent :

« Parmi les sœurs dont la faiblesse était d’être trop sentimentales, les plus courageuses se levaient ensemble au cours de la séance de confession et s’accusaient réciproquement d’avoir cherché à se rapprocher l’une de l’autre ou bien de s’être parlé, pendant la récréation, à l’écart des autres. En dévoilant au grand jour – au prix de quels tourments – leur affinité naissante, elles lui donnaient « le coup de grâce »80 ; ce que, seules, elles n’auraient pu faire, car c’était dorénavant la communauté tout entière qui veillerait à ce qu’elles fussent toujours séparées. On aiderait ce couple à se détacher de l’une de ces affections personnelles qui souvent voyaient le jour dans la communauté, spontanément et de façon tout aussi inattendue que des fleurs sauvages apparaissaient de temps en temps dans le dessin géométrique et régulier des jardins du cloître »81.

On trouve des exemples du même genre dans les hôpitaux psychiatriques qui pratiquent sur une grande échelle la thérapie de groupe (group-therapy) et organisent des discussions collectives au cours desquelles des couples de malades qui entretiennent des relations intimes sont obligés d’en débattre.

Dans les institutions totalitaires, le fait que les rapports entre individus soient étalés au grand jour peut engendrer des situations plus graves. Il arrive en effet qu’un individu se trouve le témoin passif de sévices commis sur une personne avec laquelle il est lié et la conscience de cette passivité dont tout le monde a été témoin peut constituer une humiliation permanente. Ainsi, dans cet hôpital psychiatrique :

« Leur connaissance des électro-chocs vient du fait que certains malades du quartier 30 ont assisté l’équipe chargée d’administrer cette thérapeutique aux malades en les maintenant, en aidant à les attacher dans leur lit et en les surveillant après la crise. L’administration d’un électro-choc au quartier se fait souvent sous les yeux d’un groupe de spectateurs intéressés. Le malade fait penser à la victime d’un accident : ses convulsions ressemblent à celles de l’agonie, mêmes spasmes, mêmes symptômes d’étouffement et même écume au bord des lèvres. Le malade revient lentement à lui, sans se souvenir de ce qui s’est passé mais il a donné aux autres le spectacle horrible de ce qui peut leur arriver »82.

À propos du châtiment par les verges tel qu’on le pratiquait au XIXe siècle à bord des vaisseaux de guerre, Melville dépeint un processus du même genre :

« Si grand que soit votre désir de fuir la scène qui va suivre, il vous faut pourtant la contempler ou, au moins, être présent sur les lieux où elle se déroule, car les règlements imposent la présence de la quasi totalité de l’équipage, depuis le capitaine en personne jusqu’au petit mousse chargé de sonner la cloche83.

Et l’impossibilité de se soustraire à la scène, la brutalité du bras qui le traîne devant les verges et le force à rester là jusqu’à ce que tout soit fini, le spectacle imposé à ses yeux dégoûtés et à son âme, des souffrances et des plaintes d’hommes qui ont partagé son sort, qui ont mangé avec lui, pris le quart avec lui, d’hommes comme lui, portant les mêmes insignes – tout cela donne une idée terrible de l’autorité toute-puissante sous laquelle il vit »84.

Autre exemple emprunté à la vie militaire :

« Aujourd’hui, à l’heure de l’appel du soir, le coup de canne traditionnel fit, contre la porte de la chambrée, un vacarme épouvantable, et l’on claqua ensuite cette porte avec tant de violence qu’elle faillit sauter hors de ses gonds. Dans la lumière émergea le caporal Baker titulaire de la Victoria Cross, qui se permettait beaucoup de libertés dans le camp en raison de cette décoration. Il traversa d’un air martial la chambrée et s’avança du côté où je me trouvais, en vérifiant les lits. Le petit Nobby, pris de court, avait un pied chaussé et l’autre nu. Le caporal Baker s’arrêta : « Et toi, qu’est-ce qu’il t’arrive ? » – J’étais en train d’enlever un clou qui me fait mal au pied. – Mets ton brodequin en vitesse. Ton nom ? » Il gagna la porte du fond et là se retourna et rugit « Clarke » ! Nobby répondit réglementairement : « À vos ordres, caporal », et, tout en boitant, enfila la ruelle aussi vite qu’il put (nous devons toujours courir quand on nous appelle) pour se figer au garde-à-vous devant lui… Un moment, puis sèchement « Retourne à ton lit ». Le caporal attendit sans bouger et nous fîmes de même, alignés auprès de nos lits. Nouvel ordre acerbe : « Clarke ! »… la scène se renouvela plusieurs fois, devant les quatre rangs que nous formions, et nous la regardions, étroitement liés à la fois par la honte et par la discipline. Nous étions des hommes et devant nous un homme en avilissait un autre ; ce faisant il s’avilissait lui-même et, avec lui, toute l’espèce humaine. Baker cherchait à provoquer un incident en poussant l’un d’entre nous à commettre un acte ou à prononcer une parole qui pussent constituer un chef d’accusation »85.

La littérature des camps de concentration révèle évidemment les cas extrêmes d’expériences de mortifications semblables :

« Un juif de Breslau, nommé Silbermann, fut contraint de rester présent, sans bouger, devant le sergent S. S. Hoppe qui torturait son frère jusqu’à la mort. Ce spectacle rendit fou Silbermann qui, tard dans la nuit, causa une panique générale en hurlant comme un possédé que le baraquement était en flammes »86

III. Les voies de la dépersonnalisation

Tous ces types élémentaires et directs d’agression contre la personnalité affectent sous diverses formes d’altération et de souillure la signification des événements qui touchent immédiatement le reclus et le rendent dramatiquement impuissant à corroborer la représentation qu’il s’était formée de lui-même. Il est une autre forme de mortification dont les effets sont moins directs et dont la signification pour l’individu est moins facile à déterminer : celle qui naît de la rupture du lien qui unit habituellement l’agent à ses actes.

Le ricochet

Citons en premier lieu le ricochet (looping), pratique consistant à provoquer une riposte défensive qui sert de prétexte à une nouvelle attaque. L’individu se rend alors compte que sa riposte à l’agression s’écroule en tant qu’élément défensif pour s’intégrer à la situation traumatisante ; il se découvre impuissant à se défendre par les moyens habituels, en prenant du recul par rapport à l’agression.

Les modèles imposés en matière de déférence dans les institutions totalitaires illustrent cet effet de ricochet. Dans la vie quotidienne, lorsqu’un individu se trouve dans l’obligation de subir des événements ou d’obéir à des ordres en contradiction avec l’idée qu’il a de lui-même, il peut, jusqu’à un certain point, sauver la face en boudant pour exprimer sa réprobation, en refusant de prodiguer les signes de déférence habituels, en jurant à part soi, en manifestant discrètement son mépris, son ironie ou sa dérision. Même si les circonstances commandent une docilité de fait, elles n’ont aucun pouvoir sur l’attitude et les expressions de l’exécutant. Bien sûr, il arrive, dans les institutions totalitaires, qu’un individu réponde à des exigences humiliantes par de tels moyens de défense. Mais alors le personnel a directement prise sur ce comportement en sanctionnant ultérieurement la bouderie ou l’insolence. Ainsi, en décrivant le sentiment de souillure intime que ressent son héroïne lorsqu’il lui faut avaler sa soupe mendiée, Kathryn Hulme souligne qu’elle

« effaça de son visage l’expression de révolte qui montait dans son âme délicate tandis qu’elle vidait son bol jusqu’à la lie. Elle savait qu’un seul regard de révolte suffirait à amener le renouvellement de cette terrible humiliation et elle était sûre de ne plus jamais pouvoir la supporter, même pour l’amour du Seigneur »87.

Le principe de non-séparation des activités qui prévaut dans les institutions totalitaires crée d’autres formes de ricochet. Dans la vie ordinaire, les différents publics devant lesquels le sujet agit sont chaque fois séparés et de ce fait, les signes explicites ou implicites par lesquels il se révèle dans une circonstance particulière ne peuvent le discréditer en d’autres situations88. Dans les institutions totalitaires, les phases de la vie ne sont pas séparées, et la façon dont se comporte un reclus dans une situation donnée peut être utilisée par le personnel soit pour expliquer son comportement soit pour le contrecarrer dans des circonstances tout à fait différentes. Un malade mental qui, au cours d’une consultation où l’on doit établir un diagnostic ou déterminer la nature d’un traitement, s’efforce de paraître bien disposé et dépourvu d’animosité peut se trouver dans le plus cruel embarras lorsqu’on lui oppose, preuves à l’appui, son manque d’entrain pendant les séances de loisirs ou qu’on lui jette à la face les termes amers d’une lettre adressée à un parent et que le destinataire a fait parvenir à l’administrateur de l’hôpital pour être jointe au dossier et produite lors de la consultation.

Les établissements psychiatriques les plus modernes fournissent des exemples parfaits de ce procédé puisqu’ils érigent la rétroaction didactique (didactic feedback) en doctrine thérapeutique fondamentale. Une « atmosphère de tolérance » est censée encourager le malade hospitalisé à « projeter » ou à « extérioriser » ses difficultés personnelles qui pourront lui être remises en mémoire au cours de séances de thérapie de groupe (group therapy)8990.

Ainsi, grâce au ricochet le reclus voit sa réponse à la situation réintégrée à cette situation même et il lui est impossible de maintenir séparées, comme dans la vie courante/les différentes phases de son activité.

L’embrigadement

Lorsque, dans la vie normale, l’individu parvient à l’âge adulte, il a intériorisé les règles de conduite socialement admises qu’il utilise dans la plupart de ses activités, de sorte que la question de savoir si son action est bonne ou mauvaise ne se pose qu’à certains moments, lorsqu’il s’agit, par exemple, d’apprécier sa productivité. Le reste du temps, il agit à sa guise91, sans avoir besoin de guetter constamment l’arrivée des critiques ou des sanctions. En outre, un grand nombre d’actions sont laissées à son appréciation personnelle, pour lesquelles un large éventail de possibilités propres s’offre à son choix. La plus large part de l’activité de chaque individu s’exerce hors du contrôle ou du jugement d’une autorité et ne dépend que de lui. Si tel est son intérêt, il peut, en de telles circonstances, établir le programme d’ensemble de ses activités de façon à ce qu’elles s’enchaînent les unes aux autres et se constituer ainsi une sorte de « plan d’activité personnel », comme lorsqu’il retarde son repas de quelques minutes pour achever un travail, ou lorsqu’il abandonne une tâche un peu plus tôt pour aller dîner avec un ami. Dans une institution totalitaire, au contraire, le reclus se voit contraint de soumettre les moindres détails de son activité à la réglementation et au jugement de l’autorité. Sa vie est constamment pénétrée par les interventions coercitives des supérieurs, surtout au début de son séjour, alors que l’obéissance n’est pas encore automatique. Tout règlement frustre le sujet de la possibilité d’ajuster ses besoins à ses objectifs de la manière qui lui paraît la plus efficace et le rend passible de sanctions. C’est l’autonomie de l’acte lui-même qui lui est volée.

Bien que toute société organisée ait recours à ce mode de contrôle, on oublie facilement à quel point, dans les institutions totalitaires, ce contrôle devient pointilleux et contraignant. On en trouve un exemple frappant dans la réglementation routinière d’une prison pour jeunes délinquants :

« À 5 h 30, on nous réveillait et nous devions sauter du lit et nous mettre au garde-à-vous. Quand le garde criait : ’ Un ’ nous ôtions notre chemise de nuit, à ’ Deux ’ nous la pliions, à ’ Trois ’ nous faisions notre lit (deux minutes seulement pour faire le lit d’une façon difficile et compliquée). Et, tout le temps, trois moniteurs nous criaient Allons… Plus vite ! L’habillage était de la même façon, décomposé en temps : Un la chemise, Deux le caleçon, Trois les chaussettes, Quatre les chaussures. Le moindre bruit, une chaussure qui tombait ou qui grattait le plancher, suffisait à nous faire punir. Une fois en bas, chacun restait au garde-à-vous, nez contre le mur, mains de chaque côté du corps, pouces sur les coutures du pantalon, tête redressée, épaules en arrière, ventre rentré, talons joints, regard à l’azimut… Interdiction de se gratter ou de porter la main au visage ou à la tête, interdiction de bouger, même le petit doigt »92

Autre exemple emprunté à une prison pour adultes :

« La consigne du silence était de rigueur. Pas le droit de parler hors de la cellule, pendant les repas ou le travail. Pas le droit de mettre des gravures dans la cellule ni de regarder à droite ou à gauche pendant les repas. Les croûtons de pain devaient être placés exclusivement à gauche de l’assiette. Les prisonniers devaient rester au garde-à-vous, la casquette à la main, aussi longtemps qu’un personnage officiel – visiteur ou gardien – était en vue »93.

Troisième exemple, offert par un camp de concentration :

« Dans les baraquements, les prisonniers étaient submergés par un flot d’impressions nouvelles et déroutantes. C’est lorsqu’il fallait faire les lits que les S. S se déchaînaient particulièrement. Les paillasses informes, aux brins emmêlés devaient être lisses comme une planche, il fallait que la trame du drap fût parallèle aux bords, et les traversins à angle droit94

Les fautes les plus futiles étaient prétextes à châtiment ; le fait, par exemple, de garder les mains dans les poches, par temps froids, ou de remonter le col de son manteau par temps de vent ou de pluie, la moindre déchirure ou la moindre tache sur les vêtements ; des boutons qui manquaient, des chaussures mal cirées… ou, au contraire, trop bien cirées, preuve que leur propriétaire se dérobait au travail ; un salut oublié, preuve d’une attitude débraillée ; un prisonnier qui rompait l’alignement des files ou des rangs, ou qui ne s’y trouvait pas à la place que lui imposait sa taille ; un prisonnier qui se balançait, qui toussait ou qui éternuait… tout cela pouvait provoquer une explosion de rage de la part des S. S. »95.

Même rigueur dans les instructions données aux militaires pour ranger leur trousseau :

« … Maintenant la tunique, pliée de façon à ce que la ceinture lui fasse une arête bien nette. Par-dessus, le pantalon, plié aux dimensions exactes de la tunique, avec quatre plis en accordéon tournés vers l’avant. Les serviettes étaient pliées en deux une première fois, puis une deuxième et une troisième fois et disposées à côté de la pile bleue devant laquelle était placé un chandail rectangulaire. De chaque côté, une bande molletière roulée. Les chemises étaient empilées deux par deux comme des briques de flanelle. Devant elles, les caleçons. Entre elles, venaient s’encastrer les chaussettes, impeccablement roulées. Nos sacs étendus à plat, avec, sur le dessus, disposés dans cet ordre, couteau, fourchette, cuillère, rasoir, peigne, brosse à dents, blaireau, patience96 »97.

Citons aussi cette ancienne nonne qui dut apprendre à garder les mains immobiles et cachées98 et accepter de n’avoir dans ses poches que les six objets auxquels elle avait droit99. Un ancien malade mental parle de l’humiliation qu’il ressentait à se voir distribuer le papier hygiénique parcimonieusement à chaque fois qu’il en demandait100.

Comme on l’a dit précédemment, l’un des moyens les plus efficaces pour briser le plan d’activité personnel est d’obliger l’individu à solliciter une autorisation et du matériel pour des actes mineurs qu’à l’extérieur il pourrait accomplir de son propre chef : pour fumer, par exemple, ou se raser, pour aller aux toilettes, téléphoner, dépenser de l’argent ou expédier des lettres. Ainsi, l’individu doit non seulement assumer un rôle de soumission et de supplication qui n’est pas naturel chez un adulte, mais tous ses actes peuvent être interceptés par le personnel. Au lieu de se voir accorder sur-le-champ et automatiquement ce qu’il demande, le reclus peut être l’objet de taquineries, de refus, de questions qui n’en finissent pas ; on peut aussi l’ignorer ou l’éconduire purement et simplement, comme le laisse entendre cette ancienne malade mentale :

« Quiconque ne s’est jamais trouvé dans une telle situation d’impuissance ne peut certainement pas concevoir l’humiliation qu’éprouve un être, en bonne santé mais placé dans l’incapacité de remplir lui-même les fonctions les plus élémentaires, lorsqu’il lui faut quémander sans arrêt des choses aussi simples que du linge propre, ou du feu pour allumer sa cigarette à des infirmières qui l’envoient constamment promener en lui disant : ’ une minute, ma chère ’ et s’éloignent, en l’abandonnant là. Même les employés de la cantine semblaient ralliés à l’opinion courante que c’était perdre son temps que d’user de politesse envers les fous, et ils faisaient attendre un malade indéfiniment pendant qu’ils discutaient avec des amis »101.

Ainsi l’autorité, dans les institutions totalitaires, s’exerce sur une multitude de détails – habillement, tenue, manières – qui sont soumis à un examen critique de tous les instants. Il est très difficile pour le reclus d’échapper à l’emprise des fonctionnaires qui le jugent et au réseau de contraintes qui l’enveloppent. Une institution totalitaire ressemble à une école de perfectionnement pour jeunes filles, mais à une école qui enseignerait l’art de la distinction tout en ne le pratiquant guère.

Deux aspects de cette tendance à multiplier des règlements draconiens méritent notre attention. En premier lieu, le mécanisme de ces règlements exige souvent, pour l’exercice des activités imposées, une action synchronisée de tous les co-reclus, c’est ce que l’on désigne parfois sous le nom d’« embrigadement ». En second lieu, ces contraintes omniprésentes s’intègrent à un système d’autorité de type collectif en vertu duquel n’importe quel membre du personnel dispose ès-qualités d’un droit de sanction indiscutable à l’égard de n’importe quel membre de la classe des reclus, ce qui augmente considérablement les risques de sanction (principe semblable, notons-le en passant, à celui qui, dans certaines petites villes américaines, donne à n’importe quel adulte le droit de corriger n’importe quel enfant hors de la présence de ses parents et d’exiger de lui de menus services). Hors des institutions totalitaires, dans notre société, l’adulte est normalement sous l’autorité d’une seule personne, son supérieur direct s’il s’agit de son travail, ou son conjoint s’il s’agit de ses devoirs domestiques. La seule autorité de type classificatoire qu’il ait à affronter est la police ; et encore ne se manifeste-t-elle qu’à certains moments et pas toujours quand il le faudrait, sauf peut-être la police de la route.

Étant donné ce type d’autorité et ces nouveaux règlements omniprésents et tyranniques, on peut s’attendre à ce que les reclus, surtout les nouveaux, vivent dans l’angoisse chronique d’enfreindre le règlement, avec les conséquences que cela implique, tortures ou mort dans un camp de concentration, risques de renvoi dans une école militaire ou de relégation dans un autre quartier dans un hôpital psychiatrique.

« Pourtant, même dans l’ambiance de liberté et de cordialité apparentes d’un quartier ouvert, je trouvais encore un arrière-plan de menaces qui me donnait l’impression d’être mi-prisonnier, mi-indigent. À la moindre faute – qui pouvait aller du mouvement de nervosité à l’antipathie d’une sœur à son égard – on laissait entendre au coupable qu’il retournerait dans un quartier fermé. On brandissait si souvent devant moi la menace d’un retour au quartier J si je ne mangeais pas que cela devint une obsession et que tous les repas me dégoûtèrent, même ceux que j’aurais pu normalement avaler ; sous l’effet d’une terreur identique, d’autres malades se voyaient contraints à des tâches inutiles ou ingrates »102

Seule une vigilance de tous les instants permet d’éviter les ennuis et, pour ne pas courir le risque d’incidents, le reclus renonce même, parfois, à la libre fréquentation de ses compagnons.

IV. Réclusion et aliénation

Pour conclure cette description des procédés de mortification, il faut souligner trois points généraux.

La perte de l’autonomie

D’abord, les institutions totalitaires suspendent ou dénaturent ces actes mêmes dont la fonction dans la vie normale est de permettre à l’agent d’affirmer, à ses propres yeux et à la face des autres, qu’il détient une certaine maîtrise sur son milieu, qu’il est une personne adulte douée d’indépendance, d’autonomie et de liberté d’action. S’il ne peut conserver cette sorte de libre-arbitre propre au statut de l’adulte, ou qui du moins le symbolise, le reclus peut éprouver la terreur de se sentir irrémédiablement rétrogradé dans la hiérarchie des âges103.

L’un des signes de l’indépendance est la marge de choix laissée à l’individu pour exprimer dans sa conduite l’hostilité, l’affection ou l’indifférence. Cette autonomie est moins évidente lorsqu’elle s’accompagne d’obligations précises comme celle d’écrire à la famille une fois par semaine ou de réprimer toute expression de mécontentement. Elle l’est encore moins lorsque cette liberté de conduite est tenue pour révélatrice de l’équilibre mental ou de la conscience religieuse ou politique de l’individu.

Dès qu’il arrive à l’institution, l’individu se trouve presque entièrement privé de certains éléments de confort matériel auxquels il attachait de l’importance, un lit moelleux par exemple104, ou la tranquillité nocturne105. Cette perte de confort traduit aussi une perte d’autonomie personnelle, car il s’agit là de facilités que l’individu cherche à se procurer dès le moment où il dispose de ressources suffisantes pour les acquérir106.

Dans les camps de concentration, il semble que l’on ait voulu sanctionner cette aliénation par de véritables cérémonies. Témoins ces récits atroces de prisonniers que l’on obligeait à se rouler dans la boue107, à se tenir sur la tête dans la neige, à accomplir des besognes d’une inutilité grotesque, à s’injurier108 ou, s’ils étaient juifs, à chanter des couplets antisémites109. Les hôpitaux psychiatriques présentent une variante atténuée de ces pratiques. On raconte que certains infirmiers forcent des malades qui demandent une cigarette à dire « S’il plaît à votre aimable bonté… » ou à sauter pour l’attraper. Dans tous les cas de ce genre, le prisonnier est contraint d’abdiquer publiquement sa volonté. Moins concertée, mais tout aussi extrême, est l’atteinte à l’autonomie personnelle que subit celui qui se trouve enfermé dans une salle, serré dans une toile humide ou ligoté dans une camisole et se voit ainsi privé de la liberté de faire le moindre mouvement.

L’usage du langage dans les institutions totalitaires révèle également l’impuissance des reclus. Le fait de transmettre une décision au moyen du langage implique, entre autres, que la personne à laquelle on donne un ordre est apte à recevoir un message et à agir de sa propre initiative pour exécuter ce qui lui a été commandé ou suggéré. En exécutant personnellement l’action, cette personne peut encore garder l’impression d’être maîtresse d’elle-même. En répondant à la question posée dans son propre langage, elle peut garder l’impression de jouir au moins de quelque considération ; et, puisqu’il y a seulement échange de mots elle réussit à maintenir, au moins sur le plan physique, un certain écart entre ses interlocuteurs et elle, quelle que soit la répugnance que lui inspirent l’ordre donné ou l’opinion exprimée.

Dans une institution totalitaire, l’individu peut se voir refuser jusqu’à la possibilité d’établir cette distance protectrice et d’entreprendre une action indépendante. Dans les hôpitaux psychiatriques et les prisons politiques en particulier, ses déclarations se trouveront parfois abaissées au rang de simples symptômes, l’attention du personnel ne portant que sur les aspects non formulés de sa réponse110. La plupart du temps, on lui reconnaît un statut insuffisant pour lui accorder ne serait-ce que les signes de la plus élémentaire politesse et à plus forte raison pour l’écouter111, ou bien, lorsqu’il s’adresse au reclus, le langage prend une valeur purement rhétorique. Un membre du personnel par exemple peut lui demander « Vous êtes-vous lavé ? » ou bien « Avez-vous bien mis vos chaussettes ? » tout en joignant le geste à la parole pour vérifier lui-même si l’acte a bien été accompli, ce qui rend la question superflue. Au lieu de lui dire d’aller dans une certaine direction à une certaine allure, le gardien va le pousser ou le tirer par la blouse ou encore l’empoigner et le faire marcher de force. Enfin, nous le verrons, le reclus pourra découvrir l’existence d’un langage double : le personnel bafouant l’usage ordinaire pour transposer dans des expressions conventionnelles les faits qui ont trait à la discipline quotidienne.

Les rationalisations de la servitude

Selon les justifications rationnelles qu’elles proposent aux techniques de mortification, les institutions totalitaires se laissent classer en trois groupes. Dans les institutions religieuses, on reconnaît explicitement l’effet sur la personnalité des dispositions en usage.

« Telle est la signification de la vie contemplative et tel est le sens de toutes ces petites règles en apparence dépourvues de raison d’être, de toutes ces observances, de ces jeûnes, de ces soumissions, de ces pénitences, de ces humiliations et de ces besognes qui constituent la routine de l’existence dans un monastère contemplatif. Tout cela sert à nous rappeler qui est Dieu et ce que nous sommes – que, si nous sommes las de contempler notre image et nous tournons vers Lui, c’est Lui, à la fin, que nous trouverons en nous-mêmes, dans notre nature purifiée qui est devenue le miroir de Sa Bonté immense et de Son Amour infini… »112.

Dans ce cas, les reclus ne s’emploient pas moins que le personnel à chercher les moyens de mutiler leur personnalité, de sorte qu’à la mortification générale s’ajoute l’auto-mortification, aux restrictions s’ajoutent les renoncements, aux coups l’auto-flagellation, à l’inquisition la confession. L’intérêt manifeste des établissements religieux pour le processus de mortification les rend précieux pour quiconque étudie ces processus. Dans les camps de concentration et, dans une moindre mesure, les prisons, certaines humiliations (comme le fait d’uriner sur un prisonnier) semblent avoir pour raison d’être principale ou exclusive leur signification mortifiante (dans ce cas, bien sûr, le reclus ne participe pas et n’aide pas à la destruction de sa personnalité).

Dans la plupart des autres institutions totalitaires, les mortifications sont officiellement rationalisées en fonction d’autres principes : l’hygiène, prétexte aux corvées de latrines ; la sauvegarde de la vie, invoquée pour faire avaler de force les aliments ; l’aptitude au combat, invoquée pour justifier les règlements militaires relatifs à la présentation du soldat ; la « sécurité », prétexte à l’établissement des réglementations coercitives des prisons. Pourtant dans ces trois types d’institutions totalitaires, les diverses mortifications de la personnalité ne procèdent souvent que du souci de régler aux moindres frais l’activité quotidienne d’un nombre important de personnes sur un espace restreint. De surcroît, dans les trois cas, ces mutilations du moi peuvent être observées lors même que le reclus est consentant et que la direction se propose pour idéal son bien-être.

Des rapports très variables peuvent s’établir entre la conscience que prend le reclus de son impuissance et l’écart qui existe entre les intérêts théoriques de l’établissement et ses désirs personnels. Certaines personnes décident librement, à un moment donné, d’entrer dans une institution totalitaire et se trouvent par la suite, à leur grand regret, privées de la liberté de prendre d’autres décisions tout aussi importantes ; en d’autres circonstances, et notamment chez les religieux, les reclus peuvent très bien conserver constamment leur désir initial de purification par la perte de leur volonté personnelle. Mais quel que soit le degré d’attachement du reclus à sa personnalité antérieure, les institutions totalitaires sont toujours fatales à cette personnalité.

Interprétation sociologique et interprétation psychologique

Dans cet essai, nous nous sommes astreints à référer la relation des faits essentiels concernant la personnalité à une description des dispositions institutionnelles qui structurent les prérogatives individuelles de chaque participant, c’est-à-dire à rester dans une perspective sociologique qui, cela va de soi, implique aussi une dimension psychologique. En effet, les procédés de mortification ne sont pas sans influence sur les conclusions que peuvent tirer ceux qui ont coutume de voir dans le maintien d’un individu, dans sa conduite et sa situation, les manifestations symboliques de sa personnalité. Le processus de la prise de conscience n’est effectivement pas à négliger, les dispositions sociales étant nécessairement interprétées par l’individu (et les autres) en fonction de l’image de lui-même qu’elles supposent. Mais, comme je l’ai indiqué, la relation entre cette prise de conscience et les autres processus psychologiques est soumise à des variations considérables. En vertu du symbolisme en vigueur dans notre société, le fait d’avoir le crâne rasé passe facilement pour une mutilation de la personnalité, mais cette mortification de nature à exaspérer un malade mental peut fort bien réjouir un moine.

Mortification ou mutilation de la personnalité engendrent le plus souvent une tension aiguë chez l’individu ordinaire, mais elle peuvent apporter un apaisement psychologique à celui qui se trouve las du monde ou qui s’y sent coupable. En outre, le choc psychologique (psychological stress) qu’engendrent souvent les agressions contre la personnalité, peut également avoir des causes dont on distingue mal les liens avec le moi : perte de sommeil, insuffisance de nourriture, hésitations sur le parti à prendre… De la même façon, certaines formes d’anxiété ou l’absence de divertissements – cinéma, livres – peuvent aggraver considérablement les effets psychologiques d’une violation des frontières du moi, même si, en eux-mêmes, ces facteurs n’ont rien à voir avec la mortification de la personnalité. Bien que dans les faits ces deux aspects du problème soient souvent liés, les deux structures différentes apparaissent dans une perspective analytique.

V. Le système des privilèges

Dans le même temps où se développe le processus de mortification, le reclus s’initie – officiellement ou officieusement – à ce que nous appellerons le « système des privilèges »113. Dans la mesure où l’institution, par ses opérations de dépouillement, force le reclus à se défaire de son moi antérieur, c’est pour une grande part le système des privilèges qui lui fournit la charpente de sa nouvelle personnalité.

Caractéristiques générales

Premier élément de ce système : le « règlement intérieur », ensemble de prescriptions et d’interdictions pour une grande part explicitement formulées qui fixent les principales exigences auxquelles le reclus devra plier sa conduite. Ces règles précisent dans le détail le déroulement routinier et austère de la vie du reclus. Les formalités d’admission, qui coupent le nouvel arrivant de ses attaches antérieures apparaissent comme un moyen utilisé par l’institution pour le préparer à entamer une vie nouvelle, pliée aux exigences du règlement intérieur.

En second lieu, et formant un contraste vigoureux avec cet ensemble rigide, les récompenses ou les faveurs limitées et clairement définies qui sont accordées au reclus en échange de sa soumission mentale et physique au personnel. Il est important de noter d’ailleurs que ces satisfactions éventuelles sont choisies pour la plupart parmi cet ensemble d’avantages que le reclus tenait autrefois pour acquis. Ainsi sans doute, lorsqu’il était hors de l’établissement, pouvait-il décider sans même y réfléchir de la meilleure manière de faire ou de boire son café, du moment opportun pour allumer une cigarette ou pour parler. Maintenant, de tels droits deviennent problématiques. Offertes sous la forme de chances aléatoires, ces quelques reconquêtes paraissent avoir un effet de réintégration, dans la mesure où elles relient le reclus à l’ensemble du monde perdu en atténuant les symptômes qui trahissent son retranchement de ce monde et la perte de sa personnalité ancienne. Le reclus en arrive, au début surtout, à fixer son attention sur ces détails, au point d’en être obsédé. Il peut, tel un fanatique, passer sa journée à ressasser la possibilité de se procurer ces faveurs ou à attendre le moment où, selon le plan prévu, elles doivent lui être accordées. Ainsi cet exemple caractéristique, extrait de la description par Melville de la vie à bord des navires de guerre :

« Dans la marine américaine, la loi accorde un canon d’eau-de-vie par jour à chaque marin. On le distribue en deux fois, juste avant le petit déjeuner et le dîner. Dès qu’ils entendent le tambour, les marins se rassemblent autour de la grande cuve ou du tonneau qui contient le liquide et à mesure que l’aspirant les appelle par leur nom, ils s’avancent et se régalent du contenu de cette petite mesure en fer blanc que l’on nomme boujaron. Le viveur qui se sert du Tokay sur une desserte vernie ne se lèche pas les lèvres avec plus de satisfaction que le marin devant son boujaron. Il est de fait que, pour beaucoup, la pensée des rasades quotidiennes meuble en permanence de ravissants paysages dont les perspectives reculent à l’infini. C’est le grand espoir de leur vie. Otez-leur leur grog, et la vie n’a plus, à leurs yeux, aucun charme… »114.

C’est dans la marine un des moyens les plus courants de sanctionner les fautes légères que de supprimer pour un jour ou une semaine le grog du marin, et les hommes lui sont tellement attachés que cette suppression est pour eux une punition très lourde. On les entend dire parfois : « J’aimerais mieux qu’on me coupe le souffle plutôt que le grog »115.

Bien qu’elle constitue sans doute la caractéristique essentielle de la culture des reclus, la propension à construire un monde autour de ces avantages secondaires est aussi celle qui a le plus de chances d’échapper à une personne étrangère à l’institution, même si elle en a elle-même fait l’expérience auparavant. L’importance que l’on attache à ces avantages conduit parfois à se montrer généreux et à partager, mais le plus souvent elle développe la tendance à quémander, par exemple des cigarettes, des bonbons ou des journaux. On comprend que le sujet de conversation favori soit pour le reclus une évocation de la « bringue » qu’il fera une fois dehors, le récit de ce qu’il fera durant sa permission de sortie ou lorsqu’il devra définitivement quitter l’institution. Ce rêve est lié au sentiment que les « civils » ne savent pas apprécier leur bonheur116.

Troisième élément du système, les punitions, encourues en conséquence de la violation du règlement. Au premier rang se place le retrait, temporaire ou permanent, des faveurs ou la suppression du droit de les briguer. En général, les punitions dispensées dans les institutions totalitaires sont plus sévères que tout ce que le reclus a pu subir auparavant dans son milieu familial. Dans tous les cas, les mêmes conditions qui donnent à l’attribution de quelques faveurs susceptibles d’être retirées tant d’importance se retrouvent pour donner à leur retrait une signification angoissante.

Particularités du système

D’abord, punitions et faveurs font partie intégrante du mode d’organisation propre aux institutions totalitaires. Dans le milieu familial, les punitions, quelle qu’en soit la sévérité, sont réservées en général aux animaux et aux enfants. Ce mode de conditionnement du comportement n’est généralement pas appliqué aux adultes pour qui le fait de manquer aux normes imposées entraîne, au lieu d’une punition immédiate et particulière, des conséquences fâcheuses certes, mais indirectes117. De plus, il faut insister sur le fait que dans les institutions totalitaires les privilèges ne consistent pas en avantages matériels ou financiers ni en valeurs positives, mais uniquement en l’absence de privations que l’on ne s’attend pas à subir dans la vie courante. Les notions mêmes de châtiment et de récompense n’appartiennent pas à la vie normale. Ensuite, au système des privilèges s’intègre le problème de la sortie. On finit par savoir que certains actes sont de ceux qui impliquent un allongement ou une non-diminution du séjour, alors que d’autres entraînent une réduction de peine. Enfin, punitions et faveurs finissent pas s’insérer dans une perspective de fonctionnalisation des locaux. On en vient à se représenter clairement lieux de travail et lieux de repos comme des endroits qui procurent des privilèges d’une certaine nature et d’une certaine importance, l’administration elle-même déplaçant très fréquemment et très ouvertement les reclus d’un endroit à un autre, selon qu’elle se propose de leur infliger une punition ou de leur accorder une récompense justifiée par leur coopération. Si l’on déplace les reclus, le système reste immuable et l’on peut donc s’attendre à ce que s’instaure une certaine spécialisation de l’espace : tel local, chambre ou salle commune, acquérant aux yeux de tous la réputation de lieu de châtiment réservé aux reclus particulièrement rebelles de la même manière que, pour le personnel, certaines gardes équivalent à des punitions.

Composé d’éléments relativement peu nombreux qui sont rassemblés en fonction d’une intention explicite et dont les membres de la collectivité sont clairement informés, le système des privilèges a pour effet d’obtenir la participation de gens qui ont souvent des raisons de ne pas se montrer coopératifs118 :

« La maîtrise avec laquelle le surveillant fait fonctionner son système de contrôle est renforcée par le fait qu’il dispose d’un pouvoir à la fois positif et négatif. Ce pouvoir joue un rôle essentiel dans la surveillance qu’il exerce sur le quartier. Il peut distribuer des faveurs au malade, comme il peut le punir. Entendons par faveurs l’attribution du meilleur travail, d’une chambre et d’un lit plus confortables, de petites douceurs comme le droit de prendre le café au quartier, de bénéficier d’une intimité légèrement supérieure à celle dont jouit le malade moyen, la possibilité de sortir du quartier sans surveillance, d’approcher le surveillant ou les représentants du corps médical plus librement que la moyenne des malades et de jouir de certains avantages impondérables mais d’importance capitale comme le fait de se voir traiter avec gentillesse et considération ».

« En guise de sanctions, le surveillant peut suspendre toutes ces faveurs, infliger des tourments psychologiques (tourner en ridicule ou taquiner méchamment le malade), appliquer des châtiments corporels ou parfois sévères, ou en menacer le malade, l’enfermer dans une cellule, lui refuser le droit d’approcher l’équipe médicale ou fausser l’usage de ce droit, menacer le malade de le porter – ou le porter effectivement – sur la liste des électro-chocs, le transférer dans un quartier peu accueillant et lui assigner régulièrement des tâches désagréables, comme le nettoyage des souillures faites par les autres »119.

Cette description tirée d’une étude récente consacrée à un hôpital psychiatrique, nous conduit à évoquer la pratique, dans certaines prisons britanniques, du « système des quatre paliers » : à chaque palier augmentent la rétribution versée pour le travail fourni, le temps à passer en compagnie d’autres prisonniers et la possibilité de consulter les journaux, de prendre des repas en groupe et de participer aux divertissements120.

Implications du système sur la vie dans l’institution

Un « jargon d’institution » tend à se constituer, qui permet aux reclus de décrire les événements marquants de leur univers propre. Le personnel, surtout aux plus bas échelons, connaît aussi ce langage et l’utilise pour communiquer avec les reclus, alors qu’il revient à une langue plus classique lorsqu’il s’adresse à ses supérieurs ou à des étrangers. En même temps qu’ils acquièrent ce jargon, les reclus apprennent à connaître les différents grades et fonctions, ainsi que les us et coutumes de leur établissement et recueillent des informations qui leur permettent des comparaisons avec la vie dans d’autres établissements similaires.

En outre, personnel et reclus sont parfaitement au fait de ce que l’on nomme, dans les hôpitaux psychiatriques, les prisons et les casernes, les « histoires », terme général qui désigne un processus complexe comprenant la participation à des activités défendues (avec, parfois, tentative d’évasion), sa découverte, et, pour finir l’application d’une sorte de châtiment maximum. En général, le statut des privilèges est alors modifié par le déclenchement de ce que l’on nomme une « opération-mâtage ». Les infractions caractéristiques qui relèvent des « histoires » sont : les bagarres, les saoûleries, les tentatives de suicide, le sabotage des examens, le jeu, l’insubordination, l’homosexualité, la tendance à prendre des libertés incongrues et la participation aux rébellions. Bien que ces infractions soient ordinairement imputées à la perversité, au vice ou à la « maladie » du délinquant, elles n’en constituent pas moins, en fait, un répertoire d’actions institutionnalisées, répertoire si limité que les mêmes « histoires » peuvent avoir des causes tout à fait différentes. Les reclus et le personnel peuvent tacitement convenir, par exemple, qu’une forme particulière de désordre constitue un moyen pour le reclus d’exprimer son ressentiment devant une situation qu’il estime ne pas correspondre aux termes des conventions implicites passées entre les deux groupes121, ou une manière de retarder sa libération sans avoir à admettre devant ses compagnons qu’il n’a pas vraiment l’intention de s’en aller. Quelle qu’en soit la signification, les désordres de ce genre ont un rôle social important dans l’institution. Ils tendent à compenser la rigidité qui s’instaurerait si l’ancienneté constituait l’unique moyen de promotion dans le système des privilèges. En outre, lorsqu’un reclus ancien dans la maison se trouve rétrogradé pour ces raisons, il entre en contact avec des nouveaux qui sont dans la position de non-privilégiés ; ainsi peut s’effectuer la circulation d’une masse d’informations sur le système et les gens qui y vivent.

Les adaptations secondaires

Dans les institutions totalitaires s’observe également ce que l’on pourrait nommer le « système des adaptations secondaires » (secondary adjustments) ; il consiste en pratiques qui, sans provoquer directement le personnel, permettent au reclus d’obtenir des satisfactions interdites ou bien des satisfactions autorisées par des moyens défendus. Ces pratiques portent différents noms : « connaître les ficelles », « être à la coule », connaître les « trucs », les « occases », les « combines », « être au parfum ». C’est apparemment dans les prisons que triomphent ces adaptations, très courantes aussi dans d’autres institutions totalitaires122. Le reclus y voit la preuve importante qu’il est encore son propre maître et qu’il dispose d’un certain pouvoir sur son milieu ; il arrive qu’une adaptation secondaire devienne comme un refuge pour la personnalité, sorte de « churinga »123 dans lequel l’âme est censée résider124.

L’existence d’adaptations125 secondaires permet de penser que le groupe des reclus a élaboré une sorte de code et des moyens implicites de contrôle social pour se garantir contre la délation qui pourrait en menacer le fonctionnement. Dans le même ordre d’idées, on peut penser que le principe de la différenciation sociale tel que l’élabore le reclus relève, pour une part, de ce souci de sécurité dans la mesure où il aboutit à définir d’un côté les « cafards », les « mouchards », les « moutons » ou les « faux jetons » et de l’autre les « types réguliers »126. Lorsque les nouveaux arrivants sont susceptibles de jouer un rôle dans le système des adaptations secondaires – en tant que nouveaux éléments factieux ou nouveaux objets sexuels par exemple – on leur souhaite alors la « bienvenue » en accompagnant leur arrivée d’une série de complaisances ou de manœuvres séductrices qui remplacent les privations outrancières habituelles127. C’est aussi sur le système des adaptations secondaires que se fonde la « hiérarchie du ventre », sorte de classification stratifiée des reclus, rudimentaire et dans une large mesure officieuse, réalisée sur la base d’un accès différentiel au ravitaillement illicite. Là encore une hiérarchisation sociale permet de désigner les puissants de ce système commercial illicite128

La complicité dans la réclusion

Apparemment, c’est le système des privilèges qui constitue la charpente principale de l’édifice à l’intérieur duquel s’opère la restructuration de la personnalité, mais d’autres facteurs concourent au même résultat par des voies différentes. L’abandon des responsabilités sociales et économiques – si prisé pour ses vertus thérapeutiques dans les hôpitaux psychiatriques – en est un, encore que, dans bien des cas, ce moratoire ait des effets qui tendent, semble-t-il, plus à la désorganisation qu’à l’organisation interne. La solidarité qui règne entre les membres de ces établissements a un pouvoir de réorganisation plus important : elle conduit des personnes appartenant à des catégories sociales différentes à se prêter un soutien réciproque et à opposer une résistance commune à un système qui a créé entre eux une intimité forcée et leur a imposé un seul et même destin129. Le nouveau arrive souvent avec, sur le caractère des reclus des idées conformes aux préjugés courants dans les milieux populaires, et que partage d’ailleurs le personnel. Puis il découvre que la plupart de ses compagnons sont des gens normaux, capables de se conduire convenablement, en êtres humains dignes de sympathie et de soutien. Les fautes commises au-dehors et dont on a pu avoir connaissance cessent d’être le critère infaillible pour apprécier les qualités personnelles d’un reclus – leçon que les objecteurs de conscience par exemple semblent avoir apprise en prison130. De surcroît, si on impute aux reclus quelque crime contre la société, il se peut que le nouvel arrivant en vienne à partager tout à la fois les sentiments de culpabilité de ses compagnons et la défense qu’ils ont minutieusement mise au point pour réagir contre cette culpabilité, même s’il est lui-même parfaitement innocent, ce qui arrive parfois. Un sentiment partagé de l’injustice ainsi qu’un profond ressentiment à l’égard du monde extérieur tendent à se développer et marquent un tournant important dans la « carrière morale » du reclus. Cette riposte au sentiment de culpabilité et de dépossession massive se manifeste sans doute avec la plus claire évidence dans les prisons.

« Lorsqu’un coupable a subi un châtiment irrégulier ou excessif et un traitement plus dégradant que ne le prescrivait la loi, il en vient à justifier son acte, ce qu’il n’aurait pu faire au moment où il l’a commis. Il décide de se mettre au niveau du traitement injuste qu’on lui inflige en prison et, en guise de représailles, commet à la première occasion un nouveau délit. C’est cette décision-là qui fait de lui un véritable délinquant »131.

Un objecteur de conscience tire de sa propre expérience de la prison des conclusions identiques :

« Il est un point que je tiens à mentionner ici, c’est l’étrange difficulté que j’éprouve à me sentir moi-même innocent. J’accepterais facilement l’idée que je suis en train de payer des méfaits identiques à ceux pour lesquels sont inculpés mes compagnons et il me faut faire un effort pour me remettre en mémoire de temps en temps qu’un gouvernement qui croit réellement en la liberté de conscience ne devrait pas mettre des hommes en prison pour l’avoir pratiquée. Par conséquent l’indignation que je ressens devant les pratiques de la prison n’est pas celle de l’innocent persécuté ou du martyr, mais celle du coupable qui estime que son châtiment est excessif pour la faute qu’il sanctionne et qu’il est infligé par des gens qui ne sont pas eux-mêmes purs de tout crime. Ce sentiment, tous les prisonniers l’éprouvent fortement, et on le trouve à l’origine du profond cynisme qui règne dans les prisons »132.

Deux autres études consacrées au même type d’institutions totalitaires permettent de généraliser ces remarques :

« Dans bien des cas le système social dans lequel s’intègre le reclus lui procure un genre de vie grâce auquel il peut éviter les conséquences psychologiquement catastrophiques d’une intériorisation qui l’amènerait à convertir le rejet dont il est l’objet de la part de la société en rejet de soi. Ce système permet en fait au détenu de rejeter ceux qui l’ont rejeté plutôt que lui-même »133.

On voit le paradoxe de certaines politiques de tolérance soi-disant thérapeutiques : en reportant son hostilité sur des objets extérieurs, le reclus devient moins capable de protéger son moi134.

Il existe une forme d’adaptation secondaire qui reflète à la perfection le processus de fraternisation et le rejet du personnel d’encadrement : ce sont les chahuts collectifs. Bien que l’alternative punitions-récompenses ne puisse s’appliquer qu’à des infractions individuelles dont l’origine est identifiable, il arrive que la solidarité des reclus soit assez forte pour alimenter de brèves manifestations d’hostilité, anonymes ou collectives. Ces manifestations consistent par exemple à scander des slogans à huer certains représentants de l’administration135, à taper sur les plats, à refuser collectivement de manger et à commettre de légers sabotages136. Ce sont là des actes destinés à « faire sortir de leurs gonds » ceux contre qui ils sont dirigés : on s’en prend à un garde, à un geôlier, à un surveillant d’hôpital – voire à l’ensemble du personnel – pour l’agacer, le railler ou lui faire subir d’autres tourments sans grande portée, jusqu’à ce qu’il commence à perdre son sang-froid et se lance dans une riposte qui demeure inopérante.

Outre cette complicité générale, des liens plus différenciés se forment entre les reclus. Parfois, une complicité particulière s’établit à l’intérieur des limites matérielles de tel secteur clos, quartier ou pavillon, dont les occupants ont l’impression d’être traités par l’administration comme une unité autonome et en retirent le vif sentiment de partager un destin commun, comme le montre Lawrence dans sa description des groupes de l’armée de l’air.

« Le rire, parfois bête, étend sur notre chambrée son brouillard doré. Rassemblez une cinquantaine de types, étrangers les uns aux autres, issus de toutes les classes, et brassez-les bien pendant vingt jours dans une pièce close, faites-leur subir une nouvelle discipline bien arbitraire, usez-les par la pratique de corvées sales, stupides, indésirables et cependant pénibles… et vous constaterez qu’en dépit de tout, pas un seul propos un peu vif n’a été échangé, pas même entre deux des nôtres. Une telle générosité de corps et d’esprit, une vigueur aussi active, une telle ambiance de propreté et de bonne humeur ne pouvaient se maintenir que dans les conditions d’une commune servitude »137.

On peut évidemment trouver des unités encore plus petites, clans, liaisons sexuelles plus ou moins stables, et plus importantes peut-être, les « camaraderies » qui permettent à deux reclus de faire admettre de tous leur qualité de « copains » ou de « potes », d’en venir à se prêter mutuellement assistance en toutes circonstances et de se procurer un soutien affectif réciproque138. Bien que ces appariements amicaux puissent faire l’objet d’une reconnaissance quasi officielle (c’est le cas lorsqu’un maître d’équipage s’arrange pour que deux copains prennent le quart ensemble139), il arrive aussi, comme s’il s’agissait d’un inceste institutionnel, que ces relations se heurtent à une sorte de tabou qui a pour fonction d’empêcher les couples de créer leur propre univers dans l’institution. En fait, dans certaines institutions totalitaires, l’administration craint que la solidarité qui règne entre certaines catégories de reclus ne constitue la base d’une activité concertée interdite par le règlement et s’efforce consciemment de faire obstacle dès le début à la formation de groupes.

VI. La stratégie de l’adaptation aux institutions totalitaires

S’il est vrai que certaines tendances à la solidarité – fraternisation ou formation de clans – se manifestent dans ces établissements, elles n’en demeurent pas moins limitées. Les contraintes qui amènent les reclus à fraterniser ou à communiquer les uns avec les autres ne favorisent pas nécessairement une grande solidarité et un moral excellent à l’intérieur des groupes. Dans certains camps de prisonniers, le détenu n’a parfois aucune confiance en ses compagnons qui éventuellement le volent, l’agressent, le dénoncent et il s’instaure ce que certains considèrent comme un état d’anomie140. Si, dans les hôpitaux psychiatriques, de petits groupes de deux ou trois personnes peuvent partager et garder des secrets face aux autorités, toute information connue de l’ensemble des malades d’un quartier arrive immanquablement à l’oreille du surveillant ; dans les prisons, il est arrivé que les reclus fussent assez fortement organisés pour soutenir des grèves ou déclencher d’éphémères émeutes ; dans les camps de prisonniers, on a vu parfois des sections de prisonniers s’organiser pour mettre sur pied des moyens d’évasion141 ; dans les camps de concentration, à certaines périodes, on a vu fonctionner une organisation clandestine active142, et les navires ont parfois connu des mutineries ; mais il semble que ces actions concertées soient l’exception plutôt que la règle. Cependant, même si la loyauté à l’égard du groupe est en réalité assez peu répandue à l’intérieur des institutions totalitaires, le fait que l’on s’attende à l’y rencontrer fait partie de la culture des reclus et est à l’origine de l’hostilité témoignée à ceux qui rompent la solidarité du groupe.

Le système des privilèges et les procédés de mortification que nous avons relevés constituent les conditions auxquelles le reclus doit s’adapter. Sauf s’il s’agit de mettre sur pied une action subversive commune, le même reclus peut avoir recours à différents modes personnels d’adaptation selon le développement de sa carrière morale, à moins qu’il ne fasse, dans la même période, usage alternativement de telle ou telle tactique.

Le repli sur soi

La première de ces tactiques est le repli sur soi (situational withdrawal). Le reclus cesse apparemment de prêter attention à tout ce qui ne se passe pas en sa présence immédiate, affectant même de considérer les choses dans une perspective différente de celle des autres. Ce refus radical de toute participation personnelle aux événements interférents est bien connue, dans les hôpitaux psychiatriques, sous le nom de « régression ». Certains aspects de la « psychose des prisons » ou du « simple dérangement » relèvent de ce type d’adaptation143 de même que certaines formes de « dépersonnalisation aiguë » enregistrées dans les camps de concentration et le « mal des soutiers » qui semble se manifester chez les vieux matelots de la marine marchande144. Je ne pense pas que l’on sache si ce mode d’adaptation prend la forme d’un processus unique de désengagement avec des degrés d’intensité variables ou s’il procède par étapes avec paliers uniformes. Compte tenu de l’importance des forces qu’il faudrait déployer pour faire sortir un reclus de cet état et du peu de moyens dont on dispose communément pour le faire, cette forme d’adaptation est en général effectivement irréversible.

L’intransigeance

La seconde tactique pourrait s’appeler la « voie de l’intransigeance ». Le reclus lance un défi volontaire à l’institution en refusant ouvertement de collaborer avec le personnel145. Cela permet d’afficher une attitude d’intransigeance constante et parfois un moral individuel excellent. C’est l’esprit qui règne, par exemple, dans certains quartiers de plusieurs grands hôpitaux psychiatriques. Pour rejeter ainsi de façon permanente une institution totalitaire, il faut se référer constamment aux règles explicites de son organisation et, paradoxalement, s’intégrer, en un certain sens, profondément à l’établissement. Réciproquement, lorsque l’administration se donne pour ligne de conduite de venir à bout de l’intransigeance du reclus (ce qui amène certains psychiatres à prescrire l’électrochoc146, ou les tribunaux militaires à prononcer des sentences d’emprisonnement), l’institution fait montre d’autant d’intérêt à l’égard du rebelle que celui-ci lui en a témoigné. En fin de compte, cependant, même si l’on sait que certains prisonniers de guerre sont demeurés inébranlables dans leurs positions farouches pendant toute la durée de leur captivité, cette intransigeance correspond pourtant dans la plupart des cas à l’une des premières phases transitoires de réaction, avant que le reclus ne se laisse aller au repli sur soi ou à tout autre forme d’adaptation.

L’installation

Le troisième mode d’adaptation classique dans cet univers est l'« installation ». Les bribes d’existence normale que l’établissement procure au reclus remplacent pour lui la totalité du monde extérieur et il se construit une existence stable et relativement satisfaite en cumulant toutes les satisfactions qu’il peut trouver dans l’institution147. C’est par référence au monde extérieur que l’on apprécie la vie à l’intérieur, ce qui réduit l’habituelle tension entre ces deux mondes et stérilise le dynamisme émotionnel construit sur le sentiment de cette contradiction qui caractérise habituellement ces institutions. Il est à remarquer que l’individu choisissant trop ouvertement cette voie se voit parfois accusé par ses compagnons d’« avoir trouvé un foyer » ou « de ne l’avoir jamais eue si belle ». Cet usage de l’institution peut même devenir quelque peu embarrassant pour l’administration dans la mesure où elle sent que l’on tire un parti incongru des quelques possibilités qu’offre la situation. Les « installés » peuvent se croire tenus de nier les satisfactions que leur procure l’institution, ne serait-ce que pour maintenir l’esprit de résistance sur lequel se fonde la solidarité entre reclus. Il arrive qu’ils éprouvent la nécessité de « faire des histoires » juste avant l’annonce de leur libération pour se donner à eux-mêmes une raison apparemment involontaire de prolonger leur séjour. Fait important, le personnel qui essaie de rendre la vie dans l’établissement plus supportable accroît ainsi les risques d’installation.

La conversion

La « conversion » constitue un quatrième mode d’adaptation au cadre de l’institution totalitaire. Le reclus semble alors adopter l’opinion de l’administration ou du personnel à son égard et s’efforce de jouer le rôle du parfait reclus. Alors que le reclus « installé » se construit pour lui-même une communauté aussi libre que possible, en usant de toutes les maigres ressources dont il dispose, le converti adopte une attitude plus soumise, rigide, incolore, offrant l’image de celui qui met en toutes circonstances son enthousiasme pour l’institution à la disposition du personnel. Dans les camps chinois de prisonniers de guerre, on trouve des Américains devenus « pro » et totalement convertis à la vision communiste du monde148. Il y a dans les casernes des hommes de troupe qui donnent l’impression d’être constamment en train de « lécher les bottes » ou de « fayoter » et dans les prisons, ceux qu’on nomme les « plats-culs ». Dans les camps de concentration nazis, on a pu voir tel prisonnier ancien finir par adopter le vocabulaire, les divertissements, les gestes, les expressions agressives et le costume des hommes de la Gestapo, assumant avec une rectitude toute militaire le rôle de second149. Certains hôpitaux psychiatriques ont la particularité d’offrir deux possibilités très différentes de conversion. L’une, qui concerne le nouvel admis, peut apparaître après une période de résistance intérieure normale, lorsqu’il adopte les vues du psychiatre sur son cas, tandis que l’autre guette les malades chroniques et les conduit à adopter le style et la tenue des infirmiers pour les aider à s’occuper des autres patients avec une rigueur qui surpasse parfois celle du personnel lui-même. Et, bien sûr, dans les camps de formation d’officiers, on trouve des élèves dont l’empressement à accepter les tourments personnels qu’ils seront en mesure d’infliger aux autres favorise l’ascension rapide150.

Il est un point sur lequel les institutions totalitaires diffèrent de manière significative : plusieurs d’entre elles, comme les hôpitaux psychiatriques les plus modernes, les navires de la marine marchande, les sanatoriums et les camps de lavage de cerveau offrent au reclus la possibilité d’adopter une conduite-type, d’emblée reconnue comme idéale et approuvée par le personnel et qui, dans l’esprit de ses défenseurs, se veut conforme aux intérêts supérieurs de ceux auxquels elle s’applique ; les autres institutions totalitaires (camps de concentration ou parfois même prisons) n’offrent officiellement au reclus aucun idéal dont il pourrait s’imprégner.

Le mélange des styles

Chacun des modes d’adaptation décrits ici offre une possibilité cohérente, mais il semble que peu de reclus en aient jamais suivi une seule bien loin. Dans la plupart des institutions totalitaires, la majeure partie des membres adopte la tactique qui consiste à « se tenir peinard » pour employer l’expression de certains d’entre eux. Cela suppose un dosage quelque peu opportuniste d’adaptations secondaires, de conversion, d’installation, ainsi que de loyauté à l’égard du groupe des reclus, de manière à s’assurer le maximum de chances eu égard aux circonstances, et d’en sortir à la fin du compte indemne physiquement et moralement151. Ainsi le reclus partage-t-il l’esprit de résistance de ses compagnons lorsqu’il se trouve avec eux, mais il leur cache la docilité dont il fait preuve lorsqu’il est seul en présence du personnel152. Les reclus qui se tiennent « peinards » subordonnent les relations avec leurs compagnons à la préoccupation majeure de « rester hors du coup ». On ne les trouve volontaires pour rien et ils apprennent à ne couper des liens qui les unissent au monde extérieur que ce qu’il faut pour conférer au monde institutionnel et à sa culture une réalité positive, sans pour autant « s’installer » vraiment.

Chacune des tactiques examinées représente une façon de dominer la tension qui existe entre l’univers domestique et l’univers de l’institution. Il arrive cependant que son univers domestique ait été tel que le reclus se trouve, en fait, immunisé contre la banalité du monde institutionnel ; il n’a pas alors à pousser très loin tel ou tel mode de défense. Certains malades d’origine populaire qui sont passés auparavant dans des orphelinats, des maisons de correction ou des prisons ont tendance à se représenter l’hôpital psychiatrique exactement comme n’importe quelle institution du même type, en sorte qu’ils peuvent lui appliquer les techniques adaptatives apprises et mises au point dans les établissements similaires ; ils n’ont rien à modifier dans le cours de leur « carrière morale » pour parvenir à rester « peinards » : ils n’ont qu’à s’abandonner à ce qui est devenu pour eux une seconde nature. De même, les jeunes recrues de la marine de commerce britannique originaires des Shetlands échappent-ils apparemment aux dangers de la vie étriquée et rude que l’on mène à bord parce que la vie dans leur île est encore plus sclérosée. Ils font des marins soumis pour l’unique raison que, de leur point de vue, ils n’ont guère de motifs de se plaindre.

Certains reclus atteignent à un état qui les immunise de la même façon parce qu’ils trouvent dans l’institution des compensations spéciales ou un moyen particulier de se rendre insensibles aux agressions. Dans les camps de concentration nazis de la première période, les criminels de droit commun tiraient apparemment des satisfactions compensatrices du fait qu’ils vivaient mêlés à des déportés politiques originaires des couches aisées des classes moyennes153. De même, le vocabulaire propre à ces milieux que l’on utilise au cours des séances de psychothérapie de groupe, et l’idéologie sans attaches de classe de la « psychodynamique »154 procurent à certains malades mentaux appartenant aux milieux populaires les plus humbles et frustrés dans leurs ambitions sociales les contacts les plus étroits qu’ils aient jamais eus avec le monde distingué. De même, la force de ses convictions religieuses ou politiques prémunit le vrai croyant contre les coups de l’institution totalitaire. Enfin, le fait, pour un individu, de ne pas parler le langage du personnel peut amener ce dernier à cesser ses tentatives de redressement, ce qui libère l’intéressé de certaines pressions155.

VII. Le point de vue du reclus

La première chose qui frappe, dans de nombreuses institutions, c’est, chez le reclus, un penchant particulièrement prononcé à l’égocentrisme. Les opérations de dépouillement qui marquent l’entrée dans l’institution font régresser l’individu par rapport au rang qu’il occupait au-dehors, et cela crée une atmosphère d’échec personnel qui lui rappelle constamment la disgrâce dont il a été l’objet. Par réaction, le reclus se met à forger une « histoire de ses malheurs » souvent triste, sorte de complainte et d’apologie, qu’il répète sans arrêt à ses compagnons pour justifier la médiocrité de sa condition actuelle. Ainsi, bien plus que dans la vie normale, la personnalité du reclus est au centre de ses préoccupations et de ses conversations au point d’engendrer des formes très caractérisées d’apitoiement sur soi156. Si le personnel met constamment en doute ces histoires, les compagnons inclinent à faire preuve de tact, en dissimulant au moins partiellement leur incrédulité et l’ennui qu’elles leur procurent, comme on le voit dans ce récit d’un ancien prisonnier :

« Encore plus émouvants sont la délicatesse quasi unanime qui se manifeste lorsqu’on en vient à interroger un camarade sur ses méfaits, et le refus de décider en fonction de ses antécédents des relations que l’on entretiendra avec un condamné »157

De même, aux États-Unis, dans les hôpitaux psychiatriques d’État, l’étiquette autorise bien tel malade à demander à tel autre à quel quartier et à quelle section il appartient, ou encore depuis combien de temps il se trouve à l’hôpital, mais on ne lui pose pas d’emblée de questions relatives aux causes de son internement et, lorsqu’on le fait, on se contente de la réponse presque toujours partiale que l’on obtient.

En second lieu, dans la plupart des cas, les reclus ont le sentiment très vif que le temps passé dans l’institution est perdu, détruit, arraché à leur vie ; c’est du temps à porter au compte des pertes, c’est un temps que l’on doit « faire », « tirer » ou « tuer ». Dans les prisons et dans les hôpitaux psychiatriques, les termes qui permettent de décrire la façon dont un individu « fait son temps », sans mal ou péniblement, permettent aussi de mesurer le degré d’adaptation de cet individu à l’institution158. Ce temps est, pour ceux qui doivent le « faire », une chose qu’ils ont placée en exergue et à laquelle ils accordent une attention soutenue et constante dont on ne trouve aucun équivalent à l’extérieur. En conséquence, le reclus finit par penser que la période correspondant à la durée de son séjour forcé – sa peine – a été pour lui une période d’exil total, hors de la vie159. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager les condamnations à perpétuité ou à de longues périodes de réclusion si l’on veut mesurer – et encore, partiellement – leur influence démoralisante160.

Quelle que soit la rigueur des conditions de vie dans les institutions totalitaires, elle ne suffit pas à rendre compte de ce sentiment de vie gâchée. Il nous faut plutôt en chercher la raison dans le hiatus social imposé par l’entrée à l’institution et dans l’impossibilité fréquente d’y acquérir des avantages susceptibles d’être transférés à l’extérieur : gains financiers, unions matrimoniales ou formation sanctionnée par un diplôme. La doctrine selon laquelle les asiles d’aliénés sont des hôpitaux qui dispensent un traitement à des malades permet entre autres aux reclus qui sacrifient trois ou quatre années de leur existence à ce genre d’exil de se persuader qu’ils œuvrent activement pour leur guérison et qu’une fois guéris le temps passé à cette entreprise leur semblera un investissement sage et avantageux.

Cette conscience du temps mort et pesant explique sans doute le prix attaché aux dérivatifs, c’est-à-dire aux activités poursuivies sans intentions sérieuses, mais suffisamment passionnantes et absorbantes pour faire sortir de lui-même celui qui s’y livre et lui faire oublier pour un temps sa situation réelle. S’il est vrai que dans les institutions totalitaires les activités ordinaires mettent le temps à la torture, les dérivatifs ont pour effet bienfaisant de le tuer. Ils peuvent revêtir un caractère collectif lorsque le reclus participe à des jeux de plein air, à des danses, fait partie d’un orchestre symphonique ou de jazz, ou bien d’une chorale, suit des conférences, des cours d’art dramatique161 ou de travail manuel, ou bien encore lorsqu’il joue aux cartes. Ils peuvent aussi prendre la forme d’occupations individuelles, nécessitant toutefois l’utilisation d’un matériel collectif : lecture162 ou séances privées de télévision163. Il faut aussi sans aucun doute y ajouter les périodes où le reclus s’abandonne solitaire aux caprices de l’imagination, comme le suggère Clemmer dans sa description de ce qu’il nomme la « rêverie positive » (reverie-plus) du prisonnier164.

Certaines de ces activités sont officiellement patronnées par l’administration, les autres constituent des adaptations secondaires : ce sont par exemple le jeu, l’homosexualité, les bringues et les « bombes » à coups d’alcool industriel, de noix de muscade ou de gingembre165. Qu’elle les patronne officiellement ou non, l’administration intervient chaque fois que ces dérivatifs deviennent trop accaparants ou trop réguliers, ce qui est fréquent pour l’alcool, la sexualité ou le jeu. À ses yeux en effet, c’est l’institution qui doit posséder le reclus à l’exclusion de toute autre entité sociale qui aurait pu se constituer en son sein.

On peut se représenter une institution totalitaire comme une espèce de mer morte où apparaissent de petits îlots de vie active et séduisante. De telles activités aident sans doute le reclus à supporter l’état de tension psychologique engendré par les attaques que subit sa personnalité. Pourtant, c’est précisément dans l’insuffisance de ces dérivatifs qu’il faut chercher l’un des principaux effets aliénants des institutions totalitaires. Dans la vie courante, un individu mis à bout de nerfs par un des rôles sociaux qu’il assume a en général une chance de pouvoir se faufiler dans quelque lieu privilégié où il s’abandonnera à ces chimères commercialisées que sont le cinéma, la télévision, la radio, la lecture. Il peut aussi avoir recours aux évasions que procurent le tabac ou l’alcool. Dans les institutions totalitaires, surtout immédiatement après l’admission, ces possibilités sont souvent trop rares. C’est au moment même où l’on en ressent le plus grand besoin que ces soutiens sont le plus difficiles à obtenir166.

VIII. La rentrée dans le monde

En dépit de tous les projets de « bringue » qu’ils peuvent faire pour le jour de leur libération, et de leur habitude de compter minutieusement les jours qui les séparent de la sortie, les libérables se montrent très souvent anxieux à la pensée du départ et vont même parfois, comme nous l’avons dit, jusqu’à « faire des blagues » ou se rengager pour différer l’échéance. Cette anxiété du reclus s’exprime souvent par une question qu’il se pose à lui-même ou qu’il pose à ses amis : « Suis-je capable de me tirer d’affaire dehors ? » Par cette question, il met la totalité de la vie civile entre guillemets, comme une chose qui mérite que l’on y pense et que l’on s’en préoccupe. Cet ensemble qui, pour les gens du dehors, n’est habituellement qu’un fond non perçu sur lequel se détachent des figures particulières, devient pour le reclus la figure qui se détache sur un fond plus vaste. Peut-être une telle perspective est-elle démoralisante, peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles les anciens reclus envisagent souvent de « réintégrer » l’institution – une des raisons aussi pour lesquelles bon nombre d’entre eux y retournent effectivement.

Les institutions totalitaires proclament fréquemment leur souci de redressement, c’est-à-dire leur vocation à réparer les mécanismes auto-régulateurs du reclus pour faire en sorte qu’après son départ il conserve de son plein gré les habitudes acquises dans l’établissement (le personnel, lui, est censé être d’emblée en possession de ces mécanismes auto-régulateurs, partageant avec les collègues des établissements du même type le privilège de n’avoir à en apprendre que le fonctionnement). En fait, ce but avoué est rarement atteint, et même lorsque l’on enregistre des modifications durables elles ne correspondent généralement pas au type recherché par l’administration. Si l’on met à part le cas de certaines institutions religieuses, il semble que ni les opérations de dépouillement de la personnalité, ni les modalités de sa restructuration n’aient d’effet durable en partie à cause de l’existence d’adaptations secondaires ou de facteurs de résistance, ou encore de la propension des reclus à combiner toutes les stratégies et à « se tenir peinards ».

Évidemment, aussitôt après sa libération, le reclus goûte comme après une merveilleuse résurrection les libertés et les plaisirs de la condition civile – avantages qui passent habituellement inaperçus au commun des mortels : le parfum subtil de l’air frais, la possibilité de parler quand on en a envie, d’utiliser toute une allumette pour allumer sa cigarette, de manger un morceau, tranquille, à une table mise pour quatre personnes167. Une malade mentale, de retour à l’hôpital après un week-end à la maison, décrit ainsi son expérience devant un cercle d’amis attentifs :

« Le matin, je me suis levée et j’ai décidé de prendre du café à la cuisine, c’était merveilleux. Le soir, nous avons pris deux bières, et sommes allés croquer quelques amuse-gueules, c’était formidable, absolument délicieux. Pas une seule minute, la pensée que j’étais libre ne m’a quittée »168.

Et pourtant, en bien peu de temps semble-t-il, l’ancien reclus oublie en grande partie ce qu’était la vie carcérale et il se remet à considérer comme naturels les privilèges autour desquels s’organisait la vie dans l’institution ; les sentiments d’injustice, d’amertume, d’aliénation, que fait naître de façon si caractéristique l’expérience de la réclusion, et qui constituent si souvent un palier dans la carrière morale de l’individu, sont comme vidés de leur force par la remise du bulletin de sortie.

Mais ce que l’ancien reclus conserve de son expérience nous en dit long sur les institutions totalitaires. Très souvent l’admission à l’institution signifie l’accession à ce que l’on pourrait appeler un statut prédéterminant (pro-active status). Ce n’est pas seulement sa situation intra-muros qui diffère radicalement de ce qu’elle était à l’extérieur mais, comme il le découvrira, c’est sa position sociale elle-même qui est affectée de manière indélébile et ne pourra jamais redevenir après sa sortie – en admettant qu’il sorte – ce qu’elle était auparavant. Ceux qui ont vécu dans des établissements où ce statut est relativement favorable – c’est le cas de ceux qui sortent des écoles d’officiers, des pensionnats d’élite, des monastères éminents – assistent à de joyeuses réunions commémoratives au cours desquelles chacun exprime la fierté qu’il tire de « son école ». Lorsque ce statut est dépréciant – comme c’est le cas pour les anciens détenus ou les pensionnaires des hôpitaux psychiatriques – on peut parler de « stigmates » et il faut s’attendre à ce que l’ancien reclus s’efforce de cacher son passé pour se faire « admettre ».

Comme l’a établi une étude sur ce sujet169, l’autorité de l’administration réside essentiellement dans le fait qu’elle possède le pouvoir d’accorder l’espèce de réhabilitation qui réduit la portée de ces stigmates. L’administration des prisons militaires peut faire miroiter aux yeux des détenus la possibilité d’une réintégration dans le service actif et, éventuellement, d’un non-lieu honorable. Le haut personnel des hôpitaux psychiatriques peut faire espérer aux internés l’obtention d’un « bon » bulletin de santé (« renvoyé guéri ») et des recommandations personnelles. On touche là une des raisons pour lesquelles les reclus affectent parfois de s’émerveiller, lorsqu’ils se trouvent en présence du personnel, de ce que l’institution fait pour eux.

Revenons sur l’anxiété que provoque le départ. On l’explique parfois par la mauvaise volonté de l’individu, ou par le fait qu’il est trop « malade » pour pouvoir réassumer des responsabilités dont l’institution l’avait totalement déchargé. Ma propre expérience forgée dans l’étude de ce type particulier d’institutions totalitaires que sont les hôpitaux psychiatriques me défend d’accorder une importance exagérée à ce facteur. Plus importante sans doute est la « déculturation », c’est-à-dire la perte de certaines habitudes courantes exigées par la vie en société, ou l’impossibilité de les acquérir. Autre facteur également important, le fait de porter les stigmates de l’institution : lorsqu’un individu a endossé en tant que reclus un statut prédéterminant de bas niveau, il est fraîchement accueilli à sa sortie et c’est précisément au moment, toujours difficile même pour ceux qui ne gardent aucune séquelle de leur réclusion, où il lui faut prendre des contacts pour trouver du travail ou un logement qu’il en fait l’expérience. La libération survient en outre souvent au moment même où le reclus, enfin rompu aux ficelles de l’institution, venait d’accéder aux privilèges dont il avait appris péniblement à connaître la valeur. Bref, il peut penser que sa libération a pour effet de lui faire quitter les sommets de son petit monde pour le renvoyer aux bas fonds d’un univers plus vaste.

Ajoutons que même s’il revient à la communauté des gens libres, le reclus n’y jouit pas toujours d’une liberté sans limites. Dans certains camps de concentration, on exigeait – du déporté qu’il signât une décharge attestant qu’il n’avait subi que de bons traitements et on le prévenait des inconvénients qu’il y aurait à colporter des histoires à l’extérieur170. Certains hôpitaux psychiatriques soumettent l’interné sur le point de partir à un ultime interrogatoire destiné à révéler les ressentiments qu’il peut éventuellement nourrir à l’égard de l’institution et de ceux qui l’y ont fait entrer et on lui conseille énergiquement de ne pas leur faire de tort. De surcroît, en sortant, le reclus doit fréquemment promettre de revenir chercher assistance au cas où il se sentirait retomber malade ou « glisser sur la mauvaise pente ». Souvent aussi l’ancien malade mental apprend que ses proches ou son employeur ont été avisés qu’ils devaient prendre contact avec les autorités si de nouveaux ennuis venaient à se produire. De même, certains détenus qui sortent de prison à la suite d’une libération conditionnelle se voient astreints à venir rendre compte régulièrement de leur situation et à se tenir à l’écart des milieux qu’ils fréquentaient avant leur arrestation.