La tête, lieu freudien de l’éclatement

30 avril 1975

« — Est-ce que ces êtres-là emploient le mot “Je”’ ? – Non seulement ils l’emploient, mais dans leur langue, il existe sous trois formes différentes : le Je-à-une-tempéra-ture-de-moins-6°, le Je-entre-6°-et-93°, et le Je-au-dessus-de-93°.

Le Boucher semblait complètement dérouté. “C’est en fonction de leur processus de reproduction, lui expliqua-t-elle. À moins 6°, ils sont stériles. La température qui convient à la fertilisation se situe entre 6° et 93°. Mais pour accoucher il leur faut plus de 93°”. »

« Toute leur culture est fondée sur la chaleur et les changements de température. Et encore, nous avons eu de la chance, car ils connaissaient au moins le mot “famille”. Ce sont les seuls humains qui en possèdent une. Mais si l’on essaye de leur expliquer le concept “maison”, on se retrouve en train de décrire une sorte d’espace clos qui crée une différence de température 261 de tant de degrés avec l’extérieur, capable de donner un sentiment de bien-être à une créature dont la température intérieure reste constante à 37° centigrades, ce même espace clos pouvant aussi abaisser la température pendant la saison chaude et l’élever pendant la saison froide, contenant un emplacement où des réserves alimentaires de nature organique sont réfrigérées afin d’assurer leur conservation, un autre où elles sont chauffées au-dessus du point d’ébullition de l’eau pour satisfaire le mécanisme gustatif de l’occupant qui, héritier de coutumes remontant à des millions de saisons chaudes et froides en alternance, ont dû inventer ce système de changement de température, etc.

À la fin de cette longue paraphrase, ils ont une vague idée de ce que nous appelons une « maison”, un “foyer” et pourquoi il faut le protéger. Et si on leur fait un schéma d’une installation de chauffage central ou de conditionnement d’air, alors là ils commencent vraiment à comprendre. »

Ces lignes sont extraites de Babel 17 de Samuel R. Delany, dont une traduction française est parue en 1973 262. C’est en ce sens que le Weibliche est en jeu dans ce que Freud appelle les « conventions » d’un monde quand il rédige « L’inquiétante étrangeté ». Le 'Weibliche est lié au dégagement même de toute possibilité d’établissement de la convention dedans-dehors, dont l’auteur de Babel 17 pose l’absence comme clef d’une autre convention. Qui dans son roman sera basée sur « plus chaud-moins chaud ».

Tout cela a une incidence directe sur ce que nous appelons le plaisir. Dès qu’il est comme tel nommé par nous, il entre dans la voie qui le fait devenir ce qu’il est dès lors qu’il est « parlable ». Il y a deux conséquences à cela. L’une est qu’évi-demment se pose la question, que Perrier a tenté d’élaborer en 1971-72, de savoir dans quelle conjoncture l’analyse engageait les femmes pour autant qu’elle n’allait pas sans les mettre sur la pente de parler du plaisir. La question n’est pas plus ici qu’ailleurs, qu’un ineffable vienne s’opposer à un dicible. Il s’agit de bien autre chose, à savoir que le dicible, féminin ou masculin, ne peut être que ce qu’il est puisqu’il porte les marques inhérentes à la constitution du langage. Notre propos nous engage toutefois à examiner l’autre conséquence, celle qui a trait à ce qui dans le plaisir sexuel est parent du plaisir de parler, du plaisir de penser, du plaisir intellectuel, et donc aussi du plaisir qui trouve sa place dans la pratique analytique.

Comment envisager le plaisir qui, dans son lien avec le principe de constance, constitue dans l’expérience vécue cette connotation du cheminement selon des voies où se poursuit la recherche de l’abaissement des tensions, peut-être plus précisément encore, connotation des passages, variables dans leur vitesse, d’une voie à l’autre, d’un palier à l’autre, dont les transitions jalonnent le chemin qui mène à la réduction définitive du système tensionnel ? Que le plaisir accompagne les pratiques sexuelles ou l’activité de pensée, c’est bien le

dedans-dehors qui est lié comme cause à la possibilité même d’exister de chaque palier ou de chaque passage. Cela, bien entendu, s’entend pour ce qui constitue un champ coïncidant des activités du sexe, de la parole ou de la pensée.

L’ampleur de ce champ coïncidant, ou la comparaison de son extension pour les deux sexes, n’est pas plus notre question que ne le serait sa comparaison d’un individu à l’autre. Etant donné que nous sommes, par Freud, réunis dans une activité qui prend de bout en bout ses assises dans le langage et la parole, ce qui est encore autre chose que la verbalisation. Et la différence entre un champ constitué par la convention qui procède de la stabilisation du dedans-dehors, et celui qui serait menacé de l’évanouissement de cette stabilisation, est du même ordre que celle qui distingue un vol plané d’une chute libre. L’un et l’autre sont gouvernés par la nécessité qui va réduire la tension provenue de la loi de la pesanteur. Mais l’un se caractérise par un passage à vitesse variable, par un nombre a priori indéterminé de paliers, et l’autre par l’abolition comme telle du système tensionnel.

La connotation de l’un serait le plaisir, celle de l’autre quelque chose comme un consentement vertigineux. Et un consentement à quelque chose que l’on pourrait dire aussi naturel que la chute des corps, et aussi peu naturel pour la pensée que la propension à l’illustrer par son propre saut dans l’abîme. Laissons de côté tout ce qui pourrait en être dit à propos de la fascination particulière qu’exerce le sport parachutiste – dont, soit dit en passant, tout l’intérêt et le plaisir sont de créer dans cette chute des paliers transitoires, tout inclinés qu’ils soient eux-mêmes. Déjà plus importante serait la réflexion qui en proviendrait vers la question dite de l’orgasme féminin, des formes parlées de son absence et des formes non moins parlées de sa recherche, dont un côté est engagé dans la sexologie. Je n’ai aucun désir de me gausser de celle-ci, mais il ne faut pas oublier à quel point elle mord sur le territoire du discours analytique. Il est tout aussi cohérent à l’objet du discours sexologique de dire que l’établissement d’une vie sexuelle satisfaisante pour telle femme a requis un délai préalable de six semaines, six mois ou six ans, qu’il est cohérent pour nous de poser la question de savoir si le consentement vertigineux à ce qui défait les conventions requises pour la pensée, et qui peut être absolu lors du premier consentement féminin à cette chose naturelle

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et en même temps contraire à la nature de la pensée, à savoir au premier rapport sexuel, n’a pas mis six semaines ou six mois à perdre son vrai caractère. Qu’il ne peut plus retrouver ensuite que par une voie praticable, même si elle est empruntée. Elle l’est alors en effet au discours masculin et aux possibilités d’identification au partenaire, c’est-à-dire par l’orgasme.

Si l’on ne minimise pas l’ampleur du secteur où les plaisirs du sexe, de la pensée et même de la pratique analytique coïncident, on s’aperçoit qu’il est en effet dans l’ordre des choses que l’orgasme qui s’inscrit de façon rassurante pour ce qui est des conditions de préservation du plaisir, toute momentanée que soit cette réassurance, amène secondairement un renversement des conditions de la préservation du plaisir. Le plaisir trouvé à sa conquête sera protégé par ce qui peut le menacer d’extinction. Une extinction qui annoncerait la menace d’un consentement vertigineux, dont l’angoisse, qui en est évidemment la traduction clinique, protège par quelque chose dont le discours est de toute façon porteur. Ce qui ne dispensera pas le plaisir de s’en re-marquer et sera pour le plaisir comme sa circoncision. Toute comme cette dernière est une marque surajoutée par la main de l’homme là où elle est déjà.

Quelles que soient les hypothèses (qui furent exactement contradictoires) des ethnologues en ce qui concerne ce rite de la circoncision, s’il est vrai qu’il réalise anatomiquement et histologiquement exactement la même opération que la défloration, en l’occurrence le raccourcissement, scellé d’une cicatrice, d’un repli au niveau du même feuillet dans les deux sexes (repli d’une gaine ouverte d’un pertuis plus ou moins dilatable dans les deux sexes, mais gaine externe chez l’un et comme interne chez l’autre), il n’en reste pas moins tout à fait remarquable que ce rite de la circoncision abolit sur le corps masculin le seul lieu où quelque chose de vital est dans un dedans qui n’est pas un intérieur, et peut se trouver aussi dans un dehors qui peut se retrouver dedans.

D’ailleurs, pour les groupes humains qui ne peuvent donner le sens d’une marque rituelle à cette coutume, et qui l’ont pourtant à un moment largement adoptée sous la pression médicale précisément, ne peut-on voir dans le caractère finalement peu convaincant pour tous des raisons alléguées (peu convaincant pour les médecins allemands de l’entre-deux-guerres jusqu’à l’avènement au pouvoir des nazis, et pour les médecins américains jusqu’à avant-hier), le désir d’assurer mieux encore quelque chose d’important, et d’autant plus lourd à porter que l’on est un enfant, proche encore de sa venue au monde hors du lieu de son précédent hébergement ? De l’assurer dans un geste qui parfait cette première réussite due à la grâce de la nature elle-même que constitue ce terrain gagné sur quelque chose, cette sorte d’assurance certes fragile contre quelque glissement en arrière que constitue toujours la naissance d’un enfant de sexe mâle ?

Mais la naissance même d’un enfant mâle, quel événement et quel moment bien particulier constitue-t-elle si nous le situons tel que le langage le pose ? Dans ce moment il ne s’agit ni du désir d’avoir un enfant de sexe mâle, ni du désir d’avoir un enfant qu’on appellera fils, auquel un nom sera donné qui même en son absence dira son existence de fils. C’est un moment où l’on sait bien lequel d’entre nos sens sera le médiateur de l’attente, et se trouvera en éveil ! Car le sexe de l’enfant se reconnaît non pas au timbre de son premier cri, mais bien à l’œil. Le médecin que j’ai été se souvient de la différence entre les deux scènes qui se jouaient à l’époque où les pères ne se convoquaient pas sur les lieux de l’accouchement. La seconde se passait dans un couloir ou une pièce voisine, où le père diversement affecté par l’attente apprenait de la bouche d’un autre le sexe de son enfant, « Monsieur, vous avez une jolie petite fille, ou un beau petit garçon », et la première, très différente, dans la chambre, où une femme couchée, épuisée par le labeur, fait l’effort de soulever la tête, et dont la première phrase conmmence par : « Montrez-le, ou montrez-la-moi. » Ce que l’accouchée demande à voir, si les difficultés ou l’anesthésie n’ont pas à ce moment mis en sommeil sa vigilance, c’est l’enfant et son sexe.

Ce qui se voit se voit avec les yeux, et les yeux sont dans la tête. Cela paraît absurde de dire une pareille évidence, mais je pose l’accent sur cette tête, qui après les pieds et les mains est un lieu de notre anatomie analytique dont notre examen nous rapproche. Tête indiquée par Freud comme plus immédiatement désignée par la physiologie pour être le siège de la pensée (ce qui ne fut précisément pas toujours le cas dans la pensée humaine). Désignée aussi comme siège, même incertain, de l’intelligence dans la phrase où Jakob

Freud déclare qu’il y a plus d’intelligence dans le petit doigt de pied de son fils que dans toute sa tête à lui263.

Le texte freudien nous désigne la tête, avec ses yeux, directement ou indirectement, et parfois de façon réfléchie, comme le siège possible de processus dont la menace et l’horreur peuvent se lire sur l’autre tête du texte freudien, à savoir la tête de Méduse. Qui avec « L’inquiétante étrangeté » est aussi un texte qui a fort retenu l’attention de ceux dont le terrain d’exercice est le domaine littéraire. La tête et les yeux, lieu-clef du carrefour principal d’un texte qui traite de la névrose infantile, l’analyse de l’homme aux loups dans le chapitre intitulé « Le rêve et la scène primitive », Der Traum und die Urszene. L’Urszene prend dans ce chapitre son statut textuel (en 1918) et le rêve est le fameux rêve des loups. Tout s’y passe par le regard. Regards croisés de l’enfant sur la scène qui apparaît dans l’encadrement de la fenêtre qui s’ouvre toute seule, geht das Fenster von selbst auf264, et des loups sur lui. Regard rivé sur lui. Totalement attentif. Sie schauen ihn mit gespannter Aufmerksamkeit.

Sans revenir sur la fenêtre comme cadre, dont je vous ai déjà entretenu à propos de l’angoisse (cette fenêtre que nous trouvons déjà et dans le même contexte, dans une citation de Freud dans l’Interprétation des rêves d’un écrit français265 à propos de la scène primitive (qu’il ne nomme pas encore ainsi), quand un jeune garçon déclare que l’excitation qu’il ressentait la nuit lui donnait la pensée de se jeter par la fenêtre du dortoir266 267), la fenêtre est là comme cadre du regard, comme découpe que le regard opère dans le monde. Regard dont Freud souligne encore le rôle à propos de l’arbre. Grand arbre dont il est spécifié par les longues notes de bas de page qu’il représente ein Symbol der Beobachtung, des Voyeur-tums1, la possibilité de voir sans être vu.

Freud note qu’il s’agit d’un renversement où le regardé devient le regardant. Plus tard dans l’œuvre (1922), la tête de Méduse figure un tel retour du regard sur celui qui devient alors le regardé. Et regardé par une image où, comme

dans la scène des loups, joue la multiplication des semblables. Loups dans un cas, serpents dans l’autre. La portée apotro-païque d’une telle imagerie, claire dans le cas de la tête de Méduse, mais indiquée déjà dans le commentaire du rêve de l’homme aux loups – « Ils ont des queues comme des renards », Sie haben Schwànze wie Fiichse8 (autant de coups, autant de queues) –, indique l’agence du regard comme constitutive de l’image dont on est soi-même regardé. Même au sens où se pose la question de savoir ce qu’elle voit, et dont le texte goethéen nous a fourni une expression possible qui rassemble en elle la plus grande menace, d’être regardé comme sans être vu – surtout si le regard est attentif.

C’est précisément dans ce passage qui souligne le regard comme nulle part ailleurs dans l’œuvre, à propos justement de la scène primitive, que Freud indique la possibilité que quelque chose vole en éclat. Littéralement : « explose ».

La traduction de Strachey ouvre dans le texte une voie dont rien dans l’original ne paraît recommander l’emprunt, lorsqu’il écrit que les conséquences de cette scène, dont l’acteur principal est bien le regard, furent de faire voler en éclat la vie sexuelle du sujet – that bis sexual life ivas positively splintered up by it268 269. Que le regard soit l’acteur principal est évident du simple fait que c’est de son arrivée sur scène comme tel, comme agent de la Wahrnehmung 270 271, soit dès l’âge de un an et demi (précision donnée par Freud), depuis la perception – perception écrit Strachey –, que vont pouvoir se dater les premiers effets.

Mais Freud, à la différence de Strachey, n’indique nullement la vie sexuelle comme étant ce qui vole en éclat. Mais, au contraire pourrait-on dire, la libido : geradezu eine Aufsplitterung der Libido 272, geradezu, carrément. Où Freud pose comme lieu de l’éclatement non point la vie sexuelle, qui se prête à vrai dire assez mal à soutenir l’image de pareil processus, mais une représentation théorique. Représentation dont la théorie pose toujours l’unicité et la valence masculine, et dont nous avons pu voir que la position dans cette théorie était, d’une façon surprenante, très proche de la pensée elle-

même, dont Freud voit les étais les plus solides du côté du masculin. Et s’il est un lieu que le texte qui donne statut à YUrszene, la scène originaire, indique comme siège de l’intégralité de l’action (le regard et ses conséquences funestes), c’est bien la tête. La tête comme lieu d’une anatomie dans laquelle les écrits métapsychologiques, dont nous avons récemment relu ce qui concernait le Moi, nous ont appris à ne pas nous perdre ; la tête précisément comme siège des yeux. Nous avons vu dans le cycle du Vaterkomplex combien de représentations en indiquaient la place comme porteuse des possibilités soulignées comme masculines. La tête comme porte-coiffe, porte-cbeveux noirs, porte-chapeau des possibilités d’aller et de venir, de marcher librement, de parcourir le corps de la mère (donc aussi la scène psychique), de garder dignité et initiative, donc également dans l’activité qui fonde la scène psychique dans sa topographie et qui la parcourt, c’est-à-dire l’activité de pensée.

La tête qui porte l’œil est une orbite dont à présent je veux vous indiquer qu’elle se désigne comme lieu d’un risque majeur : l’explosion. C’est le phénomène d’énamoration, tel que nous le voyons jouer chez Freud, qui nous incline à l’affirmer. Freud pour qui l’énamoration s’effectue sur le mode de ce que précisément on appelle le coup de foudre. C’est au premier regard que s’installe l’état amoureux. Nous y reviendrons longuement.

De tout cela, bien évidemment, on pourrait en ce qui concerne Freud parler d’une tout autre manière, celle qui tire effet, au sens bancaire du terme, sur une connaissance du texte dont à la vue de l’effet on ne questionne guère l’approvisionnement, et qui fournit abruptement un chèque qui, après avoir changé de main, devient bien vite un chèque sans provision, le chèque d’une opinion. Exemple connu : « Freud n’a rien compris aux femmes. » De Luce Irigaray à d’autres, cela continue, à ce que l’on me dit, sur les ondes de France-Culture.

Notre propos n’est pas, je le répète, de fabriquer des opinions, mais au contraire de les défaire. C’est le résultat inévitable d’un retour à une connaissance plus exacte du texte. Car nous travaillons sur le terrain où ces représentations d’explosion sont au travail. Quant à l’opinion selon laquelle Freud n’aurait rien compris aux femmes, avec les conséquences qui devraient en être tirées, elle est, je dirais, licite

pour tous, sauf pour les analystes qui devraient être les seuls à en voir l’absurdité. Pour cette raison bien simple que c’est Freud qui l’a dit lui-même ! Reste à voir justement pourquoi, où et comment. Car précisément ce que Freud avance de son rapport aux femmes est intimement lié à la condition motrice de son travail dans la zone que l’on peut dire centrale pour le texte analytique, et pour la science en général, puisque c’est là qu’il donne sa pleine extension à la notion de complexe d’Œdipe, où la science n’a pas fini de puiser. C’est Freud lui-même qui avec soin, Sorgfalt, ouvre les portes qui commandent les voies qu’après lui nous devons emprunter, après qu’il en ait indiqué l’existence et les possibilités latentes. Ce sont justement ses conditions, présentées par lui comme telles, ses conditions et circonstances personnelles qui ouvrent sur les possibilités de poursuivre un travail qui continue le sien en prenant appui sur tous les préparatifs qu’il a accumulés.

Si nous disions que Freud n’a rien compris aux femmes, ce que nous ferions par rapport à la continuation du travail dans l’analyse se comparerait à la décision absurde de partir pour une exploration lointaine en décidant in extremis de laisser à quai outils, provisions, cartes et moyens de relèvement patiemment rassemblés et cher payés !

Ces considérations ne sont, par rapport à notre propos sur la question du dedans-dehors, son articulation avec le féminin, la tête comme lieu freudien de la représentation de l’éclatement, nos propositions sur la pensée, ni étrangères ni outrées. On en jugera par la suite de notre lecture du texte freudien.

Le texte dont à présent nous abordons l’étude date de 1908 : « Sur les théories sexuelles infantiles. » Nous connaissons déjà le premier modèle fourni par ces théories et la cause qu’elles constituent pour tout travail théorique, le travail analytique ne faisant pas exception à la règle (la singularité n’étant là que de le reconnaître et ainsi d’en tirer parti). À propos de la démarche scientifique, dont le prélèvement du Stanniol donne un modèle de rêve avec la Sorgfalt13, le soin, le souci, l’application, comme seul trait de sa démarche dont l’esprit scientifique doit être en mesure de se dire certain, nous trouvons dans « Les théories sexuelles infantiles » une remarque qui, sur deux paragraphes, s’articule directe-

ment avec la seule garantie dont cette Sorgfalt puisse jouir. Les représentations du dedans-dehors dans leur rapport avec l’élaboration théorique et le féminin y sont déjà au travail. La voici : « À la suite d’une “malchance”, pour ce qui est des conditions externes et internes », infolge der Ungunst aüsserer wie innerer Verhàltnisse 273, « les observations qui suivent s’appliquent principalement au seul développement sexuel des garçons ». C’est de sa place, celle du garçon théori-sateur qu’il est comme tout autre resté, que Freud, seul à faire scientifiquement se réfléchir cette théorisation sur sa nature propre et ses sources, annonce la suite de son travail et son axe. Quiconque s’y sentirait enclin reste entièrement libre de lire dans cet avertissement au lecteur une limitation de la portée d’un travail, au lieu d’y voir une clef à sa connaissance ou même simplement à sa compréhension.

Le ton n’est plus le même dix-sept ans plus tard, lorsqu’il reprend, réarticule et ré-oriente au niveau de théorisation où il a accédé, dans le travail intitulé « De quelques conséquences psychiques de la distinction anatomique des sexes » (1925), son propos sur les régions obscures, les obscurités, Dunkelheiten 274, qui prévalent dans ce qui reste un continent noir pour la psychologie (sous la plume de Freud, cela veut dire pour la pensée scientifique). Le travail analytique mène à ces régions où il n’y a pas encore de panneaux routiers, durch welche uns noch immer die Wegweiser fehlen275. Et c’est là pourtant que les analystes doivent aller ! C’est même une condition pour la possibilité même de la poursuite de leur travail. Mais je préfère citer ce passage in extenso, vous lire les termes utilisés par Freud ; ils mettent fin au discours résigné, ou triomphant dans son obscurantisme, sur le pauvre Freud et les femmes. Ces termes sont emphatiques ! :

«… Il n’y a pas de panneaux routiers. Et vraiment, on peut rassurer les analystes, Ja, ich meine man darf den Ana-lytiker, die Versicherung geben (Oui, on peut leur donner l’assurance), qu’il n’y a aucun danger de voir leur travail devenir mécanisé et sans intérêt, mechanisiert und damit unin-teressant, durant les prochaines décennies, aucun danger,

Gefahr, de ce côté-là, für die nàchsten Jahrzehten. » S’il l’est devenu (et s’il est des analystes pour qui il l’est devenu), c’est parce qu’a été négligé l’avis de Freud selon lequel les chances d’avenir du travail analytique sont là, du côté du continent noir. C’est évidemment pour notre second cycle une proposition fondamentale.

Sa portée est semblable à celle qui, dans le complexe d’Œdipe, désignait, comme nous l’avons vu dans notre travail sur le Vaterkomplex, ce dont la position de l’analyste ne doit pas se départir. Elle ne concerne plus ici la position à tenir mais la voie à suivre, c’est-à-dire à poursuivre, en direction de ce que la représentation de 1’ « obscurité » connote dans le texte et dont nous avons donné des noms et des formulations diverses. La « sexualité féminine » en est un parmi d’autres, et plus que d’autres à lâcher aussitôt saisi, à effacer aussitôt écrit – comme doivent l’être aussi tous les autres –, pour ne pas quitter ce territoire à l’extérieur duquel on est invariablement poussé, dès que l’on tarde un tant soit peu à ouvrir la main et à lâcher le fil que chaque formulation propose ; fils qu’il faut tenir tous, ou n’en tenir aucun, pour ne pas être tiré hors de cette zone, vers la psychologie, l’anthropologie, la sexologie, ou que sais-je encore.

C’est dans ce texte, décisif à plus d’un égard pour la période qui va jusqu’en 1938, que Freud signale aussi une possibilité et un accès nouveau, qui lui sont advenus, lorsque aussitôt après cet avertissement à la postérité il indique que à l’inverse de ce qu’il en était pour lui jadis, il peut se dispenser de l’attente de la confirmation, Bestatigung, de ce qu’il avance. C’est l’âge qui lui a ouvert cette nouvelle possibilité. Elle signale le relâchement de la prise qu’exerce sur la pensée, avec ses décisions de jugement, quelque chose qui lui est lié comme condition de son exercice même. C’est l’évidence. Qu’elle accroisse les chances de voir se produire les effets théoriques de la multiplicité de ses identifications, c’est une supposition raisonnable.

Enfin, c’est dans ce texte que nous trouvons (ce qui sera repris en 1931, dans l’écrit sur « La sexualité féminine ») un retour de la thématique que nous avons appelée celle de l’histoire et de la préhistoire de la pensée. Nous venons d’en voir l’état en 1919 dans YXJnheimliche. Un partage théorique va s’amorcer. D’un côté le masculin, et de l’autre non point le féminin, qui ne lui est pas homologue, et qui je pense

commence à se préciser pour nous : mais partage du masculin et de ce signifiant qu’est une femme dans le texte freudien. Lacan, plus tard, poussera les choses, avec les affluents de son époque, vers leurs possibilités théoriques extrêmes. C’est un partage fondamental dont le premier fruit, en 1927, sera « Le fétichisme ». Quant au second, il tombera tout seul en 1938, comme la plume tomba des mains de Freud, selon l’expression de Lacan.

Nous savions déjà que chez le penseur civilisé habité de la pensée historique persistaient, telles des braises mal éteintes, quelques restes surmontés de la pensée pré-historique de l’homme animiste. Et qu’au passage de l’une à l’autre la stabilisation de la question du dedans et du dehors était le moment décisif. Nous avions appris que ce qui était ainsi surmonté n’était susceptible d’un retour offensif que dans des circonstances spéciales et exceptionnelles dans la pensée historique de l’homme civilisé. Que ce retour même n’était possible que dans la mesure où ce passage stabilisateur connaissait dans son cours un moment, que l’on peut dire initial ou second selon que l’on fait ou non jouer pleinement les conséquences théoriques de l’après-coup, mais assurément particulièrement délicat où toute l’opération pouvait échouer. Et l’incidence de ce moment est interne à la structure de cette vérité théorique qui s’appelle complexe de castration. Ainsi la pensée historique de l’homme civilisé n’est en danger d’être reprise par sa modalité préhistorique que durant l’instant, absolument virtuel chez le garçon, où il aperçoit quelque chose sur le corps féminin. Instant virtuel, car il ne voit rien ou désavoue ce qu’il a vu, et de plus se met de suite au travail. Sa pensée de civilisé est si l’on peut dire historique d’emblée, sans autre interruption que celle, très brève, où il n’est que guetté par la pensée préhistorique, celle du passé de l’espèce, dont il ne porte que la virtualité résiduelle.

La pensée préhistorique n’est sienne qu’au sens de son appartenance à l’espèce humaine, avec son passé. Il n’en est guetté que virtuellement. Car il peut, comme tout enfant, y opposer un désaveu. Mais, là encore, juste le temps nécessaire. Désaveu dont Freud sait déjà que si l’enfant a, dans la précarité où il se trouve, comme le privilège de pouvoir encore brièvement y trouver un recours, c’est tout de même aussi en germe une catastrophe possible pour la pensée. Quelque chose dont en 1925 il peut dire que pour un adulte ce serait

le début d’une psychose, mais dont dans ce texte, « Sur les conséquences psychiques de la différenciation anatomique des sexes », il produit cet énoncé que la petite fille peut, elle, sans danger pour sa pensée, continuer à faire fonctionner en elle le mécanisme qui chez le garçon est comme la trace d’un moment où poindraient en lui des possibilités qui ne sont pas les siennes. Mais celles (par l’espèce) de son passé. Précisons immédiatement que la trace dont il s’agit n’est pas celle de ces possibilités, mais la trace d’un moment où leur évocation était possible. Et dont le petit garçon n’a pas encore découvert, comme il peut lui arriver de le faire, l’autre façon d’en faire jouer les éléments (comme dans le fétichisme). La petite fille, par contre, peut continuer sans perte aucune à faire fonctionner tout cela, sans perte pour ce que Freud appelle sa vie sexuelle. C’est même le désaveu qui peut l’aider à en récupérer des possibilités dont, sans ce désaveu, elle devrait consentir la perte.

Mais l’essentiel de la trouvaille, en 1925, est tout de même bien celle d’une pré-histoire chez la petite fille du monde civilisé. D’une pré-histoire dans sa vie de petite fille même. C’est-à-dire d’une préhistoire vivante de façon immédiate dans sa pensée, au sens où celle du garçon est comme je vous le disais historique d’emblée. Au sens où le complexe d’Œdipe, ce nœud où sont tenus les fils de l’humanisation de l’anthropoïde, est ce qui tient noués les fils de sa pensée dans ses conditions mêmes. C’est l’acquis de 1925, pour ce qui est de notre question. « J’ai dit maintenant l’essentiel de ce que j’avais à dire », Ich habe nun das Wesentliche gesagt, das ich zu sagen batte…17. L’acquis, c’est de s’être procuré une vue de la pré-histoire du complexe d’Œdipe chez la petite fille, in die Vorgeschichte des Odipus-Komplex beim Mâdchen. D’avoir découvert que la petite fille avait une préhistoire personnelle là où le petit garçon ne l’a pas. Car, dit Freud, « ce qui correspondrait chez le petit garçon est assez inconnu », das Entsprechende beim Knaben ist ziemlich unbe-kannt – ce qui est bien plus radical que la formulation de Strachey : the corresponding period in boys is more or less unknown 276 277. Textuellement, Freud ne parle pas d’une période correspondante dont on ne saurait rien, mais du fait qu’on

ne sait pas ce qui correspondrait à cette période. Et qu’il s’agisse non seulement de la découverte des contenus d’une période, mais bien de la période elle-même là où l’on n’aurait pas pensé qu’elle ait existé, à savoir chez la fillette, ressort clairement du texte et de sa reprise, soulignée par la surprise, dans le texte de 1931 sur « La sexualité féminine ».

La découverte d’une pré-histoire pré-œdipienne chez la fillette fut une surprise, eine Überraschung l9, comme dans un autre domaine la découverte de la civilisation minoénne-mycénienne derrière la civilisation grecque. Période légendaire, sauvage et primitive, derrière le développement de la maturité d’une civilisation, puisque le terme même de classique lui est attaché comme synonyme. C’est donc la découverte qu’il y a rupture d’une époque à l’autre, où aucun fil ne relie la précédente à la suivante, où rien ne permet de passer de l’une à l’autre. Tant et si bien que seule la fouille peut en amener la découverte et la surprise. Car rien de connu ne permettait d’augurer d’un inconnu qui l’aurait précédé. L’époque pré-œdipienne chez le garçon n’est donc pas une étrangère pour la période œdipienne. Elle n’introduit pas de rupture dans l’histoire qui est histoire d’emblée. Il est à noter que, comme toujours lorsqu’une formulation de Freud amène une difficulté et un problème nouveaux, il est le premier à le signaler et à tenter d’en aplanir l’obstacle en recourant aux possibilités de la discussion. Et là, la difficulté n’est pas mince, car il est aux prises avec son postulat du complexe d’Œdipe comme complexe nodal. Ce qui veut dire que tout ce qui est psychique procède de là, tout s’y trouvant noué. Il est aux prises avec l’universalité, die Allgemeinheit, de la proposition qui définit ce complexe. C’est-à-dire sa portée sur la totalité de l’univers psychique.

La question qui en provient trouve là son point d’acuité extrême. Où en effet il apparaît de façon éclatante que, pour Freud, l’universalité de la proposition ne souffre pas l’ombre d’un doute, et que pour lui la pensée du garçon est historique d’emblée, car c’est précisément à propos de la petite fille qu’il se heurte de front à la question. C’est à propos de la petite fille, en effet, qu’il énonce une interrogation qui aura des suites. On les verra dans une confusion théorique que

l’œuvre de Mélanie Klein a contribué à instaurer par les héritiers qu’elle s’est donnée. Mais, du bord opposé au klei-nisme, une tendance poussait concurremment à réduire progressivement l’envisagement de l’enfant au registre quasi biologique, avec l’inventaire de ses fonctions et leur développement. Le produit en a finalement été une interrogation dont l’énoncé constitue une régression totale par rapport à l’acquis de l’analyse. Vous en connaissez les variantes : « Le complexe d’Œdipe existe-t-il d’emblée ? Faut-il dater son apparition de la troisième année ? L’enfant est-il œdipianisé dès les origines ? », etc.

Il suffit d’oublier que Freud se heurte à la question à propos de la petite fille pour que s’élide ce donné théorique fondamental que pour le garçon la question, selon Freud, ne se pose pas. Et que, pour résoudre la difficulté, il propose deux voies dont il est capital de noter que pour lui elles se valent. Elles sont de valeur égale comme vérités théoriques. On peut affirmer que le complexe d’Œdipe a pour contenu, lnha.lt, toutes les relations de l’enfant aux deux parents, et on peut également dire que la petite fille ne parvient positivement à ce complexe qu’après une phase préliminaire, où elle est régie par sa forme négative.

Telle est la grande et fondamentale différence que Freud voit entre ce qui se passe dans la tête (j’y insiste) des filles et des garçons. Dans la tête des filles, du fait de la vivacité que garde cette préhistoire, rien n’est définitivement posé, acquis, avec la stabilité définitive que cela prend d’emblée chez les garçons – avec toutes les conséquences qui s’ensuivent du côté du Surmoi, gardien et gérant de cet acquis. Chez le garçon, tout est fixé dès l’acquisition, d’emblée engagé sur un mode où seul l’accident fait planer une menace sur ce qui se passe dans la tête, en raison de ce qui est passé par la tête, au niveau des yeux. C’est pourquoi lorsque ce qui a été vu sur le mode du rien voir, suivi du désaveu, suivi lui-même de sa réduction, auquel succède le début d’une activité théorique, revient comme menace, c’est l’explosion. C’est du moins ce qui devrait se produire. Une explosion qui ne laisserait rien de reconnaissable dans ses fragments mêmes. Le complexe d’Œdipe est alors non pas refoulé, mais littéralement, il vole en éclats : er zerschellt formlich M, sous le choc. Freud l’énonce en précisant que,

dans le cas idéal, ce complexe ne laisserait même pas de trace dans l’inconscient. C’est là tout de même une phrase qui arrête, qu’on ne peut laisser passer comme ça. Car s’il ne reste de ce complexe même pas trace dans l’inconscient, de quoi alors cet inconscient serait-il fait après l’évacuation du complexe d’Œdipe ?…

C’est donc qu’il y a là un problème de lecture. Si nous avons un problème de lecture, c’est qu’il y a là aussi un problème d’écriture, pour celui qui a écrit. D’autant plus que la suite du chapitre sera textuellement la plus diffamante qui soit dans l’œuvre en ce qui concerne les femmes. J’apprécie fort le parti que Lacan a tiré du dit sur les femmes qui précisément les diffame. Ça frappe et ça retient. Effet facile ? Peut-être ! Mais s’il ne restait plus que ça pour faire « tilt » quelque part, plus qu’un jeu de mots ? Or Freud n’y va pas de main morte, puisqu’il déclare en gros que les préoccupations concernant les valeurs de la culture et de la morale sont vraiment chez les femmes (civilisées) bien moins vives que chez les hommes. Ce qui tout de même n’est pas évident, même si ça n’a aucune raison d’être plus choquant que n’importe quelle autre proposition de ce texte.

Mais cela n’est vraiment pas évident, au niveau de l’expérience que l’on peut avoir du monde et des gens, ni du reste de la connaissance que l’on peut avoir de l’histoire de l’humanité. Même la littérature fourmille d’indications qui laissent perplexe devant une telle affirmation. Et, très près de nous, l’intuition que Molière traduit dans Les Précieuses ridicules témoigne à tout le moins d’une incertitude, voire d’une incertitude irritée.

Alors, dans ce passage, qu’est-il arrivé à la plume de Freud ? Et voilà, dira-t-on, l’annonce d’un nouveau détour. On en était à l’explosion de quelque chose, cela au moins on commençait à le voir, et voilà un virage qui derechef va écarter du chemin. Alors, de deux choses l’une. Ou bien l’on « passe », en prenant son parti de n’avoir rien lu, ce qui est difficile ici parce que tout de même les termes mis en question sont nos termes majeurs : inconscient, complexe d’Œdipe, toute l’analyse en somme ! Ou alors on se refuse à faire un pas de plus. Car si l’on est prêt à passer par-dessus ce genre d’obstacle, c’est qu’alors toute la lecture est un simulacre, une survivance de notre passé où sur la table nous posions La guerre des Gaules, sujet du devoir de classe, quand

sur nos genoux reposait Tintin, pour tromper l’œil qui regardait par-dessus notre épaule. Mais nous, sommes-nous forcés de faire semblant de lire Freud ? Il n’y a personne pour nous questionner sur lui, sauf dans les universités. Et là, est-ce l’opinion qui prévaut sur lui en chaque lieu, ou son texte, que l’on pousse au premier plan ?

Pour ma part, au point où j’en suis du relevé des représentations d’explosion, je me refuse à faire un pas de plus dans cette lecture sans avoir essayé d’y voir plus clair. Le détour est pour moi inévitable, car je ne lis pas ce texte par obligation mais par choix. Et là, je ne comprends pas. Pour moi, dans une perspective freudienne, il n’y a pas d’inconscient sans complexe d’Œdipe. Mais à l’instant me revient à la mémoire que Freud a dit (mais où ?) qu’il y avait des névroses qui ne devaient rien, mais rien du tout, au complexe de castration. Je l’avais oublié. Je ne suis pas le seul d’ailleurs : l’oubli est dans tout ce dont nous parlons en ce moment. L’autre qui l’avait oublié, c’est Freud. Au chapitre trois de 1’ « Introduction au narcissisme », il écrit ceci : Ich fitid es ganz unmôglich, « je trouve cela tout à fait impossible, de placer l’origine de la névrose sur la base restreinte », auf die schmale Basis, petite, étroite, « du complexe de castration ». On croit rêver… Mais il y a mieux encore ! Car il ajoute : Ich kenne endlich auch Balle, « et enfin je connais des cas où il ne joue aucun rôle pathogène et où même il n’apparaît pas du tout », in denen (…) (er) (…) überhaupt nicht vorkommt21. Il y aurait donc des névroses où il n’y en a pas, où il y est minuscule, où il ne fait aucun mal ! Vous l’avez reconnu au passage, c’est la séquence même, comme par hasard, que décrit Freud quant aux événements qui se passent dans la tête du petit garçon, lorsqu’il voit l’organe féminin.

Mais comme toujours en matière freudienne, lorsque l’effet de ce dont il parle (« Il m’est impossible de…, d’ailleurs je connais… ») joue dans son dire, il y a nécessairement quelque part un rebondissement. Le 30 septembre 1926, Edoardo Weiss lui demande de préciser ce qu’il a bien pu vouloir dire à propos de ce complexe trop étriqué pour soutenir l’étiologie des névroses, où même parfois il n’apparaîtrait pas. Et Freud lui répond ceci : « Votre question concernant mon

affirmation, dans le travail sur le narcissisme, qu’il y a des névroses où le complexe de castration ne joue aucun rôle, me met dans une position embarrassante. Je ne me souviens plus de ce que j’avais à l’esprit à ce moment-là. Aujourd’hui, il est vrai, je ne saurais nommer aucune névrose où il ne se rencontre pas, et de toute façon je n’aurais pas aujourd’hui écrit une phrase pareille. » Le plus surprenant est cependant la fin : Nous en savons si peu sur tout cela que je préférerais n’avoir à prendre de décision finale ni dans un sens ni dans l’autre. » C’est une clef de lecture, car, en 1926, Freud n’est pas plus gâteux qu’au dernier jour. Et en 1914, lorsqu’il écrit « Le narcissisme », on ne peut pas dire que son ignorance des névroses soit ausi énorme que la rectification devrait le faire penser. De plus, en 1914, il disait avoir des preuves, connaître des cas. Ceux-là aussi, les a-t-il, en 1926, oubliés ?

Cela veut dire qu’à propos de ce complexe il y a dans son dire quelque chose qui est sur une certaine pente, la pente de sa disparition. Qu’elle joue pour moi comme lecteur de Freud, ou pour Freud lecteur de la lettre d’Edoardo Weiss, n’a aucune importance. Il y a là une marque. La marque que l’on peut dire d’un oubli. Il n’y a que cette marque qui puisse se retrouver.

La marque de l’oubli se retrouve, mais pas ce qui a été oublié, lorsqu’il s’agit de ces choses à l’exigence desquelles Freud a apporté l’énoncé du complexe de castration.

C’est également à propos du complexe de cette castration que joue ce qui fait dire à Freud que le complexe d’Œdipe vole en mille morceaux, tant et si bien que je ne vois plus ce qui resterait alors de son inconscient. Que reste-t-il à faire, sinon relire…

Alors, retournons au texte et lisons à nouveau : « Dans le “cas normal”, il vaudrait mieux dire le cas idéal, le complexe d’Œdipe, etc. Im normalen, virgule, besser gesagt, deux points : im idealen F aile… Pourquoi besser gesagt, « il vaudrait mieux dire », au lieu de « plus exactement » ? Et si « plus exactement », c’est le « cas idéal », alors pourquoi d’abord la formulation inexacte ? C’est l’occasion ici de tordre le cou au commentaire sur la fameuse wiennerische Schlamperei, la négligence viennoise, déclaration freudienne assurément, et qui a servi de plan de sustentation à la Schlamperei internationale, celle du lecteur. Besser gesagt,

pour la raison que je vous indiquais en vous disant que Freud avait eu accès à peu près à tout ce qui le concernait, sauf à ce qui le faisait écrire. Et la manifestation s’en trouve dans ce que je vous ai énuméré : les discussions avec le contradicteur, les conférences apostrophant des auditeurs qu’elles ne pouvaient plus avoir, bref qu’il écrivait ce qu’il parlait, ce qu’il disait, même lorsqu’il lui fut devenu difficile de le dire à haute voix. La particularité de ce texte freudien, c’est d’être, dans une large mesure, un dire, écrit.

Et, pour ce qui est de la position du sujet par rapport respectivement au dire et à la pensée, Freud qui cependant, dans son œuvre, nourrie de sa pratique, a posé la question de ce qui sépare l’une de l’autre ces deux positions du sujet, n’en a cependant pas poussé davantage l’élucidation. Ce qui était son droit. Il n’avait pas plus que nous à tout penser, lui non plus. Qui d’entre nous, malgré les points divers où notre expérience s’est avancée, ne s’est trouvé ou ne se trouvera un jour ou l’autre dans un moment de lassitude ou de découragement devant un patient silencieux, à lui dire cette absurdité : « Eh bien, dites tout haut ce que vous pensez. » Avec le résultat bien connu de nous attirer immanquablement la réponse : « Je ne pense à rien. » Parce qu’en effet, si le patient se tait, c’est qu’il est au bord d’un dire. Et s’il pensait, qu’aurait-il fait sinon déjà de nous avoir « expliqué » sa pensée. Lacan a très simplement dit la chose, mais à sa façon, condensée, cristallisée. Ce qui fait qu’il faut ré-hydrater l’énoncé, travail auquel il contraint son auditeur qui le reste, même s’il est lecteur. Voici sa formule : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend n. »

Que Freud, à certains moments, dise audiblement en quelque sorte reste oublié derrière ce qui se dit, dans ce qui s’entend. Besser gesagt reste oublié. C’est même le besser, « mieux », de ce dire qui reste oublié. Et ce qui là s’oublie restera dans cet oubli, pour nous aussi et dans cette lecture même. Sauf la notion de l’oubli, dont nous ne pourrons par conséquent lever que les éléments périphériques. L’oubli du recteur de l’œuvre que c’est une œuvre parlée. Qu’elle s’est parlée pendant des lustres. Que par conséquent les contradictions formelles dont elle peut être parsemée (je parle évidemment de celles que la pensée de l’auteur n’a pas 278 reprises dans un essai de résolution) sont aussi des artefacts de notre lecture. Comme si nous oubliions à ces moments-là que telle contradiction ne se trouve pas dans une seule et même harangue que Freud nous adresserait un soir de 9 à 11 ! Que c’est un dire qui s’étend sur des dizaines d’années, dont nous oublions la pulsation, qui est pourtant celle du sujet par rapport au dire et à la pensée, respectivement. C’est une autre façon d’exprimer ce que je vois comme étant le malentendu mondialement majoritaire du lecteur de Freud. Et maintenant que je vois mieux ce besser, lieu de ce qui entre Freud et nous restera dans l’oubli de ce gesagt, je peux revenir à ma lecture du reste de la phrase.

À la condition qu’une menace dont il n’y a pas lieu de retracer l’histoire (son passage dans une bouche d’abord, puis une autre, celle du père qui lui donne autorité), ait organisé ce qui n’est ni visible, ni vraiment affaiblissable, réductible, ni vraiment soluble (le premier effort théorique), le complexe d’Œpide volerait en morceaux. L’inconscient en serait débarrassé, tant ils seraient petits. Et tout serait repris par l’héritier de la structure de cette première forme d’humanisation, le Surmoi. C’est tout cela, qu’en somme on ne peut dire normal, qu’un « mieux » resté dans l’oubli situerait du côté d’un idéal. À quelque chose malheur serait bon. Et l’explosion aurait, dans son horreur, ce mérite insigne d’en avoir au moins fini avec le stock d’explosifs, et d’avoir ouvert une ère nouvelle où tout se réorganiserait d’une façon où nulle explosion ne serait plus à craindre.

Mais hélas, est-il tout de suite indiqué, cet idéal est loin de pouvoir s’atteindre dans la pratique. Le Surmoi ne réorganise pas tout. Et, comme organisateur, il devient de mauvais aloi, à organiser d’équivoques décombres au lieu de régner sur un domaine au préalable évacué de tout ce qui le précédait. Le Surmoi reste nerveux, dictateur, compte tenu de ce qu’on lui laisse sur les bras, car en fait, si explosion il y a, ce qui est sûr, c’est qu’elle ne brise pas tout en fragments assez menus. Comme dans un puzzle mal défait, elle laisse en fait d’assez larges plages non dispersées, où restent toujours retrouvables des fragments, qui comme ces fragments de crâne permettent de reconstituer un individu entier. Image du travail dans l’analyse tel que Freud en donne le modèle, ces fragments font courir le risque de voir se reconstituer des ensembles encore fortement explosifs. Le risque est

amoindri certes, mais l’enjeu reste entier. C’est toujours le risque, perpétuel, d’une explosion.

C’est en ce point que, pour la première fois dans ce travail, je crée explicitement une place pour le soupçon : cette menace qui, dans l’histoire qu’elle se reconnaît, serait à l’origine de tout, n’est-elle pas prise elle-même de quelque façon dans ce besser, ce « mieux » qui dans la phrase est la trace de quelque chose qui serait, entre celui qui dit et ceux qui entendent, comme Pombilication d’autre chose que cette menace recouvre, semblable au « non-vu » sur quoi elle est posée ?

La représentation d’une explosion vient, dans une circonstance bien particulière, poser ses images de ravage et de destruction du champ psychique des garçons, pris au sens de son origine sexuée. Et, dans le texte, c’est tantôt la libido, tantôt le complexe d’Œdipe, qui subissent la catastrophe. Ce danger serait idéalement dépassé par la reprise du tout sous la maîtrise du Surmoi. C’est tout cela qui s’enchaîne donc ainsi, mais à une condition. Or cette condition première qui doit être remplie, et qui n’est autre que la menace qui met en route le processus entier, peut-elle se concevoir comme externe à ce processus dont Freud imagine toutes les images ?

Le passage relu de ce texte important rend la question inévitable, d’autant plus que reste ouverte celle qui concerne cet « idéal » dont un terme final du processus est marqué avec l’ombilic du besser. Cet « idéal » n’est-il pas tout ce qui reste d’un tourbillon où sont pris tous les termes d’un processus dont il paraît être le terme premier, dans la mesure où la lecture en déroule la spirale ? Et 1’ « idéal » ne marque-t-il pas aussi sûrement le premier terme que le dernier, précisément ? À savoir, sinon la menace comme apostrophe de l’adulte au petit garçon, du moins l’image et l’énoncé où elle est au travail. Et notamment la reprise théorique à laquelle cet énoncé se prête.

Cette question qui interroge si fondamentalement la notion théorique du complexe de castration est-elle évitable, si nous gardons présente à notre envisagement cette explosion, si nous ne perdons pas de vue ce que nous discernerons de sa cause ? Cette question peut-elle ne pas interroger radicalement un texte jusqu’au point de son trajet où ce qui mène à l’explosion, par l’enchaînement que nous venons de lire, trouve une autre voie : une voie qui ne rencontre nulle explosion sur son trajet, pas même en germe, mais bien plutôt l’agencement de sa prévention ? La prévention d’une explosion dont l’atomique donnerait une sorte de modèle, à se déclencher comme on le sait lorsque se rapprochent deux masses dépourvues en elles-mêmes du pouvoir d’exploser spontanément. Pour éviter la catastrophe, il faut les tenir séparées et empêcher leur rencontre critique.

L’image est quelque peu facile, j’en conviens. Mais elle souligne bien qu’il s’agit des conditions de survie de quelque chose qu’un partage préventif (moindre mal) est peut-être de nature à assurer. De plus, entre 1925 et 1938, une autre étape encore a été franchie. Au sens où rien n’indique, dans le dernier processus que Freud énonce pour ce qui est du Moi, qu’il s’agisse encore de quelque chose qui avec prédilection concernerait le sexe mâle, même si c’est par le biais d’un avatar masculin (le fétichisme) que Freud s’en avise. C’est même ce que Freud précise dans V Abris s, dont la rédaction fait partie des écrits inachevés postérieurs à la découverte du dernier mécanisme. Le fétichisme n’a été que l’occasion, le moyen, voire l’instrument d’une découverte, qui concernerait en fait la seule chose fondamentale, hormis l’existence de l’inconscient, où Freud ne range pas les femmes d’un côté, et les hommes de l’autre. Ils sont logés à la même enseigne, vers la fin de l’œuvre et par rapport à quelque chose de fondamental. Ce qui nous fournit très exactement la perspective pour les lignes, diffamantes pour les femmes, qui suivent l’évocation d’un idéal impossible, ces lignes mises dans la perspective d’un dire dont une lecture première saisit une bribe – découpe semblable à quelques images découpées d’un film, fragment trop court pour être passé dans notre visionneuse (pourquoi nous refuser à puiser nous aussi nos images dans une technologie qui est notre contemporaine ?). Images d’un fragment, de ce qu’en termes de montage on appelle une chute, remises dans la perspective d’un dire, et qui se déclare tel, ces lignes se lisent comme acte donné aux deux sexes d’être au même drame affrontés, mais dans des conditions qui font dire que pour les femmes cela se passe tout de même de façon moins coûteuse que pour les hommes. Pour cette seule raison que cela ne peut être plus coûteux que ça ne l’est pour les hommes.

Ces lignes diffamantes, soit dit en passant, font assez bien

sentir la différence importante, même s’il n’est pas facile de la définir clairement, qui existe entre la médisance et la calomnie. Ce n’est pas une question de degrés. La médisance n’est pas diffamatoire. Ses résultats sont différents de ceux auxquels atteint toujours la calomnie. Dire du mal de quelqu’un n’intéresse pas grand monde… Mais faire surgir une évocation où joue la différence de poids du destin, léger pour tel qui y trouvera le gage du pardon de tous ses errements, de toutes ses faiblesses aussi face aux tentations, lourd pour l’autre qui, d’en porter la charge, acquiert dans la douleur une rectitude de l’épine dorsale, c’est faire mouche à tout coup. Car cette évocation trouve une clientèle toujours et partout. Mais de cela il faut aussi savoir mesurer les conséquences : si le diffamé est femme pour le calomniateur, il est à la place où ont convergé tous les signes qui rendent aimable, à toute force, pourrait-on dire…

Ce qui se passe est donc affreux pour les deux sexes. Mais celui qui parle dit très exactement ceci, qu’il faut saisir avec le plus de netteté possible, que la question n’est même pas de savoir si ce que les garçons voient les filles ne le voient pas, au sens où il leur serait plus facile de le voir. Que là, la question n’est pas non plus de savoir comment elles voient ce qu’elles voient sur elles-mêmes, leur sœur, leur mère, ou si elles le voient par rapport à leur frère ou leur père. Mais qu’il s’agit là du fait qu’il n’y a rien de plus épouvantable que de voir ce dont il est question quand on est un garçon, quand c’est vu par les yeux qui sont dans la tête d’un garçon.

C’est la raison pour laquelle la découverte de YUrszene passe par les yeux du garçon que Freud a été, et s’offre à nouveau par les yeux du garçon que fut l’homme aux loups : dans le texte freudien.

C’est pourquoi je me suis laissé guider vers ces évocations de catastrophe, par un type d’événement dont le nom en français porte cette même représentation catastrophique, à savoir le coup de foudre, comme mode d’énamoration et mode de Sigmund Freud. Mais catastrophe particulière ici, car elle est retournée en doigt de gant dans la mesure où, contrairement à l’explosion, ses ravages ont cette vertu d’être en même temps l’accès à la plus grande félicité. Et ce coup de foudre arrive par les yeux. Ce qui me permet de dire que la suite immédiate de notre lecture s’effectuera comme à partir d’un lieu qui serait dans l’œil de Freud.