Chapitre 2. Le narcissisme primaire : structure ou état (1966-1967)

À la mémoire de J. M

Dans l’appareil théorique de la psychanalyse, il n’est pas de concept qui ait connu autant de révisions modernes que celui du Moi. Sa complexité, pour ne pas parler des contradictions qui semblent inévitables aux formulations dont il est l’objet, a paru telle que bon nombre d’auteurs post-freudiens, mettant l’accent sur un aspect particulier de l’ensemble des fonctions qu’il est supposé assurer, en ont donné des versions très différentes. En outre, beaucoup d’autres auteurs ont fait valoir qu’il fallait compléter la théorie freudienne du Moi et adjoindre à celui-ci un Soi (le Self des auteurs anglo-saxons) comme instance représentative des investissements narcissiques. Hartmann fut sans doute celui des auteurs post-freudiens qui défendit le plus la nécessité d’un complément à la métapsychologie du Moi. Il fut suivi en cela par Kohut, qui devint le héraut le plus éminent d’une ligne de pensée à laquelle il donna un développement important. Grunberger, en France, l’avait pourtant précédé dans cette voie, suscitant une certaine surprise et beaucoup de controverses lorsqu’il proposa de considérer le narcissisme comme une instance, au même titre que le Moi, le Ça et le Surmoi. Beaucoup, suivant la route tracée par Hartmann, ou adoptant parfois une orientation tout à fait différente, ont admis le Soi dans leurs conceptions. Ainsi, des auteurs aussi éloignés les uns des autres que Spitz, Winnicott, Lebovici, et même les kleiniens, préfèrent se référer au Self plutôt qu’au Moi. Edith Jacobson introduit la notion d’un Self primaire psychophysiologique. Des concepts voisins, tels que celui d’identité qu’on trouve sous la plume d’Erikson, de Lichtenstein, de Spiegel, ou de personation (Racamier), sont eux aussi plus proches du Self que du Moi.

C’est un fait que Freud n’a pas pris grand soin à l’étude du narcissisme, et surtout à son devenir dans la théorie, lorsqu’il renonça à ses thèses antérieures sur l’opposition entre libido du Moi et libido d’objet en faveur du conflit fondamental entre Éros et les pulsions de destruction, ou encore entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. « Pour introduire le narcissisme » (1914) reste pourtant un des textes les plus forts de Freud. Quelles que soient les raisons invoquées pour le désintérêt ultérieur de Freud à l’égard du narcissisme – la polémique avec Jung –, il faut quand même s’étonner de ce que l’inventeur de ce concept n’ait même pas jugé utile d’expliquer comment il fallait reconsidérer ce qu’il avait décrit autrefois de manière si convaincante en l’insérant dans un autre ensemble théorique. Ce que par exemple il n’avait pas manqué de faire pour l’inconscient, lorsque la deuxième topique supplanta à ses yeux la première. Cela est d’autant plus surprenant que le rôle du Moi devait prendre une importance accrue à partir de l’instauration de cette deuxième topique. Il y avait donc plus d’un motif pour que les lecteurs de Freud, les psychanalystes en premier lieu, s’attendissent à une réévaluation du narcissisme qui n’eut jamais lieu.

Il n’est pas étonnant que ce concept à demi exilé revînt en force hanter les travaux des psychanalystes, car la réalité clinique du narcissisme est un fait, même si l’interprétation qu’on peut en donner varie d’un auteur à l’autre.

De toutes les questions relatives au narcissisme, il n’en est pas de plus embrouillée et de plus controversée que celle du narcissisme primaire. Il n’en est pas non plus qui questionne davantage le statut du Moi. Comment adhérer à une ligne développe-mentale qui trace un parcours allant de l’indifférenciation ou du morcellement primitifs à une image unifiée du Moi, alors même que la révolution épistémologique fondée sur le concept d’inconscient postule un clivage indépassable, comme en témoigne le titre d’un des derniers écrits de Freud, « Le clivage du Moi dans le processus de défense » ? Et ce d’autant plus que le Moi, depuis 1923, est dit inconscient en majeure partie et tout spécialement de ses mécanismes de défense ? Lier le narcissisme au seul accomplissement de l’Éros, dont un attribut essentiel est justement de procéder à des synthèses de plus en plus vastes – ce qui suppose en particulier celle des pulsions du Moi –, conduit à se poser la question de l’effet des pulsions de destruction sur les investissements narcissiques et sur le narcissisme primaire. Ce sera l’objet essentiel des réflexions qui vont suivre et qui souvent nous entraîneront fort loin de ce centre. La perspective que nous adopterons mettra en question une certaine conception du narcissisme primaire comme simple étape ou comme état de développement psychique. Nous nous efforcerons de dépasser le plan de la description mythique – comme toute reconstruction fondée sur le postulat génétique – pour tenter de saisir une structure de l’appareil psychique fondée sur un modèle théorique.

« Je ne crois pas qu’il faille faire une grande part à ce qu’on appelle “intuition” dans un travail de ce genre. Pour ce que j’en sais, l’intuition me paraît être une sorte d’impartialité de l’intellect. »

Essayer de réunir en une interprétation synthétique l’ensemble des figures ou des états décrits par Freud sous la dénomination du narcissisme n’est pas une tâche forcément réalisable. Les contradictions qu’on peut y relever laissent le narcissisme en état de question ouverte.

Narcissisme primaire absolu : narcissisme du rêve ou narcissisme du sommeil ?

La condition qui domine tous les autres aspects du narcissisme, et qui semble commander la configuration qu’on donnera à l’ensemble de ses formes, est celle du narcissisme primaire. L’ultime fois où Freud emploie cette dénomination, il lui ajoute un qualificatif qui donne l’impression qu’il cherche à radicaliser cette notion. Il parle alors de narcissisme primaire absolu65. Il ne faut cependant pas se méprendre. Ce n’est pas au sens d’un vécu que le narcissisme est ici cité, mais plutôt à celui d’un concept, ou peut-être comme partie d’un concept. Rien en tout cas qui ressemble à une qualité positive de l’ordre du vécu. C’est le sommeil qui pourrait être pris comme terme de cette comparaison, non le rêve. Le sommeil, qui exige que le sujet se dépouille de ses avoirs, que Freud compare avec humour à l’abandon des accessoires qui suppléent aux déficiences organiques (lunettes et autres prothèses), déposés aux vestiaires des chambres du rêve. Et, si la comparaison est suggérée à Freud d’un retour aux sources de la vie, le séjour au ventre maternel ne s’effectuera pas dans un climat de victoire, ni d’épanouissement d’aucune sorte. Les conditions ici remplies, comme dans la vie intra-utérine, sont « le repos, la chaleur et l’exclusion des stimuli66 ». L’entrée dans le sommeil ne peut avoir lieu qu’au prix de l’abandon des liens, des biens, des possessions du Moi, qui replie sur lui ses investissements.

Dès lors, si le narcissisme primaire est bien un état absolu, c’est en tant qu’il est la limite de ce que nous pouvons concevoir d’une forme de totale inexcitabilité. Mais cette notion de limite prête elle-même à confusion. Il ne suffit pas de l’admettre pour aussitôt introduire une qualité, une tonalité affective, dont on expliquerait la présence en soutenant que le vécu qui lui est propre se rencontre sur la voie du narcissisme primaire, en deçà d’un impossible accomplissement de celui-ci. Ces états, que l’on décrit en utilisant les termes qui désignent la félicité, ne peuvent pas, si l’on ne veut pas abandonner le projet de considérer l’abolition des tensions comme la visée essentielle du narcissisme, se prêter à un amalgame sans que soit détruit le principe de quiescence qui est postulé par le narcissisme primaire absolu. De même que Freud ne considère pas le rêve comme une manifestation située sur le chemin du sommeil, mais au contraire comme l’expression de ce qui se refuse à être réduit au silence et que le sommeil est contraint d’admettre en son sein faute de s’interrompre (une brèche dans le narcissisme : voilà ce que Freud dit des pensées inconscientes qui seront à l’origine du rêve, qui infligent au Moi du sommeil un démenti sur sa capacité à se faire obéir), de même, l’élation ou l’expansion narcissiques, connotant la régression narcissique, lui sont pour ainsi dire étrangères et traduisent, de la part du sujet, une opposition à ce glissement vers le silence. Car, lorsque l’analysé a le sentiment que l’analyste n’est plus là en séance, il faudrait expliquer pourquoi il ne se tait pas et pourquoi il ne discontinue pas de parler. Et n’est-ce pas au moment où son propre discours risque de le vouer à cette extinction aux yeux et aux oreilles de l’analyste qu’il le gobe comme un œuf, l’incorporant afin que le discours ne s’interrompe pas, mais puisse se poursuivre, ayant paré à la menace d’une absence qui pourrait bien être la sienne. Même lorsque ce sentiment peut être vécu dans un moment de pause, sa prise de conscience et son énonciation sont les marques de rupture d’un tel moment.

Freud semble désirer nommer distinctement le narcissisme du rêve et le narcissisme du sommeil. En lisant le texte67 avec attention, on se rend compte qu’ici deux formulations très proches doivent être prises plus comme le reflet de deux modalités différentes que comme les orientations d’un processus unique, dont Freud ne donne cependant pas la théorie. En effet, le narcissisme du rêve est le narcissisme du rêveur ; c’est lui qui est immanquablement le personnage principal du rêve, celui-ci étant toujours en quelque sorte à la gloire – et les rêves auto-punitifs ou les cauchemars n’infirment pas ce point de vue – du rêveur. Tandis que le narcissisme du sommeil dépasse pour ainsi dire les désirs du rêveur, porte le mouvement du rêve et s’y dérobe dans une région hors d’atteinte où le rêveur lui-même s’évanouit. Lorsque, dans un rêve, figure une personne méconnaissable ou un visage inconnu, ou dont les traits ne peuvent même pas être appréhendés, il s’agit du rêveur, ou de sa mère. Nous aurons à revenir là-dessus. Ce visage blanc qui n’est présent qu’en son cerne, ou qui n’est marqué que par sa place, c’est peut-être le fil qui nous guidera dans la construction de cette théorisation laissée en suspens par Freud.

Principe de constance ou principe d’inertie ?

La séparation que nous venons de rappeler entre le narcissisme comme abolition des tensions, dont le sommeil nous propose, non une illustration (car comment parler du sommeil sans rêve ?) mais un modèle abstrait, et le narcissisme du rêve ou du rêveur, qui vit les états de félicité ou de débordement des limites corporelles à l’état d’éveil, n’a jamais été entièrement précisée par Freud. Il est coutumier de rattacher le désintérêt de Freud pour le narcissisme au remaniement qui aboutit à la dernière théorie des pulsions et, surtout, à l’introduction de la pulsion de mort. Cette opinion est sans doute vraie. Mais ce n’est pas seulement que les valeurs pulsionnelles soient redistribuées selon un nouveau découpage et selon l’orientation pulsionnelle à quoi l’innovation se réduit au regard du narcissisme.

L’aspiration a un état d’inexcitabilité totale – inexcitabilité des systèmes non investis à laquelle fait déjà allusion l’Esquisse – est une constante de la pensée de Freud. Ses premières formulations d’inspiration psycho-biologique désignent ainsi la tendance de l’organisme qui assure de cette façon sa maîtrise sur les stimuli. Centré ensuite sur les avatars du désir, il assimile le plaisir à la cessation de la tension sexuelle, la levée de la pression du désir par sa satisfaction provoquant la détente agréable. Mais ce que l’expérience lui apprit probablement est que cette aspiration à la baisse de la tension en était, pour ainsi dire, indépendante. Qu’il ne fallait sans doute plus y voir seulement une manifestation de maîtrise de l’appareil psychique mais peut-être, mais sans doute, un état dont on ne saurait dire s’il est une conséquence de son fonctionnement, l’un de ses buts, ou si lui-même doit y obéir comme à une exigence. Dans l’Abrégé, il dit : « La considération selon laquelle le principe de plaisir requiert une réduction ou peut-être en fin de compte l’extinction68 de la tension des besoins pulsionnels (c’est-à-dire un état de Nirvana) conduit à des problèmes qui ne sont pas encore évalués sur les relations entre le principe de plaisir et les deux forces primitives, Éros et la pulsion de mort69. » Les versions modernes qui nous sont proposées du narcissisme primaire nous donnent bien des images partielles de ces relations, et surtout en ce qui concerne les liens entre l’état de Nirvâna et Éros, mais ne nous disent rien de la relation entre le Nirvâna et la pulsion de mort. Ou cela est entièrement passé sous silence, ou les états décrits – qui ne peuvent s’interpréter que comme le résultat de la fusion du Nirvâna et d’Éros – ne sont conçus que comme des paliers vers un Nirvâna complet où la pulsion de mort prendrait le relais d’Éros mais ne serait pas son antagoniste.

Freud, comme souvent, oublie que ces questions qui ont échappé à l’évaluation, il a pourtant déjà commencé de les examiner et même de les trancher. De longue date, l’idée d’un état d’inexcitabilité le hante, depuis les formulations neurologiques de l’inertie neuronique, jusqu’à la recherche de cautions prises dans la psychologie de Fechner (Au-delà du principe de plaisir.) En se rangeant sous la bannière de son illustre aîné, il paye cette allégeance d’un renoncement à une vue originale qu’il ne retrouvera qu’après des années. Car cette absolutisation de ce qui correspondra au narcissisme primaire absolu est présente dès l’Esquisse. Le principe d’inertie – et non de constance – est le premier à être énoncé par Freud. La « tendance originelle » du système neuronique à l’inertie est l'« abaissement du niveau de tension à zéro ». Tendance originelle qui est, pour Freud, la fonction primaire dont le but est de maintenir le système en état de non-excitation. C’est à la secondarisation, commandée par la nécessité de maintenir un minimum d’investissement, qu’obéit la constance70. Il faut bien noter ici que Freud ne parle de principe que pour le principe d’inertie, le maintien de l’excitation à un niveau constant n’étant pas élevé ici au même rang. Le principe de constance est pourtant fréquemment invoqué par Freud dans les Lettres à Fliess (Manuscrit D, mai 1894, lettres du 29 novembre 1895, du 8 décembre 1895, Manuscrit K, du 1er janvier 1895) contemporaines de l’élaboration de l’Esquisse. La première mention est du reste antérieure à celle-ci ; elle figure dans les Études sur l’hystérie, 1893-189571. Or, si le principe de constance est d’appartenance fechnérienne, le principe d’inertie est, lui, purement freudien. Ce qui veut dire que, dans les allusions cursives ou la correspondance, il n’est question que du maintien à un niveau constant aussi bas que possible de l’excitation, tandis que, dans l’essai de systématisation de l’Esquisse, le désir de Freud d’en rendre compte par une théorie lui fait pousser ses hypothèses jusqu’au bout et préférer le principe dont la visée est d’atteindre au niveau zéro et non plus seulement « au niveau aussi bas que possible ». Nous voyons ici l’origine d’une dualité de principes dont l’ordre de préséance fluctuera dans la suite des écrits de Freud. Mais il faut d’abord souligner leur différence pour bien comprendre leurs permutations ou leur fusion ultérieure. Le principe d’inertie est pour Freud fondamental72, appartenant à l’ordre des buts primaires (comme attribut du système neuronique primaire). Il doit son existence à la propriété du système neuronique de supprimer totalement l’excitation par la fuite, ce qui, en revanche, est impossible pour les stimuli internes. C’est en fonction de cette impossibilité qu’il faut se contenter de la solution du maintien de la tension à son niveau le plus bas. Cette jonction est ici qualifiée de secondaire par Freud73.

Notons à cette occasion les libertés que prend Freud – alors qu’il s’attache à scinder les fonctions en primaires et secondaires – avec le point de vue génétique, puisqu’il est bien évident que les possibilités de supprimer l’excitation par la fuite chez un jeune organisme sont fort limitées et que les stimuli les plus intenses et les plus nombreux viennent sans conteste des grands besoins vitaux, qui, en bonne logique, devraient être, en position de primarité. Mais Freud ne s’arrête pas à cette considération. Ce qui importe pour lui est de se centrer sur l’efficacité ou la réussite de l’opération de fuite contre la gêne des stimuli et d’ériger cette configuration inexcitabilité-tension-fuite-annulation de la tension-inexcitabilité, en modèle, c’est-à-dire, dans une perspective psychologique, en aspiration fondamentale, même si celle-ci est irréalisable dans les faits. Voilà pourquoi le maintien de la tension au niveau le moins élevé et la prévention contre toute montée ultérieure sont, à ce moment de sa pensée, un second choix, comme disent les Anglais, une fonction secondaire. Cette différence est celle à laquelle Freud paraîtra renoncer dans Au-delà du principe de plaisir lorsqu’il fondra les deux principes en un seul. La protection derrière l’autorité de Fechner, au moment où il fait preuve de l’audace la plus grande, est bien de sa manière. En faisant du principe de constance de Fechner le régisseur dont l’abaissement de tension au niveau zéro n’est plus qu’un cas particulier, il avancera d’un cran les rapports primaires-secondaires. La primarité est accordée au principe de constance, d’où il fera dériver le principe de plaisir74, et la secondarité au principe de réalité.

Dès lors, il devient compréhensible qu’une confusion puisse naître de ce changement. On peut être amené à prendre pour équivalents la levée d’une tension avec le retour au calme apporté par la satisfaction d’une pulsion dont l’insatisfaction était génératrice de déplaisir, et l’état d’absolue élimination de la tension du modèle initial, qui faisait de l’inexcitabilité, c’est-à-dire d’une mise hors circuit du système, son critère absolu. La différence est sensible, au premier coup d’œil, entre l’inertie et le calme, comme entre la nuit et l’obscurité. Ce report est d’autant plus significatif que Freud transposera les rapports principe de cons-tance-principe de plaisir dans les termes d’une relation entre un modèle théorique abstrait et son illustration concrète75 en paraissant oublier que, la relativité qu’il invoque pour la situation de plaisir, il l’avait préalablement appliquée au maintien de l’excitation à un niveau constant devant l’extinction totale des stimuli vers laquelle tendrait le principe d’inertie. Souvenons-nous cependant que ce recul apparent coïncide avec l’entrée en jeu de la pulsion de mort76. Et pourtant un indice montre bien que cette relégation au second plan du principe d’inertie est indécis. Au dernier chapitre dAu-delà du principe de plaisir – et l’on pourrait penser que Freud peut maintenant y revenir, délivré de la préoccupation de se faire parrainer et ayant dit sa pensée sur la pulsion de mort –, il écrit : « La tendance dominante de la vie psychique, et peut-être de la vie nerveuse en général, est l’effort pour réduire, maintenir constante ou supprimer la tension interne produite par les stimuli (“le principe du Nirvâna”, pour emprunter un terme à Barbara Low) – une tendance qui trouve son expression dans le principe de plaisir ; et la reconnaissance de ce fait est l’une de nos plus fortes raisons de croire à l’existence de pulsions de mort77. »

Théorie des états et théorie des structures

Voilà donc les choses rétablies dans l’ordre : le principe du Nirvâna a pour tendance ultime la suppression des excitations, et le principe de plaisir en est seulement dérivé. La première théorie de l’Esquisse retrouve ses droits. Elle les retrouvera d’une manière encore plus indiscutable quelques années après dans les premiers paragraphes du Problème économique du masochisme, où Freud clarifie considérablement sa conception. Le divorce entre le principe du Nirvâna et le principe de plaisir est prononcé et l’obligation de ne plus les confondre prescrite78. Le partage de ce qui revient à chacun se fait ainsi : « Le principe du Nirvâna exprime la tendance de la pulsion de mort ; le principe de plaisir représente les demandes de la libido ; et la modification de ce dernier principe, le principe de réalité, représente l’influence du monde extérieur. » La tâche de réduction des tensions n’incombe plus au principe de plaisir – la notion de constance disparaît de ce remaniement – et reste la tâche exclusive du principe de Nirvâna, tandis que la fonction du principe de plaisir est très étroitement liée aux « caractéristiques qualitatives des stimuli ». Nous sommes donc en droit de postuler que tous les états comportant une caractéristique affective, ou le plaisir et ses formes dérivées (élation, expansion, ou toute autre manifestation du même registre), sont étrangers au narcissisme primaire absolu.

Relevons immédiatement que dénonciation de cette trinité n’est pas une entorse à la règle épistémologique de Freud qui maintient toutes les oppositions dans le cadre de la dualité. Le principe de réalité n’est qu’un principe de plaisir modifié. En fait, il n’y a pas d’autre solution que d’envisager une double problématique : opposition principe du Nirvâna-principe de plaisir, et une autre, celle qui a le plus souvent cours, principe de plaisir-principe de réalité. Car, dans le texte, alors que Freud emploie les mêmes termes pour décrire la transformation du principe de Nirvâna en principe de plaisir et la relation principe de plaisir-principe de réalité79, il ne fait pas le raccord entre les deux opérations. Nous n’avons d’autre ressource que de faire l’hypothèse que Freud ne peut accorder ces deux modifications que parce qu’elles appartiennent à des registres, à des sphères foncièrement différentes et qui ne tolèrent ni le mélange ni l’amalgame.

Dans son écrit princeps sur le narcissisme (1914), Freud désigne ce par quoi pourrait s’éclairer cette double problématique : « L’individu (…) mène une double existence : en tant qu’il est lui-même sa propre fin, et en tant que maillon d’une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté, ou du moins sans son concours. Lui-même tient la sexualité pour une de ses fins tangibles, tandis qu’une autre perspective nous la montre simple appendice de son plasma germinatif, auquel il loue ses forces contre une prime de plaisir – porteur d’une substance peut-être immortelle –, comme l’aîné d’une famille ne détient que temporairement un majorat qui lui survivra80. » A-t-on le droit de penser qu’on peut sans dommage faire le sacrifice de la part que Freud attribue à l’héritage de l’espèce, en estimant que cette élaboration relève d’un romantisme métabiologique à l’égard duquel un réflexe d’hygiène scientifique exige qu’on se détourne ? On peut trouver la formulation freudienne surannée et dire que ses hypothèses sur cette part de la théorie sont maladroites et discutables. Mais on est beaucoup moins en droit de refuser l’examen du problème sur le fond, qui n’est nullement celui du rôle de l’espèce ou de l’hérédité des caractères acquis, mais celui d’une double problématique. La tendance générale actuelle de la psychanalyse est résolument ontogénétique ; son tort est peut-être de ne pas l’être assez. Freud l’était davantage en ne se laissant pas paralyser par une conception linéaire du temps. Mais il était sans cesse renvoyé d’une théorie des états qui n’éliminait pas d’elle la part descriptive de formes cliniques à une théorie des structures qui créait des modèles, sinon comme des conventions pures, du moins comme des développements de ces états jusqu’aux limites où ils révèlent leur fonction et leur sens dans les termes les plus abstraits.

L’opposition entre le principe de plaisir et le principe du Nirvâna n’en est-elle pas un exemple ? Si Freud fit fausse route avec le principe de constance, n’est-ce pas parce que cette notion était à mi-chemin entre une théorie des états – ici, l’état de plaisir – et une théorie des structures, la constance du niveau d’excitation tenant le milieu entre l’extinction de l’excitation et l’élévation de la tension interne ? À bien y réfléchir, on s’aperçoit que la théorie des états qui a engendré le monstre hybride de la phénoménologie psychanalytique est, en dernier ressort, théorie des manifestations du sujet mais non théorie du sujet. Et, si le conflit garde encore sa place, il est, comme on dit aujourd’hui, « personnalisé ». C’est toujours en définitive le sujet comme être de vouloir, qui veut ou qui ne peut, qui se permet ou s’interdit, qui aspire à ou s’effraye de. On ne comprendra pas, dès lors, pourquoi une analyse menée dans cette visée ne lèverait pas les obstacles quand les entraves invisibles auront été mises à jour et désignées. On peut sans peine constater que la bonne volonté de l’analyste, même lorsqu’elle se manifeste avec lucidité et vigilance, a peu d’effets mutatifs. Si la conception d’une Entzweïung du sujet a quelque consistance, elle n’est pas à comprendre dans l’opposition et la réconciliation de deux vouloirs, mais comme conflit entre deux systèmes animés par deux rationalités opposées et têtues, repérable jusque dans les effets de la constitution du discours, ou dans l’énonciation elle-même (dans la suture et la coupure des éléments d’un membre de l’énoncé et dans la suite de ceux-ci), où se reflètent les marques du travail de cette division. La théorie des structures cherche à établir les conditions de possibilités du discours, l’agencement de celui-ci permettant de n’appréhender le sujet que dans son parcours, comme réalité dont le fonctionnement témoigne. Le sujet n’est alors pas dans une position de modalité81 où l’index à l’origine de l’énoncé y désigne l’opération de la pensée distincte de la représentation qu’elle va viser ; il n’est pas plus à la fin de la phrase où, l’énoncé terminé, on pourrait par voie régrédiente éclairer tout ce qui précède ; il est l’opération par laquelle il y a de l’énoncé.

Il ne faut pas croire que nous récusions entièrement tout ce qui dans la psychanalyse relève de la théorie des états. Elle représente un premier niveau de l’épistémologie psychanalytique et les psychanalystes ne peuvent éviter dans leur communication silencieuse avec leurs analysants ou avec d’autres analystes de s’exprimer ainsi : il désire en fait ceci ou cela, il dit au fond telle ou telle chose, il revit à nouveau, etc. Mais ce palier inévitable ne peut être tenu pour le degré d’organisation qui rend compte du procès de l’analyse. La garantie du déroulement de ce procès est le silence de l’analyste, qui en dernier ressort n’a pas d’autre fondement. C’est le grand mérite de l’impulsion donnée par Lacan à ce type de recherches de montrer en quoi les résultats de nos investigations psychanalytiques, même en respectant l’intention structurale, renvoient à des organisations déjà structurées.

L’appareil psychique et les pulsions

Arrêtons-nous sur l’appareil psychique. Il ne fait pas de doute que cette construction est liée dans la pensée de Freud à un modèle théorique situé en dérivation sur la ligne qui va du cerveau à la pensée consciente, instituant entre eux une discontinuité essentielle. Mais, ce modèle, Freud lui donne un espace82 et un temps (puisqu’il parle des relations d’ancienneté entre les instances). On néglige de préciser de quel espace et de quel temps il peut bien s’agir, mais, puisqu’il est question de l’espace et du temps, on réintègre l’appareil psychique dans un univers de représentation pré-freudien en le traitant comme l’un de ces multiples organismes définis par notre espace et notre temps conscients. On glisse alors vers la recherche d’une architecture prise dans le cadre ontogénétique. L’appareil psychique devient une sorte d’auto-codification, de construction du sujet par lui-même.

Ce glissement, on l’aura bien deviné, tend à rétrécir et finalement à superposer les dimensions de l’appareil psychique à celles du moi et fait fi de la remarque freudienne selon laquelle l’expérience individuelle, telle que le Moi a mission de la recevoir, ne détermine que « l’accidentel et les événements contemporains83 ». Il est logique d’admettre que l’effet de structuration doit venir d’ailleurs si le Moi est ainsi engagé dans l’instantané du présent84.

Pour conserver à cet appareil sa valeur métaphorique, il faut retourner la question et, plutôt que de rechercher à quel genre d’appareil la vie psychique peut renvoyer, il faut alors se demander : qu’est-ce qu’un appareil au regard d’une vie psychique qui en serait la fonction ? Peut-on considérer les principes sur lesquels nous nous sommes longuement étendus comme des causes premières originelles ou comme des régulateurs de fonctionnement ? Dans cette dernière hypothèse, tout pouvoir « législateur » leur serait ôté et plus rien ne justifierait leur nom de principe. Les tenir pour causes premières ou tout au moins comme ce qui conceptualise de telles causes, c’est voir en eux le fondement ultime de toute organisation psychique. Or, un examen attentif du dernier exposé théorique systématique – dogmatique, dit même Freud –, c’est-à-dire de l’Abrégé, montre que celui-ci admet à rang égal – à une même dignité conceptuelle – la théorie des pulsions et les principes du fonctionnement psychique. Même les valeurs de la première topique (conscient, préconscient, inconscient) sont cantonnées dans les qualités psychiques dont le statut ne s’explique que par la structure de l’appareil psychique, de la même façon que le développement de la fonction sexuelle – pour être l’origine de tout ce que nous savons sur Éros – est subordonné à la théorie des pulsions85. Freud a entrevu les difficultés de ces rapports dans le septième chapitre dAu-delà du principe de plaisir, en abordant – beaucoup trop brièvement, malheureusement – les différences entre fonction et tendance. Il y dit notamment que le principe de plaisir est une tendance opérant au service d’une fonction « dont le travail est de libérer entièrement l’appareil psychique des excitations, ou de maintenir constant le montant de l’excitation, ou de le maintenir aussi bas que possible. Nous ne pouvons encore décider avec certitude en faveur d’aucune de ces façons de faire ; mais il est clair que la fonction ainsi décrite serait en rapport avec les tâches les plus universelles de toute substance vivante, à savoir le retour à la quiescence du monde inorganique86 ». Avec cette assertion il annonce tout un programme d’études qu’il ne remplira jamais, faute de temps, où se devinent les relations entre principe et pulsion, et affirme ici une contradiction, sinon entre le particulier et l’universel, du moins entre le personnel et l’impersonnel. Ce point étant atteint, nous pouvons avancer que les principes sont à la croisée des rapports entre l’appareil psychique et la théorie des pulsions87.

Un principe est, au sein d’une pulsion, ce qui permet de rendre intelligible un appareillage de celle-ci, qui en gouverne le fonctionnement, d’une manière qui en aucun cas ne saurait être entendue comme l’impact d’une force extérieure à lui, mais qui trouve son application dans les constituants de la pulsion. De ce fait, celle-ci se déploie, se distribue, s’amplifie, la structure de l’appareil permettant alors d’articuler ses éléments, primitivement condensés sous une forme quasi tautologique, en un système de rapports. Cette action ne pourrait être par exemple celle du refoulement, opération elle-même soumise au principe de plaisir-déplaisir. La fonction « universelle » de la pulsion s’y individualise en un sujet particulier, mais à condition que ce sujet s’y assujettisse lui-même, ce qui ne pourra se matérialiser que par une « tendance ». Toutefois, ce mot ne doit pas nous induire en erreur, il ne sera pas synonyme de tentative, mais de tension vers. Et, si le but est cet absolu inaccessible, c’est sur l’effort de tension que cet absolu se reporte.

Or, on a rarement examiné les rapports entre appareil psychique et pulsions dans le détail. Il est commun de parler de la situation des pulsions dans le Ça88 (le Ça comme siège ou réservoir des pulsions). Il est moins fréquent de voir mise en évidence l’articulation entre théorie des pulsions et appareil psychique.

Il est admis que la théorie de l’appareil psychique représente le dernier degré de la théorisation psychanalytique et, en un certain sens, cela est vrai. Cela est vrai à ce premier niveau de la théorie, celui que Freud désigne comme la part de l’individu dont un type d’organisation se reflète en cette construction. Mais, pour Freud, la théorie des pulsions met en jeu ce déjà-structuré auquel nous faisons allusion, et dont l’articulation est organisatrice des conditions de possibilité du fonctionnement où se dévoile un sujet. Si l’on répugne à y voir avec Freud une manifestation de l’espèce, il faut au moins admettre ce depuis-toujours-déjà-là, ce montage jamais accessible immédiatement mais auquel tout montage renvoie. Il n’est pas possible de dire si les pulsions sont toujours pour l’appareil psychique ou si l’appareil psychique est pour les pulsions. Déjà structuré ne veut pas dire que le mode de structure soit identique dans tous les cas. C’est même à cette hétérogénéité que tient l’intérêt du système.

L’appareil psychique représente la construction dont le jeu pulsionnel serait capable s’il était autre chose qu’un fonctionnement agoniste et antagoniste. Mais, à l’inverse, nous n’aurions aucune idée de ce que peut être la nature fondamentale de cet agonisme et de cet antagonisme si un appareil psychique ne nous les représentait pas. On aura peut-être une meilleure idée de ces rapports en rappelant l’opinion de Freud selon laquelle les pulsions agissent essentiellement dans les dimensions dynamiques et économiques. Elles ne sauraient avoir aucune localisation, même dans le cadre d’un modèle abstrait de convention89. Alors que l’appareil psychique a pour caractéristique d’avoir une étendue dans l’espace, c’est-à-dire de convertir les modes de transformation issus du système dynamique économique – et nous verrons plus loin lesquels – en un système interdépendant de surfaces et de lieux, apte à recevoir des modes qualitatifs et quantitatifs d’inscriptions diversifiées, à les filtrer et à les retenir sous des formes qui leur sont appropriées.

Entre la pulsion indifférenciée que certains auteurs présentent sous les formes du courant de force, de la marée, de la peinture tachiste et le montage élégant et précis de Freud, mais qui paraît à beaucoup trop restrictif aujourd’hui, une médiation peut être évoquée avec la dernière théorie des pulsions. Ici, les fonctions d’Éros et des pulsions de destruction rejoignent les grandes catégories de la tendance à la réunion et de la tendance à la division, de l’intrication et de la désintrication. Dans un vocabulaire plus moderne, on parlera de conjonction et de disjonction, de suture et de coupure90. Mais Freud ne se contente pas de mettre en présence, à la façon des oppositions classiques, deux termes de dignité égale pour qu’en résulte, par la répétition et l’établissement de nouvelles relations, un pouvoir ordonnateur.

Éros et la pulsion de destruction ne forment pas une paire à termes égaux. On en voit un indice en ce que Freud s’est toujours refusé à nommer la pulsion de mort autrement que de cette façon (ou par la formule voisine de pulsions de destruction). Car, si la compulsion de répétition est le mode d’activité de toute pulsion – qui serait comme l’instinct de l’instinct, ainsi que le dit heureusement F. Pasche –, on peut dire alors que quelque chose de l’essence de la pulsion de mort est passé dans Éros, ou qu’Éros l’a capté à son profit, ce qui déqualifie la pulsion de mort et oblige à ce qu’on n’en puisse plus parler que comme le terme invisible et silencieux d’un couple dont le contraste n’est plus saisissable autrement que par une ombre jetée sur l’éclat d’Éros. Ici, une refonte de l’opposition va permettre à Freud de dire – premier redoublement – que les deux pulsions peuvent travailler ensemble ou l’une contre l’autre. Si la désintrication pulsionnelle – dans le cas du travail discordant –, telle que la pathologie nous en donne des exemples (mélancolie, paranoïa), peut en suggérer quelque représentation dans les relations amour-haine, la collaboration des deux pulsions laisse perplexe si l’on ne s’arrête pas, bien entendu, à l’idée d’une neutralisation de la haine par l’amour et si l’on ne se contente pas d’arguments d’ordre quantitatif pour supprimer la question.

L’intériorisation de cette contradiction conduit à retrouver en Éros une dualité qui sera le deuxième redoublement. À savoir le partage d’Éros entre amour de soi et amour d’objet et celui entre conservation de soi et conservation de l’espèce. Si, à première vue, on peut être tenté de réunir amour de soi et conservation de soi d’un côté et amour d’objet et conservation de l’espèce de l’autre, on ne tarde pas à constater qu’on fait disparaître ainsi l’opposition entre l’érotique personnelle dont l’amour d’objet fait partie et l’érotique impersonnelle dont la valeur heuristique est si importante. C’est peut-être en quoi la fécondité de la théorie lacanienne du sujet comme structure peut être étendue. Lorsque Lacan écrit : « Il n’y a que le signifiant à pouvoir supporter une coexistence, que le désordre constitué (dans la synchronie) d’éléments où subsiste l’ordre le plus indestructible à se déployer (dans la diachronie) : cette rigueur dont il est capable, associative, dans la seconde dimension, se fondant même dans la commutativité qu’il montre à être interchangeable dans la première91 », on peut se demander si cette commutativité n’intéresserait pas les deux doubles registres que nous venons de mentionner. Il ne faudra pas alors oublier cette expression troublante que Freud emploie, dans l’Esquisse que Jacques Derrida a su si bien lire92 et selon laquelle les processus livrés par l’étude des névroses, qui ne diffèrent que par leur intensité de la normale, sont des quantités mouvantes.

La question du narcissisme primaire semble s’être éclipsée derrière les problèmes de la théorie des pulsions. Nous verrons qu’il n’en est rien quand nous y serons revenus par le biais du problème suivant : le narcissisme n’est-il que la conséquence d’une orientation des investissements ?

Origine et destin des investissements primaires

Le paradigme de l’amibe domine nos réflexions sur les formes premières des échanges. Cependant, alors que Freud ne s’est servi de cette analogie que pour comparer des mouvements de poussée et de retrait des investissements, les phénomènes de périphérie qui étaient le mobile essentiel du recours à cette image ont glissé eux-mêmes à la périphérie de notre esprit pour laisser s’imposer l’idée que la forme générale de l’amibe devait être tenue pour modèle des formes premières d’organisation psychique, de l’Ego, nommément.

Cependant, si cette analogie peut être à la rigueur congruente avec le Moi dont parle Freud avant la dernière topique, les contradictions qu’on rencontre à vouloir continuer à se servir de la comparaison après la dernière conception du Moi surgissent inévitablement.

Cette boule protoplasmique, petite sphère complètement enclose en elle-même, suggère l’existence d’une modalité de fonctionnement qui s’adapte difficilement aux ambiguïtés ou aux imprécisions de Freud sur les premières relations entre le Moi et le Ça… Un autre paradigme, celui du réservoir, lui serait consubstantiel, Freud opérant même la condensation des deux dans certains textes. Il aura fallu toute la vigilance perspicace de Stratchey pour décomposer cette image93. Encore n’est-ce pas assez de distinguer entre la fonction de réserve et celle de source d’approvisionnement, ou de relever que les versions contradictoires où Freud situe l’origine des premiers investissements – alternativement dans le Moi (avant sa distinction de la dernière topique), puis dans le Ça, et enfin, paradoxalement, à nouveau dans le Moi –, doivent se résoudre dans la conception du Moi et du Ça indifférenciés. C’est là une clarification utile mais qui demande des précisions supplémentaires. Le Ça-Moi, indifférencié primitif, assure « à l’origine » deux fonctions en même temps. Celle d’être une source d’énergie et un entrepôt de réserve. En tant que source d’énergie, il envoie ses investissements en deux directions : vers les objets (orientation centrifuge) et vers le futur Moi (orientation centripète), contribuant ainsi à la deuxième fonction. Le Moi indifférencié, à mesure qu’il se développe, se constitue fondamentalement comme entrepôt de réserve. Et si le Moi joue sans conteste un rôle en tant que source d’énergie pour les investissements d’objet, il veille aussi au maintien de la réserve en investissement narcissique. En somme, la différenciation Ça-Moi institue une séparation fonctionnelle. Mais le Moi récupère une partie de la fonction dont il s’est désisté en faveur du Ça pour assurer en priorité l’investissement narcissique. Il interviendra donc dans les investissements d’objets qui relèvent du Ça de façon que ceux-ci ne compromettent pas trop l’investissement narcissique qui est sous son contrôle. Toutefois, c’est le détail de cette différenciation qu’il faut éclairer. Ce qui ne laisse pas place au doute est que Freud a lié, comme nous l’avons précédemment montré, l’état de narcissisme primaire absolu à l’abolition des tensions et à une relation avec le Moi. S’il a abondamment insisté sur la possibilité d’une conversion dans les échanges entre libido narcissique et libido d’objet, il n’en a pas moins soutenu la pérennité d’une organisation narcissique qui ne disparaît jamais. La libido investit le Moi et se donne de cette façon un objet d’amour, ce processus pouvant s’observer toute la vie durant. Jamais cependant sous la plume de Freud l’état de narcissisme primaire absolu n’a été associé au Ça. Il est relativement fréquent que Freud emploie le terme de Moi pour désigner soit le Moi stricto sensu, soit le Ça-Moi de l’indifférenciation primitive. Mais l’inverse n’est pas vrai. Freud n’associe jamais le Ça à des fonctions ou des processus appartenant en propre au Moi.

Or, définir le narcissisme par les qualités que sont l’expansion ou l’élation ou tout autre affect du même ordre c’est, même en se référant à l’indifférenciation Moi-Ça, parler des propriétés qui n’ont de signification que dans le système du Ça94. C’est les engager, pour définir leur appartenance au narcissisme, sur la voie qui n’est pas celle des investissements du Moi. Les rapprocher de la toute-puissance n’est pas suffisant, car l’élation ou l’expansion sont les conséquences de la toute-puissance et non l’opération par laquelle la toute-puissance s’instaure. Celle-ci consiste à supprimer le pouvoir de résistance de l’objet ou du réel par le déni de la dépendance à leur égard et non par la fusion avec eux. Cette fusion, si elle intervenait, ne serait possible qu’une fois que le Moi se serait donné l’assurance qu’il conserve la haute main sur les puissances de l’objet qu’il s’approprie à cet effet.

Le principe du Nirvâna – dont nous avons montré la place dans une théorie des structures, mais qui est en fait absent d’une théorie des états, où seules les expressions d’un amoindrissement des tensions sont perceptibles – a subi une modification chez les êtres vivants. Il est vrai que souvent nous devons passer par le principe de plaisir (qui en est pourtant foncièrement différent, attaché aux qualités du plaisir) pour en deviner la trace. Peut-être faut-il dans le système freudien, où les modifications n’effacent jamais complètement l’état qu’elles modifient, rechercher si un déplacement de valeur ne permet pas de retrouver ce qui a semblé disparaître. Et, puisque nous nous voyons condamnés avec la pulsion de mort à ne voir que l’invisible, à n’interroger que ce qui est muet, c’est du côté de cette part d’Éros qui lui ressemble qu’il nous faut chercher.

N’est-il pas clair que l’amour que le Moi s’accorde à lui-même (assurant l’indépendance à l’égard du monde extérieur et l’épargne de la dépense en investissements à l’égard de l’objet), le retour dans le Moi de la libido objectale, l’absence de conflit – pourvu que la qualité de cet amour égotique compense la qualité libidinale destinée à l’objet et protège des déceptions qu’il peut infliger – réussit à constituer un système clos et rejoint la condition la plus proche de ce à quoi tend le Moi dans le sommeil sans rêve ? Ici se trouve créée cette situation limite où le « bruit de la vie » d’Éros et celui de la lutte contre Éros tiennent la gageure d’installer ce qui est au principe de la mort dans le sein de l’amour, de les rendre quittes l’un et l’autre, au détriment de l’objet. Mais par quelle voie cela est-il possible ? Il nous faudra faire un large détour avant de répondre.

L’inhibition de but de la pulsion

La remarque répétée95 selon laquelle, même si la psychanalyse n’a su voir, jusqu’à l’état présent de sa recherche que l’œuvre des pulsions de conservation dans le Moi (libidinisées depuis l’introduction du narcissisme), il n’est pas exclu que d’autres pulsions participent à son activité, est restée lettre morte. Freud ayant noué les relations du Moi à la réalité pour la sauvegarde du principe de plaisir sans être plus explicite sur les formes de cette activité des pulsions non libidinales, on a conclu que ce silence devait recouvrir une de ces mystérieuses affirmations dont Freud a emporté le secret dans sa tombe.

Entre les pulsions autres que libidinales « qui seraient à l’œuvre dans le Moi » et le travail insaisissable de la pulsion de mort, Freud va introduire une série intermédiaire qu’il situe parmi les constituants d’Éros. À côté des pulsions libidinales à plein effet et des pulsions d’auto-conservation viennent prendre place les pulsions libidinales à but inhibé ou de nature sublimée, dérivées des pulsions libidinales96. Sans doute s’élèvera-t-il contre toute interprétation qui rendrait autonome ce contingent sous la houlette des « instincts sociaux », dont la vogue est grande dans la psychologie de l’époque. Mais, après examen, il distinguera des pulsions à but inhibé. La meilleure description que Freud en donne se trouve dans la trente-deuxième conférence, où il les rapproche de la sublimation. « En outre, nous avons des raisons de distinguer des pulsions qui sont “inhibées quant à leur but”, mouvements pulsionnels venant de sources bien connues de nous, ayant un but non ambigu mais qui subissent un arrêt sur leur chemin vers la satisfaction, de sorte qu’il n’en résulte qu’un investissement d’objet durable et une inclination permanente. Telles, par exemple, sont les relations de tendresse, qui naissent indubitablement des sources des besoins sexuels et invariablement renoncent à leur satisfaction97. » C’est en définitive l’idée de la restriction, du freinage, du non-développement de l’investissement qui s’impose pour justifier une dénomination particulière. En proposant de faire une place à part à ce type pulsionnel, Freud complète une hypothèse entrevue en 191298. Lorsqu’il attribue au courant tendre de la sexualité infantile le pouvoir d’entraîner avec lui les investissements sexuels primitifs des pulsions partielles, il soulève la question de savoir d’où le courant tendre tient une telle puissance. Et si, dans les Trois essais sur la sexualité, les inhibitions pulsionnelles sont le résultat de la période de latence, les pulsions étant retenues par des digues qui entravent le plein développement de l’activité sexuelle, Freud est ensuite conduit à distinguer l’effet de l’action des digues – sans conteste, le refoulement – et une inhibition interne à la pulsion, comme cela se précise davantage à chacun des passages où il aborde la question.

Car ce n’est pas le refoulement qui est la cause de l’inhibition de but de la pulsion, puisque c’est justement la façon dont la pulsion s’épargne le refoulement que réalise ce destin particulier des pulsions. Et c’est grâce à ce statut de pulsion non démantelée mais seulement arrêtée dans son accomplissement que celle-ci peut s’arroger le pouvoir d’en entraîner d’autres plus attachées à des fonctions partielles.

Il ne faut pas croire non plus que les pulsions à but inhibé pourraient être toujours rangées du même côté que les pulsions prégénitales. Elles en sont à l’opposé. La qualification des pulsions prégénitales est de viser au plaisir d’organe. Les composantes érotiques génitales procéderont ultérieurement, par le nouveau but sexuel que représente l’union avec l’objet, à des transformations qui dénonceront les pulsions prégénitales en tant qu’orientation vers le plaisir d’organe et les soumettront aux desseins qui les confinent au plaisir préliminaire. Certaines même en seront exclues. En somme, les pulsions qui ont subi l’inhibition de but seront celles dont la part sera la plus préservée. Elles se joindront à parties égales avec les investissements proprement érotiques de la phase génitale ; tandis que celles dont la tendance à la satisfaction n’a pu, comme les précédentes, se contenter d’une « approximation » seront laissées en arrière. Elles contribueront, par l’échange de leurs buts, de leurs objets, à la complexité de l’organisation du désir. Néanmoins, leur temps sera limité ; pour n’avoir pas subi l’inhibition du but, elles deviendront de simples introductrices à l’union avec l’objet. On voit la différence : d’un côté, une inhibition de l’activité pulsionnelle qui maintient l’objet en faisant le sacrifice de la pleine réalisation du désir d’union érotique avec lui, mais conserve une forme d’attachement qui en fixe l’investissement, de l’autre un développement sans frein de l’activité pulsionnelle à la seule condition que buts et objets entrent dans des opérations de permutation et de substitution ne connaissant de limitation que par l’influence du refoulement et d’autres pulsions. Le premier type d’activité, dominant ultérieurement, fera entrer à son service les pulsions du second type qui sont compatibles avec son projet et récusera les autres. Il est clair que le sort de ce contingent à but non inhibé est forcément le plus vulnérable et le plus propice à prêter main-forte à l’insoumission des pulsions au Moi. Paradoxalement, les pulsions à but inhibé sont des pulsions qu’il faut surtout caractériser par leur lien à l’objet. Sans le dire expressément, Freud paraît considérer que ce qu’on pourrait appeler la vocation génitale visant l’objet, en sa qualité d’objet libidinal définitif, celui de l’union sexuelle, est présent dès le départ. C’est pour sauvegarder cette visée, évitant ainsi que la place soit entièrement livrée aux pulsions prégénitales qui font passer le plaisir d’organe avant tout autre, qu’intervient l’inhibition de but de la pulsion99.

Le complexe d’Œdipe met en présence des relations de tendresse et d’hostilité. Cependant, il existe une relative indépendance entre les relations de tendresse ou d’hostilité et l’organisation phallique sous l’égide de laquelle l’Œdipe se place. La relation de tendresse pour le parent aura partie liée à ce qui appartient à la relation de sensualité, censurée par la menace de castration. Mais il n’y a pas confusion entre les deux. La preuve en est que le maintien de l’investissement tendre peut être la meilleure manière par laquelle peut être tournée la crainte de la castration, comme dans la situation décrite dans le rabaissement le plus général de la vie amoureuse. Si Freud rattache les investissements à l’objet maternel de l’Œdipe à ceux qui étaient primitivement reliés au sein100 c’est peut-être à ce niveau qu’il faut concevoir l’inhibition de but, au moment où la perte de l’objet-sein va de pair avec la perception totale de l’objet maternel101.

La fonction de l’idéal. La désexualisation et la pulsion de mort

Cette contention de la pulsion par elle-même, qui n’est pas due à un processus évolutif, cette restriction sans intervention d’une force extrinsèque, comment ne pas y voir l’action du groupe de pulsions antagonistes d’Éros, des pulsions de destruction ? Au lieu que les deux groupes de pulsions expriment leur antagonisme dans la relation à l’objet par la désintrication, c’est au contraire par une modification intrinsèque des pulsions érotiques que le travail des forces de séparation agit.

Freud se doute, dès 1912, qu’une solution de cet ordre s’imposera plus tard lorsqu’il se laissera aller, à la fin du deuxième article sur la psychologie de la vie amoureuse, à soutenir que la pulsion sexuelle porte en elle-même des composantes qui vont à l’encontre de sa propre satisfaction102. Ce ne sont pas les pulsions prégénitales qui entravent cet épanouissement mais un facteur que Freud attribue à la civilisation et qui serait devenu partie intégrante du patrimoine héréditaire.

Nous aurions sans doute la tâche plus facile si nous pouvions admettre qu’une influence de cet ordre – qui n’est, dans la pensée de Freud, à mettre au compte d’aucune forme de transcendance – serait le produit d’acquisition d’une acculturation progressive de chacun. Mais cette simplification n’est guère de mise ici. À partir de Le Moi et le Ça, Freud paraît attribuer à la vie psychique trois centres de développement. Ainsi la perception lui semble si étroitement liée à l’activité du Moi que par deux fois il la compare à ce qu’est la pulsion pour le Ça103. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une opposition brute, mais d’une confrontation des différents types de surinvestissements dont l’issue dialectique sera la représentation inconsciente de la pulsion : le représentant-représentation. Une fonction correspondante devrait exister pour le Surmoi. C’est la fonction de l’idéal qui en tient lieu. Freud ne dit-il pas, du reste, qu’il ne saurait assigner aucune localisation à l’idéal du Moi, contrairement à ce qu’il a tenté de faire pour les rapports du Moi et du Ça ? On pourrait penser, en essayant de suivre le mouvement de la démarche métapsychologique de Freud, que la distribution dispersée de l’idéal du Moi, sa quasi-généralité dans le champ des processus psychiques, est une conséquence des rapports topographiques du Moi et du Ça. Comme si la limitation spatiale imposée au Ça, au moins par la frontière qui le met en rapport avec le Moi, était payée en retour par le champ libre laissé à la fonction de l’idéal. Car, si le Moi a réussi à obtenir, par la liaison des processus psychiques, que soit, ne serait-ce qu’en partie, bâillonné le Ça, le Ça n’y peut consentir qu’en masquant sa défaite. En conséquence, il installe, au lieu de la satisfaction pulsionnelle obéissant au principe de plaisir, une nouvelle exigence aussi impérieuse que la sienne qui en est le calque ou le double négatif. Celle-ci n’aura de cesse qu’elle n’ait atteint l’illusoire affranchissement de celui-là. L’Idéal du Moi, au regard duquel le Moi s’évalue et cherche à atteindre la perfection, est étalonné sur la mesure de la demande du corps faite à l’esprit. Les prétentions de la fonction de l’idéal n’y figurent pas à titre de consolation ou de contrepartie. À la place même où la satisfaction pulsionnelle avait lieu, elle instaure son contraire. Elle attribue une valeur encore plus grande au renoncement. L’orgueil est devenu un but plus élevé que la satisfaction ; le Moi idéal a été remplacé par l’idéal du Moi. Rien ici qui mérite une autonomie de droit ou de fait, puisque ce greffon ne pousse que sur le sol de la pulsion qu’il ne peut que refléter négativement. Il est moins question de faire de nécessité vertu que de faire de la vertu une nécessité.

Que cette fonction de l’idéal soit née « des expériences qui conduisirent au totémisme » (des expériences… et non du totémisme lui-même), qu’elle contienne « le germe dont toutes les religions sont sorties104 », Freud ne la rattache à l’identification primordiale au père que pour autant qu’il s’agit d’un père mort. Ce qui veut dire que la mort est la condition nécessaire pour que l’agrandissement du disparu passe par les signes qui lui restituent moins une présence qu’ils ne lui garantissent pour toujours qu’il sera pérennisé en cette absence qui lui conférera une puissance éternelle. Il faut, ici encore, revenir à la pulsion de mort où la mort est le plein accomplissement de sa tendance. La pulsion de mort rejette la mort effective et restaure l’investissement paternel en s’efforçant d’en éliminer toute tension possible par célébration du renoncement dans la fonction de l’idéal. Que veut dire cette référence au père mort dans le temps de l’ontogenèse ? Que la paternité ne saurait se transmettre intégralement du parent à l’enfant, parce que le père n’en détient qu’un chaînon, la lignée des ancêtres étant devenue la propriété de la culture dont il n’est qu’un représentant, ce dont l’enfant aura à découvrir les traces. Traces qui s’écrivent avec une encre autre que celle qui consigne l’expérience. Ce processus est à la base de l’identification primordiale au père. Finissons-en avec les chicanes autour du texte105 sur l’antériorité chronologique de la mère et admettons une fois pour toutes ce qu’il en est, dans une perspective freudienne. Préciser, comme il le fait dans une note adjointe, qu’il peut peut-être s’agir des parents autant que du père ne signifie pas que cette expérience sera vécue deux fois, la première avec la mère et la deuxième avec le père, mais que le moteur de cette identification inaugurale est un principe de parenté, la condition de géniteur à laquelle l’enfant sera appelé. Deux exigences devront être remplies : la préservation intangible du lien et le non moins inéluctable affranchissement de l’objet. « (L)’identification est la seule condition sous laquelle le Ça peut lâcher ses objets. […] On peut donc dire que cette transformation d’un choix d’objet érotique en une altération du Moi est aussi une méthode par laquelle le Moi peut acquérir un contrôle sur le Ça et intensifier sa relation avec lui, au prix, il est vrai, d’acquiescer dans une grande mesure à ce que le Ça éprouve106. »

On ne peut manquer de rapprocher les deux types de phénomènes, qui ne se réduisent aucunement l’un à l’autre mais révèlent deux destins possibles où se trouvent réunies les conditions du maintien d’une relation à l’objet au prix d’un sacrifice qui fait du renoncement la condition de survie du lien le plus essentiel en même temps qu’il révèle que cette relation prime toute autre considération et qu’il ne peut être question d’y suppléer uniquement par une permutation d’objet ou de but. Le renoncement ou l’inhibition de but doivent fournir la meilleure preuve que rien ne saurait remplacer l’objet et qu’aucune suite d’actions ne peut être pensée hors de la continuité du rapport qui l’unit au Moi. Ce n’est donc pas par hasard si, immédiatement après ces considérations, Freud fait intervenir la désexualisation et la sublimation, alors qu’il vient de parler, dans les paragraphes immédiatement précédents, des tous premiers investissements, ceux de la phase orale, et de se demander si toutes les formes de la sublimation – question qui reviendra par trois fois dans Le Moi et le Ça107 – naissent par l’intermédiaire du Moi ou si l’on ne peut penser que celle-ci s’origine de la désintrication des pulsions. En définitive, nous devons reconnaître dans cette aptitude à la création d’investissements durables, permanents, une justification structurale, toujours perçue comme telle, quoique jamais complètement clarifiée conceptuellement, qui trouve son fondement dans la désintrication pulsionnelle, c’est-à-dire dans le travail de la pulsion de mort sur les pulsions de vie érotiques qui incluent les pulsions d’auto-conservation108.

Le rattachement de ces processus aux opérations gouvernées par le principe de plaisir et le principe du Nirvâna témoigneraient plutôt en faveur de la prééminence de ce dernier. Dans le chapitre de le Moi et le Ça consacré aux deux classes de pulsions, Freud pousse ses hypothèses jusqu’au bout : la sublimation, l’identification, ne sont que des formes de transformation de libido érotique en libido du Moi qui s’accomplissent par une désexualisation, un abandon des investissements d’objet qui peut aller jusqu’à une énergie neutre dédifférenciée, forme hybride entre la libido d’Éros et celle des pulsions de destruction : libido « mortifiée ». Libido en tout cas plus vulnérable à l’effet de la pulsion de mort.

Il semble bien que Freud assigne à la désexualisation une fonction très générale susceptible d’affecter les premiers investissements d’objet : « En se débarrassant ainsi de la libido des investissements d’objet, en s’installant soi-même comme seul objet d’amour et en désexualisant et sublimant la libido du Ça, le Moi travaille en opposition avec les buts d’Éros et se met au service des pulsions opposées. » Le travail accompli de cette manière est attribué par Freud à la désintrication109. Et si nous devons tenir compte de l’affirmation qui suit, et qui qualifie le narcissisme du Moi de narcissisme secondaire, la direction suivie par l’investigation qui a amené Freud à cerner toujours plus étroitement la pulsion de mort dans le narcissisme nous invitera à la reconnaître dès son temps primaire.

Le pare-excitation et le refoulement

Comment peut s’établir dans le registre des processus dynamiques et économiques cet investissement stable, durable, permanent ? Freud n’en a donné d’exemples qu’en se référant à des états dont chacun a suffisamment l’expérience pour les reconnaître. Notre curiosité reste insatisfaite sur les opérations qui président à la formation de leur structure. Or, chaque fois que Freud a eu à fournir une explication sur les moyens par lesquels peut être acquise la durabilité, et à la limite la permanence, contre la mobilité et le changement, il a eu recours à la métaphore du passage de l’énergie libre à l’énergie liée. Il paraît difficile d’y échapper ici, car on ne voit pas quelle autre solution proposer. Tout ce que nous venons de rappeler concernant les rapports de la pulsion à but inhibé à l’objet devrait pouvoir être décrit dans le langage dont se sert Freud lorsqu’il s’attache à la description de ces processus.

Précisons sans plus tarder qu’il n’y a aucune raison de considérer que l’inhibition de but de la pulsion ne se produit – bien que Freud n’en parle que dans ces cas-là – qu’en faveur des pulsions érotiques comportant un choix d’objet et qu’on ne voit pas pourquoi il faudrait l’exclure dans le cas des pulsions érotiques d’auto-conservation. Dès le moment où l’on admet que les pulsions d’auto-conservation ont, elles aussi, un antagoniste, dans les pulsions qui sont liées à la conservation de l’espèce et qui trouvent leur accomplissement dans la fusion avec l’objet lors du rapport génital, on peut reconnaître qu’ici encore l’inhibition de but préserve l’objet de son assimilation complète dans le Moi, ce qui, du reste, entraînerait la dissolution de l’organisation du Moi.

Les mécanismes de transformation d’énergie libre en énergie liée décrits par Freud montrent comment l’organisme se protège contre l’excès des stimuli externes en offrant une surface de résistance ayant subi une neutralisation des investissements, mais susceptible de recevoir, d’éponger et de transmettre les excitations de l’extérieur. On voit donc que cette barrière, ce « pare-excitation », a la double fonction d’interdire à son niveau toute transformation de la réception de stimuli qui soit de l’ordre des changements du registre d’expression, de la mutation, de la combinaison, etc. Il ne s’agit que d’amortir : de transmettre, sans le déformer, le résultat affaibli de son enregistrement. Fonctions donc de blocage – réception et liaison – et de transmission par mise en circulation. La protection prime la réception. Une surface analogue doit recevoir l’impression des stimuli internes et cherche, elle aussi, à éviter le trop grand afflux ou la quantité excessive des excitations. Mais il est évident que les deux opérations, pour homologues qu’elles semblent être, ne sont pas équivalentes, puisque le pouvoir de refus opposé aux excitations externes les élimine, tandis que le refus des stimuli internes ne peut avoir d’autres conséquences qu’un retour vers les processus inconscients, une nouvelle charge, entraînant une nouvelle poussée vers la conscience devant laquelle les possibilités de rejet seront limitées. Un dispositif comparable à celui du pare-excitation ne peut donc fonctionner ici. L’articulation entre les deux modes d’activité, celle qui a pour fonction l’aménagement des stimuli externes et celle qui fait face aux stimuli internes, n’est pas concluante. Freud s’est id servi, encore une fois, de la métaphore de l’organisme comparé à la boule protoplasmique. Le Moi réalité du début fournit la distinction entre l’origine des deux sources d’excitation certes, mais son action n’est pas sans défaillance, puisque la projection est possible. En outre, l’intervention de ce mécanisme projectif se produit à une échelle beaucoup trop vaste pour qu’on ne puisse envisager – pensons au cas particulier de la douleur – qu’une brèche dans le dispositif entraîne une osmose telle que ce qui est reçu de l’intérieur sera attribué à l’extérieur. Cette opération ne consiste pas seulement en un rejet, elle a l’avantage de fournir la possibilité de mettre en œuvre des moyens pour se défendre – une fois cette extériorisation obtenue – contre ce qui a provoqué la projection.

Freud lui-même exprime quelques réserves sur cette façon de se représenter les choses dans l’Abrégé110. Les rapports entre les deux couches externe et interne, pourraient peut-être nous offrir une meilleure solution. La particularité de la couche externe de l’organisme métaphorique est d’avoir été tellement « travaillée » qu’elle est parvenue à abaisser au minimum tous les processus organiques. Celle-ci se borne à connaître la source et la nature des excitations, ce qui est possible par son orientation. En fait, une telle réalisation ne peut pas nier sa parenté avec les types de processus qui, sous l’action du principe de Nirvâna, visent à l’abolition de toute tension. Freud dit même que la mort de cette couche semble représenter le sacrifice nécessaire à la survie des couches plus profondes qui abritent les organes des sens, lesquels traitent avec des quantités infinitésimales et sélectionnées.

Nous avons conclu qu’un tel dispositif ne saurait s’appliquer à la barrière interne. Mais, si Freud les rapproche, c’est qu’il voit entre eux non une similitude – ce qui est impossible – mais une analogie. Tout se passe comme si le modèle fourni par le pare-excitation était pour les stimuli internes la solution tentante. Ainsi les stimuli seront traités comme des quantités à réduire, à lier, à « inanimer » ou mortifier. Et si certaines tensions continueront à rompre les barrages et à engendrer des effets comparables à un traumatisme externe, ce cas reste limité. La force liante sera fonction du niveau quantitatif des investissements du système. Puisqu’il n’appartient plus à cette force quiescente de neutraliser, de déqualifier les excitations, comme le fait le pare-excitation, elle offrira un équivalent de celui-ci : un miroir où pourra se réfléchir le leurre de l’abolition des tensions. Et le Ça deviendra, selon la belle expression de Freud, « le second monde extérieur111 » du Moi. Il arrive que les organes périphériques qui reçoivent les excitations externes puissent également transmettre des sensations et des sentiments tels que la douleur. Le travail de la force de liaison interne est de rendre perceptibles et de maîtriser (par l’abaissement des tensions) les stimuli internes. Mais sa capacité discriminante quant à la source des excitations est moindre, si bien que ce qui est reçu par elle comme venant de partout – et Freud, dont les formulations ne sont jamais vagues, parlera ici d’un « quelque chose » qui correspond aux sensations et qui devient conscient – est sujet à toutes les confusions en ce qui concerne sa localisation. Cependant, un résultat a lieu ; la comparaison avec les organes périphériques qui reçoivent les excitations externes permet une analogie, et Freud de dire « qu’en ce qui concerne les organes terminaux des sensations et des sentiments, le corps lui-même prend la place du monde extérieur112 ». Ce qui ne signifie pas qu’on soit autorisé à parler d’une confusion de l’un et de l’autre, mais seulement d’un redoublement de celui-ci, qu’on peut aussi prendre pour une division. Cependant, en installant un « second monde extérieur » dans la relation du Ça au Moi, Freud réévalue le système de rapports entre ces trois instances. Au processus de l’inertie mortifiante instaurée dans l’enveloppe qui sert de médiation avec le dehors correspond le dispositif (le refoulement) qui préserve des exigences et des pressions et dont l’affranchissement posera plus de problèmes que le traitement des stimuli externes. Ce premier rapport se complique, comme nous l’avons vu, par l’action de la fonction de l’idéal.

L’auto-érotisme

C’est ici que nous verrions l’application d’un processus comparable à ce qu’était l’inhibition de but pour la pulsion érotique et qui, sans en avoir tous les caractères, en garderait certains. L’auto-érotisme n’a certes pas la pérennité et l’immuabilité des relations de tendresse dont parle Freud, mais il est tout à fait clair que ni l’auto-érotisme ni le narcissisme ne sont que des stades. Le Moi – ou à l’origine, les pulsions du Moi – peut s’offrir comme source de satisfaction par des mécanismes qui persisteront la vie durant. Il est légitime de vouloir assigner un début, une entrée dans l’auto-érotisme, comme le font Laplanche et Pontalis 113 lorsqu’ils insistent sur le fait que la pulsion devient auto-érotique lorsqu’elle a perdu son objet. La formulation de Freud sur ce point est trop importante pour que nous puissions nous dispenser de la citer. « À l’époque où la satisfaction sexuelle était liée à l’absorption des aliments, la pulsion trouvait son objet au-dehors, dans la succion du sein de la mère. Cet objet a été ultérieurement perdu, peut-être précisément au moment où l’enfant est devenu capable de voir dans son ensemble la personne à laquelle appartient l’organe qui lui apporte la satisfaction. La pulsion devient dès lors auto-érotique… » Lorsque Laplanche et Pontalis soulignent dans un autre passage qu’il n’est pas nécessaire que l’objet soit absent pour que se réalise la condition autoérotique, leur argument n’est pas contestable. Mais alors ne faudrait-il pas en revanche définir plus précisément l’auto-érotisme114 ? Car on ne peut désolidariser la remarque de Freud de son contexte, et ce qui nous intéresse ici est que ce processus est lié à l’introjection. Ce dont il faudrait pouvoir rendre compte est le passage de l’objet de la satisfaction « au-dehors » à la recherche d’une satisfaction, sinon « au-dedans », du moins dans le propre corps de l’enfant, à sa limite de contact, concrétisant remarquablement la proposition selon laquelle le corps prend la place du monde extérieur. Nous sommes d’accord avec Laplanche et Pontalis soutenant après Freud que l’idéal de l’auto-érotisme, ce sont des « lèvres qui se baisent elles-mêmes ». Il faut alors reconnaître à cette figure une portée beaucoup plus vaste, un mouvement ayant une valeur plus radicale et plus générale. Ce n’est pas que la répartition entre l’enfant et l’objet soit abolie, c’est plutôt qu’avant son avènement, au moment de la perte de l’objet qui jusqu’ici n’était qu’ « au-dehors », le « sujet » était cette orientation centrifuge de la recherche. La séparation reconstitue ce couple sur le propre corps du sujet, puisque l’image des lèvres se baisant elles-mêmes suggère l’idée d’une réplication suivie d’un recollement laquelle, dans cette nouvelle unité, trace le trait de refend qui a permis au « sujet » de se rabattre sur lui-même. L’auto-érotisme est sur le chemin de ce rabattement, il en représente la forme d’arrêt, la halte à la frontière et serait à cet égard comparable à l’inhibition de but décrite pour les pulsions érotiques libidinales115. Car nous avons vu que cette inhibition de but était très liée à la conservation de l’objet. Or, ce qui nous frappe dans cette situation auto-érotique, c’est le statut particulier de la pulsion, eu égard au but et à l’objet. On ne saurait en effet – et nous sommes d’accord avec Laplanche et Pontalis sur ce point – lier l’auto-érotisme à l’absence d’objet. Mais en aucun cas on ne peut assimiler ce qui se produit ici à une substitution d’objet ou même à un échange de but, puisque celui-ci demeure le même : le plaisir lié à la succion, dont le suçotement ne représente pas l’équivalent mais la quintessence. C’est pourquoi l’auto-érotisme est bien en une certaine mesure plaisir d’organe, mais en une certaine mesure seulement. Dire du caractère auto-érotique de la pulsion qu’il est « produit anarchique de pulsions partielles 116 », c’est peut-être légèrement décaler la théorie, puisque c’est situer ladite pulsion du même côté que ces pulsions dites à but non inhibé caractérisées par le déplacement constant, les transformations d’énergie, la permutation répétée des buts et des objets. Primordialement, la pulsion auto-érotique est pulsion apte à se satisfaire elle-même, en l’absence comme en la présence de l’objet, mais indépendamment de lui. Car on ne peut se faire une idée claire de la question si l’on n’admet pas comme Freud qu’il est deux catégories de pulsions : les unes capables de trouver dans le propre corps du sujet une satisfaction, les autres qui ne peuvent se passer de l’objet. Dès lors, il n’est plus justifié de lier l’auto-érotisme au surgissement du désir117, comme Laplanche et Pontalis le font, puisque celui-ci est désir de contact avec l’objet et qu’ils négligent dans leur conception le rôle des pulsions qui exigent la participation de l’objet. De même, il n’est pas nécessaire, comme Pasche le soutient, de postuler un anti-narcissisme118, puisque celui-ci est implicite dans ce dernier type de pulsions. Cette différenciation, chez Freud, s’inscrit dans une remarquable continuité de pensée. Car, si l’on ne veut pas se limiter à ne voir dans l’auto-érotisme qu’un stade, il faut alors tirer de cette notion toutes les potentialités théoriques qu’elle recèle, pas toujours explicitement, pour justifier le refus d’une position génétique simplificatrice, incomplète et peu satisfaisante.

Arrêtons-nous à ce passage tiré de Pulsions et destins des pulsions119 : À l’origine, au tout premier début de la vie psychique, le Moi est investi de pulsions et est dans une certaine mesure capable de les satisfaire lui-même. Nous appelons cet état “narcissisme” et cette manière d’obtenir la satisfaction “autoérotique”. C’est à l’occasion de cette citation, qui paraît à première vue venir renforcer le point de vue génétique, que Freud ajoute une note qui a retenu l’attention de beaucoup d’auteurs, dont Winnicott. Freud y reconnaît que le groupe des pulsions sexuelles et des pulsions auto-conservation n’est pas homogène et qu’il faut encore faire la part des pulsions capables d’une satisfaction qui ne passe pas nécessairement par l’objet et des pulsions dont le lien à l’objet ne peut être épargné. C’est la vicariance des soins de la mère qui rend possible le fonctionnement des pulsions auto-érotiques. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elles sont subordonnées aux pulsions qui exigent la mise en rapport avec l’objet. Et ce n’est pas parce que la mère veille à la satisfaction des besoins et supplée à l’immaturité de l’enfant qu’elle occupe une fonction totale d’objet primordial qui ôte toute réalité à une organisation propre à l’enfant, laquelle prend sa valeur non sur le plan biologique – ce qui est évident, puisque sans les soins de la mère l’enfant mourrait – mais dans le champ du désir et du signifiant. La mère couvre l’auto-érotisme de l’enfant.

Ces remarques éclairent la question que nous avons préalablement abordée de l’origine des investissements primaires qui, selon les différentes versions de Freud, partent du Moi ou du Ça. Strachey a raison de situer le débat en rappelant l’état indifférencié primitif du Ça et du Moi. Ne serait-on pas encore plus près de la vérité en proposant pour l’intelligence de ces rapports une image du Ça qui inclurait la mère en partie, investie primitivement et directement, tandis que le Moi s’édifierait à partir de ses propres possibilités de satisfaction, essentielles par leur fonction fondatrice, mais mises en question par les pulsions dont l’objet est le destinataire obligatoire.

Le refoulement et le moi

On voit peut-être mieux maintenant le rapprochement que nous esquissions entre pulsions à but inhibé et pulsions auto-érotiques. Est-ce par hasard si la caresse et le baiser qui sont les marques les plus communes de la tendresse appartiennent en commun aux deux catégories ? L’auto-érotisme s’inscrit donc dans la lignée des phénomènes où le corps prend la place du monde extérieur.

Il nous faut maintenant dire comment peut se concevoir dans la perspective d’une théorie structurale, en nous tenant le plus possible à l’écart de l’esprit de reconstitution archéologique, la barrière de protection qui permettra, prenant comme modèle le pare-excitation, de recevoir comme sur un écran ce qui émane du corps, ce second monde extérieur.

Dans certaines conceptions métapsychologiques récentes, c’est au refoulement qu’on reconnaît ce rôle (Laplanche et Pontalis, Stein) ; on lui attribue la propriété de fonder les registres du conscient et de l’inconscient, comme de séparer les processus primaires des secondaires120. Cette façon de voir, si elle a l’avantage de centrer les distinctions sur un acte fondateur, permettant ainsi une articulation plus aisée des divers ordres de faits ou de phénomènes, me paraît avoir le danger de postuler, en deçà du refoulement, un chaos inintelligible, que l’on opposera à l’ordre primordial à partir duquel advient le structuré intelligible. Le pare-excitation, dont les propriétés localisent la source externe des excitations, voit son action renforcée par le principe de réalité121, qui accomplit pleinement la distinction entre Moi et monde extérieur. Le refoulement en serait la doublure. Dans cette optique, pour certains, le narcissisme primaire serait du côté de cet en deçà du refoulement – du côté d’un monde non ordonné, illimité, où le Moi se confondrait avec le cosmos, d’où sa qualification égo-cosmique. Cette situation est, à notre avis, plus spécifique du Ça que du narcissisme. Or, comme nous l’avons précisé, la caractéristique du narcissisme primaire absolu est la recherche d’un niveau zéro de l’excitation. L’abolition de tout mouvement, la mise à l’abri de toute tension ne sont pas forcément générateurs de ce sentiment d’expansion, bien que cela puisse être parfois le cas.

Il est important de rappeler qu’à de nombreuses reprises, Freud refuse au refoulement le statut d’une fonction inaugurale, et ceci à près de vingt ans de distance. « Originellement, on peut en être sûr, tout était Ça ; le Moi se développa à partir du Ça sous l’influence continuelle du monde extérieur. Dans le cours de ce lent développement, certains des contenus du Ça furent transformés en état préconscient et furent donc ainsi pris dans le Moi. D’autres contenus restèrent inaltérés dans le Ça, comme son noyau difficilement accessible. Mais, durant ce développement, le jeune et faible Moi repoussa à l’état inconscient, se défit de certains contenus qu’il avait déjà pris en lui et se comporta de façon semblable à l’égard de nouvelles impressions qu’il aurait pu prendre en lui, de sorte que ceux-ci, ayant été rejetés, ne purent laisser de trace que dans le Ça. En considération de cette origine, nous appelons cette dernière portion le refoulé122. » Il ressort de ce texte :

  • que le Moi n’est pas constitué par le refoulement, mais lui préexiste ;
  • que si ces traces ne sont déposées que dans un Ça disjoint d’avec un Moi, le problème reste posé de la forme sous laquelle a été accepté et admis le contenu du Ça primitif ;
  • que le refoulement n’opère pas de séparation originaire, mais rejette ce qui a déjà été admis une première fois ;
  • que la division en inconscient-préconscient est une condition nécessaire de la mise en œuvre du refoulement ;
  • qu’enfin il est lié à un mécanisme de re-passage, de re-tour du re-foulé.

Une question inévitable est soulevée : « Qu’est-ce qui fait que ce qui a été admis une première fois est ultérieurement rejeté ? » Même quand on insiste beaucoup sur le contre-investissement

  • cette dépense considérable en énergie –, on ne doit pas perdre de vue que le refoulement est aussi « stade préliminaire de la condamnation ». Il est sans doute heuristiquement intéressant de lier ces deux aspects. On y trouve l’avantage de rendre les processus du jugement consubstantiels à ceux de l’activité énergétique. Peut-être est-ce là aller trop vite. Non qu’il faille contester la liaison entre l’ordre du signifiant et l’ordre énergétique. Mais cette liaison exige, à notre avis, une médiation de plus. C’est bien à une raison de ce type que Freud paraît faire droit lorsqu’il écrit : « Ce serait donc, par conséquent, une condition pour le refoulement que la puissance motrice du déplaisir ait acquis plus de force que celle du plaisir obtenu par la satisfaction. » Or, le seul type de plaisir que nous connaissions qui ait pu prétendre sauvegarder – sous le couvert des soins maternels – une telle possibilité de satisfaction à l’abri du déplaisir est bien l’auto-érotisme123. Le temps de la séparation d’avec la mère et le temps du refoulement pourront se rejoindre après coup, mais ils ne sont pas confondus à l’origine, puisque cette conjonction des temps est rétrospectivement inférée par la recherche de l’objet perdu, qui réunit la perte réelle de l’objet lors de la séparation et la perte subie par le refoulement. Nous soutenons qu’il y aurait plus de cohérence à justifier cette recherche autrement. La perte du sein, contemporaine de l’appréhension de la mère comme objet total qui implique que le processus de séparation entre l’enfant et celle-ci soit accompli, donne lieu à la création d’une médiation nécessaire pour pallier les effets de son absence et son intégration à l’appareil psychique, ceci en dehors de l’action du refoulement, dont le but est différent. Cette médiation, c’est la constitution, dans le Moi, du cadre maternel comme structure encadrante.

La suite du texte de Freud nous éclaire : « De plus, l’observation psychanalytique des névroses de transfert nous conduit à conclure que le refoulement n’est pas un mécanisme de défense qui est présent depuis le tout début et qu’il ne peut intervenir avant qu’une franche coupure ne se soit produite entre conscient et inconscient – que l’essence du refoulement réside simplement dans la répudiation de quelque chose au loin et de son maintien à distance, du conscient124. » Dire que l’essence du refoulement réside simplement dans la répudiation d’un contenu psychique, ce n’est pas diminuer son importance, c’est seulement spécifier sa fonction sans rien méconnaître de sa valeur privilégiée.

Certains passages d’inhibition, symptôme et angoisse125 vont très loin dans la comparaison entre la défense opposée par le pare-excitation aux excitations externes et celle qui est opposée aux excitations internes. Il faut être bien attentif à l’idée que c’est la fuite qui est en ce dernier cas le mécanisme fondamental, plus que la répudiation. Ici, les correspondances linguistiques nous font défaut, car il y a la notion d’un détournement, d’un congédiement dans le terme freudien, ce qui, somme toute, implique une attitude active dans le contre-investissement, alors que la fuite est une attitude, si l’on peut dire, activement passive126. Les deux modes de défense seraient comparables – et les images n’en rendent compte que partiellement – à des tactiques opposées en leur principe. La première, celle du pare-excitation, serait celle d’une retraite où périodiquement, à la mesure de ses forces, on fait face à l’ennemi en se retournant contre lui, profitant de chaque épreuve pour assurer la cohésion d’une défense qui, au moment venu, peut faire efficacement front pour que les forces de l’adversaire viennent se briser de leur propre élan contre elle. La seconde, celle qui répond aux excitations internes, pratique un repli en utilisant toutes ses ressources à la mise en application d’une tactique de la terre brûlée, jusqu’à une place fortifiée où l’on attendra des jours meilleurs.

Le double retournement et la décussation primaire

Que le refoulement participe de ces deux formes, nous n’en disconviendrons pas. Freud, dans ce même passage, ajoutera que « le refoulement est un équivalent de cette tentative de fuite », mais ne reconnaîtra pas en lui cette fuite primaire elle-même127. La correction de l’erreur d’interprétation qui tendrait à confondre les deux peut se lire dans un des appendices d’Inhibition, symptôme, angoisse. Le concept de défense recouvre la catégorie générale des mesures de protection du Moi contre les exigences pulsionnelles et autorise « à justifier la subsomption du refoulement comme cas particulier, sous ce concept ». Freud dénie la solution antérieurement adoptée par lui, le refoulement lui paraissant alors illustrer dans sa généralité le processus de défense. Mais il ajoute aussi : « Allons plus loin : nous espérons découvrir une autre corrélation importante128. Il se peut bien qu’avant que le Moi et le Ça n’y soient nettement différenciés, avant la formation d’un Surmoi, l’appareil psychique utilise d’autres méthodes de défense qu’une fois atteints ces stades d’organisation129 » Ici encore on pourrait se contenter de mettre en regard du texte un point d’interrogation, en regrettant que l’auteur n’ait pas dit toute sa pensée. C’est pourtant sensiblement la même phrase qu’on trouve écrite, onze ans avant, dans le texte sur le Refoulement : « Cette description du refoulement serait rendue plus complète en supposant qu’avant que l’organisation psychique n’atteigne ce stade, la tâche de parer aux mouvements pulsionnels est assumée par d’autres vicissitudes que les pulsions subissent – par exemple, le renversement en son contraire et le retournement contre soi130. » Ceci nous renvoie à un passage semblable dans Pulsions et destins des pulsions131. En fait, Freud décrit là un processus unique en deux opérations, qui porte, d’une part, sur l’orientation – dont l’infléchissement indique que le sens centrifuge est inversé en sens centripète – et, d’autre part, sur le mode de renversement, qui ne se réduit ni à une inversion de direction ni à un simple changement de signe, mais demande qu’on le conçoive comme une décussation. La confusion pure et simple des deux mécanismes aboutirait à un repli sur soi, qui n’aurait en aucune façon résolu le problème posé par l’exigence pulsionnelle, dont il n’est possible de venir à bout que par une modification inscrite dans le corps qui laisse une trace de satisfaction. Dans ce retournement par décussation, c’est en quelque sorte comme si la réponse attendue de l’objet se trouvait entraînée dans ce mouvement où s’échangent, dans le courant pulsionnel, les positions extrêmes de l’intérieur et de l’extérieur. Ainsi s’effectue le croisement de ce qui, sur une surface, peut-être localisé à la droite et à la gauche d’une frontière hypothétique. Ce mouvement de retour permet de rejoindre la zone corporelle qui attend la satisfaction comme si, en celle-ci, c’était l’objet lui-même qui avait prodigué la satisfaction. Car, comme dans l’inhibition de but, l’objet a été ici conservé et n’a pas été échangé. Mais cette conservation a été payée par la limitation de la satisfaction – quelque chose qui serait pour nous le négatif d’une opération métonymique, puisqu’il s’oppose à la suture du sujet et de l’objet. Une telle limitation la préserve en même temps, parce que cette union supprimerait toute suite à ce premier et dernier enchaînement. Ce qui se constituerait ainsi est un circuit qui ne portera pas sur les propriétés de l’objet mais sur la réponse de celui-ci qui, tout en maintenant l’objet dans son absence, le déléguera auprès du sujet, comme si c’était l’objet qui en accomplissait la réalisation ; où l’on pourrait voir ici une opération de métaphore.

N’est-ce pas ainsi qu’on rend plus claire la mutation accomplie de la relation au sein où l’on ne saurait dire si « la mère donne à téter à l’enfant ou si elle est tétée par lui132 », jusqu’à cette réversion des lèvres qui se baisent elles-mêmes ?

Entre l’indifférenciation Moi-Ça et mère-enfant et l’apparition du refoulement intervient un processus médiateur qui appartient à l’ordre d’une régulation pulsionnelle à partir de laquelle le refoulement sera rendu possible. C’est en somme dire qu’entre le processus « biologique » à l’œuvre dans le pare-excitation et ce que Freud lui-même nomme le processus psychologique du refoulement, il n’y a pas correspondance comme entre un extérieur et un intérieur, mais qu’entre eux se réalise un croisement afin que ce qui est intérieur puisse être traité comme est traité ce qui est issu de l’extérieur, à la condition pour l’intérieur de pouvoir être perçu comme venant de l’extérieur, et ceci sans fusion de l’un et de l’autre. C’est exactement ce qu’annonce le projet de Freud dans Au-delà du principe de plaisir, qui lie la constitution d’une barrière interne à la condition de la projection. Cette médiation, le double retournement nous offre la possibilité de la concevoir structuralement. La lecture du passage sur le double retournement montre que Freud décrit le travail qui s’oppose à ce qu’une pulsion aboutisse à la satisfaction directe, mais ici non pas par l’action d’une force qui lui serait étrangère – le refoulement en tant que processus psychologique – mais par une modification interne de sa nature propre.

Quand Freud considérera qu’il faut distinguer deux processus dans le renversement en son contraire : à savoir le changement d’activité en passivité et le changement de contenu (amour-haine), personne ne semblera se préoccuper de ce qu’il ait introduit alors une nouvelle qualification à la pulsion, à savoir son contenu, qui ne sera jamais reprise lors des descriptions ultérieures, ou seulement lorsqu’il s’agira du Ça. Une problématique s’amorce ici, qui rejoint celle de l’auto-érotisme et de la relation à l’objet, puisque Freud nie que l’opposition amour-haine puisse entrer dans le cadre d’un renversement en son contraire sur le même mode que le changement activité-passivité, ces affects ne pouvant s’adresser qu’à un objet complet. Le narcissisme, état où l’on s’aime soi-même, paraît bien représenter la forme, à ce dernier niveau, de ce qui en était l’équivalent dans le changement de l’activité en passivité. Nous serions donc fondés à dire que c’est au moment où l’activité pulsionnelle peut se comprendre comme relation du Moi aux sources de plaisir de l’objet, considéré comme indépendant du Moi, que le renversement activité-passivité prend la forme de l’amour que peut se porter le Moi à lui-même. Et si nous nous demandons à quoi correspond la préparation de ce temps structural, nous sommes renvoyés à une distinction que Freud ressent comme impérative, celle qui conduit à scinder l’opération de renversement de buts des pulsions d’avec le renversement sur la personne propre. Et c’est avec raison qu’il les sépare, mais pour aussitôt constater, à travers les situations qu’il évoque (sadisme-masochisme, scopophilie-exhibitionnisme) : « Nous ne pouvons manquer de remarquer que dans ces exemples le retournement vers soi et la transformation d’activité en passivité (c’est-à-dire du but) convergent ou coïncident133. » La conservation de l’objet, le maintien de certains investissements sur un mode durable et inchangé, sont liés solidairement à l’inhibition de but de la pulsion. L’auto-érotisme épargne l’objet et ne le perd pas tout à fait, puisque c’est au moment où le sujet peut avoir une appréhension complète de la mère que la pulsion devient auto-érotique. Et, s’il paraît changer d’objet, ce n’est que pour se porter sur l’objet de l’objet (le corps du sujet), pour n’y créer, attestant ainsi sa fidélité, qu’une seconde zone érogène « de moindre valeur134 ». En revanche, que la perte de l’objet coïncide avec le moment où se réunit l’organe qui apportait la satisfaction, le sein, avec celle qui en est pourvue, la mère, et que cette perte débouche sur l’auto-érotisme inaugural, peut laisser penser qu’a pu être intériorisée également l’appréhension de ce rattachement de l’organe à la personne. Cette intériorisation n’aboutira pas à la conscience d’une forme corporelle mais, par la clôture de cette modalité circulatoire des investissements, au sentiment d’une autonomie, d’une perfection, d’une délivrance du désir, par la création symétrique, à peine différée, de l’appréhension globale et unifiante du Moi de l’enfant, comme Lacan l’a décrit dans le stade du miroir.

Le moi et son idéal

Infériorité et indépendance sont, dans ce contexte, des termes liés : infériorité parce que la persistance d’un manque à l’égard de l’objet n’est pas abolie par l’auto-érotisme, indépendance qui témoigne encore de ce que la tutelle du désir est le joug le plus redoutable, sans doute nécessaire à l’organisation psychique, mais qu’il faut dépasser afin d’acquérir une structure. Nous retrouvons ici encore le travail de la pulsion de mort, comme dans le cas de l’inhibition de but. Ce n’est pas dans l’impossibilité d’atteindre une destination que l’on reconnaît sa marque, mais dans l’élection de cette zone de moindre valeur à une vocation privilégiée. L’abaissement de la tension au degré zéro, l’écrasement sur place de toute différence abolissant l’absence de l’objet reçoivent une consécration dans les temples de l’auto-suffisance. L’impression reçue est indélébile et se poursuivra, sinon tout le temps de la vie, du moins toute la vie. « Être à nouveau comme dans l’enfance, et également, en ce qui concerne les tendances sexuelles, son propre idéal, voilà le bonheur que veut atteindre l’homme135. » Mais sommes-nous bien sûrs que cette étape médiatrice entre l’indifférenciation Moi-Ça et le refoulement soit à rattacher au narcissisme par la voie de l’auto-érotisme ? Quelle autre façon de voir les choses pourrait entraîner notre conviction ? Ou le narcissisme est rejeté dans le chaos antérieur au refoulement, ou il est spécifié comme champ de l’illusion mais, dans tous les cas, il lui manque une structure propre. Freud paraît bien indiquer une solution : « Nous approcherons d’une conception plus générale – à savoir, que les vicissitudes pulsionnelles qui consistent dans le retournement de la pulsion sur le propre Moi du sujet et subissent le renversement d’activité en passivité dépendent de l’organisation narcissique du Moi et portent la marque de cette phase. Elles correspondent peut-être à des tentatives de défense qui, à des stades plus évolués du développement sont accomplies par d’autres moyens136. »

Le narcissisme est fondé sur les pulsions du Moi. Mais on aurait tort de croire que, pour avoir étayé notre interprétation de l’auto-érotisme sur ce contingent pulsionnel capable d’obtenir la satisfaction sans le secours de l’objet, nous considérons pour autant que ce mécanisme à lui seul suffit à répondre à toutes les questions pendantes. Nous ne renonçons pas cependant à aborder le problème de l’unité du Moi que Freud lie au narcissisme. Il y a loin de l'« énergie des pulsions du Moi » au narcissisme. Car Freud part de cette expression à laquelle il faut rattacher toute l’indétermination des pulsions primitives. La pulsion aura à reconnaître sa vocation au cours de son fonctionnement effectif, que sa visée met en mouvement mais qui se découvre en cours d’action, dans son effectivité, voué à une destination spécifique. Ce n’est pas introduire une téléologie dans la pensée freudienne que de l’inférer, puisque la spontanéité innée de sa mise en mouvement s’enrichit de la découverte du but qui l’anime dans le parcours même de sa mise en acte. En partant de cette énergie des pulsions du Moi, nous ne conférons aucun caractère biologique à cette préforme, mais nous nous figurons ainsi de la façon la plus commode un courant d’investissements entre deux bornes séparées par une différence de potentiel, sans laquelle aucun courant ne serait individualisable. C’est en somme pour nous l’état prérequis pour la constitution d’une chaîne. Car il faut bien trouver un mode d’expression convenable pour que nous puissions concevoir comment Freud peut à la fois soutenir que l’enfant ne peut faire aucune distinction entre son corps et le sein et localiser celui-ci quand il est absent – alors que l’indifférenciation persiste – « au-dehors » de lui. Nous pensons en effet, avec Laplanche et Pontalis, que l’étayage domine tout ce processus, mais nous serons tentés de rapprocher ce mécanisme où l’activité du besoin coïncide avec l’apparition du plaisir sur les lieux mêmes où le besoin est assouvi, avec la différence entre le « lieu » de la satisfaction du plaisir et ce qui permet de le satisfaire. Si cette mise en rapport était constitutive d’une demande, nous penserions volontiers que la demande et son circuit sont dissociables. Le circuit est investi avant la demande. Ce qui ne revient pas à dire – comme Lebovici le soutient – que l’objet est investi avant d’être perçu, mais plutôt que l’investissement s’investit avant que l’objet le soit. De même que le refoulé ne se borne pas à demeurer banni de la conscience, mais qu’il subit l’attraction du refoulé préexistant et va vers ce qui est prêt à s’en emparer, de même le parcours de l’investissement ne se constitue que parce que la mère l’investit aussi. Mais il est important de saisir que la fonction des deux courants est placée sous des signes contraires. Car la mère ne se réunit à l’enfant que pour autant qu’elle a consenti à sa séparation à l’avenir et que l’enfant, dans sa confrontation avec elle, subit les limitations de la conservation de soi. En voulant conserver, il s’efforce de maintenir le lien établi tandis que, dans une autre acception de ce terme, il a à s’approprier, avec la source du plaisir, la condition de sa satisfaction.

La différence première

Nous ne pouvons aller plus loin sans nous servir de l’antagonisme d’Éros et des pulsions de mort. Le Ça et le Moi de l’état initial, l’un et l’autre indistincts, font pièce à l’action des pulsions de destruction qui œuvraient du côté de l’enfant vers le retour à l’état antérieur, tandis que du côté de la mère le mouvement d’Éros peut trouver un allié dans le désir de réintégration du produit de la création137. Il faut qu’intervienne un véritable renversement des valeurs pulsionnelles pour qu’un changement décisif prenne place. C’est-à-dire que, du côté de la mère, il faut que les forces qui poussent à la séparation se fassent entendre138, tandis que du côté de l’enfant il faut tenir ensemble la partie du Ça maternel qui sert ces buts et tout ce qui a pris fait et cause pour la clameur de la vie de l’individu. Et voilà que ce qui au « temps » précédent n’avait d’autre visée que la suspension de toute perturbation vient dans ce nouveau contexte prendre une signification nouvelle qui est de conduire à soi, d’amener à résipiscence, de lier le Moi, non seulement pour garroter ou réduire à l’impuissance le Ça chaotique, mais aussi pour sceller le signe d’une appartenance de soi à soi et de soi à l’autre. On conçoit que ce renversement des valeurs ne va pas sans un décentrement des polarités pulsionnelles de la mère à l’enfant et de leur Ça commun, pour un Moi à naître. Le Ça a créé des investissements d’objets dont le Moi s’empare. Telle est la première transgression. Le Moi ne tire pas de là toute son origine, puisqu’il peut aussi faire fond sur cette partie des investissements qui ne passent pas nécessairement par l’objet. Cette alliance du Moi et du Ça, nous voyons qu’elle ne peut s’accomplir que dans une synergie relative, car si l’action du Moi est celle de la liaison, celle-ci ne saurait s’effectuer que dans la mesure où cette dernière a consenti à faire valoir, en son sein, la recherche de l’abolition de la tension qui prévalait dans le travail de la pulsion de mort. « Le principe de plaisir paraît servir la pulsion de mort139. »

On voit combien il est difficile de s’en tenir à une stricte opposition des deux types de pulsions antagonistes, mais qu’il faut, à chaque fois que l’une paraît avoir acquis la main haute sur l’autre, intérioriser dans ce nouvel état de choses la force qui a eu le dessous dans la situation de conflit qui les opposait. La pensée de Freud ne se prête pas à une simplification. Ainsi, à certains endroits le Ça est conçu comme antagoniste de la libido. Le plaisir, devenu qualification de la libido, est servi par le Ça contre elle. En vérité, il ne faut pas croire qu’il la supplante, mais plutôt que leurs buts convergent pour autant que le plaisir en est le destinataire. Aussi, quand nous parlons des forces de réunion, rien n’est plus éloigné de notre esprit que de les présenter comme l’équivalent de forces physiques ; ce sont plutôt des orientations et des buts, impersonnels et personnels. La ruse d’Ulysse se sert de la polysémie de la langue, le même mot désignant aucune personne et une personne particulière. Le recouvrement des opérations ne permet pas de toujours concevoir clairement ce qui est en jeu en elles. Lorsque nous faisons allusion à la contradiction conservation-appropriation, il est clair que nous ne nous figurons nullement ce renversement au profit du Moi comme un accaparement, une prise de possession qui accumulerait des biens au compte de l’acquéreur. Et si la séparation d’avec la mère en est la connotation, ce serait une erreur que d’imaginer qu’il y a là abandon de celle-ci ou transfusion des investissements dont elle était l’objet.

L’hallucination négative de la mère

Revenons à l’affirmation de Freud selon laquelle la constatation de l’objet est liée à son absence. C’est sur le fond de cette absence qu’il va falloir créer les signes qui s’inscriront à la place de ce qui manque, comme une valeur d’échange et non comme un objet substitut. Mais, comme ce constat d’absence est solidaire d’un constat de perte, on tend à confondre les deux en un seul. Ou alors on considère que l’auto-érotisme sera la forme nouvelle qui résoudra les problèmes posés par ce double constat. Si Freud pose comme contemporains la perte du sein et le moment où peut être appréhendée la personne totale de la mère, ce qui précède cette appréhension doit inclure potentiellement le contenu de l’appropriation ultérieure. Non sous la forme d’une perception, puisque en ce cas son objet serait au-dehors et que la représentation de cette perception ne serait qu’un calque dont la fonction de réplication ne serait pas congruente avec le renversement des polarités qui centre sur le Moi lui-même l’effort d’unification, mais au contraire sous la forme d’une hallucination négative de cette appréhension globale. L’auto-érotisme aux portes du corps signe l’indépendance à l’égard de l’objet, l’hallucination négative signe avec la perception totale de l’objet la mise hors-je de celui-ci, à quoi succède le je-non-je sur quoi se fondera l’identification. Cette hallucination négative, qu’aucune image ne peut suggérer par définition, nous la voyons dans la constitution du circuit de double retournement dont l’auto-érotisme ne représente que la marque de la fonction ou de la suture, mais qui est accomplie – et ici l’opération de renversement de l’activité en passivité est plus fondamentale que le retournement contre soi – par l’inversion des polarités entre l’enfant et la mère. Il se traite comme elle le traite dès lors qu’elle n’est plus cette simple excentration de lui. La mère est prise dans le cadre vide de l’hallucination négative, et devient structure encadrante pour le sujet lui-même. Le sujet s’édifie là où l’investiture de l’objet a été consacrée au lieu de son investissement. Tout est alors en place pour que le corps de l’enfant puisse venir se substituer au monde extérieur.

En ayant recours à l’exemple de la bobine, Freud n’a pas seulement figuré la création du statut d’absence, et ce serait faire violence à sa pensée que de soutenir qu’il a voulu surtout souligner l’aspect de maîtrise de cette activité. L’opposition phonétique qui accompagne le jeu est effectivement liée au signifiant. Cependant, elle ne peut se détacher du circuit qui la soutient140. L’enfant n’est pas le créateur de ce circuit, cela va sans dire, ou alors seraient réduits à néant les concepts de la division du sujet et de sujet de l’inconscient. Toute l’interprétation freudienne suppose ce dispositif : la bobine, la ficelle qui permet de la ramener, le rideau du lit, etc., le mouvement actif de jeter au loin et celui de ramener. L’enfant, à ce moment, se sert de ses mains mais l’activité est conférée à la mère qui revient. Le renversement de la polarité du sujet est indiqué par le lien qu’établit Freud entre ce jeu et l’apparition-disparition dans le miroir de l’image du bébé, comme s’il était vu par quelqu’un d’autre, bien que ce soit lui qui accomplisse les mouvements qui rendent possible la formation de son image, là où la mère était attendue. L’enfant dit : Bébé, ooo, nous fournissant un argument de plus pour lier l’hallucination négative de la mère à l’identification. Prenons garde de mal nous faire comprendre. Ce n’est pas la totalité des investissements qui ont subi ce sort, mais ceux-là mêmes qui sont porteurs de cette aptitude à se lier par l’auto-satisfaction. Rien n’est renié des investissements des pulsions partielles, qui continuent, sous leur forme fragmentaire mobile, changeante, à entrer en rapport avec l’objet de ces investissements que la perte de l’objet ne peut compenser par l’identification. C’est sur ce contingent pulsionnel que portera le refoulement. Ainsi s’éclaire l’idée de Freud selon laquelle est refoulé ce qui a déjà été pris dans le Moi. Tel est le lot de la part homologue des investissements capables d’une auto-satisfaction, que rien ne sépare des autres, en tant qu’investissements d’objet, avant que ce destin leur soit offert.

Freud a toujours fait porter le refoulement sur les formes de la représentation (les affects qui subissent ce sort ne le sont que dans la mesure où ils ont été liés à un moment ou un autre au Vorstellungsrepräsentanz). Ne peut-on inférer que l’hallucination négative de la mère, sans être aucunement représentative de quelque chose, a rendu les conditions de la représentation possibles. Création d’une mémoire sans contenu, passage de la répétition à la suture préalable à la présence des éléments de la suturation que la chaîne qu’ils constituent présupposera.

Le désir de l’un

Le narcissisme est l’effacement de la trace de l’Autre dans le Désir de l’Un. La différence instaurée par la séparation entre la mère et l’enfant est compensée par l’investiture narcissique. Celle-ci capte le terme qui, à tous égards, fondait la différence par la place qu’occupait l’enfant dans le désir de la mère, L’en deçà de la différence, établit une autre différence, constituée par la prise de la mère dans la structure encadrante. Les investissements partiels qui lui étaient destinés entrent cependant dans la suite des échanges et des transformations qu’ils subissent entre eux, dont les formes de la représentation seront le produit et le témoin. C’est ici que la barrière du refoulement, qui est la doublure de ce circuit, constituera le mur sur lequel viendront se réfléchir les pulsions partielles – favorisant le dédoublement à partir duquel la représentation s’effectuera. Dès lors, le refoulement pourra accomplir sa tâche de renvoi et de congédiement de la pulsion jugée indésirable. Un temps se marque ici, qui ouvre la voie vers d’autres modes d’échanges où se produisent ces conversions croisées entre investissements d’objets et investissements narcissiques secondaires « dérobés aux objets », dont la structure que nous venons de décrire règle l’économie. Et c’est alors, cette révolution étant parcourue, que le Moi pourra, se réclamant de la clôture dont les bords de l’hallucination négative avaient fourni le modèle, se proposer comme objet d’amour à la partie du Ça dont il s’est saisi en se parant des attributs de l’objet : « Vois, tu peux m’aimer aussi – je suis tellement semblable à l’objet141. »

Notre façon de voir pourrait rendre compte de ce que Freud avance sur les premières identifications d’un caractère indestructible et du narcissisme du Moi comme narcissisme secondaire. Dans la première étape s’est imprimée la marque primitive de l’objet dont le Moi s’inspirera pour tenter d’offrir, non sa ressemblance avec celle-là, mais la qualité auto-suffisante de son impression. Les traits empruntés à l’objet pourront être diversifiés, sélectionnés, isolés un par un, mais ils devront pouvoir offrir au sujet le sentiment qu’ils le rendent indépendant face au désir. On pourrait voir ici une nouvelle forme d’étayage, celle entre deux narcissismes.

Le parcours bouclé, l’hallucination négative aura construit les limites d’un espace vide – comme dans une bande de Mœbius. C’est ce que Freud n’a cessé d’indiquer lorsqu’il a introduit la dernière théorie des pulsions. La division entre pulsions du Moi et pulsions sexuelles revient à remplacer une distinction qualitative par une distinction topographique142, ce qui implique bien plus que la simple affectation d’une direction aux investissements et pose les fondements d’un appareil psychique que notre description a postulés. La structure de la bande de Mœbius nous donne l’équivalent de ce double retournement et délimite les deux parties de l’espace vide dont nous venons de parler143. Ce seront ceux qui seront respectivement occupés par les investissements d’objet et les investissements du Moi auxquels l’autosatisfaction est refusée, dépendant des pulsions érotiques libidinales. Espaces délimités dans des orientations différentes et en des directions opposées, mais dont un détour par la surface extérieure et intérieure permet tour à tour le passage de l’une à l’autre, les parois limitantes de chaque espace autorisant l’échange de ces deux types d’investissements.

L’introjection et la projection

Il est bien entendu impossible d’articuler tous ces mécanismes entre eux sans que l’introjection joue un rôle fondamental. Lorsque Freud, commentant le processus d’introjection dans la phase qui porte le sceau de l’organisation narcissique, déclare que l’objet est consommé, incorporé dans le sujet mais aussi détruit, ce commentaire est inintelligible si tout l’investissement est du côté de la destruction ; car comment quelque chose peut-il être conservé si la destruction totale a eu lieu ? Une réponse satisfaisante verrait l’introjection se confondre avec l’inscription du circuit encadrant, constituant par là même la matrice des identifications et coïncidant avec la disparition de l’objet. L’introjection est solidaire de la clôture du circuit dont nous avons dit qu’il a pour résultat l’abolition des tensions. La naissance de l’auto-érotisme se déroulant sur le registre de la satisfaction des pulsions indépendamment de l’objet achève le processus. Les introjections ultérieures pourront se démanteler sur le même mode que les identifications dont nous venons de parler, constituant le groupe des investissements d’objet. Que la projection trouve sa place ici n’est pas pour nous étonner, puisque tout l’effet du renversement de l’activité en passivité est de prendre au compte du sujet ce qui paraît s’accomplir hors de lui, où l’excentration de la mère s’annule par le modelage du circuit qui réinclut dans l’individu la polarité vers laquelle il tend, de telle sorte que cette polarité devienne partie intégrante de lui-même. La constitution de la bande de Mœbius ne permet plus de parler d’un envers et d’un endroit, d’un intérieur et d’un extérieur, sans toutefois les confondre dans un univers sans limites144.

C’est à tort que la projection est toujours située hors des limites du sujet, alors que l’hypocondrie fournit l’exemple contraire. On la désigne souvent aujourd’hui comme le résultat d’une introjection. En fait, il faut, avec Tausk, qui avait si bien pénétré l’essence du narcissisme sinon sa structure, voir en elle un exemple de projection à distance dans le corps, trouvaille de l’objet perdu. L’objet hypocondriaque est découpé sur le corps par la libido corporelle de l’investissement psychique affecté au Moi. Le corps a pris la place du monde extérieur, permettant de constituer ainsi les investissements psychiques ; l’organe hypocondriaque représente le négatif de l’auto-érotisme, le point de rupture de l’hallucination négative de la mère, où le corps qui avait pris la place que celle-ci occupait primitivement, défaisant l’intériorisation de cette extériorité, rétablit sa présence ou plutôt celle de l’objet, dont l’absence était signe de sa localisation hors de l’enfant. L’organe hypocondriaque n’est pas que cela, il est aussi source de scrutation, d’investigation, d’écoute. Il est cet œil dans le corps qui sent, pressent, devine et avertit.

L’œil de narcisse

Freud attribue à certaines formations d’origine narcissique le rôle d’évaluer le Moi, de se mesurer à lui, de rivaliser et de s’efforcer envers lui à une perfection toujours plus grande. Nous relions ces formations au narcissisme secondaire. La lutte dont il est fait état se déroule entre la satisfaction et le renoncement des satisfactions libidinales, qui soutient le Moi. Les sacrifices qu’il a consentis, lui paraissent négligeables au regard du sentiment d’orgueil qu’il en tire. Nous savons par maints exemples que cet Idéal du Moi peut se montrer d’une intransigeance qui accule le Moi aux limites de ce qu’il est en mesure de supporter.

Les mythes, les productions artistiques, les fantasmes personnels nous ont familiarisé avec le thème du double145. La littérature romantique et expressionniste a beaucoup puisé dans ce fonds d’« inquiétante étrangeté ». Freud fait remarquer que l’une des caractéristiques les plus fréquentes du double est d’être immortel146. Nous avons là à reconnaître une trace du narcissisme primaire qui nous fait soupçonner sa participation à cet ordre de faits.

Strachey fait remarquer que Freud a balancé entre diverses formulations en ce qui concerne l’idéal du Moi. Parfois l’idéal du Moi est présenté comme ce qui rétablit la perfection du narcissisme perdu de l’enfance et, en ce cas, une autre formation assure les fonctions d’auto-observation, de surveillance et de mesure du Moi. Parfois, l’ensemble est confondu en une seule unité, celle du Surmoi. La plupart des auteurs admettent le lien entre le narcissisme et l’idéal du Moi pour le distinguer du Surmoi. Mais peut-être faut-il plus nettement séparer la fonction de censure, qui relève davantage du Surmoi, et celle de surveillance, dite d’auto-observation. Ce qui fait office de regard ne naît pas d’une fonction analogue à la fonction visuelle147 mais du détachement d’une partie du Moi du reste de celui-ci. Lorsque nous nous serons rappelés que le double est immortel, nous reconnaîtrons que le Moi ne prétend pas à moins qu’à l’invulnérabilité la plus complète. Le narcissisme primaire, lui, n’admet aucun dédoublement et le voile tiré sur le sommeil sans rêve laisse entière notre curiosité. Grâce à ce dédoublement, nous pouvons nous faire une idée plus précise des visées les plus extrêmes du narcissisme primaire. Il n’y a pas de contradiction à le concevoir à la fois comme l’état de quiescence absolue d’où toute tension est abolie, comme la condition d’indépendance de la satisfaction, la fermeture du circuit par lequel se fixe l’hallucination négative de la mère, ouvrant la voie à l’identification, et la voie de l’appropriation de l’idéal pour la plus grande perfection dont l’invulnérabilité est le but final. L’étape qui nécessairement suivrait cette invulnérabilité serait à coup sûr l’auto-engendrement supprimant la différence des sexes.

Le phénix, narcisse et la mort

Nous ne serons donc pas surpris de constater que Marie Delcourt, analysant les mythes et les rites de la bisexualité dans l’Antiquité148 classique, y retrouve la synthèse de la matière première Esprit-Corps, Ciel-Terre, et en fin de compte l’immortalité. La légende du Phénix en est l’exemple le plus frappant, conjuguant la bisexualité effective androgynique et le rajeunissement éternel qui ignore la mort. La légende de Narcisse, par bien des points, prolonge et complète la légende du Phénix.

Notre réflexion sur l’œuvre de Freud nous fait comprendre pourquoi, après la géniale introduction du narcissisme (1914), son abandon s’imposait sous peine de nous entraîner sur de fausses pistes – comme s’imposait l’introduction de la pulsion de mort (1921) qui amenait une redistribution plus cohérente des valeurs de la théorie psychanalytique, maintenue par Freud jusqu’à sa mort (1939) avec une insistance toujours plus vigilante. Et s’il n’a pas été explicite sur le devenir du narcissisme après la dernière théorie des pulsions, il en a assez dit pour que nous soyons en mesure de prolonger sa réflexion.

Le narcissisme primaire ne peut être compris comme un état, mais comme une structure. La plupart des auteurs, non seulement le traitent comme un état, mais n’en parlent que comme d’un narcissisme de vie en passant sous silence – le silence même qui l’habite – le narcissisme de mort présent sous la forme de l’abolition des tensions jusqu’au niveau zéro. Certains thèmes de la métapsychologie freudienne montrent le travail de la pulsion de mort dans certains aspects de la vie psychique : les pulsions à but inhibé, la sublimation, l’identification, la fonction de l’idéal. Le problème du narcissisme primaire ne peut éluder la question de l’origine et du destin des investissements primaires, de la séparation du Moi et du Ça, ce qui conduit à l’examen des concepts de refoulement et de défense. Nous avons défendu, en nous fondant sur la théorie freudienne, l’existence de défenses antérieures au refoulement : retournement contre soi et en son contraire, que nous appelons le double retournement. En développant la structure qu’on peut en dégager, nous y avons vu un renversement des polarités pulsionnelles, un échange des buts qui aboutit à la différence primaire : celle de la mère et de l’enfant, dans laquelle nous distinguons plusieurs registres de pulsions : pulsions partielles dont l’objet est le sein, pulsions à but inhibé dont l’objet est la mère, dont le destin sera distinct jusqu’au choix d’objet définitif. Lors de la différence primaire, la perte du sein est l’homologue dans un registre de ce qu’est l’hallucination négative de la mère dans l’autre. Le narcissisme du Moi sera bien alors, comme le dit Freud, narcissisme secondaire dérobé aux objets – il implique le dédoublement du sujet, prenant le relais de l’auto-érotisme comme situation d’auto-suffisance. Le narcissisme primaire est dans cette perspective Désir de l’Un, aspiration à une totalité auto-suffisante et immortelle dont l’auto-engendrement est la condition, mort et négation de la mort à la fois.