Préface le narcissisme et la psychanalyse : hier et aujourd’hui

Aux heures du verger

Analyser, c’est soumettre à la masse compacte et souvent confuse des faits – et d’autant plus que l’on aura renoncé à les percevoir sous l’unité apparente du discours – l’épreuve d’une différenciation selon des axes qui devraient révéler une autre composition de l’objet – inapparente, celle-là – par où se révélerait sa nature véritable. Cet objectif idéal est d’autant plus difficile à atteindre que l’on s’écarte de l’objet du monde physique pour se rapprocher de l’objet psychique. Car, alors que les objets du monde de la nature n’opposent qu’une réponse passive à l’examen, les objets humains ajoutent à celle-ci une résistance active qui fait obstacle à leur dévoilement, si tant est qu’on puisse légitimement employer ce terme pour qualifier le résultat de l’investigation.

Une des raisons majeures de cette opposition tenace, lorsque l’analyse porte sur le Moi, est le narcissisme. Le ciment qui maintient l’unité constituée du Moi a rassemblé ses composantes pour acquérir une identité formelle aussi précieuse au sentiment de son existence que le sens par lequel il s’appréhende comme être. À ce titre, le narcissisme oppose une des résistances les plus farouches à l’analyse. La défense de l’Un n’entraîne-t-elle pas ipso facto le refus de l’inconscient, puisque celui-ci implique l’existence d’une part du psychisme qui agit pour son propre compte, mettant en échec l’empire du Moi ? Encore fallait-il pour l’appréhender que la démarche analytique ait pu individualiser son existence et sa fonction. Car c’est là un autre obstacle à l’analyse des objets humains, les axes et les constituants qui les composent ne se donnent pas immédiatement à l’esprit par l’observation ou la déduction. Et l’on a pu même nier que la théorie psychanalytique dérive de l’expérience, tant la grille d’interprétation paraissait devoir être préalable à toute compréhension, si partielle qu’elle fût, des événements psychiques et encore davantage de la structure du sujet.

Le narcissisme fut d’une certaine manière une parenthèse dans la pensée de Freud. Si la sexualité reste la constante indétrônable de toute la théorie de l’inventeur de la psychanalyse, son pouvoir est toujours contesté par une force adverse qui, elle, varia au fil des années. Avant le narcissisme, ce furent les pulsions d’auto-conservation, après lui, les pulsions de mort. Dans l’inter-règne de la première et de la dernière théorie des pulsions, le narcissisme résultera de la libidinisation des pulsions du Moi vouées jusque-là à l’auto-conservation. Ce fut certes un saut décisif pour Freud de porter la sexualité au sein du Moi, alors que ce dernier paraissait de prime abord échapper à son emprise. Avec le narcissisme, Freud pensait avoir trouvé la cause de l’inaccessibilité de certains patients à la psychanalyse. La libido s’étant détournée des objets et ayant reflué sur le Moi empêchait tout transfert, à tous les sens du terme, donc toute élaboration de la psycho-sexualité qui avait trouvé refuge dans un sanctuaire inviolable. À l’époque, Freud pensait que le trouble fondamental de la psychose venait de cette retraite de la libido, qui trouvait plus de satisfaction là où elle avait trouvé asile que dans l’aventure de la libido d’objet, source d’autres satisfactions mais aussi de combien de déceptions, de menaces, d’incertitudes.

Il fallait donc découvrir le narcissisme, comme sous-ensemble de la psyché, avant de pouvoir rendre compte de sa place dans la topique, la dynamique et l’économie de la libido. Cette dimension de la vie psychique ne s’imposa pas d’emblée dans la psychanalyse. Il fallut près de vingt ans de réflexion et d’expérience pour que Freud se décide à en faire l’hypothèse dans son écrit princeps sur la question, « Pour introduire le narcissisme » (1914). Aux analystes, cette acquisition théorique parut pertinente et éclairante ; aussi quel ne fut pas leur étonnement lorsque, moins de sept ans après, Au-delà du principe de plaisir (1921) venait affirmer que cette pertinence était illusoire, parce qu’elle conduisait à une conception moniste de la libido.

En somme, le narcissisme était un leurre d’autant plus efficace qu’il faisait subir à la théorie la séduction dont lui-même était l’expression : l’illusion unitaire, portant cette fois sur la libido. Freud décida alors de mettre fin à cette péripétie de sa pensée en proposant la dernière théorie des pulsions opposant les pulsions de vie et les pulsions de mort. L’hypothèse des pulsions de mort devait susciter des controverses. La sexualité à son tour changeait de statut. Ce ne seront pas les pulsions sexuelles mais les pulsions de vie qui s’opposeront aux pulsions de mort. Ce qui paraît n’être qu’une nuance est gros de conséquences. Car, devant le spectre de la mort, le seul adversaire qui soit à sa hauteur, c’est l’Éros, figure métaphorique des pulsions de vie. Que regroupe cette nouvelle dénomination ? La somme des pulsions précédemment décrites qui se trouvent désormais rassemblées sous un chef unique : les pulsions d’auto-conservation, les pulsions sexuelles, la libido d’objet et le narcissisme. En somme, tous les constituants des théories des pulsions antérieures ne sont plus que des sous-ensembles réunis par une fonction identique : la défense et l’accomplissement de la vie par Éros contre les effets dévastateurs des pulsions de mort.

On voit combien l’amour qui semble aller de soi, être ce qu’il y a de plus « naturel », est en fait contrarié de toutes parts. Il a non seulement à faire face à un redoutable adversaire qui finit toujours par l’emporter, mais pâtit des dissensions qui divisent son propre camp, chacun des sous-ensembles étant en conflit avec les autres au sein même des pulsions de vie. Ainsi, dans la vie même, certaines forces – le principe de plaisir lui-même ! – collaborent à leur insu avec les pulsions de mort. Il fallut de l’audace pour proposer aux psychanalystes, encore grisés par un appétit de conquête, d’accepter de reconnaître cette implacable armée des ombres – les puissances de mort – qui sapait leurs tentatives thérapeutiques.

Ce qui n’était au début qu’une spéculation qui ne contraignait pas les psychanalystes à l’accepter devait devenir au fil des ans, à l’épreuve de la clinique – et aussi des phénomènes sociaux –, une certitude, pour Freud tout au moins, car on ne peut dire qu’il ait été unanimement suivi sur ce point1. Toujours est-il que la communauté analytique s’attela davantage, semble-t-il, à la discussion des innovations théoriques de Freud qu’à manifester son attachement pour la théorie qu’elles avaient détrônées, où le narcissisme occupait la place centrale.

Une autre raison de l’oubli du narcissisme, tant pour Freud que pour ses disciples, peut être invoquée avec la création de la deuxième topique qui comportait une réévaluation du Moi. Cette innovation-là fut beaucoup mieux accueillie que la pulsion de mort. Freud semblait vouloir miner le moral de ses troupes, puisque l’ennemi qui ruinait leurs espoirs thérapeutiques se révélait pratiquement invincible. On aurait pu s’attendre alors, à la faveur de la conception nouvelle du Moi, à une reprise des problèmes posés par le narcissisme vus sous l’angle de la deuxième topique et de la dernière théorie des pulsions dans un effort d’intégration des acquisitions du passé et des découvertes du présent. Elle n’eut pas lieu. Freud, qui se reprochait sans doute d’avoir fait trop de concessions à la pensée de Jung, chercha-t-il délibérément à rompre avec ses vues d’autrefois ? Ce n’est pas impossible. Ce qui est sûr, c’est que le narcissisme perdra de plus en plus de terrain dans ses écrits au profit des pulsions de destruction. Témoin, la révision de ses vues nosographiques, qui restreignirent le champ des névroses narcissiques à la seule mélancolie, ou, si l’on veut, à la psychose maniaco-dépressive, la schizophrénie et la paranoïa relevant désormais d’une étiopathogénie distincte. Quant à la mélancolie, pour avoir été maintenue sous la juridiction du narcissisme, elle était néanmoins décrite comme expression d’une pure culture de la pulsion de mort. Il y a donc une articulation nécessaire à trouver entre le narcissisme et la pulsion de mort, dont Freud ne s’est guère occupé et qu’il nous a laissé le soin de découvrir. La grande majorité des travaux rassemblés ici ont, implicitement ou explicitement, pour objet de penser les rapports entre narcissisme et pulsion de mort – ce que j’ai proposé d’appeler le narcissisme négatif.

Après Freud, le narcissisme devait connaître un double destin. En Europe, l’œuvre de Mélanie Klein, entièrement axée sur la dernière théorie des pulsions de Freud – c’est peut-être le seul auteur qui ait réellement pris au sérieux l’hypothèse des pulsions de destruction, en leur donnant toutefois un contenu très différent –, ignore le narcissisme. Seul H. Rosenfeld parmi les kleiniens a essayé de l’intégrer aux conceptions kleiniennes, car ni H. Segal, ni Meltzer, ni Bion ne lui font une place dans leurs développements théoriques. L’œuvre de Winnicott, qui diffère si profondément des théories de Mélanie Klein mais n’en dérive pas moins, ne lui accorde guère plus d’attention.

En revanche, de l’autre côté de l’Atlantique, le narcissisme devait renaître de ses cendres, d’abord sous la plume d’Hartmann, quoique de manière relativement incidente. Mais c’est avec Kohut qu’il devait revenir en force dans la psychanalyse. Son ouvrage The Analysis of the Self2 connut une grande popularité. Kohut bientôt devait faire école, non sans susciter des résistances. D’abord, du côté de ceux qui se prétendaient « freudiens classiques » – ils étaient en fait hartmanniens – sans que l’on puisse vraiment voir sur quoi se fondait leur opposition, car la lecture de Kohut permet de l’inscrire dans la filiation de Freud et d’Hartmann, ou plus exactement dans la filiation de Freud interprété par Hartmann. Sans doute y a-t-il matière à débat quant à la manière de comprendre le matériel communiqué par les analysants et de lui donner réponse s’il y a lieu. Mais l’opposition devait venir aussi d’ailleurs : de Kernberg tout particulièrement, qui défendait une conception des relations d’objet qui doit un peu à Mélanie Klein – en dépit des critiques qui contestent ses théories – et beaucoup à Edith Jacobson, dont l’œuvre n’est pas assez appréciée. Kohut, comme Kernberg, furent d’ailleurs très contestés tous deux par l’école anglaise, dont les postulats fondamentaux sont très différents.

Tout cela n’empêcha par Kohut de passer pour le théoricien qui avait réussi la résurrection du narcissisme. À tort. Car, si la communauté psychanalytique ne professait pas une ignorance, parfois teintée de mépris, pour les travaux psychanalytiques français, elle aurait reconnu qu’en France Kohut avait été précédé dans cette voie par Grunberger. Et si Lacan n’avait pas été victime pendant de longues années d’un ostracisme qui s’est levé récemment, on aurait pu s’apercevoir que le narcissisme est une pièce maîtresse de son appareil théorique. Le mouvement psychanalytique français d’après-guerre a toujours accordé au narcissisme la plus grande attention, bien que, dans ce domaine comme dans les autres, des conceptions plus ou moins divergentes aient été exposées. Ainsi, s’il m’est permis de parler de mes propres contributions, le lecteur informé se rendra compte facilement que les opinions que je soutiens sont différentes aussi bien de celles de Lacan que de celles de Grunberger.

Plutôt que de déplorer cette absence d’accord sur un problème aussi central, il faut au contraire se conforter de ce que des développements théoriques inspirés par des interprétations différentes ravivent la controverse, car la lumière ne viendra que de la confrontation des idées.

Les débats auxquels le narcissisme donne lieu aujourd’hui restent, quant au fond, centrés sur un problème que je crois mal posé. Toute la question est de savoir si on peut attribuer au narcissisme une autonomie ou si l’on doit envisager les problèmes qu’il soulève comme ceux du destin singulier d’un lot de pulsions qu’il faut envisager en étroite relation avec les autres. Je ne vois pour ma part aucune nécessité d’avoir à choisir entre l’une et l’autre de ces stratégies théoriques. En effet, les enseignements de la clinique nous autorisent à penser qu’il y a bien des structures narcissiques et des transferts narcissiques – c’est-à-dire où le narcissisme est au cœur du conflit. Mais ni les uns ni les autres ne peuvent se penser et s’interpréter isolément, en négligeant les relations d’objet et la problématique générale des rapports du Moi avec la libido érotique et destructrice. Tout est affaire de jugement – un jugement que l’analyste est contraint à porter seul, sans qu’il puisse compter dans la situation analytique sur aucun avis, hormis le sien, si éclairé qu’il puisse être. Ce jugement est le plus souvent intuitif, pour ne pas dire imaginatif.

La prévalence du narcissisme dans certains aspects cliniques est en faveur de l’idée qu’il doit exister au sein de l’appareil psychique une instance suffisamment forte pour rassembler autour d’elle des investissements de nature identique qui tous possèdent des caractéristiques suffisamment différenciées pour mériter une distinction particulière. Ceci n’implique pas nécessairement que la formation des structures narcissiques suive un développement tout à fait à part, mû par des forces intrinsèques et indépendamment des pulsions orientées vers l’objet. Un souci de clarté devrait nous pousser à décider ce qui est premier et ce qui en dérive dans les rapports entre libido du Moi et libido d’objet, surtout à la lumière de la dernière théorie des pulsions. C’est peut-être cette préoccupation causale qui est responsable d’une certaine confusion dans la discussion. Car, à moins d’être obsédé par une conception développementale supposée reconstituer les composantes du schéma d’évolution de l’appareil psychique et repérer les points sur lesquels il bute, il est beaucoup plus fécond de préciser l’organisation des configurations cliniques et de reconnaître le type de cohérence auquel elles obéissent pour en déduire les axes organisateurs du psychisme. Quant à devoir trancher – au nom d’une scientificité qui refuse d’admettre le caractère hautement conjectural de toute construction ou reconstruction du psychisme infantile – pour savoir si les manifestations observées sont d’origine primitive ou secondaire, c’est là le plus souvent un combat sans issue, surtout pour ce qui concerne le narcissisme, car on ne saurait tirer ici aucun enseignement d’une prétendue validation par l’observation, puisque les phénomènes qui en relèvent se rattachent au monde le plus intérieur du sujet. Au point où nous en sommes, la valeur heuristique des théories contradictoires s’évalue au champ des faits cliniques qu’elles peuvent recouvrir et dont elles prétendent rendre compte. Si les formes cliniques qu’on voudrait rattacher à des fonctions archaïques sont souvent confuses, ne permettant pas toujours de percevoir clairement les distinctions qui sont postulées dans la métapsychologie, il est peu probable que l’ensemble des phénomènes rattachables au narcissisme soient des produits de transformation de pulsions qui lui seraient étrangères. Il est légitime de penser qu’existent, même là le tableau est peu clair, les linéaments de ce qui plus tard sera susceptible de s’épanouir avec la pleine floraison des caractères que tout le monde désigne comme narcissiques.

Tout en reconnaissant au narcissisme son droit à l’existence comme concept à part entière, il est néanmoins impossible de ne pas poser le problème de ses relations avec l’homosexualité (consciente ou inconsciente) et avec la haine (de l’autre ou de soi). Or il est clair qu’en citant ces voisins les plus immédiats on est obligé de prendre en considération tous les autres concepts théoriques de la psychanalyse, que ceux-ci soient relatifs aux pulsions objectales, au Moi, au Surmoi, à l’idéal du Moi, à la réalité et à l’objet.

De même, s’il existe un lien très étroit entre le narcissisme et la dépression, comme Freud l’avait bien perçu, il me paraît non moins indéniable que les problèmes du narcissisme se retrouvent au premier plan dans les névroses de caractère – ce à quoi il n’est pas difficile de s’attendre et pas seulement dans les cas où existe une schizoïdie marquée – dans la pathologie psychosomatique et, last but not least, chez les cas-limites. Une distinction trop tranchée entre structures narcissiques et cas-limites n’a pour résultat qu’un compartimentage artificiel, que la complexité des problèmes cliniques a tôt fait de démentir. Sans parler de l’inévitable composante narcissique toujours présente dans les névroses de transfert. En fait, sitôt que l’organisation conflictuelle touche à des couches régressives situées au-delà des fixations classiques observées dans les névroses de transfert, la part prise par le narcissisme se révèle plus importante, même dans les conflits où celui-ci n’est pas en position dominante.

Une question souvent posée dans la littérature est celle des relations entre structure narcissique et cas-limites qui semblent se partager l’intérêt des auteurs de la psychanalyse contemporaine. Il n’est pas inintéressant d’observer que Kohut, défenseur de l’autonomie du narcissisme, distingue soigneusement entre cas-limites et structures narcissiques et consacre les dernières années de sa vie à l’étude exclusive des secondes. En revanche, Kernberg, qui s’oppose à cette autonomisation, tout en admettant la légitimité d’une distinction clinique, écrira à la fois sur les uns et les autres. Les partisans de l’entité « Narcissisme » semblent enclins à lui manifester l’hommage qu’on rend à une divinité négligée dans le panthéon psychanalytique.

En ce qui me concerne, j’adopte la même position pour ce qui est de la clinique que celle que j’ai défendue pour la théorie. Je pense qu’il est peu contestable que certaines structures méritent une individualisation au nom du narcissisme, mais il serait à mon avis erroné d’exagérer les différences entre structures narcissiques et cas-limites. Si, comme je le crois, il faut penser la limite comme un concept et non pas seulement de manière empirique en situant les borderlines aux frontières de la psychose, comment le narcissisme pourrait-il en être tenu à l’écart3 ?

Ces remarques nosographiques ne seront pas toujours bien accueillies, je le sais. Si je continue à m’y référer, ce n’est pas seulement pour des raisons de sténographie clinique, pour ainsi dire, c’est parce que je pense qu’il y a entre métapsychologie et nosographie des relations plus étroites qu’on ne pense. Car, de même que la nosographie n’a pas d’autre but que de montrer la cohérence de certaines constellations psychiques qui se sont structurées selon une cristallisation particulière – sans aucun souci de fréquence observée mais avec la préoccupation légitime de saisir l’intelligibilité structurale de modèles organisateurs –, de même la métapsychologie – au sens large – a pour but de définir des principes de fonctionnement, des axes directeurs, des sous-ensembles fonctionnellement distincts qui agissent en synergie ou en opposition les uns avec les autres.

On a reproché à la nosographie de présenter l’inconvénient de figer les structures et de ne pas faire une part suffisante au dynamisme psychique sur lequel l’analyste fonde ses espoirs de modification quant au fonctionnement mental de l’analysant. C’est peut-être un reproche justifié quant à la nosographie psychiatrique, mais ce n’est certainement pas celui dont on peut accuser la nosographie psychanalytique. Car, si celle-ci repère, en effet, une cohérence dans l’organisation psychopathologique et qu’elle distingue entre diverses modalités, elle n’en a pas moins le souci de comprendre comment s’articulent entre elles ces diverses modalités et comment aussi l’analysant peut, l’analyse de transfert aidant, passer de l’une à l’autre dans un sens régressif ou progressif. Méfiants à l’égard de la nosographie, les analystes préfèrent penser à la singularité de leurs analysants, ce qui est une attitude nécessaire à celui qui entreprend l’analyse d’une personne. Ce serait dépersonnaliser l’analysant que de penser à ses conflits inconscients en termes de catégories et de classes. La protestation est bien inspirée, elle est légitime. Mais, pour s’attacher à analyser la spécificité du complexe d’Œdipe chez tel ou tel analysant, niera-t-on pour autant qu’il faille parler du complexe d’Œdipe comme d’une structure supra-individuelle ? Peut-être l’objection est-elle encore plus explicable quand il s’agit du narcissisme. On a fait remarquer que le narcissisme a mauvaise presse. Il est rare que narcissique soit un qualificatif laudatif. Les narcissiques nous irritent peut-être encore plus que les pervers. Peut-être parce que nous pouvons rêver d’être l’objet du désir d’un pervers, alors que le narcissique n’a d’autre objet de désir que lui-même. Narcisse nie Écho, comme les analysants qui-ne-font-pas-de-transfert nous ignorent superbement.

Il faut ici rappeler les évidences : les narcissiques sont des sujets blessés – en fait, carencés du point de vue du narcissisme. Souvent la déception dont ils portent encore les blessures à vif ne s’est pas bornée à un seul des parents, mais aux deux. Quel objet leur reste-t-il à aimer, sinon eux-mêmes ? Certes, la blessure narcissique infligée à l’omnipotence infantile directe ou projetée sur les parents est notre lot à tous. Mais il est clair que certains ne s’en remettent jamais, même après l’analyse. Ils restent vulnérables, l’analyse leur permettant de mieux se servir de leurs mécanismes de défense pour éviter les blessures, faute d’avoir pu acquérir ce cuir qui semble tenir lieu de peau aux autres. Nul sujet plus que le narcissique ne souffre autant de se voir cataloguer sous une rubrique générale, lui dont le souci est d’être non seulement un, mais unique, sans plus d’ancêtre que de successeur.

Il serait aisé de faire le même reproche aux concepts psychanalytiques qu’à la nosographie et nier que puissent exister et des structures narcissiques et même un narcissisme comme entité autonome. Mais alors il faut faire de même avec le masochisme et bien d’autres concepts. Il est toujours possible de montrer que l’expression la plus forte de l’érotisme comporte des visées agressives camouflées tout aussi bien que le contraire. Que restera-t-il alors de l’exigence analytique de séparer, de distinguer, de défaire la complexité confuse pour la refaire à partir de ses composantes inapparentes ?

La métapsychologie n’a pas d’applications cliniques et techniques immédiates. Tout le monde connaît d’excellents analystes qui l’ignorent, plus ou moins délibérément. Ce qui n’empêche pas leur pratique analytique de se fonder sur une métapsychologie inconsciente qui guide leur esprit dans son activité associative lorsqu’ils paraissent « flotter » plus ou moins attentivement. La métapsychologie n’est bonne qu’à penser. Et toujours après coup, non dans le fauteuil analytique mais dans celui sur lequel l’analyste s’asseoit devant la feuille blanche qui stimule ou inhibe son intellect.

J’ai fait remarquer plus haut que ce qui est à penser à travers le narcissisme ne pouvait l’être en isolant entièrement ce concept, en l’étudiant en soi. Si, pour en appréhender aussi spécifiquement que possible la nature, il convient en effet à certains moments de la réflexion de s’enfermer avec lui, c’est-à-dire au plus profond de nous-mêmes, puisqu’il est le cœur même de notre Moi, le mouvement centripète qui ne veut rien connaître d’autre que soi-même ne dévoile son sens qu’à opposer l’objet au Moi. Leurs relations sont complexes, puisque le concept de relation d’objet inclut pour certains auteurs les relations du Moi à lui-même, narcissiques. La théorie la plus classique admet l’existence d’investissements narcissiques de l’objet avant même que Kohut ait proposé l’hypothèse des Self-objects (Soi-objets), qui ne sont que des émanations du narcissisme.

Quoi qu’il en soit, un consensus existe entre les tenants de théorisations opposées ; l’achèvement du développement du Moi et de la libido se manifeste, en particulier, par la capacité du Moi à reconnaître l’objet tel qu’en lui-même, et non plus comme simple projection du Moi. Est-ce encore, tout comme la relation génitale, une visée normative qu’il faut rattacher à l’idéologie de la psychanalyse ? Est-ce là un but accessible aux capacités de l’appareil psychique et à la portée de la cure psychanalytique ? Je crois qu’en ces matières un dogmatisme excessif – dans un sens comme dans l’autre – frise rapidement l’incohérence. Car il n’est pas plus cohérent d’affirmer l’aliénation totale, définitive et incurable du désir à son narcissisme, ce qui n’est pas moins idéologique, que de soutenir que l’objet apparaîtra un jour dans sa lumière vraie. De toute manière, la mise en perspective du Moi (narcissique) et de l’objet est incontournable ; celle-ci révèle toutes les variations du spectre qui va de l’aveuglement subjectif à la rencontre véridique.

Je me suis demandé si, sans qu’on s’en soit douté, une nouvelle métapsychologie, une sorte de troisième topique, ne s’était pas subrepticement installée dans la pensée psychanalytique dont les pôles théoriques étaient le Soi et l’objet. Ceci sous la pression de l’expérience qui a fait aspirer les psychanalystes au besoin d’une construction théorique plus profondément ancrée dans la clinique. Autrement dit, on n’aurait pas la pratique d’une part et la théorie de l’autre, mais une théorie qui ne serait que – ce qui n’est pas le cas chez Freud – théorie de la clinique.

Ainsi, le transfert n’est plus un des concepts de la psychanalyse à penser comme les autres, il est la condition à partir de laquelle les autres peuvent être pensés. Et, de même le contre-transfert ne se limite plus à la recherche des conflits non résolus – ou non analysés – chez l’analyste, susceptibles de fausser son écoute ; il devient le corrélat du transfert, cheminant à ses côtés, induisant parfois celui-ci, et, pour certains, le précédant.

Si quelque chose de neuf est advenu dans la psychanalyse ces dernières décennies, c’est du côté d’une pensée du couple qu’il faut le chercher. Cela nous aura permis de délivrer la théorie freudienne d’un relent de solipsisme. Car, il faut bien le dire, la relecture de Freud donne trop souvent l’impression que tout ce qu’il décrit semble se dévoiler indépendamment de son propre regard, ou, dans les cas cliniques qu’il expose, de sa propre action. L’enfant imaginaire dont il dessine le parcours de la vie psychique – qu’il s’agisse de la sexualité ou du Moi – semble suivre son cheminement selon un développement prévu à l’avance, les arrêts, les blocages, les détournements ne devant somme toute que peu de choses à ses relations avec ses objets parentaux. En somme, Freud minimisa à la fois le rôle de son propre narcissisme et celui de l’objet.

À formuler les choses ainsi, on ne les rend pas nécessairement plus claires. Car la révérence à la clinique ne dit pas de quelle clinique il s’agit. Si la métapsychologie silencieuse des relations Soi-objet s’est progressivement imposée, c’est bien parce qu’elle rend mieux compte des aspects cliniques de l’analyse contemporaine, que les modèles classiques de la théorie freudienne n’éclairent que très imparfaitement. Autrement dit, que la psychologie de Freud est trop limitée par son référent, la névrose – et surtout la névrose de transfert. Tout se passerait alors comme si la problématique Soi-objet était plus à même d’éclairer non seulement les cas-limites, mais aussi les structures narcissiques – pour ne pas dire surtout celles-là, puisque, ce qui est à opposer au narcissisme, c’est bien l’irréductibilité de l’objet.

Mais il serait pour le moins fâcheux d’instituer une coupure dans la psychanalyse entre l’ancien et le nouveau sans chercher à saisir la continuité conceptuelle qui se cache derrière le changement apparent. S’il est facile de rappeler qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, il serait plus exact de dire que tout changement est à moitié moins neuf que le prétendent ceux qui le proclament.

La théorie qui s’appuie sur l’expérience de l’analyse de la névrose de transfert place l’objet au milieu de sa réflexion en tant qu’objet fantasmatique, ou encore objet de désir. La théorie issue de l’analyse des cas-limites continue, elle, de s’étayer sur l’objet fantasmatique, mais ne peut faire abstraction de ses rapports avec l’objet réel. Car c’est souvent que l’on constate que la participation des objets de la réalité a joué son rôle dans la psychopathologie du sujet ; ou, si l’on veut être plus prudent en matière d’étiopathogénie, on se bornera à dire que la structure psychique du sujet témoigne de rapports singuliers entre objet réel et objet fantasmatique. En effet, tout se passe comme si l’objet fantasmatique, bien que reconnu dans sa qualité d’objet de la réalité psychique, coexistait avec l’objet réel sans que ce dernier possède le pouvoir d’affirmer sa suprématie sur l’autre. Comme si une double inscription des événements psychiques accordait une même réalité aux objets fantasmatiques et aux objets réels4.

En ce qui concerne le narcissisme, l’objet, qu’il soit fantasmatique ou réel, entre en rapport conflictuel avec le Moi. La sexualisation du Moi a pour effet de transformer le désir pour l’objet en désir pour le Moi. Ce que j’ai appelé le désir de l’Un avec effacement de la trace du désir de l’Autre. Le désir a donc changé d’objet, puisque c’est le Moi qui est devenu à lui-même son propre objet de désir ; c’est ce mouvement qu’il convient d’éclairer.

Qu’est le désir ? Allant au-delà des définitions connues que nous ne rappellerons pas, nous dirons que le désir est le mouvement par lequel le sujet est décentrés5, c’est-à-dire que la quête de l’objet de la satisfaction, de l’objet du manque, fait vivre au sujet l’expérience que son centre n’est plus en lui-même, qu’il est hors de lui dans un objet dont il est séparé, auquel il cherche à se réunir pour reconstituer son centre, par le moyen de l’unité – identité retrouvée – dans le bien-être consécutif à l’expérience de satisfaction.

Le désir est donc ce qui induit la conscience de séparation spatiale et celle de la dyschronie temporelle avec l’objet, créées par le délai nécessaire à l’expérience de satisfaction. Sur cette matrice symbolique primaire, source du développement psychique, de multiples facteurs vont venir s’opposer ultérieurement au plein accomplissement du désir. Citons entre autres : la désintrication des pulsions, la bisexualité, le principe de réalité et, enfin, le narcissisme. Cet ensemble de facteurs est gouverné par les tabous fondamentaux : fantasmes de parricide, d’inceste et de cannibalisme. Ce qui nous intéresse au-delà de ce constat est de rechercher les moyens mis en œuvre pour parer à l’impossibilité d’accomplir pleinement le désir.

Lors de la « première » expérience de manque, une solution est trouvée par la réalisation hallucinatoire du désir, comme illusion réparatrice du manque de l’objet. Elle est le modèle qui s’enrichira lors des frustrations ultérieures, qui ne seront plus liées à la seule recherche du sein. On a eu raison de souligner que cette solution est bien imparfaite, qu’elle en appelle d’autres plus appropriées à une satisfaction effective. Mais en tant que telle elle reste un accomplissement psychique d’autant plus apprécié que l’enfant lui attribue le pouvoir d’avoir fait réapparaître l’objet-sein. Il n’est pas en mesure de penser que ce sont ses cris et ses pleurs qui ont alerté la mère venue à son secours, mais établit une relation de cause à effet entre la réalisation hallucinatoire du désir et l’expérience de la satisfaction.

Si les besoins vitaux restent assurés lors d’autres situations de manque de la part de l’objet, d’autres solutions seront trouvées : l’identification est la plus fondamentale. Elle supprime la représentation de l’objet, le Moi devenant cet objet lui-même, se confondant avec lui. Les modalités de l’identification sont différentes selon l’âge. Au début, l’identification primaire est dite narcissique, le Moi fusionnant avec un objet qui est beaucoup plus une émanation de lui-même qu’un être distinct reconnu dans son altérité. Si ce mode d’identification narcissique persiste au-delà de la fusion avec l’objet, lorsque le Moi se distingue du non-Moi et admet l’existence de l’objet à l’état séparé, ce mode de fonctionnement expose le Moi à d’innombrables désillusions. L’altérité non reconnue inflige au Moi d’incessants démentis sur ce que l’objet est supposé être et entraîne inévitablement la déception renouvelée quant à ce qui est attendu de lui. À telle enseigne que jamais le Moi ne peut compter sur l’objet pour retrouver cette unité-identité qui lui assure de rejoindre son centre lors d’une expérience de satisfaction toujours inassouvie. La triangulation des relations complique encore cette situation, car il est fréquent que les deux objets parentaux investis narcissiquement déçoivent – chacun pour des raisons différentes – le Moi. Tout cela est dommageable au Moi, parce que l’expérience fondamentale du déplacement, à la recherche d’un objet substitut, réparateur des blessures de l’objet originaire, ayant échoué, toute la suite des déplacements sur des objets substituts – des plus personnalisés aux plus impersonnels – renouvellera l’échec initial6. Tout contact avec l’objet exacerbe le sentiment de décentrement, soit par rapport à la séparation spatiale, soit par rapport à la dyschronie temporelle. L’ego-syntonie du Moi n’est plus à rechercher que dans l’investissement du Moi par ses propres pulsions : c’est le narcissisme positif, effet de la neutralisation de l’objet. L’indépendance ainsi acquise par le Moi à l’égard de l’objet est précieuse, mais elle est précaire. Parce que jamais le Moi ne peut remplacer totalement l’objet. Quelque illusion qu’il souhaite entretenir à ce sujet en trouvant un plaisir à exister dans la solitude, bientôt les limites de l’opération se feront sentir. Il faudra alors que les investissements du Moi s’enrichissent d’un autre investissement adressé à un objet intégralement idéalisé avec lequel il fusionnera, à la manière dont il procédait avec l’objet primaire. C’est ainsi qu’une sérénité peut être enfin atteinte à se retrouver dans le sein de Dieu, dévalorisant du même coup toutes les joies simplement humaines.

On pourrait s’en tenir là. La clinique montre cependant que ces accomplissements du narcissisme de vie ne sont jamais pleinement réussis. Dans certains cas, l’effet combiné de la distance spatiale incomblable et de la dyschronie temporelle interminable font de l’expérience du décentrement l’épreuve du ressentiment, de la haine, du désespoir. De ce fait, la retraite vers l’unité, ou la confusion du Moi avec un objet idéalisé, ne sont plus à portée. C’est alors la recherche active non de l’unité, mais du néant ; c’est-à-dire d’un abaissement des tensions au niveau zéro, qui est l’approximation de la mort psychique.

Le narcissisme offre donc l’occasion d’une mimesis du désir par la solution qui permet d’éviter que le décentrement oblige à investir l’objet détenteur des conditions d’accession au centre. Le Moi a acquis une certaine indépendance en transférant le désir de l’Autre sur le désir de l’Un. Cette mimésis peut même s’inverser, annuler les contraintes du modèle du désir lorsque l’accomplissement unitaire du narcissisme fait défaut. Elle devient mimésis du non-désir, désir de non-désir. Ici la recherche du centre est abandonnée, par suppression de celui-ci. Le centre, comme objectif de plénitude, est devenu centre vide, absence de centre. La recherche de la satisfaction se poursuit hors de toute satisfaction – comme si celle-ci avait eu quand même lieu – comme si elle avait trouvé son bien dans l’abandon de toute recherche de satisfaction.

C’est ici que la mort prend sa figure d’Être absolu. La vie devient équivalente à la mort, parce qu’elle est délivrance de tout désir. Serait-ce que cette mort psychique camouflerait le désir de mort à l’égard de l’objet ? Ce serait une erreur de le croire, car l’objet a déjà été tué à l’orée de ce processus qu’il faut mettre au compte du narcissisme de mort.

La réalisation hallucinatoire négative du désir est devenue le modèle qui gouverne l’activité psychique. Ce n’est pas le déplaisir qui s’est substitué au plaisir, c’est le Neutre. Ce n’est pas à la dépression qu’il faut penser ici, mais à l’aphanisis, à l’ascétisme, à l’anorexie de vivre. Tel est le vrai sens de l’Au-delà du principe de plaisir. La métaphore du retour à la matière inanimée est plus forte qu’on le croit, car cette pétrification du Moi vise l’anesthésie et l’inertie dans la mort psychique. Ce n’est qu’une aporie, mais c’en est une qui permet de comprendre la visée et le sens du narcissisme de mort.

Narcisse Janus est donc mimétique de la vie, comme de la mort, adoptant la solution illusoire de faire de la vie ou de la mort un couple absolument clos. On comprend mieux pourquoi Freud se détourna du narcissisme, où il vit une source de malentendus. Mais le remplacement d’un concept par un autre change le mot, non la chose.

Le Neutre se dresse alors de toute sa hauteur, défiant la pensée. Là où tout se complique, c’est quand nous avons à prendre conscience que le Neutre, c’est aussi la réalité indifférente à l’agitation des passions humaines. Le Neutre est l’aire de cette impartialité de l’intellect que Freud invoquait quand il postula l’existence de la pulsion de mort. Le narcissisme est un concept, non une réalité. Car celle-ci, même quand elle prend le nom de clinique, est toujours d’une complexité à peine saisissable. Hyper-complexe, dit-on aujourd’hui.

Une aporie indépassable de la théorie psychanalytique est le chevauchement permanent que l’on peut percevoir à la lecture des travaux psychanalytiques entre niveau descriptif et niveau conceptuel. Il n’y a pas un seul écrit analytique où ne soit sensible le glissement permanent d’un plan à l’autre. Une description pure est impossible, puisque celle-ci reste plus ou moins ordonnée par des concepts muets, sinon inconscients. Une conceptualisation non moins pure n’est guère plus pensable, car le lecteur n’est intéressé qu’à la condition de voir se lever en lui des réminiscences de ses analyses ou de la sienne. Le vœu pieux qui animerait le théoricien d’être à tout moment conscient du niveau sur lequel se tient sa réflexion, sensible au passage de la description au concept ou du concept à la description, échappe souvent à la maîtrise de l’auteur.

Si un souci de rigueur – qui n’est pas délivré de beaucoup de préjugés – impose à l’analyste de se rapprocher, illusion tenace, des sciences exactes, je crois que celui-ci n’ira jamais plus loin que la physique et restera à jamais à l’écart des mathématiques pures, du fait des conditions même de sa pratique. Mais, pour dénoncer les prétentions pseudo-scientifiques de certains psychanalystes – on entend volontiers les Américains du Nord évoquer the science of psychoanalysis, ce qui rappelle curieusement les orientations imposées par Lacan à ses disciples –, il ne faut pas trop vite en conclure que la psychanalyse est poésie pure. Il est vrai qu’il y a dans le fonctionnement mental de l’analyste quelque chose qui rappelle la démarche mytho-poétique, et ce n’est pas pour rien que Freud et les psychanalystes ont toujours trouvé dans la poésie du mythe et de la littérature une des deux sources de la psychanalyse, l’autre étant à chercher du côté de la biologie. Après tout, le mythe de Narcisse ne fut pas négligeable dans l’invention du narcissisme, son pouvoir évocateur venant redoubler les descriptions cliniques de Nàcke. Peut-être la biologie est-elle plus poétique qu’elle ne le croit et la poésie plus liée à la « nature » de l’homme qu’elle ne le pense.

Mais, dès lors que l’on s’efforce de penser la psychanalyse, au-delà de la biologie, de la psychologie ou de la sociologie – métascientifiquement, sans céder aux tentations combinées de la pseudo-science, comme de la pseudo-poésie –, il y a travail théorique, toujours provisoire il est vrai, et rencontre de ses limites par l’empiétement réciproque du niveau descriptif et du niveau conceptuel.

Le narcissisme, plus qu’aucun autre point de la théorie, présente le danger de confusion entre la description et le concept. Et ceci parce qu’il est, si je puis dire, un concept-miroir, un concept qui traite de l’unité du Moi, de sa belle forme, du désir de l’Un contredisant par là même – jusqu’à les nier, peut-être – l’existence de l’inconscient et le clivage du Moi, le statut divisé du sujet. Comme tel, le narcissisme n’attend que la reconnaissance de cette individualité, de cette singularité, de cette totalité. C’est pourquoi le concept de l’Un qui marque de son sceau le narcissisme doit être mis en tension. Cette unité qui se donne immédiatement dans le sentiment d’exister, comme entité séparée, est, on le sait, l’aboutissement d’une longue histoire, du narcissisme primaire absolu à la sexualisation des pulsions du Moi. C’est un des accomplissements d’Éros d’avoir réussi cette unification d’une psyché morcelée, dispersée, anarchique, dominée par le plaisir d’organe des pulsions partielles avant de se concevoir, au moins en partie, comme être entier, limité, séparé. Mais combien cette réussite se paie-t-elle cher, de n’être plus que Moi. Plus qu’aux psychanalystes, c’est à Borgès qu’il faut se référer, d’avoir compris mieux que quiconque la blessure de ne pouvoir être l’Autre. Mais, ce que nous devons comprendre, c’est que de la dyade primitive mère-enfant au Moi unifié un ensemble d’opérations est intervenu : la séparation des deux termes de cette dyade qui livre l’enfant à l’angoisse de la séparation, la menace de la désintégration, et le surmontement de l’Hilflosigkeit par la constitution de l’objet et du Moi « narcissisé ». Ce dernier trouve dans l’amour qu’il se porte à lui-même une compensation à la perte de l’amour fusionnel, expression de sa relation à un objet consubstantiel. Le narcissisme est donc moins effet de liaison que de re-liaison. Souvent leurrante, se berçant de l’illusion d’autosuffisance, le Moi faisant maintenant couple avec lui-même, à travers son image.

L’Un n’est donc pas un concept simple. S’il doit être mis en tension, pour ce faire, il ne suffira pas de poser son antagonisme, l’Autre et même le Neutre, il faudra encore avec l’Un penser non seulement le Double, mais surtout l’infini du chaos et le Zéro du néant. L’Un naît peut-être de l’infini et du Zéro, en tant qu’ils pourraient… ne faire qu’Un. Mais c’est dans les oscillations de l’Un au Zéro que nous devrons saisir la problématique intrinsèque du narcissisme, sans nous laisser rebuter par le fait que si l’Un se donne immédiatement par une aperception phénoménologique ; le Zéro, lui, ne se conçoit jamais lorsqu’il s’agit de soi, de la même manière que la mort est irreprésentable pour l’inconscient.

Le concept n’échappe pas toujours à la métaphore. Et c’est bien ainsi que nous aurons à le traiter lorsque nous serons obligés de parler de Zéro. Cependant la courbe sera asymptotique, car nous ne pourrons jamais parler que d’une « tendance » à l’abaissement au niveau zéro, de l’excitation, c’est-à-dire de la vie. Ce sera alors le moment de faire intervenir la différence entre approche descriptive et approche conceptuelle. C’est au niveau du concept et du concept seul, détaché de la description, que nous parlerons de cette aspiration à la mort psychique pour éclairer des manifestations cliniques que d’autres comprendront différemment. Que ce point zéro touche à l’immortalité ne fait qu’effleurer la complexité du problème.

Il ne m’est pas agréable d’invoquer ici les philosophies extrême-orientales qui sont actuellement en vogue, parce que je n’en connais à peu près rien. Mais le peu d’information dont j’ai disposé a attiré mon attention sur un fait évident. Sans que l’on puisse se prévaloir d’une prétention, difficile à soutenir, d’universalité, le fait est que beaucoup d’hommes sur cette terre vivent selon les principes essentiels d’une philosophie qu’ils sont loin de connaître dans le détail, mais qui imprègne leur manière de vivre et de concevoir l’existence. Freud, sans quitter le champ de l’occidentalo-centrisme, bien qu’il nous forçat à revoir certains de ses concepts les mieux établis, entrevit peut-être cette limitation lorsqu’il se décida à prendre en considération le principe du Nirvana qu’il retrouva chez Barbara Low. On n’aurait pas de peine à montrer que les déductions théoriques qu’il en tira sont sans doute très éloignées de ce qu’enseigne l’Orient métaphysique, si différent de la philosophie occidentale que l’on a pu contester qu’il s’agisse encore de philosophie. Et, de toute manière, c’est au nom de la psychanalyse que je parle et non de la philosophie, qui n’est pas mon domaine. Si j’en fais mention, en passant, c’est pour faire remarquer que certains développements présents dans cet ouvrage sous le nom de narcissisme négatif ont déjà fait l’objet d’une réflexion philosophique dans des traditions culturelles très éloignées des nôtres. Ces réflexions philosophiques obéissaient aux exigences de leur cadre de référence, qui ne sont pas celles de la psychanalyse. Mais elles sont bien nées de quelque chose, d’une attention à certains aspects de la vie psychique qui ont été largement occultés dans la pensée occidentale, ou qui, lorsqu’ils ont été aperçus, n’ont donné lieu qu’à une réflexion timide. Comme si manquait ici une liberté de pensée freinée par une crainte obscure, qui faisait reculer ceux qui s’y seraient laissé entraîner et dissuadait ceux qui auraient été tentés de les reprendre et de s’y appesantir. Quant à moi, il me paraît peu discutable que la réflexion et la pratique psychanalytiques confrontent l’analyste aux tensions entre l’Un et le Zéro, pas toujours de la manière la plus claire. Peut-être aurais-je dû attendre d’être mieux à même de formuler mes observations de façon plus adéquate quand je les fis paraître pour la première fois.

Présenter au public une collection d’articles dont les plus anciens ont plus de quinze ans ne peut donner à l’auteur entière satisfaction, même s’il nourrit l’espoir que ceux-ci n’ont pas perdu tout leur intérêt. Les précautions d’usage, présentes dans presque tous les recueils de ce genre, ne seront pas rappelées tant elles se conforment à un stéréotype. Il me semble pourtant qu’on ne souligne pas assez une des constatations qu’on peut faire à la lecture de travaux antérieurement publiés, réunis dans l’espace d’un livre. On pourrait voir à l’œuvre un étrange phénomène observable chez les analystes qui écrivent. Je veux parler du processus théorique, si manifeste chez Freud et à un moindre degré chez les autres auteurs de la psychanalyse. À savoir, le développement sur de nombreuses années d’un parcours conceptuel qui.se constituerait sur le même mode que ce qu’on a appelé le processus psychanalytique dans le domaine de la pratique. À juste raison, on a fait observer qu’il ne fallait pas trop séparer le processus analytique et le transfert. À ce titre il conviendrait alors de considérer le processus théorique comme effet du transfert qu’effectue le processus psychanalytique sur le fonctionnement psychique de l’analyste lors de l’écriture. Ce processus théorique serait-il alors très différent de la poursuite de l’autoanalyse de l’analyste à travers son expérience de la psychanalyse ? Si on peut le penser, s’il n’est pas possible de ne pas le penser, il faut se garder de conclure à un subjectivisme fondamental qui imprégnerait la théorisation, ce qui conduirait à un scepticisme radical auquel il est aujourd’hui à la mode de sacrifier.

Il est permis de douter que la théorie psychanalytique puisse jamais atteindre à l’objectivité sans passer par aucun défilé subjectif, mais il ne faudrait pas se laisser aller à jeter sur elle le soupçon de n’être qu’une défense contre la folie, car on pourrait en dire autant de toute pensée. Et c’est plus le cheminement de l’objectivité dont il convient de souligner l’originalité dans la psychanalyse ; c’est ce à quoi il faut s’attacher plutôt qu’à conclure hâtivement à la vanité de toute tentative pour y parvenir, sans prendre conscience qu’on n’obéit, ce faisant, qu’au Zeitgeist.

Si toute la théorie analytique résulte de l’analyse du transfert, il est clair que sa formulation aura nécessairement transité par le contre-transfert quand celui-ci ne l’aura pas inconsciemment codé. Mais, à côté de l’analyse des transferts (des analysants) et des contre-transferts, il y a place chez l’analyste pour un transfert de son « analysabilité » sur la psychanalyse considérée, au temps de l’écriture, comme quelque chose d’impersonnel, et ceci d’autant plus que son écrit s’adresse à un analyste impersonnel, connu ou inconnu, passé ou à venir. Si l’on cherche, au sein de la théorie analytique elle-même, des comparaisons, on rappellera que le Ça et le Surmoi sont porteurs de cette même impersonnalité : au départ pour le premier, à l’arrivée pour le second. La subjectivité objectivante n’est pas à rattacher à ce que l’analyste a de plus personnel ou, si c’est le cas, à la manière dont cette « personnalité » devient parlante pour les autres. Il n’y a rien là qui étonne, puisque l’ébranlement de cette subjectivité analytique vers l’objectivation est toujours le fait de la parole d’un autre. Et si c’est bien le sujet qui cherche à se faire entendre d’un autre sujet, la subjectivité de l’écoute ne perd jamais de vue – même si elle ne parvient jamais à lui rendre pleinement justice – que c’est la voix d’un autre qui s’exprime. Si captif qu’il puisse être de la sienne propre, le souci de l’analyste demeure de ne pas entendre cette autre voix comme un écho. Et s’il est vrai que souvent il se prend au piège, il est faux de soutenir qu’il y succombe infailliblement. Il n’y a pas que le narcissisme.

Août 1982.