Le souvenir-couvercle

14 mai 1975

Le regard dont je vous disais qu’il n’allait pas se perdre dans l’intervalle (qui veut dire l’entre-deux-pieux) ne s’y perd effectivement pas. Et même, il ne s’y aventure que pour autant qu’il est comme assuré d’une promesse : celle de voir venir à sa rencontre ce qui va non pas freiner une dérive que rien ne peut freiner, mais la bloquer. En bloquant l’intervalle par où se consommerait sa perte, comme celle de tout mobile que rien ne vient arrêter dans sa course vers le point de repos où cesserait d’agir sur lui la loi de l’attraction terrestre, en proposant à ce qui est en dérive la promesse d’une contrepartie dont le manque est ce qui a mis en route la dérive. En proposant à ce qui dérive ce qui est recherché et dont l’obtention ramènera le système au repos. Contrepartie à concevoir comme venant contre, et même, sans jeu de mots, tout contre, et provenant d’une direction opposée. U y a dans le langage nautique et aéronautique international ce qui s’appelle une trajectoire de collision, lorsque deux vaisseaux sont sur des routes qui, étant donné leur direction et leur vitesse, les amènent nécessairement à entrer en collision. Dans notre cas, le mode de rencontre est plus subtil, puisqu’il participerait tout autant d’une collusion : néanmoins, le mode de contact qui s’opère n’est pas tangentiel mais absolument frontal.

Il s’agit d’une rencontre d’éléments de provenance différente et se déplaçant en sens opposé, par laquelle je vous propose de mettre en image ce qui empêche le regard de se perdre dans l’entre-deux, et qui, de ce lieu même, renvoie un discours dont nous allons trouver un modèle freudien dans le travail sur les souvenirs. Ce modèle est d’autant plus important qu’il n’est à vrai dire modèle que pour la rencontre d’un type très spécial dont nous allons avoir à nous occuper, et guère pour autre chose. En particulier, pas pour l’objet que son titre français : « Souvenirs écrans », ou

anglais : Screen Memories, indique parce que la structure qu’un tel titre propose comme type n’est pas celle qui sera trouvée dans le mode prévalent des souvenirs qu’à tort on appelle « écrans ». Dans leur théorie, ce titre introduirait plutôt une confusion. Et on ne peut pas dire que de son côté îe texte n’en soit pas également marqué. Ce travail apporte le modèle de tout autre chose, dont l’importance est telle qu’il constitue une manière d’acte de naissance de la psychanalyse. C’est-à-dire ce qui doit quelque part être consigné pour qu’autre chose advienne à l’existence, et en l’occurrence le corps même du texte freudien. Au sens où l’autre date, celle du 24 juillet 1895, est bien comme Freud lui-même le propose, celle où « le secret des rêves fut révélé au Dr Freud ». Ce qui n’est pas la même chose. Certes, il fallait que ce secret lui soit révélé pour qu’un jour la psychanalyse voie le jour. Mais cela n’aurait pu suffire. C’est du reste de 1897 que se date le début de cette partie de la trajectoire qui s’appelle son auto-analyse, dont le terme sera marqué par la publication des premiers gros travaux. Et le travail sur les « Souvenirs », dont la publication les précède de peu, peut être considéré comme datant la fin de l’auto-analyse. Il en est l’acte, envoyé à l’imprimeur en mai 1899.

Il peut n’être pas indifférent de rappeler que sa rédaction s’accompagna d’un plaisir. Strachey, citant une lettre à Fliess, hélas omise dans leur recueil, écrit que Freud a déclaré que ce plaisir fut immense. Il y a tout lieu de faire sur ce point confiance à la lecture de Strachey, plutôt porté, comme nous le savons, à tasser toute marque d’outrance. À cette déclaration s’ajoutait celle d’un mauvais pressentiment pour l’avenir de ce travail, que Freud mit en rapport avec le plaisir éprouvé à le faire.

Je vous propose d’autant plus d’en faire l’acte de naissance de ce qui va suivre que de la fin d’une analyse il porte cette marque des sentiments contraires, et que surtout, comme la fin d : une analyse, il réalise ce compromis relativement viable que constitue un remaniement de l’organisation de notre méconnaissance. Une discussion des résultats d’une analyse et quelque chose comme leur classification peut même s’organiser autour de cela. Au sens où ce qu’on appellera la « guérison » d’un patient est parfois un remaniement qui lui permettra d’aller plus loin dans une direction qui reste la même, ou qui demeure parente de celle où il était engagé

dès avant l’analyse. Alors que l’analyse didactique organise un remaniement qui, dans la suite qu’il autorise, inscrit au premier plan la continuation de quelque chose d’analogue à la poursuite par le sujet du discours de l’analyse : ce que l’on nomme habituellement la « poursuite de son autoanalyse », ou 1* « instauration irréversible d’un processus analytique ». Distinction de deux types de remaniement par la place qu’y occupera le discours de l’analyse. Le second s’oppose aux effets, parfois un peu complaisamment décrits dans la fin de certaines cures, après lesquelles subsiste, dit-on parfois, je cite au hasard, « bien évidemment la trace de quelque chose », « une meilleure compréhension des autres », « une plus grande souplesse de la pensée », « une tolérance accrue ». Ce qu’on appelle le follow-up des cas, s’il se prolonge assez longtemps, en montre souvent le caractère strictement inventé par l’ex-thérapeute, même si le transfert laisse assurément des résidus. Distinction dont Lacan donna une formulation dans sa définition de l’analyse pure, c’est-à-dire à proprement parler la didactique, c’est-à-dire celle qui place le discours de l’analyse en position centrale dans le remaniement opéré. On pourrait aller jusqu’à lire dans l’attribution d’une place consacrée à Panti-analyse dans les suites d’une analyse à effets didactiques le renversement du fait que la première analyse qui eut ces effets, la première didactique si l’on veut, celle de Freud, fut précisément une analyse qui s’appela auto-analyse. La première didactique fut une auto-analyse, les didactiques depuis seront supposées retrouver après leur cours cette auto-analyse qui les précéda et qui donna naissance à la psychanalyse, moyennant un acte consigné en 1899.

Mais, résultat d’une cure ou analyse de formation avec son instauration du processus, l’un et l’autre sont réputés moins précaires que ce qui précédait. Faute de quoi, il n’y aurait pas eu analyse. Ces résultats analytiques sont, dans l’espoir que l’on en a et l’idée que l’on s’en fait, moins précaires que ce qui précédait, même si pour les obtenir on n’a fait que prêter la main à une combinatoire que l’on gouverne d’autant moins qu’elle réside dans ce qui nous fait tous parler. Cette plus grande stabilité est appelée par Freud « compromis ».

En 1899, ce terme n’a pas encore trouvé la définition qu’il recevra en 1937 dans « Constructions et reconstructions

dans l’analyse » et qui le spécifiera comme indépassable. La caractéristique qui permettra de le repérer comme tel sera d’être constitué de représentations d’une très grande clarté.

Cette clarté se trouve déjà notée en 1899. C’est le caractère de butée indépassable de quelque chose dans le travail de l’analyse, et il attendra trente-huit ans pour se préciser. Ce compromis résulte de la rencontre de deux forces opposées, c’est-à-dire allant à la rencontre l’une de l’autre. Die beiden entgegengesetzten wirkenden Kràfte Telle est l’image de référence fondamentale apportée par ce texte, qui la fera jouer de diverses façons – à l’exclusion d’une seule, dont il y a des raisons de penser qu’elle est à la source du travail lui-même. Le lieu du texte où s’organise le compromis est précisément celui où Freud articule le jeu de ces forces contraires comme s’inscrivant dans un parallélogramme. De la sorte, l’opposition des forces cesse d’être frontale, ne fonctionne plus en collision mais produit classiquement une résultante. C’est une image de collusion. Cette issue est capitale pour la suite. Je dirai que tout ce que nous avons vu à propos du Vaterkomplex joue dans la production de l’œuvre comme ce qui la détermine et l’autorise. Mais l’issue du champ de force inscrit dans le parallélogramme est aussi à proprement parler la possibilité qui s’ensuit pour Freud d’écrire l’œuvre analytique. Avant d’aller plus loin et, chemin faisant, de constater l’absence complète d’éléments qui, dans le corps du texte, viendraient donner substance à une représentation de forces orientées dans des directions qui se recoupent sous un angle quelconque – tous y étant au contraire bien posés comme mobiles, animés de mouvements de direction rigoureusement opposés et sur le même axe –, voyons d’abord quelle est la conception que l’on peut dire courante de ce travail. Conception que l’on peut dire courante en raison même de la traduction, car cette conception est devenue indissociable de la tradition en quelque sorte pédagogique de son commentaire que ce texte a engendré.

Très brièvement, parce que cela n’est pas très compliqué, voici de quoi il s’agit. Dès que le titre est tombé dans la traduction, il en est sorti l’image de l’écran en français (screen, en anglais), « Des souvenirs-écrans », Screen memo-ries. Passons sur ce dont je suis intimement convaincu, à

savoir le rôle de cette sorte d’élégance propre à la représentation de l’écran. Représentation subtile de ce qui à la fois est obstacle à la vue, comme dans « faire écran », et simultanément révèle l’image que portent les rayons de lumière, « écran de projection », représentation valorisée au siècle de la traduction de l’œuvre de Freud, où l’écran est si intimement lié au monde de l’image. « Et l’on vit sur l’écran apparaître… »

Je vous signale tout de suite, parce qu’il ne s’agit pas de ménager des effets mais de donner le maximum de chances à un travail correct, qu’il n’y a dans tout cela, en allemand, nulle trace de quoi que ce soit qui s’appellerait écran, ou qui même le suggérerait au niveau des mots de la langue allemande. Avec cette représentation courante de l’écran dans sa double fonction, ce texte sert en règle générale d’exercice d’assouplissement à la pensée de l’étudiant des textes freudiens de la façon suivante. Elle consiste en substance à lui tenir le discours qu’à peu près en ces termes j’ai entendu jadis à mes débuts, d’où m’en vient le souvenir, et qui continue à être tenu : « Si je dis souvenir-écran ou écran au souvenir, vous allez penser qu’il s’agit d’un souvenir tardif, qui fait écran dans les deux sens du mot à un souvenir antérieur. Or, pour vous donner un échantillon de la façon dont la pensée de Freud déroute les évidences du sens commun, apprenez qu’il n’en est rien. Ce sont des éléments, bien sûr désagréables, de souvenirs postérieurs qui organisent la fiction d’un souvenir antérieur dont il n’est même pas nécessaire que la chronique puisse attester l’exactitude. Soyez donc sur vos gardes et lisez attentivement. Ce discours a l’inconvénient de tout discours qui ne ment pas, mais qui ne dit pas non plus toute la vérité. »

Il est vrai qu’il y a cela dans ce travail. Mais il y a aussi, vers la fin du travail, la mention du fait que certains souvenirs procèdent justement de la modalité inverse, courante, du souvenir postérieur qui recueille des éléments réprimés de souvenirs antérieurs ; qu’il y en a de positifs et de négatifs, c’est-à-dire dont le contenu est en relation inverse, im Verhaltnis des Gegensatzes2, avec le réprimé, où se retrouve, soit dit en passant, une autre belle représentation d’opposition polaire et non pas de forces contrariées suivant un angle quelconque. Et, d’autre part, il y a ce dont témoigne le reste de l’écrit freudien, et dont bien entendu Strachey s’est avisé. Handicap notable du lecteur français ou même allemand qui ne dispose pas de ce que l’on appelle une édition critique, surtout lorsqu’elle a la qualité de celle de Strachey, tant qu’il ne se trouve pas lui-même désorienté – ce qui n’est pas le cas ici, bien qu’il donne lui aussi ce titre exécrable. Je vous cite donc sa note introductive :

« C’est une chose curieuse que le type de souvenir-écran principalement considéré dans ce travail – celui où un souvenir précoce est utilisé comme écran pour un événement ultérieur – disparaît pour ainsi dire de la littérature ultérieure. Ce qui depuis en est arrivé à être considéré comme son type normal, où un souvenir ultérieur fait écran devant un événement ancien, est à peine abordé dans ce travail, bien que deux ans plus tard déjà il devient le type dont Freud traite presque exclusivement dans La Psychopathologie de la vie quotidienne3. »

Nous avons donc sur les bras une affaire beaucoup plus spécifique au plan de la théorie que celle qui consiste à en faire un échantillon de la marche particulière de la pensée freudienne appliquée à la théorie du souvenir. Il s’agit véritablement de quelque chose qu’il fabrique dans la joie à l’état d’exemplaire unique, d’exception dans la série de la construction des souvenirs, pour n’y plus revenir et pour se replacer immédiatement dans la série où le spécimen fait exception.

Ce fait a de bonnes raisons de nous retenir, car, si nous sommes de bons lecteurs de Freud, nous devons l’être au sens où lui-même se concevait comme lecteur. Ce qu’il exprima dans une réponse à un questionnaire qu’en 1907 lui adressa, à lui comme à d’autres lecteurs distingués, son éditeur, ami et membre de son cercle des mercredis soir, Hugo Heller. Trente-deux réponses furent publiées, préfacées par Hugo von Hoffmansthal, dont celles de Forel, Herman Hesse, Mach, Masaryk, Schnitzler, Wasserman, etc. Le questionnaire demandait les titres des dix ouvrages préférés. La réponse de Freud ne se trouve, hélas, ni dans les Gesammelte Werke, ni dans les éditions de la correspon-

dance, mais dans des revues inaccessibles. Heureusement, Strachey nous l’a traduite. Freud donne une réponse et une interprétation. Le sens en est que sa préférence va non point à la qualité littéraire de l’œuvre, mais à ce qu’elle manifeste de ce qui l’intéresse le plus, à savoir le rapport de l’auteur à son œuvre.

Freud fabrique donc un spécimen unique de souvenir tiré de sa propre vie, en éprouve un immense plaisir et constitue ce faisant un écran au seul sens du mot qui le rende acceptable, bien que les traducteurs ne l’aient nullement en vue. Un écran théorique. C’est-à-dire en effet le plan sur lequel viendra apparaître le reste de son œuvre, tout en occultant nécessairement ce qui se trouve derrière lui.

Le souvenir dit écran fonde l’écran ultérieur de la théorie. Je vous rappellerai la remarque de Robert Pujol, déjà citée dans le premier cycle du Vaterkomplex, de l’inconscient à concevoir comme extérieur au sujet. On peut dire en ce sens que quelque chose a fabriqué ce souvenir appelé depuis écran, là où Freud allait s’asseoir, au sens où l’inconscient, c’est là où il était assis. Pour pouvoir le démontrer, comme je me le propose à présent, il était indispensable de purger le titre de son écran de traduction, avant que de lui restituer un nom correct. Car l’écran a cet immense désavantage de fournir une représentation où, entre les deux éléments maté-rialisables, l’image et l’écran, il n’y a pas de rapport homogène, même au sens minimal où nous en aurons besoin, de représentations affrontant ce qui est à la limite de la représentation. Il n’y a pas de rapport homogène entre un rayon de lumière et une surface quelconque, papier, tissu ou autre matière. De plus, il n’y a pas de relation de forme ou, si l’on préfère, de dimension. Un écran peut être de surface virtuellement infinie ; ce qu’il cache ou ce qu’il permet de projeter peut être minuscule, peut se déplacer sur l’écran, en occuper une part variable. Ceux d’entre vous qui ont des projecteurs munis de ce qu’on appelle un zoom savent qu’ils peuvent projeter sur leur écran un tout petit rectangle, ou un rectangle de lumière de taille égale à celle de l’écran. Alors que ce dont il est question dans le texte freudien ne fonctionne pas du tout de cette façon-là.

Car le mot Deckerinnerung veut dire ce que le verbe decken exprime, à savoir non pas occulter simplement par une interposition non spécifique, mais recouvrir, comme avec

un Deckel, un couvercle, donc : souvenir de couverture, voire « souvenir-couvercle ». Et entre ce qui couvre et ce qui est recouvert, il y a un autre rapport que celui qui existe entre ce qui fait écran et voile, et ce qui est ainsi caché. Il y a un rapport d’adéquation stricte, au sens où le type en est la surimposition, si l’on veut rester dans le registre de l’optique photographique. La superposition, plus simplement encore. Une superposition exacte, stricte, coïncidente.

Mais, comme dans « L’inquiétante étrangeté », la mise en forme théorique vient à la fin du travail, qui est doué d’un tel pouvoir évocateur que la lecture là aussi achève sa course en vol plané par-dessus les taillis de la théorie.

Freud n’établit évidemment pas dans son texte cette superposition des représentations. On peut dire que s’il l’avait fait, il n’y aurait probablement pas d’article intitulé « Ueber Deckerinnerungen », ni peut-être le reste de la psychanalyse. Cela apparaîtra lorsque nous en examinerons les représentations. Pour les considérer avec profit, il faut pouvoir les animer de façon correcte des mouvements que le texte leur prescrit : des trajets en opposition absolue sur le même axe, où ne s’écrit pas mais s’inscrit leur course colli-sionnelle et la coïncidence de leur cadre. Ces représentations du souvenir et du fantasme viennent à contact, dit Freud, par un Berührungspunkt4, un point de contact, puis plusieurs Berührungspunkte. Les unes allant vers les autres, die ihr gleichsam entgegenkommt, allant comme à la rencontre les unes des autres, où le half-way – à mi-chemin – que Strachey ajoute de son cru au texte ne fait qu’aménager et arranger la simplicité de cet entgegenkommen qui est la rencontre résultant de la translation de deux mobiles en sens contraire sur le même axe. C’est bien pourquoi Freud écrit que l’on peut dire d’un souvenir-couvercle (ou de couverture) qu’il est progressif ou rétrogressif, vorgreifend ou rücklàufig, selon la relation qui s’établit entre ce qui couvre et ce qui est recouvert : Zwischen Deckendem und Gedeck-tem, ce que Strachey traduit de façon tout à fait erronée (on hésite moins à écrire de pareilles hardiesses depuis que Schur et Eissler, après Balint, en ont multiplié les exemples) par : la relation qui existe entre l’écran et ce qui est occulté,

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between screen and the thing (notez le thing, la chose, qu’il est forcé d’ajouter), the thing screened off. Si l’occulté est une chose, l’occultant en est une autre que l’on pourrait dire du même ordre. Et de cadrage identique, ce que les deux participes de la phrase freudienne manifestent de façon claire.

Nous prendrons donc note des faits. Très tôt, probablement deux ans après le début de Pauto-analyse, Freud met au point son épure de recouvrement, cadre pour cadre, de représentations qui courent en sens opposé. Il la met au point à propos d’un souvenir qu’il date d’un âge où il n’avait sans doute lui-même guère dépassé deux ans. Cette mise au point en fait un spécimen unique et initial.

Mais dans l’opération un système a été trouvé. Il pourra fonctionner ultérieurement en d’autres lieux du texte, du sens et de sa vie. C’est-à-dire en d’autres temps. De l’aventure est provenue aussi une particularité d’usage pédagogique, fondée à parts égales sur la confusion d’une lecture traduite et sur la singularité propre aux circonstances de la production de ce texte et de sa trajectoire. Usage facile mais dérouté du texte étrange sur les « Souvenirs-couvercle ».

C’est donc ainsi, dit Freud, qu’il a analysé un cas où un souvenir d’enfance a été mis au point dans tous les sens du terme, de rigueur, d’exactitude, d’autorisation et d’obtention d’un résultat définitif, eine Kindererinnerung (…) gerecht-fertigt wird (fertig, terminé, achevé, fini), par un événement ultérieur. Ce que Strachey traduit par accounted for5, qui dissipe et le recht et le fertig par quelque chose comme un « en a rendu compte ». Alors que le souvenir a été gerecht-fertigt, mis au point, en forme définitive, je dirai en insistant – forme pour forme – par l’événement ultérieur. Mais, au point où nous en sommes, avant même que d’avoir évoqué l’une quelconque des représentations du souvenir, pouvons-nous manquer d’être frappés par l’identité du processus décrit avec celui dont Freud donnera la description plus tard, nous l’avons vu déjà, lorsqu’un souvenir – le vu de la région génitale des petites filles, dit Freud – est mis au point par un événement ultérieur qui est une menace de castration ? C’est même un événement tellement ultérieur que

l’énoncé de la menace ne suffit pas. Celui-ci peut être précocement avancé par une femme, la mère en règle générale, ou un substitut. Encore faut-il que cet énoncé soit repris par le père, façon de dire clairement que ce souvenir, pour trouver sa mise au point et sa forme définitive, il faudra qu’il attende jusque-là.

Dans ce texte sur les « Souvenirs-couvercle », Freud a inventé un système où une représentation à recouvrir, qui se dirige vers le sujet, reçoit de lui, voguant en sens inverse, une représentation-couvercle, qui, dans la mesure où le couvercle et ce qui est à recouvrir coïncident bien, recouvrira cette représentation. Et ne laissera à lire que ce qui est écrit sur le couvercle, lequel, comme on le sait, peut porter une étiquette le recouvrant entièrement. Dire que l’étiquette s’adresse en premier lieu au regard, c’est énoncer une évidence. Il va de soi que l’étiquette ne doit pas prêter à confusion et que son image aura valeur pour désigner et pour nommer ce que le couvercle recouvre. Son image ne peut prêter à aucune équivoque. Elle peut même, dans le commerce et l’industrie, être légalement réservée et protégée, ce qui permet d’être sûr du produit quand on achète une « Vache-qui-rit ». Cette image sera donc claire dans le monde des objets manufacturés. Dans le monde des représentations, celle du rêve ou celles du souvenir, cette clarté particulière qui rendra une image littéralement pro-éminente parmi d’autres s’appellera dans le texte freudien « ultra-clarté », qu’il nomme ÎJberdeutlich – cet Überdeutlich dont nous avons longuement traité dans le premier cycle du Vdterkomplex, et dont nous avons signalé que la traduction de Strachey par unusual sharpness mettait légitimement l’accent sur le versant quasi photographique de cette netteté, que le terme français de clarté était absolument impuissant à rendre. J’avais signalé également que l’Überdeutlicb allemand tirait d’autres sens encore, et nommément tous ceux qui sont dans la Deutung, de sorte qu’une telle image est à la fois très nette et aussi particulièrement significative. Plus, même, elle a un rapport particulier avec la Deutung analytique, en ceci qu’elle a fonction d’aimant. Elle agit comme moteur au sens de force motrice pour cette Deutung, qui n’est autre que l’interprétation, mais aussi elle agit comme l’aimant qui arrête la limaille qu’il a organisée et attirée à lui. La représentation Überdeutlich fonctionne comme indé-

passable pour l’interprétation. Arrivé à l’Ûberdeutlich, ce qui avait mené jusque-là n’ira pas plus loin et ne pourra qu’aller à côté, vers un autre Ûberdeutlich, autre aimant doué du même pouvoir d’arrêt.

Le fonctionnement de cet Ûberdeutlich est une trouvaille qui se donne à Freud un an avant la parution du « Souvenir-couvercle ». Elle est publiée dans son travail sur « Les mécanismes de l’oubli », et Strachey y consacre une grande note de bas de page pour en indiquer la trajectoire jusqu’en 1937, à travers toute l’œuvre. Et pour noter aussi le caractère hésitant et variable de la traduction, dont il signale en fait ainsi le caractère tâtonnant et approximatif. C’est dans le cours et surtout vers la fin de sa trajectoire que le terme dévoilera son caractère de compromis stable et indépassable. Dans le texte sur le « Souvenir », nous trouvons aussi le terme de « compromis », mais il n’a pas encore gravité vers le terme Ûberdeutlich et leur alliance n’a pas encore dégagé son caractère de terme indépassable au sens de la démarche antérieure de la Deutung. La notion d’à-côté, sur laquelle nous allons revenir, est par contre déjà présente en 1899.

L’ensemble du processus, pour le faire clairement saisir, peut se représenter d’une façon que le texte freudien indique très clairement : d’une façon imagée dont nous allons tirer parti, dans le texte de 1899, de façon théorisée et topique en 1937. On pourrait figurer l’ensemble du processus comme une centrifugation, où la course relativement rectiligne de la Deutung à travers le milieu où elle se fraye une voie, jusqu’au pian où sont inscrites les représentations originaires, rencontre la limite indépassable (sauf exorbitation hors de ce même plan) où le mobile centrifugé n’a de possibilité résiduelle de déplacement que sur ce plan même. Si l’on vous mettait dans une centrifugeuse, une fois que vous seriez plaqués contre la paroi, tout ce que vous pourriez faire, avec quelque effort, serait de vous déplacer par reptation un peu à côté, et encore à côté, sur le plan même où vous auriez été plaqués.

Le mouvement peut n’être pas entièrement arrêté, mais sa direction précédente est remplacée par cette conversion dynamique qui ne permet plus que d’atteindre 1’ « à-côté », les « objets d’à côté », benachbarte, nebensachliche Objekte6,

objets d’importance secondaire, adjacent objects of rninor significance \ Cette mise en rapport des fonctions de VÜber-deutlich, du compromis, et de l’à-côté, a toute son importance en ceci qu’elle précise et souligne la coïncidence où doivent être l’ensemble représentatif à recouvrir et l’ensemble représentatif couvercle. Au sens où, sur le plan où tout se trouve, par centrifugation, plaqué, il ne s’agira que d’une portion circonscrite comme une pastille. Ou, plus simplement, si nous le mettons à plat, d’un cliché d’un format donné qui devra être le même pour le recouvert et le recouvrant. C’est-à-dire qu’il se produit une découpe.

Dans le texte sur les « Souvenirs », cette notion de découpe, que je dois à Robert Pujol, a une importance capitale. Car, dans un tableau d’ensemble constitué par toute la scène du souvenir, quelque chose s’est découpé, d’une façon semblable à ce qu’on appelle un cadrage. Le cadrage est à sa façon une création artistique seconde qui suit la création de l’image. Cette création seconde est parfois la seule qui passe à la postérité. Cela n’est pas donné d’emblée. Nous allons voir maintenant comment le texte procède à cette découpe. Ou Freud – ce qui à propos du souvenir-couvercle revient pour nous au même.

La découpe dans la scène d’ensemble se fait sur les fleurs. Nous en connaissons la prégnance dans l’ensemble du texte. Nous avons déjà vu les camélias, rouges, blancs, les fleurs des textes anglais, les lys, les violettes évocatrices de tous les viols. Et par Jones nous savons aussi que, s’il fut une chose que Freud rangea au rang de ses devoirs pédagogiques, c’était bien d’apprendre à ses enfants à reconnaître les fleurs sauvages. Leur rapport avec l’organe génital féminin est trop connu pour que l’on y insiste. Mais leur représentation de pôle céphalique d’un organisme est moins connue, bien que nous en ayons déjà indiqué un écho dans la capture des champignons sous le chapeau de Freud. Que les fleurs soient aussi des têtes, et des têtes sièges des mécanismes colorés de la sexualité, que les cueillir soit aussi cueillir des têtes, nous est indiqué, comme pour le reste de ce qu’on appelle les gamineries de Freud, par d’autres que lui. Par Jones pour les champignons. Par l’histoire romaine pour les fleurs. C’est dans La psychopathologie de la vie quotidienne qu’il dit

avoir, en guise d’interprétation démonstrative, raconté à un garçon en traitement chez lui l’histoire de Tarquin le Superbe qui décapitait les plus hauts et les plus beaux pavots : Schlug (…) die grôssten und schônsten Mohnkôpfe ab295.

Mais, pour Freud, pour que les fleurs se découpent, encore faut-il qu’elles soient jaunes. Et YUberdeutlich du texte sur les souvenirs, c’est le jaune des fleurs. C’est Yüberdeutliches Gelb der Blumen de la scène d’enfance 296.

Lorsque surgit l’amour, le coup de foudre, la menace d’explosion, avec la tête et ses cheveux dont il ne sera plus jamais question, la découpe se fait sur le jaune de la jupe de la jeune fille, et dans le souvenir-couvercle sur le jaune des fleurs. Il est piquant de voir que Freud, à cette époque, n’éprouve pas comme incompatible avec sa dignité (celle qu’il prête à l’interlocuteur imaginaire si doué pour l’analyse, et presque par névrose, dit-il) de sacrifier au rite dénégatoire des combats d’arrière-garde, lorsqu’il lui fait dire par exemple que, s’il se souvient encore, bien longtemps après le coup de foudre, d’avoir été affecté par la couleur de la jupe que portait Gisela Fluss, lorsqu’il la voit à présent autre part, où que ce soit, cette couleur jaune ne lui paraît plus belle du tout. Mais plus du tout, naturellement297 / Den ich natürlich heute gar nicht schon finde. Natürlich et gar nicht, naturellement, pas du tout. Mais pourquoi ? Car il ne note nullement ce fait sur le mode dont il use pour faire état de sa désaffection à l’endroit de ladite Gisela, qui lui est devenue tout particulièrement indifférente, ganz ausserordentlich gleich-gültig, extraordinairement indifférente. Façon d’indiquer que, là, il s’en est aperçu. Et que même c’est un écho de VÜber-deutlich du jaune des fleurs, tout aussi clair et significatif que lui. À la fascination par la couleur que cette jeune fille évoque, correspond l’indifférence extraordinaire avouée. Quant au jaune, il reste pris dans le cliché où il se trouve et ne laisse au rapport que Freud entretient avec lui d’autre issue qu’une dénégation. On n’ajouterait rien en la disant sincère dans le texte attribué au jeune intellectuel de haute volée qu’il est d’ailleurs, paradoxalement, dans cette dénégation même.

Quant au calendrier, il l’est en devenir, mais il est tel déjà lors du séjour dans la cité lointaine, dans l’après-coup du texte qui l’évoque. C’est à Manchester, on le sait, qu’il retrouve les comparses de la scène d’enfance et la petite fille devenue grande. Mais là, outre qu’il n’y a rien de jaune, il est déjà protégé, dit-il, contre le surgissement de l’amour. Car, étant déjà à l’université, il appartient entièrement aux livres, und gehôrte ganz den Büchern. Esclave de cette relation, comme traduit Strachey, il ne lui reste aucun surplus pour sa cousine, für meine Cousine batte ich nichts übrig.

En d’autres termes, il était déjà engagé dans les processus d’élaboration théoriques exigés par la confrontation au Weibliche qui faisaient de lui celui qu’il allait devenir. Ces processus d’élaboration trouvaient dans l’article sur le « Souvenir » une forme proche de celle qu’en littérature on nomme l’essai. Freud y fonde en 1898 sa théorie de l’amour sur une assise de réflexions et de notations qui s’organisent autour de deux axes, la prégnance du jaune ici, l’indifférence vis-à-vis d’une femme là. Mais ils sont tous deux garantis par l’affirmation que le jaune comme tel a perdu tout pouvoir. Affirmation dont nous verrons à quel point elle doit être remise en question. Nous verrons aussi dans les textes à quel point ce pouvoir restait intact, et dans quel réseau il exerça son pouvoir. Qu’il soit passé dans la théorie, c’est ce qui vous étonnera le moins, si depuis bientôt deux ans nous sommes vous et moi sur la même voie.

Ce jaune est donc une représentation colorée portée par des roses et des fleurs, ces fleurs qui sont l’ordinaire pissenlit et la giroflée. Des fleurs qui, outre leur place dans la botanique, dont la réalité va circuler dans la pédagogie freudienne et ses promenades, ont aussi une existence dans la langue et même les langues. Puisque Lôwenzahn, « dandelion », se dit en français comme par hasard « pissenlit ». Cas à vrai dire assez particulier dans le monde végétal. Nous ne pousserons pas davantage dans cette direction, n’y ayant aucun fil solide, sinon a priori, ni vers les dents en général, ni vers celles du lion en particulier. Animal au pelage d’une couleur qui cependant est précisément dans la gamme colorale décrite pour la giroflée. D’ailleurs, dans la Traumdeutung, figure aussi un rêve dit du « Lion jaune » ", ce Gelbbraun, ce

jaune brun, cet ocre, dont le texte souligne les variations de nuance, Nuancen298 299, observables sur les fleurs quand on s’élève en altitude.

Nous n’irons pas davantage dans une direction où le texte est muet, même si les yeux et le français prennent aisément le relais, pour cette raison aussi que le travail dans cette direction a déjà été fait et fort bien fait. Je ne peux évidemment omettre de citer les pertinentes observations faites à ce même sujet par Leclaire dans un travail paru en 1967 dans le premier numéro de l’Inconscient (autre bonne revue éteinte et ayant épuisé son tirage), non seulement parce que leur teneur concorde avec ce que je vous propose, mais surtout parce qu’il n’a pas jugé superflu, même si c’est en note de bas de page, d’amorcer une suite possible à la circulation du jaune. Il y écrit qu’ « il n’est pas sans intérêt » de noter que dans l’analyse de l’homme aux loups précisément (l’homme fasciné par la raie sur la tête de la Belle Thérèse Ferronnière), en réponse à l’énigme du papillon jaune, Freud suggère l’idée que le jaune pourrait bien avoir été la couleur de la robe de sa bonne, Groucha u. L’idée se révèle fausse.

C’est Freud qui est emporté par la théorie que la prégnance seconde (à autre chose) du jaune a produite chez lui.

Mais la théorie fonde une vérité théorique que je cherche, vous le savez, à distinguer de la fiction. Distinction que je trouve chez Freud et dont je note que la thématique préoccupe également Rosolato. Car, malgré l’erreur sur l’objet, cette théorie permet à Freud un développement immédiat, qui va dépasser le thème du jaune et auquel c’est encore Leclaire, qui dans son ouvrage, Psychanalyser, va donner une suite, seule à ma connaissance à se hisser au niveau de ce qui est en question. J’en recommande la lecture à qui veut saisir ce qu’à la suite de Freud, mais en restant strictement dans la trace de ses pas, on peut produire à l’articulation où nous sommes de l’être botanique d’une fleur, d’une poire, ou de l’être animal d’un papillon, et son existence comme mot d’une langue. Je ne vais pas vous l’exposer, ne serait-ce que parce que je ne veux pas vous donner prétexte à ne pas le lire ou le relire, parce que l’ouvrage est disponible et enfin qu’il est en français.

Mais je dois tout de même marquer en quel point se situe son impact par rapport au texte freudien. Il est au niveau où Freud effectue ce renversement prodigieux que permet la théorie qui est issue du jaune. Et qui le fait passer du jaune à ce qui est à proprement parler la découpe qu’il pratique dans la scène. C’est un renversement qui le fait passer du jaune à ce que je vous ai proposé sous la rubrique de la logique séparatrice de la palissade. Ni Freud ni Leclaire ne la nomment comme telle. Mais elle est représentée en comme la poupée gigogne en bois des fameuses « babas tusses », le premier terme qui contient tous les autres de sa série. De plus, le terme désigne (on désignait) couramment une femme d’extraction populaire, ouvrière, mais paysanne surtout, à distinguer de la « dame ». « Bonne femme » en français le traduit mal en y ajoutant, s’il est utilisé sans spécification, une minorisation absente dans le terme russe. Enfin, baba désigne (ou désignait) de façon privilégiée, en raison précisément de sa connotation sociale, la servante. Depuis la Kinderpflegerin, comme Monika, une baba par excellence, jusqu’aux lavandières, balayeuses, etc. C’est précisément dans la non-identité orthographique et phonétique du papillon et de la grand-mère, dans la différence entre la babotchka et la babouchka, que s’ouvre la série des babas. De sorte qu’avec son papillon, faussement égal à la grand-mère, S. P. a promené son analyste dans une zone langagière d’affrontement beaucoup plus brutal avec le Weibliche que le texte de Freud ne le laisse à penser. Circonstance mineure peut-être – qui le saura ? – mais une de plus, où paraît jouer l’étrange pouvoir sur Freud dont disposait l’homme aux loups.

lettres, faudrait-il dire, plutôt qu’en toutes lettres. Pour ma part, je dirai plutôt en lettres et en toutes images. Ça n’est pas la robe de Groucha qui est jaune, c’est Groucha : la poire, en russe. Mais la poire est jaune en ceci que le jaune y est pris dans une structure rayée, comme les ailes du papillon, rayées elles aussi. Structure alternée, les pieux et leur intervalle. Beaucoup de pieux. Mais l’image continue sa course sur la trajectoire qui la théorise, grâce au jaune de l’enfance. Et, de plusieurs pieux, Freud passe à la figure minimale nécessaire à figurer cette logique de la palissade où il suffit de deux pieux.

Les ailes du papillon s’ouvrent et se ferment, formant un V. Relisez ce passage et le parti que Leclaire a tiré de cet angle d’ouverture variable, dont je vous ai situé la place dans un espace, dans ce qui à un de ses bords se nomme couramment érotisme et à l’autre pornographie. Cet interstice qui mène au voile, qu’il n’est alors d’autre ressource que de crever, et ainsi de suite. Cette angulation des ailes, de leur pointe en queue d’aronde (angle encore), le V des jambes, le V du cinq, chiffre romain, le V des gueules qui s’ouvrent. Puis, chez Leclaire, le retour à une palissade à plus de deux pieux, le W. Le W de Wespe, la guêpe, rayée de jaune elle aussi, et enfin, sa chute dans le Espe où se retrouve S. P. qui dans la langue véhiculaire de l’analyse donnera les initiales du sujet, Serguei Petrov. Retour à l’envoyeur. Au sens que la remarque de Jones implique, d’après laquelle il s’agit toujours dans de telles séquences de quelque chose qu’il appelle une représentation, une image interne et secrète du sujet. C’est dire qu’elle concerne quelque chose de l’image, de la représentation, donc aussi des mots, des lettres. Bref, de ce qui fait partie, au sens de la découpe, de la représentation qu’il a de lui-même.

Nous n’insisterons pas davantage, car, ce qui nous intéresse, c’est le produit théorique qui en provient et que nous avons à mettre au travail dans cette logique de la palissade que nous avons empruntée, détournée, mise à notre service. Et qui doit nous servir au carrefour d’où provient la théorie de l’objet dans sa matérialité, d’où provient sa représentation et le mot qui marque ensuite sa place dans un cliché, une cartouche, une découpe.

Nous poursuivrons notre chemin par l’autre fleur, la giroflée.

Giroflée, en allemand, se dit Goldlack. C’est par la giroflée que s’eflectue le passage à la robe des jeunes filles.

Et Goldlack en allemand veut dire Gold (l’or, la couleur dorée, aussi, qui est dans la gamme des jaunes au brun) et Lack (qui veut dire laque, vernis), donc laque d’or. C’est un terme courant dans la peinture et l’artisanat. Et, en même temps, c’est le nom d’une fleur, qui dans ce nom représente en même temps l’application même de cette couleur sur un substrat. Recouvrement par cette couleur de ce qui peut en être recouvert. Mais quoi et pourquoi ?

C’est-à-dire avant tout, où ? Là où le texte sur le « Souvenir » nous indique que ce qui vient en recouvrement n’est pas la feuille de vigne bisexuée, mais justement la fleur. Où sinon là, où l’angle de l’intervalle attire le regard qui treibt, dérive, vers l’interstice ? Là, dans le texte sur les « Souvenirs », dans la Traumdeutung qui paraît après lui, et dans l’analyse où Freud retrouve tant de lui-même, puisqu’il y retrouve aussi le jaune et son cortège, celle de l’homme aux loups auquel il va tant s’attacher. Le recouvrement par la fleur jaune s’opère là où ces trois textes n’en font qu’un seul. Egalement là où dans le discours va jouer l’artifice signalé par Freud de dire les choses avec des fleurs, le Verblümen qui revient dans l’œuvre et le durch die Blume dont nous avons déjà, dans le cadre du V aterkomplex, repris un aspect abordé dans un travail élaboré avec Robert Pujol et Marie Moscovici en 1971.

Freud ne nous a pas dit que lorsque avec son neveu (« nous les garçons », wir Bu b en) ils sont tombés sur la petite fille (f allen ivie auf Verabredung), elle est peut-être gefallen elle-même, qu’elle est elle-même tombée. Et qu’alors aurait pu se réaliser non pas l’hypothèse grossière, the crude hypothesis14, de Strachey, mais die plurnpe Kombination de Freud : la combinaison grossière aussi bien que massive. Il faut avoir présent à l’esprit que le « patatras » qui en français suggère la chute d’une lourde pièce qui ferait « plouf » si elle tombait dans l’eau, trouve son équivalent courant dans le Plumps ! allemand. Une combinaison qui résulte de ce qu’ayant fait plumps par terre, la fillette puisse figurer, dans le mouvement de ses jambes et de ses cuisses, plus précisément le signe du V romain, le Zeichen der

rômischen V. C’est un mouvement, Bewegung, qui fait seulement varier un angle. Jetée à terre, elle gigote, bien sûr, et rend l’organe génital accessible. Et c’est véritablement merveille de voir que Freud n’écrira pas que l’accession à cet organe est bien celle du regard. Qu’il ne l’écrive pas non plus dans le chapitre huit de L’homme aux loups, dont le texte complète ce que le travail sur les « Souvenirs » laisse devant un point d’interrogation, dans un paragraphe qui se termine d’une façon qui vaut son pesant d’or (prenez ça au pied de la lettre), et que Strachey traduit ainsi : « Nous nous épargnâmes une théorisation de cette sorte », etc., We spared ourselves such theorizing as this… Freud écrit : Wir ersparten uns diese Komhination… « Nous nous sommes épargnés cette combinaison 15… » Bel exemple, quelles qu’en fussent les raisons, du reste plausibles ici au niveau de ce qu’on nomme « technique », de collusion contretransféren-tielle. J’en dédie l’évocation à Jean-Claude Lavie, parce que la collusion est ici autour d’un « pas dire », ce dont il a si bien parlé. Pas dire pour s’épargner, et ici pour épargner aux deux (« nous nous sommes épargné ») une épreuve, évidemment, épreuve qui doit être liée à une représentation qui figure quelque part dans la combinaison. Son rapport à la vérité est d’autant plus impressionnant, ici, qu’il fait pâlir la pertinence de toute approche parcellaire, évidemment toujours possible, du phénomène. La singularité d’un thème, même isolable, ne produit pas de dividendes au niveau d’une glose qui isolerait des mécanismes au niveau du contre-transfert.

Il est cependant sûr que l’image de la fillette tombée à terre est au travail dans la scène dite du souvenir. De cela nous pouvons être certains, sans même avoir à en attendre les preuves dans l’analyse de l’homme aux loups. Elle est déjà là, comme combinaison grossière précisément, dans le « rêve d’un homme », que je vous ai déjà cité, celui qui combine les deux Anlàsse, et en plus celle du châtiment. Une des représentations combinables est précisément celle qui plus tard sera dite grossière, et dont on ne peut pas dire qu’elle ne fasse pas encore un peu le même effet, par son caractère inattendu et le style étrangement abrupt de sa formulation, lorsque la lecture arrive à la phrase qui s’achève

ainsi : beim Hinwerfen und bei deren Urinieren 300 301, « quand on les jette à terre (les fillettes) et qu’elles urinent ». Où il est remarquable que le und, « et », reste énigmatique. Car il est impossible de décider s’il veut dire : quand on les jette à terre « ou » qu’elles urinent, car elles peuvent évidemment aussi uriner sans que rien ne se voie dans l’ouverture du V des cuisses, ou s’il s’agit d’un « et » qui en quelque sorte lie les deux représentations, comme s’il allait de soi que, jetées à terre, les petites filles urinent !

Certes, on ne peut oublier ce que nous avons déjà vu du lien établi ailleurs par Freud entre l’émotion violente et le désir d’uriner. Ce lien avec l’urine jaune, urine féminine ici, est souligné de façon inattendue dans un travail de 1910 intitulé « Les chances d’avenir de la thérapie analytique », où, pour représenter l’effet d’usure, d’érosion scientifique d’un discours ancien, Freud apporte un exemple d’autant plus saugrenu que même ses conclusions sont non seulement peu évidentes, mais à la limite même contraires à l’enseignement de la réalité. Il y invente toute une variation autour du thème des dames qui, pour satisfaire en pique-nique un besoin naturel, déclareraient qu’elles vont cueillir des fleurs, et au sujet des conséquences qu’aurait, sur un programme d’excursion, l’inscription de la mention : « les dames qui désireraient satisfaire un besoin naturel sont priées d’annoncer à voix haute et intelligible, laut sagen qu’elles vont cueillir des fleurs ». Exemple de Verblümung assurément, langage fleuri, qui n’est pas, disons, des plus légers – souligné qu’il est en outre d’un « Et maintenant revenons aux choses sérieuses », Kehren wir zu unserem ernsthafteren F aile zurück302. Nous avions déjà indiqué en 1971 que le sérieux, bien qu’il fût d’un autre genre, devait bien être fort dense dans cette plaisanterie assez peu drôle.

Mais la Goldlack, giroflée, cette couleur d’or et d’urine qui vient laquer, couvrir, dans le cliché, l’avancée de la dérive du regard, est encore porteuse d’une autre virtualité de renversement, que l’on pourrait même dire double. Goldlack est un élément d’un ensemble représentatif qui constitue un de ces lieux du texte freudien où il arrive quelque

chose qui reste relativement inapparent, jusqu’au moment où, par exemple, un accident ne le révèle. Cet accident arrive dans le texte anglais. Strachey, dans une phrase qui ne présente aucune difficulté particulière, en découpe deux, séparées par un point. Et il apporte un mot de son cru, il invente une précision qui n’est pas dans le texte allemand. Ce faisant, il anticipe de quelques pages la présence de ce même mot dans le texte allemand, mais au sens où ce mot n’y est pas. Et pourrait-on dire, brille par son absence.

C’est à propos de l’or que Freud doit placer une remarque importante qui, parmi les divers mouvements dont le thème, le motif est constitué, concerne celui que j’ai au préalable isolé, du type que j’ai appelé « à côté ». Cette remarque est nécessaire, car ce déplacement « à côté » joue dans tout ce qui organise le matériau de la mémoire que sont les images qu’on dit mnésiques. Pour l’illustrer, Freud écrit une phrase simple : « Pour me servir d’une comparaison populaire, je dirai qu’une expérience de l’enfance vient à compter dans nos pensées, non pas parce qu’elle est d’or elle-même, mais parce qu’elle a couché à côté de l’or », Um mich eines popu-lâren Gleichnisses zubedienen ein gewisses Erlebnis der Kinderzeit kommt zur Geltung in Gedàchtnis, nicht etwa weil es selbst Gold ist, sondern weil es bei Gold gelegen ist303.

Strachey accomplit en ce lieu un prodige qui laisse rêveur, tant que la lecture poursuivie n’a pas révélé ce qui est au travail dans sa pratique à ce moment-là. C’est un fragment détaché d’une page qui suit et que Strachey connaît. Car Strachey en traduisant ne déchiffre pas, mais exécute, au sens où on l’entend en musique. Strachey écrit donc ce qui suit : « Il y a parmi nous un dicton bien répandu au sujet des shams304 Mais que sont ces shams ?… La réponse n’est pas aisée. Le terme est assez rarement employé. Il veut dire feinte, tromperie, piège, postiche. C’est ce dernier sens de postiche, qui rassemble les précédents, que nous allons laisser au mot.

Reprenons et poursuivons : « Il y a parmi nous un dicton bien répandu concernant les postiches, à savoir qu’ils ne sont pas en or mais qu’ils ont couché à côté de ce qui est fait

en or1'. » La première phrase s’achève sur un objet fait en or, qui est absent du texte allemand qui parle d’or et non pas de fabrication. Deuxième phrase : « La même comparaison peut bien s’appliquer à certaines expériences de l’enfance qui ont été retenues par la mémoire. » Pour être clair, ça l’est ! Peut-être trop. D’où viennent ces shams, ces objets postiches dont Strachey tire le sens vers celui de la contrefaçon ? C’est là qu’est son astuce, et c’est bien là qu’est son péché. Car l’astuce est la sienne. Sans le savoir, il s’est dépêché. En effet, cinq pages plus loin, nous lisons ce qui suit : « Le jaune des fleurs proémine22 de façon exagérée dans l’ensemble », disproportionately prominent element in the situation as a tvhole23, dans la situation vue comme un tout. Sticht aus dem Ensemble ganz zu sehr bervor305 306 307 308 309. « Pointe en avant dans cet ensemble », dans cette image. La découpe est centrée par cet élément qui pointe. Et cela évoque pour Freud irrésistiblement, dit-il, ich muss 25 mich dabei (…) erinnern310…, des images, des tableaux vus dans une exposition parodistisch, que Strachey traduit par « burlesque ». « Certaines parties, Bestandteile (ce dont précisément nous sommes en train de parler comme découpe dans l’ensemble) au lieu d’être représentées en peinture, étaient rendues, plastisch aufgetragen, plastiquement. Naturellement les parties les plus indécentes, telles les tournures des dames peintes sur les tableaux. » Les tournures, vous le savez, ne sont rien d’autre que les postiches dont la mode féminine rembourrait à l’époque les fesses, pour faire saillir cette partie du corps que désigne l’inconvenant et ambigu « popo » (qui se trouvera, en plusieurs occasions, ailleurs dans les textes de Freud).

Le jaune fonctionne comme surimposition postiche sur une partie naturelle, dont il est en même temps cet « à-côté proéminent ». Le jaune n’est pas l’or. Il en est le postiche qui saille et capte le regard. L’or reste, dans l’affaire, caché, cet or qui le concerne au plus vif de son identification. Car si d’une chose il est sûr, comme il l’avouera plus tard, à savoir

r

de sa place de premier-né mâle et absolument préféré de sa mère, c’est une certitude dont atteste aussi le discours maternel qui le nomme Mein Goldener Sigi, « mon Sigi en or ». Mais Freud est-il pour lui-même cet or, ou, de cet or, un « à-côté » ? Puisqu’il a couché à côté de l’or, peut-être d’autant plus qu’à une époque cruciale il s’est trouvé près d’une mère dont l’approche n’était pas encombrée d’un père. Lui qui fut pris du désir de marquer sa place de l’or de sa propre urine en la répandant un jour dans le lit de ses parents, ce que nous a appris son livre sur les rêves. C’est donc quelque chose de lui qui lui revient en contrepartie, vous disais-je, à contre-courant, à contre-pente, de la chute dérivante du regard dans l’interstice de l’angulation, du V de la palissade comme modalité séparatrice. À cette modalité est liée la possibilité même d’une telle contrepartie, de sa pose ou de sa dépose sur le centre de la découpe. Lorsque le procédé par lequel de telles poses peuvent se faire fait partie de l’œuvre d’art, il y représente ce dont on pourrait dire que ça ne se fait pas tout seul. Et ce à quoi nous avons affaire, là où nous en sommes du texte freudien, est comme l’œuvre d’art parodique : une création.

Le souvenir-couvercle, acte de naissance de l’analyse, est une création de ce type. Bonne raison pour nourrir en Freud le sentiment, dont l’expression est éparse dans l’œuvre, que l’artiste et l’homme de science (celui qu’il se voit être) occupent des positions antinomiques. Et que l’enfant chéri du sort est bien l’artiste, qui, tel que Freud le voit, peut dans le plaisir réaliser l’opération que l’homme de science ne peut réussir que dans la peine. Là joue également l’oubli de ce que Strachey signale (et qui se trouve énoncé dans une lettre restée secrète), à savoir le plaisir éprouvé à produire le texte. C’est-à-dire d’avoir fait lui-même, telle qu’il la conçoit par ailleurs, œuvre d’artiste. Marque particulière sur l’acte de naissance, qu’il est bon de ne pas oublier, surtout lorsque surgit bien plus tard, après la dernière guerre et en France précisément, mais venue de nulle part (de nulle part dans le texte freudien) la question : « L’analyse est-elle une science ou un art ? » Il faut avoir été contemporain du déploiement de ce bavardage qui semble avoir fait son temps, pour mesurer à quel point était désespérée la tentative lasse, il faut dire, et courte de Lacan, pour introduire dans la question un minimum de filiation freudienne.

La contrepartie qui vient entre les pieux qui orientent et guident le regard est dans ce texte muette. Le discours est du côté de Freud. Du côté du tableau, rien n’est dit. Rien n’est dit, rien ne parle entre les pieux, du côté où le tableau n’est qu’un grand cadre d’ensemble, dans lequel se pratique la découpe qui recadre sur la cartouche que nous examinons dans le texte sur les Souvenirs-couvercle, rien ne voit et rien ne dit plus rien depuis les années d’enfance, l’époque où ça a parlé de ce côté-là. Reste à savoir en quelle langue. La relation sexuelle elle-même, nous l’avons vu en traitant du Vaterkomplex, a perdu son pouvoir souverain, même si elle reste source de plaisir. Pour que quelque chose ne se désunisse pas, il faut rendre une voix à ce qui est du côté de cette contrepartie. Elle ne peut évidemment se trouver que du côté de l’œuvre d’art, mais de la variété parlante. Dans la littérature. C’est là que Freud va la chercher, ou la trouver. Quelque chose que le « Souvenir-couvercle » laisse comme postiche et que nous pouvons maintenant appeler du nom de faux-semblant, va trouver dans la Gradiva de Jensen un semblant dont le prix ne saurait être évalué autrement qu’en considérant le temps qui passe avant que le semblant qui surgit dans l’interstice n’ait perdu son pouvoir, et qu’il n’ait laissé la question venue du côté du Weibliche revenir avec une puissance qui avait été partiellement maîtrisée tant que durait son relatif apaisement.