La pensée de l’impensable : le complexe de castration

4 juin 1975

En portant notre regard en arrière sur le chemin qui nous a menés au point où nous en sommes, nous voyons maintenant comment les représentations et les ensembles représentatifs relevés nous ramenaient toujours à la même configuration.

Nous avons vu comment, dès que s’évanouit l’espoir premier de donner à ce qui va se produire comme discours de l’analyse un champ stabilisé marqué d’une symétrie bilatérale, l’un des volets du diptyque se marque d’un creux. Un tourbillon y fait apparaître sa spirale. Cyclone des représentations, des idées, des pensées de Freud, de ses formulations théoriques, mais où reste toujours ce qui dans les cyclones s’appelle l’œil. Dont on sait que, s’il se ferme, il s’opère dans le cyclone ce qu’on appelle en météorologie une occlusion. Le cyclone change alors de nom, s’appelle lui-même occlusion, ou, comme on dit encore, le cyclone meurt.

Mais, dans nos textes, cet œil reste toujours ouvert. Il met en échec, par sa structure même, la définition intuitive du dedans-dehors, et il fait apparaître la nécessité de discerner les aspects plus complexes et différenciés des modalités séparatrices. Ce que nous avons fait d’abord au niveau des textes théoriques de la métapsychologie. L’isolement de ces modalités, leur identification, leur maniement même, ont partie liée avec l’activité scientifique. Et bien rapidement nous est apparu que tout schéma faisant intervenir un plan séparateur présentait en un point quelconque de ce plan une zone particularisée, donc différenciée dans un ensemble.

Puis, nous reportant aux textes repères de l’autobiographie, où nous avons résolument indu le travail sur la Gradiva de Jensen, en vertu de l’aventure nouée par Freud avec la nouvelle, nous avons vu comment deux logiques séparatrices ordinairement confondues y travaillaient. Une nomination, tombée entre nos mains de façon opportune,

nous a permis de les faire jouer clairement de façon distincte. La précision de leur jeu nous a permis de retrouver dans le regard, entre l’œil et l’ensemble que le regard embrasse, la singularisation d’une zone particulière déjà indiquée dans la métapsychologie et que nous avons appelée découpe. Le tout, comme il se doit, lié à la cause même de la vie, à savoir l’Eros freudien à proprement parler, en tant qu’il est cet œil ouvert et ce regard. C’est dans cet œil que nous nous étions placés.

Dans l’œil du tourbillon agit la force motrice qui nous y a mené, comme tout objet qui est happé par elle. Nous avons appelé cette force le Weibliche, car c’est le mot de Freud pour désigner le rapport qu’on entretient avec ce tourbillon et que l’on entretient avec ce Weibliche lui-même. Rapport marqué d’un éclair de dernier instant qui, à ce qui jusque-là pouvait être repoussé au rang de pièce surajoutée en raison de son mode d’apparition, donne une assise théorique différente et nouvelle. Et, dans ce lieu mouvant, nous avons vu passer autour de nous, tenues par rien d’autre et par nul autre sens que la force même qui les fait tourbillonner, des représentations disparates comme ces fragments qui tournent dans les cyclones, arrachés n’importe où. C’est-à-dire simplement sur son passage.

Métaphore retrouvée de ce qu’Imre Hermann nomme la nature tourbillonnaire de l’instinct, propre ici à nous maintenir fermement dans la discipline assez sévère de ne voir que ce que nous voyons. C’est-à-dire que le réseau que nous avons constitué ne s’est tissé qu’entre ce que notre regard a balayé dans le champ qui se proposait à lui. Autre façon d’imager ce que je vous disais il y a quelques semaines, à savoir que si tous ces fils pouvaient être suivis jusqu’au bout, notre surprise serait de voir qu’ils n’y sont pas noués. Telle est la vérité historique comme l’analyse nous propose de l’envisager. Elle ne peut être retrouvée que dans la diaspora du sens, comme le faisait observer Robert Pujol dans un travail sur le thème du sechs, du six, et du sexe h Et dans cette dispersion tourbillonnaire des représentations-clefs du texte freudien, il en est une encore qui se retrouve logée au cœur langagier d’un des piliers de la théorie. Elle nous mène à la seule incursion, pour cette année, dans cette langue dont 383 nous savons ce que Freud en disait, à savoir que s’il ne pouvait, à l’âge adulte, plus la comprendre, il continuait toujours à l’entendre. Comme ces chansons tchèques qu’il pouvait, même dans l’adolescence, apprendre sans peine, et, les ayant entendues, les chanter, mais sans rien y comprendre. C’est bien sûr la langue de Monika, celle de l’instructrice en matière sexuelle, la langue de la Pflegerin, de la femme mauvaise et vieille, même si elle ne l’était pas ; mauvaise d’être sur elle-même porteuse d’une découpe interdite sur le corps de la mère. Cette femme a donné à l’enfant un sentiment si fort de sa valeur, parce qu’elle fut préposée au soin de son corps d’enfant, mais pas seulement pour cette raison.

Cette àltliche Per son, personne d’âge, comme la nomme Amalia, en réponse à une enquête que son fils Sigmund fait auprès d’elle à l’âge de quarante et un ans en octobre 1897 384 (mère assez jeune pour être d’une autre génération que Monika et son propre mari Jakob), cette personne qui menait l’enfant dans les églises (sie hat dich in aile Kirchen getra-gen), femme intelligente, rusée, assurément (sehr gescheit), avait un intérêt que l’on put dire coupable pour ce que l’enfant avait : qu’il avait parce qu’on le lui avait donné, et qu’il avait en toute propriété.

Cordelia, Martha, Mme Breuer, ne rendaient pas la Schei-demünze de l’amour, la petite monnaie des mines affectueuses. Monika, elle, à l’inverse, prenait à l’enfant les kleine Münze385, les petites monnaies, les Zehners et les Kreuzers386, les petites pièces brillantes qui lui valurent son incarcération.

Non seulement ces pièces, mais même les jouets, ailes Spielzeug. Reportons-nous maintenant à ce que nous avons appris dans le cycle du Vaterkomplex concernant la construction du sens. Grâce à nos textes de référence, nous avions vu que, pour qu’un sens se construise, une représentation, un objet, devait manquer dans la phrase. Qu’il ne pouvait alors être que dans le hic et nunc, ou tissé dans la vérité historique.

Dans La psychopathologie de la vie quotidienne, Freud en apporte un exemple lumineux, qu’il emprunte à Hans Sachs pour l’une des rééditions de l’œuvre. Un jeune homme réussit d’autant mieux à témoigner de façon claire à une

Anglaise de la nature de ses désirs, eine Aufklarung über die Aussichten der Bewerbung ermoglicht387, qu’un mot vient à lui manquer dans une phrase. C’est de cette problématique une illustration que l’on pourrait dire jouée, comme on dit d’une saynète. Le cas est rapporté dans le chapitre consacré (point à noter) à l’oubli des mots : forgetting of words, plus précisément, Vergessen von N amen und Wortfolgen, oubli des noms et des suites de mots. Et dans la suite de ce que le jeune homme veut dire manque le mot « Or ». Ce mot vient à lui manquer dans le cours d’une conversation que l’on peut dire mondaine et flirteuse : die Chancen (…) des Flirts388, c’est-à-dire un genre de conversation dont la vogue disparaît peut-être, mais dont la caractéristique essentielle est de devoir satisfaire à une condition essentielle : celle de faire sens tout le temps et à tout coup. Conversation spirituelle dans le flirt enjoué, sens lourd, dramatique même, dans le flirt grave, mais sens obligatoire. Et c’est là que le mot vient à manquer. La conversation ne s’en poursuit que d’autant mieux car son autre niveau, celui qui s’adresse à 1 ’Unbewusste der Dame, à l’inconscient de la dame rencontrée dans la pression (ces Fensionen où se faisaient tant de rencontres), cet autre niveau, dont l’importance est déterminante dans ces propos à double entente qui sont le propre du flirt, se charge d’un message direct à l’élue. Message inconscient pour l’envoyeur et la destinataire, du fait qu’au mot qui manque répond, dans le hic et nunc de l’entretien, un objet en or que le jeune homme touche de ses doigts, à savoir une bague portée par la dame.

Mais le vif de l’affaire est ailleurs. L’or, dont on fait les bijoux, mais aussi les monnaies (celles que l’argot de jadis appelait les « jaunets », d’où provient la plus contemporaine « joncaille », puis le « jonc »), ces pièces brillantes, aile blanken, même lorsqu’elles ne sont pas en or mais en cuivre comme les Kreuzer à l’éclat doré quand ils sont neufs, cet or, sa représentation, a une particularité dans la conversation, celle de se dire de la même manière, Gold, dans les deux langues en présence, l’allemand du jeune homme et l’anglais de la dame. Dans le cas rapporté, viennent à sa place les mots grecs et latins, chrysos, aurum. Le mot qui ne vient pas en allemand, Gold, est retenu par le mot anglais Gold, puisque, dans l’acte manqué, c’est le mot de la langue de la dame qu’il faut réussir à ne pas retrouver.

Les kleine Münze, ces petites pièces de monnaie, cette monnaie divisionnaire, Scheidemünze, constituent, dit Freud, chose curieuse, ein Detail, un détail « qui peut prétendre en lui-même à la valeur d’un souvenir-couvercle pour des expériences postérieures ». Ein Detail, das selbst wieder auf den Wert einer Deckerinnerung für spàteres Anspruch machen kann389. Chose curieuse, car précisément dans le souvenir-couvercle nous retrouvons l’or, sa couleur, et sa valeur. Mais justement pas les pièces de monnaie.

Cela est, vous le savez, rapporté en détail dans le chapitre de La psychopathologie de la vie quotidienne marqué d’une erreur symptomatique de Freud, relevée par Strachey, sur son âge. Il y donne des exemples de ce qu’il appelle des mots-passerelles, des mots-ponts, des ponts verbaux, verbal bridges390, Wortbrücken391. Le pont verbal y passe par les boîtes, les coffres, Schrank, l’armoire, Kasten, le coffre, la caisse, qui devient même la cassette si elle est petite. Coffre où la mère n’est pas, contrairement à ce qu’aurait laissé croire le Wortspiel terrible, le jeu de mots du frère qui avait découvert le forfait, c’est-à-dire la joncaille dont le petit frère avait été dépouillé. L’enfant en était dépouillé par cette Kinderfrau qui dans la Traumdeutung lui donne la seule occasion de pratiquer sur ses rêves ce qu’il appelle YÜberdeutung, la « surinterprétation 392 ». Nous avons déjà vu que tous les rêves sont susceptibles d’être « sur-inter-prétés », et même qu’ils trouvent dans cette voie la limite à leur interprétabilité. La surinterprétation, en l’occurrence, mène Freud à des représentations de violences mutuelles, exercées et subies ; de sa part à lui, subies aussi peut-être. Mais aucun pont ne s’établit sur les kleine Münze, pourtant si proches du premier jeu de mots, échantillon de la force triomphante de l’esprit, ces pièces promises par Freud à entrer dans la composition du couvercle-souvenir qui se posera sur l’expérience ultérieure du rapport au féminin.

Pas de pont verbal sur ces pièces brillantes de la couleur de l’amour, les pièces proches de l’or, près duquel couche ce qui brille de cette même couleur, l’or qui manque dans une phrase pour que son nom ne se dise pas dans la langue féminine, nom dont le phonème est familier et dont l’absence laisse libre la voie à la main qui le touche.

Les pièces sont retrouvées chez la Kinderfrau pour une seule et bonne raison, parce qu’elle insistait pour que ces pièces et jouets lui soient livrés par l’enfant : She nsed to insist on my dutifully handing over to her the small coins n, « elle insistait toujours (elle avait pour usage d’insister) pour que je lui remette scrupuleusement les petites pièces », Sie mich gewissenhaft anzuhalten pflegte, ihr die kleinen TAünzen abzuliefern 393 394.

Qu’elles aient été livrées scrupuleusement, un constat familial a pu l’établir. Si toutes les pièces données à Sigis-mund étaient en possession de Monika, la livraison était scrupuleuse. Mais qu’elle ait insisté, par qui peut-on le savoir, sinon par le futur petit fabricant de couvercles jaunes ? « Elle insistait », qu’est-ce à dire, sinon qu’elle demandait, et qu’elle demandait avec insistance ?

Ces piécettes brillantes, elle les voyait, savait qu’elle ne les avait pas (ou pas assez) et elle les voulait. Sa décision était prise instantanément. Elle les voulait. Elle les aurait. Car elle en avait envie. Et elle les demandait sans doute dans cette langue dont nous savons qu’elle usait avec l’enfant remis à sa garde. La langue de son pays et de sa classe sociale, qui n’en parlait guère d’autre (sauf les hommes, un peu, s’ils faisaient leur service militaire sous les ordres d’officiers de langue allemande). Une langue que dans sa petite enfance l’enfant parlait et comprenait.

Il y a de bonnes raisons à ce que nous n’ayons pas su ni pensé à savoir comment ces kleine Münze se disaient en tchèque. Car les phonèmes dont le mot se compose se trouvent ailleurs, là où se théorise la position féminine devant ce qu’a la créature de sexe masculin. Et que sitôt qu’on voit, on veut. En tchèque, cette joncaille se dit Peniz. Il faut même insister et signaler (ce que les slavologues connaissent et, s’il en est ici, ils seront en terrain familier) qu’il y a dans

les langues slaves une façon joyeuse de répéter les syllabes du nom d’un objet demandé en les faisant suivre à la deuxième ou à la troisième personne par la reprise du nom au diminutif. C’est l’équivalent du Money, money, money, du Money leads the world, du film Cabaret, augmenté d’un diminutif qui manque à l’anglais.

Si l’on veut gentiment demander une piécette à quiconque on peut dire : « Peni – penipenipenizek. » Non pas petit pénis, mais bel et bien petite pièce d’argent. Cela peut même se chantonner. Les chants se disent : Peni, comme les Cirkevne peni, chants religieux (d’église, littéralement), qui au niveau du contenu manifeste donnent le seul autre titre au passage à la postérité de Monika la Kinderfrau.

L’envie de pénis, pénis envy, Penisneid, pilier théorique où nous retrouvons les deux syllabes de ce qu’en tchèque cette femme voulait impérieusement, vient se poser à l’endroit exact de la découpe où sur les corps des femmes vient se poser le couvercle jaune, le couvercle en or. Avec l’envie de pénis, Freud a trouvé une vérité théorique. Elle n’a cessé depuis, comme telle, de faire l’objet d’une constante dénonciation. Dans le même mouvement, Freud a mis la main sur une cicatrice théorique, c’est-à-dire culturelle, du rapport au féminin, au Weibliche. Mythe psychanalytique. Ce qui ne l’empêche, comme il se doit d’un mythe, d’être vrai. Ces deux mouvements sont aussi étrangers l’un à l’autre, au sens de la Sonderung, que l’est le couvercle à ce qu’il recouvre. Les points de contact seuls sont ici en cause : les Berührungs-punkte, qui sont ici deux phonèmes. Ce lien ne peut qu’être constaté, il n’a en soi d’autre sens que le mouvement qui déplace les débris dans la spire du tourbillon : c’est le rapport au Weibliche, au féminin. De cela, parmi ceux qui l’entendent pour la première fois, peut-être seuls Nicolas Abraham et Maria Torok sauront ne pas faire mauvais usage, c’est-à-dire un usage dévoyé – eux qui sont parmi les seuls, comme je vous le disais récemment, à pouvoir, dans ce registre-là, faire preuve d’assez d’abandon aux sons, aux images, et d’assez d’abandon de nos nécessités de pensée.

Mais la théorie de l’envie du pénis, qui est une vérité théorique comme telle, ne va pas, si l’on ose dire, toute seule. Elle est une création freudienne : une œuvre. Qu’elle retrouve ce qui foisonne au niveau de l’expérience courante du passé et du présent de l’humanité ne l’empêche nullement

d’être une œuvre freudienne et, comme telle, comme toute œuvre analytique, prise dans un double mouvement sur son axe. Si d’une part elle découvre, de l’autre elle couvre et recouvre (et ici pour une fois vraiment à la façon d’un sco-tome) la fin d’une phrase qui nous reste inconnue. C’est pourquoi cela ne va pas tout seul. C’est le propre même de la théorie. L’envie de pénis n’est dans la théorie qu’un des lieux où l’évidence en est plus présente. Il en est un autre.

Mais restons un instant encore près de ce pilier théorique qu’est l’envie de pénis, pour ajouter qu’il constitue dans l’œuvre un lieu ou un moment qui dévoile particulièrement sa nature d’œuvre théorique. C’est pour cela qu’aujourd’hui il semble devenir plus évident que cette envie-là n’est pas quelque chose qui aille tout seul. Car de nos jours apparaissent des femmes, qui, à tout le moins, tiennent un discours qui donne à croire qu’elles se disent en mesure (je ne cache pas ma réserve, vous le voyez) de se situer au cœur de la contradiction. Celle qui consiste à savoir (où à commencer de savoir) que l’amour est un leurre, et en même temps de le tenir pour inévitable.

Freud a fait le postulat qu’on veut ce que l’on voit quand on ne l’a pas. « Elle l’a vu, ne l’a pas, elle le veut. » C’est même ainsi que la petite fille entre dans le complexe d’Œdipe. Pour elle, ce complexe est en ce sens une cicatrice culturelle de l’envie de pénis.

Mais, si nous ajoutons foi au discours féminin, qui déclare supporter cette contradiction de savoir sur l’amour qu’il est inévitable et un leurre à la fois, nous devons alors du même mouvement postuler la possibilité d’un glissement des signifiants les uns par rapport aux autres. Un glissement sans précédent, puisqu’il s’agirait d’un remaniement portant électivement sur les points de contact qui, dans le dis cours commun, assurent ce qu’il en est de ce que Freud appelle du nom général de Liebe, l’amour.

Et c’est en ce sens que la question dite de la fin de l’analyse ne peut sans doute à notre époque guère être évoquée avec quelque espoir de profit que dans une perspective qui pose la question de son sort. Car l’analyse comme pratique et théorie a partie liée avec la Liebe – comme la névrose que pour cette raison même elle réussit encore à remanier. Elles ont toutes deux couché à côté de l’or. Quant à savoir combien de temps cela durera, c’est évidemment la question que laisse sans réponse l’impossibilité de dire quand se déplaceront les uns par rapport aux autres les points qui se correspondent de l’une et de l’autre.

Monika sortie ans dem niedrigeren sozialen Kreis der Dienstmàdchen, du milieu social inférieur des servantes autour desquelles tourne le vrai souvenir, laisse à la mère la scène du fantasme. On entendra donc dans l’analyse les mêmes choses deux fois. Telle était du moins, en 1898, sur la question, l’opinion exprimée par Freud dans la lettre 91… Bekommt man darum dieselbe Geschichte zweimal zu hôren, einmal als Phantasie auf die Mutter, das zweite als wirkliche Erinnerung von der Magd… Une des voies repérables de la filiation d’un concept, clef de la théorie, passe par là : par cette femme et sa langue oubliée.

Quant à l’assertion que l’on pourrait dire étonnante, de quelque chose comme une plus grande réalité de la servante comparée à celle de la mère, elle sort éclairée d’un parcours comme le nôtre. Qui rend manifeste un trait que l’on peut dire freudien qui fait de la servante le support de la découpe impossible sur la mère, laquelle ne peut en être concernée que sur le mode qui la fait figurer tout entière dans cette découpe. La mère ou celles qui la représentent, fût-ce dans un texte comme l’imaginaire Gradiva, entre voile-mur et palissade-colonnes jaunes, de Pompéï, surtout lorsqu’elles disent : « Il ne faut pas croire à ce que l’on voit de prime abord. »

Car ce que l’on voit n’est rien. N’est que « jonglerie », comme dit le texte de Gradiva. Ce qu’il y a dans ce que l’on voit se gagne, se conquiert par le travail de l’esprit. Après seulement on peut en rendre compte. Mais l’apaisement qu’apporte Gradiva et l’étai qu’apporte la création théorique de l’envie de pénis, qui prend forme à la même époque (1908) dans les théories sexuelles infantiles, et qui apparaît ainsi formalisée, entre guillemets d’abord dans la « Contribution à la psychologie de la vie amoureuse » qu’il apporte en 1917 sous le titre de « Tabou de la virginité », ne peuvent suffire à faire entrer dans la zone de calme (celle qui est hors du tourbillon, hors de là où tourne tout l’hétéroclite de la dispersion) le complexe de castration.

L’envie de pénis est d’abord incluse dans le complexe de castration. Elle y est incluse à son profit, pour soutenir sa cause. We include this « envy for the pénis » in the « castration complex » 395. La phrase allemande est bien plus catégorique que sa traduction anglaise : Wir ordnen diesen « Penis-neid » dem « Kastrationskomplex » ein 396. Nous l’y incluons sur le mode qui consiste à ordonner les choses (pour donner une idée du climat de la phrase allemande). Car du côté du complexe de castration non plus ça ne va pas tout seul. Il y a précisément toute cette irrésolution du petit garçon qui voit, qui n’a rien vu, qui affaiblit ce qu’il a vu puis qui se met à théoriser. Qui un jour est menacé d’une façon absolument effroyable, mais dont il n’a comme pas le moyen de tenir compte. Jusqu’au moment où le tout peut être mis au compte du père, au compte de celui qui est le plus éloigné de la scène, le plus éloigné des manipulations du corps du garçon menacé.

Et dans ce complexe tournent les désirs de l’enfant, la trace des excitations dont il a été l’objet, l’image de la mère, d’autres femmes aussi, ses propres sensations nées de la manipulation à laquelle il soumet lui-même son corps, l’image de son père, le discours qui lui assigne certains desseins, l’image enfin d’une mutilation qui ne le concernera jamais dans la réalité. Et ce que dans la réalité il a vu, d’ou Freud fait dériver tout ce qui va entrer dans ce tourbillon.

Ce qu’il a vu. Mais, au fait, qu’a-t-il vu ? Comment, et où ? Ce que Freud appelle comme nous l’avons lu « faire connaissance avec l’organe génital féminin », tout au moins est-ce ainsi qu’il formule ce qu’il advient de ce « voir ».

Qu’a-t-il vu, dont Freud fait provenir le complexe de castration, qui est bien différent du complexe d’Œdipe et de l’envie de pénis qui lui sert de renfort, en ceci qu’il est hétéroclite non seulement quant aux éléments dont il est constitué, mais même dans son architecture conceptuelle : hétéroclite par le nombre, la nature et le niveau des entrées thématiques dont il est constitué. À quoi s’oppose l’homogénéité d’un énoncé comme « Elle l’a vu, ne l’a pas, elle le veut » ; ou même de celui auquel, par un apurement logique, on peut réduire le complexe d’Œdipe : qu’on le prenne dans la ligne de l’anthropologie qui sert de référence à Freud, du maintien dans l’ordre social de la prédominance du père rappelé pour être porteur, mais en titre, de l’équivalent des pouvoirs un temps détenus par le père de la horde primitive ; ou qu’on l’inscrive sur la ligne de l’obstacle dressé par le père devant la mère de l’espèce sur la voie de la réintégration de ce qui est aussi un produit de son corps. Ou même que, dans la veine de Lévi-Strauss, et dans la mécanique générale de l’anthropologie structurale, on y lise l’interdit propre à assurer la circulation et l’échange des femmes et des biens. À chaque fois on obtient des énoncés pris dans une thématique dont l’homogénéité n’est pas mise en défaut. Parce qu’à chaque fois l’énoncé produit permettra dans une de ses parties, qui pourra être diversement située dans l’énoncé global, de rendre compte de façon adéquate du jeu du désir dans la configuration d’ensemble. Ou, pour dire les choses autrement, l’écriture qui rendra compte du désir et de ses lois produira un texte d’un certain style, thématiquement homogène.

Mais en est-il de même pour celui dont la production est forcée par l’irruption d’une angoisse, dont c’est le moment de nous souvenir qu’elle est fondamentalement la confrontation à la vue de ce que l’on ne reconnaîtrait pas ? Et d’évoquer ce qui plus tard fera revivre la rencontre avec ce que l’on n’avait pas reconnu : tout ce qui d’avance (comme l’Acropole, dont on sait dans l’après-coup qu’il se découperait dans Athènes) faisait déjà penser ou dire, ou écrire, qu’on aurait dit : Nein, es wird zu schwierig, « non, ça sera trop difficile, zu sehen, à voir ». Contrairement au Bodensee auquel si tu ne crois pas, vas-y voir.

Pour accuser davantage à vos yeux ce que je cherche à évoquer de façon sensible, je dirai que le complexe d’Œdipe n’entretient pas avec la vue le même rapport que l’autre complexe. Non point que le petit enfant soit aveugle avant sa rencontre avec ce qui est à voir du sexuel, mais il a déjà un lourd passé de relation où la vue a son rôle, mais les autres sens aussi.

Alors que, pour ce qui est du complexe de castration dans la formalisation que Freud en apporte, tout commence par le « voir ». Tout commence par le regard ; par une « situation » qui, pour reprendre la formulation de la lettre à Romain Rolland, « contient la personne, ce qu’elle voit et la perception qu’elle en a ». C’est-à-dire le type de situation où un prix est à payer, selon les termes de Freud. Le prix est une falsche Aussage, un énoncé erroné qui est aussi une

théorisation. Et toute théorisation est un Versuch, une tentative, d’autant plus fragile que son énoncé ne peut être repris dans un ancrage semblable à celui du complexe d’Œdipe, sur le terrain du passé de l’espèce, mais uniquement dans la force de l’esprit de celui qui opère la tentative.

Cette fragilité est non seulement attestée par l’aventure survenue au complexe de castration dans le texte sur le narcissisme et dans le souvenir que Freud en garde, mais encore, preuve supplémentaire, par la disposition de Freud à le remettre volontiers en question, comme dans « La dissolution du complexe d’Œdipe ». Ce complexe prend en principe la voie de ce que Freud nomme son déclin, mais aussi sa démolition (Zertrümmerung), sous l’effet d’un des éléments qui font entrer la castration dans son organisation : soit l’angoisse, soit la menace d’une castration qui, par la même opération, trouve sa place dans un complexe qui pourra alors être nommé d’après elle. Or, en 1924 encore, Freud tient à garder ouvertes d’autres issues théoriques au déclin du complexe d’Œdipe et, dans les dernières lignes du travail qu’il y consacre, il va même jusqu’à mettre expressément sous réserve le rôle de l’angoisse de castration dans la destruction du complexe d’Œdipe.

Il importe de voir que, si cette réserve est faite, c’est qu’il reste envisageable pour Freud que ne s’accomplisse pas l’opération qui fait entrer la castration dans la structure complexuelle de l’Œdipe, structure où elle entre pour constituer le complexe, et le démolir dans le même mouvement. Entrée à laquelle elle doit sa propre promotion au rang de complexe, point capital. Or Freud est prêt à douter de l’ensemble de l’opération. On ne peut plus, dit-il, depuis le travail de Rank sur le Traumatisme de la naissance, l’accepter sans discussion, nich ohne weitere Diskussion hinneh-men 397. La réserve et l’incertitude ne concernent nullement le complexe d’Œdipe. Ni là, ni ailleurs.

Ce faisceau de considérations relevées dans le texte freudien, la disparité notable, dans tout ce qui les caractérise ou les décrit, des deux piliers de l’œuvre, nous incitent à tenter de nous munir d’une vue aussi juste que possible sur l’architecture freudienne du complexe de castration. En

avoir une vue bien précise n’est pas un luxe pour l’analyste, lui qui manque rarement de produire un jour ou l’autre (et quand il s’y attendrait le moins) des élaborations personnelles révélatrices de choix d’horizon, d’options théoriques gagées de façon partiellement aveugle. Dans cet aveuglement inévitable prédomine le souhait d’aboutir en un point où, par son option même, il se sent par avance convoqué. Nous tenterons d’échapper au pouvoir qu’exerce ce souhait. Et, pour ce faire, deux points d’observations doivent être occupés. L’un d’eux est celui où nous nous sommes tenus ce printemps : c’est l’œil de Freud. L’autre est le sommet constitué par les textes conclusifs de l’œuvre, dont évidemment le travail inachevé sur « Le clivage du Moi ». De son inachèvement, Lacan a dit qu’à son propos la plume était à Freud tombée de la main. Je veux bien qu’on y voie un effet de style, mais pas au prix qui consiste à mettre l’inachèvement de cet article au compte de l’âge, de la fatigue et de la maladie. C’est-à-dire au prix d’un retrait en deçà de ce que Strachey avance quant à ce travail laissé inachevé « pour des raisons inexpliquées », for some unexplained reason 398. Car postérieurement à ce travail, Freud écrit L’Abrégé de psychanalyse, dans la hâte certes, et avec beaucoup d’abréviations dans le manuscrit. Mais, ce qui interrompit ce travail-là, c’est, sans mystère, l’intervention chirurgicale qu’il devait subir une fois encore. Après quoi, il reprit la plume à nouveau.

De sorte qu’à tout le moins, au moment d’entrer dans le dernier parcours de la boucle où nous avons tourné cette année, soyons sans préjugé et, de cet inachèvement, disons qu’il faut tenir compte. Inachèvement de la plate-forme où nous allons nous tenir pour réexaminer tout ce qui a mené jusque-là. Evidemment, j’ai lu et relu ce texte tout récemment encore, chaque re-lecture étant bousculée par ce que la précédente laisse dans chaque tour de sa boucle. Je ne puis en vérité prétendre vous prendre à témoin d’un parcours candide de ce texte.

Demander comme je le fais que l’on tienne compte de l’inachèvement du travail sur le clivage, ce n’est qu’un artifice de présentation, car, bien que je ne puisse commenter

les forces inconnues de moi dont l’effet combiné suspend le cours d’une phrase, je mets le fait brut de l’inachèvement en rapport avec la possibilité d’une reprise entière dans L’Abrégé, c’est-à-dire dans un autre cadrage, de la thématique de ce travail et de l’énoncé de son début. Comme si vers la fin de sa vie Freud avait pu écrire ce dont il s’agit dans ce travail, mais n’avait pu aller jusqu’au bout de l’écrire dans sa première découpe. Car dans ce texte il est revenu à la découpe qui vient dans l’œil du petit garçon. Alors que L’Abrégé lui restitue le cadre d’ensemble de la théorie produite durant une vie. Nous allons donc revenir à ce texte de l’œuvre freudienne qui est à la fois très connu et vite lu, car de nos jours, après tant de temps et de lectures, il est devenu impossible de le lire lentement.

Le trajet est maintenant si connu qu’il faut vraiment le vouloir pour parcourir à allure réduite ce que l’on peut traverser, comme on dit, les yeux fermés. Et cependant on trouve à la sortie du trajet parcouru depuis des lustres une configuration théorique produite comme par un coup de dés. C’est pourquoi dans ce trajet continuent à s’amasser tous les éléments qui pourront être rassemblés en une pomme de discorde autour de laquelle les analystes n’ont cessé de s’opposer.

Particularité de notre époque pour le domaine de langue française, la voix qui se dit féminine est venue se mêler à ce concert. Elle se dit la voix des femmes et reprend ce qu’en allemand d’abord, vers la fin des années vingt déjà, et en anglais peu après, on entendait déjà ailleurs, au nom du féminisme. Voix « des femmes » par rapport à laquelle le livre de Juliett Mitchell introduit une note nouvelle et opposée 399.

Nous allons relire le complexe de castration, cette vieille chose freudienne, analytique, connue, acquise, admirée, rangée, celle qui se lit si vite qu’il n’est plus besoin de la lire. Nous allons donc la relire lentement, c’est-à-dire au ras des textes, avec quelque minutie ; nous allons essayer de voir

comment elle a été construite, et le temps qu’il a fallu. Nous mettant dans l’œil de Freud pour la dernière fois cette année, nous posons donc la question : le petit garçon, que voit-il ?

Du côté de l’œil de Freud la réponse est sans équivoque : d’abord une petite fille, et entre ses jambes ce qu’il ne nomme jamais autrement que l’appareil génital, le Génitale, ou la région génitale, Die génitale Gegend. Génitale, le pénis l’est aussi, que pourtant il appelle toujours de son nom. Mais ce qu’il voit là reste sans nom. Et tout ce qu’il verra ensuite du même genre, c’est bien plus tard qu’il le verra, même si c’est le Génitale d’une autre petite fille. Car, au travers des ans et au fil des pages, Freud multipliera les scénarios, où obligatoirement devra figurer au moins cette vue, une menace proférée, et l’attribution finale de cette menace.

Dans un tout premier temps, ce qu’il voit n’exerce pas sur l’œuvre en cours une pression majeure. Ses effets sont d’une part saturés par le jaune du couvercle qui circule dans les textes, les rêves, le livre sur L’interprétation des rêves. Et surtout le complexe d’Œdipe est dans la première époque de sa pensée, que l’on pourrait dire théoriquement paisible avec sa symétrie inversée, mais symétrie tout de même, où depuis la partie heureuse de l’aventure avec Fliess gît encore le gage d’une stabilisation d’un champ.

Le petit garçon et la petite fille ont un complexe d’Œdipe identique. Le garçon choisit d’emblée la mère et la fillette, le père. Symétrie croisée. Mais la pression du vu recouvert de ce jaune, où dès L’interprétation des rêves Freud a reconnu l’urine mais sans que la théorie s’en trouve bousculée – toute modérée qu’elle semble être – trouve dans Gradiva le relais dont nous avons parlé, et aussi le modèle du triomphe de l’esprit qui peut allier Wahn und Wahrheit, le délire et la vérité, le faux et le vrai. Car le premier scénario condense des temps logiques qui se définiront dans la suite de l’œuvre. Le petit garçon ne voit rien, affaiblit ce qu’il a vu, et puis se met à théoriser ce qu’il a vu. Ce scénario se retrouvera bien sûr plus tard, dans sa totalité ou dans ses fragments. Mais le sort de ces fragments justifie l’opération logique de le nommer scénario premier, du fait que les temps, qui se différencieront, y sont condensés. Ce premier scénario, qui pose déjà la nécessité d’une théorisation enfantine, trouve dans Gradiva ce relais qui exalte la réussite de l’alliance du vrai et du faux. C’est en effet l’époque (1906-1908) où, dans les « Théories sexuelles infantiles », Freud va prêter à la théorisation de l’enfant une bien curieuse propriété. Et l’énoncé de sa théorie est indissociable de la propriété qu’il doit avoir.

Car, après n’avoir vu rien puis affaibli ce rien, l’enfant, quand il théorise, dit Freud, postule que sur la fille le pénis est caché, tant il est petit, mais qu’il n’y a pas péril pour la cause, car il va grandir. La curieuse propriété de ces fausses théories, diese falsche Sexualtheorien (…) haben aile einen sehr merkwüràigen Charakter400…, c’est qu’en dépit du grotesque de leur erreur, elles contiennent ein Stück echter Wahrheit, un morceau de vraie vérité – dont nous savons comment la vertu peut diffuser : Es dijfundiert, écrivait-il dans la Gradiva. Ces théories sont analogues au trait dit « de génie ». Freud souligne le terme, que Strachey laisse sans la marque qu’il porte dans le texte original. Par le trait de génie les humains résolvent les problèmes qui dans le monde sont trop lourds, überschwierig, pour leur entendement d’homme. Et le fragment de vérité reçoit dans le texte freudien le renfort de la science médicale qu’il mobilise. Car l’anatomie a reconnu (hat erkannt401 402) que le clitoris est l’homologue du pénis. Où ça ? Within the female pudenda M, dit Strachey, c’est-à-dire à l’intérieur (within) des parties honteuses féminines, Innerhalb der weiblichen Schamspalte, dans la fente honteuse des femmes, ou la féminine fente de la honte 403. La traduction anglaise ne commet, bien sûr, ni faux sens ni contresens. Mais il faut souligner qu’être à l’intérieur d’une partie d’un organe est autre chose qu’être à l’intérieur d’une fente, si le mot intérieur a un sens. Si la fente est une fente, un objet peut être devant, dans la fente, ou avoir, à travers elle, disparu. 11 n’y a pas d’intérieur de la fente. De plus, le terme qui fait intervenir la fente à cet endroit-là est unique dans l’œuvre, et absent en anglais. Absent du Gesamtreghster allemand, sous la rubrique Scham, ou Spalte – tant il semble qu’une consigne soit en vigueur de ne pas soulever le couvercle jaune, qui permet à ce que le jaune recouvre d’aller circuler ailleurs. Et notamment dans la Gradi-va, sur le mur là où elle se tiendra in instant avant de disparaître, les colonnes aussitôt dépassées, ou dans le rocher, où Freud saluera la tête pointue du petit lézard. C’est-à-dire dans des images découpées et agencées selon le coup de génie de la théorie de l’enfant, le génie de Jensen, et celui de la science médicale avec son anatomie. Mais, lorsque le clitoris devient l’homologue du pénis, l’image trouve la voie libre pour entrer dans le texte théorique. Et le mot Spalte y est alors dans un contexte weibliche autorisé.

Dans ce premier scénario, après n’avoir rien vu, puis affaibli ce qu’il a vu et produit une théorie fausse mais géniale de vérité, tout est rentré dans une paix relative pour le petit garçon, lorsqu’une menace est proférée par une femme. La menace est vite mise au compte du père, et alors le complexe s’organise : le pénis a été coupé. Le nouveau complexe prend place dans le complexe d’Œdipe, qui s’en trouve démoli et l’enfant entre dans la phase de latence.

À la première théorie géniale, infantile, scientifique, médicale, succède une mise en forme. Freud en fournit la formalisation dans sa théorie du complexe de castration. Son énoncé concerne un passé. Le passé du vu – rien vu – affaibli – théorisé. Freud ne dit pas qu’elle améliore le passé comme les falsche Aussagen, les énoncés erronés qui ont pour fonction d’effectuer une Verbesserung der Vergangenheit. Il ne le dit pas, malgré le fait que la menace soit fictive. Elle est fausse, car ni la dame ni le docteur ne couperont le petit pénis, pas plus qu’ils ne l’ont coupé à la petite fille – ce qui est manifestement eine falsche Aussage. Il ne dit surtout pas que cette nouvelle théorie améliore le passé. Et en effet, s’il ne soulève pas la question du statut de cette théorie qui est aussi la sienne, s’il n’en pèse pas la part respective de faux et de vrai (le résultat serait encore plus problématique que celui de la pesée de la première théorie, car il ne recevrait même pas le renfort de la science médicale), c’est parce que le vrai qui y soutient le faux est d’un autre ordre. Il ne tient qu’à un fil : l’attribution du tout, sa mise au compte du père. C’est lui qui sauve la théorie du débat.

Qu’elle améliore quelque chose du passé est cependant évident dans le relatif échec de cette théorie qui ne parvient pas, semble-t-il, même avec le renfort de la Gradiva, à éteindre définitivement l’éclat d’une image aperçue. Dans cette théorie, quelque chose reste actif, travaille dans un relatif silence, mais à la fin de la trêve, après 1920, Freud revient au premier scénario pour le remanier. Ce remaniement va porter sa logique sur le premier temps : il a vu – rien vu – affaibli – théorisé, qui prépare le terrain aux effets de la menace. Il consiste en fait à tenter de séparer diversement les moments particuliers de ce premier temps : il a vu – il n’a rien vu. Le remaniement va tenter de résoudre l’aporie de ce « voir rien » au bout de ce qui suit, à savoir la reprise d’un reste dans 1’ « affaiblir », puis le « théoriser ». Freud aborde la question par un biais.

Le petit garçon du premier scénario qui pose à la logique ce problème insoluble était, souvenons-nous, irrésolu, indifférent. Mais maintenant, avec le produit du premier scénario, qui est à vrai dire l’instauration théorique de la phase phallique, l’indifférence du garçon est moins certaine. Car l’organe sur lequel viendra porter la menace qui, dans le premier scénario, visait le pénis comme par un effet de coïncidence dû à son investissement dans la psyché des femmes qui profèrent cette menace, est déjà investi chez le garçon. Il est le siège de sensations d’organe. Il est changeant. Il intéresse et justifie la curiosité de l’enfant pour ce qu’il en est de cet appendice chez ses semblables. Et il justifie l’exercice chez lui de ce que Strachey nomme instinct for research. C’est lui qui va chercher à voir. Ça sera la tâche nouvelle de son Forscher-trieb, pulsion de recherche, au sens de T rie b, dérive du regard dans l’entrejambe des autres.

C’est dans les lignes qui suivent que la treibende Kraft404 illustre l’impasse fatale où nous sommes quant à son entendement. Car, en l’absence d’autre convention de traduction, force nous est de la traduire en « force pulsionnelle ». Cette formule est à sa façon une redondance dans la mesure où elle ne peut être suivie d’une évaluation quantifiée de cette force. Toute poussée a une force. De plus, la formule écrase ia disparité entre Kraft et Trieb, Trieb, voisin de la dérive, proche du drive anglais qui assurément exprime l’idée de mouvement Mais pas n’importe lequel. Comme dans le domaine du sport, drive dit aussi la direction, et même la conduite. To drive, mettre en mouvement, conduire, to drive a car, conduire une voiture. La force est dans le moteur. La conduite donne au mouvement sa direction. Ce mouvement prend cet organe comme axe et sa direction sera toujours la même, vers l’entrejambe (quel qu’en soit le sexe). Il est la cause du Forschungsdrang, poussée à la recherche, et lui donne son orientation. Il y a en effet un mot allemand pour la poussée comme telle. La sexuelle Neugierde, curiosité sexuelle, est une dérive irrésistible du regard du petit garçon, de son pénis, vers l’entrejambe des autres. Et cette activité de recherche l’amène à découvrir que la possession de ce pénis n’est pas commune à tous ses semblables.

La vue accidentelle, der zufdllige Anblick, des Genitalien, des génitoires d’une petite sœur ou d’une camarade de jeux, amène cette découverte. Et le scénario se dédouble. Car un autre petit garçon entre en scène. Pour lui, les choses se sont passées autrement.

Car les scharfsinnige Kinder, les enfants à l’esprit aiguisé, acéré, ceux qui plus tard organiseront avec le jaune un couvercle de souvenirs, ceux-là savent s’y prendre d’une autre manière. Strachey d’ailleurs démasque, sans le savoir peut-être, l’identité de ce petit garçon brillant et de l’auteur du texte qu’il traduit, quand un mouvement qui évoque le respect lui fait écrire ce que Freud n’a pas écrit. C’est en effet par in unusually intelligent children (« dans le cas d’enfants exceptionnellement intelligents ») qu’il traduit cette référence aux enfants à l’esprit vif. Mais Freud pour sa part, depuis 1899 et son texte sur les souvenirs-couvercles, ne se livre plus aussi facilement. Ces enfants si intelligents quant à eux ont déjà auparavant (schon vorher) constaté quelque chose. Avant quoi ? Avant le « vu – rien vu » et la suite du scénario du garçon moins exceptionnel.

Et comment ces enfants si doués l’ont-ils constaté ? Eh bien, évidemment, beim Urinieren der Madchen, dont ils ont eu la Wahrnehmung. C’est-à-dire par la perception de la miction des petites filles.

Et là Freud va être vraiment très malin, tout comme le petit garçon dont il parle ! Car croyez-vous que c’est par un coup d’œil au bon endroit qu’il s’en avise ? Pas du tout. Ce tout petit garçon est vraiment très astucieux : il le déduit de la différence des postures et de la différence du bruit. Il est vraiment très fort ! Ce qu’il voit, c’est une andere Stellung, il entend ein anderes Geraüsch, ce qui suppose qu’il n’a pas jeté un coup d’œil sur ce que cette posture dévoile.

Et d’ailleurs cette question de posture et de bruit ne

convainc-t-elle pas celui qui veut être convaincu ? Car en elle-même, est-elle aussi décisive que Freud veut le dire ? Non seulement dans la toute première enfance les enfants sont livrés à la discrétion d’une manipulation qui se préoccupe souvent principalement de tenir les petits vêtements propres et secs et qui, dans ce souci, retarde le moment où le petit garçon sera en posture de diriger lui-même le jet si valorisé, mais encore le liquide ambré qui coule par terre ou dans le petit pot fait, dans cette première enfance, un Geraüsch qui est vraiment du même ordre.

Non vraiment, ce qu’il s’agit de ne pas écrire, c’est que, si bruit il y a, c’est bien celui du corps de la fillette jetée à terre – beim Hinwerfen – qui dévoile son entrejambe et que parfois l’on voit aussi, et à cette occasion, uriner. Beim Hinwerfen und deren urinieren. Mais cela, c’était écrit avant la mise au point théorique du complexe de castration. Jadis, dans la Traumdeutung. Et cet enfant si astucieux essaiera de répéter cette expérience as to obtain enlightenment23, « pour obtenir là-dessus plus de lumière ». Pour mieux voir en somme, ce qu’il aurait mal vu : Und dann versucht solche Beobachtungen in aufklàrender Weise zu wiederholen 24. Car la situation qui contient, selon les termes de Freud, la personne (la sienne), le visible et la perception qu’il en a, la Wahrnehmung précisément, c’est sur l’Acropole qu’en 1936 Freud va la placer. Cette situation qui fait un instant chavirer la raison au point que pour s’en tirer on suscite la préparation d’un faux passé, la falsche Aussage qui met au passé le refus de voir. « Je n’avais pas cru à ce que j’avais appris… dans ces premiers temps. » Tel serait en somme son énoncé.

Mais, dans la répétition qu’opère l’enfant exceptionnel, ce n’est plus ni l’urine qu’il voit, ni le lieu dont elle coule, mais déjà le Penismangel, le manque de pénis. Et c’est ainsi que le tour est joué. Et alors la menace mise au compte du père trouve un terrain tout préparé sur lequel elle apportera le sceau d’une authentification. C’est ainsi que Freud le veut en 1923, dans la courte note en forme d’article qui s’appelle « L’organisation génitale infantile » et dont l’énoncé est destiné à être injecté dans la théorie posée par les Trois essais. L’essentiel en est l’apport de ce deuxième scénario. 405 406

Un an encore se passe. 1924. Et le deuxième scénario donne des dividendes : la possibilité d’en créer un troisième, dans « La dissolution du complexe d’Œdipe » : Die Behaup-tung ist nun, « mon avis est maintenant que ce qui amène la destruction de l’organisation génitale phallique du garçon » (qui entre-temps a précisément pu s’édifier dans la théorie, moyennant le mouvement même dont l’évolution des scénarios témoigne) « est la menace de castration ». Avec, il est vrai, l’appoint d’autres facteurs. Car « maintenant » Freud est d’avis que ce que le petit garçon a vu la première fois n’était peut-être vraiment rien. Et qu’il n’y avait vraiment nulle raison de s’émouvoir. Jusque-là, ce n’était qu’une hypothèse. « Peut-être » n’avait-il rien vu qui ait en soi la vertu de l’émouvoir. Maintenant, c’est certain. La petite fille jetée à terre de la petite enfance, c’est sûr à présent, on n’y voit que… du jaune !

La menace de castration qui dans les scénarios précédents succédait à cette vue, rien ne prouve non plus qu’elle ait en tant que telle quelque effet que ce soit. There is no évidence 407Aber man merkt nichts davon 408. Ce n’est qu’après une nouvelle expérience, it is not until a fresh expérience409 – où du reste Strachey fait imprimer fresh en italique, ce pourquoi il doit avoir des raisons : le manuscrit peut-être, car le texte allemand ne porte aucune particularité typographique – après que le petit garçon a refait une expérience visuelle de ce type, que la menace de castration commence à produire son effet. Ce n’est qu’après avoir entendu la menace puis avoir vu the female genitals, le weibliche Génitale, qu’il commencera à affaiblir ce qu’il a vu, to depreciate the significance of something he has himself observed. Quel dommage d’ailleurs de ne pas rendre le verkleinern, rapetisser, la Tragweite, la portée, « distance où ça porte », de sa Beobachtung !

Il diminue la portée de son observation.

En effet, il s’est opéré un double mouvement entre ce dernier scénario et les précédents. D’une part, une Tragweite de l’observation a été diminuée de manière à ne pas rejoindre l’observation initiale. L’observation nouvelle, fresh, neuen,

celle que l’enfant aura irgend einmal, sooner or later, tôt ou tard, ne rejoint plus l’observation initiale. Cette dernière ne met la puce à l’oreille, peut-on dire, à l’esprit, qu’aux enfants supérieurement doués, nous disent en chœur Freud et Strachey, qui de plus le dit en clair. À l’oreille ou à l’esprit, mais rien à l’œil, puisque le jaune y est déjà. Et la première observation est diminuée jusqu’à zéro. L’enfant cette fois-là n’a rien vu. On peut maintenant le dire.

De même, la menace sur le compte de laquelle planait une incertitude semblable se trouve elle aussi ramenée à l’inefficience. C’est la vue (quelques lignes plus loin) de la région génitale. Genitalregion, génital région, d’une petite fille, après la menace, qui rend « imaginable », écrit Strachey (à prendre au pied de la lettre), Vorstellbar, « représentable », dit Freud, le Penisverlust, la perte du pénis 410 411.

Mais d’autre part s’est effectué le mouvement dont ces lignes témoignent. Freud a introduit ce qui est devenu vraiment complexe de castration dans le complexe d’Œdipe, qui sous le coup va se mettre à décliner. Et tout cela a pu s’effectuer car entre-temps, dans le passage des scénarios initiaux au scénario final, en 1923 plus précisément, la théorie a fait un pas nouveau et décisif. En effet, un an avant l’entrée du complexe de castration dans le complexe d’Œdipe, dans cette courte interpolation, comme Freud le sous-titre (Einschaltung), qu’est l’article sur « L’organisation génitale infantile », s’est effectuée la mise en évidence dans le texte d’un facteur dont « la représentabilité de la perte du pénis » est une autre façon d’en donner l’énoncé. Car ce travail écrit sous l’influence ou à la mémoire de l’enfant si spécialement doué met en évidence « non pas le primat du génital, mais le primat du phallus ». Primacy of the phallus 29. Le mot en italique dans la Standard Edition (en caractères espacés dans l’édition allemande) manque, le fait doit être relevé, dans l’index du volume, bien fourni par ailleurs en références aux phases et stades phalliques. Es besteht also nicht ein Genitalprimat, sondern ein Primat des Phallus412.

C’est la nouvelle expérience, celle de « tôt ou tard », qui fait plus que de mettre au compte du père ou du docteur une

menace que l’on pourrait dire déjà mise opportunément sur son chemin. L’expérience nouvelle introduit l’énoncé de la menace dans une structure, celle du complexe d’Œdipe. Ipso facto s’en effectue l’attribution au père, et de la sorte se trouve fondé dans la vie des enfants, dans la théorie, et pour l’analyse, le primat du phallus, déjà énoncé précédemment grâce à la distance prise par rapport à la première vision des premiers scénarios.

Ce primat consiste en ceci que « pour les deux sexes un seul génitoire (nur ein Génitale413, only one génital414), le masculin », das m’ànnliche, cornes into account, traduit timidement Strachey, « vient en compte », au lieu du brutal eine Rolle spielt, « joue un rôle ». Il faut savoir ce que veut dire l’allemand, dans l’interjection spielt keine Rolle, « ça ne compte pas, ça n’a aucune importance », pour mesurer à sa taille le mouvement opéré. C’est tout le reste qui ne compte plus.

Autant de façons de dire en fait la même chose. La vue de cette région où il y a pourtant un Génitale qu’il faut avoir vu tôt ou tard pour que la construction se tienne, n’est pas une vue de rien. C’est la vue d’un Génitale qui ne joue aucun rôle, qui ne compte pas, qui n’a pas d’importance. C’est, grâce à l’intervention du père qui est dans la structure (dans la structure œdipienne), la vue d’une « représentabilité » de la perte du pénis. C’est la vue de la castration.

Le petit garçon voit l’entrejambe de la fille et que voit-il ? Il voit la représentabilité de la perte du pénis ! Ce qui n’a plus aucune importance, c’est la vue qu’il a eue dans le premier scénario, qui n’était pas vue d’une représentabilité, mais vue dont dans le premier temps on se demandait s’il l’avait vue. Dont maintenant on sait que c’était vue de rien, de rien qui compte, de rien qui représente, d’aucun concept. C’était la vue sur ce qui se couvre de jaune, couleur qui reste celle de l’amour, de l’amour qui peut faire éclater la tête. Vue dont à vie reste ce jaune. Et une fente, qui en 1907, est à Pompéï derrière des colonnes, et une fois dans le texte, vers la même époque (1908), dans la honte féminine.

Le jaune dans le destin de Freud est resté dans les fleurs sauvages (est-ce par prudence prosélyte qu’il apprit à ses

enfants à les connaître et à les reconnaître ?) et d’autre part dans un pilier de la théorie. Car tel fut l’éclat de ce jaune ramené après coup dans l’entre-deux des jambes de la fillette, dans cet intervalle derrière lequel il y a autre chose, qu’il tint à distance quelque chose qui permet, le père aidant de la structure, que se constitue un discours là où il n’y en avait pas. Ce pilier, c’est bien sûr le complexe de castration.

Moment mal choisi pour suspendre. Il le faut pourtant.