Les femmes du destin

5 février 1975

Que vos oreilles se ferment ou qu’elles restent ouvertes à notre thème actuel, je sais depuis notre dernière rencontre qu’elles n’y sont pas sourdes. Quelques-uns s’irritent bien sûr du parler de 1’ « autre race » comme l’appelait Alexandre Dumas, mais d’autres me demandent pourquoi j’ai nommé détour notre incursion dans le texte goethéen, alors que précisément et pour une fois, irait-on jusqu’à dire, il n’y a nul détour dans cette rencontre avec Faust. D’autant plus, ajoute-t-on, qu’ayant tant insisté pour mettre en évidence ce trait du discours analytique qui est de ne pas aller droit, trait qui se révèle là où se tient ce discours, cours d’une analyse ou lien de réunion publique, voilà que je présente une exception à la règle. Parce que là, il file droit, le discours, au sens où celui de l’analysant ne le peut pas.

C’est vrai. J’ai dit détour pour donner acte d’un fait d’expérience avec lequel il n’y a pas à biaiser. Il se fait, et j’ai même commencé par le justifier dans son contexte historique et culturel, que la plupart d’entre nous n’ont pas lu Faust et par conséquent, ne connaissent pas le second Faust que Gounod ne leur a pas apporté. Détour donc seulement au sens d’une lecture que vous n’aviez, dans l’ensemble, pas faite. Et non par rapport au thème dont c’est la base même, ni surtout par rapport au texte freudien. Car lorsque, dans le rêve de la dissection de son pelvis, Freud parle de YEwig-Weibliche, on peut certes traduire par « éternel féminin » sans pour autant avoir la moindre idée de ce dont il parle, de ce qu’il évoque, de ce qui s’évoque pour lui, de quelles lignes il s’agit, dans quelle œuvre, bref de la chaîne des représentations qui est alors en cause.

À juger du peu de commentaires, voire d’émotion, qu’elle a suscités, on peut aussi, semble-t-il, faire aisément une lecture remarquable par sa candeur placide de cette lettre de 1932 où Freud indiquait à Stefan Zweig, avec du reste quel-

que hauteur, ce qui le séparait de Breuer. Je vais donc à présent vous relire cette lettre intégralement. Je n’en supprimerai que les inventions et additions de notre traduc-trice-explicatrice '.

« Cher Docteur,

« Chaque fois que j’ai publié un travail, je n’éprouve ensuite, pendant longtemps, nul désir de m’occuper de son sort. Je serais désolé qu’il en soit de même en ce qui vous concerne, car je désire rappeler à votre attention celui de vos livres dont vous avez consacré un tiers à moi et à mon œuvre.

* Un de mes amis, étant ces jours-ci à Venise, y a vu dans une librairie la traduction italienne de la Guérison par l’Esprit et me l’a offerte. C’était une occasion de relire diverses parties de votre essai. J’y ai découvert dans l’exposé à la page 272 une erreur que l’on ne saurait considérer comme indifférente et qui, si vous me permettez de le dire, minimise beaucoup aussi mon mérite. Il y est dit que la malade de Breuer avait, sous hypnose, avoué avoir ressenti et réprimé certains sentimenti ïlleciti (donc de nature sexuelle) alors qu’elle était au chevet de son père malade. En réalité, elle n’a rien dit de semblable et a laissé entendre qu’elle essayait de cacher au malade son agitation et surtout sa tendresse inquiète. Si les choses s’étaient passées comme votre texte l’affirme, tout se serait aussi déroulé autrement. La découverte d’une étiologie sexuelle ne m’aurait pas surpris, Breuer aurait eu du mal à la réfuter et probablement n’aurais-je jamais abandonné l’hypnose, grâce à laquelle on aurait pu obtenir des confessions si sincères. Ce qui arriva réellement à la patiente de Breuer, j’ai été en mesure de le deviner plus tard, longtemps après la rupture de notre collaboration, quand je me suis soudain souvenu d’une chose que Breuer m’avait dite un jour, avant que nous collaborions, dans une tout autre circonstance, et qu’il n’avait jamais plus répétée. Le jour où tous les symptômes de la maladie avaient été maîtrisés, il avait été rappelé dans la soirée auprès d’elle et l’avait trouvée dans un état de confusion mentale, se tordant dans des crampes abdominales. Quand il l’interrogea sur ce qui se passait, elle répondit : « C’est l’enfant que j’ai du Dr Breuer qui arrive. » À ce moment, il avait en main la 130 clef qui aurait ouvert le chemin vers les Mères 131, mais il l’a laissée tomber. Malgré ses grands dons intellectuels, il n’avait en lui rien de faustien. Et, dans une panique conventionnelle 132, il prit la fuite, abandonnant sa patiente à un collègue. Elle lutta encore des mois durant dans un sanatorium pour retrouver la santé.

« J’étais tellement sûr de cette reconstitution que je l’ai publiée quelque part. La plus jeune fille de Breuer (qui naquit peu après la fin du traitement en question, ce qui n’est pas sans importance au niveau de connexions plus profondes), ayant lu mon exposé, questionna son père (c’était peu avant la mort de celui-ci). Il confirma mon récit, ce dont elle m’informa par la suite.

« Avec l’assurance…, etc.

Freud. »

Or, en lisant cette lettre, qu’arrive-t-il, si l’on ignore le texte auquel Freud se réfère ? D’une part on se dit qu’en somme il pousse un peu sous l’eau la tête du camarade dont nous savons déjà qu’il n’avait rien compris de ce que Freud avait compris. Mais si c’est de compréhension qu’il s’agit en la matière (ce que la mention des dons intellectuels de Breuer contredit), alors quoi de mieux que les programmes, heureusement en voie d’extinction progressive, des instituts de psychanalyse à la structure calquée sur un modèle qui fit florès aux Etats-Unis ? Et, d’autre part, ne sachant de quelles

Mères il s’agit, ni de quelle clef, on passe aussi par pertes et profits la mention de Faust.

Freud ne dit pas que la patiente avait, comme tout, sans l’aide du texte, porte immanquablement et fautivement à le croire (j’en ai relevé plus d’un exemple), donné à Breuer quelque clef. C’est Méphistophélès qui donne cette clef. La phrase dit que Breuer était dans cette situation où l’on a en main la clef qu’il ne faut pas laisser tomber. C’est-à-dire en vue des Mères, au sens de ce regard croisé dont je vous ai développé le thème la dernière fois, donc devant ce qu’il y a de plus fantastique et de plus impossible pour un homme face au Weibliche, au féminin.

Breuer ne fit pas comme Faust, ou Freud, qui à cette occasion souligne le peu de recours à chercher dans l’intelligence ou à trouver dans la compréhension. Recours à voir au contraire sur une pente que Freud, sans embarras semble-t-il, montre comme bien plus héroïque, étant donné le danger paniquant auquel on se trouve alors exposé.

Dans ces lignes à Zweig, Freud va donc jusqu’à indiquer, comme une des deux causes premières de sa trouvaille » cle la psychanalyse, son aptitude, qui contraste avec la faillite de Breuer en ce même point, à ne pas, devant le Weibliche, à ce moment précis, lâcher la clef. C’est-à-dire et en premier lieu, à ne pas quitter la place qu’il invente, au-delà de Faust : celle du psychanalyste. Et, du même coup, il désigne comme cause première l’existence même de cette place devant le Weibliche, devant le féminin. À quoi du reste et dans sa perspective la formule lacanienne « La femme n’existe pas"» ne contredit nullement, bien au contraire. De ce Weibliche-là, nul n’a pour Freud parlé mieux que Goethe – de ce Weibliche qui est cause de l’abandon de l’hypnose, et de la fuite de Breuer.

Car s’il s’agissait d’un autre Weibliche que celui-là, l’hypnose y suffirait, comme les confessions sincères. Il n’y aurait pas lieu de trouver l’analyse. Il n’y aurait pas de quoi fouetter un chat. Il y aurait au contraire, comme dans l’ignorance du texte goethéen, c’est-à-dire l’ignorance des représentations au travail dans l’œuvre freudienne, matière légitime à construire ces deux vignettes interchangeables de la bonne et de la mauvaise mère. Ce à quoi les oreilles ne sont pas sourdes, là où le texte goethéen, c’est-à-dire freudien implicitement, a produit de quoi se déprendre de leur maniement forcé. Car ces deux vignettes, voyez comment elles circulent, tout au moins dans le milieu de langue française. Presque jamais de façon candide. On les trouve rarement dans les écrits. Mais souvent dans la discussion et de cette façon que les Anglais disent apologetic, c’est-à-dire sur ce mode du clin d’œil. « Je dis ça comme ça, parce qu’on est pressé et parce que ça se dit. Je ne le prends pas vraiment au sérieux comme élément théorique, mais pour aller vite. Bref, mon cher collègue, vous voyez ce que je veux dire. »

Pourquoi et comment l’analyste pourrait-il renoncer, faute de raison de le faire, à la commodité voire à l’obligation d’utiliser cette formulation de valeur théorique cependant égale à zéro ?

On m’a demandé si ces deux vignettes de la bonne et de la mauvaise mère n’étaient pas de la même veine que la réduction (à différencier du rejet) qu’opère Mélanie Klein de l’instinct de mort. La remarque est pertinente, la réponse ambiguë. La veine serait certes la même, mais pas le résultat. Tel est le poids des représentations. La mort en fait ne s’apprivoise pas et rares sont ceux qui le tentent vraiment.

Le Weibliche, par contre, est l’objet de notre tentative permanente forcenée, obligatoire, d’apprivoisement. Que l’archétype en soit le jeu de la bobine, du Fort und Da, ne fait qu’y ajouter le cachet supplémentaire d’une authentification historique de ses origines. Qui se reprend et s’étend ensuite, dès la petite enfance, dans tout ce territoire des formes et des transformations où l’alternance du bon et du mauvais, elle-même déjà produit forcé d’un premier apprivoisement du chaos immaîtrisable d’un vécu, fût-il viscéral, en trouvant le personnage désigné de la mère comme porteuse de l’alternance, donne à son apprivoisement un second souffle où il circule toujours, celui de la fiction théorique. Fiction théorique de la bonne et de la mauvaise mère qui n’offre qu’un inconvénient, celui de voir s’y dénaturer, dans les deux sens du terme, ce à quoi, par le texte goethéen, nous sommes avec Freud allés tout droit. En effet, au nom de quoi attendre que se dissipent d’elles-mêmes les scories dont je vous parlais la fois dernière si l’on ne montre pas ce qu’elles recouvrent là où notre lecture s’est avancée. Sinon, comment entendre et récuser la pertinence de textes parfaitement divergents, comment en dénouer aussi la lisible convergence, comme c’est le cas pour un travail récent de

Roy Schafer paru dans l’avant-dernier numéro du Journal of the American Psychoanalytic Association4 et celui de Bêla Grunberger dans le dernier numéro de la Revue française de psychanalyse 133 134 ?

Ces textes, comme leurs auteurs, sont dans leurs options parfaitement divergents. Autant celui de Grunberger se veut conforme à Freud, autant l’Américain cherche, par rapport à lui, à prendre les distances de la jeunesse, de la modernité et du progrès. Roy Schafer, dans un article intitulé « Pro-blems in Freud’s Psychology of Women », nous montre de façon aussi rapide dans la lecture de Freud que péremptoire dans les effets ce dont la pensée française contemporaine devrait être moins fière, tant cela cadre merveilleusement avec ce qu’elle refuse par ailleurs de la culture américaine, et qui se résume à ce que vous savez. Le pauvre grand-père de Vienne n’a sûrement jamais vu de femme de sa vie, tant ce qu’il dit est bête et affligeant. Nous avons heureusement là-dessus, et essentiellement aux Etats-Unis, des vues bien plus conformes aux données de l’observation, parce que tout de même, depuis, nous avons œuvré pour que la vie sorte des ténèbres du Moyen Age freudien et principalement grâce à VEgo psychology. Point de vue dont rien ne serait acceptable à Bêla Grunberger, qui fait de l’Ego psychology ce qu’il appelle une dissidence. Je me garderai de le contredire sur ce point ! Néanmoins, il affirme que l’essence même de toutes les déviations et dissidences du freudisme est féminine ! Le mouvement lacanien est pour lui la dernière en date et celle qui l’intéresse le plus actuellement. Au point qu’un travail sur Ferenczi semble être surtout une occasion nouvelle de dénoncer cette dissidence. Toutes les dissidences, donc, sont d’essence féminine et maternelle. Et c’est pourquoi elles exercent tant de charme nous est-il, sans rire, précisé.

C’est au point où les extrêmes se rejoignent que ces deux travaux récents et opposés en tout (autant le texte de Schafer est rare à force d’absence de qualité, à force de banalité, de platitude, de manque d’inspiration clinique, de souffle,

autant le texte de Grunberger brûle d’une sombre passion), comme ils sont distants l’un de l’autre par leurs origines géographiques, analytiques, voire politiques, sont néanmoins parfaitement convergents. Pour exprimer cette convergence par une boutade, on pourrait dire que si M. Roy Schafer a si vigoureusement fait valoir le peu de cas que Freud aurait fait des femmes, c’est qu’en effet il a été sensible à leur charme. À entendre ici, comme à présent nous pouvons le faire grâce au rêve de Freud et au texte goethéen, comme charme au sens magique, comme sortilège final. Bref, tout ce devant quoi l’on recule horrifié en proclamant « Jamais de la vie ». Et là le texte de Grunberger ne diffère du précédent que par la langue et la provenance, ce texte qui fait du charme féminin ce vers quoi l’homme ne ferait qu’aller avec aisance et enthousiasme pour sa plus grande tranquillité. Or c’est là réaliser l’élimination entière de la vraie complexité du vrai complexe, justement, où les facteurs sont intriqués dans ce que l’on nomme bisexualité. Où à VEwig-Weibliche, l’éternel féminin, celui des origines et des grandes divinités maternelles originaires de Freud, vient un jour en réponse surgir, s’inventer, se décider le difficile Credo qui relance les précaires et nécessaires possibilités humaines à théoriser, et dont l’invention de la psychanalyse est la toute dernière en date.

Du reste, à jouer les choses de cette façon, je ne vois pas pourquoi l’on ne renverserait pas l’argument, en disant que dans les sociétés d’analyse de nos jours non dissidentes (pour notre auteur, cela veut dire celles qui récusent Lacan) et où en général le texte freudien est d’ailleurs, comme on dit, ramené à sa « juste place » de prédécesseur méritoire – pour cette raison essentielle qu’il faut laisser la place aux inestimables apports contemporains, éminents bien sûr dans chaque société locale, bref dans le monde de l’analyse qui se pare toute seule du titre d’orthodoxe –, triomphe d’autant plus sûrement que rien ne le dénonce : le charme féminin. Celui dont feu Daniel Lagache disait qu’il charmait d’autant plus qu’il cherchait moins à le faire. Charme qui retient d’autant plus qu’il se montre moins intimidant. De même que ces horizons théoriques frileusement étriqués et les sociétés dont elles sont la pitance, qui retiennent, orthodoxes et libérales comme elles se disent depuis que les Américains ont fait la trouvaille du terme, leurs membres de jure

ou de facto de mettre même un pied dans de mauvais lieux. Comme le rappelait Lacan dans son Séminaire numéro 11, il en fallut des années aux membres ou élèves de la Société de Paris pour risquer un pied dans la salle où il faisait son séminaire ! Si ce n’est pas un effet d’une interdiction maternelle des mauvaises fréquentations après l’école, c’est qu’on ne veut pas le voir.

Qu’il soit bien entendu que je ne suis pas en train de dire que les dissidences, et, puisqu’il s’agit de Lacan, que le lacanisme n’est pas d’essence féminine, mais précisément masculine, ou paternelle, et non pas maternelle. Encore que, mis en demeure, entre deux formulations erronées de choisir la moindre, je dirais que la direction de l’œuvre lacanienne n’est décidément pas maternelle, même si l’on append à la mère en question tous les attributs phalliques qui manquent rarement en ces circonstances où il faut donner, à une cause mince, un pouvoir de conviction accru. Je donne plus de poids aux mots et ne ferais pas du Nom du Père, auquel Lacan a donné il est vrai un accent nouveau, le signe auquel se reconnaîtrait à coup sûr, comme l’affirme Bêla Grunberger, son essence féminine. J’irai même jusqu’à en dire autant des autres pensées que l’on pourrait ainsi nommer dissidentes, même si des femmes en sont instigatrices, du seul fait que toute théorisation nouvelle est re-formulation. Et toute formulation est la résultante d’un jeu complexe de pressions, au moment où s’effectue la rupture d’un équilibre instable, dans la direction d’un Credo, quand le jeu d’une menace à quoi 1 ’Ewig-Weibliche n’est jamais étranger, atteint des limites que l’on pourrait dire naturelles eu égard au champ où elle opère, c’est-à-dire le champ scientifique.

Bien sûr, toute formulation nouvelle – et il n’est d’autre nouveauté que celle qui survient pour chacun, du plus illustre au plus modeste, quand il parvient à formuler ce que jusque-là il n’avait pas su – est nécessairement système. Et système propre à apaiser les discordances et les contradictions. Bien sûr, toute formulation nouvelle est sur une pente qui incline fatalement vers l’harmonie ce qui ne s’y trouve pas. Mais le féminin n’est pas lieu de l’harmonie, ni du reste de son contraire. Par le pouvoir de son évocation, le texte de Goethe a dû aider Freud à n’être la proie d’aucun de ces deux mirages. Le féminin est nécessairement présent dans toute tension vers l’abolition des contradictions,

c’est-à-dire des différences. Mais n’est pas d’essence féminine tout système qui doit maîtriser la contradiction et dont le type parfait est le système obsessionnel.

C’est tout de même curieux de voir combien dans l’analyse, parfois, ces évidences deviennent légères. Mais n’est-ce pas précisément dans la mesure même où se perd le fil, où de nos jours, en plus d’un lieu, ne pendent que ces vignettes classées et reposantes, dans leur interchangeabilité inerte, de la bonne et de la mauvaise mère ? Là où à l’origine, avec les Mères goethéennes et son « Eternel féminin », Freud ne pouvait que conjurer, trois croix, absit omen, un maléfice inconnu, ou, comme dans le rêve de la dissection de son propre pelvis, écarter (« Tu ne peux tout de même pas dire »… la formule de Méphisto) la curiosité des tiers ou celle de Louise N. Et il est tout à fait remarquable qu’en des lieux bien distants du texte freudien, comme par exemple le commentaire contemporain le plus universitaire qui soit de Faust, c’est à propos de YEwig-Weibliche que l’on voit soudain surgir le terme d’inconscient. On ne lit certes rien d’extraordinaire, mais tout de même, par exemple sous la plume de Lichtenberger, quelques phrases qui valent que pour la suite il en soit fait ici mention. « Cette intuition de l’Infini… La Femme s’y élève plus spontanément que l’Homme, car elle est plus proche de la nature et de la vie que l’homme… Elle vit plus dans la sphère de l’inconscient que dans celle du conscient. » Et Lichtenberger ajoute : « C’est pourquoi l’Homme, plus dissonnant et plus douloureux, salue volontiers en elle l’initiatrice qui le guide vers l’harmonie135. » C’est un vœu pieux, que M. Lichtenberger est lui bien libre d’avoir, et nous ne lui en ferons pas reproche. Vœu pieux qui semble, à sa manière, bien partagé par M. Grunberger.

Incalculables sont en effet, sous l’angle théorique mais doctrinal aussi, les suites d’une érosion de l’accent, d’une atténuation des contours, d’un effacement même des représentations originelles pour l’œuvre, avec leur corrollaire inévitable d’impossibilité de faire sa place et de pointer le jeu du Credo, qui dans l’article de J. Klauber que je vous

citais 136 s’estompe lui aussi au point de devenir : quia impos-sibile. Et qui ainsi ne permet plus de retrouver son lien avec PEntscheidung, la décision. À prendre pour pivot le complexe paternel, l’œuvre de Freud procède à une mise en évidence de cette Entscheidung, dont je vous ai montré l’année dernière que le Wo es war portait un écho anticipé137.

L’autre tendance postfreudienne, celle que la politique des sociétés d’analyse nomme orthodoxe, donne l’impression de tendre vers la relation à la mère, mais comme pivot. D’où revient, à la façon d’un boomerang, la différence qu’il y a entre la survivance de l’enfant qui vient de naître et cette œuvre de paroles qu’est le corpus analytique à nous livré par Freud. Ce changement d’accent, toute d’apparence qu’en soit pour l’analyse la possibilité, n’est pas allé – tel est le pouvoir inhérent des représentations en cause – sans ner, dans un temps premier, une première moisson. Et du seul fait, nous l’évoquerons dès notre prochaine rencontre, du remaniement que cela apporta à la fonction de ce qui joue comme limites, celles du dedans et de dehors inclusivement. Mais ce gain se paya vite d’une fragilisation de tout ce qui dans l’analyse se jouait comme exigence méthodique, puis de l’instauration d’un rapport que je ne dirai pas fantasmatique mais fantaisiste au Weibliche, au féminin, à la féminité, voire aux femmes.

Les postfreudiens dans l’ensemble, comme Klauber, balancent entre l’option freudienne et ce qui se propose comme espoir d’une voie nouvelle, ou bien ils optent pour cette dernière, comme Schafer, qui est dans cette perspective un représentant du cas extrême.

Freud, lui, se tient à la première. Pourquoi ? Au point où nous en sommes, nous n’avons qu’un début de réponse. Mais notre évocation des représentations goethéennes et le rappel que nous avons fait de l’occurrence de la formule méphistophélique – lorsque Freud mentionne à Fliess celles que plus tard, écrivant à Ferenczi, il appellera les figures du destin et qui pour lui furent sa nourrice, Amme, sa mère écrite en parenthèse (Mutter) et sa femme 138 – nous montrent

comment, dans l’histoire même de l’écrit freudien, le complexe paternel mène à la rencontre du féminin, devient dans sa théorisation appui pour s’y affronter, mais un appui dont la défaillance ouvrira dans l’écrit la brèche d’une nouvelle perspective.

Certes, Freud n’eut pas avec les femmes une relation aisée. Mais une relation aux femmes qui serait de celles que l’on dit sans problèmes serait-elle porteuse du gage même d’un soupçon de ce que la perspective analytique met en posture de pouvoir en avancer ? Et, là encore, la position névrotique n’a-t-elle pas quelques privilèges ? Pour peu, bien sûr, faut-il le répéter, qu’elle reste pour l’analyse un terrain possible de déploiement, propre à mener à ce carrefour que l’on peut dire freudien et du même coup analytique, à savoir la position de l’homme face au masculin et face au Weibliche, au féminin.

Carrefour freudien en ce que le texte l’énonce aussi. Et analytique en ceci que le discours analytique décrit autour du point fixé par ce carrefour une spirale qui constitue le plus clair de sa substance. Où il convient du reste de noter qu’en ramenant la question à la jouissance de l’un et de l’autre sexe, Lacan a contribué à ramener les analystes circulant en zone libre dans cette spirale vers le point central de ce carrefour. Notre examen toutefois n’est pas centré sur ce point mais bien sur ses approches, ou, si l’on préfère, sa périphérie. Ou, par rapport au masculin, la question est : comment en parler ? En parler, c’est assurément ce que l’on peut faire, car rien en soi n’y résiste à la connaissance. Alors que par rapport au féminin la question n’est pas « comment en parler », car, pour en parler, encore faudrait-il en savoir. Le masculin pose une question au niveau de l’expression, le féminin la pose au niveau du savoir.

Ce qui donne au féminin sa place particulière dans le travail scientifique tout entier gagé sur une faim de savoir. Où, par contraste et pour faire image, c’est du côté du discours juridique, pour ne pas dire celui des plaideurs, que nous pourrions voir le pur produit de ce qui « découle » du masculin. Travail scientifique dont l’attrait fut si puissant sur le jeune homme Freud, dont la formation même révèle ces deux volets opposés que l’on trouve comme vous le

Csavez dans son œuvre et, dès ses débuts mêmes, dans le virage de sa conception de l’étiologie des névroses. C’est un

jeune homme tout pénétré du texte biblique qui se tourne un beau jour vers les sciences naturelles. C’est lui qui se dépeint ainsi dans son autoportrait. Or le texte biblique est la forme achevée et en même temps première de ce dont le discours juridique sera le sous-produit dans la suite des temps. C’est parce que Freud ne devient ni avocat ni, comme des amitiés de lycée auraient pu le pousser à l’être, homme politique, mais homme de science, qu’il devient, pour une période déterminante de son trajet, méphistophélien. Ce dont nous avons vu chez Goethe la tentation et les impasses, et à quoi ne reste à ajouter que cet aveu que Freud en tait lui-même dans son autobiographie, et à propos bien entendu de sa quête du savoir scientifique, où, dit-il, « il apprit la vérité de l’avertissement de Méphistophélès (Ich lernte so die Wahrheit der Mahnung Mephistos kennen 10). “C’est en vain que tu vas de science en science, chaque homme n’apprend que ce qu’il peut” {Faust, I ; scène 4). »

Et par rapport au féminin, l’œuvre freudienne nous offre dans son texte ces deux versants toujours distincts, même si le raisonnement les entretisse mais jamais au point de leur faire perdre leurs caractéristiques propres que sont respectivement les écrits relatifs à ce qui est moteur, désir, nécessité même de la connaissance, et ceux qui de cette connaissance seront, voire se revendiqueront comme étant le produit. Autant ces derniers, dans leur style même, seront comme l’expression d’un dur travail où l’on n’avance parfois que pas à pas dans la conquête de ce continent qui reste obscur, autant les premiers sont marqués comme du signe d’une émotion bien plus passive. Laquelle doit peut-être de n’être jamais sidérée à la réserve, voire à la distance où l’envisage-ment, la contemplation savent se garder, et au terrain même où Freud choisit parfois de les tenir. Et notamment le terrain de la fiction (littéraire).

C’est bien entendu sur ce versant-là de la position freudienne que depuis quelque temps nous avançons notre lecture. C’est sur ce versant évidemment qu’il peut être, pour qui s’y aventure comme Freud ou Faust, question de quelque danger. Car pour celui qui se met en posture d’égrener le produit de la connaissance qui en provient, le seul risque est celui de l’erreur. Ce qui est bien entendu sans danger

aucun pour celui qui la produit, même si plus d’un inconvénient en provient pour qui recueillera le produit de ce savoir. Car, face aux figures de son destin, dont le visage est féminin (voir la lettre d’anniversaire à Ferenczi en 1913), s’il n’est pour l’homme nulle quiétude et nul répit dans la nécessité de les scruter plus encore que de les interroger (et les scruter n’est là encore que le moins qu’il puisse faire, car il faut bien justement qu’il fasse quelque chose, et vite de préférence, s’il suit le conseil de Méphisto), c’est parce qu’elles représentent un danger mortel.

Ce thème, vous le savez, est par Freud présenté plutôt qu’élaboré. Est-il du reste de ceux qui puissent faire l’objet de ce que l’on appelle une élaboration ? Thème présenté par Freud tel qu’il le trouve dans la fiction littéraire, poétique, dans ce court travail que vous connaissez et dont le titre même isole textuellement le thème en français et en anglais, Das Motiv en allemand, à savoir le « Thème des trois coffrets 11 ».

Ce travail est certes très connu, et nul ne manque à l’occasion d’y faire référence. Mais tout de même, et bien que la littérature analytique à proprement parler n’en apporte pas formellement la preuve, il est observable dans ce qui se dit, donc plus que dans ce qui s’écrit, que ce travail trouve chez les analystes femmes une sorte d’accueil, une façon de le traiter, d’en parler, qui ne semblent pas trouver leur pareil chez les analystes hommes. Le dernier travail paru où cet article trouve sa place est de la plume d’une femme, Mme Harteman, dans Topique. Et cependant ce travail de Freud comporte un rappel de la mythologie, de la littérature, du Roi Lear de Shakespeare principalement, que je crois en eux-mêmes dépourvus des moyens propres à captiver plutôt la lectrice que le lecteur. Serait-ce alors que la fin même de cet article, de par sa forme et les représentations qu’elle pousse vers l’avant de la scène psychique, a cette vertu particulière quand c’est une femme qui lit ? Ce travail est écrit par un homme qui n’a que cinquante-sept ans. Il est cependant hanté par l’idée de la mort. Et, quoi que nous puissions savoir de sa longévité, nous savons aussi que c’est un homme qui se sent déjà vieux. Le savoir du reste ne nous aide en rien, pas plus d’ailleurs que l’autre, usage faisable

de notre information, au sens où l’événement la dégagea bien postérieurement à la parution de cet article. À savoir que c’est la cadette des filles, la Cordelia de ce Freud-Lear, qui se trouva plus tard comme incarner ce renversement que Freud propose à l’entendement de la fin de King Lear. Et que d’elle seule, à l’exclusion de toute autre personne, il voulut recevoir les soins quotidiens qui lui permirent de survivre dans une horreur dont, avant que ne paraisse le livre de Shur, la postérité n’avait pas eu la vision.

Certes, on le sait, encore qu’il ne soit pas inutile de ne pas effacer trop rapidement ces images en se fiant à quelque rémanence qui nous laisserait les voir le temps qu’il faut. Et même pourquoi omettre de les détacher pleinement sur leur toile de fond ? Celle de Cordelia particulièrement. Son lien avec Anna est avoué, à Ferenczi d’ailleurs, toujours dans cette lettre d’anniversaire de juillet 1913 et dans les lignes qui suivent immédiatement la phrase par laquelle nous avons entamé l’examen de l’aspect actuel de notre thème, à savoir celle où il est dit « Pour chacun de nous, le destin prend la forme d’une femme (ou de plusieurs) ». La suite, qui fait état de vacances à Marienbad, se lit ainsi dans sa traduction : « Pour seule compagnie, j’aurai ma petite fille qui se développe très bien en ce moment12. » Mein nàchster Verkehr, plutôt que « seule compagnie », veut dire « ma plus proche relation », ce qui dit plus et pas tout à fait la même chose. Cela n’est pas capital, mais enfin pourquoi toujours, lorsque l’exactitude exige même un aussi mince effort, les traducteurs doivent-ils être aussi indifférents ? Et la suite maintenant, avec toujours cette inutile approximation : « U y a sûrement longtemps que vous avez deviné l’élément subjectif du “Thème des trois coffrets”. » Pourquoi opter sans raison pour la solution qui n’exploite pas le diese, de diese subjek-tive Bedingung, en écrivant tout aussi plausiblement, « cet élément subjectif du “Thème des trois coffrets ’, vous l’aviez sûrement deviné depuis longtemps ». Bien sûr, le « ce » de cet élément, n’est pas essentiellement lié à Anna. Qui est évidemment un revenant. Ce dont nous avons vu l’année dernière comment Freud y insistait, le soulignait à propos des enfants, « qui sont toujours des revenants ». Le mot est en

français dans la phrase. Et en ce sens « cet élément subjectif » revient déjà d’un autre lieu, où il était venu avant que Freud n’ait pu soupçonner que, même là, il était déjà aussi revenu. Bien que Freud n’ait été à l’époque, le 13 juillet 1883, âgé que de vingt-sept ans. En effet, le « Thème des trois coffrets » et Cordelia sont entrés très tôt dans sa vie. À Martha, il écrit qu’il a ouvert son cœur à Breuer après que ce dernier, chose bien étrange, lui ait offert l’hospitalité humide de sa baignoire. À Breuer il a dit : « Cette même Martha… est vraiment une douce Cordelia. » « Là-dessus, il (Breuer) m’a appris que lui aussi appelait toujours sa femme ainsi, parce qu’elle n’accordait jamais à autrui la petite monnaie de la tendresse et qu’elle ne l’avait pas donnée non plus à son père 139. »

Tout cela, on le sait. Mais cela n’aide en rien les analystes hommes à comprendre (si toutefois le verbe vient ici à propos) pourquoi les femmes lisent ce travail autrement, c’est tout ce que je trouve à dire : autrement que ne le lisent les hommes. Serait-ce précisément qu’elles le lisent par l’autre bord, de l’autre côté, de cette même chose sous le signe de laquelle j’ai placé notre propos de cette année ? L’autre face de ce dont nous avons vu l’an dernier celle qui s’appelle Vaterkomplex ? Je livre cette question à la suite qu’elle pourra trouver en vous. Et je ne peux mieux faire que de citer les dernières phrases de ce travail de Freud : « Nous pourrions dire que là se trouvent représentés les trois rapports inévitables de l’homme et de la femme. La femme qui le porte, la femme qui est sa compagne, et la femme qui le détruit. Ou encore qu’il y a là trois images de la mère, dans le cours de la vie de l’homme. La mère elle-même, l’aimée choisie à l’image de la première, enfin la mère-terre, vj tqui le reçoit à nouveau. Mais c’est en vain que le vieil i homme espère encore l’amour d’une femme, comme il le reçut d’abord d’une mère. Seule la troisième Parque, la silencieuse déesse de la mort, le prendra dans ses bras 140. »

Est-ce qu’en lisant ces lignes, mêmes traduites, nos collègues analystes femmes qui savent s’en émouvoir sans pour autant s’en inquiéter – au sens où rien ne prouve pour le moment que nous, leurs collègues hommes, puissions par ce

thème, ce Motiv, être émus sans en être ravagés –, est-ce qu’elles lisent chez nous, les hommes, une quête affolée, sans espoir, d’un savoir d’enfant, et d’un savoir dont elles savent pour l’essentiel qu’elles n’en ont rien à dire, sauf peut-être en témoigner sans le savoir en refermant sur nous leurs bras ?

Mais ce passage final du « Thème des trois coffrets », dont je vous ai donné une traduction française de l’anglais, appelle une remarque, qui formellement concerne un point de traduction. Je vous ai dit :… « Seule la troisième Parque… le prendra dans ses bras », restant ainsi fidèle à l’esprit du texte, à la lettre de la traduction anglaise de Strachey, et certes conforme à l’usage français. Usage qui aurait été dérouté si j’étais resté fidèle, non point à ce qu’on appelle l’esprit du texte, ce qui postule qu’on l’ait fixé, immobilisé, par ce qu’on nomme sa compréhension (chose facile entre toutes), mais au contraire fidèle non pas tant à ce que par contraste convenu on appellerait la lettre du texte allemand, mais simplement à la phrase allemande. Ou, pour dire autrement la même chose, si j’avais lu cette phrase, puis l’avais traduite en restant à l’écoute du signifiant. Mais là d’ailleurs surgit la question de savoir si l’écoute est vraiment le terme qui convient. Car peut-être est-ce au signifié qu’il conviendrait aussi bien, sinon mieux encore. Puisqu’il se pose la question de la lettre au sens même de son tracé, du mot au sens où d’autres écritures le spécifient d’un pictogramme, ou de nos jours encore de signes à tracer au pinceau, qui, en posant un autre mode de déchiffrage que l’alphabétique auquel nous sommes rompus, placent le signifiant dans une posture qui offre peut-être d’autres virtualités pour ce qui est véritablement de sa saisie, plus que de son écoute ou de son entendement.

C’est ainsi, pour aller vite à ce que je peux vous dire, que je me plais à imaginer que si j’avais eu à écrire pictographi-quement d’une manière qu’il m’aurait fallu inventer, j’aurais certes tracé pour Atropos, la troisième Parque, un des signes qui pour moi, homme de mon temps, auraient quoi que je fasse gardé des liens indéniables avec les silhouettes léguées par l’iconographie relative à l’Antiquité, et dont il n’est pas sûr, à ceci près que les Grâces sont plus volontiers figurées nues, très jeunes, et sans instruments, qu’entre les Parques et elles, à distance et d’un œil myope on fasse si aisément la différence. Trois sœurs aussi, après tout. Alors que, si

j’étais resté fidèle à la phrase allemande, c’est le mot de Schicksalsfrau que j’aurai rencontré. Et en l’espèce la troisième d’entre elles, d’entre les Schicksalsfrauen, les Femmes du Destin. Je n’ai aucune raison de croire que mes signes auraient alors gardé ce lien avec ce qui traîne comme bagage flottant dans ce qui pour moi comme pour vous est notre culture. Si je n’essaye pas d’oublier, en me posant la question de comment tracer cette représentation, que je suis analyste, j’ai toutes les raisons de croire qu’en premier lieu se susciteraient des images qui seraient, dans leur banalité, les miennes. C’est-à-dire irréductiblement singulières, images de mon passé, de mon présent, d’un rêve peut-être, d’un visage, d’une voix qui me parle en analyse. Images dont je suis libre de garder le secret, mais qui surtout me restent secrètes et qui me concerneraient tout autrement que ces divinités mineures, les Moïprxi, ou les Parques latines. Auxquelles précisément le texte français que je vous ai proposé, texte conforme, ou le texte anglais, abandonnent entièrement le terrain, terrain que l’allemand ne leur cède que pour autant qu’il en reste que n’occupent pas les Schicksalsfrauen, ou encore Schick-salsschwestern, femmes ou sœurs, dont la plume allemande de Freud trace la représentation et que l’anglais traduit chaque fois par The Fates141, pluriel de Fate, le destin : Schicksal assurément, Fatum latin, mais d’où s’évacue la représentation « femme », « sœur », que seul restitue par convention l’implicite culturel.

Et là il convient d’ouvrir à nouveau une parenthèse technique relative à ce problème irritant des traductions. Car nous sommes, à propos de ce texte de Freud, dans un cas si spécial qu’il faut bien le dire exceptionnel. Pour une fois, la traduction française est meilleure que celle de Strachey. Ce mystère s’explique. Pour une fois, en effet, le travail des traductrices a été réellement supervisé, et par quelqu’un qui dans le milieu analytique d’avant-guerre avait incontestablement une place à part en raison de l’axe dominant de ses intérêts, supervisé par Edouard Pichon. Ce qui fait qu’au lieu des Fates, ou de la « Destinée », pour Schicksalsschwes-tern, on lit en français les « Sœurs symbolisant la destinée » ; pour Schicksalsgottinen, « Déesses du destin », au lieu de

Fat es encore. Mais hélas, pour la troisième des Schicksals-frauen, il est écrit la « troisième des filles du destin » ! Dommage tout de même, au dernier instant, de faire surgir ne serait-ce que cette équivoque de la forme où entre ces figures féminines et un Destin passerait comme l’ombre d’une filiation. Car le Destin, comme les Parques, les Parcae ou Tria F ata, naquit de l’union de la Nuit et de l’Erèbe. Et signalons aussi que l’auteur de cette fiction, Shakespeare, que Strachey appelle the dramatist, le dramaturge, est bien le Dicbter, c’est-à-dire le poète, comme l’écrit le texte français.

En ramenant ainsi sur la ligne de la lecture la représentation du féminin, femme, sœur, nous n’avons fait que renouer le fil laissé dans un texte daté de quelques années plus tôt, la lettre à Ferenczi où Freud observe que les figures du destin, dont il est plus d’une, mehrere, prennent pour l’homme un visage féminin. Nous avons pour ce faire pris appui dans le texte sur les deux représentations, femme, sœur, propres à permettre qu’un fil soit renoué et à illustrer les conditions dans lesquelles un fil se tient, s’attache ou au contraire se rompt. Car ces représentations sont bien de celles dont j’espère n’avoir pas trop échoué à évoquer pour vous qu’elles sont des représentations-clefs. Et même de telles représentations sont balayées, du seul fait de la plus honnête des traductions. Est-ce à dire que ces représentations sont légères ou précaires ? Nullement, elles ne sont comme telles ni lourdes ni légères. Mais une fois de plus s’illustre là l’incompatibilité de genre entre l’analyse et la traduction. Cette incompatibilité, qui n’est pas récusable, n’a pourtant aucun titre à faire opposer refus au travail d’un traducteur. Simplement, il faut la connaître. Et savoir où et comment elle joue dans un travail qui doit faire passer un sens d’une langue à une autre, et d’autre part, tâche antinomique, faire glisser des représentations d’une langue à une autre. Elles ne peuvent alors être traduites, mais seulement re-présentées, voire re-créées. Nous l’avons dit maintes fois mais souli-gnons-le encore ici, alors que nous tenons le fil qui ne peut manquer de nous mener à la chaîne freudienne des représentations liées aux figures de son destin. De nous mener là où l’homme va inéluctablement, où surgit nécessairement la figuration du Weibliche, du féminin, et où, sauf accident grave, il ne peut manquer de répondre par la Phantàsietâ-

tigkeit, activité fantasmatique, imaginary activity de Strachey, face à la réalité, comme il nous est dit dans « le Thème des trois coffrets ». Activité qui, dans « Analyse finie et infinie », s’appellera « fantasmer métapsychologiquement », étant dans la vie de Freud devenue son autre Tatigkeit, son autre activité, à savoir la wissenschaftliche, la scientifique, celle dont le territoire sera celui de la Sorcière métapsychologie, précisément. Et dont nous avons tenté de voir comment la bisexualité appelait à l’existence l’être théorique.

Et notre fantasmatisation théorique à propos du texte freudien prend son assise d’une part dans l’usage langagier comme tel – comme Freud en indique toujours pour lui en pareil cas la préférence, fortement marquée dans le rêve de Goethe par l’interprétation qu’il se donne des cris Natur-Natur, façon de faire qu’il dit être folle dans l’esprit des docteurs de son temps – et d’autre part dans l’usage langagier cohérent au terrain de notre étude, c’est-à-dire en premier lieu cet usage dans la langue allemande. C’est bien la pratique à laquelle je procède ici, pratique dont cependant il devient juste de dire qu’en la période où, il y a quelques années, elle faisait novation pour le public auquel nous en réservions alors le premier aperçu, et aujourd’hui, elle s’est fort répandue hors du cercle des analystes de métier. Et je ne vois nulle raison de garder secrète la satisfaction que j’en éprouve. Non point du tout que je m’en sente d’aucune façon l’instigateur, car, devançant cette extension, je n’ai fait qu’y prendre part. Mais je vois dans l’extension de cette façon de faire la promesse d’une rectification de l’état de choses que j’avais défini l’an passé comme étant l’innocence de Freud quant à ce qui nous a été légué de l’analyse dans toutes ses autres langues véhiculaires.

Mais reprenons le fil là où nous l’avions laissé, près de Cordelia. Pour placer maintenant sur notre ligne une articulation complexe et particulière de représentations, de manière à la retrouver déjà esquissée lorsque nous aurons à la retrouver, pour l’élaborer en suivant les paliers textuels que nous aurons à gravir. Près de Cordelia, modèle 83. C’est-à-dire, à propos de Martha, alors la douce, süsse Cordelia, à propos de Madame Breuer aussi, que son époux nommait ainsi et qui ne donnait pas la petite monnaie de sa tendresse. Or, comment Freud écrivit-il « petite monnaie » ? Dont l’équivalent allemand le plus couramment utilisé est très strictement « petite monnaie » Kleingeld : Klein, petit, geld, argent, monnaie. Freud utilise un terme courant, mais recherché : die Scheidemünze16. Münze veut dire monnaie. Dans l’usage courant et de nos jours, où plus qu’hier encore le billet représente les sommes fortes et moyennes, Münze, qui désigne les pièces, en est venu à signifier presque exclusivement la petite monnaie. Reste Scheide.

De ce mot, je soumets à votre considération l’éventail des sens qui sont les siens. Scheide, c’est la ligne qui sépare, et scheiden, le verbe, veut dire séparer. Scheide veut dire aussi frontière, mais également gaine, fourreau, étui. Enfin, Scheide est aussi un mot que les écoliers de langue allemande cherchaient avec un certain frisson dans les dictionnaires, en faisaient de pupitre en pupitre circuler l’écrit sur de petits billets au risque de se faire prendre. Car il désigne l’organe génital féminin. Et, si l’on consulte le dictionnaire, après l’abréviation « an » qui signifie anatomie, on lit, sans commentaire et même parfois sans traduction (pudeur), Mutter-scheide. Scheidemünze, cette monnaie qui se portait volontiers dans ce que l’on nomme bourse, ou porte-monnaie, ne se trouve certes pas, dans le mot, déplacée du lieu anatomique où le Dukatensckeisser, le chieur de ducats de Peau d’Ane, la fait apparaître, parce que la Scheidemünze n’est que la petite monnaie au sens où elle provient de la division, du partage de la grande. C’est au moment où Freud désigne cette sorte de postiche de l’amour qu’est la tendresse affectée, dont le représentant est constitué pour moitié par un mot qui a partie liée avec l’organe féminin et la ligne qui sépare, que nous devons prendre acte du fait qu’il indique aussi, dans le refus que la femme jeune surtout et vierge fait à l’homme de cette tendresse, le signe, pour Freud irrécusable, de l’amour. Mais nous devons aussi inscrire, dans notre lexique des représentations au travail dans ce texte, le mot Scheide, comme porteur d’une articulation que nul terme équivalent ne restitue en d’autres langues de traduction. Articulation entre la ligne qui divise et la gaine ou l’étui qui reçoit. Et, dans cette notation que nous pouvons mettre en réserve, nous n’omettrons pas le mot déjà connu ici depuis l’année passée et repris cette année où Scheide est également à l’œuvre, à savoir Entscheidung, la décision. Où il est précédé du préfixe Ent,

qui marque la privation (c’est un préfixe privatif), mais aussi la séparation et même la délivrance.

Nous avons, vous le voyez, repris « le Thème des trois coffrets » par un bord autre que celui où ses échos sont de nos jours déjà pleinement amortis. Nous l’avons repris d’un point que je ne saurai nommer autrement qu’en l’appelant la différence dans la façon dont ce thème joue pour les femmes et pour les hommes. Différence à constater et dont il faut préciser qu’on ne peut vraiment pas dire qu’elle puisse être saisie au niveau de ce qu’en disent les unes et les autres. J’irai même jusqu’à proposer qu’à l’inverse cette différence se saisit de façon privilégiée entre ce que les hommes en disent et ce que les femmes n’en disent pas. Ou alors et pourquoi pas, c’est que je ne sais pas entendre ce qu’elles en disent. Et, en tout état de cause, c’est par là que quelque chose m’a alerté. Avoir ainsi repris « le Thème des trois coffrets » de ce point désigné, plus que défini, comme je viens de le faire, a eu pour nous une suite de conséquences. En premier lieu, nous avons substitué au mot Fates de l’anglais, ou à la « Destinée » de la traduction française, les sœurs, Schwestern, les femmes, Frauen, du destin. Puis, la lettre à Ferenczi nous servant de pont, dans la simultanéité même où ces textes vinrent à se produire, en rassemblant le groupe que l’on pourrait nommer des sœurs Cordelia, la trouvaille s’est alors donnée à nous d’un lieu-clef, celui de la Scheide, et clef d’une région dont l’étage où nous sommes est l’étage langagier et textuel. Sans pour autant que cesse de rouler dans nos oreilles l’écho et de passer devant nos yeux le reflet de cette représentation à l’autre niveau encore où elle est également en cause. Et cette Scheide nous apporte ainsi le plan de séparation que ce terme signifie au carrefour même où nous sommes du féminin et du masculin.

Notre propos, cette année, concerne quelque chose dont ce plan de séparation est une des fonctions et une représentation-clef. Mais comment ce plan fonctionne, là est toute l’immense difficulté.

Qu’il semble fonctionner comme plan de séparation entre féminin et masculin, c’est l’évidence dont attestent les mœurs et la matérialité des faits. De l’organisation sociale à l’architecture des édifices sacrés, où des lieux séparés peuvent être assignés aux deux sexes, ou des édifices profanes, des écoles à ce qu’en anglais on appelle the loo, c’est-à-dire « les lieux »,

où sur une porte il y a une silhouette féminine, précisée par une jupe, et sur l’autre une silhouette où le pantalon désigne le sexe masculin, entre lesquels se trouve le plan séparateur de ce qu’on appelle une cloison, tout nous montrerait que ce plan séparateur, dont la cloison qui le matérialise peut être mince, fonctionne ainsi, femmes et hommes, chacun de son côté de la cloison.

Et cela serait simple, si c’était vrai, s’il était vrai qu’il en soit ainsi ! Dans l’œuvre de Freud il fut un temps où régna, pourrait-on dire, l’espoir qu’il en soit ainsi. Espoir précaire, car Fliess seul en cautionnait le Plausibel, le mot est dans le rêve de Goethe. Le plausible au niveau de VUrteilsakt, au niveau de l’opération du jugement à l’établissement de laquelle le développement de l’intelligence, Vlntelektuelle Entwicklung, s’il ne peut suffire, ne peut non plus en aucun cas être indifférent. Fliess cautionnait donc cette plausibilité-là, comme celles d’autres éléments de sa science de la nature. Plausibilité de l’espoir qu’il en soit ainsi dans cette simplicité première et l’on peut dire sans drame, de la bisexualité fliessienne, avec son plan de symétrie. Mais tout ■ se compliquait aussitôt par le passage d’un système à deux éléments à un système à deux fois deux éléments et tout le reste de ce par quoi nous avons commencé en décembre ce cycle d’exposés.

Cela serait simple si c’était vrai, ce dont Freud en face du Weibliche, trois croix, pour en conjurer la maléfice, se prit très tôt à douter. Pour cette raison peut-être qu’au moment où Fliess créait « ses visions grandioses », lui, Freud, rêvait, et analysait ses rêves. Dont quelque chose qui en provenait était par lui, par écrit ou dans la discussion, adressé, posté, à celui qui était alors son seul auditoire. Et, par exemple, il rêvait que, « chose étrange », le vieux Brücke lui ayant fait procéder à la dissection de son propre pelvis, rêve étudié l’année passée et réabordé ici récemment, il lui faut dégager ce qui est posé sur ces « knolles » dont nous avons parlé, à savoir ce papier d’argent froissé, « knollé », zerknüllt. Ce que le texte du rêve dit devoir être fait très soigneusement, sorgfaltig. Sorge voulant dire souci, sorgfàltig17 signifie soigneusement, au sens où il ne s’agit là vraiment pas de plaisanter, il s’agit d’une tâche ardue qui réclame une mani-

pulation minutieuse. C’est le propre même de la pratique nommée dissection, qu’il s’agisse de préparation anatomique ou de chirurgie. C’est là que joue l’art du manipulateur. C’est tout ce qui fait la différence, à la faculté de médecine, entre une dissection ratée ou réussie. C’est là, étant donné l’identité de l’objet : un corps mort, et de l’instrument : une lame, que joue à proprement parler la différence entre boucherie et dissection, différence que l’ouverture du corps en soi ne suffit pas à assurer. Le boucher, ou l’éventreur, ouvrent aussi des ventres, voient des viscères, et peuvent les enlever. Seul l’homme de science dissèque. Lui seul doit manipuler avec ce soin minutieux. Et c’est l’opération qui concerne ce papier d’argent qui est porteuse de ce qui signifie, dans l’enchaînement des diverses séquences, la méthode, les exigences et la procédure de la démarche scientifique.

Votre lecture du livre sur les rêves vous a permis de remarquer que Freud, parfois, aborde un rêve en deux temps, parfois même en trois. L’un d’entre eux est consacré souvent à la relation du rêve entier, l’autre à l’un de ses fragments. Ça n’est pas le seul découpage (dissection) que Freud y pratique, mais c’est celui qui en l’occurrence nous intéresse. Car ce papier d’argent dont je parais faire si grand cas, sans que l’on voit pourquoi hormis cette curiosité, que j’ai signalée, du lien qui en allemand court, à travers le mode de son froissage, des tubérosités pelviennes aux boulettes maternelles puis à l’épiderme de ses mains, il est très exactement la représentation que Freud extrait du rêve avant d’en avoir livré le texte entier. Et c’est pour la citer au titre d’exemple du travail du rêve et, point à mentionner, comme par hasard avec la trompe qui trompe, juste après le rêve du grand exploit.

Comme d’autres, je me suis reporté à cet extrait préalable 142 qui en première lecture ne m’avait pas frappé, après avoir étudié le rêve complet. Et c’est de là que, rebroussant chemin, j’étais revenu à ce court paragraphe. À ma surprise, j’y découvris d’abord la confirmation de ce que je viens de souligner concernant la focalisation de la conduite scientifique sur cette représentation. Et, en effet, c’est à son propos que Freud évoque la première tache scientifique, die erste wissenschaftliche Aufgabe, qui lui ait été par Brücke confiée. Et ce papier

d’argent est cité en exemple de la façon dont le travail du rêve procède pour représenter un matériel très réfractaire, dit Strachey 143, Darstellung von sehr sprodem Material, un matériel délicat, cassant, aigu, « prude », bref immaniable. Ou que l’on ne peut manier qu’avec la plus grande minutie. Ce qui, soit dit en passant, d’être délicat, cassant, aisément froissable, fait du papier d’argent un matériel du genre que Freud désigne mais au registre du psychique. La question de savoir si, comme on le dit, il s’est aperçu ou non du rapport qu’il ne signale pas, ne se pose pas pour nous, dans la mesure où nous avons expressément, dès le début de notre travail ici, souligné tout l’intérêt à accorder non seulement à ce que selon la formule usuelle on désigne en disant : « ce dont il ne savait pas qu’il parlait », mais encore et davantage à « ce dont il ne savait pas ne pas parler », ou « ce dont il ne savait pas, qu’il ne parlait pas ». D’où il s’ensuit bien sûr que, si secret il y a qu’une enquête pourrait percer, il s’agirait ici plutôt de secrets que Freud ne se serait pas su avoir. C’est, écrit Freud, lorsqu’il s’agit de représenter cette sorte de matériel dont l’exemple peut être un nom propre, que le travail du rêve procède ainsi par la voie d’un extraordinaire détour. Mais ce détour, que Freud dit extraordinaire, ne l’est au fond pas dans un sens autre que celui qui indique le détour hors de ce qui paraît être soit le centre, soit l’axe principal et reconnu du rêve, par son interprétation. Et, en ce sens, détour guère différent dans sa fonction de ce qui vient figurer comme détail matériel d’un décor, d’une scène, bref d’une toile de fond où le travail du rêve amène ce dont, à propos de ce papier d’argent, nous devrions nous souvenir de notre élaboration passée. À savoir ce compromis, Kom-promiss144, de la représentation, Uberdeutlich, dont Freud découvre la fonction en 1937 dans « Constructions et reconstructions ».

Retenons cependant ce soir et pour conclure que ce papier d’argent, Stanniol, n’est pas à la place de cette représentation de compromis. Mais qu’il y mène. Cette représentation-limite est celle d’un poisson, grâce auquel la prochaine fois nous poursuivrons notre étude de la fonction du plan séparateur.