La voie vers les mères

29 janvier 1975

Plusieurs fois, j’avais sur le tableau écrit le mot Natur, afin que vous Payiez sous les yeux, que vous le voyiez et que, réciproquement, il se passe quelque chose que, faute de pouvoir nommer, je m’étais à ma propre surprise trouvé ne savoir vous indiquer autrement que par un geste sans parole. Geste assez semblable – deuxième surprise pour moi, plus forte encore que la première – à celui que font les jeteurs de sorts, et plus précisément des sorts qui mettent en jeu le mauvais œil. Je voulais dire quelque chose mais, ne sachant comment, je m’étais trouvé coi.

Mais aujourd’hui, avec les Mères de Goethe, les paroles nous reviennent. Parce que ces Mères que vous pouvez voir dans l’œuvre de Goethe, vous savez par la lecture que nous en avons fait ensemble qu’elles ne vous voient pas. Sie sehn dich nicht, denn Schemen sehn sie nur, « Elles ne te voient pas, car elles ne voient que des schèmes ». Et, cependant, elles vous regardent. Nous resterons donc exposés à ce regard, si vous le voulez bien. Si vous ne fermez pas les yeux pour échapper magiquement au regard auquel autrement vous resteriez exposés, comme l’est évidemment celui qui, comme, moi, fait le pari de parler d’Elles.

Quoi d’étonnant alors à ce que les effets s’en précipitent comme dans le texte de Freud, comme dans le discours analytique aux moments où il parvient à se produire. Effets de l’inconscient qui font que les lapsus dégringolent en avalanche, comme ils l’ont fait sur ma lecture la dernière fois. J’en ai noté certains, redressé quelques autres. Il en est enfin qui m’ont échappé entièrement, dont un, monumental, m’a été signalé à la sortie de notre lieu de réunion. J’avais mis Freud à la place de Goethe ', comme objet des travaux érudits dont les titres sont consignés dans les deux in-octavo 111

où sont rangés les 22 000 titres des études consacrées à Goethe dès avant 1912. Erudition dont, outre cette substitution de Freud à Goethe, je disais précisément que je ne voulais tenir aucun compte ! Vous interpréterez. J’ai tenté de le faire. Nous ne nous en dirons rien. Et du reste, n’est-il pas vrai que

Das Beste was Du wissen kannst…

Le mieux de ce que tu peux savoir,…

tu ne le diras pas à ces garçons.

Vous ne me le direz pas non plus… Parce que vous êtes des analystes. Mais il est, à cette occasion, légitimement fournie par mes lapsus, une chose que nous avons appris à connaître de façon plus sûre, et qui concerne aussi ce texte freudien qui est si textuellement écrit à l’adresse de l’auditeur. Particularité de cet écrit qui s’éclaire ainsi d’un certain jour et particularité si forte qu’aujourd’hui encore nous disons facilement : « Freud dit que… », voire : « Freud nous dit. » Ce qu’en effet nous connaissons maintenant de façon sûre, c’est qu’à la condition d’être adressé à d’autres – seule condition qui lui permette d’échapper au sort d’être auto-analyse – le discours analytique met celui qui le tient en position d’analysant avec tous les effets que cela précipite. Ce que Lacan a du reste souligné. Dire que celui qui parle dans ces conditions expose, comme je l’ai entendu dire pour d’autres qui parlent en d’autres lieux, des fragments de son analyse ou, pire encore, de son auto-analyse, c’est, pardonnez-moi, propos futile, parole obscurantiste, pensée mince qui passe avec désinvolture sur l’essentiel de ce qui se livre à nous comme enseignement. À savoir que le discours analytique, qu’il expose ou non un système, ce à quoi il ne peut entièrement échapper, qu’il s’élève par conséquent à partir d’un terrain où l’organisation de type obsessionnel a puissamment laissé sa marque, ce discours, s’il est tenu et tenu comme adresse à l’autre, est hystérique. Et c’est en ce sens qu’il est parole tenue d’une place d’analysant.

Comment s’étonner alors de ce qu’en plus des lapsus il s’y produise autre chose encore, en l’occurrence ce qui ne peut que dérouter l’oreille universitaire que nous avons tous. Faute de quoi nous ne serions même pas.ici, puisque nous y sommes tous arrivés par l’Université ! Dire en passant l’intérêt qu’il y aurait d’y arriver par une voie autre, ce qui par exemple a pu tenter des analystes comme Anne-Lise Stern avec le laboratoire de psychanalyse. Mais, même sans passer par l’Université, on passe bien tout de même obligatoirement par quelque apprentissage préalable, par une école. Oreille que nous portons dans la nôtre, qui cependant est censée s’ouvrir aussi d’une autre façon, lorsque derrière un divan nous écoutons un discours qui, lui, ne va pas droit. Droit à ce qui serait un but. Ou un discours qui comme le mien tourne autour de quelque chose vers quoi cependant il mène, et à quoi par moment il a accès. Qui tourne depuis pas très longtemps. Un autre tourne maintenant depuis vingt-deux ans. Et si les choses que je vous lis ne vont pas plus droit, c’est qu’elles me viennent ainsi, dans une spirale, et, parlant de ce qui dans l’analyse en est l’expérience refaite, je les apporte ici comme elles me sont venues, au lieu d’en apporter ce qui se prétendrait en être le résultat. Car, de celui-là, il n’y aurait rien à dire. Non seulement parce que « Le mieux de ce que tu sais… » mais aussi parce que pour nous, de toute façon, est déjà donné ce qui dans une autre discipline s’appellerait résultat. Parce qu’aussi notre champ est un champ clos et qu’un système qui une nouvelle fois en réorganiserait la topographie ne trouverait, à notre époque, après Lacan, ne semble-t-il, plus guère de lieu. Et comme ce champ, bien que frayé de toute part et quadrillé, ne l’est pas au point qu’un analyste quel qu’il soit n’y puisse marcher à sa façon, comme dans son analyse, donc d’une façon neuve et singulière, il n’y a je crois pour lui pas autre chose à faire qu’à donner en partage sa façon d’avoir refait cette expérience. Car donner en partage est ce qu’il ne peut manquer de faire, sauf à se croire incarner la fiction ou la chimère du fameux praticien pur.

En vous parlant la fois dernière du rêve du grand exploit, dont il nous reste à voir un aspect que j’avais laissé à l’écart pour ne pas lever trop de lièvres sur notre chemin, je vous avais rappelé ce qu’était la position de Freud à l’endroit de la masturbation. D’une part il dit qu’il est mauvais de l’inhiber, car de cette inhibition les conséquences peuvent être graves, et d’autre part il est, si l’on peut dire schématiquement, manifestement contre. Tant même que c’est miracle que son antipathie pour la masturbation n’ait pas été encore davantage rangée au chapitre des survivances en lui des exigences d’une éducation puritaine dans cette fameuse bourgeoisie viennoise, et dénoncée comme telle. Notre lecture de Goethe nous rendra peut-être plus aisée la tâche de cerner les contours de cette antipathie. Nous n’y trouverons pas d’explication, mais formulation heureuse, parce que forte et poétique, d’un élément central et nécessaire pour rendre compte, en l’articulant avec l’angoisse, de cette ambiguïté freudienne vis-à-vis de la masturbation.

Dans le grand exploit, vous vous en souvenez, la baguette s’était fendue en deux. « Détail absurde », dont Freud a éliminé après coup le commentaire axé sur le phénomène de Silberer. Ça n’est pas que, pour autant, il n’ait pas commenté le sort de cette baguette, au contraire. Et même il l’a commenté dans une direction qui donne substance à sa remarque que le détail en est « absurde », au sens où ce mot est le signe d’un refus. Son commentaire règle à cette fente de la baguette un compte prématuré, en procédant à la capture de cette représentation dans un sens disponible et dont on peut dire qu’il se trouve là comme à portée de main. En captant cette image littéralement par le premier sens qui se propose. Une baguette fendue ou brisée en deux fragments donne évidemment deux baguettes. Si elle se fend en long selon un diamètre, les deux baguettes qui en proviennent auront un poids égal. Leur longueur sera égale à celle de la baguette originelle, seule leur tranche sera inférieure de moitié. Si la baguette est brisée au travers de sa longueur, nous aurons à nouveau deux baguettes. Cette fois, nos deux baguettes seront de longueur égale et de moitié inférieure à la baguette dont elles proviennent. Voilà deux façons élémentaires de représenter la fente de la baguette. D’autant plus qu’elles auront obligatoirement une de leurs dimensions, longueur ou surface, de tranche égale à celle du premier objet appelé baguette.

Freud commente donc ce qui arrive à la baguette dans le sens qui en fait le premier pas d’une multiplication. Il en fait un dédoublement, une Verdoppelung112. Premier stade d’une multiplication, d’une mise au pluriel, d’une Verviel-f'àltigung 113 dont en 1922, avec « la Tête de Méduse », il donne un exemple complet. Texte de Freud dont du reste la

recherche littéraire contemporaine, de Jean-Michel Rey à Derrida lui-même, fait un tel cas qu’il n’est littéralement pas d’écrits de cette veine où il n’occupe une place d’honneur. Toute une évolution est là observable, dont le rêve du grand exploit donne une position que Ton peut dire de départ. Freud a en effet très tôt saisi ce qu’il appela le doublement ou la multiplication des symboles péniens, dont aussitôt il fit l’indice de l’effet d’une menace de castration. Rien n’est plus avéré, et c’est d’observation courante. La multiplication peut d’ailleurs porter ou sur le représentant du pénis, ou sur la coupure qui le frappe. C’est par exemple ainsi qu’à l’époque déjà lointaine où le claquement rythmé d’une ronéo était fréquemment audible du divan de mon cabinet, j’entendis un jour, dans un rire angoissé, cette confidence : « Le bruit que j’entends me fait penser que Mlle X., la secrétaire, est en train de débiter en tranches des pénis. » La représentation concernée par le processus, à savoir précisément ce que Freud appelle symbole pénien, fait que le dédoublement ne figure que comme forme première du processus plus général de la multiplication. Et la clinique le confirme. Si Ton prend pour support de l’image la mise en tranche du saucisson pénien, l’image salvatrice qui s’évoque dans les sciences naturelles est celle du ver de terre, dont autant il plaît de couper de morceaux, autant il renaîtra, dit-on, d’individus complets. Mais observez que la multiplication qui vise les symboles péniens postule une coupure que nous dirons horizontale pour indiquer qu’elle suit un plan perpendiculaire à Taxe de l’objet en question.

En 1919, déjà, le thème se nuance, et montre les plans selon lesquels lui-même ira plus tard se fragmenter. Dans « l’inquiétante étrangeté » en effet, le phénomène verra s’accroître sa surface. Le double, y indique Freud vers le milieu de la deuxième partie, fut à l’origine une assurance contre la destruction de l’ego, et selon Rank, que Freud cite à l’appui, une dénégation énergique de la mort, comme le traduit Strachey en atténuant la phrase de Rank, energische Dementierung der Macht des T odes114 « un démenti énergique du pouvoir de la mort ». Et probablement l’âme immortelle était-elle le premier double (Doppelganger) du corps. Cette invention, écrit Freud, d’un tel dédoublement, en « préservation contre l’extinction », amende Strachey pour « en défense contre l’anéantissement » (Abwehr gegen die Ver-nichtung115), a sa contrepartie dans le langage du rêve, qui volontiers représente la castration par le dédoublement ou la multiplication du symbole génital.

Mais le poids de l’image de l’âme comme double du corps est tel qu’elle devient trop manifestement hétérogène à la série des symboles péniens, à tel point que Freud ne peut la maintenir plus de deux lignes. C’est peut-être là qu’est le ressort qui fait de ce texte une étape et un point tournant en vue de 1938. Car, grâce à la promotion du Doppelganger, du thème du double, Freud désintrique, dans l’ordre des divisions, la toute première qui ne porte pas encore ce nom, puisqu’on l’appelle dédoublement. Ce qu’il signale en écrivant quelques lignes plus loin que le double peut renverser son mode de fonctionnement, et que de défense il peut devenir l’annonciateur même de ce contre quoi il défend, à savoir la mort. La multiplication qui représente un plan de coupure que par commodité d’exposition, mais sans arbitraire aucun, je vous présente comme horizontale, retrouve toute son autonomie, délestée de l’insolite qu’elle remorquait du dédoublement. Et dans le texte sur « La Tête de Méduse », la phrase claque sec, qu’on ne sait pourquoi Strachey a délayée. Je cite : « Eine technische Regel, une règle technique : la multiplication des symboles du pénis signifie castration, est confirmée116. » Il n’est plus question là de Verdoppe-lung, mais uniquement de Vervielfaltigung. C’est, vous le savez, le mode de représentation de la chevelure de Méduse par tous ces serpents dont la multiplication fait évoquer à Freud la portée apotropaïque de l’acte qui consiste à exhiber ses génitoires.

Quant à ce que le dédoublement a inscrit comme thématique, cela s’engage dans une direction qui trouvera ailleurs un aboutissement que vous savez abrupt et surprenant. Et n’est-il pas remarquable que son apparition dans le rêve du grand exploit le lie à l’un des sens signalés par Freud du mot Leiste, à savoir l’aine, dont précisément il ne fera rien, puis supprimera le rien qu’il en a fait ?

Mais il faut aussi garder à l’esprit que si le trait horizontal est pour Freud, comme coupure, déjà très connu, dans le sens vertical fonctionne pour lui ce qu’on appelle un axe de symétrie. Trait qui peut, pour une planche de Rorschach, être une pliure sans cesser pour autant d’être un axe de cette symétrie bilatérale que Freud applaudit si vivement quand il en fait la rencontre dans le rêve – axe d’une symétrie bilatérale contemporaine du temps où dans l’amitié de Fliess joue la bisexualité, dans la fiction d’un champ, en ce sens particulier, indifférencié. Ce champ est celui dont je posais, lors de mon premier exposé, la question et dont l’indifférenciation trouvait son écho dans tous les croisements et les réversibilités qui pouvaient le parcourir.

Mais, à dire croisement, c’est déjà autre chose qui maintenant s’évoque, car si les traits dont nous parlons sont l’un horizontal et l’autre vertical, c’est bien une croix qu’ils dessinent alors, dont le tracé marque l’horizon de nos cultures, à partir du signe modeste dont l’analphabète est prié de marquer le document qui atteste son passage.

Pour faire une transition vers ce qui nous attend du côté de l’angoisse, je vous proposerai, de la position de Freud à l’endroit de la masturbation, un « rendu » en forme de construction dont je ne livrerai pas bataille pour défendre la rigueur. Cependant, à mon avis, on aurait tort d’en balayer trop tôt la forme. Freud est contre l’inhibition de la masturbation au sens où il ne faut rien barrer d’un trait horizontal. D’une telle manœuvre, le fruit ne saurait être fécond. Dans la multiplication de son coup, ou de son produit, il trouve sa réponse toute prête. Mais, pour autant que la masturbation ne peut pas non plus aller sans entraîner quelque rapport, absolument obligatoire, avec le trait qui joue dans l’axe vertical, Freud en fait un symptôme d’assez mauvais aloi. Plus simplement encore, pour autant qu’il s’y agit du pénis, il n’y voit nul inconvénient. Mais, comme la masturbation est aussi réponse à la Natur, les objections surgissent. Il ne s’agit là nullement, à défaut de couper les cheveux en quatre, de couper des phénomènes en deux. Mais de garder sa force et sa place à ce que l’on peut figurer comme destin catastrophique de la symétrie bilatérale des débuts heureux, qui s’abîmera dans la dissymétrie. Destin de la bisexualité heureuse des débuts, à deux fois deux éléments semblables, qui tombera ensuite dans le gouffre des plus

radicales différences. On peut y voir aussi un aspect de cette métaphore freudienne, gagée sur la clinique qui se proposait à lui, où Freud notait que la menace de castration est toujours d’abord proférée par les femmes, les mères, et secondairement seulement placée sous l’autorité des hommes, des pères, à partir de quoi enfin elle commence à faire effet.

C’est bien ainsi, au risque de faire sourire, que nous revenons à ces Mères qui vivent dans le texte goethéen.

Tous les avertissements m’ont là déjà été prodigués. Attention, me dit-on ! Dans quoi êtes-vous allé risquer votre propos ? C’est que c’est très grave, les Mères de Goethe ! C’est très sérieux ! Je n’en doute pas. Mais tout de même j’ai pensé qu’en son temps, lorsque les esprits sérieux avaient encore pour Lacan cette sollicitude ambiguë pour le nouveau venu dans leur domaine qu’ils croyaient voir en lui, il a dû pas mal s’amuser lorsque les philosophes, les linguistes, les mathématiciens, à tour de rôle, vinrent l’avertir du mésusage qui le guettait des éléments de leurs disciplines.

Nous savons bien que des travaux très estimables ont sur ces Mères tenté plus d’un commentaire. Qu’elles pourraient représenter les idées platoniciennes, ou le royaume des monades. Mais voilà ! Qu’est-ce que ça peut nous faire et en quoi est-ce que cela peut nous distraire, nous qui sommes affrontés à un tel mot-programme, dans un tel texte ! Et quelles que soient les lunettes que l’écolier ou l’étudiant allemand a pu mettre pour le lire, et dont le souci ne peut que nous rester étranger, voilà ces Mères vers lesquelles il suffit de se laisser guider, par cette clef qu’il suffit de prendre en main pour qu’elle se mette à luire et à grandir. Mères dont le poète dit, nous l’avons lu la dernière fois : « Elles ne te voient pas, car elles ne voient que des schèmes. Rassemble alors ton courage car le danger est grand. »

J’espère que l’on me pardonnera l’apparente frivolité avec laquelle je parais traiter ces textes respectables. De frivolité, il n’y a là que l’irrespect nécessaire de toute convention, dont Freud parlait à propos de Breuer. En ce sens, on ne peut blâmer la traductrice, qui, dans sa vision optimiste des analystes, a fait de cet irrespect un de leurs attributs distinctifs et nécessaires, et ce au point de rédiger une prose de son cru… Tout au plus souhaiterait-on que les analystes confirment cette image qu’elle donne d’eux ! Irrespect donc ici des formes, plus que du fond peut-être, du commentaire convenu

sur les Mères, car il n’est pas question de sacrifier la plus infime partie des droits de l’analyste, auquel, avec Freud dans sa lettre à Arthur Schnitzler nous donnons toujours le Vorzug117, la priorité. Witz, lapsus, trois croix ou absit omen du traducteur, le danger est grand, en effet. Non pas en raison de ce que, ne te voyant pas, elles ne voient rien. Mais précisément en raison du fait qu’en te regardant sans te voir elles voient des schèmes. Elles ne te voient pas comme tu crois être. Et si elles voient des schèmes, tu ne sais ni dans quel schème elles te voient, ou, allant plus loin encore, ni sous les traits de quel schème elles t’aperçoivent. Et comme tu ne sais ni quels schèmes elles voient, ni ce que leur font les schèmes qu’elles voient, et plus précisément celui qu’elles voient quand tu vas vers elles avec cette clef dans ta main, tu es, sache-le, en mauvaise passe. De celle où, foi du diable, il ne fait pas bon s’éterniser. Où, une fois encore, mais peut-être pas pour longtemps, Méphistophélès et Freud seront d’accord. Tout ce que je vous ai dit l’an passé des aspects paradoxaux de la clinique de la masturbation trouve ici le relais puissant de l’évocation poétique, qui donne un extraordinaire relief à la fonction paralysante du temps lui-même, tel qu’il joue dans l’angoisse. Car tel est le genre, la famille, du danger où se trouve celui qui, muni de la clef, est exposé aux Mères, mais n’a pas encore touché, du lieu de ces Mères, le trépied. Ce temps qui s’écoule entre le moment où ces Mères, Gestaltung, JJmstaltung, qui sont formes et transformations, vont surgir, donc celui où le sujet va apparaître devant elles, devant leurs yeux où cependant il ne verra pas son reflet, et le moment où sa résolution (« rassemble alors ton courage ») fera s’évanouir le sortilège et le danger. C’est le moment où pour le sujet la question est de tout perdre ou de tout gagner, dans une situation dont une des conditions principales joue dans le temps. Sur un mode que l’on pourrait exprimer en disant que d’une seule chose on est sûr, c’est que ça ne peut pas durer, rester, comme ça ; que quelque chose va arriver, doit arriver ; ou qu’il faut faire d’urgence arriver quelque chose. Seul le suspens, le suspense, est impossible. Et à l’inverse, pourrait-on dire, seul ce suspens est dans la possible angoisse. Car il ne s’y

produit que cela, ce suspens même. Sauf ce que l’angoisse peut produire comme mode d’issue.

Et là, on pourrait se demander si la conception partielle qui prévaut de l’angoisse – conception juste, légitime, conforme au texte freudien, mais partielle parce qu’elle limite son extension à l’intérieur d’une case que fait surgir, là comme ailleurs, une certaine lecture de l’œuvre relevant de ce que j’appelle toujours les morceaux choisis –, si cette conception limitée à l’évanouissement du lien avec la mère n’est pas responsable de cette position particulière qu’y occupe ce que de l’angoisse on appelle le raptus. Ce raptus anxieux dont il est rare qu’il soit question lorsque l’angoisse se discute dans les coordonnées qui se veulent théoriques, et qui à l’inverse est toujours présent comme une ombre portée dans tout débat sur l’angoisse lorsqu’on l’aborde dans un cadre dit clinique. C’est alors que surgit dans le débat ce phénomène bien particulier, observable encore en d’autres occasions que celles où l’angoisse est en question. Quand, lors des discussions où des analystes débattent de théorie avec cette sorte de professionnalisme dont ils aiment se vêtir, ils se trouvent à l’improviste à un carrefour clinique où surgit parfois comme une zone d’excès, là où l’objet du débat excède soudain le pouvoir que le discours théorique a pour en rendre compte et qu’alors c’est l’autre profession qui fait irruption dans le champ de la discussion : la profession psychiatrique. L’angoisse, pourrait-on dire, c’est du ressort des analystes. Les psychiatres n’y connaissent rien, sauf à l’éteindre de leurs anxiolytiques, mais le raptus anxieux, lui alors, il est de leur ressort. Mais à quel titre ? La pente de l’inertie pousse à répondre que ce qu’on appelle raptus est à ranger parmi les comportements, quitte à en être un cas particulier. Mais la force d’une logique est telle que les psychotropes qui ont ces vertus apaisantes sont, pour certains d’entre eux, vendus avec une notice. Qui met en garde l’utilisateur ou celui qui les prescrit contre les suites possibles à en prévoir du côté de l’agir, en raison du relâchement général de la trame où toute l’affaire est tenue, y compris de ce qui retient de ce qu’on nomme le passage à l’acte, qui, en l’occurrence, a des chances d’être suicidaire. En effet, la notice qui accompagne le psychotrope restitue vivement le lien qui, par le jeu du temps, existe entre ce plus grand danger et l’agir. Ce lien dont le nom résume la nature en l’appe-

lant raptus. Et, à l’horizon de l’angoisse, il y a nécessairement cela dans la mesure où le jeu du temps étrangle, et peut même agir à la façon d’un nœud coulant. Si l’agitation fait tirer sur la corde qui retient à la vie, le moment risque d’arriver où la seule ressource du sujet est alors de la trancher.

Pour le sujet, le danger peut être tel qu’il lui faille l’abolir. Un des moyens étant, comme il se dit, de « s’ôter de là », de s’ôter de ce face-à-face. Et la défénestration est d’ailleurs une représentation privilégiée, dans le monde des praticiens « psy » de tous bords, pour figurer précisément le raptus. Justement la fenêtre, qu’une sage prévention faisait jadis dans les cliniques munir d’un grillage.

Mais si le sujet n’a pas été, par le sort, dépourvu de toute clef, alors survient ce que l’an passé je n’avais fait que mentionner. Au moment où dans les écoles, les lycées, on sèche désespérément sur une copie, fenêtre vide, rectangle blanc, vierge des signes apaisants qui s’y traceraient si, comme on dit, on « connaissait son sujet », alors devant ce cadre disponible de n’être pas autrement occupé, devant l’horloge qui sans pitié égrène au mur les minutes d’un temps qui s’amenuise – dans cette situation d’examen, d’interrogation écrite, voire de devoir difficile à faire chez soi –, ô surprise, paradoxe, survient la masturbation. Elle survient dans cette situation où cependant rien du registre convenu de l’érotique n’est manifestement figuré sur la scène. Même rôle, du reste bien répéré, de la masturbation pour mener au sommeil un sujet qui n’y peut entrer, figé qu’il est dans une vigilance qui pétrifie, qui paralyse, au point qu’il ne puisse même fermer les yeux.

C’est à Lacan qu’est revenu le mérite d’avoir su jadis, autour d’un commentaire de « l’Homme aux loups », mettre en évidence dans le texte freudien les éléments propres à compléter une conception concrète de l’angoisse. C’est-à-dire à en donner une évocation qui fasse directement écho à la clinique quotidienne.

Rectangle de la feuille qui horripile notre ignorance, fenêtre où celui qui en enjambe le rebord va un instant encadrer sa silhouette, cadre toujours, même s’il n’est pas figuré, où, à la place du visage, des yeux connus comme sachant nous voir et nous reconnaître selon un code relativement fiable, surgit la menace, du simple fait de quelque défaillance dans

le système qu’il constitue, que vienne s’encadrer la représentation liée à un code inconnu.

Songez à la petite clinique des familles, à l’exemple que je vous avais un jour cité de la naïveté des parents qui d’un enfant auquel ils présentent un jour de mardi gras leurs visages revêtus d’un masque, attendent une réponse, des rires joyeux, récompense du désir ambigu de l’amuser. Parents qui dans la déconvenue de leur précoce initiative voient sur le visage de l’enfant se peindre les traits de la plus complète angoisse. Initiative précoce ou mal inspirée, tant est précaire un code de reconnaissance mutuelle dont Ferenczi a splendidement montré, dans son travail sur la confusion des langues, comment l’enfant n’a parfois pour ressource ultime que de prendre tout le code sous la caution garante de sa propre autorité.

Alors certes, si la mère, dans le monde du désir, a la chance de se mouvoir avec une liberté suffisante et si partant elle n’est pas restée énigmatique à l’enfant pour ce qui est de l’amour et de la haine aussi, sur quoi si heureusement Wini-cott a su faire la lumière, le code de mutuelle reconnaissance sera suffisamment fiable. Ou pour l’évoquer autrement, l’image convenue de l’un et de l’autre sera douée d’une rémanence suffisante pour n’être pas sans cesse menacée par sa propre dissipation.

C’est là aussi que la glose sur la bonne et la mauvaise mère fait manquer le vif du phénomène en lui substituant son jeu des deux vignettes, qu’une clinique dès lors de pure invention fait fonctionner comme dans ce jeu d’enfant. Le vif du phénomène, c’est le travail dont il témoigne. Travail qui n’a de cesse d’établir les conventions viables, de les maintenir, de les renforcer quand elles faiblissent, bref de réaliser l’oscillation permanente, à amplitude variable, qui est le trait vivant de la vie psychique. Et de Goethe le poète, les Mères ne sont pas du tout mauvaises. Mais elles sont le stock de tout ce dans quoi l’on découpera le contour des imagos. Dans le stock des Gestaltungen, avec leur Umstaltung118, c’est à l’enfant de se découper, parmi ces Mütter, sa Mutter, sa mère, et, s’il est garçon, plus tard, le profil des autres femmes. Tâche dont le travail de la vie, et de l’analyse aussi, sera pour une part investi dans le jeu du rapport, auquel il n’est pas

d’échappatoire, entre tout ce qui constitue le stock de ces Gestaltungen transformables et les traits, qu’ils soient physiques ou psychiques, des femmes ultérieurement choisies. Stock qui n’est pas à voir sous les espèces d’un chaos. Il y a là déjà organisation. « Soyez invoquées, ô Mères, qui trônez dans l’illimité, qui résidez dans l’éternelle solitude et pourtant en société » (Im Grenzenlosen… Und doch gesellig119 120)

De cette organisation, de cette société, de cette Gesellschaft du féminin, du Weibliche, il faudra obtenir, réclamer, ce que seule cette organisation peut fournir. La création, le surgissement, le don d’un genre particulier, parce qu’il faudra le lui arracher, d’une femme pour soi. Qui dans Faust sera la belle Hélène, femme qui se constitue mais qu’un rien peut défaire, abolir littéralement – ce que l’analyse nous montre surabondamment dans l’incompréhensible de son événement parfois inopiné. Pour le produire, il suffit que quelque chose bouge dans le rapport de ce que nous vivons comme les traits connus d’un être cher, et les formes à transformation où ils ont été choisis.

Et c’est bien l’image de soi qui, lorsque monte l’angoisse, vacille chez le sujet, qui entre parfois, elle aussi, dans des Idmstaltungen, des transformations, auxquelles le délire peut le cas échéant prêter ses substances. Transformation ou simple menace d’entrer dans une fluence, à l’image de celle d’où provient l’effigie inconnue qui dans l’angoisse menace le sujet auquel les « schèmes » (Schemen 10) qui le désignent à l’image inconnue deviennent eux-mêmes énigmes. Pour dire toutes ces choses brièvement, le sujet, ne sachant ni de quelle livrée l’image inconnue va le voir revêtu, ni quel signe sa livrée fait au désir qui le vise, ni quel désir l’inconnue apporte dans son être, il arrive tout ce que vous savez.

Et que Freud savait aussi. C’est la raison pour laquelle, vous disais-je, les voies de Freud et de Méphistophélès divergent rapidement. Certes, ils ont en commun le savoir sur le pouvoir qu’ont les Mères, comme abstraction goethéenne, de prendre corps. C’est même là le lieu des textes et de l’évocation des événements où vient sous la plume de Freud la remarque concernant l’absence de tout trait faustien chez Breuer, puisque c’est précisément à propos de Bertha Pap-

penheim, dite Anna O., que celui-ci laissa tomber ce que le sort lui proposait. C’est ce que Freud écrivit à Stephan Zweig dans une lettre que je vous ai citée. Et l’événement n’est autre que ce qui saisit le corps de cette jeune fille, à savoir sa grossesse nerveuse menée jusqu’à des douleurs d’accouchement, que le désir de Breuer y fait survenir, le jour dramatique, où poussé par ce désir, il déclare sans préavis que le traitement est terminé. Bonne occasion pour rassembler des faits que Jones déjà a signalés. Le premier travail de Bertha Pap-penheim, entrepris en 1890 dans ce qu’on appelle le domaine social, fut d’être douze ans durant la Mère, celle que l’on nommait ainsi, qui avait ce titre, Mutter, dans l’institution à laquelle elle se consacra : un orphelinat. Faits qui étendent leur territoire dans l’espace et le temps. Et, en avril 1922, cette même personne écrivit ceci : « S’il y a quelque justice dans la vie future, les femmes y écriront les lois et les hommes porteront les enfants. » Nous savons tous aussi qu’au cours de la fuite à Venise du couple Breuer, la maternité prit corps dans Mme Breuer. Nous oublions parfois que la fille née dans ce que Jones appelle ces curieuses circonstances plus tard se suicida.

Occasion peut-être aussi de remarquer, pour qui aurait sur ce point la moindre illusion, que le désir dont pour les analystes il est, à juste titre et dans un autre registre fait grand cas (le désir de l’analyste), n’est certes pas un attribut que leur accorde un destin qui dans le même temps le refuserait aux médecins non analystes, selon les termes de notre traductrice ! Car il est clair que le désir était ce qui manquait le moins à Breuer ! Tout comme il est évident que ce désir n’était pas, comme en toute pratique, sans exercer dans son pouvoir sans contrepartie les effets les plus puissants et les plus décisifs. Pour ce qui est du désir, ce n’est certes pas sur le mode « Je l’ai, ne l’as-tu pas ? » qu’il faut voir la différence entre médecins et analystes, ou entre Breuer et Freud ! Breuer dont Freud obtint la confidence, un an après la fin de ce traitement, peu après la naissance de la fille conçue à Venise, qu’il souhaitait la mort de cette patiente dont cependant les souffrances n’étaient plus à sa charge.

Mais là où entre Méphistophélès et Freud les voies divergent, c’est quant aux suites de toute l’affaire. Au sens où la seconde partie du Faust est la surprise qui vient à Méphistophélès de tout ce que Freud connaît ou soupçonne mieux. Car

Méphistophélès, confiant en sa science, sa ruse et dans le fond, sa sagesse, a fait une grande erreur d’appréciation et de jugement. Erreur massive au niveau d’un Urteilsakt qui lui donne une vue inexacte du pouvoir de la passion, c’est-à-dire du désir chez Faust et, partant, dans tout le système. Donc également du côté de ce qui chez les Mères est de ce fait mis en mouvement.

Car Faust est fou. C’est bien ce que Méphistophélès découvre, trop tard à son goût. Mit Narren sic h beladen Das kommt zuletzt dent Teufel selbst zu schaden, « s’embarrasser d’un fou finit au diable lui-même par créer des dommages 11. » Faust est fou, comme Freud dans le rêve de Goethe (ou le rêve de Natur-Natur). Freud, le fou, der Narr, qui en ce point remplace, selon ses propres termes, le « il » par ► « nous » pour que se construise la phrase « Nous sommes des fous », grâce à laquelle il s’associe, participe et s’identifie à cette folie. « Nous sommes des fous », l’ami et moi, sous-entendu : de nous occuper de ces choses folles. J a, Ihr habt recht, wir zivei sind die Narren u. « Oui, vous avez raison, nous sommes des fous, tous les deux. » Savez-vous comment cela est traduit dans la nouvelle édition entièrement révisée par Denise Berger, qui en signe l’avant-propos, dans l’édition parue en 1967 aux Presses Universitaires de France ? Avant-propos où il est précisé que, rénovant le travail de M. le Professeur Meyerson, on s’est efforcé de suivre le plus fidèlement possible la dernière version allemande, qu’on a utilisé la traduction de Strachey parfois, et, pour la terminologie analytique, le Vocabulaire de la psychanalyse. C’est dire le soin qu’on a pris ! Quel dommage alors que ce vocabulaire n’ait pas inclus d’autres termes que ceux de la terminologie des concepts. Car, pour cette phrase du rêve, la traduction est celle-ci : « Nous sommes deux imbéciles 121 122 123. »

La divergence des voies de Freud et Méphistophélès joue sur un terrain bien particulier. Nous devons la préciser, car elle est fondamentale du fait des représentations en cause dans l’affaire et dans son issue, libérées dans les textes tant freudien que goethéen, et aussi en raison du fait que l’alliance textuelle de Freud et de Méphistophélès est très étroite, comme en témoigne le retour à point nommé, et notamment dans la pensée qui répond à la demande de la dame Louise, de l’avis méphistophélique de ne pas dire aux écoliers le fond de ce que l’on sait. C’est où il apparaît aussi que, dans le rapport à Méphistophélès, la trajectoire de Freud et celle de Faust tracent une course parallèle jusqu’à l’instant décisif. Pour clarifier les choses du côté du premier texte en date, celui de Goethe, qu’il soit dit succinctement que si, entre Dieu et le Diable, il n’y a aucune ambiguïté sur l’issue du conflit, entre le Diable et Faust, les choses sont si longtemps peu claires que jusqu’à nos jours le commentaire littéraire et philosophique qui travaille ce texte, dont l’intérêt ne faiblit pas, ne prend pas dans son ensemble une position tranchée. Et compte tenu de la discipline au sein de laquelle fonctionne ce commentaire, nous devons, de toute nécessité, n’en tenir aucun compte. Ou alors il faudrait, pour un profit que je n’entrevois pas, entreprendre la tâche colossale et selon moi gratuite d’effectuer la conversion méticuleuse de discipline à discipline, d’une masse énorme d’écrits. Et ce qu’il nous reste à en faire de commentaire négligera tout découpage conceptuel du thème goethéen nécessairement tributaire des disciplines où il s’exerce, et prendra ce texte, comme toujours ici, au ras des mots.

Métistophélès finit au fond par perdre Faust du fait même des entreprises où il l’engage et de la folie, immaîtrisable par Méphistophélès, avec laquelle Faust y répond. Ce qui engendre des réponses et des résultats que Méphistophélès ne peut davantage maîtriser. Et l’usage fou que Faust fait de la clef n’est pas le premier épisode de la série des catastrophes que leur collaboration engendre. Lorsque Faust est perdu comme partenaire, comme est très tôt dans la série perdue la clef dont il fit un usage si catastrophique, pour le trajet qui lui reste à parcourir dans le texte goethéen jusqu’à ce que ce texte nommera Mater Gloriosa 124, on remarquera – et d’autant plus qu’est présente l’acception divine et chrétienne de cette mère-là – que son guide sera, reproduisant le rapport qui existe entre l’abstraction des Mères et ce qui en prend corps dans une femme, une jeune fille, Gretchen. C’est elle alors qu’il faut suivre, car c’est alors elle qui montre le chemin. Le chemin qui mène vers celle dont un autre docteur, le Docteur Marianus, qui n’est plus Faust et qui avant le chœur qui clôt le drame est le dernier à parler, dit ces mots :

Que tout esprit supérieur,

S’ofïre à te servir Vierge, Mère, Reine,

Déesse, reste-nous propice.

Jungfrau, Mutter, Kônigin,

Gôttin, bleibe griàdig 125

Et le chœur mystique qui clôt le drame, entonne alors :

Tout ce qui passe N’est que symbole L’Imparfait

Ici trouve l’achèvement ;

L’Ineffable Ici devient acte ;

L’éternel féminin Nous entraîne en haut.

Je ne crois pas inutile de vous laisser entendre cela en allemand :

Ailes Vergàngliche Ist nur ein Gleichnis ;

Das Unzulangliche Hier wird’s Ereignis ;

Das Unbeschreibliche,

Hier ist’s getan ;

Das Ewig-Weibliche Zieht uns hinan 126.

C’est donc par une possible montée vers cet Ewig-W eibliche, l’éternel féminin, que le drame s’achève, ce même Ewig-Weibliche que Freud évoque lorsqu’à la dame Louise, au lieu de ses révélations, qu’il retient comme Méphistophélès le conseille, il veut proposer un livre qui s’appelle She, « Elle », où il s’agit d’une femme qui vécut deux mille ans.

Mais Freud, qui n’est ni Méphistophélès ni Faust, qu’il a suivi bien loin, n’est surtout pas le Docteur Marianus ni un récitant du chœur mystique qui lui répond dans les vers que je viens de vous lire. Pour lui, l’Imparfait ne trouvera pas en ce lieu achèvement, Ereignis, mais changement radical de son régime, en 1938. Das Unbeschreibliche, l’ineffable, deviendra acte, mais pas au sens mystique du terme. Il deviendra acte dans l’œuvre scientifique du Docteur Freud. Au sens où l’acte dans cette science, sexuée du fait de la clause qui la fait procéder, est ce qui reste à l’analyste, à Freud en tout cas, de ce que l’acte sexuel laisse dans cet état que la parole ne peut reprendre. Sauf à bail et pour un très court terme. Tel est le sort de cet Unbeschreibliche, ce qui n’est susceptible d’aucune Beschreibung, mot important de la langue allemande, mais mot-clef du texte freudien. C’est lui qui, peut-être plus que tout autre mot, fait pont et rend continu le registre de la tension. Rend continu et homogène le registre de ce vers quoi est tendu le travail psychique de l’hystérique, dans sa crise même, pour l’Autre, irremplaçable, inégalable et dont la première révélation se fait à Freud au féminin, comme l’indique le contexte dans sa textualité 127. Tendu vers l’attribution, l’assignation, vers la description comme dans la wissenschaftliche Tatigkeit, le travail scientifique. Beschrei-bungen vers lesquelles le névrosé, puisqu’il s’agit de l’hystérique, et Freud aussi, puisqu’il est l’auteur de son œuvre, ne cessent de tendre. Lui qui sans cesse en propose de nouvelles qui remanient les anciennes et dont, comme je vous le signalais en décembre, il constate en 1938 dans YAbriss, Y Abrégé, qu’elles restent toujours marquées du signe de la difficulté, voire de l’impossibilité, tant est pesant le poids de la bisexualité. C’est-à-dire de quelque chose que, si tardivement encore, il n’y a toujours pas d’autre mot pour nommer.

Par rapport à ce trajet si longtemps faustien, le moment où ce mot perdra peut-être sa vertu de faire obstacle à tout, ce moment viendra. Mais il viendra trop tard. Trop tard, mais juste à temps pour que soit vu ou entrevu (car il y aura éblouissement, et même pour l’œuvre scientifique : en ce qui concerne les successeurs, c’est avéré) le nouveau registre qui s’ouvrirait à la théorisation, où la représentation corrolaire de la bisexualité, celle de la bilatéralité, c’est-à-dire celle qui exige quelque part un axe de symétrie, trouverait le dépassement de ce dont elle assurait la Beschreibung dans ce qu’il faut bien nommer alors une topique nouvelle. Où l’axe ne jouerait plus son rôle ancien, car à sa place viendrait un autre trait, celui précisément dont Freud en 1938 ne sait s’il est pour tous évident et de tous temps, ou neuf et surprenant.

Je ne sais, au point où nous en sommes, si l’évocation du texte de Goethe, du fait non point d’avoir mené les choses là où nous les voyons maintenant mais d’être allé les prendre là où elles étaient, vous apparaît comme ayant été pour notre propos un détour ou pas. À cette question, chacun apporte nécessairement sa propre réponse. Mais si l’on traite de Das Weibliche, du féminin dans l’œuvre de Freud, et pour qui veut sur ce thème risquer le moindre propos, il faut satisfaire à une condition préalable : celle de donner un coup de balai dans ces scories que le temps, les préjugés, la négligence ont amassées sur le texte freudien, comme ces feuilles mortes que le vent d’automne pousse en tas dans ses petits tourbillons. Il ne s’agit pas d’anéantir ces scories, qui comme feuilles mortes et sèches se retrouvent toujours quelque part, si l’enlèvement n’en est plus possible – et ici il ne l’est pas, car ces feuilles mortes sont d’innombrables feuilles de livres et d’articles dont le tas va croissant. Mais de déblayer, voire de révéler la nature du sol qu’elles recouvrent, le sol du texte freudien, pour que l’on sache seulement de quoi il est fait. Car, à la désinvolture et au préjugé qui n’en est que le reflet, s’ajoute ce qu’en chacun ce texte avive de sollicitation à réagir, et chez l’analyste pas moins que chez tout autre, quoi qu’il ait, comme on dit, été analysé.

Et le travail théorique, dont nous n’avons pas encore démontré qu’il est le produit obligatoire de la problématique de ce qui presque dès les origines s’appelle dans le texte freudien bisexualité – démonstration dont pour l’instant nous n’avons fait que rassembler des éléments qui permettraient de l’effectuer, en indiquant seulement jusqu’à quel point la théorisation avait textuellement sa source dans la bisexualité –, ce travail théorique est, pour cette raison même, pour Freud, le plus ardu de tous. Mais pour nous tout aussi bien. Car à la place où dans le texte freudien viendra jouer la réflexion sur le Credo quia absurdum 128, dont nous

n’avons pas plus à limiter notre interprétation à une réflexion sur l’histoire des religions que nous n’interprétons Totem et tabou comme perspective freudienne sur l’anthropologie, ou son livre sur Moïse comme réflexion finale sur la religion mosaïque ou l’histoire du peuple juif, à cette place du Credo, qui est un palier intrinsèque à l’élaboration théorique de Freud et un reflet de ses nécessités, viendra pour nous autre chose. Qui se substituera à ce Credo et qui, doublant en quelque sorte sa valeur littérale et première où il joue déjà pour chacun, ne sera rien d’autre que ce qui en reste et en provient à travers nos analyses, nos rencontres, et plus particulièrement celles que nous faisons comme analystes dans le milieu analytique. Rencontres analytiques faites ou évitées, acceptées ou refusées, acceptables ou impossibles, avec la fonction du maître. Le Lehrer129, au sens freudien du terme, dont la piste précaire ne peut qu’être radicalement brouillée par les échos combien forts et insistants de la dialectique hégélienne du Maître et de l’Esclave, bien propres à créer dans le champ dont nous traitons une confusion définitive.

Par rapport à ce champ de ce qui se nomme bisexualité et dont nous avons évoqué des représentations majeures, il suffit pour l’instant de placer ce Credo d’une manière dont, pour faire image, on peut aller chercher le modèle dans le rêve du grand exploit. Et plus précisément dans les paroles de l’homme qui se rêve femme enceinte et profère : « Plutôt encore… » sous-entendu : « casser des pierres ». Façon de dire : «…que jamais de la vie… », etc.

Le sort de la fonction du maître, selon la forme d’organisation donnée par toutes ses déterminations dont l’analyse est la dernière, fait que pour l’analyste, aussi contraint dans sa pratique théorique et contraint à cette pratique que tout être humain, théoricien qui s’ignore, depuis ses origines et surtout lorsqu’il s’invente les plus difficiles croyances, le travail théorique jouera dans un éventail où l’impossibilité et l’aisé se rejoignent volontiers comme extrêmes du même.

Il faut une fois de plus rappeler que, dans la vision rendue publique par Freud en 1937, la bisexualité reste, dans le transfert, inanalysable dans ses effets. Car ce transfert, ou devraient résider les possibilités de son analyse, fonctionne

dans le mouvement même de cette bisexualité. Ce en quoi il est, et là principalement, moteur et résistance à l’analyse, à ce qu’elle peut révéler et au travail scientifique aussi. De sorte que notre incursion dans le texte goethéen ne peut qu’être parfaitement incalculable dans ses effets, allant, selon qui prête l’oreille, littéralement du zéro à l’infini. Incursion dont les éléments textuels dans l’écrit freudien, par leur nombre, leur place et leur répétition, rendent impossible l’économie.

Pour conclure ce soir, notons aussi que ce retour explicite du texte goethéen sur l’écrit freudien, en posant le rapport du féminin à la représentation de l’Harmonie, nous ramène à la question restée ouverte du rôle à assigner au féminin dans le champ de la contradiction, donc aussi des différences. Serait-il à voir du côté de leur cause, ou à l’inverse joue-t-il dans le sens de leur abolition ? Problème qui a ses conséquences dans deux directions au moins. Dont une pose la question de savoir par quelle subtile opération le stock de cet Ewig-Weibliche, dont Freud n’a rien fait pour réduire, user, l’accent, s’est trouvé par la suite apprivoisé dans ces deux vignettes interchangeables de la bonne et de la mauvaise mère. Et dont l’autre reprend la précédente à un niveau et avec un véhicule différents, à savoir : est-ce qu’un système dans l’analyse peut être dit féminin ou masculin ? Question qui surgit dans cette forme même à mesure que s’estompe la fonction assignée par Freud au Lehrer, au maître, dans l’analyse. Dans cette forme et dans ces termes.

Pour commencer, nous indiquerons brièvement la prochaine fois comment l’éclipse de cette fonction et le jeu, que tout conspire à aider à méconnaître, de YEwig-Weibliche peut produire des effets opposés dans la forme et convergents quant au fond. Nous en trouverons l’illustration dans deux articles très récents, parus l’un en France et l’autre aux Etats Unis, opposés en tout et totalement convergents. En les traversant, nous poursuivrons l’examen de la position de l’homme face aux figures de son destin, ce pour quoi le rêve freudien de la dissection de son propre pelvis fera i’objet d’un troisième examen.