« Il ne faut pas croire à ce qu’on voit »

28 mai 1975

À défaut de souvenirs de voyage, c’est un projecteur qu’il nous faudrait, avec des diapositives, pour évoquer la scène où le regard de Freud va s’engager. Pour lui comme pour tout autre, l’Acropole est le berceau de la notion même de classicisme, et une fixation géographique des abords du drame œdipien, au sens scénique et littéraire. Mais c’est aussi pour lui un lieu qui est libre de la tenue des comptes qui se règlent entre les fils et les pères, dont la fixation géographique, pour lui, est Rome. Les repères textuels de cette fixation sont saillants et bien connus ; la mort de son père, nécessaire pour que s’ouvre la voie qui mène à Rome, la défaite des Juifs par Titus dont il n’a jamais pardonné aux vaincus les suites qu’ils y ont donné, les rendez-vous avec Moïse. Avec la Grèce, elle-même tombée au pouvoir de Rome, rien de tel. Et quelles qu’aient pu être les sources du trouble sentiment qui poussa Sigmund et Alexandre à s’embarquer pour la destination qu’ils étaient d’accord pour dire qu’ils ne sauraient atteindre, que même s’ils y arrivaient le débarquement leur y serait interdit faute de passeports, il est clair que l’événement dont l’Acropole fut le théâtre, à en juger par les suites dont la permanence qu’elles acquièrent dans la réflexion de Freud, eut une puissance intrinsèque, largement suffisante pour organiser après coup le commentaire de tout ce qui s’était passé avant.

Nous savons comment la lettre à Romain Rolland centre l’interprétation du trouble ressenti autour de la relation au père. Et ce dans la mesure même, pourrait-on dire, où il n’est pas dans la scène. Au sens où il n’y fut jamais. C’est-à-dire que, dans ce qui est présenté comme l’ensemble de son bagage culturel, il n’a jamais été en Grèce par la pensée. Et la lettre à Romain Rolland l’y emmène, au point de faire du trouble un mouvement de piété filiale, dont je vous ai précédemment

montré la logique et précisé l’accent à donner au mot piété Mais il faut à présent que nous en soulignions la particularité. C’est un mouvement de piété que l’on ne peut appeler autrement que « voulu ». Car la fameuse phrase : « Qu’aurait dit Monsieur notre père s’il avait pu être ici en ce moment », Sigmund ne l’a pas dite, le texte le précise. Il aurait pu la dire. Il aurait pu vouloir la dire : Icb h'àtte damais (…) meinen Bruder fragen konnen 347 348. Phrase-clef du texte. À être entièrement prise dans son contexte français, le couronnement de Napoléon à Notre-Dame avec ses mots mêmes, « Monsieur notre père », elle ne fait que faire saillir davantage le paradoxe du too good to be true anglais. Que l’on peut dire non moins voulu que le reste qui, avec le « Monsieur notre père », le contexte historique et son « pourvu que ça dure », mène bien plus vite et par une pente naturelle à « c’est trop beau pour que ça dure ». Et puis, pourquoi ne pas le dire, je suis toujours resté perplexe devant cette insistance à souligner que jamais Monsieur le père, même en pensée, n’aurait pu connaître Athènes – cet homme que par ailleurs on présente comme assez versé dans l’étude juive, consacrant les larges loisirs que lui laissait son oisiveté forcée à la lecture, ayant même réussi à apprendre l’anglais. Jakob Freud était-il aussi ignorant que son fils veut bien le dire ? N’est-ce pas plutôt, là encore, à prendre au pied de la lettre ? « Que dirait ce père, s’il nous voyait regardant ce que nous voyons en ce moment ? »

C’est à Marie Bonaparte, il est vrai, que Freud a parlé de la beauté ambrée de l’Acropole. Mais écrire une lettre publique d’anniversaire à un vieil homme admiré dont l’âge est celui du frère cadet Alexandre est une chose, parler à une patiente jeune, belle, admirative et dévouée, en est une tout autre. Peut-être n’était-ce qu’à une femme que Freud pouvait avouer que sur l’Acropole il avait côtoyé quelque chose qui pour son regard était « trop beau pour être vrai ». Surtout si nous songeons à sa fermeté quand il interprète l’horreur vécue par les hommes devant l’organe génital féminin.

Nos moyens limités m’interdisent de mener à bien aujourd’hui l’enquête sur ce que Freud avait entendu dans son

enfance, vu et lu dans les manuels scolaires sur l’art monumental et la statuaire. Mais, à juger par l’immuabilité remarquable des livres d’école, on peut sans crainte avancer que pour Athènes et Rome il entendit ce que les générations suivantes eurent aussi à apprendre. À Rome, l’ordre, la puissance et l’imitation ; à Athènes, la beauté. Mais de ces énoncés les mots allemands nous manquent.

Seuls nous restent les mots du texte de la Gradiva et les images, elles, toujours évocables. Des colonnes ambrées, les Propylées : la porte de devant. C’est ce que le mot veut dire. Dans la ligne du regard se tenait jadis une statue d’Athéna (de Phidias). À droite, un petit temple, des colonnes encore, dans l’intervalle desquelles à nouveau Athéna. Une femme y est figurée aussi, rattachant sa sandale ; remarquable pour l’œil qu’intéressent les « investigations pédestres ». Puis l’Erechtéion. Des femmes elles-mêmes colonnes. Des femmes ambrées. Des colonnes et des femmes. Ambre clair sous le soleil du jour, ambre foncé le soir au soleil couchant. Site ambré visible presque de la ville entière. Dans une ville où – contrairement à Rome, où sur les vestiges de l’antiquité s’élèvent la deuxième Rome chrétienne et même les débuts de la troisième Rome moderne – il n’y a pour ainsi dire que ça. L’Acropole – les Hiltons n’étaient pas encore construits…

Tout le texte de la lettre à Romain Rolland se relit main tenant de la place que nous avons choisie et nommée comme étant dans l’œil de Freud, donc en suivant cet axe nouveau de la lecture que donne le regard.

Cet axe est donné dans le texte, mais pour le suivre il faut en discerner l’existence. Ce qui ne peut se faire si on ne l’a au préalable identifié, à partir du texte sur les souvenirs, du travail sur la Gradiva, puis dans l’analyse de l’homme aux loups. Ensuite, il n’y a qu’à suivre la direction qu’il donne.

Il suffit de le faire pour lire au pied de la lettre, à l’intérieur de l’après-coup d’ensemble constitué par la lettre, l’après-coup que le texte y distingue comme étant celui de l’expérience vécue à Trieste. Cet Erlebnis in Triest349 auquel Freud donne la parole en ces termes : « Nous allons donc voir Athènes ? » (zu sehen bekommen), littéralement : « Athènes va donc échoir à notre vue ? » « Non ! Ce sera

trop difficile », Es wird zu schwierig sein. La difficulté est là bien liée à la chute d’Athènes dans le champ et l’axe du regard. C’est cela qui sera trop difficile, dit Freud, avant de voir Athènes, dans l’après-coup d’y avoir été.

Tout cela pourrait se lire facilement, remarque-t-il, comme exemple qui souligne la différence qu’il y a entre savoir quelque chose (de l’avoir lu ou entendu) et le voir de ses propres yeux, mit eigenen Augen. Ce qui, dit Freud, est un lieu commun, ein Gemeinplatz 350. Certes. Encore faut-il noter que c’est écrit. Et même que c’est un Gemeinplatz, un lieu commun. Lieu où tout le monde se retrouve. Vérité de la langue, bien venue en ce lieu. Quoique évidemment ce que Freud veut dire soit autre chose, en l’occurrence que ce lieu commun est aussi un lieu bien particulier, et pour lui à nul autre pareil. Ce qui est du reste aussi un lieu commun. Pour tout un chacun n’est singulier qu’un fragment de quelque chose. Fragment comme tel dénué de sens, une représentation : la gamme des ambres, et la prégnance particulière de l’intervalle entre deux, qui pour tout homme va se placer dans la portion centrale de la découpe où est ce lieu commun. Une représentation qui se prélève dans l’univers des représentations. Freud est de ceux qui ont signalé la leur : ni plus ni moins.

Freud souligne qu’il s’agit d’une image particulière. Il la place avec une ferme précision dans la situation qu’il définit avec une précision égale : la situation dans laquelle surgit le sentiment de l’incroyable ou de l’irréel, Unglaubwürdiges und Unwirkliches351, est constituée de (elle contient, die Situation umfast) ma personne, l’Acropole et la perception que j’en ai : meine Per son, die Akro polis und meine Wahrneh-mung derselben. La particularité est bien dans le lieu commun. Dans l’axe du regard. Et, même en 1936, Freud n’échappe pas à l’effet de ce qui lui rend perceptible la réserve où il reste quant à ce qu’il peut se dire de ce qui s’est passé. « Je n’ai certainement pas encore réussi à clarifier le processus », est-il dit quelques lignes plus loin. Es ist mir bisher gewiss nicht gelungen 352… « C’est pourquoi je dirai brièvement, darum ivill ich kurz abschliessend sagen,

que toute cette complication si difficile à décrire se résout totalement, lôst sich glatt (se met à plat), si nous admettons qu’à ce moment j’ai eu, ou que j’aurais pu avoir (remarquez la prudence…) oder hiitte haben kônnen, le sentiment, das Gefühl : Ce que je vois là n’est pas…, pas wirklich. » Faut-il traduire, comme le fait Strachey : not real1, pas réel ? Ou pas vrai ? (Comme on traduit « Vraiment » ? quand l’allemand dit : Nein, wirklich ?) A-t-il ou aurait-il pu avoir le sentiment, qui résoudrait le problème, que ce qu’il voyait là n’était pas vrai ou pas réel ? Les deux, bien sûr. Au sens même où Freud trouve le recours au français « non arrivé », dans « le traiter quelque chose comme non arrivé », dis « non arrivé » zu behandeln 353 354. Par exemple, une mauvaise nouvelle. C’est ce que fait le roi Boabdill, quand il perd sa « place forte ».

Dans ce que le regard saisit, il y a donc quelque chose où résonne, peut-on dire, l’écho d’une nouvelle, où se figure une représentation qu’il faut rendre « non arrivée », sanctionner d’un « ce n’est pas vrai ». Lequel n’est pas du tout la même chose qu’un « non, jamais de la vie », qui détourne le sujet et le retourne vers la voie de nouvelles conceptualisations.

Le « ce n’est pas vrai » se dit dans le sujet qui garde son regard rivé sur cette découpe dans la scène dont il dit que n’est pas vrai, ce qu’il voit ; une conjoncture bien particulière prend alors naissance, dont les conséquences nous sont connues. Nous avons déjà examiné leurs énoncés355 : Entfrem-dungsgefühl, et depersonalisation. Le sentiment d’étrangeté et la dépersonnalisation, dont le texte de Freud cerne ce qu’il appelle en 1936 plus justement, écrit-il, un clivage de la personnalité, die man richtiger « V ersonlichkeitsspaltung » benennt. Il s’empresse d’ajouter qu’il doit s’interdire, dass ich mir verbieten muss, d’en parler davantage tant cela aussi est encore dunkel, obscur, et peu maîtrisé scientifiquement. Ce qui relève donc du domaine « obscur » dont il disait qu’à la condition de s’y engager le travail des analystes ne risquerait pas, des décennies durant, de devenir mécanisé ou dénué d’intérêt. Mais ne brûlons pas les étapes…

Car le centre de l’intrigue, dans la lettre à Romain Rolland, est ailleurs. Il est là où s’analyse le prix payé pour proférer le « ce n’est pas vrai », le désaveu. Avec le sentiment d’étrangeté qui le baigne, c’est le versant du Wirklich allemand où se dit « ça n’est pas réel, ça n’existe pas, cela ne peut pas être. » Car lorsque surgit un pareil « ce n’est pas vrai, pas réel, ce que je vois là », cela crée une situation avec laquelle il faut alors que le sujet se débrouille. Il fera ce que Freud appelle une « tentative », einen Versuch, pour se sortir de l’étrange situation où il s’est mis. Cette tentative peut réussir au prix d’une affirmation erronée concernant le passé. Es gelang mir auf Kosten einer falscheti Aussage über die Vergangenheit. Cette falsche Aussage que l’on ne saurait plus exactement traduire que par « un énoncé erroné », concerne ce passé auquel le sujet ne cesse de travailler, dans le sens de sa Verbesserung, son amélioration, comme dans les « Souvenirs-couvercles ». Car ce passé est toujours le même. Freud le désigne toujours de cette façon à la fois vague et compréhensive : Haus und Familie, la maison et la famille, mais qu’il précise aussi dans la lettre où il désigne dans ce passé ce qu’il appelle exactement des objets de désir, Wunschdinge356 357, et même unerreichbare, inatteignables (unattainable things of desire 11). L’énoncé erroné qui fait réussir l’opération consiste à échafauder une théorie. Cette théorie a une caractéristique qu’il nous faut bien noter. Elle ne fait rien d’autre que ce que nous avons vu dans le « Souvenir-couvercle », transporter quelque chose dans le passé, y transporter un sentiment. Nommément celui qui s’énonce sur le mode : « Il n’est pas vrai, pas réel que… » Ou plus simplement : « Je n’y crois pas. » Ce qui grammaticalement se convertit alors en un « je n’y ai pas cru, je n’y ai jamais cru. »

Mais la clef de l’affaire est encore plus loin. Car, dans le même temps que Freud fait une démonstration brillante et supplémentaire de la pente suivant laquelle la proposition « je n’y ai pas cru » va aller littéralement se coller (en fonction de certaines nécessités) à telle ou telle suite à donner à la phrase, il nous en dit plus qu’il ne se sait en dire dans ce qu’il nous dit. Il y a en effet de bonnes raisons – le

tout est que Freud soit dans la nécessité d’en faire un rappel complet – pour que le « je n’y ai pas cru » se colle à « qu’un jour je verrai l’Acropole ». Ces bonnes raisons qui valent ce que valent les bonnes raisons (et ici notamment, un bon à valoir sur la piété filiale), elles sont, vous le savez, la pauvreté, les insuccès du père. D’où le mouvement de piété, eine Regung der Pietàt u, qui accompagne, en lui faisant suite, l’acte où le fils a déconfit le père. Bonnes raisons, par conséquent, de faire porter le « je n’y ai pas cru » sur la possibilité de l’acte victorieux.

Pour ces raisons il avait « simplement oublié » (même Freud peut se trouver un jour à dire « j’avais simplement oublié », ich erinnere mich nicht einfach daran) que ces mêmes raisons l’avaient empêché de croire à une pareille victoire et l’avaient mené, par voie de conséquence, à produire l’énoncé erroné qui change le « contenu », l’objet et le sens du doute… Dabei àndert der Zweifel seinen Inhalt : il n’avait pas cru à la réalité, Realitàt, de l’Acropole.

Il est évident que nous pouvons croire Freud lorsqu’il nous dit que le trouble dans la pensée s’installe sous le coup de la vue qui lui échoit de l’Acropole. Il est non moins évident que le commentaire qui met en évidence l’assertion de l’énoncé erroné se situe dans l’après-coup de l’expérience constituée par la vue et le trouble de la pensée. Et ce commentaire de l’assertion erronée constitue dans cet après-coup une zone centrale. Une découpe centrale dans l’après-coup, en réponse, pourrait-on dire, à la découpe sans nom dont l’Acropole est un métonyme.

À ce propos, il faut au passage souligner un mouvement à l’intérieur de l’après-coup qu’est le texte de la lettre. Dans sa première partie qui se lit comme prologue quand il s’agit de « voir », c’est d’Athènes qu’il est question, mais, dans la partie névralgique du texte, « voir » ne pointe plus que l’Acropole. Ce mouvement ne s’arrête pas là et, continuant à agir dans le texte à la façon dont joue, dans le domaine de l’image, la modification du cadrage par l’effet panoramique optique avant-arrière comme sous son nom commercial de zoom, Athènes revient de façon saisissante dans les lignes qui suivent le rappel, la rentrée sur scène de Monsieur le père. On ne sait trop ni comment ni pourquoi les pères furent 358

un beau jour rappelés… C’est Freud qui le disait dans Totem et tabou.

Dès le rappel du père, c’est d’Athènes à nouveau qu’il s’agit. Dans ce texte, le père continue à barrer l’Acropole comme découpe pratiquée sur Athènes.

Mais revenons à la fausse assertion centrale dans l’après-coup. C’est de n’avoir pas cru à la réalité qui, depuis 1904 et jusqu’en 1936, peut s’appeler : Acropole. Or ce que Freud ne se sait pas dire dans ce qu’il dit, c’est qu’à cet énoncé : « Je ne crois pas à la réalité de l’Acropole », il a aussi donné de bonnes, et même d’excellentes raisons, dont la meilleure est dans un des piliers de sa théorie. Auquel pour finir nous nous heurterons.

C’est précisément parce que dans ce qui s’appelle l’Acropole et qui est ambré, où cet ambre marque une structure qui multiplie l’entre-deux, l’image féminine est présente, que dans ce texte nous entendons plus qu’un écho, tant y semble encore fort en 1904 le premier cri d’une phrase qui travaille dans la tête, et qui dit qu’il ne faut pas croire ce que l’on peut voir. Il ne faut pas y croire, et c’est là qu’est la merveille du texte qui s’offre à Freud avec la Gradiva. Car non seulement dans ce jaune et dans l’entre-deux surgit une apparition, mais en outre cette apparition a une voix. Et cette voix prend même à sa charge la phrase. Puisque c’est elle qui dit au jeune savant qu’ « il ne faut pas croire à ce qu’il voit, croit voir, lorsqu’il regarde l’ambre et son entredeux ». Pour croire à ça, il faut être fou. Avoir une araignée au plafond. « Les mouches…, est-ce que tu en aurais une dans la tête ? », dit la belle enfant au savant Norbert.

Dans le discours de l’apparition féminine, il y a une sorte de gaieté dont le texte de Freud donne vers la fin comme un écho. Quand il approche de la conclusion, il se cache à nouveau derrière 1 énigmatique membre de son cercle, cette personne tellement prise d’intérêt pour la nouvelle qu’elle s’est mise en rapport avec Jensen pour en discuter avec lui. Ayant dissimulé ainsi son intérêt pour cette lecture dont, en même temps qu’il se met en avant comme inventeur de la psychanalyse, il prend acte des concordances observables entre les démarches de l’analyse et du romancier, ses lignes se teintent soudain d’une gaieté étrange où semble flotter le regret d’une satisfaction abandonnée trop tôt : « Mais arrêtons-nous maintenant, sans quoi nous oublierions

peut-être vraiment359 que Hanold et Gradiva ne sont que des créations du romancier. » Sonst vergessen wir vielleicht wirklich360Wirklich, vraiment (omis par la traduction française 361), qui semble indiquer que, l’ayant comme oublié jusque-là, on risquerait, à poursuivre davantage, de l’oublier vraiment.

Mais il n’y a pas que cette reconnaissance gaie que Freud voue à Gradiva. Il y a aussi l’admiration qu’il éprouve pour Mlle Zoé Bertgang. Elle a certes guéri le jeune savant malade d’un refoulement particulièrement inexorable, unerbittlich. Mais il y a aussi la façon dont elle s’y est prise pour qu’entre le délire, c’est-à-dire le faux, et sa démarche qui témoigne du vrai (ce qu’il faut croire dans son opposition à ce qu’il ne faut pas croire), s’engendre une ambiguïté qui est véritablement la clef du salut.

C’est un éloge de l’ambiguïté que Freud écrit pour résumer la portée de l’ouvrage, cette ambiguïté qu’il revendique pour l’analyse dans un passage où il fait état de l’aspect technique, on pourrait dire professionnel, de la démarche analytique.

Si l’on peut, soit dit en passant, se prendre à songer de conseiller la lecture de ces lignes à ceux que l’observance de la règle fondamentale du tout dire incite à se plaindre en séance des propos de l’analyste qui paraissent ambigus, il faut alors en recommander fermement la méditation aux analystes réputés les avoir déjà lues… Ceux-là mêmes qui dénoncent l’ambiguïté sous l’influence d’une propagande obscurantiste et facile, toujours à l’œuvre dans ce qu’on appelle un choix de société, quel qu’il soit – ce moment aveugle, mais ni plus ni moins qu’un autre, et à prendre comme tel par celui qui écoute s’il sait en cet instant tenir en laisse ses opinions, c’est-à-dire son préjugé. Dans le milieu français, c’est à Lacan, et il faut dire : en personne, qu’une certaine imbécilité rend cette sorte d’hommage qui fonde (comme s’il y avait nécessité de le faire !) un choix d’autres préférences dans ces propos si souvent entendus sur le goût naturel qui porte vers ceux qui disent clairement,

« qui vont droit », et l’aversion, toujours naturelle elle aussi, qui écarte de ceux qui tiennent des propos ambigus.

À eux, si jamais mes paroles leur parviennent, je dédie cette citation extraite de la fin du troisième chapitre de la Gradiva de Freud : « Dans le traitement psychothérapique, on provoque souvent chez le malade l’éclosion de pareils discours ambigus (solche ziveideutige Reden 362 363), qui constituent de fugitifs symptômes nouveaux et l’on peut aussi soi-même être amené à en user, ce qui met souvent en éveil la compréhension du malade pour ce qui est inconscient grâce au sens destiné à son seul conscient. L’expérience m’a montré (ich weiss aus Erfahrung) que ce rôle de l’ambiguïté (das diese Rolle der Zweideutigkeit) choque au plus haut point les non-initiés et prête aux malentendus les plus profonds. »

Au choix de l’analyste, ainsi fondé dans un rapport adverse à l’ambiguïté, il arrive, dit-on, qu’on réponde sur un mode qui, tout prudent qu’il soit, n’en constitue pas moins une approbation plus ou moins explicite. Il ne faut pas, je crois, hésiter à y voir une bien curieuse manière d’accompagner un sujet vers l’initiation à ce qui lui est encore étranger. Un malentendu est entériné d’être trop bien entendu au départ, et le choc de l’ambiguïté est d’emblée posé comme devant être évité. C’est pour l’analyse toujours une mauvaise affaire (et donc pour l’analyste une mauvaise action) que d’en réduire les nécessités choquantes à des péripéties de folklore.

Mais fermons cette parenthèse pour revenir à l’ambiguïté, là où Freud n’en parle pas sous la rubrique technique de la conduite d’une cure, mais où il en fait l’éloge. Après avoir souligné que nous attachons notre conviction à des contenus de pensée (Denkinhalte) où le vrai et le faux sont réunis (in denen Wahres mit Falschem vereint ist v), où la conviction diffuse en quelque sorte du vrai au faux (Sie diffundiert gleichsam von dem Wahren herüber das assoziirte Falsche), il fait cette remarque assez extraordinaire que, dans la psychologie normale, l’influence, pareille à la protection que peut accorder un puissant personnage (Protektion gleichsam 364) fait accorder valeur à ce qui sans cette protection n’en aurait

pas. Considération qu’il fait rebondir davantage quand, peu après, il note que le triomphe de l’esprit est de pouvoir rendre dans une même formule le délire et la vérité. Une vérité théorique dans l’analyse ne saurait se définir mieux que cela, ni mieux poser sa différence d’avec la fiction du même nom. Mais l’esprit dont parle Freud (traduit en anglais par ingenuity, ce qui malheureusement veut dire astuce) est en allemand le Witz. Es ist ein Triumph des Witzes…, etc.

C’est un triomphe du Witz, c’est-à-dire de l’esprit qui fait des Witze, des mots d’esprit, qui sont aussi des jeux de mots. Ces jeux de mots et d’esprit auxquels en 1905 Freud a consacré son travail sur Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. Dans ses passages conclusifs où se trouvent consignées les considérations mises en avant par Freud sur les motifs principaux de son analyse de la nouvelle de Jensen, le texte nous ramène sur un territoire (ou vers un moment bien particulier de l’activité de pensée) où nous avons vu le cadre spécifique de la découpe dans un tableau d’ensemble. Territoire délimité à l’intérieur de l’ensemble de l’activité de pensée théorisante, au moyen de laquelle celui que Freud nomme le petit garçon fait face à cette sorte d’impensable a-priori qui vient de sa fréquentation (j’utilise le terme à dessein) du sexe féminin. Formulation équivoque. S’agit-il des femmes, s’agit-il de leur sexe ? Et quel mode de rapport désigne cette fréquentation ?

Il s’agit là d’aspects de ce dont le Weibliche freudien et goethéen est une dénomination compréhensive, qui désigne l’ensemble auquel, dans le monde extérieur et le monde intérieur, le petit garçon puis l’homme est, par l’entremise des femmes, confronté. S’y inscrivent aussi bien les comportements, timide ou indifférent, lorsqu’un adolescent ou un jeune homme fait la connaissance de jeunes filles qui enflamment ses sentiments, que les réactions du petit garçon devant les petites filles. Là joue également l’équivoque dont la phrase allemande est porteuse (si même son sens déclaré n’y porte aucunement) entre l’Anblick, la vue, et le Kennen lernen, faire connaissance (to become acquainted 365). Comme dans la phrase : Ein Knabe (…) bat (…) das weibliche Génitale kennen gelernt dur ch Verführung von seiten eines

alteren Màdchens 366, « un garçon a fait connaissance du sexe féminin par la séduction opérée par une fillette plus âgée que lui ». En allemand et en anglais, « faire connaissance » s’utilise comme en français dans « enchanté d’avoir fait votre connaissance ». L’Anblick désigne bien précisément la vue, et rien d’autre. Et YAnblick des toeiblichen Génitales, la vue de l’organe génital féminin, est-ce la même chose que le Kennen lernen, apprendre à connaître, c’est-à-dire apprendre à mettre en route tout le travail qu’exige cette rencontre ?

En outre, le weibliches Génitale, dont on peut avoir YAnblick, cet organe génital féminin, est-ce la même chose, à voir, que le Génitale, organe bien sûr aussi, que la petite fille plus âgée que le petit garçon le met en demeure d’apprendre à connaître ? C’est là que se découpent précisément, dans l’ensemble des processus de pensée, ceux dont Freud fait une manière de réussite particulière de la force de l’esprit et de son ingéniosité qui réussit à allier, comme dans la Gradiva, vérité et délire. C’est là également qu’intervient l’habileté, admirable à sa manière, de sa façon de traiter la réalité ; comme dans la kniffige Behandlung der Realitat367, ce traitement de la réalité (que Strachey traduit comme méritant presque d’être appelé plein d’art et de science, which almost deserves to be described as artful368) dont le petit garçon se montre capable, permettant ainsi à Freud d’énoncer la première description de ce qu’il appellera « le clivage du Moi ».

Il y a là quelque chose qui, dans l’ensemble des processus, se découpe comme prouesse de création de l’esprit, dans ce qu’il a et de plus fort et de plus agile. Et dont le territoire correspond très exactement à celui du premier énoncé de la menace nécessaire à l’édification, chez le garçon, du complexe de castration.

C’est en ce point qu’une distinction nouvelle peut commencer à nous apparaître clairement. Il y a là un territoire bien particulier à l’un des piliers de la théorie, à l’un des deux complexes nodaux. Comment ne pas voir que, tout en étant nodal, le complexe de castration n’est pas de la même veine,

de la même venue, que le complexe d’Œdipe ? Dans le complexe d’Œdipe, inscrit dans le legs fait à Freud par un passé au second degré (un passé qui le lui lègue comme inscrit dans son propre passé : Jocaste ne console-t-elle pas Œdipe en l’assurant que son complexe est déjà bien connu ? « Bien des gens déjà dans leurs rêves ont partagé la couche maternelle. Qui méprise ces terreurs supporte aisément la vie »), dans cet axe théorique que l’on peut dire ancré dans le passé de l’espèce, voire des espèces, rien ne réserve le moindre lieu à cette sorte d’intervention actuelle, admirable et astucieuse, de l’activité de pensée du petit garçon. Rien dans le complexe d’Œdipe ne se prête à quelque réussite particulière au niveau de la création de pensée (que par une sublimation qui peut se rencontrer dans sa traversée il ouvre la voie à d’autres créations, voire à d’autres réussites, est une tout autre affaire). Mais rien de cette réussite in situ de l’image, et in situ de la pensée, où Freud voit un triomphe de l’ingéniosité de l’esprit humain, au sens où le mot d’esprit en est une des formes possibles. Cette différence fondamentale entre les deux complexes peut nous apparaître d’autant plus clairement, au point où nous en sommes de notre cheminement, que nous avons même relevé, à propos du complexe de castration, une aventure qui lui est arrivée dans l’œuvre, quand il subit cette éclipse passagère, devenue énigmatique à Freud lui-même, dont atteste le passage de 1’ « Introduction au narcissisme » que nous avons déjà cité.

Cette éclipse survient durant une sorte de trêve par rapport à quelque chose. Nous avons lié l’instauration de cette trêve à la découverte du texte de la Gradiva de Jensen. C’est là, je le rappelle, que Freud va jusqu’à dire que ce complexe ne donne à ses conceptions qu’une base théorique bien mince, et parfois même superflue, puisqu’elle peut être absente. Alors que jamais il n’a accepté que soient remis en doute la primauté du sexuel et l’universalité du complexe d’Œdipe comme pilier du tout.

Cette différence que l’on peut dire de traitement de ces deux complexes témoigne du rapport de Freud à ce qui serait la différence de leur enracinement. Dans un cas, c’est de la vérité de l’histoire qu’il serait, le complexe d’Œdipe, comme un porte-parole ; dans l’autre, c’est la vérité de sa théorisation dont, avec sa fluctuation, Freud donnerait l’énoncé, produit de la force créatrice de son esprit.

Quelles que soient dans l’expérience des garçons, dans leur Erlebnis, la banalité des situations dont Freud retrace et souligne la séquence de vue et de menace, et la banalité non moindre des expériences toujours fournies à foison par la clinique masculine, il n’en demeure pas moins qu’une conjoncture est isolable dans le destin de Freud, propre à rendre compte de sa toute particulière vivacité créatrice dont le produit fut ce pilier théorique à proprement parler freudien du complexe de castration. Conjoncture inabordable autrement que dans une perspective freudienne de la Kausal-beziehung (lien de causalité dont nous avons précédemment traité) qui extrait la causalité psychique du modèle général du rapport de causalité. Elle serait inabordable aussi si nous ne disposions de ce donné majeur du commentaire qui d’un texte fait le modèle d’une analyse achevée, la seule à être connue de tous, étant en outre celle de Freud, et constituant du même coup l’énoncé de son invention, c’est-à-dire la psychanalyse. Seule justification pour en souligner la singularité, car, d’originalité, le destin n’en comporte pas. Ce que Freud souligne à des niveaux aussi divers que celui où il place sa remarque introductive à la lettre à Romain Rolland («… und endlich in kühnem Übergriff auch am Menschen-geschlecht im Ganzen369… » et puis, par une extension hardie à l’espèce humaine, dans son ensemble ») ou son observation de la constance avec laquelle il voit l’intervention décisive des domestiques, ces « personnages de rang inférieur » sur le sort des enfants.

On peut évidemment, dans la lecture de cette infériorité que Freud précisa comme étant à la fois de rang social et d’éducation, n’aller pas au-delà du commentaire qui soulignera une fois de plus à quel point Freud parle comme un homme de son milieu et de son temps, ce qu’il est assurément. Homme d’un milieu où précisément on ne parlait pas avec mépris des domestiques. Ou, au contraire, on avait volontiers des vues sur les chances d’avenir d’un progrès social. Ce à quoi Freud n’a pas manqué, lui qui parle là de créatures qui au début sont associées intimement, dans leur nocivité, à cet autre inférieur, dont nous avons déjà vu le statut de départ370, qu’est le père, séducteur, pervers et à l’occasion

syphilitique de surcroît, et qui à l’autre bout de l’œuvre se retrouveront dans cette infériorité qui fera d’elles un objet sexuel rabaissé, de par les facilités qu’elles donnent à la dissociation du courant tendre et du courant sensuel. Toutes ces personnes dérivent d’un Urbild donné par la Urheberin, la première présentatrice, comme nous l’avons appelée, qui est aussi la Kinderpflegerin, celle qui est affectée à la Pflege, au soin des enfants.

Il va sans dire que Freud ne fut pas le seul enfant à avoir été l’objet des soins d’une telle soignante, ni qu’il ne fut le seul à l’avoir perdue sur décision des parents et à avoir gardé la place de cette perte dans son histoire. Mais il fut le seul pour qui en résulta une aventure différente de celle par exemple de l’homme aux loups, qui conserva une attirance particulière pour les postures mettant en évidence les fesses dans l’exécution de certaines tâches ménagères. De son aventure avec Monika Zajic, sont en effet provenues de bonnes raisons, et par là je n’entends rien d’autre que des raisons qui dans le texte sont des repères, de mettre en œuvre cette habileté particulière que l’esprit peut mettre au traitement de la réalité. Nous ne reviendrons plus sur les détails qu’à propos de cette femme nous avions déjà élucidés et en quelque sorte mis en réserve pour les retrouver le moment venu. Pour préciser en quoi son incidence est repérable au niveau de ce qui dans l’ensemble de l’activité de pensée théorisante est plus particulièrement lié à la création quasi artistique, nous ne ferons que rappeler quelques points essentiels. Us ont tous trait à des aspects spécifiques de la Beseitigung de la mère, à la mise à l’écart, dont il nous faut préciser une modalité particulière.

La mise à l’écart de la mère fut, nous le savons, une pente longtemps dominante de la pensée freudienne, au point qu’il avoua son étonnement de la découverte chez l’enfant d’une attitude active vis-à-vis de la mère. Cette mise à l’écart est bordée d’un côté par la perte de la mère et de l’autre par l’impossibilité de s’en séparer. Le traitement de cette imago se fait donc en réglant avec elle ce qu’on peut appeler la distance. Je n’utilise pas le terme dans la perspective, fictive à mon avis, dans laquelle Bouvet l’a placé à propos de la relation d’objet – où cette distance devient un corrélât d’une plus ou moins grande adéquation de l’objet à être comme tel supporté, laissant à l’ineffable du sixième sens clinique

le soin d’apprécier l’ampleur de cette distance. Cette théorisation ne passionne plus grand monde, en France du moins, mais croyez bien qu’elle agita fort les collègues de son auteur, auxquels il n’en fallut pas plus pour y voir une vraie trouvaille. On la voit encore resurgir de ci de là. Quant à son auteur, qui sait s’il n’aurait pas donné une meilleure mesure de ses dons s’il n’avait pas disparu prématurément ?

La distance dont je vous parle est à concevoir uniquement dans la convention étroite d’un modèle optique où la distance conditionne aussi le cadrage du cliché, ce à quoi le procédé dit du zoom fournit une fois encore un modèle dans la réalité des objets manufacturés. C’est en ce sens, dirons-nous, que la mère doit être tenue à distance où, comme dans l’encadrement de la porte, elle apparaît entière. C’est sa silhouette tout entière, si mince et si belle, qui se cadre dans la porte. Image préférée. C’est souligné, comme nous allons le voir. Image tolérable, pourrait-on dire en parodiant cette théorie de la bonne distance (mais sans pour autant manquer à l’équité), quand pour l’enfant Sigismond à l’œuvre dans Sigmund l’écrivain, la bonne distance est celle qui, le jour où l’image mince et belle fut ainsi cadrée, le séparait de la porte.

L’image est préférée comme nous l’indique, dans La psychopathologie de la vie quotidienne, le passage qui lui est consacré. Car la minceur aussi est soulignée comme neu wiedergestellt25, restored to her26, lui étant à nouveau restituée, du fait de la terminaison de processus inquiétants – ceux qui opèrent dans la mère la découpe d’un autre cadrage, et qui soulignent de la façon la plus inquiétante également, la suite en porte l’écho, ce qu’il en est à propos d’elle du dedans et du dehors, à savoir la grossesse et la venue au monde d’une petite sœur. Ce cadrage sur l’ensemble de la silhouette ne dissipe assurément pas la possibilité d’autres cadrages qui opèrent d’autres découpes, comme le suggère la mention faite par Freud du caractère plastique de la représentation. Ainsi mise en mots « belle et mince », cette plastisch gesehene Szene27 fait penser à la représentation, plastique elle aussi, des croupes des dames dans l’exposition

25. S. Freud, « Zur Psychopathologie… », p. 60.

26. S. Freud, Psychopathology of Everyday Life, p. 51.

27. Ibidem, G. W. IV, p. 58.

de tableaux. Du reste, l’accent sur la dimension optique que l’on pourrait dire de pratique photographique n’est pas absent du texte même du passage en question, où Freud écrit que dans le souvenir la situation n’est pas centrée, ist nicht zen-triert28, comme lorsqu’en dirigeant une prise de vues on ordonne de centrer sur le nez de l’actrice ou le platane de l’arrière-plan. Et l’on ne sait, ajoute Freud, sur quel élément de la situation il faut placer l’accent psychique, der psychische Akzent zu setzen. C’est-à-dire que nul élément du tableau ne sert de façon délibérée comme axe à la visée. C’est une vue prise avec la focale requise afin de donner l’angle nécessaire pour cadrer tout le tableau, avec tous ces éléments, dont évidemment ceux qui cadrent d’autres clichés : tel celui qu’à la page précédente Freud ajoute en 1920, où une femme dénoue en hâte sa jupe devant un miroir. Il s’agit du souvenir d’un patient de Freud. Mais la chute de la jupe devant un miroir souligne, autant que faire se peut, la dimension optique dans ses variations possibles du cadrage des images que le miroir renvoie en redoublant.

Ce cadrage préférentiel de la mère la tient à distance, en ce sens que sont écartés d’elle, autant qu’elle-même est écartée d’eux, les éléments qui en donnant à la visée un axe spécifique centreraient l’image dans un cadre différent. Et lorsque sur la silhouette de la mère se mettent à apparaître des aires de focalisation susceptibles de recevoir l’accent psychique, c’est-à-dire de devenir déterminantes pour l’axe de la visée. C’est dans le latin du matrem (…) nudam que la mère se trouve écartée, écartée de la vie et du discours vivant371 372. Et c’est la Kinderpflegerin qui se trouve à la place dont la mère est tenue écartée – ce qui est passé dans ce que l’on pourrait appeler les mœurs du parler analytique sous le nom de substitut, mais d’une façon devenue assez inerte. Car la modalité d’une telle substitution n’y reçoit guère d’éclairage. Et en particulier, ce qui reste dans l’ombre, c’est le fait essentiel que dans cette substitution l’autre femme devient alors porteuse subrogée des représentations qui ne sont pas écartées d’elles et dont elle n’est pas tenue écartée.

L’étude du Vaterkomplex nous a déjà montré que cette autre femme pouvait même ne pas être écartée du père au sens d’un roman familial, où c’est elle qui peut être attribuée au père comme partenaire dans la condamnation qui les englobera tous les deux. Et dont les suites travailleront le texte ultérieurement. D’une part du côté du père, dans la première tentative de mise en forme scientifique de l’étiologie des névroses, où il apparaît comme principal responsable à ertappen, à prendre sur le fait, dans la traduction que j’en ai donné373. D’autre part, du côté de la bonne d’enfant, où les suites de la condamnation travaillent le texte pour ce qui est du Weibliche. Il nous reste à voir ce côté de ce que l’on pourrait appeler les méfaits de ce couple fantasmatique, où la femme est dite méchante, odieuse et vieille. Vieille pour cette raison qu’elle était d’un âge voisin de celui du père, au lieu d’être comme la mère en âge d’être sa fille.

Cette bonne d’enfant, dans le texte freudien, offre un premier aperçu des titres qu’a une domestique pour tomber sous le coup de la condamnation qui fera d’elle un être inférieur. Ils préfigurent ceux qu’auront les femmes pour tomber sous le coup de cette particulière diffamation dont nous avons parlé, et qui sont exactement ceux qui justifient à la fois l’attachement qui peut lier à elles d’un lien impérissable (c’est la bonne qui lui donna, dit Freud, un haut sentiment de sa propre valeur) et les facilités qui peuvent être trouvées auprès d’elles pour la conservation de l’exercice de la fonction sexuelle masculine (dans le rabaissement du choix de l’objet). Mais, en même temps, les femmes, dont la bonne est le prototype, c’est-à-dire toute femme pour autant qu’elle n’est pas encore reprise dans le réseau maternel de sa mise à l’écart (de sa Beseitigung), est porteuse de ce à quoi Monika confronte le petit garçon : de toutes les puissantes raisons d’exercer toute la force créatrice de l’ingéniosité de son esprit. Surtout lorsque surgira dans l’axe de son regard la découpe sur le Génitale de l’héroïne de l’autre Anlass, de l’autre motif : la petite fille.

Il importe de ne pas perdre de vue comment la mère est bordée de représentations du féminin entre lesquelles elle peut rester mince et belle, silhouette gracieuse. Elle est d’un côté bordée par la vieille femme où, ce qui revient au même,

la femme engagée dans le monde des représentations du sexuel, c’est-à-dire la femme qui n’est pas la mère, la femme qui se rencontre dès que le regard n’est plus rivé sur la mère, la femme du journalier (dans le rêve d’un homme), les femmes de condition sociale inférieure. Elle est bordée de l’autre côté par la petite fille. La bonne d’enfant occupe en effet une place centrale pour stimuler chez le petit garçon les raisons de déployer, le moment venu, tous les talents créateurs, parce qu’elle est aussi inférieure en ceci qu’affectée aux soins du corps elle stimule le Sinnliche374, le sensuel, dont nous avons déjà traité. Voire le Grobsinn-liche, le grossièrement sensuel, dont nous savons qu’à propos de l’amour de transfert Freud disait avec une étrange insistance à quel point il était peu susceptible de faire chavirer le sang-froid d’un analyste. Elle est du côté du Sinnliche, en tant qu’il diffère et s’oppose au Zartliche, au courant tendre. Quant au Geistige, le spirituel, l’intellectuel, il s’élève justement sur la défaite du Sinnliche, du sensuel.

Non seulement, par ses manipulations de l’enfant, la Kinderpflegerin met l’accent sur les lieux du corps où se portera l’accent psychique du sexuel, mais encore elle introduit à une certaine familiarité avec ce qui, du sexuel, est de son côté à elle.

Une articulation fondamentale doit maintenant être posée, dont il importe de se faire une représentation aussi claire que possible. Ce qui n’est guère aisé, car elle ne peut qu’être cernée.

La bonne d’enfant met l’accent sur une part du sexuel qui est de son côté et qui pourrait se définir par la formulation : ce sur quoi le jaune n’est pas venu ou n’a pas été mis. On peut même, à ce sujet, se distraire en rappelant l’erreur faite par Freud et déjà signalée, lorsque pour l’homme aux loups il tente de mettre le jaune là où il ne convient pas : sur Groucha, la bonne de Serge, son patient. Mais le jaune ne peut décidément pas être mis de ce côté-là. Le jaune est sur la poire. Certes, les petites filles ne sont pas seules à pouvoir uriner. Les femmes aussi le font, on peut les soupçonner, le deviner, l’interpréter (voyez le « Rêve d’un homme ») ; on pourrait s’en souvenir.

Mais, si l’on s’en souvenait, ou plus exactement lorsque le moment sera venu de s’en souvenir, le moment aussi de fabriquer des souvenirs-couvercles (et dans les temps qui suivent), c’est une autre couleur qui dans l’après-coup viendrait là où le jaune est alors déjà mis. Une couleur seconde et qui n’a jamais la caractéristique de YÜberdeutlich, de l’ultra-clair, même si elle est effrayante : c’est la couleur rouge.

La bonne d’enfant, l’instructrice, la maîtresse en matière sexuelle (Sie war meine Lehrerin in sexuelle Dingen 375 376She was my instructress in sexual mat ter s33) dans le rêve du 4 octobre 1897, le lavait dans de l’eau rougie au préalable par sa propre toilette intime. Déduisez-en l’âge de la vieil-îarde Monika : elle n’était pas encore ménopausée… Et observez comment cette scène de rêve s’oppose point par point, quant à son commentaire, avec ce que Freud va bientôt produire à propos du jaune-couvercle. « Je ne trouve rien de semblable dans mes chaînes de souvenir. J’en fais donc une authentique retrouvaille, halte dies also für einen echten alten Fund377so I take it for a genuine redisco-very378. Le rouge est lié à ce que Freud dit être redécouvert comme vrai. Le jaune, souvenons-nous-en, s’impose, sans avoir à être redécouvert, dans une approche qui au lieu d’être une Deutung nicht schwer, not very difficult to inter-pret, une interprétation facile, comme il est dit au sujet du rouge, est au contraire un processus qui requiert toute l’agilité mentale du commentateur, et où se combinent les dons avoués de Freud, l’interprète, et les dons attribués au brillant narrateur du « Souvenir-couvercle ».

Mais, à l’infériorité de la bonne, à son infériorité sociale, il y a encore un autre aspect, parce qu’elle a encore une autre fonction. Sa compétence s’étend sur un monde qui, pour être celui de la chrétienté tel que son discours tchèque en témoigne avec l’Enfer, le Paradis, les Saints et la mort, n’en est pas moins pour l’enfant celui qui se place, pour faire image, au-dessous de la ceinture. À quoi, vous vous en souvenez, s’opposera la philosophie bien plus austère et

moins excitante de la mère (avec ses retours à la poussière et à la nature), philosophie bien écartée aussi de celle de la bonne qui à la fois stimule le corps érogène et a sur lui autorité. Car les bonnes d’enfant font aussi ce que j’ai traduit quelque peu hardiment par « prendre sur le fait » lorsqu’il s’agissait de ce que Sigmund voulait faire au père. Elles peuvent ertappen, prendre sur le fait, l’enfant qui se masturbe, mais ici la traduction est de Strachey lui-même, but he was soon caught at it379, wird aber bald von der energischen Kinderpflegerin ertappt380…, « mais il se fait prendre sur le fait par l’énergique bonne d’enfant » (comme l’enfant du « clivage du Moi »). Ce sont elles, en effet, qui menacent de cette castration, dont « comme d’habitude, dit Freud, ivie gewôhnlich, l’exécution sera littéralement refilée, zugeschoben, au père ».

Ces femmes-là, les Kinderpflegerinen, ont encore une particularité, dont les conséquences s’ajoutent à ce qui stimule les facultés créatrices, ingénieuses, du garçon. Une autre tare. Elles ont, en effet, si elles sont comme Monika Zajic, la possibilité d’être en quelque sorte les désorganisatrices de ce qu’elles ne peuvent manquer d’avoir contribué à organiser. Freud l’a écrit. Dans ce que, dans la Traumdeutung, il appelle la partie préhistorique de l’existence, la perte d’une bonne d’enfant et la mort d’une mère constituent deux versions du même événement. Comment ne pas penser que sa vieille préhistorique (c’est ainsi qu’il appelle Monika Zajic, cette femme tchèque dans la force de l’âge) n’ait été aussi, dans son Fort und Da à lui, l’objet apparaissant et disparaissant de son désir très excité ? Elle aussi fut partie prenante dans la constitution, chez lui, de cette première symbolisation. Mais c’est bien là que se noue dans le destin de Freud quelque chose de particulier, et qui a trait précisément à l’absence et à la présence. Un trait qui justement va… jusqu’au trait d’esprit.

Monika, semble-t-il, n’était pas mariée. Et nous ne connaissons nul « journalier », Taglohner, qui en aurait interdit l’approche. Nulle trace d’un partenaire attribuable à Monika (sauf le père dans le fantasme inconscient) ne transparaît dans le texte. Encore une fois, il ne s’agit là d’aucune supputation concernant cet aspect des mœurs de cette femme. C’en est un autre qui va nous retenir. Le texte ne donne personne qui eut fait d’elle une Taglohnersfrau – comme la femme du « rêve d’un homme », vers qui l’enfant va se réfugier, als oh, « comme si » elle était sa mère (Taglôhners-jrau, en un seul mot allemand, femme de journalier, comme en allemand on dit d’un mot Madame-l’épouse-du-gendarme-à-cheval) –, d’elle qui justement était Taglôhner à sa manière, loueuse de ses journées ou de ses heures peut-être. Et un beau jour elle disparaît. Ce n’est, vous le savez, ni quelque journalier qui la rappelle à lui, ni le père qui la rend inaccessible à l’enfant, ni même la mort qui la lui ravit. C’est Philippe, le propre demi-frère de Sigismund, son aîné de vingt ans, qui est l’agent de cette disparition. Et cette disparition est inexplicable. Car elle ne peut pas non plus se situer dans une perspective où elle pourrait être attribuée à la prééminence, sur celui de l’enfant, du désir d’un aîné de la famille vis-à-vis de cette femme. Mais là encore on pourrait dire qu’il ne manque pas de bonnes, de gouvernantes congédiées pour manquements dans leur service en raison de facteurs divers, d’intrigues familiales, de ruine financière, et même, pourquoi pas ? tout ce qui peut être vu comme tentative de séduction sexuelle de l’enfant. Ce n’est en effet pas là que gît le vif de la singularité, même si cet aspect-là des choses répond de ce que je vous ai signalé concernant la bonne comme désorganisatrice de ce qu’elle n’a manqué d’avoir contribué à organiser, du côté de la symbolisation, dont l’édification subit là une déconfiture passagère. Déconfiture durant laquelle la force des images, précisément, pourra jouer sans frein. Quelque chose se défait là qui était déjà assuré, même si c’était de façon encore précaire. Car cet enfant parlait déjà et surtout il entendait. Quelque chose se défait qui émancipe le jeu des images déjà accentuées par la grossesse de la mère et la naissance de la petite sœur Anna.

C’est précisément à ce moment, où quelque chose chavire dans ce qui ordonnait le jeu des images, où les mots ne connaissent plus de règle à leur usage, que Philippe, le frère, détournant à son profit le pouvoir sans frein des représentations, des mots et des objets, fait le premier jeu de mots du destin freudien. « La bonne est eingekastelt, elle est coffrée. » Elle est dans un coffre. Il répond à la façon dont Freud dit qu’elle fut toujours la sienne, wie seine Art immer

war 38. Strachey remarque l’importance que Freud accorde au fait, et note qu’une modification de l’énoncé en résulte dans les rééditions : car en 1907, 1910, 1912, il est écrit « même aujourd’hui381 382 ». Il répond de façon Wortspielerisch, c’est-à-dire par un Wortspiel, un jeu de mots, un trait d’esprit. Précisément un jeu de mots où la force de l’esprit allie Wahn und Wahrheit, délire et vérité, dans une même expression, Ausdrucksform, qui représente, darstellt, leur alliance impossible, que seul le triomphe du Witz rend possible. C’est dit ainsi dans la Gradiva.

C’est justement celui qui sait vaincre les maléfices, littéralement ici les mauvaises actions de cette femme, qui en même temps possède le don qui permet ce triompbe-là.

Mais, pour l’enfant victime des maléfices, qui n’apparaissent qu’à cette occasion mais justement à cette occasion-là, pour celui auquel il reste encore à construire pour le reste du temps ce qu’il voit quand il regarde, et à effectuer où il faut et quand il convient les cadrages adéquats et les justes découpes, pour cet enfant-là, le jeu de mots du frère est aussi un désastre et une humiliation. Un désastre en raison de ce dans quoi il fait basculer l’enfant dans son rapport avec sa mère. Il le fait basculer très exactement dans ce dont il a réussi à la tenir écartée. Ou, si l’on préfère, dans ce qu’il a su, dans son rapport à elle, tenir écarté de lui et qui la concernait. Le texte l’indique on ne peut plus clairement, surtout dans la note que Freud ajoute en 1924, vingt-trois ans après la première parution des lignes que nous lisons. Car cela renvoie l’enfant vers les pensées qu’il n’a pas manqué d’avoir, et même cela lui fait faire des choses désastreuses : demander au frère d’ouvrir un coffre, et pleurer en le voyant vide, en raison de ce qu’il n’avait manqué de comprendre, ce noch nicht dreijàhrige Kind, cet « enfant de pas encore trois ans », et qui, bien entendu, concernait les grossesses, les naissances des enfants, bref tout ce dont les Lehrerinen, les instructrices, sont les bonnes d’enfant.

Ainsi, depuis cet accident, ce carrefour décisif du rapport de Freud à ce qui est du côté du féminin, la force de l’esprit, dont le jeu avec les mots n’est qu’une expression (mais celle où peut le mieux s’entendre son triomphe), est indissociablement liée aux nécessités qui surgissent inéluctablement d’avoir à penser l’impensable qui est dans les découpes qu’il importe surtout de ne pas opérer dans la silhouette maternelle. Celles qui se font grâce au jaune, sur d’autres corps, ceux des petites filles notamment. Cette affaire de coffre et de jeux de mots n’en restera pas là ; elle aura des suites. Mais, avant de les examiner, un autre aspect de ce carrefour doit être considéré. Cet autre aspect concerne précisément ce que j’ai appelé les mœurs de Monika et certaines de leurs conséquences.