Le jeu de la membrane dans le texte freudien

12 mars 1975

Pas d’issue, même pour les tendances qui dans l’analyse rejettent le plus expressément l’héritage freudien.

Ainsi dans le dernier numéro de Y American Journal of Psychoanalysis publié depuis 1941 par l’Association for the Advancement of Psychoanalysis of the Karen Horney Psy-choanalytic Institute and Center, qui fut fondé par des analystes dissidents pour se distinguer de ceux qui continuaient à se réclamer de Freud, en vue de « communiquer des conceptions modernes de la théorie et de la pratique » (c’est le libellé reproduit sur la page de garde de chaque numéro), on peut lire sous le titre de « Psychanalyse et société : qui conduit, qui suit ». (Psychoanalysis and Society : Which leads, which follows) un article de Marie R. Badaracco 178 dont l’essentiel exprime une inquiétude. En reprenant les termes mêmes de l’auteur, on peut les formuler comme suit : l’analyse régresse. Les mouvements féministes, principalement, poussent dans ce sens. Pour autant qu’il pourrait s’agir du reflux des vues freudiennes, quoi de plus naturel et légitime, compte tenu de ce que le freudisme fait des femmes ? Mais alors pourquoi, demande M. Badaracco, les autres analyses, les bonnes, les modernes, comme celle dont Karen Horney a posé les bases et qui ont rompu toute connivence avec la conservation de ces dominances dépassées, qui ont réinjecté dans l’analyse l’incidence du fait social dans sa vérité, qui prennent position par rapport à lui d’une façon dont les femmes devraient se dire heureuses, pourquoi cette psychanalyse là est-elle prise également dans cette vague de récession, et pourquoi voit-on s’organiser à son détriment exactement les mêmes facteurs qui sont venus si heureusement

à bout de l’analyse freudienne ? Alors que la théorie de la pratique a si heureusement intégré les données nouvelles provenues entre-temps du champ social !

Fort opportunément, John L. Schimel179 lui apporte les premiers éléments d’une contradiction que je condense autour de l’essentiel qui s’en dégage. À savoir que quelle que soit l’estime qu’on leur porte et l’importance de leur travail, where to fit, quelle place faire, à Fromm, Horney, Kardiner, Klein, Hartman, Sullivan et d’autres ? Liste panachée des principaux analystes d’expression anglaise, que l’on peut étendre à loisir. Et il répond vrai, même si ce qu’il écrit devient faux lorsqu’il s’agit d’expliquer le phénomène. Des leaders, dit-il, ces gens le furent, mais pour les praticiens de l’analyse et de la psychiatrie, psychoanalytic and psychiatrie practitioners, but not of society, mais pas pour la société, alors que Freud le fut.

Mon point de vue est à l’opposé. Ni Freud ni l’anaiyse ne sont pondérables sur le plan de l’introduction de changements dans la société. Et les changements dans la société dont les successeurs de K. Horney font tant de cas, en les attribuant en partie à Freud, n’apportent nul changement à ce que l’analyse dévoile. Mais Freud a apporté un mouvement et une contribution, au titre de ce qu’il appelle le travail et la culture, par un discours marquant, même s’il est sans prise sur le terrain humain vu sous l’angle du fait social. Ce qui ne veut pas dire qu’il ait été sans emprise sur les humains ! Et à ce discours qui a fasciné une génération, des livres de chair, selon une expression heureuse de Robert Pujol, sont restées attachées. Il semble que des parcelles s’en détachent, ou s’y attachent moins volontiers.

C’est bien pourquoi, lorsque les analystes se choisissent comme thème de rencontre internationale les changing trends, les changements dans la théorie et dans la pratique, ils ont toutes les chances d’en rester aux constats des horneyiens, dans la mesure où leur position est précisément, à la base, celle de faiseurs de constats. Donc ouverte à la seule possibilité de s’échiner à procéder à d’incessants agiornamenti, mises au goût du jour tel qu’ils le voient, adaptations aux exigences d’une pratique telles qu’ils les discernent, que l’on tentera de cimenter par des théories produites à la demande de la conjoncture surgie. Mise au goût du jour tous azimuths, dont la visée ne peut que tendre à faire disparaître l’objet amendé, pour cette simple raison que cet objet-là n’a plus de rôle à jouer, et que dès lors il devient inutile. Ce que l’on ne peut reconnaître si l’on se trompe de diagnostic et de définition quant au plan où l’analyse a joué un rôle.

Notre travail ici nous dicte une façon de le formuler, toute commandée qu’elle soit par une opportunité textuelle. L’analyse a joué un rôle déterminant. Freud, son œuvre, ont joué un rôle déterminant quant à la pensée. Quant à la façon de penser. En ce sens, les autres dont les noms se trouvent sur la liste panachée que nous avons mentionnée n’en ont joué à peu près aucun. Ils n’ont, pour dire les choses autrement, pas pesé de façon déterminante sur la théorie d’une pratique au niveau fondamental. Et les « changements » qui s’observent, plus que des causes dont on raffine vainement l’inventaire, relèvent de cette vérité bien simple que la théorie d’une pratique ne peut pas ne pas évoluer. Du reste, elle évolue sans rien demander à personne ! Le tout est de savoir si les analystes, par rapport à cette évolution, se laissent dériver de façon inerte vers une position où ils ne peuvent plus avoir de possibilité d’intervention autre que de rattrapage. De rattrapage de jeu, comme dans les mécaniques usées, au lieu de maintenir leur position de novateurs modestes ou ambitieux pour la façon de penser, de penser les choses fondamentales pour la pensée. De grâce, qu’on ne se dépêche pas de noyer cette assertion dans l’eau stagnante du cliché où le souci du « bien penser » fait concurrence à celui du « bien faire » ! Avec l’appoint qui ne manque jamais en pareille circonstance, je le sais d’expérience, de l’évocation du trait juif chez Freud : dans la paralysie du faire où se trouvaient les juifs, c’est à la pensée qu’ils auraient consacré toute l’ardeur de leur souci… Débat qui porte les relents des impasses d’autrefois, même dans ce qui de nos jours y fournit un support frais. Autrefois, au sens, simplement, d’avant Freud. Car l’analyse a entièrement remanié cette façon-là de poser les rapports de la pensée et de l’agir.

Si les analystes veulent garder à leur pratique quelque cohérence, quelque plausibilité, comme pratique sociale, ils doivent réoccuper cette position de défricheur de voies nouvelles, plutôt que teinter de fausse sagesse leur étonnement déçu de voir moins fréquentées les voies déjà connues.

Sans entrer dans le débat usé entre les fondamentalistes et ceux dont l’activité est tournée vers l’application, où le partage entre ceux que l’on dira conservateurs et ceux qui se diront révolutionnaires se fera avec permutation de position, au gré des circonstances, de lieu et de temps, et d’options momentanées (même phénomène au niveau de l’histoire de l’art et dans la même confusion à propos de la fameuse liberté de l’artiste), disons que reste vrai ce qu’ailleurs nous disions il y a quatre ans 180. À savoir qu’une science qui ne reste pas en mouvement à son niveau fondamental, avec les risques de dérive qui se prennent légitimement quand le travail se choisit comme terrain ce niveau-là, est une science qui s’arrête, s’étiole et périt. Qu’à ce niveau des voies nouvelles ne soient que de modestes sentiers ne peut décourager qu’un moi dont l’inflation, pareille à celle de la nappe proliférante des lentilles d’eau, a recouvert la majeure partie ou la totalité du champ.

Mais revenons à notre propos. Il n’y a pas dans l’analyse de discours sans apostrophe. Entre gens de qualité, cette qualité que le discours de Freud prête toujours à son inter-locuteur-contradicteur à simplement l’inviter dans son débat, l’apostrophe mène vite à l’altercation. Nous y sommes. Car, d’avoir peut-être trop goûté à nos lamproies et nos anguilles, vous avez dédaigné le plat bien plus austère que j’ai apporté la dernière fois. Je m’en doutais un peu et j’avais confié le sentiment que j’avais ce jour-là d’amener ici des pages qui m’avaient coûté plus d’effort que d’autres, dont j’avais avec soin serré et tendu l’articulation, mais auxquelles il était possible de prévoir un accueil bien réservé. En l’occurrence celui du reproche : « Chaque fois, on repart d’ailleurs que là où l’on était arrivé. » On a rendez-vous en un lieu que la fin de l’exposé a défini, et voilà qu’au lieu d’être sous le réverbère convenu je me tiens sur le trottoir d’en face !

Et cependant ! C’est avec minutie que depuis quelque temps déjà nous progressons vers une mise en place absolument indispensable de certaines représentations. Dans le grand sac de notre culture, nous trouvons (sauf en France peut-être à certains moments) une psychanalyse exsangue, inerte, n’apportant plus la moindre impulsion à la divination humaine, toute limitée qu’elle soit, des défilés où notre

espèce doit reconnaître son chemin dans chaque individu qu’elle produit. Nous trouvons le dessin animé, Walt Disney pour grandes personnes, projecteur bloqué sur une image (une autre en chaque lieu), en passe peut-être de s’éteindre même sur ce qui en première projection ne fut pas un film pour enfants. Dessin animé, bande dessinée (dont une sur Freud l’année dernière, fort bonne du reste) où passent des images de grands mouvements. Grands, lorsqu’ils sont nommés pour la première fois. Les grands mouvements dont s’agite le triangle œdipien. Fusion. Fusion de la mère et de l’enfant. Séparation… C’est le père qui sépare… Qui arrache l’un à l’autre… Rien n’est plus vrai. Et tout cela eut sa grande force dans la surprise de se l’entendre dire pour la première fois. Par la voix de la science, et au bénéfice du domaine général de la culture. Grande force, aussi, des représentations, comme celle des mutilations dont nous portons la marque dans nos angoisses. Mais passé le choc premier, l’indignation, la surprise, l’émerveillement même de la reconnaissance, facettes diverses de l’événement premier de l’arrivée de ça dans le discours commun, dès après ce moment premier qui passe très vite, et pour Freud le premier, on se ravise. Et l’on se dit : « Voyons de près comment cela fonctionne. » On pose la question : Comment au juste ce père sépare-t-il l’enfant de sa mère ? Cette mère que l’on voit affairée autour du nourrisson… Et ce père que l’on voit bien réticent à la porte de la nursery… Où a-t-on vu ce père tirer ainsi ce nourrisson hors des bras de sa mère ? Où a-t-on vu ces mutilations génitales ? C’est plus complexe, dit-on alors. Cela traduit une mécanique plus complexe ! À point nommé, Lacan mit en évidence le Fort und Da. Mais la question insiste : tout de même, même si ce n’est qu’une façon de parler, encore faut-il que quelque part quelque modèle y autorise. Même une ébauche, même un équivalent, mais dans la réalité effective de quelque négoce entre les humains. L’anthropologie vient alors offrir ses services… Relance du discours. Pour de bon, pareil modèle existe du père qui défait la fusion de la mère et de l’enfant. Et par exemple les initiations des garçons dans les sociétés primitives ont pour fin précisément de séparer, d’arracher les garçons au monde des mères. Et les filles alors ? Là, c’est plus complexe, à la chasse on n’en a pas besoin, elles ralentiraient l’allure et ne sauraient porter les quartiers de l’auroch dépecé ! Du

reste, à la case, elles seront plus utiles, ou dans la grotte, ou dans le pré à la cueillette.

De la sorte, aux représentations premières surgies de l’analyse, on a, par ce type de procédé, réinjecté du sérum frais. Ballon d’oxygène vite épuisé. D’autant plus qu’à ce faire on a sur soi refermé le piège. Car avec pareil modèle, pêche miraculeuse, on a pris dans la nasse un poisson qui n’en laissera pas une maille ! Car cette société primitive est patriarcale. Et celle de Vienne, de Freud, en procède. Et tous ces mouvements dans le triangle œdipien, comme à la limite son existence même, sont des descriptions liées, datées, d’une façon dominante de voir et de dire. Et leur répétition, induite, pontifiée, aux patients de nos jours, aux femmes surtout, n’est que façon de conserver, etc. Point d’issue.

C’est pourquoi, laissant le domaine des opinions sur l’analyse, les mœurs et le reste, nous nous sommes reportés à un texte. Dont le pouvoir d’incitation reste inentamé et dont la surface reste offerte sans réserve à qui en veut. Nous y avons trouvé des représentations de plans de séparation. Puis nous avons commencé à entrevoir que ce type de surface apportait avec lui, posait l’amorce d’une certaine logique difficile de prime abord à énoncer pleinement. Et qu’elle-même ne se posait pas indépendamment des noms qui à ces, ou ce plan, pouvaient être donnés. Nous arrivions à l’un de ses noms. Peut-être pas le seul, mais nom utilisable, opérant, et fort de sa position dans la langue : l’hymen. Se prêtant ici, mieux que d’autres représentations par sa place comme représentation de mot et comme représentation de chose, à apporter une logique singulière. Faire emprunt à Derrida pour nommer cette logique : logique de l’hymen, est un choix de pure opportunité. C’est du même coup laisser entrevoir que, pour parler de séparation, il y a plus d’une logique qui puisse se mettre en œuvre.

Pour commencer à traiter de cette logique de l’hymen, je n’ai pas trouvé mieux, comme abord de la question, que de me poser affronté à cette logique face au texte ; et de prendre un appui sur l’évocation des positions masculines engagées dans le concret du discours masculin affronté à l’hymen, comme fonction active dans ce discours, par la mise en jeu d’un milieu se tenant entre deux termes et les enveloppant en même temps. Ce qui nous avait mené en 1915 au texte sur « L’inconscient ». Nous en étions restés à ces trois cir-

constances qui, en 1915, organisent le texte sur « L’inconscient ». La possibilité de faire jouer la lettre à la façon d’un métabolite dans l’appareil mental, ce qui satisfait à une ambition théorique et à une exigence textuelle ; l’image de deux surfaces d’inscription possibles qui réduisent à la représentation d’un feuillet la figuration de la profondeur, dont le Wunderblock apporte un modèle dans la série des objets manufacturés, maniables et dissécables ; et une remise en liberté de l’anatomie du cerveau, siège des neurones. Cette dernière circonstance d’autant plus nécessaire qu’une possibilité de représenter des différences de niveau, de figurer la profondeur, devient alors nécessaire à Freud, en raison d’une troisième possibilité théorique simultanée et concurrente qui s’offre face à celle de la double inscription. Je vous avais lu, pour nous rafraîchir la mémoire, un paragraphe dont je vous invitais à noter la place de palier, de transition d’un type de régime représentatif à un autre. Et je mettais en évidence, dans la phrase conclusive, la difficulté de lecture, la condensation extrême d’une problématique et l’apparente contradiction interne à l’énoncé. « Notre topique n’a rien à faire avec l’anatomie. Elle concerne les régions de l’appareil psychique, où qu’elles puissent se situer dans le corps »,… Und nicht auf anatomische Ortlichkeiten, « et non pas des lieux anatomiques ». Où au-delà du corps dans son ensemble et des localisations cérébrales, s’impose la représentation du fonctionnement en deux registres de l’anatomie. Ce dont la saisie, vous disais-je, est essentielle pour que le moi corporel que Freud produit quelques années plus tard ne sombre pas dans le malentendu. L’affaire n’est facilitée en rien par la pirouette des recours à l’image d’une surface de projection dont l’écran verrait apparaître toute cette anatomie ayant satisfait aux conditions de sa conversion en matériel psychique. Peau de banane, qu’une plaisanterie de Freud laisse il est vrai sous les pas du lecteur.

C’est la surface elle-même en voie de se constituer qui, au même titre que ce qui pourrait l’exiger comme condition d’affichage, est en train de s’inventer. Or, par la projection, si naturelle à invoquer dans un pareil contexte, c’est toute la neurologie qui, par schéma corporel interposé, viendrait réoccuper le terrain à la grande joie de plus d’un.

Cinq ans encore, 1920, et les représentations de l’autre registre naturel, celui qui ne doit rien à la neurologie, sont

pleinement émancipées. Elles sont bien entendu d’une autre veine : des arrondis, des rotondités, des boules et des pellicules.

Un globule d’abord, une vésicule, pourquoi pas. Autour d’elle, une pellicule. Et là, à la surface, cette pellicule devient croûte, a crust, eine Rinde. La vésicule, Blàschen, sa surface, die Oberflâche, un ectoderme, Ektoderm, d’où d’ailleurs et précisément dérive le système nerveux central, cohérence des choses dans la nature dont Freud est friand, et la Rinde, la croûte181. Vous avez au passage reconnu, l’Au-delà du principe de plaisir. Comment cette croûte s’obtient-elle ? Par brûlure ! C’est là que la pellicule est so durchgebrannt, baked through 182, dit Strachey dans une image dont le français trouve mal l’équivalent. C’est ce qui arrive dans le four à la croûte d’une tarte, d’un pie, quand plus que durcie ou dorée elle commence à charbonner. C’est du reste très exactement ce qui arrive aux muqueuses, ces Schleimhauten du texte freudien, lorsqu’elles sont cautérisées à l’électrocautère. Et cela donne des croûtes. Cela se pratique dans le nez.

Cette représentation est maintenant émancipée pour figurer la conscience, bien sûr. C’est même la condition de sa naissance. Les éléments de ce système pelliculaire ainsi modifié, sind (…) befàhigt das Bewusstsein entstehen zu lassen, deviennent aptes à faire se produire la conscience 183.

Des croûtes, disions-nous. Mais lorsque l’opérateur est Fliess, il peut se produire pire : des escharres, une zone de nécrose. En effet, ce qui est ainsi traité sur cette enveloppe ou membrane, Hülle oder Membran, devient en quelque sorte inorganique, anorganisch. Et ne se transforme en ce bouclier, shield, bouclier pare-excitation, Reizschutz, comme le celluloïd du bloc magique, que par sa mort, durch ihr Absterben. La zone de la pensée, Gedanken, l’aire des représentations également, antérieurement sous embargo fliessien et même sous celui de la pratique de Fliess, est relâchée dans la circulation.

Trois ans encore, 1923. « Le Moi et le Ça ». Tout est déjà prêt, déjà mobilisable, même l’évocation vigile, volontaire, de l’acte de la dissection. À la première page, nous lisons : « Nous avons dit que la conscience est la surface de

l’appareil mental. C’est-à-dire que nous l’avons assignée comme fonction à un système qui est le premier à être touché de l’extérieur et pas seulement dans le sens fonctionnel mais spatialement aussi cette fois-ci, au sens de la dissection anatomique. Nicht nur im Sinne der Funktion, sondern diesmal auch im Sinne der anatomischen Zergliederung184.

Entendez le diesmal, « cette fois-ci », comme lié au texte qui le porte. En 1923, même si celui qui l’a écrit le rapporte à la description déjà donnée de la conscience en 1920. Diesmal, c’est cette fois où il écrit le mot « dissection ». Une note de bas de page de l’auteur renvoie au texte de référence, P Au-delà du principe de plaisir de 1920. Strachey, bien sûr, la reproduit, sans plus, lui qui cependant tisse à travers l’œuvre tant de fils en suivant l’articulation des concepts, mais aussi parfois le fil des représentations.

Le seul avantage de n’avoir pas encore l’âge avancé qu’aurait Strachey s’il était encore de ce monde et de n’avoir pas été le contemporain de Freud, c’est de se permettre cette apparente irrévérence qui est pour moi révérence au second degré à l’égard de l’homme et de son œuvre, d’être à même d’y ajouter la note que Strachey ne put inscrire : « pour « dissection” voir aussi le rêve de la dissection de son propre bassin ». Et les processus de pensée, les Denkvorgànge, ainsi appelés « grossièrement et inadéquatement », etwa roh und ungenau ? Avancent-ils sur la surface de ce qui engendre la conscience ? Ou est-ce la conscience qui va au-devant d’eux ? Jeu de la membrane. Cela serait imaginable, mais il y a une autre possibilité. La surface n’est pas le plan d’une inscription. Elle en est une condition.

Mais le schéma anatomique qui est ainsi émancipé est maintenant utilisable pour l’ensemble de la tâche. Il est condition d’exécution de la tâche freudienne d’écrire la métapsychologie nouvelle, et condition de possibilité d’y représenter ce qui doit l’être, en l’occurrence le Moi. De cette petite banquise de cellules nerveuses du début de l’œuvre, la Beschreibung, la description, peut maintenant se soutenir d’une représentation graphique, graphische Darstel-lung. Le Moi à la surface du Ça, que Groddeck vient d’apporter tout frais palpitant de sa pratique médicale, est une

pellicule, un îlot membraneux. Das Ich umhüllt das Es nichganz. Le Moi n’enveloppe pas entièrement le Ça8. Toujours la Hülle, l’enveloppe membraneuse. Et même ce Moi, îlot membraneux, est lui-même re-marqué du même signe à la fois lobé et capsulaire. Il porte une Horkappe, a cap of hearing, une cape (lobe) auditive. Il la porte même, dit Freud, un tantinet de travers : sie sitzt ihm sozusagen scbief auf9. Lui aussi, le Moi, est une différenciation de surface, eine Fortsetzung der Oberflàchen Differenzierutig.

Et là, bien que la question ne s’en pose pas de façon privilégiée dans notre propos – qui suit la filiation des représentations qui finissent par organiser le texte métapsychologique, puisque ce Moi, qui est de rencontre inévitable en raison de sa position première, est le point où nous en sommes –, il serait assez désinvolte de refuser d’ouvrir une parenthèse qui le concerne par rapport à notre entreprise, si grande est selon moi l’importance de la fin de ce second chapitre du travail intitulé Das Ich und das Es.

Car non seulement certaines lectures de ces derniers paragraphes ont déposé des suites, dont ceux qui toujours les exploiteront défendront toujours une légitimité qu’une lecture rapide permet de fonder dans cette sorte de bonne foi qu’elle conforte, mais en outre ces paragraphes sont, avec leur réelle difficulté, le lieu, pourrait-on dire, d’une intrigue presque au sens policier du terme.

Il s’agit de ce Moi corporel sur lequel s’achève le chapitre. La douleur, dit Freud, est parmi les perceptions peut-être un modèle, vielleicht vorhildlich, de la façon dont en général on arrive à la représentation de son corps, zur Vorstellung seines eigenen Kôrpers 10 et non à T « idée » de son corps, comme l’écrit Strachey dans the idea of our body 11. Et Freud poursuit : « Le Moi est avant tout corporel. » La phrase n’est pas finie. Mais déjà l’imagination s’en est emparée, qui cherche à tout un centre et à un centre son centre. Et la connaissance par ouï-dire, prenant son produit en relais, va se sédimenter, ce qui provoquera le discours que Ton rencontre un jour ou l’autre dans ces moments fatigués des débats contradictoires où manque rarement de se faire enten-

8. Ibidem, G. W. XIII, p. 251 et S. E. XIX, p. 24.

9. Ibidem, G. W. XIII, p. 252 et S. E. XIX, p. 25.

10. Ibidem, G. W. XIII, p. 253.

11. Ibidem, S. E. XIX, p. 26.

dre la voix péremptoire du savant (par ouï-dire). Le piquant est que toujours elle marque un point. Elle dit : « Mais enfin, cher collègue, vous semblez avoir totalement oublié que Freud a dit que le Moi était avant tout corporel. » C’est pourquoi je ne crois pas superflue la parenthèse que j’ouvre. Certes Freud a écrit cela, mais au début d’une phrase dont voici la suite textuelle et les suites d’intrigue. Reprenons. « Le Moi est avant tout corporel ; il n’est pas seulement un être de surface [il faudrait dire une existence de surface, nicht nur ein Oberflàchenivesen] 185 186, plutôt qu’une entité, mais aussi la projection d’une surface. » Et là nous entrons de plain-pied dans la difficulté. Car faute d’avoir correctement posé, c’est-à-dire avec assez de minutie, toute la filiation dont le processus amène cette notion de surface et la manière dont elle fonctionne, c’est l’image de la surface du corps réel qui va, avec le concret de son contenu et de son anatomie, arracher le texte à sa lecture correcte. Il ne s’agit pas d’en nier la difficulté. D’autant que c’est pour Freud aussi une zone du texte où, avec la question de la double inscription, on peut se permettre de dire qu’il peine. Et on n’a pas arrêté depuis. Voir encore le travail de Bonneval. Notre parcours de la filiation de la représentation de surface se contenterait pour résultat de nous faire mieux appréhender comment, pour Freud, cette représentation est à la fois nécessaire, exigée, intruse aussi, et difficile.

L’image de la surface du corps réel vient emporter l’affaire malgré la suite qui va y contredire, et cela, semble-t-il, dès 1927. Quand en ce point apparaît, et uniquement dans la traduction anglaise, que Joan Rivière a effectuée pour la Hogarth Press, une note de bas de page. Où il est dit (déjà) ceci : « Id est (cela veut dire) que le Moi est en définitive dérivé des sensations corporelles, principalement celles qui proviennent de la surface du corps. Il peut ainsi être considéré comme une projection mentale de la surface du corps, représentant de plus, comme nous l’avons vu plus haut, les superficies de l’appareil mental B. »

Cette note, précise Strachey, surgit pour la première fois dans la traduction anglaise, où elle est présentée comme ayant été autorisée par Freud, in which it was described as having been authorized by Freud187. Elle n’apparaît pas dans les éditions allemandes. It does not appear in the German éditions. C’est, je pense, pour un Anglais parlant d’un autre Anglais, aussi loin qu’il puisse aller pour l’accuser d’extrapolation abusive. La suite du texte justifie pleinement l’accusation grave portée par Strachey. « Si l’on cherche une analogie anatomique, on peut au mieux l’identifier à l’homoncule cortical, qui se tient la tête en bas, les pieds en haut, qui regarde en arrière et porte son aire du langage à gauche. » Ce qui veut dire juste le contraire de la note de Joan Rivière, soi-disant avalisée par Freud.

Une projection comme celles que Joan Rivière appelle mentales n’a strictement rien à voir avec un schéma neurologique, avec cette anatomie dépassée dans le parcours de Freud et qui de surcroît a fait de sa part l’objet d’une dénonciation explicite. Schéma neurologique qui donne Heu à une projection graphique de la part de ceux que Freud appelle les anatomistes de son époque, qui l’ont inventée aux fins de leur exposition. Projection mentale qui de nos jours a pris les traits de l’homonculus de Penfield.

Enfin, cette façon de concevoir le Moi-corps comme représentation d’un phénomène de surface, que la fin du chapitre redémontre en faisant appel au sentiment de culpabilité inconscient sur lequel je ne m’étendrai pas, se retrouve affirmée deux ans plus tard en 1925, dans les « Notes additionnelles concernant l’interprétation des rêves. » Où au chapitre intitulé « La responsabilité morale des rêves » le même raisonnement est repris qui fait de l’Ego une portion périphérique du Ça, ein peripherischer Anteil, ayant subi une modification particulière, besonders modifiziert188, et avec lequel il forme une unité biologique histologiquement insécable.

Insécable, pour quelque but vital, für irgendeinen vitalen Ziveck 189. De quelle vie doit-il s’agir ici, qui ne pourrait tirer aucun profit de cette dissection ? Sinon encore de la vie de la science même à laquelle il travaille tout autant qu’il travaille en elle, donc qu’en lui travaillent ces représentations,

pour être énoncées. Et par conséquent ici il est comme signalé que prélever l’Ego, c’est-à-dire cette banquise du Je, de la surface où elle se trouve elle-même comme portion de surface, pour la promouvoir, en l’isolant, à quelque place autre que celle où elle se trouve, frappe à mort et l’entreprise, Zweck, et celui qui s’en est chargé.

Enfin, pour clore ces évocations, comment ne pas se souvenir d’une autre convergence où ces représentations viennent à se nouer : dans la biographie de Freud telle que Jones la donne, en partant d’éléments que Freud lui-même ne pouvait ignorer, à savoir la coiffe membraneuse dont il est venu au monde coiffé. Arrivé là, j’eus la curiosité de me reporter à l’ouvrage maintenant vénérable qui résulta du colloque de Bonneval sur l’inconscient, dont le thème de la double inscription titillait en moi le souvenir. Je ne sais pourquoi cette coiffe me le fit ouvrir. Et, sous la plume de Lacan, j’eus la surprise assez joyeuse, pourquoi ne pas le dire, de trouver ces lignes que, parlant de convergence, je vous livre comme je les ai relues : « Considérons cet œuf dans le ventre vivipare, où il n’a pas besoin de coquille et rappelons que chaque fois que s’en rompent les membranes c’est une partie de l’œuf qui est blessée, car les membranes sont, de l’œuf fécondé, filles au même titre que le vivant qui vient au jour de leur perforation. (…) Eh bien, imaginons qu’à chaque fois que se rompent les membranes, par la même issue s’envole celui d’une forme infiniment plus primaire de la vie et qui n’est guère prête à redoubler le monde en microcosme. À casser l’œuf se fait l’Homme, mais aussi l’Homme-lette : supposons-là, large crêpe à se déplacer comme l’amibe, extra-plate à passer sous les portes (…), etc.17. »

Et quelques lignes plus loin : « Car on peut supposer que, l’absence d’appareil sensoriel chez l’Hommelette ne lui laissant pour se guider que le pur réel, elle en aurait avantage sur nous. Hommes, qui devons toujours nous fournir d’un homuncule dans notre tête, pour faire du même réel une réalité. » Plus loin encore : « Pour ce qui est de détruire l’Hommelette, on ferait bien de se garder qu’il n’en arrive qu’elle pullule, puisque y faire une entaille serait prêter à sa reproduction et que la moindre de ses boutures à survivre, etc. 18. »

17. J. Lacan, in L’inconscient, p. 167.

18. Ibidem, p. 167-168.

Et Lacan en arrive dans les lignes qui suivent à donner à cette représentation un autre nom qui ne nous surprendra guère, à savoir celui de lamelle. « Cette image, dit-il et ce mythe nous paraissent assez propres à figurer autant qu’à mettre en place ce que nous appelons la libido. » Dont ainsi à sa façon, de cette libido qui est moteur du tout comme de l’œuvre, il inscrit la place dans ce monde de représentations membraneuses, pelliculaires et de leurs diverses modalités.

Et, puisqu’on y est, dans ces textes déjà anciens puisqu’ils datent en fait de 1960, pourquoi ne pas relever ce qui s’inspire de façon tout opposée – non point par rapport aux thèses du rapport principal, lui-même porteur d’une contradiction, non point par rapport à ce qui est nécessité de la contradiction à porter alors à Lacan à travers ceux qui étaient ses élèves –, ce qui s’inspire d’un rapport au texte de Freud, d’une pratique de sa lecture, qui à ia fois interdit l’approche dont je vous propose simplement une version nouvelle, et condamne à basculer dans ce que Strachey désavoue chez Joan Rivière. Et d’autant plus que l’on s’agite dans le filet où l’on s’est soi-même pris, où, pour finir, la protestation qu’on y profère ne peut qu’être affirmation ou négation mais pur vœu pieux, faute d’argument sur lequel prendre appui. Le chemin parcouru ici devrait maintenant permettre de l’apprécier pleinement. Jugez-en, c’est une ligne de Green parlant de la « richesse » de l’œuvre de Freud : « Toute sa richesse et même ce qui peut apparaître à première vue comme une séquelle gênante des sources du siècle dernier, où il a bien fallu que son œuvre se nourrisse 190. »

Mais pas du tout, justement ! Ni à première, ni à seconde vue ! Littéralement, pas plus que n’est gênante la langue allemande où l’œuvre s’est nourrie ! Pas plus que d’être juif ne doit gêner les chrétiens ! Car comment, même à première vue, dire gênantes les oreilles de Freud ou gênants ses yeux, puis sa bouche ? Car c’est de cela qu’il s’agit dans l’analyse quand on croit parler de la science du xix’ siècle. Et c’est tout cela qui peut paraître gênant « à première vue » !

De Green encore, la suite du passage cité : « La lucidité incorruptible de Freud ne lui donne jamais le vertige lorsque, parlant des sommets de l’entreprise humaine, il la noue aux

liens du corps, comme lorsque, parlant du corps, il transfigure par le pouvoir de l’esprit ses descriptions pour illuminer les racines naturelles de l’être. » Ne marchandons pas à Green la force des convictions qu’il se sent là mettre au service de son allégeance à Freud. Mais observons ces deux phrases tendues vers la recherche d’un équilibre qui proviendrait de la force égale des deux propositions qui s’affrontent contradictoirement, contradiction constituée d’énoncés également dénués à mes yeux de substance freudienne concrète. C’est ainsi que de Joan Rivière jusqu’aux textes présentés à Bonneval en octobre 1959, et rédigés définitivement six ans plus tard (je ne parle certes là que des textes qui intéressent le freudisme, à l’exclusion de ceux qui s’en désintéressent ou de ceux que le freudisme n’intéresse pas), se repère une convergence des effets induits (même lorsqu’ils sont contradictoires) par le jeu des représentations dans toute cette aire qui est organisée par l’écrit freudien.

Que les travaux et interventions de Bonneval ne puissent manquer pour nous d’être évoqués dans le champ où opèrent ces effets du jeu des membranes dans le texte freudien, tient à la place de ces textes dans l’histoire de la branche française de la Bewegung. À savoir d’avoir été pour cette branche, après guerre (mais cette précision n’est-elle pas superflue ?), le lieu précoce, hâtif, malheureusement peut-être (et pour tous, y compris Lacan, car qui d’autre était en posture d’apprécier la préparation de ceux qu’à juste titre il appelait ses élèves, pour y prendre part ?), le lieu prématuré d’un débat majeur. Peut-être même à ce jour le seul de cette envergure, le seul débat qui puisse sans enflure être tenu pour tel que cette branche française ait produit en son sein. Pour ne laisser nulle équivoque sur ce que j’entends par là, disons que l’accent est ici à mettre sur le débat et non point sur la mention qu’il fut le seul. Il y a certes bien des lieux, ici et ailleurs, où des débats eurent lieu et se tiennent encore. Qu’ils intéressent les participants n’implique pas qu’ils intéressent la psychanalyse. Que le débat de Bonneval d’une part (celui qui est présent à l’intérieur du rapport que l’on peut dire principal de ce colloque, d’autant plus que sur lui seul sont restés attachés l’importance de l’événement et le titre passé dans l’usage de « rapport de Bonneval »), et d’autre part celui qui s’anima entre le rapport et son principal inspirateur et discutant, que ce débat soit resté sans autres

suites que celles qu’au même moment les formes communautaires de la vie des analystes commençaient à organiser, est lourd d’un enseignement que nul alors ne pouvait prévoir. Et dont notre travail dans son premier volet nous a aidé à voir un côté, autour du Vaterkomplex. Reste l’autre côté, celui où nous sommes dans ce second volet.

Mais, pour ce qui est de ce que l’analyse, l’œuvre de Freud, nous fait penser de la pensée, soulignons ici à quel point nos résultats sont pour l’instant incomplets. Ils sont loin de cette Vollstandigkeit meiner Re sulfate, « plénitude de mes résultats », dont dans un texte bien antérieur à la période où nous sommes pour l’essentiel en ce moment, dans les « Théories sexuelles infantiles » de 1908, Freud marque qu’il n’y peut atteindre. Par contre, ce dont il peut répondre, c’est le soin, Sorgfalt, care, mis à les obtenir. Bloss für die Sorgfalt mit der ich mich um ihre Gewinnung bemüht habe 20.

Cette Sorgfalt, c’est celle du sorgfàltig qui caractérise le procédé du chercheur scientifique dans la dissection de son bassin quand il s’agit de la partie délicate de la procédure, celle qui a trait aux plans minces et fragiles, sprôde Material. Dans le même travail de 1908, à propos justement de ce que Freud nomme théories, s’établit le rapport entre la théorie et le travail que Strachey appelle « intellectuel », intellec-tualn, alors que Freud, malgré toutes les réserves qu’il fait à l’encontre de ce terme approximatif, persiste à le. nommer « travail de pensée », Denkarbeit22. Il faut se garder là de l’erreur issue d’une dérive dans un sens qui paraît a priori voisin, léger faux sens d’abord, qui ne découvre que secondairement le contresens dont elle marque une phrase que je citerai pour conclure ce soir et qui pose ce rapport. Le faux sens, je vous le dis de suite, est de procéder hâtivement à une assimilation qui rend identique l’activité théorique et la pensée. Le point est plus fin et plus important. Très succinctement, l’articulation peut se formuler ainsi : l’enfant a des théories, fabrique des théories et son activité de théoricien le mène en impasse. L’enfant, alors, rejette et oublie ses théories. Comme théoricien, il en sort déconfit. Il enregistre

20. S. Freud, Über Infantile Sexualtheorien », G. W. VII, p. 172 et « The sexual théories of children », S.E. IX, p. 210.

21. Ibidem, S.E. IX, p. 219 et G.W. VII, p. 181.

22. Ibidem, p. 181.

un échec, failure, Misserfolg. Il en reste marqué. « Cette méditation et ces doutes, écrit alors Freud, fournissent le modèle, le prototype, Vorbild, pour tout son travail de pensée ultérieur sur des problèmes, et le premier échec rend infirme tout l’avenir de l’enfant. » Dieses Grübeln und Zweifeln ivird aber vorbildlich für aile spàtere Denkarbeit an Froblemen und der erste Misserfolg wirkt für aile Zeiten làhmend fort.

C’est donc des conséquences de l’échec de l’enfant comme théoricien de la sexualité affronté à la pulsion obscure, dunkle Impulse (née de l’excitation), de faire un trou quelque part, irgendivo ein Loch aufreissen, d’opérer quelque part une déchirure, que provient l’activité prototype du travail de la pensée : comment il pensera et, s’il est Freud, comment il pensera la pensée. C’est dans cette perspective que j’entends cette vieille boutade lacanienne du « il pense qu’il pense » qui qualifie la Denkarbeit. C’est une formule que je retourne en quelque sorte positivement, au sens où c’est notre affaire de nous interroger sur la question, voire de la faire progresser, du comment, avec l’analyse, penser qu’on pense.

Car cette infirmité que l’homme portera du fait de cet échec lui ouvre les trois voies que Freud indique presque à la même époque (1910) dans « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci ».

La première est la recherche, die Forschung, the research, qui partage le sort de la sexualité, teilt das Schicksal der Sexualitàt191. Il en résulte l’inhibition névrotique. La seconde voie est celle du développement intellectuel, intellektuelle Entwicklung. S’il est assez fort pour résister à la sexualité, l’intelligence se renforce, die Intelligenz ist erstàrkt192 193. Elle aide à échapper aux refoulements de la sexualité. Mais le sexuel y fait retour. Les opérations intellectuelles, intellektuelle Operationen 25, et la recherche même deviennent activité sexuelle, souvent exclusive. Et c’est alors la recherche elle-même qui devient promesse. Promesse de solution, promesse jamais tenue. La troisième voie enfin est la plus rare et la meilleure. La libido échappe au refoulement, se sublime et renforce la pulsion à rechercher. Là aussi, certes, la

recherche sera un substitut à l’activité sexuelle. Mais, dans cette réussite, l’activité ne se teinte pas de façon névrotique. À une condition toutefois, qui est impérative : il faut que l’activité en question, die Beschaftigungen, évite tout rapport avec ce qu’il en est de la sexualité. C’est dire à quel point il est difficile d’affirmer que l’analyse freudienne est une sublimation. Et à quel point elle reste prise dans l’épure du deuxième type d’activité, qui n’est pas le plus heureux, pour reprendre les termes de Freud…

Mais du même coup ressort aussi avec plus de clarté le fait que l’analyse est bien engagée sur deux voies, selon lesquelles le texte de Freud est à parcourir et à reconnaître : dans l’entre-mêlement même de ces deux voies. Celle où la recherche reste entièrement dans le cadre de l’épure du deuxième type, et celle où, comme dans les textes que nous voyons en ce moment, elle tend à rejoindre le troisième. Dans les écrits qui tendent vers la sublimation, les représentations liées au sexuel, dont la rencontre de Freud avec le Weibliche est à la fois la cause et la butée, sont sourdement au travail dans un texte qui n’en porte pas trace pour ce qui est du sens qu’il réclame. Et encore…

Dans cet écart entre deux voies se creuse ce que l’œuvre de Freud réserve comme impensée de fait, pourrait-on dire. C’est là qu’un travail comme le nôtre ne peut échapper au risque de s’échouer sur les sables du pensé, dans la mesure où, quoi qu’il fasse, il ne peut lui non plus éviter, en y ajoutant, de contribuer à ce qu’ils gagnent sur l’étendue marine. Que cette métaphore trouve vos oreilles… Surtout au moment où nous ne faisons que donner son contenu freudien et textuel, à propos de comment l’analyse fait penser la pensée, à cette phrase de 1908 que je vous répète, pour conclure ce soir : « Cette méditation, ces doutes, fournissent le modèle premier de tout le travail ultérieur de la pensée attelée à résoudre des problèmes, et du premier échec a résulté une infirmité pour tous les temps [qui suivront, pour tout l’avenir] », für aile Zeiten.