« Credo quia absurdum »

15 janvier 1975

On m’a fait observer que si je serrais moins ce que j’ai à vous dire, il serait plus facile d’en suivre l’exposé. Je n’en sais rien. Mais encore faut-il pouvoir le faire, car j’apporte ici des choses telles qu’elles se sont présentées à moi. Il se peut qu’elles soient cette année plus difficiles que l’an passé. Qu’elles éprouvent l’attention d’autant plus que leur difficulté n’est pas suffisante pour que devant l’excès d’effort l’on renonce à entendre, ménageant ainsi à l’attention ces intervalles de démobilisation reconstituante après quoi l’on repart d’un bon pied. Ce que je vous lis n’a rien qui puisse forcer à ces renoncements passagers et parfois salutaires. Car ce dont je parle est non seulement connu, comme tout ce qui a trait à l’analyse, mais encore donné. Et dans le texte freudien. Il est donc dans l’ordre des choses que l’on se dise : « J’aurais dû le savoir, le connaître. J’aurais dû y avoir moi-même pensé. » C’est vrai, dans ce que je dis il n’y a de nouveau que le fait que je le dise. Mais n’est-ce pas ce que l’analyse dans sa pratique nous offre à tout instant à saisir ou à laisser passer, se laisser prendre dans le discours de l’analysant ou n’en rien faire ? Celui qui parle d’analyse tient toujours la place de l’analysant, ce qu’après Freud, qui l’écrivit, Lacan seul a su dire publiquement. Il n’est de nouveauté que celle-là. Parlant la dernière fois de l’essor même du travail théorique chez Freud après la rupture avec Fliess, et en rapport avec cette émancipation des virtualités dont la bisexualité était dès l’origine porteuse, nous avions conclu par quelques considérations sur ce qui donne titre à un travail à se nommer analytique. Et notamment d’y avoir refait une expérience où se trouve au moins l’écho d’un modèle dont nous cernons les contours.

Mais, pour un travail dans l’analyse, où la pratique théorique est au service des refoulements dont également et d’un même mouvement elle allège le poids, une autre condition est sans doute la névrose. Comme avatar à l’établissement des refoulements qui régiront le rapport à la problématique du masculin-féminin, elle est le terrain nécessaire et exigible sans doute de la formation des analyses. À moins de voir cette formation dans une fiction qui eut son temps en France dans les années 50, comme formation de purs praticiens, dans l’urgence proclamée de former les « cent analystes médiocres » nécessaires à cette époque pour mieux asseoir la psychanalyse face au camp de la médecine, où il semblait alors impératif d’aller planter sa tente. C’est dire aussi, au risque que je crois faible en vérité de décevoir quelque espoir naïf, que si plusieurs peuvent se trouver associés à la préparation d’un travail, il ne peut échoir qu’à un seul de l’effectuer. Tout comme dans la pratique de l’analyse, qui ne peut, elle non plus, être un travail d’équipe. C’est là une autre singularité de l’analyse dans le champ des sciences. Et la névrose, pour peu que la sévérité n’en soit pas accablante, est donc véritablement le terrain où pour chacun pourront s’établir les fondements de l’analyse comme science, qui entretiennent aussi avec le refoulement cette relation inverse. L’autre éventualité, l’absence de névrose, c’est-à dire l’établissement inamovible du système des refoulements, ou une névrose analytiquement inexploitable, a toutes les chances, pour qui en serait affecté, de le faire déboucher sur une pratique où le rapport de la science aux refoulements sera à la limite exclusivement de complémentarité directe et jamais un effort inversé.

Quittant les praticiens pour aller vers les textes, c’est, dirai-je, un effet de vérité et de retour légitime si l’égo-psychologie fonde une science de ce deuxième type. Dans cette optique, ceux qui comme Lacan prônent un retour à Freud trouvent de quoi fonder leur démarche. Car retour à Freud a toujours voulu dire retour à ses débuts, et notamment retour à la théorie de la libido. Donc retour en arrière sur un chemin déjà parcouru, condition préalable pour chacun à refaire l’expérience. Et aussi retour en amont des formulations freudiennes, produits scientifiques des virtualités encloses dans le terme de bisexualité. Leur ensemble, je vous le rappelais, s’appelle métapsychologie, dont à l’occasion Freud indique qu’elle s’appelle aussi sorcière.

Et, toujours dans cette perspective, je place cette proposition que Freud énonce en 1925 dans la Verneinung, à savoir qu’une condition préalable pour l’établissement de l’épreuve de réalité (Realitàtsprüfung) est que des objets soient perdus qui jadis apportèrent une satisfaction qu’il nomme aussi réelle. Proposition à compléter pour ce qui est des analystes : dans la mesure où l’épreuve de réalité est, comme je l’ai rappelé, une condition originelle de toute activité fantasmatique, sans laquelle il n’y a ni analyse, ni analyste, ni fondement à sa démarche scientifique, on peut avancer que pour devenir analyste il est préférable sinon nécessaire que ces objets de réelle satisfaction aient été perdus, mais d’une façon (c’est là le complément) qui ménage à la névrose le maximum de ses virtualités.

C’est pourquoi, contrairement à une opinion qui tend un peu à se répandre, il me paraît aussi qu’une structure psychotique a le pouvoir de rendre impossible un travail analytique au sens où j’essaye de le décrire.

Mais poursuivons notre examen du rapport entre ces termes soulignés avec tant d’insistance : théorie et bisexualité. Les rappeler ainsi que je viens de le faire – comme il arrive qu’à un début de séance des mots reviennent d’une précédente avec une force neuve puisée dans la césure, force qui donne parfois à leur énonciation même un écho d’étrangeté – doit selon moi permettre de saisir la particularité de ce qui est proposé. Car un rapport ne se conçoit qu’entre des éléments qui puissent s’y inclure. Or la difficulté est de les y tenir tels qu’ils nous viennent du stock langagier, chacun entrant dans le champ comme des acteurs qui entreraient en scène par des portes menant à des dispositifs scéniques agencés de façon qu’ils ne puissent se rejoindre, et c’est précisément cette difficulté que je cherche à préserver. Dont je cherche à prolonger l’effet, ne serait-ce que pour retarder ce moment, inévitable sur la plus grande pente où tout peut se trouver vite pris, où, tombant littéralement dans les bras l’un de l’autre, ils réaliseraient cette figure d’une effusion propre à clore ici l’affaire, ce rapport qui s’appellerait « théorie de la bisexualité ». C’est très exactement ce dont je cherche à prévenir l’inscription dans notre champ mental.

La théorie, c’est à la fois et tout au moins le mot comme il peut figurer dans le matériel du rêve, représenter le désir, être en jeu dans l’effort, être objet de travail. C’est aussi une pratique, un texte et une pratique du texte. Et la bisexualité ?

Par quel bout en prendre le terme, si prompt à répandre son sens dans toutes les directions ?

C’est pourquoi je me suis efforcé de saisir ce terme venu d’ailleurs, du discours des sciences naturelles, sur le seuil de son entrée dans le champ du texte freudien. Précisément dans cette phrase, que je vous ai lue, d’une lettre à Fliess (L. 145 -7 août 1901) : « La clef de tout, disais-je, est dans la sexualité. Tu m’as corrigé : dans la bisexualité. Je vois, tu avais raison. »

« Tu avais raison ». C’est le constat d’un homme de science, dirait-on avec justesse. Mais d’autant plus volontiers aussi qu’on est loin de l’analyse comme discipline et comme méthode. Dirons-nous alors : « Voilà un homme qui se rend aux raisons de l’autre, ou à ce qu’il tient pour telles ? » Peut-être. Mais, pour nous, c’est aussi et surtout une apostrophe. Adresse à celui qui sait et qui ne saurait mentir, qui est apostrophé par celui qui avoue son ignorance. Où le point à souligner est bien que, si au premier il peut attribuer le savoir et la nécessité d’une parole vraie, le second ne peut, lui, feindre son ignorance. Dans l’analyse de même, au sujet, tout supposé qu’il soit, du savoir, parle son ignorance qui, dans toute la complexité de sa nature, n’en est pas feinte pour autant. Et pour l’analyste qui lui aussi au fil des heures s’affronte à l’ignorance qu’en lui il ne peut feindre, s’introduit le savoir comme instance dont la déclarer surmoïque dans sa fonction de maîtrise introjectée ne doit pas dissimuler le fait qu’il s’agit d’une instance éthique, au sens où l’éthique de la psychanalyse peut être dite éthique de la bisexualité, ou éthique du rapport à ce qu’elle figure. Et cela pour les deux sexes. Ne pourrait-on du reste se demander si la question de l’éthique dans la psychanalyse, cette éthique dont il semble rester si difficile de voir ce qu’elle désigne et quelle distinction y surgit quant à l’usage courant du terme, ne trouve par la voie que je propose quelque facilité à se poser plus fermement. Au sens où par rapport à cette éthique, dont Lacan s’est proposé de déployer divers énoncés possibles, nous tentons ici de discerner dans l’écrit freudien les fondements premiers. Fondements qui nous ont fait entrevoir que la crête de l’œuvre analytique, à ses débuts au moins, qui porte ce nom : bisexualité, se formait en quelque sorte sous couvert de ce que donne la maîtrise d’un savoir devant une menace. La menace même qui plane aussi bien sur la théorie,

et dont l’image est donnée par la première figure du destin.

Reste à savoir, soit dit en passant, si l’œuvre théorique qui parle toujours de la bisexualité et à cause d’elle principalement – c’est bien la source de toute difficulté – est possible sans que joue dans son champ, comme dans l’écrit freudien, ce facteur ordonnateur, facteur de maîtrise aussi dont la métaphore chez Freud est l’essence masculine de la libido dans les deux sexes.

Mais, en parlant de cette bisexualité porte-énigme dans la théorie, dont si l’éthique se flétrit toute l’analyse se vide dans le champ de la philosophie et sa pratique dans celui de la psychologie, il faut aussi donner une place à l’étudiant, donc aussi au lecteur. À son propos, j’ai déjà opposé les effets analysants et émouvants de la lecture. En réservant à ces derniers, dans leur opposition aux premiers, le pouvoir de susciter un : « Là, je me suis reconnu. » Il faut voir cependant que, tout opposés qu’ils soient, ces effets sont aussi complémentaires. Les textes de Freud et ceux de Lacan, pour ne parler que de ceux que la conjoncture situe dans une homologie de circonstances, sont par ces circonstances mêmes dédiés aux légataires praticiens et donc théoriciens. S’ils acceptent d’être ainsi émus – « je me reconnais » (dans telle description de mécanisme ou relation de cas) –, donc mus, à l’occasion d’une réflexion théorique fût-elle des plus modestes, ils se reconnaissent donc dans l’œuvre théorique. Qui de la sorte opère indéniablement en eux un recollement. Prix à payer pour la division où doit se maintenir pour chacun ce qui effectue le travail théorique.

Il est encore une autre raison qui rend le discours théorique, au sens où il équivaut aux effets énonçables de la problématique de la bisexualité, très aisé ou des plus difficile selon le mode et la position qu’y occupe la fonction du maître du savoir. J’avancerai, sans autre preuve que celles que nous avons trouvées dans le texte de 1937, « Analyse finie ou infinie », que cette énigme de la bisexualité reste inanalysable dans ses effets. Le transfert, lieu assigné à la possibilité de leur analyse, s’y révèle inadéquat, car il se fonde lui-même et se fait acte dans le mouvement de cette bisexualité. En quoi il est moteur et résistance à l’analyse, à la révélation et au travail scientifique. Que les limites indiquées par Freud tant pour les chances de l’analyse que pour le pouvoir du transfert restent celles qu’avec une lucidité indépassée dans son œuvre même il dégage de sa relation à Ferenczi, c’est ce qui trouve chaque jour une confirmation renouvellée. Dans la bien simple observation d’un fait qui ne cesse de se proposer à nous, et que je formulerai dans des termes tous empruntés à Freud à l’exclusion de tout autre, si même je n’ai pas pu aller tout seul sur le chemin de cette évidence. À savoir que dans le travail théorique scientifique, la Wissenchaftliche Tàtigkeit, plus encore que dans la pratique clinique, la crainte du danger externe est redoutable et écrasante si l’amour du père, Vaterliebe (la haine ne pouvant suffire), ne trouve par la voie de l’autre père et du père mort son dégagement et une issue possible vers la figure du maître (Lehrer). Ce maître qui, étant aussi un modèle (Uhrbild), est, comme Moïse, un guide dans ce qui sans lui ne serait qu’errance dans une réalité à voir comme un désert, ce qui n’est certes pas un vide.

Dans la poursuite de l’examen du travail théorique dans son rapport à la bisexualité, dans sa Beziehung, mes auditeurs de l’an passé auront, si la mémoire le leur permet, l’avantage de pouvoir se reporter au développement que, sur le mode de l’évocation, j’ai donné au thème corrélatif du mensonge et de la bonne foi. Dans l’exposé que j’y consacrais, je convoquais l’astrologue, la diseuse de bonne aventure, la lecture des astres, des tarots et des lignes de la main. Boule de cristal, certes, ou autre objet, quel qu’il soit d’ailleurs, d’un arsenal dont je tentais de préciser plus que la valeur d’instrument, celle de médium, entre la foi à questionner toujours dans l’inquiétude de la diseuse ou du voyant, et l’interrogation de celui qu’inquiète le sort. Médium dont je vous disais que, sous le rapport de la foi bonne ou mauvaise, le statut était comme neutre, ou tendait vers cette neutralité. À moins qu’à l’instar des astres il ne puisse se réclamer d’un ordre, posé aujourd’hui sans controverse possible, comme échappant à toute prise par les agitations de l’humanité. Où la foi, bonne alors, de l’officiant, du praticien, ne faisait que résulter d’une conjonction qui s’opère entre sa dépendance par rapport à l’ordre que représente la course des astres ou les lignes indélébiles des paumes de la main, à référer aux textes qui font foi, et l’exclusion de son désir par l’argent destiné à le satisfaire.

Situation qui, à mon avis, s’oppose en tous points au prophétisme, car le prophète, s’il a recours à l’illusion, s’il accomplit des miracles, c’est concession qu’il accorde à l’incrédule, certes, mais non pour lui mentir. C’est au contraire pour attacher sa foi, non pas au mensonge, mais à la vérité dont il est porteur. Il l’abuse, il cherche à le prendre au piège, pour lui ouvrir une vérité. Porteur, et non porteuse, car, à l’inverse de la voyante, le prophète s’accommode mal du genre féminin. Et s’il y eut des prophétesses, à distinguer des pythonisses dont le commentaire face aux devins mènerait ici dans une voie de traverse, elles, c’est significativement plutôt du côté des hérésies et de la gnose qu’elles ont fait carrière.

Mais nos sociétés eurent toujours l’art de prévenir l’apparition des prophétesses en les déclarant sorcières, façon plus sûre d’abréger leur possible prophétie. Il est du reste notable qu’il y eut beaucoup plus de sorcières que de sorciers. Comme si à un savoir dont la quête déréglerait toute chose et dont la parole féminine, si elle se faisait prophétique, rapprocherait le danger, devait préventivement répondre, en occupant les lieux, le discours de l’opinion qui règle la marche de l’univers et qu’un lien, qui pour finir sera un lien de filiation avec la parole divine, qualifie l’homme pour qu’il le tienne. Et qu’il le tienne prophétiquement, soit sans recours au médium de quelque objet. Appelant direct de l’acte de foi.

Ce sont littéralement les premières heures, dirai-je pour faire image, du fonctionnement de tout cela que l’introduction du terme bisexualité nous permet de centrer dans notre champ. Premières heures d’un procès à étapes qui ne s’achèvera pour Freud qu’à la fin de sa vie et pour une part sur un constat de non-lieu. Procès qui trouvera son étape décisive autour d’une formule répétée à partir de 1927 et qu’il dira même « fameuse », das berühmte Credo quia absurdum, le fameux Credo quia absurdum. À ce Credo quia absurdum, dans le texte freudien, le recours me paraît absolument nécessaire pour nous aider à nous repérer sur le territoire où nous sommes portés. Et n’est-il pas à sa façon miraculeux de voir dans le dernier volume de Y International Journal of Psy-choanalysis consacré aux actes du XXVIIIe congrès international qui s’est tenu à Paris en 1973, sous la plume d’un auteur aussi remarquablement doué et fin que John Klauber de Londres, sous le titre de « Notes on the psychical roots of religion, with particular reference to the development of

Western Christianity64 » (Notes sur les racines psychiques de la religion, avec référence particulière au développement du christianisme occidental) et sous la plume du discutant de la contribution, Milton Malev, de New York, tout un travail court et incisif sur le terrain même où nous sommes, mais avec cette particularité extraordinaire de n’en souffler mot et de ne rien laisser soupçonner du fait que Freud, y passant avant nous, a laissé des notes solides sur son voyage. Ce qui fait qu’après avoir quelque peu péremptoirement déclaré que Freud avait virtually ignored, virtuellement ignoré les racines psychiques de la religion dominante – ce qui n’est ni juste, ni pour le lecteur de l’après-coup une façon heureuse de prendre pied dans la question qui tourne dans ces parages – Klauber porte cette ignorance supposée au coefficient de la sienne, dont il témoigne en parlant d’un Credo quia impossibile dont il n’y a pas trace dans le texte de référence.

Le fait est d’autant plus à signaler qu’il s’agit là des conséquences, jusqu’à nos jours décisives, d’une option surgie des nécessités de la théorie, devenue option fondamentale pour la doctrine (mais également pour la lecture) et où l’éthique de la psychanalyse comme éthique de la bisexualité s’identifie à une lecture de Freud qui ne bascule pas dans le faux sens. Vouloir éviter cette bascule se justifie, mais de façon très mince. C’est cependant à cette mince justification que je me tiens. Ai-je besoin de la rappeler ? Et de redire que mon travail ne vise pas à donner une meilleure définition des limites du freudisme, même si dans l’opération ses limites comme frontières et contour d’un champ doivent nécessairement voir leur tracé rendu plus net et accusé ? Mais il paraît nécessaire, aujourd’hui autant qu’hier, de maintenir présent aux esprits ce qu’est la psychanalyse définie par Freud et de nos jours redésignée principalement par Lacan. À moins de nommer psychanalyse toute pratique d’un certain setting à quoi l’on est, au demeurant, libre de ne voir aucun inconvénient.

C’est bien pourquoi au lieu de lire dans une approximation, dont l’inexacte citation laisse supposer l’ampleur, une déplorable insuffisance de la pensée freudienne face au christianisme occidental (comme si du reste ne s’appliquait à Freud une pertinente réflexion faite par Sollers à propos d’un autre 65, à savoir que Freud n’a pas tout pensé et n’avait pas à penser tout), il n’en est que plus indiqué pour nous de ne pas trop errer dans ce que Freud a effectivement pensé. Mais laissons.

Et en l’occurrence tentons de discerner la courbe que décrit dans l’œuvre la représentation d’une certaine fonction et le travail qu’elle y accomplit. Celle que nous trouvons dès 1927 dans le Credo quia absurdum et dont je vous propose de fixer pour notre usage l’entrée en jeu dans un appel à l’Autre de ces premières années, dans la correspondance, donc dans une parole à l’adresse de quelqu’un qui se trouve être Fliess. Entrée en jeu dans ces mots d’une lettre déjà citée lors de mon premier exposé de ce cycle : « Je vois… tu avais raison. »

Et là nous pénétrons sur le terrain d’une difficulté considérable, bien supérieure à ce que l’année dernière nous avons pu en côtoyer par l’autre bord. C’est le moment de faire entrer en jeu, sur le mode de l’annonce pour l’instant, deux nouveaux termes, qui viendront s’ajouter à ce lexique de l’inconscient freudien que nous avons commencé à constituer.

Ces termes sont : VUrteilung ou Verurteïlung, le jugement comme opération mentale, et YEntscheidung, la décision comme mouvement.

L’ordre dans lequel sont donnés ces termes, dont le seul plan commun, pour ce qui est de leur fonctionnement, est celui de la langue, pose en lui-même une question préalable. De ces termes, en est-il un que l’on puisse, par rapport à l’autre, dire premier ? C’est là peut-on dire une des questions de principe et de fond qu’au niveau de sa doctrine l’œuvre de Freud nous pose. Il est commode, voire tentant, d’y échapper : il y suffirait d’évacuer l’un des termes de la question. Mais le texte freudien fait obstacle à cette opération en faisant jouer le rapport de ces deux termes de telle façon qu’il barre l’accès à toute possibilité de les inscrire dans un ordre de précédence quelconque. Sauf celui des nécessités ou des hasards de la lecture.

J’ai inscrit YUrteilung en premier, pour cette raison qu’avec YEntscheidung (la décision) nous avons déjà un début de familiarité, par la lecture refaite ici l’an passé du livre sur Moïse, qui pose la relation qu’entretient avec YEntscheidung le Fortschritt der Geistigkeit, le « progrès » dans ce qui, nous l’avons vu, peut se traduire, selon que l’on s’y prenne en français, ou en anglais, en « spiritualité » ou « intellec-tualité 66 ». Indifférence de traduction dont nul n’est coupable ni responsable, à ceci près que le mot même de Geistigkeit n’est réductible, dans la stature qu’il a en allemand, à aucune des deux directions de traduction et d’acception sur lesquelles il est ouvert. Et, en ce sens, ce mot rassemble et contient en lui le problème dont le rapport du jugement à la décision ne fait que présenter l’aspect décomposé en ses constituants. À ce propos d’ailleurs, tirant parti des circonstances qui nous permettent de ne pas toujours courir au plus pressé, il convient, pour ne pas rester trop incomplet dans ce registre, de rappeler que ce qui dérive du mot allemand Seele, l’âme, constitue dans le texte freudien un lieu analogue du vocabulaire. Lieu lié de la même façon et dont on ne peut rendre compte sans susciter l’évocation d’un amalgame.

C’est ainsi que Seelisch, comme dans seelische Vorgange, qui ne peut se traduire en « processus de l’âme », s’écrit en français, et comment faire autrement, « processus psychiques ». Mais dans « la Morale sexuelle civilisée67 », la seelische Zuneigung68 se traduit en anglais the mental sympathy69, et « attachement moral70 71 » dans l’édition française. Mais la seelische Enttaüschung8 devient en anglais the spiritual disïl-lusionment72, (au lieu de mental, comme plus haut) mais reste en français « la désillusion morale 73 74 ». Ou encore dans les Nouvelles Conférences, la Seelenleben11 devient the mental life 12 et « la vie spirituelle 75 76 77 78 » du coup, dans la traduction française. Comme 1 ’Instanz in Seelenleben14 devient en anglais agency of the mind15 et « instance de la vie spirituelle 79 80 » en français.

C’est précisément de quelque chose que le seul fait de l’appeler « instance de la vie spirituelle » ou « de l’esprit » préserve de toute confusion avec les trois instances de la deuxième topique, que nous avons à voir l’intervention sur ce champ qui s’appelle bisexualité. C’est l’Entscheidung, la décision, dont nous avons vu l’an dernier la fonction dans le livre sur Moïse, en examinant la façon dont Freud la fait intervenir dans un faisceau de facteurs minutieusement rassemblés et dûment recensés, comme ultima ratio de ce qu’il nomme un progrès. Seul progrès que pour finir il puisse dire avoir été celui de l’humanité. Et cette ultima ratio de la décision est, par rapport à ce que Freud appelle le nom du père, que comme tel elle fait venir à l’existence, le point où véritablement se cerne son propre progrès, son Fortschritt à lui, par rapport au texte de 1912, Totem et tabou. Pour cette seule raison, suffisante en elle-même, il ne désavoue pas, malgré les conquêtes ultérieures de l’ethnologie, ce livre de son passé. Raison suffisante pour le texte lui-même, aussi évidemment qu’il n’est pas de réponse sans question, au sens où il n’est de question qu’en fonction de la réponse qui, par avance et dès avant qu’elle ne soit donnée, l’appelle comme question.

C’est en réponse au « Je ne saurais le dire » dont Freud ponctue son incertitude quant au sort et au lieu de leur nouveau séjour, quand il s’agit de la disparition des grandes divinités maternelles, les grosse Mütterliche Gottlichkeiten de Totem et tabou 11 que le livre sur Moïse apporte la réponse de 1’ Entscheidung, de la décision dont il est si totalement marqué : dans sa textualité, dans le contenu du sens de l’histoire qu’il raconte, enfin dans la décision même, si difficile à prendre, de sa publication. Si bien que, de nos jours, la réunion des diverses strates de la lecture pourrait sans infidélité suggérer pour ce livre un nouveau titre : « le Livre de ia décision ».

Notre modeste apport sera de l’avoir mise, cette décision, dans un rapport nouveau avec un texte qui constitue une étape intermédiaire entre Moïse et le « Je ne saurais le dire » de Totem et tabou. Texte-clef en même temps, où la réponse est au travail, et textuellement, jusque dans l’image même qui la soutient de l’assèchement du Zuydersee. Elle y travaille comme décision sans être, en tant que telle, nommée davantage que ne le sont ceux qui asséchèrent le Zuydersee. Plus même que du nom précis de Hollandais, ceux-là sont, et même pour l’histoire, restés désignés comme les « obstinés ». Les obstinés de la décision. Réponse également au travail aussi dans le soll du soll Ich, « dois-je », ou « je dois », qui jette sur le champ qui va de la Kultur (civilisation) dont c’est YArbeit (le travail) jusqu’à la Geistigkeit, le même pont que cette Geistigkeit établit entre l’intellectualité, l’intelligence et la spiritualité, provenues par voie de traduction de l’éclatement linguistique (ou langagier ?) de ce même champ 81.

Histoire donc et préhistoire, pourrait-on dire, de YEntscbei-dung dans le texte freudien, l’une éclairant l’autre et courant dans cette simultanéité du texte, reflet de l’atemporalité que Freud assigne à l’inconscient. Quant à YEntscheidung, les cours parallèles de son histoire et de sa préhistoire lui donnent une place homologue à la Deutung (interprétation) à laquelle, et simultanément, elle est ouverte. Comme la Deutung, dont nous avons exploré le déploiement dans le texte allemand en insistant sur ce que la traduction en laissait subsister d’un über, d’un « sur », d’un « hyper », comme d’un excès, (« sur-interprétation », over-interpretation, et en allemand Deberdeutung) sur quoi l’interprétation est nécessairement ouverte, faute de quoi elle ne serait jamais complète, ce qu’en même temps elle ne saurait être, comme cette Deutung la décision est marquée du signe d’un « trop ».

C’est bien là un des aspects de Yautre côté de la même chose, titre possible à notre parcours de cette année. Tout simplement et pour faire boutade, je dirai que l’on ne décide que ce que l’on n’est pas libre de ne pas décider. Aspect de cet autre côté qui, en nous permettant de revenir sur une déclaration de Freud assez impressionnante pour nous avoir retenu, nous mettrait dans le cas de pouvoir, pour notre usage, y donner un prolongement. Il s’agit de cette phrase de la vingt-quatrième Conférence : « Il y a im Stoff selbst (dans la matière, le tissu, la texture même) quelque chose qui emporte et détourne des premières intentions 82 83. » Phrase où Freud caractérise la position de l’auteur, qui est celui qui écrit et lit ce qu’il écrit. Qu’importe le détail factuel, premières conférences parlées sans notes et rédigées ensuite, leur suite parlée sur notes puis rédigée mot à mot et lue, qu’importe en effet, puisque les Nouvelles Conférences, que Freud sait ne pas pouvoir prononcer, n’en sont pas moins écrites sur le mode de l’adresse publique. En d’autres termes, le discours freudien est toujours marqué de ce caractère qui lui est donné par la place nécessaire de celui qui entend, place créée parfois même au prix d’un forçage du style, en suscitant dans le texte le contradicteur. C’est la place de l’auteur freudien, ainsi caractérisé (Lacan l’a rappelé pour son usage dans Télévision) face à la chose psychanalytique dont la matière, la texture, a sur l’auteur ce pouvoir. Phrase à laquelle nous donnerons deux prolongements.

Le premier nous fera dire que dans la texture de cette chose se trouve la bisexualité, et que cette chose où la bisexualité est à la base de tout déroute nécessairement les intentions premières du théoricien qu’est l’analyste. C’est dans son lien avec l’Entscheidung que nous trouverons le second prolongement, en 1927, dans VAvenir d’une illusion, où nous lirons ces lignes : « On n’est que trop tenté de mettre de côté les pensées qui menacent d’interférer, de faire irruption, et l’on est tenté d’apaiser l’incertitude qui en résulte par un excès de décision20 » (by over-decisiveness84durcb allzu grosse Entscheidenheit85).

Cet excès de décision est la marque qui s’imprime sur un débat lorsqu’il entre dans le passage de sa plus grande incertitude. Zone de la pensée et phase du débat creusée par la mise à l’écart, ce zur Seite zu schieben, qui est une Beseiti-gung dont le livre sur Moïse en en montrant un versant en dévoilait un autre : celui qui concerne « les grandes divinités maternelles », dont on ne sait dans Totem et tabou quand, comment et pourquoi elles ont été écartées. Excès de décision que Freud fait porter par son texte juste au moment, remarquons-le, où concourent deux facteurs formellement étrangers l’un à l’autre, mais que lie entre eux le troisième : à savoir la sur-décision (l’excès de décision) du théorisateur. Le premier élément est cet attribut standard du texte pourrait-on dire, lorsqu’il véhicule la contradiction : c’est l’interlocuteur, le contradicteur imginaire que depuis les « Souvenirs-écrans », où Freud ne parlait encore qu’à Fliess, jusqu’à l’époque où parler lui devient une douleur, Freud convoque toujours dans le style de son procédé. L’autre facteur est le thème même du travail, à savoir cette transposition qui s’effectue soudain et que l’interlocuteur aura la charge de dénoncer dans ces termes :… « Vous transposez tout ce qui avait antérieurement trait au complexe paternel en termes de désarroi86. » Ou plutôt : « Vous inscrivez au compte du désarroi », Nun schreiben Sie ailes… um, etc.87, au compte de la Hilflosigkeit (helplessness de Strachey). La transposition que Freud fait ainsi souligner par son contradicteur est certes d’importance. Elle est même de l’ordre d’une XJmkehrung, d’un renversement, au sens que j’invoque pour notre parcours de l’autre côté de la chose même dont nous avons arpenté l’an dernier la face de clarté.

Cet excès de décision (et cette menace sur la pensée et sur la fonction même du jugement, Urteilung, qui plonge la pensée dans l’incertitude) survient dans des circonstances qu’à présent on doit tenter l’effort de tirer au clair. Présence de l’effort (Mühe) du théorisateur, effort de Freud dans son texte de 1927, le nôtre à le lire, le mien à vous le dire. Circonstances qui dans le texte nous sont désignées comme « la nécessité de se défendre contre les forces écrasantes de la nature », de se défendre contre leur surpuissance écrasante : sich gegen die erdrückende Uebermacht der Natur zu vertei-digen 88.

Voici donc cette nature, Natur en allemand, natura dans les parlers populaires latins, dont il faut rappeler qu’elle désigne aussi et tout particulièrement l’organe sexuel féminin. Je m’autorise pour ce rappel d’un des rêves principaux du livre sur les rêves qui fait également partie de la sélection que Freud y opéra pour son résumé de l’ouvrage qu’il appela la « brochure », comme je vous l’avais déjà indiqué.

En ce point je dois vous faire l’aveu que la difficulté du terrain dont nous sollicitons l’accès est telle qu’un choix s’impose quant à la méthode. Il s’en présente deux. L’une des voies est celle de l’exposé point par point, chaque point étant un terme à ajouter au lexique imaginaire de l’inconscient dans le texte freudien dont nous poursuivons l’établissement. Cette voie paraît longue et a pour inconvénient que dans son progrès même s’accroît la difficulté de tenir rassemblé l’écheveau des fils trouvés, et en outre de garder nette la configuration du départ. Difficulté donc de préserver l’effet de vérité qui se trouve indu dans le tissu de l’œuvre, tissée de tous ces fils.

C’est néanmoins la voie que nous suivrons, faute de pouvoir emprunter l’autre, celle de la Dichtung, de la poésie, dont avec la Wahrheit, la vérité, Goethe a posé le rapport de façon telle qu’il fut pour Freud une des plus puissantes et constantes sources d’inspiration. Voie dont, avec une légitimité que seuls ceux qui n’ont pas tenté de refaire l’expérience peuvent songer à discuter, Lacan a cherché et à l’évidence trouvé pour lui une variante, qui lui permet, par un art qui lui est propre, de conserver à la chose son effet sans risquer de l’abolir en fragments décomposés. Ce qui le fonde à dire : « Laissez-vous y prendre, ou laissez tomber. »

Qui n’a connu le privilège de créer l’illusion doit la dire, donc l’expliquer. Ceux que l’on nomme illusionnistes, ou encore magiciens, sont au service de l’illusion, mais ils ne servent pas le faux. C’est pourquoi ils ont des écoles, des études, des manuels. Ceux que leur art a pu tenter et qui ont essayé d’en étudier les textes, ceux-là savent à quel point l’effet peut, sur la fausse vocation, en être décourageant. Il faut un grand courage pour que ne tombe des mains un traité d’illusionnisme. Image brutale pour qualifier notre démarche. Je n’hésite pas à y avoir recours pour trois raisons données dans le désordre. Premièrement, pour ramener le mot « illusion » à sa source, mot qui, par Winnicott interposé, grâce à son talent mais malgré lui, s’est trouvé emmené si loin de sa base d’émergence. Deuxièmement, à cause du rôle pivot, déjà indiqué par Lacan, de l’œuvre goethéenne dans l’inconscient freudien, et en particulier, si l’on suit le texte de Freud du rôle de Faust, du Faust historique aussi, l’illusionniste, le magicien. Et enfin, en raison du moment particulier du développement freudien auquel dans Y Avenir d’une illusion nous sommes affrontés par cet « excès de décision ». Et voilà qui fait rubrique pour les repères de notre suite.

Conformément à la limitation de nos moyens et nous soumettant à ses exigences, nous les aborderons donc un à un. Et de cette nature, dont Freud dit écrasante la surpuissance, nous traiterons après avoir parlé de l’illusion. Car cette nature, l’homme ne la connaît que par ce qui lui permet de pourvoir aux nécessités de sa défense contre elle, à savoir précisément l’illusion. Illusion qui n’est pas erreur, qui n’a pas à l’être, qui n’entretient aucun rapport nécessaire avec la fausseté. Eine Illusion ist nicht dasselbe ivie ein Irrtum, sie ist auch nicht notivendig ein Irrtum. Die Illusion muss nicht notivendig falsch… sein… in Widerspruch mit der Realitat16. Elle n’a pas à être en contradiction avec la réalité. Elle a même d’autant moins à l’être qu’elle sera le lieu où jouera de façon privilégié le Wahrheitswert, contenu de vérité, valeur de vérité, disons effet de vérité, du plus insoutenable rapport. Et pourquoi faire les fines bouches, pourquoi marchander son plaisir, son amusement même, lorsqu’un titre de séminaire passé rappelle ce principe de l’illusion, qui n’est ni fausse ni une erreur, dupe, mais ne fait pas errer.

Car l’illusion, qui n’est produit ni de la jactance ni de la désinvolture, est au contraire travail. Travail d’ailleurs forcé. Et rien n’indique, selon Freud (Lacan prenant ici la suite), la moindre promesse pour l’espèce humaine de pouvoir se dérober à ses exigences. Rien de la sorte ne semble poindre à l’horizon. Tout reste pris dans les nécessités du champ borné par YEntscheidung, la décision, avec ses possibilités, voire ses nécessités d’excès, et YUrteïlung, le jugement, avec sa fille l’opinion, qui prendra pour objet le savoir.

Ce champ sera un lieu possible de violence. De violence

26. S. Freud, ibidem, p. 353.

logique, par exemple, telle la gewaltsame Umordnung, la violente ré-ordonnance, le violent ré-agencement des éléments d’un système, dès que sa cohérence, son unité, le nécessite, comme nous en avons trouvé la remarque sous la plume de Freud dans Totem et tabou. Lieu de violence dans la tentative d’échapper au problème, la krampfhafte Bemü-hung, dem Problem zu entgehen, ce qui veut dire exactement « effort convulsif pour s’en dégager ». Cet effort convulsif (la tentative la plus ancienne en date est le Credo quia absur-dum auquel nous reviendrons) précède une tentative que Freud dit être plus subtile et plus moderne, celle qu’il nomme la philosophie du « comme si », als ob 27. Et si Freud note à quel point la philosophie du « comme si » est proche du Credo quia absurdum (dans le bannissement même où elle procède de toute violence), pensons aussi à la récurrence de ses effets longtemps consacrés dans ce qu’on a appelé la technique de l’analyse, dans l’usage des interprétations construites sur le mode du « comme si ». Mentionnons par parenthèse que ce « comme si » désigne aussi Adler.

Tout cela, que le texte freudien nous présente comme étapes du travail de l’humanité face à la surpuissance de ce qu’il nomme nature, est en même temps étape d’un travail dans ce texte même, qui le marque de deux réserves, lesquelles portent sur chacune de ses voies d’issue. La première concerne le Credo quia absurdum, rangé par Freud dans cette position d’attente où il sera laissé en 1927, d’une courte phrase : « Il n’est pas dans l’objet de la présente enquête d’évaluer le Wahrheitswert, la valeur de vérité des religions 89 90. »

La seconde réserve concerne la philosophie du « comme si », à propos de laquelle Freud fait observer qu’il n’avance rien qui lui porte ombrage. Car pour ce qui est des illusions, prenant appui sur un écrit de Hans Vaihinger qu’il cite, il les laisse intactes comme fictions pratiques, als praktische Fiktion, mais il les voit périr comme vérités théoriques, als theoretische Wahrheit91.

Et, face à cette « dite nature », l’itinéraire freudien constituera le champ qui est aussi celui du texte qui est devenu notre bien, mais où il faut pour cette face des choses rappeler Goethe, comme en plus d’un endroit ce texte y invite et pour finir y contraint. En prenant le Faust de Goethe pour cadre, et pour faire image, je distinguerai pour vous quatre figures de l’enquêteur ou du quêteur : l’étudiant, le docteur, l’illusionniste magicien et le poète.

Avec les quatre, Freud eut le rapport le plus intime, en ceci que toutes les quatre sont des postures de l’homme devant la nature. Postures d’interrogation, d’interpellation, et de dire sur la nature, au sens où cette nature, comme Goethe la présente ou la chante, est en même temps objet et champ de la connaissance scientifique. Et c’est le poète qui dira sur elle une vérité qui fera, selon Goethe, de la poésie le discours d’un savoir dernier. C’est pourquoi on a tant écrit sur Goethe et pourquoi Goethe a tant intéressé Freud. Cette connaissance que la poésie proférera dans sa vérité est cependant, comme la nature elle-même, offerte aussi à l’œuvre de la science dans ses rapports avec la raison, Vernunft und Wissenschaft, qui n’en peuvent être absentes. Et c’est l’une, Vernunft (la raison), que l’étudiant offre au docteur qui a la Wissenschaft (la science) pour la recevoir à son tour en partage. Voie qu’il suivra s’il rencontre un vrai docteur et qui le mènera à la dérision de la vie et de la science. Mais s’il est dupé dans la rencontre et que le docteur soit en réalité poète, donc initié, plus périlleuse sera la voie qui, dans sa quête qui vise la nature, pourra le mener à être rejeté de ses pareils, les autres docteurs, ex-étudiants.

Nous trouverons cela chez Freud. Et bien sûr dans un rêve où Goethe joue un rôle central, ce Goethe qui, comme Freud le rappelle, put lui aussi se dire enfant préféré de sa mère, et dont l’essai sur la nature, Fragment über die Natur 92, rompit l’hésitation où était Freud l’étudiant dans le choix de ses études. « À la fin de mes années de lycée, où j’hésitais sur la suite, la lecture que j’entendis, lors d’une conférence publique, de ce court essai d’une beauté inégalée me poussa à l’étude des sciences naturelles 93 », à la Naturwis-senschaft, science de la nature. Mais précisément dans le renouvellement que, d’un même mouvement, Freud apporte à la science de la nature et à la dialectique de la vérité, naît un discours nouveau, discours où la science nouvelle sera (c’est dire l’importance de le bien traduire) dans un rapport de pulsation constante avec la vérité et la raison – termes mêmes du Dichter Goethe : Warheit, Wissenschaft et Ver-nunft.

Et c’est par Goethe que je vous propose de nous laisser mener la fois prochaine, dans la vie nocturne de Freud, c’est-à-dire dans le rêve. Vers ce qui dans le rêve est manifestation de la surpuissance écrasante de la nature, comme ce fut écrit en 1927 dans Y Avenir d’une illusion.

« Nature ! Nature ! »

23 janvier 1975

Après avoir précisé le registre freudien de l’illusion, introduit la nature et l’excès de décision (Entscheidung), nous avions commencé à faire sa place à Goethe et à son œuvre comme facteur contribuant à la formation du champ qui se constitue dès que le mot bisexualité s’émancipe de sa retenue fliessienne. Champ où jouera la défense humaine, et masculine précisément, contre la force écrasante de la nature. Place de Goethe seulement indiquée et dont il nous restera à préciser le minimum que le texte freudien exige. Que ce géant, dont il n’est pas sûr qu’il ne détienne pas le record absolu de la productivité littéraire, soit pour nous ici l’occasion renouvelée de nous extasier devant la trouvaille de Charlie-Hebdo du « Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer » qui évoque si bien le mode de connaissance par ouï-dire des circonstances et de l’environnement de Freud.

Que ce mode par ouï-dire, qui a déjà à son actif l’ignorance par les Allemands du phénomène concentrationnaire et par d’autres des méfaits de ce que l’on appela le culte de la personnalité, c’est-à-dire des deux phénomènes les plus sanglants de l’Europe du xxe siècle, ne fasse guère problème lorsqu’il s’agit de Freud, est un petit prodige dont il faut prendre son parti. Et subir sans murmurer les fadaises sur la Vienne impériale qui s’accommodent, quelque germanophobie aidant, d’un manque total du curiosité94. Manque de curiosité non seulement pour un milieu d’où est issu tout ce qui fera la pâture des conversations de cinéphiles, initiés bien sûr, des esprits fins destinés à citer les Max Reinharf, Fritz Lang, et autres von Sternberg : tous issus des milieux juifs de Vienne, même l’extraordinaire Erich dit von Stro-heim, qui joua si fort au Prussien monoclé que rares sont ceux qui ne le tiennent pour tel, ce fils d’un fabricant de chapeaux dont n’importe quel ouvrage averti du fait minerait la légende. Mais encore manque de curiosité à l’endroit des éléments centraux de l’Ausbildung (formation) de Freud. Sait-on seulement, dans les milieux où prospèrent les doctes opinions sur l’horizon provincial et étriqué dont le freudisme serait un des produits typiques, qui était le petit Hans et qui était son père, par l’entremise duquel Freud réalisa la première application à l’enfant de son invention de la psychanalyse ? Ce père dont il semble satisfaisant et suffisant de savoir qu’il était probablement un des élèves de Freud, un membre du premier cercle de la société des mercredis soirs, mais que l’on ne saurait identifier davantage et qui n’aurait guère laissé de trace dans l’analyse. Et pourtant !

Depuis 1972 au moins on sait, dans d’autres milieux peut-être que ceux des analystes, que le petit Hans n’est autre que Herbert Graf, notoirement responsable de la mise en forme de la conception moderne de l’Opéra dont il fut l’un des premiers metteurs en scène, en Europe, au Metropolitan, à Zurich, puis à Genève où il acheva sa carrière ; fils de Max Graf, pilier du cercle de l’avant-garde viennoise, musicologue, critique, admirateur de Romain Rolland, professeur de littérature et d’esthétique à Vienne, puis aux Etats-Unis, analyste politique à la N eue Freie Presse. Dont l’intérêt pour la philosophie des sciences l’amena à tenter la première application des théories analytiques au processus créatif, dans son travail Wagner im Fliegenden Hollander. Thérapeute aussi, bien sûr. Dont les plus proches amis furent Gustav Mahler, Oskar Kokoschka, l’architecte Adolf Loos, Arnold Schoen-berg. Dont Herbert le fils, dit le petit Hans, eut pour condisciple Raimund von Hofmannsthal, fils de Hugo. Ensemble, ils admiraient la silhouette élégante d’Alban Berg, leur voisin, surnommé par eux Oscar Wilde. Un petit tour dont vous voyez que, pour le faire, il n’est même pas besoin d’aller au-delà de la feuille d’un vieux carnet de rendez-vous, où nous verrions, si nous pouvions le lire, marquées les heures de M. Max Graf, en 1906 ou 1908…

Milieu au total bien semblable, peut-être, à celui où brille l’intelligentsia de notre propre province parisienne, et il nous manque encore le recul du temps pour apprendre si c’est la Vienne étriquée de Freud ou la lumière parisienne du temps présent qui aura le plus décisivement contribué à ce qui restera du xxe siècle, au titre des progrès de la culture.

Seuls, pour une fois, les médecins échappent au reproche d’avoir méconnu les éléments de l’horizon freudien. Eux, du moins, ont tenté de clarifier ce qui était de leur ressort ; l’ammocète, les anguilles, Fechner, Brücke et le reste. Et ce sont eux, les médecins, qui généralement reçurent et véhiculèrent dans le monde la découverte de la psychanalyse.

Et en France, où paradoxalement et à l’inverse les milieux littéraires seuls s’intéressèrent à l’origine à la psychanalyse, les médecins lui faisant grise mine, le courant germanophobe était dans l’entre-deux-guerres assez vif pour que nul ou presque ne s’interrogeât sur les programmes scolaires, les manuels des écoliers 95, ni sur ce que pouvaient être les lectures d’un adolescent, d’un étudiant et d’un lettré de langue allemande. Pour ce qui est de la version allemande de la grande saga nordique, nous y avons l’année dernière, à propos du prénom Sigmund, fait une incursion. Mais Goethe reste, dans une large mesure, « ce grand âne solennel », comme l’appelait Paul Claudel, honni par Victor Hugo et dont Alexandre Dumas fils disait, au mot près, ce qu’en 1920 on disait de Freud à deux pas d’ici, à Sainte-Anne où à l’infirmerie spéciale du Dépôt. « C’est, disait Dumas, au nom de cette race latine à laquelle j’appartiens que je prends à partie celui qui en littérature représente le mieux l’autre race, dans son génie froid, déducteur, fragmentaire, obscur, né du labeur tenace, des empiètements lents et mystérieux, génie sans inspiration propre, sans idéal, sans probité. »

Ayant affaire à l’œuvre de celui qui prit Goethe comme modèle, plus même sans doute qu’on n’oserait l’imaginer, qui reçut le prix de ce nom en août 1930 et qui bénéficia d’une défaveur qui pour la France s’exprima en termes analogues, nous rendrons à ce géant des lettres germaniques la place qui est la sienne là où nous avons à voir comment, sur le terrain de l’illusion, joue en premier lieu l’effort convulsif du Credo quia absurdum que le Vaterkomplex permit à Freud de placer dans une perspective qui l’ouvre, pour finir, sur d’autres horizons encore que ceux de la religiosité. C’est de là que proviendra, dans la forme où il nous est laissé, le système analytique ou système freudien. Qui est système en tant qu’il provient de la nécessité de faire face théoriquement

— et c’est là, faut-il le répéter, une pratique de vie – à l’écrasement ou à l’anéantissement. Et tout système, en vertu de ce qui en cause la naissance, ne peut manquer, pour promulguer un ordre qu’il a la charge d’instaurer, de prendre appui aussi sur l’intelligence : en quoi déjà il justifie la boutade lacanienne qui spécifie que tout système, le sien y compris, reste nécessairement marqué du signe de l’imbécillité. Car le désir qui ne manque pas à son gouvernement, comme il ne manque à nul Credo, le désir qui est aussi en jeu dans ce qui cause tout système à se produire, se voit par le système même proposer l’appui de l’intelligence. Ce qui est imbécillité pure. Un système dont la structure obsessionnelle donne le modèle complet de son fonctionnement pour inhiber le désir ne peut se dire système sans du coup faire autorité. Cela aussi est proposé à l’écolier par Méphistophélès déguisé en docteur. Et les systèmes sont imbéciles de ne pouvoir échapper à la croyance dont le modèle achevé est la religiosité.

Mais il reste que, sur la voie qu’il trace à la décision, toute marquée qu’elle soit nécessairement du signe de son excès, Voverdecisiveness de Strachey, Freud jusqu’au dernier instant tente de donner l’avantage d’une courte tête à la science et à la raison. Et pour Goethe lui-même, du premier Faust de la jeunesse jusqu’au second Faust de la vieillesse, une thématique très proche est en débat. Si, dans le premier Faust, Méphisto l’emporte sur les forces suprêmes de l’homme

Méprise donc la raison et la science

Forces suprêmes de l’homme

— lui pour qui grâce à la magie, l’illusion est au service du mensonge, ce qui est perversion diabolique de l’illusion :

Laisse-toi affermir par l’Esprit de mensonge,

Dans les œuvres de l’illusion et de la Magie –,

ne laissant qu’au bien la charge de sauver la victime du mensonge, dans le deuxième Faust, la prise de Méphisto, qui

reste entière sur le désir de l’homme, se heurte à plus forte partie, celle qui sur tout est souveraine et qui est l’objet de notre question du moment.

Pour dissiper toute équivoque, je vous dirai d’emblée que cette incursion, qui sera brève, dans les lettres allemandes ne sera pas pour nous l’occasion d’y faire ce que pour l’œuvre de Freud nous avons évité. Et bien entendu je ne tiendrai aucun compte des bibliothèques entières d’érudition sur l’œuvre de Goethe (deux gros in-octavo pour contenir les seuls titres des ouvrages écrits sur lui, 22 000 jusqu’en 1912 seulement !) dans ce que j’ai à dire de ce qui nous concerne de son œuvre. Pour ce faire, les indications précises, et elles seules, que nous trouvons dans la lettre même du texte freudien nous suffiront.

Comment circule dans l’œuvre ce mot « nature », qui viendra à désigner l’agence de l’anéantissement dont l’homme, par le discours masculin, veut écarter de lui l’effet ? « Nature. Nature ! Elle nous enveloppe et nous embrasse. Nous sommes incapables de lui échapper et impuissants à pénétrer plus profondément en elle. Sans nous le demander, sans nous en avertir, elle nous accueille dans le cycle de sa danse et nous entraîne avec elle jusqu’à ce qu’épuisés nous échappions à son bras… Elle fait jaillir ses créatures du néant et ne leur dit pas d’où elles viennent ni où elles vont. Elles n’ont qu’à marcher, elle connaît leur voie… Elle ignore le passé comme l’avenir. Le présent est pour elle l’éternité ». C’est l’hymne à la nature dont je viens de citer un passage. Cet hymne si décisif, dit Freud, pour le choix de sa carrière.

Cette nature, nous la trouvons à l’œuvre dans le chapitre intitulé « le Travail du rêve », et dans le rêve précisément intitulé « Rêve de Goethe96 ». J’en rappellerai les grands traits. Un ami de Freud est attaqué avec une violence inouïe par Goethe. Il en est écrasé, anéanti. Freud, le rêveur, essaye de mettre un peu d’ordre et de clarté dans les dates qui paraissent improbables. « Et incidemment » – je cite le texte – « l’attaque était contenue dans l’essai bien connu de Goethe sur la nature97 ». Je n’insisterai pas sur la séquence associative en direction des maladies de l’homme, la paralysie générale, les frasques de jeunesse qui à cette occasion reviennent à la surface, émergeant du secret où elles ont été tenues, bref sur tout l’aspect lié au complexe paternel, dont il faudra cependant compléter la construction en y précisant le rôle de la femme dont se trouve ici l’écho. La femme comme danger, porteuse et transmetteuse de maladies. Le courant associatif principal mène à l’attaque « anéantissante » – mot que Freud met en guillemets et que Strachey traduit toujours d’un même mot, crushing, comme pour les forces de la nature –, attaque que subit Fliess dans un journal médical, puis au récit fait à Freud par une patiente de la folie de son frère, lequel dans un accès se mit à hurler : Natur – Natur ! Et ses médecins, dit Freud, mirent son exclamation au compte de la lecture qu’il avait faite du bel essai de Goethe sur le sujet. « Mais, pour ma part, écrit-il, j’ai préféré penser au sens sexuel où le mot est pris chez les gens peu cultivés 98. » Audace de Freud qui comme toujours se fonde sur ce qu’il appelle l’usage langagier, audace que n’ont pas les médecins et qui, donnant au mot valeur de représentant de l’organe féminin, jette dans son texte à l’écrit goethéen la passerelle où nous allons nous engager. Dans l’interprétation qu’il se donne du mot, il est du reste confirmé par l’évolution ultérieure de la maladie du frère de sa patiente, qui mutila ses propres organes génitaux. Mais la critique du livre de Fliess a elle aussi son intérêt. Ce livre, dont un autre ravageur écrit qu’à sa lecture l’on se prend à douter qui du lecteur ou de l’auteur est atteint de folie, traitait de l’importance numérologique de la durée de la vie de Goethe, qui représentait un multiple d’un nombre de jours significatif pour la biologie fliessienne. Durée des vies, secret de la nature, dont Fliess, « magnifiquement doué pour les sciences exactes », selon les termes de Freud rappelés récemment, c’est-à-dire pour les sciences de la nature, expose le savoir dans ses « conceptions grandioses ».

Telle est une partie de la chaîne qui s’introduit par cet Ubrigens, « incidemment », « au reste », « au demeurant », qui précède l’arrivée de Goethe sur la scène du rêve. Ubrigens que je souligne ici, non pas pour en signaler l’usage possible dans le cadre d’une étude sur l’écriture, mais pour bien marquer qu’il entre en jeu conformément à ce qu’en praticiens de l’analyse nous connaissons du mode d’entrée dans le récit du rêve de son maillon fondamental, mode d’entrée qui si souvent et comme chez Freud s’effectue sur ce mode du rajout, de l’à-propos, quand ce n’est de l’après-coup même, à la séance suivante. « En sortant de chez vous, en rentrant chez moi, je me suis rendu compte que je ne vous avais pas dit que », etc.

Entre le corps principal du récit du rêve et le maillon qui s’en rattrape dans la chute où souvent il se trouve pris, manque rarement de figurer une formule comme « à propos » ou même « hors de tout propos », qui donnant les circonstances du raccroc de ce maillon dans le discours, signale toujours le moment de la phrase du rêve ou le coin de la scène où a joué au maximum l’effet du refoulement. Dans le rêve, mais aussi bien dans le discours vigile ou le récit. Tel le « Il est donc facile », comme dans « Il est donc facile de voir que je me mettais à la place de mon ami ». « Je cherche à m’expliquer un peu les rapports temporels, la question des dates » (Ich suche mir die zeitlichen Verhàlt-nisse… ein wenig aufzuklàren) « Il est donc facile… » c’est lui qui le dit ! Facile pour qui ? N’est-ce pas le genre de formules dont on use pour faire passer une proposition qui recèle quelque chose sur quoi l’on préfère ne pas trop s’expliquer ? Que même par facilité et pour son confort l’on aime mieux ne pas expliquer. Et, de l’époque où il écrit le commentaire du rêve jusqu’à nos jours (ou presque), Freud garde le secret sur ce qu’il dit être là si facile. Secret qu’il garde. Dont il se garde peut-être aussi, comme il se garde d’interpréter la phrase qui dit « Prendre la place de Fliess ». Certes, à cette démarche l’amitié ouvre la voie, et nous en verrons les suites. Mais de quel poids est dans l’affaire la question des dates, occasion pour lui de perpétuels achoppements, de si nombreuses erreurs ? Qu’en est-il de ces zeitliche Verhàltnisse dont avant Schur nous avions laissé voir le rôle et dont, après la parution de son ouvrage et le travail que nous y avons consacré l’an dernier, je ne dirai plus rien hormis ce bref rappel ?

Mais prendre la place de l’ami est le fil qui mène aussi à YUmkehrung, interversion. Interversion des places, croisement des lettres, réversibilité d’une thématique-clef, que j’ai dit être l’état précaire de la scène de l’amitié. Et cependant, même là, cette réversibilité, cette inversion des lieux d’une proposition ne manque pas de tirer sur la problématique des dates, en son lieu le plus sensible, où Freud se met, dit-il, à calculer non point à partir de la mort, en l’occurrence celle de Goethe, mais de sa naissance. Là revient à l’esprit tout ce que nous avons vu se soulever autour de la date de naissance de Freud, mais aussi ce qui concerne la position homologue où par rapport à leur mère respective il situe leur venue au monde, celle de Goethe et la sienne. Avec cette fatalité de la réussite et l’optimisme qu’il reconnaît aux enfants préférés des mères. Les lignes consacrées au rêve s’achèvent sur le rappel du fait que son interprétation de l’exclamation « Nature » constitue, dans le texte, une allusion à l’opposition où il se trouva avec les docteurs, en raison de son affirmation de l’étiologie sexuelle des psychonévroses, dont au même moment il nous est dit que Fliess ayant corrigé « bisexuelle », Freud répondit : « Je vois… tu as raison. » Et le passage se conclut par l’aveu du rôle de Goethe dans son choix d’orientation zum Studium Natunvissens-chaft, vers l’étude des sciences de la nature.

Notre examen du texte ne doit toutefois pas manquer de souligner que ce rêve, apporté au titre d’exemple de rêves absurdes, est pour Freud l’objet d’un usage très mesuré quant à l’interprétation. Ce qu’il était « facile de voir » quand la phrase parlait de s’expliquer les dates est pour Ereud l’objet d’une reprise qui pourrait, si besoin en était ici, être pour nous une occasion renouvelée d’admirer son rapport au Wahrheitswert, au contenu de vérité de son écrit. Ce qu’il était facile de voir des raisons de se mettre à la place de son ami doit tout de même faire l’objet, dit-il, d’une rectification, Rechtfertigung. Et ses vues critiques sur le domaine où son ami excelle ne peuvent, écrit Freud, suffire à l’expliquer : Und nun darf ich das « Er » dur ch ein « Wir » er set-zen, « Je peux maintenant remplacer “lui” par “nous”. “Nous sommes des fous”. C’est là que joue l’impact du souvenir que mea res agitur, il s’agit de ce qui me concerne dans le texte goethéen sur la nature99 ».

C’est ce « Nous sommes des fous » qui, en ce point d’une œuvre, sera pour nous un mince fil d’Ariane à suivre dans la spire dont le rayon va se resserrant vers là où, pour Freud, si jusqu’au bout il prenait Faust pour guide, il n’y aurait qu’éblouissement. Mais Freud se maintient dans cette oscillation dont l’amplitude va aller croissant entre la voie qui mène droit à cette zone focale et celle qui mène ailleurs ; vers cette Wissenschaft qui d’être celle de la nature n’en reste pas moins science, et c’est bien ainsi qu’il l’a toujours proclamée. Oscillation d’ampleur apparemment restreinte tant que sont là Fliess et son savoir. De ce lieu, le système n’a pas encore levé son ancre et, dans ce système naissant, il injecte encore ses signifiants. Autant d’amarres en plus et qu’il faudra larguer. Telle est la bilatéralité, sur l’évocation de laquelle s’achève le rêve suivant, dit Geseres et Ungeseres. Dans ce rêve se fait jour, écrit Freud, la préoccupation touchant l’unilatéralité non seulement physique, mais aussi du développement intellectuel (intellektuelle Ent-wicklung100 101).

Et alors soudain quelle emphase du style, où l’exclamation fait suite à l’interrogation. Au sens typographique, l’anglais reste fidèle, même si l’emphase (toujours les bonnes manières) est écrasée dans ces phrases dont je vous lis l’allemand pour le traduire, afin de pouvoir faire mieux valoir les vertus du texte français. J a, scheint es nicht, das die Traumszene in ihrer Tollheit gerade dieser Sorge widerspricht4 ? « Oui, n’est-ce pas qu’on a l’impression que la scène du rêve, dans sa folie, traduit précisément ce souci ? » Ce qui est traduit ainsi : « Il semble bien que la scène du rêve, à travers son absurdité apparente, réponde à ce souci102. » Et bien entendu, dans le texte français, la typographie est avare du point d’interrogation, tout comme du point d’exclamation qui ponctue la phrase : « Il agit comme s’il prenait soin d’observer la symétrie bilatérale 103. »

Ce n’est pas, je crois, alourdir le commentaire du rêve de Goethe que de signaler que ce rêve fait partie de la sélection que Freud opère pour ce que nous appelons la brochure sur les rêves. Là, non seulement il ne le condense pas, mais le rapporte in extenso, et même étend en direction de Goethe le commentaire qu’il y tient. D’être repris pour l’ouvrage condensé sur les rêves est d’ailleurs le sort des rêves dont le matériel nous apporte comme un premier état des représen-tâtions dont nous avons cette année à suivre la chaîne jusqu’au maillon où elle se rompt. Ces rêves ont le privilège d’être repris par Freud, et parfois plus d’une fois, en raison de l’importance qu’ils ont pour lui. Au risque d’un rappel à satiété, disons une fois de plus que cette importance est à entendre au sens où Freud voit dans ces rêves le jeu privilégié d’un support à son exposition, jeu donné pour lui d’un pouvoir d’évocation et de conviction de force particulière. Et, en même temps, ces rêves sont aussi des jalons privilégiés dans son propre cheminement. Rêves donc importants également au sens où nous l’entendons dans le cours de toute analyse. Rêves dont pour la même raison il peut arriver, de son propre aveu, que l’interprétation, voire la relation même, soit par lui bridée résolument.

Das Beste, tuas du wissen kannst Darfst du den Buben doch nicht sagen.

Le mieux de ce que tu peux savoir,

Tu ne peux, tu ne dois le dire à ces garçons.

Tel est en effet, dans une scène du premier Faust (où dix vers plus loin Méphistophélès, sous le vêtement de Faust, dévoile ses noirs desseins à l’endroit de l’écolier : Verachte nur Vernunjt und Wissenschaft, « Méprise donc la raison et la science »), l’avertissement que le même Méphistophélès donne à Faust, avant que de se substituer à lui comme pédagogue face à l’écolier qui attend dans le corridor.

Et ces deux vers, Das Beste, was… sont à eux seuls un exposant de la plus sûre valeur de la puissance, à nous seuls peut-être voilée, dont est doué pour Freud le texte goethéen. Ce qui n’a évidemment pas échappé à Strachey, qui indique en note : The se were favorite Unes of Freud, et qui signale le relevé qu’il en a fait dans les lettres à Fliess dans l’Interprétation des rêves, et notamment au carrefour où nous sommes en passe d’arriver, et enfin, bien entendu, à propos de Goethe îui-même, dans le discours composé en 1930 à l’occasion de l’attribution du prix.

Ces lignes favorites donc, sont proférées par Méphistophélès, dont je sens bien à prononcer le nom tout le poids du discrédit, si l’on peut dire sans sourire, dont Gounod peut-être ou les mises en scène du palais Garnier ont lesté le personnage et dont mon exposé, à suivre l’ordre que la

lecture du texte freudien impose, vous propose prématurément de dissiper l’effet, si vous pouvez y consentir. Prématurément, car, sur l’autre scène qu’est ici pour nous le texte freudien et sa lecture, manque encore la représentation qui donne à Méphistophélès son vrai contour, confère un sens à sa visée et une limite à son pouvoir. Pour Goethe même, il n’en va pas différemment, puisque c’est le second Faust qu’il faut attendre pour que s’accomplisse l’opération.

Alors, fermons les yeux à l’attirail qui les infeste, la cape noire doublée de satin rouge, la barbiche pointue et les petites cornes, afin de n’être point incapables de noter que cet avis tant de fois répété par Freud est donné par le Malin (ou celui qui en assume le rôle) juste avant l’instant où il va endosser l’habit du docteur Faust. Juste avant que n’entre l’étudiant avide de savoir. Ce qu’il importe je crois de saisir ici, c’est que ces lignes favorites de Freud sont des propos de Méphistophélès, que les garçons auxquels les choses doivent rester tues sont les étudiants, c’est-à-dire ceux auxquels Freud dans ses écrits n’a pas cessé de s’adresser, et que Méphistophélès est un personnage dont l’œuvre de Goethe apporte à Freud la scène où se déroule son jeu.

Freud est donc comme Faust un docteur (vous verrez qu’à ce dire nous ne sollicitons même pas le texte) dont, devant l’étudiant, Méphistophélès peut endosser l’habit, mais qui peut lui-même, le docteur Freud, prendre à son compte le discours méphistophélique lorsqu’il se trouve affronté aux limites devant lesquelles le pouvoir de Méphistophélès défaille. Le pouvoir de celui qui se sait être malin jusqu’au jour où son alter ego, le docteur, lui fait par sa passion franchir un pas dont le mérite du docteur Freud, et non du docteur Faust ou d’autres encore que nous rencontrerons, sera un jour de janvier 1938 d’écrire qu’il ne se croyait pas très malin. Ce qu’il fit en ces termes : « Depuis un certain temps, je me trouve dans l’intéressante situation de ne pas savoir si ce que j’ai à dire devrait être considéré comme étant depuis longtemps connu et allant de soi, ou totalement nouveau et déroutant n. » Telle sera la tournure que pour finir Freud imprimera à sa trajectoire faustienne et méphistophélique, et tel sera aussi l’aboutissement de quelque chose

dont le premier maillon se trouve dans ces lignes favorites et répétées : « Le mieux de ce que tu peux savoir… » Cet avis de Méphistophélès contient dans le verbe darfst du… nicht, « tu ne peux, tu ne dois », une injonction. Injonction méphistophélique type, au sens où, plus que sur l’autorité de qui la profère, elle est gagée sur ce que l’opportunité (que l’intelligence a pour fonction de peser) dicte à la décision. C’est ce que l’on appelle aussi un jugement, act of judgement (Strachey), Urteil ou Urteïlsakt, acte de 1 ’Urteilen, dont avec YEntscheidung l’entrée en jeu est déterminante dans ce lieu mental ou lieu de la pensée, dirai-je pour paraphraser le Gedankenschreck, la « frayeur de pensée », la « frayeur mentale », où Freud se trouve à la sortie d’un rêve qui fait partie du carrefour où nous sommes arrêtés. Il s’agit du rêve de la dissection de son propre pelvis.

C’est au chapitre des Intellektuelle Leistungen im Traum, c’est-à-dire de l’activité intellectuelle dans le rêve (dont nous distinguerons d’autant mieux la nature que nous avons au préalable fort insisté sur la Geistigkeit, également intraduisible par spiritualité ou intellectualité, seuls termes pourtant utilisables), que Freud choisit le rêve de Goethe, que nous appellerons pour notre usage le rêve Natur-Natur, afin d’inscrire dans le champ qu’il considère dans ce chapitre cette forme éminente de l’activité intellectuelle qu’est l’opération du jugement. C’est assurément pour en étudier le rapport du travail du rêve à l’activité vigile, donc l’éventail des causes qui déterminent son opération. En ce point de l’œuvre, il précise que cet éventail s’ouvre largement, et notamment sur tout ce qui conditionne le travail du rêve. Mais, à l’extrémité de l’éventail et également de l’œuvre, l’acte de jugement deviendra ou tendra à devenir Yunparteïische Urteilung, le jugement impartial, dont l’avènement possible dépendra du principe de réalité tel que la perte d’objet en autorise le jeu.

C’est là que l’acte de jugement viendra en définitive jouer au service de la science, là où pour Freud elle ne fait qu’un avec la cause de la vérité. Et à cette forme dernière de l’acte de jugement, dans la vision freudienne, le poète se retrouve significativement associé. Quelque chose de l’association goethéenne des termes Dichtung und Warheit, poésie et vérité, y trouve toujours comme une sorte de relais. Cette thématique fait même pivot dans un des rares documents dont, il y a peu de temps encore, on pouvait à bon droit estimer que tout était encore à lire et à dire, à savoir l’énigmatique lettre que le 14 mai 1922 Freud adressa à Arthur Schnitzler. Poésie et vérité, mais vérité de quoi ou sur quoi, pourrait-on se demander. Et pour cette lettre surprenante, dont pour justifier le qualificatif il doit suffire de signaler que Freud y déclare notamment à Schnitzler : « Vous pourriez vous étonner que je n’aie jamais cherché à entrer en contact avec vous, étant bien entendu que je ne peux savoir si vous-même l’eussiez souhaité 104 105 », je ne peux mieux faire que de référer quiconque s’y intéresse au travail que notre collègue Nata Minor vient d’y consacrer w. Mais, pour illustrer le jeu de ce qui pour l’heure est notre propos, il suffira de rappeler ce sur quoi Freud lui-même met l’accent dans cette lettre au niveau du contenu manifeste. S’il a toujours évité de rencontrer Schnitzler, c’est, vous le savez sans doute, par crainte de rencontrer son double. Et en quel sens ? L’un et l’autre sont dans leur démarche si unparteiisch, impartiaux, et unerschrocken, impavides, que c’est pour Freud une source d’effroi de constater qu’à cela qui lui coûte un tel effort scientifique, Schnitzler arrive par la seule force de la poésie (au sens de la création poétique). Fait, ajoute-t-il, d’autant plus remarquable que, si l’impartialité et l’impavidité, qui sont attributs de l’homme de science au sens freudien du terme, n’avaient pas eu sur Schnitzler un si grand empire, ses dons pour l’art de la parole qui évoque, en jouant plus librement, lui auraient permis de devenir un créateur beaucoup plus prisé de la multitude. Mais il faut noter la conclusion où Freud confesse que, pour lui, le chercheur garde toujours la priorité sur le poète. Pardonnez-moi, dit-il enfin, si je reviens ainsi à l’analyse, mais il m’est impossible de faire autrement.

Et la question de cet acte de jugement, si important qu’à propos du rêve Natur – Natur le terme en revient cinq fois (jugement qui tendra à devenir impartial, c’est-à-dire à ne prendre parti ni d’un côté ni de l’autre), est intimement liée à un représentant, produit de la relation à Fliess, sous-produit de la bisexualité, à savoir la bilatéralité. Et plus précisément la symétrie bilatérale. C’est du reste dans le rêve Natur – Natur (c’est-à-dire le fragment principal qu’il apporte alors du rêve « Mon fils le myope », fragment connu sous le nom de Auf Geseres et Ungerseres) que surgissent sous sa plume cet enthousiasme et cette emphase qui saluent le soin que prend l’enfant dans la folie même (Tollheit) du rêve à restaurer l’équilibre, à maintenir la symétrie bilatérale, et à ne rien laisser s’engager dans une unilatéralité que Freud n’associe à rien de moins qu’à ce qu’il nomme l’unilatéralité du développement de l’intelligence, der intellektuellen Entwick-lung. Développement de l’intelligence qui justifie qu’en ce point j’ouvre une courte parenthèse. Car le sujet relève aussi de notre propos, même s’il ne requiert aucun développement qui lui soit en particulier destiné.

Il est, vous le savez, courant dans le monde de la psychologie, même celle qui se dit analytiquement informée, de signaler à cet endroit une lacune dans l’élaboration freudienne, dont l’insuffisance à cet égard se ferait sentir pour ceux qui se donnent pour tâche d’étudier ce qu’ils nomment les inhibitions intellectuelles. Freud, selon les psychologues, n’a pu proposer que l’embryon d’une conception analytique de ce type d’inhibition. Us n’ont, au fond, pas tort. Le seul problème est le développement qu’ils donnent à l’embryon, que, faute d’en voir les traits et la structure, ils engagent dans une maturation d’où provient un résultat très différent de ce que l’embryon a pour virtualité de produire. Non point au sens où l’imago adulte diffère d’une forme larvaire qui la précède, mais différence véritablement d’espèce. Le développement et les inhibitions de l’intelligence, dont les conceptions proviennent par dérive de l’exploitation des travaux post-freudiens de langue anglaise et des travaux kleiniens entre autres, ne sont, hélas, pas de la même famille que les vues freudiennes sur la question. Elles n’en constituent ni le prolongement ni le développement. Et même en sériant les types d’opération réalisables ou inhibés, en fonction d’une catégorisation parallèlement utilisable du jeu des investissements et de leurs remaniements possibles (démarche à laquelle, dans son principe, on pourrait ne rien trouver à objecter), ces travaux perdent pied. Us quittent ce que j’ai appelé le sol freudien, au sens où l’on y marche toujours sur des représentations. Ces vues psychanalytico-psychologi-ques n’ont qu’un défaut. Elles sont très savantes, mais pas de science freudienne.

C’est pourquoi je ne crois pas superflu de signaler qu’après avoir écrit l’article sur « la Spaltung du moi dans les mécanismes de défense », travail qui pas un instant ne peut cesser, pour notre propos présent, d’opérer à la manière d’un phare pour le navigateur qu’entoure la nuit, après ce travail même et très précisément le 3 août 1938, Freud trace imperturbablement ces lignes qui de nos jours feraient si facilement scandale : « La base dernière des inhibitions intellectuelles et de toute inhibition du travail provient de l’inhibition de la masturbation infantile. » J’arrête là cette citation d’une considération qui débouche sur des vues qui littéralement pulvérisent toute prétention à quelque pertinence des élaborations que je viens de critiquer. En effet, c’est du côté de la castration et du manque que mène en droite ligne la réflexion de Freud, qui, pour évoquer ce que la masturbation porte en elles-même d’inhibition, laquelle ne doit rien à des facteurs externes, trouve ces mots en français sous sa plume. Il y a là, dit-il, quelque chose qui fonctionne sur le mode : « En attendant toujours quelque chose qui ne venait point14. »

Je vous ai rappelé ces réflexions pour une raison bien évidente, à savoir qu’à rapporter le sort du développement intellectuel à la masturbation Freud le ramène à ce qui pour lui est le jeu de la main ou des mains, et cela depuis l’interrogation qu’il fait dans les « Souvenirs-écrans » de ce que pourrait signifier en français la formule « s’en arracher une », traduite de sich einen ausreissen, et du sens qu’il y aurait à s’y faire aider par quelqu’autre. Interrogation qui peut rester absurde pour le lecteur si, faute d’être lecteur freudien au sens où Lacan a pour le moins facilité la tâche, il bute sur l’impasse où l’image le capture. En effet, quoi de plus facile, voire de plus répandu, que de se faire assister par un autre dans la masturbation ? L’effet de vérité de la question absurde est à chercher ailleurs. Et, comme le mot même et le contexte l’indiquent, du côté de la main. De combien de mains peut-il en l’occurrence s’agir ? D’où aussi la question de savoir si plus d’un peut se masturber lui-même.

Toute la question ultérieure du jugement, de VUrteilung avec ce qu’elle requiert du développement de l’intelligence et du courage (autre notion freudienne) qui peut trouver à s’y manifester, montre dans le trajet de l’œuvre son enracinement définitif dans le jeu de la main (même si plus tard elle tient une plume), dans le jeu de l’uni – ou de la bilatéralité, dans la bisexualité. À partir de quoi elle se trouve placée sur une trajectoire dont le travail sur la Spaltung sera l’aboutissement à la fois nécessaire et surprenant. En prenant les choses par l’autre bord, nous dirons que toutes les considérations que nous pouvons trouver de ci de là sur le développement intellectuel devraient, pour nous analystes, faire l’objet d’une seule question : peuvent-elles être plausiblement articulées de telle façon que la Spaltung figure, même rétrospectivement, comme produit de leur logique ? Et si la réponse est négative, ces vues sont à reconduire vers leur terrain de provenance, qui n’est pas le sol freudien.

En outre, le développement même de la fonction de l’acte du jugement et du travail de la culture, ou du travail scientifique, comme représentations à l’œuvre dans le texte freudien, mais aussi au travail dans la vie de Freud elle-même, depuis le jugement prématuré que son souhait lui dicte concernant l’étiologie paternelle des névroses du temps de l’amitié avec Fliess jusqu’à l’aboutissement de 1937, est en lui-même un modèle complet à prendre en référence pour toute étude du développement intellectuel et de ses divers avatars.

Je ne suis pas en train, comme on pourrait hâtivement m’en faire le reproche, de confondre le développement intellectuel de l’enfant, si cher au psychologue, et le développement des conceptions freudiennes dans la vie et l’œuvre de leur auteur. Mais de réaffirmer cette évidence ancienne que c’est dans la psychanalyse, et d’autant mieux que son accomplissement peut être poussé plus loin, que se trouve la source de tout savoir et de tout modèle plus tard utilisable à l’endroit de l’enfant ; et que le texte freudien, s’il est comme tel pris dans son entier, nous fournit, du travail que l’analyse peut produire, un modèle achevé et probablement le seul. Le comparer ou non au progrès d’une cure est ce que je laisse à la discrétion de chacun. Qu’à manquer de voir le modèle qu’il constitue on se trouve livré aux vues diva-gantes et foisonnantes sur le développement intellectuel de l’enfant, est ici comme ailleurs dans l’ordre normal des choses. Prix à payer si l’on quitte le sol freudien, auquel nous revenons pour dire que plus grande est la difficulté, voire plus grand le péril pour ce que Freud nomme la pensée, plus difficile sera l’acte de jugement alors requis, la Leistung requise. Où à son heure nous retrouverons le Credo, et la Kulturarbeit.

Mais, pour l’instant, c’est encore à la difficulté qu’il nous faut attacher nos pas. Plus grande la difficulté, plus grande la prestation requise, vous disais-je en l’appelant Leistung, nom qu’elle porte dans le texte freudien. Car Leistung, en allemand, veut dire performance, mais son sens premier est bel et bien exploit. Et, en 1919, Freud insère dans la cinquième édition du livre sur les rêves un rêve publié en 1914 comme article séparé sous le titre de « Die grosse Leistung im Traume ». Chose curieuse, notre traducteur, à se contenter du premier mot que lui livre peut-être son dictionnaire, tombe juste et traduit : « Le grand exploit dans le rêve ». Strachey par contre, vigilant censeur de toute emphase fût-elle héroïque, mais fidèle malgré tout, entre deux mots, feat, dont le sens premier est, comme pour Leistung « exploit », et achievement, choisit ce dernier dont « exploit » n’est que le sens second auquel il laisse ainsi sa chance derrière le sens premier qui est « accomplissement ». Ce grand exploit est, dans le rêve, accompli par un homme qui, je cite, « était une femme enceinte dans un lit. Cela lui était très pénible. Il s’écrie : “J’aimerais encore mieux… casser des pierres” ». « J’aimerais encore mieux casser des pierres », c’est façon de dire « Jamais de la vie ». Il arrache derrière son lit une baguette, eine Leiste (comme on dit en menuiserie un listeau, ou un listel), qui ne se brise pas en travers, mais se fend en long. Et, écrit Freud, sans aide aucune le rêveur interpréta le fait d’avoir arraché la baguette, die Leiste, comme un grand exploit, eine grosse Leistung, au prix duquel il se serait arraché à la pénible condition féminine 1S.

Il est clair, me semble-t-il, que si l’exploit est de s’arracher à la position féminine comme position pénible, et non de s’y trouver, voire de la supporter, ce qui serait tout aussi plausiblement héroïque, c’est que l’acte héroïque consiste à surmonter un danger, à le vaincre.

Et là survient, dans le cours évolutif du texte freudien, un de ces phénomènes dont je pense que nous prenons

ensemble l’habitude. C’est qu’en 1919, dans la reprise de ce rêve publié déjà en 1914, Freud supprime un très long passage qui faisait suite initialement aux mots « en s’arrachant ainsi à sa condition féminine ». Cette suite portait à l’origine sur une discussion concernant le phénomène de Silberer. Que ceux qui ne savent pas de quoi il est question dans ce phénomène me pardonnent de faire l’économie de son exposition. Il s’agit d’une observation fine et méritoire, mais d’intérêt purement historique, surtout pour nous. Ce qui par contre rejoint notre propos, c’est la suppression que Freud opère du passage. Car le passage supprimé concerne ledit phénomène pour autant que le mot Leiste, la baguette, sert de substrat à sa discussion. Que cette baguette arrachée nous apporte l’écho de la branche arrachée, « s’en arracher une » pour dire se masturber, qu’évoque donc le jeu des mains ou de la main des garçons, n’est pas mention à dédaigner pour les psychanalystes. Si l’analyse a en effet dégagé la masturbation de l’opprobre où elle se rangeait au chapitre des habitudes vicieuses, ce n’est tout de même pas pour en faire ce signe de bonne et joyeuse santé dont les orthogénistes ou autres pédagogues optimistes se sont complu à vanter les mérites, quitte à s’offusquer à l’occasion de ce que Freud, qui pourtant parle des désastres résultant de son inhibition, semble pourtant, ailleurs dans le texte, indiquer qu’il y aurait là comme un problème. Je ne méconnais pas l’étonnement où vous pourriez être de me voir tant insister, et apparemment de manière inexplicable, sur la masturbation, alors que nous en étions arrivés à Goethe, que le thème Natur – Natur avait convoqué en ce lieu du texte. Mais la raison de cette insistance apparaîtra lors du prochain exposé. Dès ce soir, cependant, je dois dire que, si j’insiste sur cet aspect contradictoire de la position de Freud vis-à-vis de la masturbation, c’est pour mettre en évidence dans l’acte masturbatoire le pathétique que sa banalité souligne, d’être réponse inéluctable et nécessaire de l’être humain face aux impasses de son destin, notamment dans ses moments de plus grand désarroi, enfance, adolescence et vieillesse aussi. Et face aux impasses nommément de son destin sexué. Mais revenons à la baguette.

Car Leiste, en allemand, veut dire encore l’aine. Et c’est de cette région-là du parler allemand que part ce qui est cause à la fois de la discussion du phénomène de Silberer et de la suppression du passage. Ce phénomène dont je tiens à vous éviter l’exposé, c’est grosso modo ce qui fait, dans le travail du rêve, retrouver dans un objet figuré centralement dans le rêve quelque trait du rêveur au moment de son endormissement. La trouvaille n’était pas sans intérêt. Mais de ce qui devint ce phénomène, auquel le nom de son découvreur resta attaché, Freud fit des commentaires où perça toujours le signe de la mauvaise humeur et de l’agacement. En fait, à lire les exemples amenés par l’auteur à l’appui de sa trouvaille, on s’aperçoit sans peine que le trait marquant dans le sentiment que le rêveur a de soi, et que l’objet porte également, c’est précisément un trait qui justifierait pleinement d’être en allemand appelé einziger Zug (Zug veut dire trait et einzig veut dire unique). C’est-à-dire ce trait unaire dont Lacan a mis en évidence la fonction dans le texte allemand, mais dans un autre contexte. Car ce trait, représenté de façon lumineuse par la lame d’un couteau poussée sous un gâteau pour en soulever une tranche, n’est autre que le trait qui sépare ce qui jusque-là était uni. Transfert à l’objet d’un trait qui marque i’être, et que Silberer appelle « fonctionnel » pour l’opposer au « matériel » que serait un tel trait comme marque inhérente de l’objet. Je sais que cela peut paraître un peu compliqué, mais il est cependant nécessaire ici de ne pas perdre le fil, car il mène à un repère fondamental pour la suite et dont, dans ce rêve, nous trouvons une première notation.

Freud supprime donc le passage concernant la Leiste, baguette fendue en deux dans le sens de sa longueur au lieu de se briser en travers, passage qui lui donnait l’occasion de faire cette remarque que je cite, car ni l’allemand des Gesam-melte ni le français ne nous la restituent. Seul Strachey la reproduit16. Remarque du reste mise par Freud entre parenthèses : « De toute façon, le détail absurde de la baguette qui ne se brise pas mais se fend en long ne peut pas être fonctionnel. » Il nous faut, en ce point, concentrer toute notre attention. Que le détail soit par Freud appelé absurde est en soi quelque chose dont nous ne pouvons faire plus que de le souligner. Cela veut dire ce que le mot « absurde » veut dire, même s’il est tracé par celui qui a élaboré la fonction de l’absurdité dans les rêves. Et d’ailleurs, dans le rêve « Mon ami R… est mon oncle », ne fait-il pas la remarque que, lorsque dans un rêve quelque chose lui parait absurde, c’est qu’il doit s’agir de quelque chose qu’il préférerait ne pas savoir ? Cependant, entre le rêve absurde et le détail absurde, il y a une différence. Mais quoi qu’il en soit de cet aspect, dont nous ne pousserons pas l’examen plus loin, il reste que Freud, en niant à ce détail tout titre à se dire fonctionnel, prend position sur ce point capital, en déclarant, j’y insiste, jusqu’en 1919, que la fente en long de la baguette n’est pas un trait qui marque son rêveur. Lequel est, selon Freud, en proie, je le rappelle, à une angoisse de castration qui le met en scène dans le rêve en tant que femme enceinte et alitée. Pour rendre la chose plus claire par un ajout de notre cru, disons que si la baguette s’était cassée dans un plan perpendiculaire, dès lors, nécessairement, quelque brisé qu’en puisse être le trajet perpendiculaire à l’axe de sa longueur, nous pouvons imaginer que Freud aurait consenti à garder au détail sa virtualité d’être fonctionnel.

Mais, précisément et de façon absurde, le mot, vous le sentez, prend déjà quelque poids : la baguette se fend en long, dans l’axe de sa longueur. Et cela, dit Freud, n’est pas une représentation dont, quelle qu’en soit la manière, nous puissions au rêveur opérer le report. Ainsi vous voyez que, d’une part, Freud écarte du rêveur l’occurrence d’un pareil trait unique et fendant. Et, de l’autre, comme Leiste veut également dire aine (Freud ne manque pas de le signaler), il se trouve, ô paradoxe, dans le cas de défendre l’objet pour autant qu’il s’appelle baguette, dans son essence matérielle d’être un objet fendu. Et seule la suppression de la longue note tout entière atteste du passage bref mais fulgurant d’une représentation-clef au travail dans le texte, celle de la Leiste fendue. Aine fendue, et dans le sens de l’axe de la longueur de cet objet qu’est la personne humaine.

Mais laissons tout cela, dont pour l’instant vous devez penser avec raison qu’on y distingue mal le fil qui mène de Goethe au « grand exploit ». Toutefois la remarque que vous pourriez m’en faire ne se justifierait que par la difficulté du parcours auquel je vous invite, car pour ce qui est du signifiant en jeu dans cette note censurée de 1919, c’est précisément cette Natur, cette aine fendue dont nous venons dans le « grand exploit » de retrouver la trace. Dont quelques lignes plus loin nous suivons à nouveau les marques dans l’annonce faite aussitôt du rêve de la dissection de son propre pelvis.

Une remarque doit être faite encore. En 1919, Freud supprime le passage relatif à un détail absurde. Or la suppression après coup, ou l’omission, c’est précisément ce dont très tôt dans ses textes l’annonce se fait par cette formule méphistophélique : Das beste was du wissen kannst… Et cet effet de censure, dont il est fait grand cas par Freud dans la correspondance avec Fliess, est toujours lié à ce qu’il en est de la fonction du féminin. Dans le différend avec Jung surgi lors du voyage aux Etats-Unis, il y a lieu de penser qu’il dut s’agir de la même chose – même si c’est Jung qui en témoigne en réduisant l’affaire à l’anecdote.

Mais, chez Méphistophélès, cette phrase de conseil sage est cependant au service de la tromperie, que le Malin conseille à Faust dans sa pratique à l’endroit des écoliers. Et, chose curieuse véritablement, là où jusqu’en 1919 débutait le passage supprimé apparaissent en 1919 ces lignes que vous connaissez et que je ne fais que vous rappeler sans autre commentaire : « Dans une analyse conduite en français, il fallut interpréter un rêve où je figurais sous la forme d’un éléphant. Je demandai naturellement au rêveur pourquoi j’étais ainsi représenté. Vous me trompez, fut sa réponse. » Une décence que je crois élémentaire ne commande-t-elle pas en effet de reconnaître ici la grandeur d’un texte dont la puissance porte témoignage du travail qu’y effectue cela même à quoi ce texte est consacré, à savoir les effets de l’inconscient et leur puissance ?

Mais nous, écoliers freudiens de l’illusion, n’avons qu’à nous laisser guider, l’espace de quelques lignes, par cette trompe trompeuse et nous voilà, « chose bien étrange », dit le texte du rêve 17, dans le pelvis disséqué de Freud. Rêve qui survient après un entretien avec une dame Louise N… qui demanda à Freud non seulement de lui prêter ses œuvres mais en outre quand paraîtraient ses dernières révélations. Et en pensée Freud lui répondit : Das beste was du wissen kannst… À cette même dame Louise, il voulut prêter un livre de Ridder Haggard, qui comme un autre ouvrage du même auteur est un roman fantastique, dans lequel, pour un très dangereux voyage, une femme joue un rôle de premier plan. C’est à ces livres aussi que se rapportent les mots : « chose bien étrange ». Et dans ce rêve, il y a dans son pelvis une chose bien étrange : « Quelque chose qui ressemble a du papier d’étain froissé », couvrant des tubérosités couleur de chair qui font penser à des hémorroïdes.

C’est un rêve, certains pourrons ici s’en souvenir, qui nous permit l’année dernière de faire du chemin quand, l’abordant sous l’angle du complexe paternel, nous y avons examiné la fonction des jambes et des pieds. Cette année, en le réabordant par l’autre bord, celui que Freud nommera dans les associations bées aux restes diurnes, nous y rencontrons le jeu des mains.

Une fois encore, je ne puis ici faire autrement que de commettre le péché de vous faire un petit cours d’allemand usuel. Les tubérosités en question sont des Knollen. Des « knolles », dirai-je en francisant le mot, des « quenelles », si vous voulez, des quenelles rondes. Dans les patois et les argots, elles désignent aussi bien des testicules (qui, s’il s’agit d’un homme, seraient ici en ectopie) que des ovaires, qui chez la femme, sont aussi des « knolles » intérieures. Bref, des boules, dont en effet, et dans le cas où le pelvis est mascubn, seules des grappes d’hémorroïdes internes sauraient représenter la conformation. Mais boules, quenelles, boulettes se dit précisément en langage culinaire Knôdel. Et je connais fort bien le genre de boulettes que Mme Freud mère préparait dans sa cuisine (elles sont rondes) lorsque avec son fils elle s’engagea dans cette discussion sur la mort et la nature dont nous avons déjà parlé. Et au terme de laquelle, en frottant une de ses mains contre l’autre, elle fit avec Yépidermis, écrit Freud (autre terme anatomique) la démonstration qu’il s’en détachait de petits fragments noirs. Faites l’expérience de frotter dans vos mains quelque produit d’excoriation de votre corps et vous verrez la forme que cela prend. Or le papier d’étain, Stanniol, d’argent, Zïlberpapier, sïlver-paper (la feuille d’aluminium de nos jours), est dit dans le texte zerk-nüllt. C’est-à-dire, pour traduire littéralement, qu’il est froissé au sens où il est « knollé », si vous acceptez le néologisme. Il est froissé en boule, ou en boulettes. Ce que vous faites quand, avant de le jeter, vous froissez un bout de papier en le roulant entre vos paumes, tout comme Mme Freud mère roulait ses boulettes puis les écailles de son épiderme. Ce qu’elle faisait en disant au fils : « Tu dois une mort à la nature », lequel fils signale que la perspective lui en paraissant d’autant plus déplaisante que, par sa nourrice tchèque, il s’était fait une autre idée sur la question.

Cette démonstration maternelle lui déplut donc tant et le troubla si fort que, bien plus tard encore, en écrivant à Fliess, il fit à cette occasion une erreur qui témoigne de la difficulté qu’il eut à trouver, dans l’horreur de cette perspective, un compromis acceptable. En l’occurrence, celui qui lui permit de renoncer à toute imago masculine comme figure devant laquelle il aurait dû rester comptable de ses jours. Celui-là même qui lui permit de maintenir ce renoncement si durement acquis, qu’il en fit même jouer les effets de façon erronée. Dans la lettre 104 en effet, parlant de la mort à Fliess et après avoir rappelé l’avantage où, sous ce rapport, sont les chrétiens grâce aux derniers sacrements, il ajoute : « Shakespeare dit bien : “Tu dois une mort à la nature” 106 ». Erreur que, sans commentaire, Strachey corrigea entre crochets en rétablissant le texte correct de la réplique du Fîal à Falstaff dans la première scène de l’acte V de Henri IV : T hou owest God a death. Plus tard, il est vrai, Strachey eut plus d’audace et, retrouvant cette citation erronée de Shakespeare dans le corps de l’écrit freudien, il écrivit ce commentaire : « C’est là une des erreurs de citations favorites de Freud », one of his favourite misquotations 107.

Tant il est vrai que pour Freud aussi ce qui est dur à accepter est ce sur quoi on ne relâche pas sa prise. L’intransigeance de Freud en a témoigné. La souplesse si naïvement vantée de bien des post-freudiens, qui pour l’acquit freudien ne payèrent jamais que le coût psychique de leurs analyses (ce qui parfois est peu), en a témoigné aussi, mais à l’inverse.

C’est là précisément le carrefour où nous sommes arrivés, et que la phrase méphistophélique signale toujours comme une balise, où quand se groupe, comme dans un rêve qu’à l’occasion il ira jusqu’à appeler son grand rêve, d’une part ce qui a trait au complexe paternel et d’autre part ce qui afflue du Weibliche, du féminin, Freud suspend son commentaire. Ainsi dans ce rêve dont il écrit à Fliess ceci, dans la lettre 83 : « Le bruit court qu’à l’occasion du jubilé de l’empereur le titre de professeur me sera accordé. Je n’en crois rien, mais j’ai eu à ce sujet un rêve fantastique. Malheureusement il est impubliable parce que son second sens, sein zweiter Sinn (et non pas son background), va faire la navette entre ma nourrice (ma mère) et ma femme. Et : « Le mieux de ce que tu sais », etc.108. La formule !

Ou encore, anticipant sur les considérations exposées plus tard sur la texture du sujet qui déroute tout plan concevable pour le traiter, il écrit à propos d’un rêve 109 : « La voilà » (et non : « Le voilà », Here it is), Hier ist sie. Es ist natürlich nicht für den Leser geschrieben, « Ce n’est évidemment pas écrit pour le lecteur », pas écrit pour être lu.

« Au début de chaque paragraphe, je ne savais où j’allais aboutir. C’est tout écrit par l’inconscient, selon le principe bien connu de Itzig, le cavalier du dimanche. » (Itzig est le diminutif judéo-allemand d’Isaac, et le cavalier du dimanche est exactement ce que de nos jours on appelle le chauffeur du dimanche). « Auquel donc on demande : “Itzig, où vas-tu ?” Et qui répond : “Ne me pose pas la question à moi, pose-la au cheval”. »

C’est donc le lieu où, face au Vaterkomplex, vient se ranger das Weibliche, le féminin, qui comme je vous le rappelais le rend perplexe et lui fait douter du tout. Ce féminin dont il parle à la dame Louise dans le rêve de la dissection de son propre pelvis, dont nous n’avons pas encore achevé le commentaire. Mais dont pour aujourd’hui il nous reste à voir en quoi le texte goethéen fait le pont entre ces tubérosités, ces boules, ces Knollen, Knôdeln, ce papier d’argent roulé en boule, et cet Ewig-weibliche, cet « éternel féminin » dont Freud veut appâter dame Louise pour la lecture du She de Ridder Haggard. Livre dont il ignore qu’elle l’a déjà lu, et qu’il lui propose en lieu et place de ses dernières révélations qu’il ne veut pas livrer, car encore une fois, « Le mieux de ce que tu peux savoir », etc., se dit-il en pensée.

Quelle est donc l’évocation dont le texte de Goethe est chargé pour qu’ainsi il s’y reporte lorsque approche la figure redoutable du destin, qui est toujours au féminin, et la Natur dont il repousse avec humeur la Gestalt évoquée dans la Leiste fendue ? C’est l’aventure de Faust.

L’année dernière, je vous ai lu quelques phrases utiles à mon propos d’une lettre que le 2 juin 1932, il écrivit à Stefan Zweig, à propos de la « panique conventionnelle » de Breuer devant sa patiente historique. Mais je ne vous avais rien dit ou presque de la phrase qui précédait la traduction fantaisiste que je vous signalais alors. « Il avait à ce moment en main, écrit-il de Breuer, la clef qui lui aurait ouvert la voie vers les Mères, mais il la laissa tomber. Il n’y avait, malgré tous ses dons remarquables, rien de faustien ». On ne saurait être plus clair. Et rien de ce que je vous ai donné à entendre ne sollicitait indûment, vous le voyez, le texte freudien. Comme on m’a demandé de quelles Mères il s’agissait et de quelle clef, je céderai, pour terminer, ma place à l’étrange compagnie de Méphistophélès et de Faust. Ou plus exactement à Goethe. En français, rassurez-vous,… ou presque.

« M. – Je te félicite avant de me séparer de toi Et vois que tu connais bien le Diable.

Prends cette clé.

F. – Cette petite chose… (Das Kleine Ding)

M. – Commence par la prendre avant de la dédaigner.

F. – Elle grandit dans ma main ! Elle luit, elle jette des éclairs.

M. – As-tu compris maintenant ce qu’en elle on possède ? La clé saura découvrir la vraie place.

Suis-là, elle te conduira chez les Mères.

F. (frissonnant). – Les Mères ! Cela me pénètre toujours comme l’éclair. (Trifft’s mich immer ivie ein Schlag ! Souvenez-vous du Schlagwort, le mot-programme de la lettre à Fliess).

Quel est ce mot que je ne puis entendre ?

(Was ist das Wort, das ich nicht horen mag ?

Les Mères, Müttern, c’est un Schlagwort. Un mot qui frappe Faust-Freud).

M. – Es-tu si borné qu’un mot nouveau te trouble ?

Ne veux-tu donc ouïr que ce que tu as déjà ouï ?

Enfonce-toi dans l’abîme. Je pourrais dire, aussi bien, monte. C’est la même chose. »

Et Méphistophélès poursuit quelques lignes plus loin :

« Un trépied ardent t’annoncera enfin que tu as atteint le fond de l’abîme.

À sa clarté tu verras les Mères…

Formation, transformation, voilà l’éternel entretien de leur pensée éternelle.

(Gestaltung, Umgestalttmg)

Elles ne te voient pas, car elles ne voient que des schèmes

(Denn Schemen sehn sie nur)

Rassemble alors ton courage, car le danger est grand. Va droit au trépied,

Touche-le avec ta clé 110 ! »

J’arrête ici pour aujourd’hui notre lecture de Goethe. Mais même ces quelques lignes sont de nature à vous laisser appréhender, plus que ne le fait ma lecture cursive des textes freudiens, quelle représentation est au travail dans le fil de l’œuvre freudienne lorsqu’il parle du Weibliche, de YEwig-weibliche et qu’il suspend sa confidence dans la phrase d’un Méphisto qui se croit encore malin.

Vous pouvez commencer à soupeser le rôle cependant déclaré de Goethe dans la formation de Freud, et plus tard des représentations goethéennes dans son travail. Vous pouvez également voir qu’à creuser ainsi dans mon exposé une place pour Goethe je n’ai fait que la lui rendre. Mais, en poursuivant la prochaine fois notre commentaire des Mères, et il ne s’agira que de quelques lignes de lecture de Goethe, vous verrez de Goethe, de Méphisto et de Faust, c’est-à-dire de Freud, des choses que peut-être vous n’avez fait que soupçonner.

Montaigne, Paris, vol. I, v. 6258 à 6293,