Chapitre 3. L’angoisse et le narcissisme (1979)

La sortie du silence, le passage au discours n’est jamais sans risques.

Dans le livre de Houang Ti, il est dit : « La forme se déplace-t-elle, naît alors non pas une forme (nouvelle) mais l’ombre ; le son se déplace-t-il, naît alors non pas un son (nouveau) mais l’écho ; le non-être se meut-il, il naît non plus du non-être, mais de l’être. » Ces lignes sont extraites du Vrai classique du vide parfait149 de Lie Tseu, dont certains prétendent que l’auteur n’a jamais existé.

Comment communiquer avec l’autre ? On sait que l’obstacle principal à une telle communication est le narcissisme. L’angoisse est souvent dite incommunicable. Quels rapports entre les deux ?

J’aborderai :

  • l’angoisse de l’Un : de l’unité menacée, reconstituée, liée à l’Autre, sur fond de vide, où la forme réunit objet partiel et objet total ;
  • l’angoisse du couple, où les figures de la symétrie, de la complémentarité, de l’opposition dans la différence de l’Un et de l’Autre, où joue la bisexualité, renvoient au fantasme de l’unité totalisée du couple, toujours recherchée, toujours impossible.
  • l’angoisse de l’ensemble : par ce concept j’entends, après avoir évoqué les figures de l’Un, du Deux, approcher la question non du tiers mais du diasparagmos, de la dispersion, du morcellement ; ensemble fini ou infini où se rencontrent l’angoisse de l’infans et l’angoisse du Surmoi, dans la mesure où ce dernier issu du Ça, devient « Puissance du Destin » (une fois accomplie l’institution de la catégorie de l’impersonnel).

Ces trois angoisses posent le problème de la limite, de la forme, de la substance ou de la consistance, où l’enjeu est la coexistence des Moi.

Intérieur et extérieur : naissance du moi

Dire, à nouveau, que la relecture d’inhibition, symptôme et angoisse donne la mesure du génie de Freud, de sa rigueur et de sa richesse, ne dispense pas de constater que cet écrit admirable en son début tourne court en sa fin. On le sent à mesure qu’on progresse dans l’ouvrage et particulièrement, lorsque Freud aborde la question des rapports entre l’angoisse d’une part, le deuil et la douleur de l’autre. Aussi n’est-on pas surpris de constater que Freud est obligé – chose assez rare dans son œuvre – d’ajouter au corps de l’ouvrage des addenda dont le dernier, précisément, revient sur ces rapports.

Freud propose un certain nombre d’hypothèses qui me paraissent devoir être retenues, mais sont loin de résoudre complètement les problèmes qu’à bon droit il se pose. On sait que l’ouvrage a été entrepris pour répondre aux thèses de Rank – auxquelles, à mon avis, Freud fait trop d’honneur – sur le traumatisme de la naissance. Freud réfute l’idée de Rank que c’est la naissance qui institue la séparation entre la mère et l’enfant : « La naissance n’est pas vécue subjectivement comme séparation d’avec la mère, car celle-ci est, en tant qu’objet, complètement inconnue du fœtus absolument narcissique150. » En outre, Freud souligne que les réactions à la séparation se rattachent à la douleur ou au deuil plus qu’à l’angoisse. L’angoisse est liée à la notion de danger ; elle est différente de la douleur ou du deuil, qui appartiendraient plutôt à la catégorie de la blessure (narcissique). Dans son développement, Freud lie l’angoisse à l’excès d’excitation pulsionnelle. Il y a trop de libido ; c’est l’angoisse automatique, aucun secours n’étant à espérer de l’objet, ou c’est l’angoisse signal par anticipation devant le danger de perdre l’objet dont la fonction protectrice contre la montée libidinale au-delà d’un certain seuil fera défaut, ou c’est encore l’angoisse du danger de laisser se développer une excitation dont la satisfaction serait répréhensible, ou c’est enfin l’angoisse naissant de la menace d’élévation de la tension due aux reproches du Surmoi, faisant courir le risque de l’abandon par les « Puissances protectrices du Destin ».

La question qui se pose alors est celle du passage du fœtus « absolument narcissique », qui ignore la mère en tant qu’objet, aux conflits de désirs entre libido érotique et libido agressive de la phase œdipienne. C’est tout ce parcours que le texte élude, celui du destin du narcissisme primaire absolu. La genèse du Surmoi n’en rend pas compte, l’idéal du Moi en est le terme. Destin des figures narcissiques dont le développement est parallèle aux vicissitudes des pulsions liées à l’objet. Quant au destin des pulsions, nous savons qu’il faut distinguer entre idéalisations de l’objet comme expression de l’investissement narcissique et sublimations comme transformations des pulsions.

Toutes ces opérations nécessitent un sujet, au sens structural qui n’est pas un Je existentiel, mais un jeu de déplacements de condensations, de circulations. Ce sujet s’éprouve existentiellement dans l’affect et de façon privilégiée dans l’angoisse ressentie par le Moi. L’angoisse est l’épiphanie du sujet. Epiphanie obtenue au moyen du Moi mais qui nécessite le sujet symbolique.

L’argumentation de Freud est juste et fausse à la fois. Elle est juste en ce qu’il refuse l’explication par l’origine : la naissance comme point zéro et le traumatisme de la naissance comme économie de la cure ; cause première, il aurait l’avantage d’abréger les analyses en neuf mois ! Il est également juste de dire qu’il ne suffit pas d’éteindre l’allumette qui a allumé l’incendie pour que celui-ci cesse. Mais elle est fausse en ce que la naissance est en effet une catastrophe, au sens théorique moderne du mot. Catastrophe surmontée par la reconstitution à l’extérieur des conditions aussi proches que possible de la vie intra-utérine. C’est là le sens profond et méconnu de l’importance du holding de Winnicott, qui n’est rien d’autre qu’une nidation externe de l’enfant. Si la naissance est l’origine de tous nos maux, plus que le péché originel, y renvoyer ne nous avance pas beaucoup dans la solution de nos problèmes151 Ce qu’il faut retenir de cette situation est la série des renversements dialectiques : naissance comme catastrophe (séparation d’avec l’utérus, coupure du cordon ombilical, passage à la respiration aérienne et à l’alimentation digestive, inauguration de la relation à la mère) et sa négation par l’adaptation de la mère aux besoins de l’enfant dans les premières semaines contemporaines de l’établissement du fonctionnement pulsionnel initial, sur un mode narcissique. L’étayage, justement mis en lumière par Laplanche, a pour effet la naissance de la sexualité humaine.

La deuxième naissance, qui est en fait la première pour Freud, est la perte du sein qui permet au Moi de naître, c’est-à-dire d’accéder au statut de Moi-réalité assurant la distinction d’avec l’objet. Le problème de la limite reçoit ici droit de cité152. Il n’est donc pas étonnant de voir Freud conclure que les facteurs qui sont la cause des névroses ne sont que des anachronismes, c’est-à-dire des réactions au danger relevant d’une attitude infantile adaptée persistant sans raison valable à l’âge adulte par le jeu de la fixation et du refoulement. Trois types de causes : biologique, l’inachèvement du petit d’homme (donc sa dépendance à l’objet) ; phylogénétique, le diphasisme de la sexualité (donc la compulsion à répéter la sexualité infantile dans la sexualité adulte) ; psychologique enfin, la différenciation Ça-Moi (donc l’obligation pour le Moi qui s’efforce de combattre le Ça de se combattre lui-même par contrecoup, puisqu’il n’en est qu’une émanation). Tout cela implique la reproduction, la réplication des rapports extérieur-intérieur. En effet, le danger intérieur fut autrefois extérieur, le combat contre le danger intérieur mime en vain la méthode utilisée contre le danger extérieur. Ces luttes que le Moi entreprend contre le Ça, comme s’il lui était extérieur, se retournent contre lui, dans la mesure où il n’en est qu’une partie modifiée par le contact avec le monde extérieur.

Ainsi, à la dichotomie pulsion-objet, répond celle de la distinction libido-narcissique-libido d’objet. Ici encore la libido d’objet naît de la libido narcissique, au moins en partie ; secondairement, la libido narcissique sera dérobée aux objets.

Nous ajouterons à ce rappel une hypothèse personnelle : l’étayage du narcissisme sur la libido d’objet, et sa relative autonomie. En outre, les rapports agonistes et antagonistes entre libido narcissique et libido d’objet ont pour conséquence, entre autres, la création de l’objet narcissique, qui tourne les limitations imposées par la marque des limites entre sujet et objet, entre Moi et Ça.

Le développement théorique auquel je viens de procéder en m’appuyant sur Freud visait à souligner l’importance du problème de la limite dans les rapports extérieur-intérieur et au sein de l’appareil psychique, dans une perspective plus méta-psychologique que phénoménologique, les théories de Federn se situant davantage du côté de la phénoménologie psychanalytique.

Le moi et sa représentation

Un point apparu à la relecture d’Inhibition, symptôme et angoisse m’a semblé avoir été négligé. L’ouvrage débute par l’étude des inhibitions, que Freud s’efforce de distinguer des symptômes (plus loin, Freud assimilera l’inhibition à un symptôme). L’inhibition y est définie comme une limitation fonctionnelle du Moi dans le but d’éviter un conflit soit avec le Ça, soit avec le Surmoi. Mais, dans ce chapitre unique consacré à l’inhibition, il est remarquable que Freud ne parle jamais ni de représentations ni d’affect. Les déductions que je suis amené à en tirer sont :

- que la limitation fonctionnelle court-circuite l’intervention de représentations ou d’affects au niveau du Moi. Je ne dis pas que Freud ait raison sur ce point, je me borne à dégager les implications de son analyse ;

- que cette manière de comprendre la limitation fonctionnelle du Moi par rapport à la fonction sexuelle, alimentaire, locomotrice, ou orgastique (inhibition au travail) amène à se poser la question corollaire du rapport du Moi à la représentation et à l’affect. Si, en ce qui concerne l’affect, il paraît sûr que le Moi, siège de l’angoisse, est le siège de l’affect – à telle enseigne qu’un long débat, dans la littérature psychanalytique contemporaine, a porté sur l’existence des affects inconscients –, en ce qui concerne, par contre, les représentations, Freud ne parle jamais que des représentations d’objet.

Ma conclusion est donc celle-ci : ou bien Freud passe volontairement sous silence le problème des représentations du Moi (représentations que le Moi aurait de lui-même), ou bien, hypothèse à laquelle j’incline, le Moi n’aurait aucune représentation de lui-même. Dans ces conditions, parler de représentations du Moi n’aurait aucun sens au point de vue théorique, même si cette notion rend un écho phénoménologique. Au reste, Freud définit le Moi, dans Le Moi et le Ça, comme une surface, ou ce qui correspond à la projection d’une surface, et j’ajouterai une surface destinée à recevoir les représentations d’objet et les affects153.

Je citerai un exemple tiré d’ À la recherche du temps perdu, dont je me suis déjà servi dans un travail de psychanalyse appliquée154.

Albertine a quitté Marcel au lendemain d’une nuit où il a pressenti la fin de leur liaison. Il imagine alors tous les moyens de la reconquérir : « J’allais acheter avec les automobiles le plus beau yacht qui existât alors. Il était à vendre, mais si cher qu’on ne trouvait pas d’acheteur. D’ailleurs, une fois acheté, à supposer même que nous ne fissions que des croisières de quatre mois, il coûterait plus de 200 000 francs par an d’entretien. C’était sur un pied de plus d’un demi-million annuel que nous allions vivre. Pourrais-je le soutenir plus de sept ou huit ans ? Mais qu’importe ; quand je n’aurais plus que 50 000 francs de rente, je pourrais les laisser à Albertine et me tuer. C’est la décision que je pris. Elle me fit penser à moi. Or, comme le Moi vit incessamment en pensant une quantité de choses, qu’il n’est que la pensée de ces choses, quand par hasard, au lieu d’avoir devant lui des choses, il pense tout d’un coup à soi-même, il ne trouve qu’un appareil vide, quelque chose qu’il ne connaît pas, auquel pour lui donner quelque réalité il ajoute le souvenir d’une figure aperçue dans la glace. Ce drôle de sourire, ces moustaches inégales c’est cela qui disparaîtra de la surface de la terre. Quand je me tuerais dans cinq ans, ce serait fini pour moi de pouvoir penser toutes ces choses qui défilaient sans cesse dans mon esprit. Je ne serais plus sur la surface de la terre et je n’y reviendrais jamais, ma pensée s’arrêterait pour toujours. Et mon Moi me parut encore plus nul, de le voir déjà comme quelque chose qui n’existe plus. Comment pourrait-il être difficile de sacrifier à celle vers laquelle notre pensée est constamment tendue (celle que nous aimons), de lui sacrifier cet autre être auquel nous ne pensons jamais : nous-mêmes ? Aussi cette pensée de ma mort me parut, par là, comme la notion de mon Moi, singulière ; elle ne me fut nullement désagréable. Tout d’un coup, je la trouvai affreusement triste ; c’est parce qu’ayant pensé que, si je ne pouvais plus disposer de plus d’argent, c’est parce que mes parents vivaient, je pensai soudain à ma mère. Et je ne pus supporter l’idée de ce qu’elle souffrirait après ma mort155. »

À la lumière de cette citation, j’aimerais préciser que l’on fait souvent une confusion entre image du corps et représentation du Moi. Car, si le Moi est une surface, ou ce qui correspond à la projection d’une surface, image du corps et représentation du Moi relèvent de niveaux théoriques différents. L’image du corps se rattache à une phénoménologie de l’apparence. Lorsqu’on parle d’une représentation inconsciente du Moi, on se réfère d’ordinaire à ce qu’on déduit de la projection d’un fantasme inconscient relatif à l’objet rapporté (au sens d’une pièce de vêtement rapportée) au Moi. Quant au Moi lui-même, il est un concept théorique et non une description phénoménologique, c’est une instance. De même qu’il serait absurde de parler d’une représentation du Ça ou du Surmoi, il est absurde de parler d’une représentation du Moi. On peut admettre que l’on parle de représentants du Ça, du Surmoi ou du Moi, c’est-à-dire d’émanations mandatées, de rejetons, ou de dérivés d’instance. Mais la représentation d’une instance est théoriquement insoutenable. Le Moi travaille sur les représentations, il est travaillé par les représentations, il ne peut être représenté. Il peut, et même il ne peut faire que cela, avoir des représentations d’objet. C’est par l’affect que le Moi se donne une représentation irreprésentable de lui-même.

L’affect et l’objet ; l’objet trauma

On voit donc que le problème des représentations ne concerne que l’objet, alors que la structure de l’affect est double, à la fois affect à l’égard de l’objet et affect comme affect du Moi, les deux pouvant se confondre sans que le Moi puisse faire toujours la différence. Il y a quelques années, à la lecture du rapport de M. Bouvet sur « Dépersonnalisation et relations d’objet156 », je m’étais posé la question des relations narcissiques, proposant qu’une place distincte leur soit consacrée. J’ai, depuis, changé d’avis. S’il est justifié de définir la notion d’une relation du Moi à lui-même, ce que Winnicott appellera l’ego-relatedness, il est clair que cette relation auto-égotique à valeur narcissique entre dans le cadre général des relations d’objet. Plus précisément la relation d’objet comprend :

- la représentation d’objet et les affects qui leur correspondent ;

- les affects du Moi sans représentation du Moi (ce qui n’exclut pas les représentations du corps).

Cela veut dire que, lorsqu’on parle de représentations du Moi, il faut savoir que cette licence s’arrête là où la théorie commence.

Les représentations du Moi sont en fait des représentations d’objet qui se travestissent en représentations du Moi par investissement narcissique. Ceci est en accord avec la phrase de Freud où le Moi, s’adressant au Ça, dit : « Vois, tu peux m’aimer, je ressemble tellement à l’objet. » Dès lors, la question si importante de l’angoisse narcissique s’éclaire autrement : phénoménologique-ment, on est en droit d’en décrire les manifestations ; théoriquement, l’angoisse narcissique est angoisse d’objets travestis en objets narcissiques, le narcissisme ne connaissant à proprement parler que les affects – dans l’ordre du déplaisir – de la douleur, du deuil, de l’hypocondrie.

Je ne puis ici, malgré l’intérêt qu’il y aurait à le faire, rappeler la liste des fonctions du Moi pour montrer qu’il ne saurait être question de représentations du Moi, mais j’aimerais par contre examiner s’il n’y a dans le Moi que des représentations d’objet. Dans les « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » (1915), Freud envisage les conséquences de la perte des êtres chers. « D’une part, les êtres chers forment notre patrimoine intime, sont une partie de notre Moi ; mais, par d’autres côtés, ils sont en partie, tout au moins pour nous, des étrangers et même des ennemis157. » Il me paraît beaucoup plus intéressant de dégager les implications de ces remarques, non en fonction de l’ambivalence comme Freud le fait, mais davantage en fonction des rapports entre le narcissisme et l’objet. Dans cette optique, l’objet qui est pourtant à l’origine le but des satisfactions du Ça est en fait pour le Moi, à certains égards, toujours une cause de déséquilibre – pour tout dire, un trauma. S’il est vrai que le Moi aspire à l’unification et que cette unification interne s’étend à l’unification avec l’objet, la réunion totale avec l’objet oblige le Moi à perdre son organisation. En outre, lorsque cette réunification est impossible, elle désorganise aussi le Moi, lorsque ce dernier ne tolère pas cette séparation. L’objet-trauma (pour le narcissisme) nous amène alors à considérer le Moi non seulement comme le siège des effets du trauma mais aussi comme celui des réactions contre cette dépendance à l’objet, réactions qui constituent une partie importante des défenses du Moi, non contre l’angoisse, mais contre l’objet dont les variations indépendantes déclenchent l’angoisse. Ainsi dans la série : traumatisme précoce – défense (cet ensemble constituant la fixation) – latence – explosion de la névrose – retour partiel du refoulé, j’aimerais souligner la confusion entre la pulsion (représentée par l’affect) et l’objet, car le danger vient aussi bien de l’effraction de la sexualité dans le Moi que de l’effraction de l’objet.

Dès lors, on comprend que le problème des rapports entre Moi et objet est celui de leurs limites, de leur coexistence. Ces limites sont aussi bien internes qu’externes. Je veux dire que les limites entre Moi et objet entrent en résonance ou se réverbèrent avec les limites entre Ça et Moi. Le problème ne se pose pas pour le Surmoi, dont on se souvient qu’il s’étend du Ça (sa source) au Moi (son objet) dans le schéma des instances présenté par Freud. C’est-à-dire que l’effraction du Surmoi dans le Moi revient à une effraction déguisée du Ça modifié par le développement du Moi.

Ceci m’amène à préciser ce que je vais exclure de mon développement : le rapport du Moi aux syndromes psychosomatiques, qui relève des relations entre le Moi et le soma par l’intermédiaire du Ça (ancré dans le soma mais distinct de lui), et au délire, qui résulte des relations entre Moi, Surmoi et réalité. Par contre, le cas du deuil sera ici envisagé de manière élective, dans la mesure où c’est bien dans le deuil que se matérialise la relation du Moi à lui-même, puisque alors une partie du Moi s’identifie à l’objet perdu et entre en conflit avec le reste du Moi, la régression se produisant dans la mélancolie sur le double plan du Ça (fixation orale cannibalique) et du Surmoi (auto-reproches et sentiment d’indignité). Toutefois, si ces extrêmes sont écartés de mon développement, je ne négligerai pas les termes moyens tels que je les ai définis dans le modèle que j’ai proposé pour les borderlines, dans mon rapport de Londres158.

Le conflit entre le moi et l’objet-trauma

La théorie psychanalytique du Moi est particulièrement confuse, puisque, comme on le sait, elle oscille constamment entre le Moi comme instance partielle de l’appareil psychique et le Moi comme entité unitaire, totalisation de la personnalité psychique. Je m’attacherai à la première de ces deux acceptions, parce que, même si cette ambiguïté est constitutive de la théorie du Moi en psychanalyse, il reste que l’idée d’une structure unitaire totalisante demeure inconcevable pour la pensée psychanalytique. C’est pourquoi je crois qu’il faut demeurer réservé à l’égard des conceptions psychanalytiques sur le Self, ou sur l’identité, d’inspiration phénoménologique.

Si le Moi est une instance partielle – je forge l’expression sur le modèle de celle de l’objet dit partiel –, il faut le concevoir ainsi que Freud le fit à ses débuts dans l’Esquisse : un système d’investissements à niveau constant – ou relativement constant. C’est là, à mon avis, le sens qu’il faut attribuer à l’idée de Freud que le Moi est le résultat de la différenciation d’une partie du Ça sous l’influence du monde extérieur. L’appréhension de la réalité, fût-elle sélective et orientée par les mécanismes de projection, nécessite l’établissement d’un niveau d’investissement relativement stable. C’est bien pourquoi Freud conçoit le Moi comme résultant de l’inhibition de la représentation inconsciente. Il me semble même que l’on pourrait soutenir, complémentaire-ment à l’idée que le Moi n’a aucune représentation de lui-même, qu’il est ce par quoi il peut y avoir de la représentation. En effet, poser le Moi comme fonctionnement d’un réseau d’opérations – sans représentation de lui-même – permet de concevoir la logique de cet ensemble d’opérations : la perception, la représentation et l’identification. Cette dernière, pour autant qu’elle est inconsciente, a pour effet l’intégration, par disparition de la dimension sensible dans la première ou imaginaire dans la seconde, qu’elles comportent159.

Dans l’identification, la qualité imaginaire s’efface au profit de l’être-comme-l’objet ; c’est-à-dire que l’identification supprime la distance séparatrice entre l’objet (perçu ou représenté) et le Moi. L’identification n’est pas qu’aliénante, elle est structurante, dans la mesure où l’objet de l’identification est supposé avoir atteint la stabilité de ce fonctionnement grâce à l’investissement à un niveau relativement constant. C’est bien ce qui qualifie le rapport mère-enfant dans la métaphore des soins maternels. C’est aussi ce que le transfert nous montre quand nos analysants nous prêtent une vie ordonnée et tranquille, sans tourments pulsionnels, comme l’enfant s’imagine que l’adulte n’a aucun mal à vivre en paix avec ses pulsions ou qu’il a le pouvoir de les satisfaire totalement, de sorte qu’il ne souffre d’aucune frustration et ne connaisse pas les affres du désir.

Or, cette vision idéale du Moi – celle d’un Moi idéal – est battue en brèche par le désir d’objet. C’est le manque d’objet qui va rompre cette fragile réussite que représente l’organisation du Moi comme réseau d’investissements à niveau relativement constant. Présence de l’objet. Jamais plus présent que dans l’absence où il vient à manquer, l’objet est « fauteur d’excitations », comme dit Freud. Il faut rappeler ici sa position intermédiaire – en fait, double. L’objet est un carrefour. Il est la quête des désirs du Ça en mal d’objet pour le satisfaire, donc générateur de tensions libidinales, nécessairement contradictoires, d’amour et de haine. Il est partie du monde extérieur, puisque c’est bien là, en dehors du sujet, que l’objet se trouve situé. Winnicott nous a appris comment la fonction de l’objet transitionnel surmonte partiellement cette double source de tensions. Mais il est encore une autre solution que nous connaissons pour résoudre ce problème : le narcissisme. Par l’investissement libidinal du Moi, le Moi se donne la possibilité de trouver en lui-même un objet d’amour, constitué sur le modèle de l’objet, susceptible, grâce aux ressources de l’auto-érotisme, d’obtenir la satisfaction pulsionnelle recherchée. C’est le narcissisme qui permet l’achèvement unitaire, ou plutôt le leurre de l’achèvement unitaire, par la voie de l’identification imaginaire. Cette narcissisation sera d’autant plus forte que l’objet investi aura déçu. Déception plus que frustration, car c’est la déception qui est à la racine de la dépression. La déception entraîne d’autant plus aisément le mouvement dépressif que les deux objets (interne et externe, maternel et paternel) auront été désillusionnants de trop bonne heure, non fiables, trompeurs. Le sujet a perdu sa foi en eux. Us sont devenus précocement « trop réels ». Il ne reste plus qu’à compter sur les ressources de la confiance – illusoire – qu’il place compensatoirement en sa toute-puissance.

Ce long préambule était indispensable pour étayer mon hypothèse sur l’objet-trauma. On a soutenu, à juste titre, d’une part que le trauma n’était pas nécessairement d’origine externe, que l’irruption de la sexualité dans le Moi était un traumatisme, et d’autre part que l’introjection des pulsions dans le Moi était un mode de résolution de conflits liés à l’incorporation de l’objet. Le point de vue que je développe ici s’inscrit dans une perspective différente mais complémentaire. En parlant d’objet-trauma, je vise essentiellement la menace que l’objet représente pour le Moi, dans la mesure où il force le Moi à modifier son régime par sa seule existence. Car, d’une part, l’objet étant interne au montage pulsionnel, il est chargé de toute l’énergétique et de toute la fantasmatique pulsionnelles ; il cherche donc à pénétrer dans le Moi de l’intérieur. D’autre part, en tant qu’il est extérieur au montage pulsionnel, l’objet n’est pas à la disposition du Moi et celui-ci doit – tout en ménageant les autres instances (le Ça, le Surmoi et la Réalité) – se faire violence pour sortir de sa quiétude et aller à l’objet, comme on dit aller au travail. En outre, et c’est là le plus important, l’objet n’est, lui, ni fixe ni permanent. Il est l’aléatoire dans le temps comme dans l’espace. Il change d’humeur, d’état, de désir et force donc le Moi à un travail d’ajustement considérable. Enfin, l’objet a ses désirs propres, qui ne coïncident que partiellement avec ceux du Moi. Il a son but et son objet, qui ne vont pas nécessairement dans le sens de la réciprocité souhaitée par le Moi. Autant de sources de traumatismes, s’il en est, comme le montre l’incapacité du Moi à le contrôler. À ces difficultés s’ajoutent les problèmes quantitatifs (donc qualitatifs) ; l’objet est encadré par le sentiment du trop et du trop peu : trop présent, trop peu présent ; trop absent ou trop peu absent. Or, si la fusion avec lui est souhaitable, elle ne peut être totalement complète, le Moi disparaissant complètement dans la fusion. Et, si la séparation permet au Moi de « souffler », l’objet ne doit être ni trop éloigné ni trop longtemps hors de portée. À ceci s’ajoutent les exigences parallèles de l’objet à l’égard du Moi, et celui-ci le sent, hors les moments de grâce toujours trop courts, toujours insuffisants, face aux réalisations attendues.

Il devient alors compréhensible que l’objet soit à la fois désirable et indésirable – aimable et haïssable – et que le pôle narcissique préfère l’être à l’avoir, bien que l’avoir renforce le sentiment d’être. Un moindre besoin d’avoir doit préparer aux aléas de l’avoir, un moindre être peut assurer la sécurité devant les dangers des vicissitudes d’être, l’illusion narcissique pouvant suppléer à cette suppression d’apport par des « tirages » sur les investissements du Moi puisés sur ses réserves – ses « provisions narcissiques », comme on dit160.

Mais le repli narcissique est un leurre de plus, Freud l’avait vu dans sa description des Types libidinaux (1931). Le caractère narcissique est plus indépendant, mais plus vulnérable. Lorsque le Moi se déçoit face à l’idéal du Moi qui devient son objet, le Moi idéal perd son fragile équilibre. Deux issues se présentent : la dépression par déception de l’objet et, plus régressivement, le sentiment de faillite du Moi face aux exigences de l’idéal du Moi qui a pris la place de l’objet. Ou bien, deuxième possibilité, le morcellement lorsque, à la déception de l’objet, fait place le sentiment de persécution par l’objet – résultant de l’identification projective – où le Moi s’identifie à ses parties projetées, le mauvais Moi étant identifié avec l’objet. On voit donc que le conflit est inévitable entre le Moi et l’objet-trauma, et que le désinvestissement d’objet et le repli narcissique exposent le Moi du sujet à un type d’angoisses très menaçantes : les angoisses narcissiques.

Angoisses narcissiques et angoisses psychotiques

Comme je l’ai indiqué, je n’aborderai pas la question du délire, mais il me faut préciser, dans le cadre des relations entre narcissisme et psychose, les rapports entre angoisses narcissiques et angoisses psychotiques. Cette question se pose tout particulièrement à propos de l’objet-trauma.

L’objet en tant qu’il est objet de la pulsion est nécessairement objet-trauma. Cependant, il n’est pas que cela. Le rôle de l’objet, en tant qu’objet externe (c’est-à-dire extérieur au montage pulsionnel), a pour fonction de remédier au mal dont il est cause. Facteur de trouble, agent de l’étranger, perturbateur de la tranquillité du Moi, l’objet interne peut aussi, bien entendu, dans la mesure où il est un bon objet, être utilisé comme objet consolateur, apaisant, « objet-porteur », au sens du holding de Winnicott. Cet objet interne, qui pourra donner naissance à l’objet transitionnel, s’étaye sur l’objet des soins maternels de la mère dite « suffisamment bonne », selon la terminologie de Winnicott.

Le rôle de l’objet externe lié à l’amour d’objet établit une fonction oscillante de l’objet. Je veux dire par là que l’amour d’objet est une fonction transitive où alternativement l’objet est soit la mère, soit l’enfant. L’enfant devient l’objet de l’objet dans la relation d’illusion de l’unité mère-enfant.

Jusqu’au jour où cette illusion fait place à la désillusion créée par la prise de conscience du tiers qu’est le père. Celui-ci a, depuis toujours, déjà été. Mais il n’a été présent qu’in absentia, dans le psychisme de la mère. La prise de conscience de son existence à l’état séparé, qu’il faut relier à la prise de conscience de la mère et de l’enfant comme êtres distincts, dont les vœux ne coïncident plus absolument dans la relation d’omnipotence mutuelle, ouvre l’espace de la triangulation précoce (antérieure de beaucoup à la phase œdipienne proprement dite).

Or, cette évolution n’est possible pour l’enfant que si la mère suffisamment bonne a fait jouer à plein l’amour d’objet. En quoi consiste l’amour d’objet n’est pas facile à dire, mais tout observateur d’une relation mère-enfant ordinaire sait de quoi il s’agit. Formulé dans le vocabulaire de la psychanalyse, nous dirons que l’amour d’objet consiste dans l’investissement par l’enfant de la mère comme garante d’un bien-être lorsque les pulsions sont activées à la recherche de la satisfaction qu’elles attendent d’un objet situé hors de la sphère des pulsions. Nous savons que la satisfaction immédiate des pulsions est impossible, que la frustration est inévitable, que l’adaptation parfaite de la mère à l’enfant est un moment de grâce qui ne dure pas, s’il a jamais existé, et qu’il faut plutôt le comprendre comme un fantasme rétroactif d’une idéalisation du passé : l’âge d’or entre une mère parlante et son infans.

Tout ce qui vient à la suite, tout ce qui est remémorable, voire mémorable, est la série pulsion-désir-demande-frustration-satisfaction différée, nécessairement incomplète, plus ou moins adaptée au désir mis en branle par la pulsion. Par conséquent, l’amour d’objet ne peut, du côté de l’objet externe, avoir qu’un but et qu’un résultat, hormis le cas de ce que Freud appelle l’action spécifique (la satisfaction pulsionnelle) : rendre les pulsions tolérables par le Moi. C’est bien l’action spécifique qui donne à l’enfant le sentiment d’être aimé et constitue parallèlement le narcissisme positif et la croyance en l’amour d’objet. Toute satisfaction anticipée (avant même que le désir ne devienne conscient pour l’enfant), toute satisfaction donnée sans amour ou différée au-delà des possibilités d’attente du bébé, toute diffusion des angoisses de la mère transforment cette action spécifiquement bonne en action spécifiquement mauvaise. Quelles sont les conséquences pour l’appareil psychique ?

Lorsque l’action spécifique demeure spécifiquement bonne, le Moi peut constituer le système qui lui est propre et qui vise à établir le réseau d’investissements à niveau constant, à acquérir une organisation relativement stable. L’objet externe a joué le rôle de miroir, de contenant, de Moi auxiliaire. En ce cas, le Moi n’aura plus qu’à tenter de se défendre contre le caractère trop intempestif de certaines exigences pulsionnelles. Il peut compter sur l’aide et le secours de l’objet (externe et interne) dans ce conflit avec les pulsions. Si par la suite la déception de l’objet, ou des deux objets dans la configuration œdipienne, l’oblige au repli narcissique, il y trouvera un refuge précaire, mais protecteur dans l’auto-idéalisation. Et lorsque cet abri, cette autonidation, sera menacé, il connaîtra les angoisses narcissiques. Angoisses régressives sans doute, mais régression sans caractère foncièrement destructeur de la réalité psychique et de la réalité extérieure, matérielle.

Au contraire, lorsque l’action spécifique devient spécifiquement mauvaise et que l’objet ne remplit plus son rôle de miroir, de contenant et d’auxiliaire du Moi, ce qui vient à la place est une deuxième source de conflit. C’est-à-dire que le Moi, au lieu d’avoir à se défendre contre les seules pulsions et leurs dérivées (objets fantasmatiques), mènera un combat sur un double front. D’une part, il continuera de lutter contre les pulsions ; d’autre part, il aura à lutter contre l’objet. Pris en tenaille, ne sachant où donner de la tête et sur quel front le danger est le plus pressant, il mettra en œuvre les ressources dont il dispose par la mise en jeu des pulsions de destruction. Les pulsions de destruction s’arrêteront tour à tour sur l’objet externe, sur l’objet interne, voire sur le Moi lui-même. L’identification projective sera alors excessive. La réalité extérieure comme la réalité intérieure seront haïes (Bion). C’est là qu’apparaîtront, non plus seulement les angoisses narcissiques de la folie privée, mais les angoisses psychotiques de la folie publique : la psychose.

Ainsi l’objet-trauma deviendra un objet-fou. Affolé et affolant, contre lequel une neutralisation sera tentée par les pulsions destructrices. Dans ce cas, le repli narcissique ne pourra plus soutenir aussi efficacement l’illusion de la mégalomanie du Moi. C’est-à-dire que le narcissisme, de positif, deviendra négatif. Négatif à tous les sens du terme. Négatif au sens de contraire du positif : le bon devient mauvais, et négatif au sens de la néantisation où Moi et objet tendent vers la nullification mutuelle. Nous sommes ici à l’extrême des possibilités de l’appareil psychique dans la sphère psychique. Restent encore soit la régression psychosomatique, cette démence du soma, soit la désagrégation psychique dans la détérioration mentale. Dans les deux cas, il s’agit des débordements du psychique par le physique somatique. La réversibilité est conjecturale : possible ou impossible. La régression destructrice peut être temporaire ou définitive. Ce qui est probable, c’est que la réversibilité dépendra des soins physiques et psychiques d’un objet qui n’a jamais été. Il ne s’agira pas d’un objet parfait – peut-être seulement d’un objet-trauma, qui limitera l’inévitable traumatisme à sa non-adéquation parfaite au Moi161, sans toutefois que vienne se mêler à ses interventions l’angoisse née de ses propres pulsions.

Ayant été jusqu’au bout de notre développement théorique, il nous faut maintenant revenir à des bases moins hypothétiques, en faisant retour au texte de Freud de 1926.

Signes et symboles mnésiques affectifs

Si Freud commence, dans Inhibition, symptôme et angoisse, par l’étude des limitations fonctionnelles du Moi pour les distinguer des symptômes et de l’angoisse, c’est qu’il pressent leurs différences. Le symptôme ne se produit pas dans le Moi, telle est la conclusion du premier chapitre. Plus tard, le Moi reviendra dans le texte comme l’instance qui déclenche l’angoisse lorsque les investissements d’objet constituent une menace pour lui. Mais qu’en est-il du cas où le Moi déclencherait l’angoisse au niveau, non des investissements d’objet, mais de ses propres investissements ? Ce cas, Freud ne parvient pas à l’envisager dans Inhibition, symptôme et angoisse. Tout au moins dans le texte. Il faudra attendre les appendices pour voir apparaître les différences entre angoisse, douleur et deuil dans les dernières pages de l’ouvrage. Distinctions essentielles en ce qu’elles prennent le narcissisme en considération. En effet, Freud conclut à la nature narcissique de la douleur corporelle, tandis que la douleur psychique résulterait de la transformation de l’investissement narcissique en investissement d’objet (Inhibition, p. 101). Freud est de cette façon cohérent avec lui-même, puisqu’il a soutenu, depuis 1914, que l’hypocondrie est la névrose actuelle préliminaire à la névrose narcissique de la psychose. Cette idée sera être corrigée par la distinction de 1924, où la mélancolie est seule à mériter le nom de névrose narcissique, tandis que la paranoïa et la schizophrénie sont dénommées psychoses. Toutefois, la conclusion de Freud en 1926 sur la douleur psychique comme liée à l’investissement d’objet appelle des précisions. Si Freud ne contredit pas Deuil et mélancolie – et rien ne montre qu’il souhaite modifier sa théorie sur ce point –, l’investissement d’objet de la douleur psychique ne peut en toute logique qu’être l’investissement d’un objet narcissique.

Ainsi, nous aurions un couple douleur corporelle-douleur psychique, où le passage de l’investissement narcissique à l’investissement d’objet (narcissique) situe d’abord le narcissisme au niveau du corps – donc du Moi corporel –, puis au niveau du Moi psychique, dans une relation où objet et Moi sont en miroir. Mais l’important est que, à la différence de l’angoisse qui est un signal, la douleur est une blessure. D’une sémantique du signe, nous sommes passés à une sémiologie métaphorique, l’hémorragie narcissique s’écoulant par la plaie du narcissisme blessé, entaillé. C’est dire que l’unité narcissique est compromise. Du point de vue de la forme, la blessure crée une béance, et, de celui de la consistance, le Moi subit une déperdition, voire une déplétion de sa substance. La consistance du Moi, si j’ose dire, en prend un coup. Le deuil, enfin – ici, il faut suivre Mélanie Klein –, est le deuil d’un objet, sinon total ou totalisé, du moins en voie de totalisation, et là encore les réactions en miroir, entre la structure de l’objet détruit et sa réparation symétrique par le Moi qui s’identifie à lui, sont remarquables.

On ne saurait assez insister sur les différences qui existent entre affect et identification. L’identification, surtout lorsqu’il s’agit de l’identification primaire, est avant tout affective : empa-thique ou sympathique, en tout cas « pathique ». On peut comprendre ainsi la différence entre identification primaire et identification secondaire. Tandis que la première est de l’ordre de l’affect, la seconde est surtout le fait de représentations de désir. Le désir n’est plus éprouvé comme dans le premier cas, il est réduit à des traits spécifiques, qui deviennent des traits d’identification sur un mode sémantique. La transition me paraît s’expliquer par la substitution du mode d’identification diffuse, dans le cas où l’identification est dite primaire, à un mode d’identification articulée, dans le cas où l’identification est dite secondaire. Dans ce deuxième cas, on comprend que le langage puisse y jouer un rôle tout à fait approprié, puisqu’il y a articulation, alors que, dans le premier, les identifications affectives, massives, n’ont qu’un choix limité, les oppositions étant commandées par la relation duelle plaisir-déplaisir, ou jouissance-douleur, selon des modes symétriques, opposés, ou complémentaires.

Cette référence à la sémantique, la sémiologie, voire la linguistique peut surprendre. Pourtant l’écriture même de Freud l’autorise. En effet, il définit le symptôme comme le signe et le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu (Inhibition…, p. 7). Plus loin, il réitère sa conception des états d’affects incorporés à la vie psychique « à titre de sédiments d’événements traumatiques très anciens, rappelés dans des situations analogues comme symboles mnésiques » (p. 9). Inutile de soulever ici la question de la phylogenèse, le sédiment ontogénétique suffirait à en rendre compte. Ce qui est plus important est la notion d’incorporation à la vie psychique ; dans la vie psychique s’incorporent des sédiments de traumas du début de la vie qui vont servir la fonction signal comme symboles mnésiques. Signe, symbole, l’écriture de Freud ne néglige aucune des ressources d’une sémiologie qui préserve l’unité de la sémantique tantôt appuyée sur les représentations, tantôt sur les affects. L’expression de Freud, « symbole d’affect » (p. 10) me paraît hautement significative.

Quelques années après, dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse (1932), il poursuivra, dans la même inspiration, la comparaison que je viens de suggérer, lorsqu’il rapprochera l’angoisse signal, avec l’émission de petites quantités d’énergie, de la pensée explorant le monde extérieur. Ainsi, de l’affect à la pensée, la fonction mnésique-sémantique est à l’œuvre. Ce qui distingue les différentes manifestations, c’est le matériau que la fonction mobilise, sa nature et sa quantité, car il est clair que l’affect le plus minime mobilise une énergie qui n’est pas de même ordre que celle qui sert à investir, ou à désinvestir, les représentations, et encore plus, cela va sans dire, la pensée que le langage actualise.

Soulignons en tout cas la participation du Moi dans toutes ces opérations, qu’il soit déclencheur de l’angoisse ou agent des processus de pensée (qui sont l’apanage du préconscient) : le Moi est au milieu du jeu. Encore faut-il ajouter que ce ne sont pas les mêmes fonctions qui sont activées dans les différents cas, bien que des rapports analogiques les unissent.

Mais la question qu’on ne peut pas ne pas se poser, dans la mesure où Moi et narcissisme sont si étroitement solidaires, pour ne pas dire consubstantiels, est de savoir si, en dehors des cas décrits par Freud (douleur corporelle ou hypocondrie, douleur psychique, blessure narcissique, dépression, et ajoutons-y clivage et morcellement), si donc il n’y a pas moyen de compléter ces descriptions, ou de les affiner, et surtout de leur donner une formulation théorique plus conforme à l’expérience clinique et aux théorisations post-freudiennes.

Nous serons obligés de prendre en considération le destin des motions pulsionnelles narcissiques (c’est-à-dire orientées vers le Moi), celui des représentants pulsionnels narcissiques, pour comprendre la clinique et la théorie des angoisses narcissiques, ainsi que la façon dont celles-ci se manifestent dans l’analyse. Cela revient à examiner dans une même perspective le versant narcissique de l’angoisse – fût-elle liée aux investissements d’objet – et l’angoisse des structures narcissiques (organisations ou personnalités narcissiques). J’essaierai d’aborder des aspects moins étudiés mais dont la clinique psychanalytique moderne a reconnu l’importance avec une convergence remarquable.

Je proposerai donc une définition de l’angoisse dans une perspective moderne :

L’angoisse est le bruit qui rompt le continuum silencieux du sentiment d’exister dans l’échange des informations avec soi-même ou avec autrui.

Ce bruit est une information appartenant à un code qu’il convient de traduire dans le code régi par les rapports du langage et de la pensée dans leur relation au désir, afin d’accroître l’information de ce dernier système qui, comme tout système, a des fonctions donc des limites. L’angoisse pose donc au premier plan le problème de la limite entre les codes d’un même sujet ou entre deux sujets.

Deux stratégies sont alors possibles :

- englober sous le vocable « angoisse » tous les phénomènes affectifs désagréables ou pénibles ;

- réserver à l’angoisse sa spécificité, en distinguant avec Freud l’angoisse des autres affects pénibles. Il y a, en ce dernier cas, interaction constante entre les deux registres.

Nous allons maintenant laisser reposer cette définition et nous tourner vers une des formes les plus extrêmes des rapports entre angoisse et narcissisme : la douleur psychique.

La douleur psychique

Il y a quelques années, la British Psychoanalytical Society proposait comme thème de réflexion à un congrès : « La douleur psychique162. »

Comme le rappelait J.-B. Pontalis à cette occasion, l’expérience de la douleur est celle d’un « Moi-corps 163 », la psyché se muant en corps et le corps en psyché. Les circonstances dans lesquelles j’ai pu observer la douleur psychique me permettent de décrire la constellation suivante :

- La douleur est provoquée par une déception reçue dans un état d’impréparation, ce qui la rend plus proche de la névrose traumatique que de la frustration, de la privation. Dire qu’elle est liée à la perte d’objet est moins important que de souligner l’impréparation du sujet, due à la scotomisation et au déni des signes du changement de l’objet jusqu’au moment où survient l’impossibilité de maintenir le déni. C’est toujours un coup de tonnerre dans un ciel serein, même si le soleil était masqué par les nuages depuis des semaines. Ce qui est intolérable est e changement de l’objet, qui contraint le Moi à un changement correspondant.

- La douleur procède d’une séquestration de l’objet, sur un mode proche de l’hypocondrie, à la différence qu’il s’agit d’un objet psychique et non d’un organe. Mieux, le Moi s’enkyste avec l’objet dans le maintien d’une unité algique où il cherche à l’emprisonner. La douleur est le résultat de la lutte que l’objet interne entreprend pour se dégager, tandis que le Moi s’acharne après lui, se meurtrissant à son contact, car le Moi en fin de compte ne blesse que lui-même, parce que l’objet séquestré n’existe plus, il est une ombre d’objet. Le Moi est comme l’enfant désespéré qui se cogne la tête contre le mur. À la différence de la mélancolie, il n’y a pas indignité et auto-reproche, mais sentiment de préjudice, d’injustice.

- La séquestration de l’objet et la douleur interne qui agit comme un aiguillon constant donne un tableau contrasté qui oppose des signes extérieurs discrets (du fait d’un affect de honte) à un orage intérieur permanent.

- Il existe une contradiction dans la structure du Moi entre des possibilités sublimatoires remarquables accompagnant une relation d’objet marquée par l’idéalisation ainsi que le déni, et des pulsions clivées, à l’état sauvage. La sensibilité narcissique est raffinée, la sensibilité objectale brute.

- Une défense fréquente contre la douleur psychique est la mouvance des limites spatiales : l’errance, le voyage. Le déplacement est agi, en une recherche d’un espace inconnu, alors que le déplacement interne est impossible, l’espace psychique étant absorbé par la séquestration de l’objet fantôme.

- La régression au passé prend une forme paradoxale. Alors que la prévision du changement de l’objet est impossible, du fait que le temps est nié, l’anticipation domine désormais. Car en fin de compte c’est l’intolérance au changement aussi bien du Moi que de l’objet qui est la caractéristique principale de la douleur psychique. La raison en est que le changement va contre la permanence et la pérennité de l’organisation narcissique unitaire dans l’espace comme dans le temps.

- Cet état de douleur psychique est le produit de ce que Masud Khan a appelé les traumatismes cumulatifs. Du fait de la structure narcissique du Moi, ces traumatismes accumulés sont surmontés en étant niés. Lorsque la blessure narcissique majeure est rouverte, l’état intérieur est, comme Freud l’a décrit, celui d’une expérience traumatique interne continue. Winnicott a parlé de comportement réactif. À sa suite, je parlerai d’un fonctionnement psychique interne réactif. En effet, la réactivité répond à un fonctionnement de symétrie, au coup par coup. La défense prend alors la forme d’une identification primaire réactive, ou, dans les cas les plus graves, d’une dépersonnalisation plus ou moins confusionnelle réactive. L’exploration du passé révèle que les formations du caractère relèvent moins d’orientations pulsionnelles définies que de formations réactives aux pulsions de l’objet. La réaction concerne moins les pulsions du sujet, qu’un effort tente de réduire au silence, que les pulsions de l’objet, haïes pour leur orientation nouvelle ou leur changement d’expression. De même, le monde interne est relativement désinvesti, tandis que la réalité extérieure – source de dangers permanents – est surinvestie.

- Devant les menaces venues du changement de l’objet, une activité de contrôle s’exerce. La contradiction est peut-être qu’il s’agit en même temps de contrôler l’objet et d’être contrôlé par lui. Autrement dit, le moyen de rendre l’objet prisonnier est de se constituer aussi comme son prisonnier. Les rôles se renversent, nous l’avons vu, lorsque, la blessure narcissique étant devenue une plaie ouverte, la séquestration de l’objet est indispensable, créant l' « hypocondrie psychique ». Le but de cette séquestration, qui peut s’accompagner d’identification projective, est de reconstituer l’unité perdue avec l’objet par la création d’une complémentarité interne. Le résultat de cette performance est que l’on a affaire à des sujets d’apparence extérieure « normale », dans la mesure où cet adjectif a un sens pour un psychanalyste, vivant avec une infirmité intérieure, réceptacle d’objets-trauma qui vam-pirisent le Moi hypnotisé. D’où la difficulté de statuer sur la structure psychopathologique.

Quelle est l’explication métapsychologique de cette structure ? Nous en donnerons un modèle hypothétique. Le sujet narcissique ne peut jamais prendre le risque, sous peine d’épuisement ou d’un « empiétement » de l’objet (Winnicott), d’investir pleinement l’objet dans l’abandon de soi. Abandon de soi veut dire confiance dans la situation où l’on s’abandonne à l’amour de l’objet. L’objet peut être aimé ; s’ouvrir à l’objet est périlleux. Si, dans ces conditions frustrantes pour l’objet, celui-ci se détourne ou part à la recherche d’un autre objet (objet de l’objet), le Moi fait l’expérience de la rage narcissique (Kohut) et de l’homosexualité à l’égard du rival. Tout contact avec l’objet, dans la mesure où ce contact suggère un rapport homosexuel avec le rival (l’objet de l’objet) ou un contact destructeur par la déception infligée, est suspendu. Cela ne suffit pas ; un retournement de l’orientation des investissements prend la forme d’un renversement à effet aspirant, qui « rentre » les investissements vers le Moi. La retraite narcissique est corollaire du désinvestissement objectal. Ce qui se produit alors à l’insu du sujet dans cette déflexion des investissements, ou cet infléchissement interne, est que, sans s’en rendre compte, le Moi ramène dans son filet l’objet, mais c’est un objet vide, un fantôme d’objet. Dès lors, la séquestration objectale dont nous avons parlé est l’enjeu d’un combat impitoyable où le Moi, croyant meurtrir l’objet, ne réussit qu’à se meurtrir lui-même. C’est le statut narcissique de l’objet tissé dans la toile du Moi qui ne réussit qu’à agrandir la déchirure du tissu. D’où l’investissement négatif, investissement du trou laissé par l’objet, comme trou ayant valeur de seule réalité. Ce que Winnicott exprime en disant que le négatif de l’un est plus réel que le positif de l’autre, c’est-à-dire de tout objet substitutif. L’aveuglement du Moi paralysé et endolori est d’autant plus compréhensible qu’il ne peut voir l’objet, puisque l’objet n’est pas sur la toile, la surface sur laquelle il s’inscrit, mais est la trame même de cette surface entoilée. À la place d’un insight on a un « painsight ». En français, à la place d’une introvision (pour ne pas employer introspection), on a une algovision. Cet investissement de « l’aspect négatif des relations » (Winnicott) montre une remarquable intolérance au deuil, puisque perdre l’objet c’est de perdre soi-même, l’objet étant la source de toute l’estime du Moi à l’égard de lui-même. L’analyse a pour but dans ces cas d’aboutir à une re-naissance – peut-être même une naissance – psychique par le moyen de « douleurs de croissance » (Bion). Ceci ne s’accomplit que par la tolérance à l’état non intégré, c’est-à-dire l’abandon de la mainmise narcissique et du contrôle de l’objet. L’état non intégré est différent de l’état désintégré (Winnicott). Le Moi lutte contre cette menace antiunitaire, puisque l’objet et le Moi ne font qu’un. La douleur est une sorte de garde-fou, un état d’alerte, un moyen d’existence pour la survie, sans vie véritable, quand le Moi rencontre sa contingence vécue comme futilité.

Ces remarques me font beaucoup douter de l’affirmation de Freud, dans Inhibition, symptôme et angoisse, selon laquelle l’investissement négatif n’a pas de place dans l’inconscient. De même, quand il soutient – et sur ce point le bât le blesse, puisqu’il y était sujet – que l’évanouissement ne laisse pas de trace dans l’inconscient. Au contraire, je crois que le désinvestissement que constitue l’évanouissement ne se borne pas à revivre une expérience de fusion, mais réalise également une expérience de coupure, de vide, qui troue l’inconscient, dont les contre-investissements s’activent sur les bords de la plaie béante contre le retour ou l’extension d’une telle expérience affective. L’hallucination négative en est le correspondant dans l’ordre de la représentation.

Je dois ajouter que ce n’est pas seulement l’expérience de la perte qui est ici au premier plan mais aussi celle de la vie inconnue de l’objet changeant164. Si l’objet a changé sans que le Moi note ce changement, c’est que l’objet n’était, au fond, pas connu. Il était inconnaissable, donc imprévisible. Autant dire qu’il était un objet – et non un objet narcissique – autonome. Et c’est ce qui est intolérable au Moi, qui le regarde tour à tour comme partie de lui-même et comme étranger absolu. Même et Autre. Cette inconnaissabilité de l’objet oblige le Moi à se confronter avec son propre inconnu, que son narcissisme colmate. Divers moyens sont alors disponibles : construire une néoréalité grâce à l’identification projective : délirer, ou bien vivre la douleur de l’inconnu en soi-même qui renvoie à l’inconnu de l’objet et rechercher la fin apaisante et refusionnante : mourir. L’analyste doit alors naviguer entre Charybde et Scylla : être le support d’un transfert délirant ou celui d’un transfert mortifère. Il n’est pas nécessaire pour l’analysant d’aller jusqu’au suicide pour cela. La mort psychique, embaumement du Moi et de l’objet dans l’inerte, peut largement remplir ce programme.

L’objet de l’analyse dans le cadre ne doit être ni dans l’analysant ni dans l’analyste, mais dans l’espace potentiel de leur entre-deux, dans une nouvelle forme de réunion qui permette d’accéder à la métaphore de l’objet, qui n’est que l’objet du lien ; ni mien ni tien : lien.

Le blanc

Avec Jean-Luc Donnet, j’ai décrit en 1973 la « psychose blanche165 ». À l’époque, je me suis demandé si avec l’analyse d’un cas qui entrerait certainement dans la catégorie de l'« exception » selon Freud (et l’exception est toujours liée à une blessure narcissique), je n’avais pas décrit une singularité tératologique sans portée générale. L’expérience m’a délivré de ce scepticisme. J’aimerais apporter quelques précisions sur l’ambiguïté de cette « blancheur ». Blanche au sens où je l’emploie vient de l’anglais blank166, qui signifie espace inoccupé (non imprimé, par exemple pour la signature d’un formulaire ou la somme, pour un chèque en blanc, carte blanche), vide. Le terme anglo-saxon vient du français blanc, qui désigne une couleur. Le français vient lui-même du germain occidental : blank, qui signifie clair, poli. Blank a supplanté l’albus latin. Parmi les dérivés, on nomme blanchir, déblanchir, reblanchir. L’aubin est devenu albumine, blanc d’œuf ; ce qui nous fait rejoindre le narcissisme. En outre, le Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud donne pour blanc deux significations : 1) sperme, sans doute, dit l’auteur, au sens de « blanc d’œuf », et 2) sexe de la femme, ce qui rejoint les conceptions psychanalytiques sur la castration féminine et le vagin.

Nous avons donc affaire à une bifurcation sémantique : la couleur, l’albus latin, et le vide, le blank anglo-saxon. Comment s’associent ces deux sens ? B. Lewin a décrit l’écran blanc du rêve et le rêve blanc. L’écran blanc est pour Lewin une représentation onirique du sein après l’endormissement succédant à une tétée satisfaisante. Le rêve blanc est rêve vide, c’est-à-dire sans représentation mais avec affect. Il y a donc rapport de symétrie, de complémentarité et d’opposition entre le sein comme réalisation hallucinatoire du désir et l’hallucination négative du sein. C’est l’hypothèse que j’ai soutenue dans le Discours vivant, antérieur à « La psychose blanche », où je disais que ceux-ci sont comme l’avers et le revers d’une même médaille.

Quand le blanc désigne la couleur, il appelle le noir : « la noirceur secrète du lait », l’envers du « doux lait de la tendresse humaine ». Ce noir peut, dans la théorie freudienne, évoquer la violence ou le sadisme. Mais le noir est aussi l’espace nocturne, celui de la disparition de l’objet : sein, mère, pénis de la mère. Par là, la sémantique de la couleur rejoint la sémantique de la forme : le noir est l’espace dépeuplé, vide. La scène primitive dans le noir renvoie à cette disparition des formes – avec intrusion des bruits. Le blanc est donc l’invisible167 ; alors que son contraire sémantique est la lumière de l’aube, dissipatrice des angoisses nocturnes mais annonciatrice du sentiment dépressif : « Encore une journée. »

Que se passe-t-il dans la psychose blanche ? Le Moi procède à un désinvestissement des représentations qui le laisse confronté à son vide constitutif. Le Moi se fait disparaître devant l’intrusion du trop-plein d’un bruit qu’il faut réduire au silence. La selle qu’émet l’Homme aux loups au cours de la scène primitive est de nature polysémique. À côté de l’excitation érotique anale que le témoin se procure, à côté de l’expulsion de la mère, j’ajoute l’auto-expulsion du sujet. « Je m’en fous parce que ça me rend fou. »

La jouissance de la mère, sans l’enfant, est impensable. Mieux que tout développement théorique, je rapporterai le propos d’une patiente – elle est Anglaise et n’a aucune chance de m’avoir lu – qui me disait un jour : « Tout ce que je sais, c’est que par moment je me sens vide et j’ai absolument besoin d’être avec quelqu’un à tout prix » ; puis, s’étant arrêtée : « Mais peut-être le vide ne peut-il pas être comblé, parce qu’il est en moi et qu’aucun objet ne peut le remplir ? » Quelques mois après, elle donne une description précise de son angoisse de la solitude nocturne. « La nuit, quand je suis seule, je n’arrive pas à dormir ; je m’assois et je suis incapable de rester là ; mon esprit est vide et je ne peux penser (My mind is blank and I can’t think). Alors, je sens quelque chose dans mon ventre et j’essaie désespérément de faire en sorte que mon esprit et mon ventre se rejoignent et je rampe vers le bas pour opérer cette jonction et elle ne se fait pas. Comme je ne puis travailler, je téléphone à quelqu’un. »

Cette impossibilité de penser, accompagnée d’un double sentiment de séparation totale, de solitude intolérable et d’impulsion corporelle, nous la retrouvons dans la théorie à l’articulation des chapitres II et III du Moi et du Ça. Après avoir considéré le passage de l’inconscient au Préconscient par la jonction des traces mnésiques de choses aux traces mnésiques verbales, Freud définit le Moi comme surface corporelle – et s’arrête là. Puis, au chapitre suivant, il change de registre théorique et aborde le problème de l’objet à l’occasion de la mélancolie et du rôle qu’y joue l’incorporation. Ce saut théorique entre le langage et l’objet est bien celui qui se produit dans ces structures narcissiques et borderlines, où le sujet en défaut de représentation, constatant la carence des mots, opère une mutation et passe sur le plan des objets –, oraux, tout particulièrement. L’échec des fixations phalliques que le langage soutient – qui passe aussi par la bouche – ramène le sujet à une oralité métaphorique matérialisée dans le corps. Le sein envahit le ventre pour occuper l’espace vide laissé par la représentation. Il est remarquable que l’angoisse ne se manifeste pas comme telle, plutôt comme un vide. Un vide institué contre le désir de l’envahissement par l’objet pulsionnel qui risque de faire disparaître le Moi.

Ainsi, la relation entre le blanc et la motion pulsionnelle se comprend comme l’interaction d’une coupure radicale d’avec l’objet et d’un désinvestissement de la représentation simultanément avec l’intrusion dans l’espace désinvesti (inoccupé) d’une motion pulsionnelle issue de la partie du Ça la plus ancrée dans la sphère somatique. Les deux temps paraissent successifs. En fait, l’extrême rapidité de ce processus circulaire fait qu’il n’est pas possible de parler de successivité (cela n’est concevable ainsi que dans la description faite après coup par le sujet), mais au contraire tout laisse penser qu’il s’agit d’une quasi-simultanéité, le blanc s’instaurant contre la motion intrusive, celle-ci ne se comprenant que comme effet de comblement du blanc. L’important est la disparition de la médiation offerte soit par la représentation, soit par l’identification. Dans les cas que je décris, c’est le mouvement qui est essentiel.

Construction du moi et structure narcissique

Le Moi, dit Freud, est une organisation ; c’est là le trait qui le distingue du Ça, qui n’en a aucune. Caractère non négligeable, cette organisation est solidaire du fait que son énergie s’est désexualisée (Inhibition, symptôme et angoisse, p. 14). Or Freud a souvent lié la différence entre investissement d’objet et investissement narcissique à la désexualisation. En somme, l’infléchissement des pulsions vers le Moi n’accomplit cette narcissisation qu’à la faveur d’une désexualisation relative (comme pour la sublimation), nécessaire au fonctionnement du Moi. Elle rend compte de ce fait corollaire : la vulnérabilité du Moi qui, lorsqu’il se désorganise, s’effondre168 (cf. Types libidinaux, 1931). Il semble alors que l’énergie convertie par la désexualisation serve à constituer l’aspect spécifique des investissements du Moi : autoconservation, assurance de ses limites et de sa cohésion, raffermissement de sa consistance (à tous les sens du terme), etc. Par-dessus tout, cette narcissisation garantit le fonctionnement du Moi par l’amour qu’il se porte à lui-même : sa foi en lui, si je puis dire. Les paramètres impliqués ici sont nombreux : ils comprennent les notions de constance des investissements, libre circulation de l’énergie, sentiment de sa distinction et de sa séparation d’avec l’objet, perméabilité limitée de ses frontières, capacité à résister aux intrusions de l’objet et à ses variations aléatoires, solidité interne, tolérance aux régressions partielles et temporaires sous réserve de pouvoir rétablir l’état antérieur, etc.

Cette vue idyllique du Moi est tout à fait utopique. Elle a pour contrepartie l’orgueil narcissique de l’autonomie à l’égard de l’objet : l’autosuffisance, la nécessité d’une maîtrise permanente, l’inclination à la mégalomanie et enfin la capture par les identifications imaginaires, comme l’a souligné justement Lacan. Ce qui nous amène à conclure à la duplicité essentielle du Moi, duplicité inhérente à son fonctionnement dans son statut de serviteur de plusieurs maîtres : le Ça auquel il doit fournir des satisfactions réelles, le Surmoi auquel il doit se soumettre, la réalité dont il doit faire grand cas. Mais ces trois maîtres qui exigent des servitudes contraignantes ne sont peut-être qu’un moindre mal en regard du plus tyrannique des agents de sujétion dont nous n’avons pas encore parlé : l’idéal du Moi, héritier du narcissisme primaire. Car le bien-être du Moi, son ataraxie, sa quiétude pour accomplir ses tâches idéales, ne sont plus des états de sécurité bienheureuse mais des impératifs. Le Moi doit se sentir en paix – recherche vaine s’il en fût et, de plus, dangereuse, car rien ne ressemble plus à la paix que la mortification de la sclérose, signe avant-coureur de la mort psychique.

Ainsi le Moi est pris entre la compulsion à la synthèse qui est, notamment, à l’origine du narcissisme, puisqu’elle est responsable de l’aspiration à la liaison et à l’unification de lui-même et, du fait de sa dépendance à l’égard du Ça, le désir de ne faire qu’un avec l’objet. Lorsque des obstacles, d’où qu’ils viennent, s’opposent à la réalisation de cette unité du deux en un, il reste au Moi la solution de l’identification, qui réalise le compromis entre Moi et objet.

C’est alors que se manifeste la contradiction du Moi : il veut être lui-même, mais il ne peut réaliser ce projet que par l’apport libidinal de l’objet avec lequel il souhaite s’unir. Il en devient le captif. La captation imaginaire (Lacan) l’aliène alors dans ses identifications idéales, dont toute mise en question déclenche un grave sentiment d’échec, de faute, ou, mieux, de faille narcissique.

La question que nous aborderons maintenant nous amènera à considérer le résultat des cicatrices narcissiques. En vérité, le terme de cicatrice convient mal. Il s’agit plutôt d’adhérences que de cicatrices, c’est-à-dire de zones sensibles, vulnérables, en tant qu’elles risquent de réveiller la douleur. Lorsque à l’état aigu et subaigu fait place une forme d’organisation chronique, celle-ci tend à créer cette carapace narcissique protectrice et préventive contre les traumas, mais au prix d’une sclérose mortifiante qui mine le plaisir de vivre. La froideur, la distance, l’indifférence deviennent des boucliers efficaces contre les coups venus de l’objet. Ce dispositif, qui constitue un pare-excitations psychique, n’est cependant pas sans défaut. Achille avait son talon et Siegfried l’espace de peau par où le fer pouvait s’introduire. Je dirais même que, ce qui caractérise la structure narcissique, c’est ce point faible dans l’armure ou dans le blason. Point vite repéré par l’objet, qui souffre de se voir ainsi tenu à distance, exclu du rapport de proximité, gelé par le sujet narcissique. Que ce rapport de déprivation pousse l’objet à trouver la faille n’est que la réponse normale du berger à la bergère. La vengeance de l’objet est tentante, d’autant plus que le sujet, contrairement à ce qu’il croit, va exhiber sa faille de manière provocante, comme s’il appelait inconsciemment ce coup destiné à le blesser. Ici, un dilemme va s’instaurer entre l’angoisse de castration narcissique et l’angoisse de pénétration dans le vagin fantasmatique. Mais il faut savoir que la béance fantasmatique n’est en aucun cas un cul-se-sac, bien plutôt un gouffre sans fond. Acculé à ses défenses extrêmes, le sujet sera pris entre l’angoisse de séparation qui signifie la perte de l’objet et l’angoisse d’intrusion, le péril de l’envahissement par lui, où le désir de fusion sera synonyme d’une vampirisation par l’objet. En somme, l’objet est soit perdu, c’est-à-dire mort pour le sujet, soit fantomatique, c’est-à-dire changé en vampire assoiffé de sang.

Soumise à ces menaces, la carapace narcissique, d’une part, protège le Moi et alimente l’illusion de la toute-puissance de l’affranchissement de l’objet, l’assurant de l’auto-suffisance idéale et, d’autre part, doit faire face à la double angoisse de séparation et d’intrusion. Des mesures intermédiaires sont nécessaires pour accomplir les tâches acquises par la fonction signal. Cependant, la tendance à fonctionner sur le mode du tout ou rien restera toujours présente. Pour contrer ce mode de fonctionnement, une seule issue : la constitution dans l’inconscient d’un complexe de représentations d’objet et d’affects (le fantasme) assorti de la fonction signal de l’angoisse. De cette matrice découlera la possibilité d’une autonomisation du monde de la représentation par la formation d’un langage singulier à double fonction : langage, comme « traduction », au sens le plus large (dépendant des objets) et langage-objet qui ne parle que de lui-même, et représente la pensée.

Distance utile et différence efficace

Ce que je viens de soutenir me paraît donner une assise à la théorie des relations d’objet de Bouvet dans laquelle il introduisait le concept de distance. Le temps n’a pas laissé à Bouvet la possibilité d’approfondir ce concept, qui va beaucoup plus loin que le point où il nous l’a légué. Au reste, Freud n’écrit-il pas dans Inhibition, symptôme et angoisse que, devant la menace d’un danger extérieur, « nous ne faisons rien d’autre que d’augmenter la distance spatiale entre nous et l’objet menaçant » (p. 71). Mais il ajoute que le refoulement fait plus que cela face aux pulsions menaçantes, « il en réprime [le cours], le détourne de son but, et le rend ainsi inoffensif » (id.). La question n’est pas résolue pour autant. Je ferai ici deux remarques : tout va dépendre des rapports de distance intérieure entre les éléments ayant subi le processus de défense, dont l’écartement règle l’intelligibilité du discours de l’analysant. Un écart minimal donne un effet de compression (Bion) bien différent de la condensation, un écart maximal crée une laxité du tissu discursif telle que la compréhension du matériel analytique devient très difficile. En outre, l’observation de certaines structures borderline révèle avec fréquence que la distance spatiale avec l’objet doit être matériellement établie, c’est-à-dire agie dans le réel. Il me souvient d’une jeune fille qui s’était fait affecter dans le Corps Diplomatique pour être envoyée aussi loin que possible de son père, auquel la liaient des rapports incestueux fantasmatiques, et de sa mère, à laquelle elle était unie par un lien fusionnel. Bien entendu, quelques mois après son affectation, c’était la dépression, le rapatriement, l’entrée en clinique. Tombant amoureuse d’un collègue, ce fut l’érotomanie, la poussée délirante et la répétition du circuit psychiatrique. Plus que l’éloignement absolu, c’est l’idée d’une matérialisation du parcours qui dominait dans sa défense contre l’angoisse. De même, dans un autre cas, une jeune fille, après échec à une grande école, avait vu s’effondrer ses ambitions narcissiques, seul moyen de valoir aux yeux d’un père grand commis de l’État et d’une mère dévalorisante. Cette faillite la plongea dans un état de dépression où la blessure narcissique la conduisit à des tentatives suicidaires sérieuses. Elle devint néanmoins une sinologue distinguée, adoptant avec enthousiasme la religion taoïste, à laquelle elle s’initia en Chine, mais qu’elle pratiqua aussi dans son domicile parisien, entraînant les siens dans cette conversion.

En fait, la distance utile et la différence efficace sont les conditions du fonctionnement du Moi dans son rapport au Ça, au Surmoi et à la réalité. Par distance utile, j’entends la distance intérieure, où l’objet peut être utilisé, pour servir la demande du sujet. Cela me renvoie à l’article de Winnicott « L’utilisation de l’objet169 », où il montre l’incapacité de certains analysants à utiliser l’analyste ou, pour certains autres, de ne l’utiliser que pour répéter les carences de l’environnement, ou encore comme support de mises à mort répétées suivies d’autant de résurrections qui satisfont à la fois la toute-puissance destructrice et l’immortalité de l’objet. Par différence efficace, j’entends la différence dans l’association libre entre les éléments associés dans le but de favoriser la générativité du processus associatif dans un rapport de voilement-dévoilement optimal pour le travail au sein de l’association analytique. L’association analytique, que d’autres appellent l’alliance thérapeutique, est le fonctionnement en couple du travail analytique dont Freud ne parut comprendre l’importance que tardivement dans « Constructions en analyse » (1937), après « Analyse finie et infinie » (1937).

Quand distance utile et différence efficace sont remplacées par une distance inutilisable ou une différence inefficace se pose le problème des fonctions du refoulement dans ses relations à l’inconscient – constitutif d’inconscient et gardien de celui-ci. Ceci est bien le cas dans la névrose, mais reste d’une valeur explicative insuffisante dans les cas limites et les structures narcissiques où le concept de clivage semble plus fécond.

Le refoulement est conçu comme une défense spécifique contre la sexualité et l’angoisse de castration. Freud déclare que, si le nourrisson a bien une propension à l’angoisse, celle-ci décroît dans un premier temps pour resurgir au moment de la période œdipienne. Il dit ainsi deux choses : que l’enfant normal n’a pas d’angoisse, à proprement parler, avant l’Œdipe, mais qu’en outre l’angoisse de castration est inévitable, normale – normative, pour ainsi dire. Lorsqu’il écrit : « Éros désire le toucher, car il aspire à l’unification, à la suppression des frontières spatiales entre le Moi et l’objet aimé » (Inhibition…, p. 44), il souligne que le contact serait le point commun entre Éros et les pulsions de destruction, mais il implique du même coup que l’Œdipe porte en lui inévitablement le germe de l’angoisse de castration, le contact étant impossible : érotique à l’égard de l’objet du désir, destructeur à l’égard du rival. Cependant, il se demande également : « Est-il établi que l’angoisse de castration soit l’unique moteur du refoulement (ou de la défense) ? » (Inhibition…, p. 45). Autant dire qu’il pose la question, implicitement, des prototypes ou des précurseurs de l’angoisse de castration. Ces angoisses relèvent-elles uniquement de la libido d’objet ? C’est ce dont je doute.

La limite

Si le refoulement est le mécanisme structurant et défensif majeur qui permet au Moi de parvenir à la stabilité de son organisation et d’assurer en son sein la libre circulation des investissements, il faut remarquer que les investissements que le refoulement maintient à l’écart du Moi sont essentiellement des investissements d’objet. La question qui se pose alors est de savoir si c’est encore le refoulement qui est à l’œuvre lorsque l’on considère les investissements du Moi. Le refoulement, Freud le montre, est l’équivalent pour le monde intérieur de ce qu’est le pare-excitations pour le monde extérieur. Il me semble alors logique de postuler que le refoulement peut se concevoir selon un double fonctionnement. D’une part, il tient à distance les investissements d’objet qui peuvent menacer l’organisation du Moi. D’autre part, sur sa face extérieure (comme un gant possède une surface interne en contact avec la main et une surface externe en contact avec le monde extérieur), le refoulement constitue un revêtement dont la fonction est d’assurer les limites qu’il donne au Moi. Limite mouvante et sujette à variation qui dispose d’un certain jeu. La perméabilité de cette limite n’est pas constante, elle peut, et même elle doit, augmenter dans ce que Bouvet appelait le rapprocher de rapprochement, de même qu’elle peut, et qu’elle doit, devant toute menace sérieuse pour le narcissisme, se rassembler, se raffermir, voire se muer en carapace, lorsque la blessure (narcissique) est à l’horizon. Et c’est le moment de se rappeler que la névrose traumatique naît par surprise, le signal d’angoisse n’ayant pu être déclenché du fait de l’impréparation du Moi. Le Moi n’est pas pré-paré, prêt à parer. Il n’est pas exclu de penser que la jouissance masochique s’efforce à chaque fois de reconstituer la pénétration, et même l’effraction du Moi par le trauma douloureux, mais peut-être moins douloureux que l’anes-thésie (érotique ou agressive) et même, à la limite, l’aphanisis, créée par la perte de l’objet.

Il y a donc une fonction limitante – ou une fonction à la limite du refoulement, qui en fait une fonction du Moi tant à l’intérieur (au voisinage du Ça) qu’à l’extérieur (au voisinage de la réalité et de l’objet). Que ces deux limites parfois tendent à ne plus faire qu’une par la projection, on le constate dans l’expérience analytique.

Le problème posé est de savoir comment l’avantage créé par la limite va surmonter les inconvénients de perdre l’illimité pour avoir séparé ce qui est maintenant de part et d’autre. C’est-à-dire d’avoir constitué un autre, une différence. La solution consiste d’une part à assurer la consistance des deux territoires et d’autre part à trouver les moyens de les faire communiquer sans s’enfermer dans le dilemme de l’invasion et de l’évasion, c’est-à-dire de la perte du voisinage, de la perte du prochain, l’Autre. C’est la porte ouverte à la constitution des objets narcissiques et des objets transitionnels, qui dépassent paradoxalement la différence Même – Autre, Existant – Non-existant, Étant – Non-étant.

Dès lors, la discussion sur les différences entre cas limites et structures narcissiques me paraît très relative. Une façon de trancher le débat est d’englober l’ensemble dans les cas limites, les borderlines classiques, mettant davantage en jeu les pulsions orientées vers l’objet, tandis que les organisations narcissiques poseraient le problème des investissements orientés vers le Moi. Les uns comme les autres nous confronteraient alors à l’unique question du destin des contre-investissements et des modalités qui en découlent – versant objectal, versant narcissique, envers et endroit d’une même réalité.

C’est pourquoi je continue de penser que le mécanisme du double retournement que j’ai décrit en 1966 assure cette fonction limitante en ouvrant deux sous-espaces qui communiquent entre eux : celui des investissements d’objet et celui des investissements narcissiques. C’est à l’analyste de savoir repérer dans le déroulement du transfert auquel des deux sous-espaces il a affaire de façon dominante. Il est important de ne pas se tromper trop souvent sur la nature de l’enjeu.

La clinique nous y aide par les repères de l’angoisse du sujet, la thématique singulière du matériel transférentiel, enfin les défenses qui s’y rapportent, tout particulièrement le langage de l’analysant.

L’angoisse de l’un

Ce qu’on a appelé la régression narcissique me paraît caractériser très partiellement ce que je cherche à décrire. Je n’en reprendrai pas les traits, qui sont dans toutes les mémoires.

Si nous admettons, comme Freud l’indiquait déjà, que dans le narcissisme le Moi cherche à être aimé comme son propre idéal, il faut considérer alors que la nature de l’amour que le Moi se porte à lui-même constitue un système aussi clos que possible. Ce dédoublement, le Moi aimant s’aimer (« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » est un commandement difficile à observer, dit Freud) ou encore le Moi s’aimant aimer (lorsqu’un amour d’objet est en question), est évocateur d’auto-aimance autosuffisante et d’une unité duellement divisée ou d’une dualité unitai-rement multipliée (1 :1 = 1, 1X1 = 1). Notons que ces expressions mathématiques sont psychologiquement contradictoires, sinon paradoxales : il y a division qui ne divise rien et multiplication qui ne multiplie rien, l’unité se retrouvant à la fin de l’opération comme au début. Ceci parce qu’il faut assurer l’unité à tout prix, et aussi parce que toute atteinte profonde à cette unité divise ou multiplie en n parties (morcellement). Ni en deux, ni en trois, ni en aucun nombre fini. C’est ici le moment de rappeler la différence entre le Moi et le sujet. Le sujet persiste même sous la forme du « en continuant d’assurer les relations entre les « éléments, tandis que le Moi unitaire est brisé en éclats. Dès lors, la problématique de l’angoisse comprend :

- la menace unitaire ;

- la duplication ;

- l’infini illimité ;

- les éclats morcelés (le diasparagmos) ;

- l’annihilation = néantisation ;

Ces deux dernières issues nous placent devant une opposition que je crois essentielle entre le chaos (diasparagmos) et le néant (ou nadir).

Que veut le Moi ? Qu’on le laisse en paix. Ignorer le monde extérieur fauteur d’excitations et le monde intérieur passée la phase du Moi-plaisir purifié. Winnicott a ouvert un champ nouveau dans la psychopathologie en créant la clinique de la dépendance et de la lutte contre la dépendance, de la quête de l’autonomie, c’est-à-dire, étymologiquement, le droit de se gouverner par ses propres lois sous une occupation étrangère. J’ai souvent remarqué ce fait au cours de certaines analyses qui apportaient, à ce que je croyais être le transfert, un matériel pulsionnel très riche. L’interprétation de ce matériel était bien acceptée par l’analysant tant que l’interprétation ne se référait pas explicitement au transfert, mais elle était régulièrement refusée lorsqu’elle était formulée comme interprétation de transfert. Autrement dit, l’analysant voulait bien qu’à la faveur de l’analyse, et même dans la situation analytique, il puisse éprouver toutes sortes d’affects très riches, fût-ce à l’endroit de l’analyste, quels que fussent ces sentiments érotiques ou agressifs. Ce qu’il ne pouvait accepter, c’était que l’analyste soit la cause, la source et l’objet de ces affects. Il fallait que cela ne concerne que lui. Goethe disait : « Je t’aime, est-ce que ça te regarde ? » Je (t’)aime. À la limite on pourrait supprimer le t’, « J’aime » est l’essentiel. Qui ? Cela est contingent. Le Moi dans tous les cas sauve son unité par la négation de l’impact de l’objet, de l’objet comme cause du désir (Lacan).

Lorsque le transfert objectal déborde les capacités de contention du Moi, alors apparaissent un certain nombre de thèmes caractéristiques. Tandis que le thème du miroir a été abondamment traité par les analystes, celui de la transparence l’a peu été. « Il me semble qu’entre vous et moi une paroi de verre, une glace transparente, nous sépare. » J’ai été frappé de voir la fréquence de ce matériel constaté par d’autres analystes. Une patiente d’Anne-Marie Sandler lui disait : « Vos paroles sont pour moi comme la pluie qui frappe sur les carreaux d’une vitre mais qui ne pénètrent pas dans l’intérieur de la maison. » Roy Schafer me parlait un jour du patient qui lui disait se sentir comme une glace qui doucement, doucement, se craquelle. Tout se passe comme si ces patients se sentaient menacés comme l’automobiliste roulant derrière un camion sur une route récemment refaite : le minuscule gravillon d’un heurt léger transforme le pare-brise (ou le pare-excitations) en toile d’araignée.

L’angoisse du couple

La seconde figure est celle du miroir – glace sans tain à travers laquelle on verra sans être vu – qui permet à l’analysant de prendre à son compte l’avantage qu’il attribue à l’analyste et qui le pousse à refouler les associations les plus significatives, en l’invitant à parler à sa place : « Dites quelque chose, n’importe quoi. » Je compris un jour d’une patiente que cet appel répétait le mutisme de son enfance. Pour se défendre contre ce qu’elle appelait les « antennes » de sa mère, qui la comprenait même dans ses silences, elle ne trouvait plus de garantie à son autonomie que dans une pensée singulière qui devait déjouer l’intrusion maternelle : non signifiant oui, oui signifiant non, ce qui compliquait terriblement l’analyse de son refoulement. Elle avait institué une algèbre privée où le signe moins remplaçait le signe plus, le non venait à la place du oui. Cela allait bien au-delà de la fonction du refoulement. Plus qu’une dénégation, il s’agissait d’une survie dans l’opposition qui lui garantissait l’existence à l’état séparé dans une pensée subvertie et subversive à l’égard de ses représentations et de ses affects. Tout se gâtait lorsque la haine envers l’objet rompait cet équilibre et lui faisait courir la menace soit de la perte de l’objet, soit, dans une identification projective, d’une persécution en talion de la part de l’objet.

Ailleurs, le miroir est conforme à sa nature. C’est-à-dire que toutes les figures de la duplication se trouvent représentées dans la relation imaginaire : identité totale entre analyste et analysant, similitude, complémentarité, opposition, peu importent les variantes, l’essentiel est que la combinaison des affects et des représentations des deux partenaires du couple analytique aboutisse à une totalité parfaite, à l’image de la perfection sphérique dont le centre est partout, la circonférence nulle part, lisse et impeccablement ronde, sans la moindre aspérité ou irrégularité. Ce qui revient à dire que le sujet cherche à retrouver la mère idéale parfaitement adaptée aux besoins de l’infans, avec qui elle ne fait qu’un.

J’aimerais faire ici une remarque clinique sur l’homosexualité et l’objet narcissique. Chez nombre de patients – avec une forte proportion de femmes, pour des raisons inhérentes à la relation à l’objet primordial et à l’identité féminine –, l’assomption de la position hétérosexuelle bute sur un obstacle difficile à franchir : l’objet hétérosexuel est inassimilable car étranger, définitivement autre. La régression homosexuelle est en fait commandée par le narcissisme, qui cherche à tout prix à retrouver le

Même (ou le semblable homosexuel), comme si le changement d’objet entraînait le risque de la perte de l’objet homosexuel comme objet satisfaisant à l’exigence narcissique.

Ces figures de la dualité sont données par des structures cliniques diverses : la patiente à l’algèbre privée était en proie à des angoisses indescriptibles en sortant de chez le coiffeur, lorsque celui-ci n’avait pas entièrement réalisé son projet narcissique qui devait donner à sa mère une image très précise de « gavroche mutin », laquelle n’était rien d’autre que la façon dont elle pensait que sa mère la percevait. La mère avait fait une fausse couche ; l’enfant mort était bien entendu un garçon. Si conflictuelle que fût sa relation à sa mère, faite d’alternance, d’intrusion et de séparation, celle-ci resta pour longtemps le seul objet investissable. Toute interprétation évocatrice d’un transfert paternel était vécue dans l’angoisse, le père étant chargé de toutes les projections maternelles et le vagin menacé par un pénis destructeur. À la suite d’un fantasme de captation de mon pénis par un viol actif de sa part – fantasme analysé et accepté, puisqu’elle y assumait un rôle actif –, elle fit un rêve angoissant, un cauchemar où sa mère et sa sœur « entraient chez elle, comme dans un moulin » et fouillaient dans ses tiroirs. Cela la réveilla dans un état d’angoisse rageuse. Après l’analyse de ce rêve, à la veille de mes vacances d’été, la paix revint et elle m’exprima sa gratitude. Mais le hasard fit que son appartement fut inondé. Elle ressentit un état de panique et me téléphona après sa dernière séance, me disant : « C’est incroyable, mes fantasmes se réalisent », d’autant qu’elle avait fait deux ans avant un rêve où le plafond s’effritait et laissait passage à un flot de matières fécales que sa mère évacuait avec une cuillère, elle-même lui disait : « Mais, maman, ce n’est pas la solution. » Au retour des vacances où bien des choses s’étaient passées, nouvelle inondation, nouvelle panique. Cette fois, je compris qu’elle confondait les limites de son Moi avec les murs de son appartement. Mais ceci restait moins horrible que le fait que son voisin s’appelait M. G…, lettre initiale du prénom de sa mère et de son père. Elle avait complètement clivé le fait que j’étais moi aussi M. G… – ce qui provoqua une régression immédiate. Elle eut le fantasme de se blottir dans mes bras, dans les bras de sa mère.

L’angoisse de l’ensemble

J’aborde enfin l’angoisse de l’ensemble. Angoisse de la dispersion, de la fragmentation, de l’éclatement, contre lesquelles s’installe la dépersonnalisation. Cette angoisse n’est pas l’angoisse du vide, c’est-à-dire du néant, mais l’angoisse du chaos. Elle est souvent externalisée par une conduite de désordre matériel, total : le syndrome de l’espace habitable comme capharnaüm, espace où l’étranger n’est pas admis. Espace parfois confiné à des pièces fermées au visiteur, à des tiroirs clos que même le familier n’est pas autorisé à ouvrir, placard laissé dans un désordre indescriptible soustrait au regard. Le contraire de la psychose de la ménagère. C’est la psyché qui se représente dans ces contenants.

L’angoisse du morcellement est si abondamment traitée dans la littérature psychanalytique moderne que je ne m’y étendrai pas. Elle a surtout été décrite par les auteurs qui se sont attachés aux structures psychotiques. Elle est devenue synonyme de menace psychotique. Ceci n’est vrai que jusqu’à un certain point. Il faut nous rappeler en effet que cette tentation du morcellement n’est pas toujours le signe d’une régression du Moi impliquant un danger psychotique. La dépersonnalisation est une défense contre la psychose, non un état psychotique. Le morcellement passager peut aussi être une défense contre la dépression. Il peut être recherché de manière hédonique quasi perverse dans la toxicomanie. L’hystérique, on le sait, y est enclin. Il me semble nécessaire de rappeler quelques données cliniques sur ce point. Le moyen de sortir des angoisses de morcellement est la quête à tout prix d’un objet substitutif présent et incorporable (le coup de téléphone où la seule voix de l’appelé suffit à interrompre le processus, le comprimé de tranquillisant qui apaise magiquement, le contact avec un objet élu – équivalent d’une tétine –, ce que les Américains appellent un pacifier).

Ce qu’il faut avoir en vue dans la régression morcelante ce n’est pas sa fonction de signal, d’ailleurs débordée, c’est sa valeur relative, relationnelle aux objets, dans l’évaluation de l’équilibre entre solidification unifiante et liquéfaction nullifiante. Aussi l’expérience n’a-t-elle pas les mêmes conséquences pour l’obsessionnel ou le paranoïaque rigides que pour l’hystérique ou le schizophrénique plastiques.

Dans le transfert, il faut remarquer que les expériences de fusion sont de durée limitée ; elles cèdent la place assez rapidement à des évocations affectives d’où émergent les figures de la dualité : l’angoisse du morcellement a donné naissance à la relation duelle170. Cependant, cette relation duelle, imaginaire selon la terminologie de Lacan, est inconsciente. Elle est donc à analyser et, sans craindre de s’y enliser, son interprétation aide à son dépassement. Ce qui est important est de comprendre que la progression arithmétique 0, 1, 2, 3,…, n n’est pas vraie dans le transfert et que les chiffres s’y succèdent en ordre dispersé, selon les oscillations du sujet.

Mais il est un autre point où l’angoisse de l’ensemble se manifeste : dans les relations groupales.

L’angoisse du groupe, les institutions la connaissent dans la hantise de l’éclatement dû au narcissisme des membres, antagoniste du narcissisme du groupe. L’angoisse du groupe est une angoisse devant le Surmoi, face à ses reproches associés à ceux de l’idéal du Moi, envers lesquels on est toujours en dette. La réponse contre l’angoisse morcelante, c’est le clivage duplicateur. Un se divise en deux pour ne pas éclater en morceaux (n).

Ces différentes angoisses se réverbèrent les unes dans les autres : l’aspiration à l’unité comporte toujours la nostalgie de la fusion duelle, voire du morcellement, comme la dualité est toujours prise dans l’alternative : aller vers l’Un ou retourner à la multitude. Et, de même, la multitude désire s’unifier sous la bannière d’un seul. « Le grand homme », dit Freud dans Moïse et le monothéisme.

Le chiffre du code c’est toujours le 3, symbole de l’unité, de la double dualité qui unit un sujet à l’objet clivé en deux (bon et mauvais), et de la foule. Les Anglais disent : Two is company, three is crowd, « être deux, c’est être en compagnie ; à trois, on est dans une foule ». Ainsi l’Œdipe est la structure structurante. Elle est réverbérée, réverbérante : dans la relation au sein avec un père potentiel, dans la scène primitive avec un sujet exclu, dans le complexe d’Œdipe ouvert à la double différence.

La relation de l’enfant au sein annonce la scène primitive, à cette différence près que, dans ce dernier cas, la mère y jouit plus et avec un autre, qui exclut l’enfant. C’est peut-être ce qui est le plus tragiquement impensable pour lui.

Le narcissisme soutient l’illusion de l’an-Œdipe (non de l’anti-Œdipe, mais du non-Œdipe) en ce qu’il ne connaît que le Moi-Je. Comme Dieu, le Moi-Je se veut auto-engendré, sans sexe, c’est-à-dire sans limitation sexuelle et sans filiation, donc sans structure de parenté.

Négation et consistance

L’étoffe dont le Moi est fait, sa texture, signe sa consistance. Nous parlons fréquemment de la rigidité ou de la souplesse du Moi et de ses défenses. Cette image descriptive est vraie, mais elle l’est encore davantage lorsque le narcissisme est impliqué.

Devant les mutations régressives de l’indifférenciation, le refus de l’objet est une nécessité vitale pour le narcissique. Un tel refus est motivé par l’indépendance de l’objet qui suit ses mouvements propres, alors que le Moi se sent paralysé devant lui. Accepter l’objet, c’est accepter sa variabilité, ses aléas, c’est-à-dire qu’il puisse pénétrer le Moi et le quitter, ravivant ainsi les angoisses d’intrusion et de séparation. En outre, la régression s’accomplissant dans un état de passivation, le Moi pressent le danger d’une soumission totale (la resourceless dépendance des auteurs anglais). Dans ces conditions, la négation n’est pas seulement garantie de l’autonomie du Moi, elle est, comme le disent les patients, ce qui permet d’avoir un axe autour duquel la consistance s’ordonne. « Je tiens debout, j’ai de bonnes jambes », dit une patiente. « Refuser ce que vous me dites quand je vous sens trop proche me donne une colonne vertébrale. » « Vouloir la mort de tous les miens, femme et enfants, c’est me mettre à l’abri des ennuis qui troublent ma “tranquillité” », dit encore un autre. On voit alors que la négation ne joue pas ici seulement le rôle d’un refoulement économique mais qu’elle est la condition pour que le Moi consiste en quelque chose. La question est de savoir comment l’introjection d’un objet qui narcissise le Moi et accroît son pouvoir de plaisir peut relever d’une interprétation autre que tautologique.

Le rôle de miroir prêté à l’analyste a pour but la confirmation de ce qui ne doit être vu ni par le patient ni par l’analyste dans le matériel ; il est alors une source d’approbation, d’étayage du Moi sur l’objet narcissique. Toute la difficulté réside alors, à cause de la négation, dans l’interprétation. Il s’agit d’introduire avec l’écho interprétatif quelques éléments étrangers, dissonants, à dose homéopathique, intégrables par le patient, un peu comme on donne aux enfants un médicament au goût désagréable enrobé dans une cuillerée de confiture. L’Autre déclenche le signal de la négation pour que le Même s’assure de son identité. Si le concept d’identité a un sens en théorie analytique, ce ne peut être que par rapport à la vulnérabilité narcissique. Son seul rôle est de permettre la venue de la différence, une fois l’illusion unitaire créée.

La négation soulève la question de ce que j’appelle les investissements négatifs. Par investissement négatif, j’entends l’investissement d’une satisfaction absente ou refusée par la mise en place d’un état de quiétude (négation de l’insatisfaction) tout comme si la satisfaction était, en fait, intervenue.

C’est la fonction que j’assigne au narcissisme primaire négatif.

Un modèle général de l’activité psychique

Angoisse de l’Un, angoisse du couple, angoisse de l’ensemble sont donc les figures narcissiques des menaces qui pèsent sur la structure du Moi.

Il faudrait montrer comment cet accomplissement du Moi se réplique, ou se réverbère, dans l’accomplissement du langage et aborder le problème du langage dans les transferts narcissiques ou le versant narcissique du transfert171. L’angoisse, qu’elle soit objectale ou narcissique, coupe la parole, fait parler le corps, ou plutôt cède la place à la cacophonie. La tentation du silence, ce signifiant zéro du langage, est alors grande. Mais le silence n’est pas seulement la suspension de la parole, il est sa respiration même. Lorsque le silence n’est pas manifeste, et même lorsqu’il ne marque pas les pauses, les transitions, les scansions du discours, il est dans la discontinuité constitutive du message verbal.

Alors, on peut se demander si l’on ne peut proposer un modèle général de l’activité psychique qu’on imaginerait en trois phases :

- le premier temps serait celui de l’investissement d’une préorganisation, qui serait celle de la perception et du fantasme inconscient qui l’accompagne ;

- le deuxième temps serait celui d’une négativité que l’image du blanc illustre. Ce temps négatif qui fonde la discontinuité serait l’espacement différentiel des lettres, des mots, des phrases, mais aussi l’espacement de toutes les variétés du contre-investissement : refoulement, négation, déni, désaveu, forclusion ;

- le troisième temps serait celui de la réorganisation comme effet rétroactif du contre-investissement sur l’investissement, effet après coup du deuxième temps sur le premier : retour du refoulé, du dénié, du désavoué, du forclos dont les formations symptomatiques et les tableaux de la psychopathologie démontrent qu’une logique plurielle y est à l’œuvre. Logique de l’Un, du couple ou de l’ensemble.

Le narcissisme, positif ou négatif, est concerné par ces tableaux. Son échec se traduit par l’angoisse narcissique, où les prétentions du sujet à la totalisation subissent le pouvoir de l’objet, source de tensions, contestant l’ordre trop ordonné, facteur d’entropie, c’est-à-dire de mort. La vie psychique – comme la vie – n’est qu’un désordre fécond. Le narcissisme, en vain, poursuit le mirage d’y faire obstacle. Tout érotisme est violence, comme la vie fait violence à l’inertie.

Notre difficulté à penser l’angoisse dans ses rapports au narcissisme vient de ce que notre civilisation occidentale est narcissique sans le penser. Elle a imposé au monde son occidentalo-centrisme sans penser son autre : l’Orient. L’Ouest est l’Ouest ; l’Est est l’Est. Il serait peut-être temps de nous intéresser aux pensées de l’Orient comme à l’ombre de notre pensée. Je citerai pour finir du Vrai classique du vide parfait ce chapitre : « Sage sans le savoir » (p. 132).

« Long Chou s’adressa à Wen Tche et dit : “Votre art est subtil et j’ai une maladie. Pouvez-vous la guérir ?” When Tche dit : “Je suis à votre disposition, mais j’attends que vous m’indiquiez les signes de votre maladie.” Long Chou s’expliqua : “La louange de mes concitoyens ne me procure pas la satisfaction de l’honneur et je ne ressens pas de la honte à cause de leur blâme. Le gain ne me réjouit pas et la perte ne m’afflige pas. Je considère la vie à l’égal de la mort et la richesse à l’égal de la pauvreté. Quant aux humains, ils me paraissent valoir autant que des porcs et moi-même je me considère comme les autres. Je vis au sein de ma famille comme un voyageur à l’auberge. Ma patrie est pour moi un pays étranger. À l’encontre de ces défauts, dignités et récompenses sont sans effet ; blâmes et châtiments ne m’effraient pas ; grandeur et décadence, profits et pertes n’y feraient rien, non plus que les deuils et les joies. C’est pourquoi je n’ai aucune aptitude à servir le prince, ni à entretenir des rapports normaux avec mes parents et mes amis, avec ma femme et mes enfants, et je gouverne mal mes domestiques. De quelle sorte de maladie suis-je affligé et comment m’en guérir ?” Wen Tche fit tourner Long Chou le dos à la lumière et lui-même se mit derrière son patient pour examiner sa silhouette qui se découpait dans la lumière. Il dit alors : “Je vois bien votre cœur : c’est un pouce carré de vide ! Vous êtes presque comme un saint (cheng-jen). Six ouvertures de votre cœur sont parfaitement libres et une seule ouverture reste fermée172. Par le temps qui court, on tient la sainte sagesse pour une maladie. À cela, je ne connais pas de remède173.” »

Je ne prétends pas offrir ici une alternative à notre éthique psychanalytique. Je crois que la psychanalyse n’est rien d’autre que l’assomption de nos limites qui impliquent l’Autre, notre prochain différent. Mais je crois que l’Orient nous indique comment, certaines voies sont préférées à d’autres. Il arrive au cours de certaines analyses que des patients investissent soudain un espace de solitude où ils se sentent chez eux. C’est un résultat non négligeable. Il n’est pas suffisant. Il faut longtemps avant qu’ils consentent à abandonner leur nid pour se sentir bien chez eux, chez un hôte ou un autre, ou qu’ils permettent à cet hôte de se sentir chez lui, ou chez elle, en eux. Cela n’est possible que si l’intersection des deux est limitée de telle sorte que chacun reste lui-même en étant avec l’autre. Car il est impossible d’être ni tout à fait l’Un ni tout à fait l’Autre. C’est peut-être le sens de ce qui constitue l’axe de la théorie freudienne et que nous appelons trivialement l’angoisse de castration, que je ne conçois que couplée à l’angoisse de pénétration. Peut-être comprendrons-nous que le chiffre de la psychanalyse n’est pas le phallus, mais le pénis dans le vagin, et/ou, ce qui est plus difficile à penser, le vagin dans le pénis.