Chapitre 4. Le narcissisme moral (1969)

« La vertu ne ressemble pas seulement à ce combattant dont la seule affaire dans la lutte est de garder son épée immaculée, mais elle a aussi entrepris la lutte pour préserver les armes ; et non seulement elle ne peut pas faire usage de ses armes, mais elle doit encore maintenir intactes celles de son ennemi et le protéger contre sa propre attaque, car toutes sont de nobles parties du bien pour lequel elle s’est mise en campagne. »

Hegel,

Phénoménologie de l’esprit, trad. Hippolyte, I, p. 317.

« Ne rien sentir, voilà, voilà le temps le plus doux de la vie. « Il cesse, dès qu’on a appris ce que sont la joie et la peine. »

Sophocle,

Ajax.

Le narcissisme auquel on a consacré en France, ces dernières années, tant de travaux théoriques, n’a fait l’objet que de peu d’études cliniques. Un travail antérieur (1963) sur la position phallique narcissique174 nous a conduit à mieux préciser un état observé en clinique, dont Reich avait donné une première description. Nous aimerions maintenant essayer de donner un contour plus ferme à une autre figure révélée par la cure, en vérifier la validité dans l’expérience de chacun et si possible lui attribuer une structure. Nous allons donc mettre en question le narcissisme moral.

Œdipe et Ajax

Les héros légendaires de l’Antiquité constituent pour le psychanalyste un fonds où il ne se prive pas de puiser abondamment. D’ordinaire, il fait appel à ces hautes figures mythologiques pour parer une thèse d’un ornement séduisant. Quant à nous, nous partirons d’une opposition qui permettra à chacun, en faisant appel à sa mémoire, de se référer à un exemple commun qui pourra lui rappeler secondairement l’un ou l’autre de ses patients. Dodds, dans son livre sur Les Grecs et l’irrationnel175, oppose les civilisations de la honte et les civilisations de la culpabilité. Il n’est pas superflu de rappeler ici que selon Dodds l’idée de culpabilité est liée à une intériorisation, nous dirions une internalisation, de la notion de faute ou de péché ; elle est le résultat d’une transgression divine. Tandis que la honte est le lot d’une fatalité, d’une marque du courroux des Dieux, une Até, impitoyable châtiment à peine lié à une faute objective, sinon celle de la démesure. La honte atteint sa victime inexorablement ; il faut sans doute l’attribuer moins à un dieu qu’à un dàimon - puissance infernale. Dodds rattache la civilisation de la honte à un mode social tribal où le père est tout-puissant et ne connaît aucune autorité au-dessus de la sienne, tandis que la civilisation de la culpabilité, en marche vers le monothéisme, implique au-dessus du Père une Loi. Il n’est pas jusqu’à la réparation de la faute qui ne diffère dans les deux cas. Le passage de la honte à la culpabilité est corrélatif d’un parcours qui mène de l’idée de la souillure et de la pollution à la conscience d’un mal moral. En résumé, la honte est un affect où la responsabilité humaine joue à peine, c’est un lot des Dieux, frappant l’homme passible d’orgueil (l’hubris), tandis que la culpabilité est la conséquence d’une faute où la volonté de l’homme fut engagée dans le sens d’une transgression. La première correspond à une éthique du talion, la seconde à une éthique de justice plus compréhensive.

Il m’a semblé qu’on pouvait opposer ces deux problématiques : celle de la honte et celle de la culpabilité, en confrontant les cas d’Ajax et d’Œdipe. Ajax, le plus brave d’entre les Grecs après Achille, espère, à la mort du fils de Thétis, se voir attribuer ses armes. Mais il n’en va pas ainsi. Les armes sont offertes à Ulysse, par les voies qui diffèrent selon les versions mythologiques. Dans les plus anciennes, l’attribution est faite par les Troyens, vaincus par les Grecs, qui ont à se prononcer sur l’ennemi qu’ils redoutent le plus. Us désignent Ulysse, qui n’est peut-être pas le plus brave, mais le plus dangereux parce que le plus rusé. Selon d’autres versions – et Sophocle se rattache à cette tradition –, ce sont les Grecs eux-mêmes qui votent et désignent Ulysse.

Ajax ressent ce choix comme une injustice et une injure. Il décide de se venger par la violence en exécutant les Atrides, Agamemnon et Ménélas, de faire prisonniers des Argiens et de capturer Ulysse pour le fouetter à mort. Mais Athéna, qu’Ajax a offensée en refusant son secours dans les combats contre les Troyens, le rend fou. Au lieu d’accomplir un exploit par un combat contre ceux qu’il veut châtier, ce sont les troupeaux des Grecs qu’il détruit en état de folie, par un sanglant carnage. L’auteur de l’hécatombe ne revient à lui qu’une fois le mal accompli. Retrouvant la raison, il comprend sa folie. Deux fois fou, de douleur et de honte, pour n’avoir su triompher ni par le droit ni par la force, blessé dans son orgueil, il se donne la mort en se jetant – J. Lacarrière dit, et c’est vraisemblable, en s’empalant – sur l’épée d’Hector qu’il avait reçue en trophée.

À la lecture de Sophocle176, on se rend compte que la honte est le mot clé de sa tragédie. « Ah ! rumeur affreuse – mère de ma honte », dit le chœur en apprenant la nouvelle du massacre. La folie elle-même n’excuse rien : elle est la pire des hontes, le signe de la réprobation du Dieu. Folie qui prend ici une signification déshonorante, car elle entraîne un acte meurtrier sans gloire. Elle ridiculise le héros qui prétend à la bravoure suprême en le contraignant à détruire sauvagement des bêtes inoffensives et nourricières. Elle le charge de la « lourde illusion d’un triomphe exécrable ». Dès que la raison rentre en ses foyers, la mort apparaît comme la seule solution possible. Ajax, ayant perdu l’honneur, ne peut plus vivre à la lumière du jour. Aucun lien ne résiste à cette tentation du néant. Parents, femme, enfants, que sa mort réduit pratiquement à l’esclavage, ne suffisent pas à le retenir. Il aspire aux Enfers en appelant de ses vœux la nuit de la mort : « Ténèbres, mon soleil à moi. » Il laisse sa dépouille comme une souillure dont ceux qui l’auront méprisé auront à décider quel sort lui réserver : l’exposition aux vautours ou l’ensevelissement réparateur. L’éthique de la mesure nous est donnée par le Messager : « Les êtres anormaux et vains succombent, disait le prophète, sous le poids des malheurs que leur envoient les Dieux. Ainsi en est-il pour tous ceux qui, étant nés hommes, conçoivent des projets qui ne sont pas d’un homme. »

L’exemple d’Ajax m’a paru soutenir la comparaison avec celui d’Œdipe. Le crime d’Œdipe n’est pas moins grand. Son excuse est la méconnaissance, la tromperie du Dieu. La punition qu’il s’infligera lui fera cependant accepter de perdre ses yeux qui ont voulu trop voir, de se bannir avec l’aide de sa fille Antigone, de vivre sa souillure parmi les hommes, de l’épuiser. Il acceptera enfin d’être, avant sa mort, objet de litige et de contestation entre ses fils (qu’il maudira), son beau-frère et oncle Créon, et Thésée sous la protection duquel il s’est mis. Il attendra dans le bois de Colone, dans les faubourgs d’Athènes, que les Dieux lui fassent signe. La vie après la révélation de sa faute ne saurait être l’occasion d’aucun plaisir. Mais c’est la vie que les Dieux ont donnée et que les Dieux reprendront quand ils l’auront jugé. Et, surtout, Œdipe tient à ses objets. Ils sont sa vie, comme ils l’aident à se tenir en vie. Il ne peut les quitter, même si de ses enfants il deviendra le sinistre enjeu. Il haïra certains d’entre eux – ses fils, naturellement. Il aimera paternellement ses filles, fruits de son inceste, pourtant.

On comprend que nous avons opposé deux problématiques qui répondent à deux types de choix d’objet et d’investissement de l’objet : avec Œdipe, l’investissement objectal de l’objet générateur, par la transgression, de la culpabilité ; avec Ajax, l’investissement narcissique de l’objet générateur, par la déception, de la honte.

Aspects cliniques du narcissisme : le narcissisme moral

L’apologue d’Ajax qui nous a servi d’introduction conduit d’emblée à poser une question au psychanalyste. N’apparaît-il pas clairement que cette forme du narcissisme a quelque rapport avec le masochisme ? L’auto-punition n’est-elle pas ici au premier plan ? Avant de trancher pour décider si le masochisme n’est pas, en dernier ressort, ce qui qualifie le mieux le thème d’Ajax – qui ne recherche pas la punition, mais se l’inflige pour sauver son honneur, autre mot clé du narcissisme –, arrêtons-nous un instant sur les rapports du masochisme et du narcissisme.

Dans son étude sur « Le problème économique du masochisme », Freud, en même temps qu’il scindait les couples tension-déplaisir et détente-plaisir, aboutissait à la dissociation du masochisme comme expression de la pulsion de mort en trois substructures : le masochisme érogène, le masochisme féminin, le masochisme moral. C’est un démembrement de même type que nous proposerons aujourd’hui en prenant pour base, non les effets de la pulsion de mort, mais ceux du narcissisme. Il nous a semblé qu’on pouvait distinguer, à partir de la clinique, plusieurs variétés, plusieurs substructures du narcissisme :

- un narcissisme corporel, qui concerne soit le sentiment (l’affect) du corps, soit les représentations du corps. Du corps comme objet du regard de l’Autre en tant qu’il lui est extrinsèque, de même que le narcissisme du sentiment du corps – du corps vécu – est narcissisme de la scrutation de l’Autre en tant qu’il lui est intrinsèque. Conscience du corps, perception du corps en sont les bases élémentaires177 ;

- un narcissisme intellectuel – sur lequel nous n’avons pas besoin d’insister tant la littérature analytique abonde d’exemples. Le narcissisme intellectuel se manifeste par l’investissement de la maîtrise par l’intellect, avec une abusive confiance en elle, souvent démentie par les faits. Son insistance rappelle inlassablement que « ça n’empêche pas d’exister ». Cette forme, qui ne nous retiendra pas ici, nous rappelle l’illusion de la maîtrise intellectuelle. Elle est une forme secondarisée de la toute-puissance de la pensée. Elle est toute-puissance de la pensée assujettissant les processus secondaires à cette tâche ;

- un narcissisme moral enfin, qui est celui que nous décrirons maintenant et que nous ne quittons momentanément que pour le développer un peu plus loin178.

Freud, depuis Le Moi et le Ça, confère aux différentes instances un matériau spécifique. Ce que la pulsion est au Ça, la perception le sera pour le Moi et la fonction de l’idéal – fonction de renoncement à la satisfaction de la pulsion et ouverture à l’horizon indéfiniment repoussé de l’illusion – au Surmoi. Ainsi apparaît-il que le narcissisme moral, dans la mesure où les rapports de la morale et du Surmoi sont clairement établis, doit se comprendre dans une relation étroite Moi/Surmoi, ou, plus précisément, puisqu’il s’agit de la fonction de l’idéal, Idéal du Moi/ Surmoi. Que le Ça ne soit aucunement étranger à cette situation, c’est ce que la suite de notre travail montrera. Si nous concevons que le Ça est dominé par l’antagonisme des pulsions de vie et des pulsions de mort, que le Moi vit un perpétuel échange d’investissements entre le Moi et l’objet, et que le Surmoi est partagé entre le renoncement à la satisfaction et les mirages de l’illusion, nous concevons que le Moi, dans son état de double dépendance à l’égard du Ça et du Sur-Moi, n’a pas à servir deux maîtres mais quatre, puisque chacun d’eux se dédouble. C’est ce qui se produit d’ordinaire pour tout un chacun et nul n’est dépourvu de narcissisme moral. Ainsi l’agrément de nos relations vient de l’économie générale de ces rapports, pourvu que la pulsion de vie l’emporte sur la pulsion de mort et les consolations de l’illusion sur l’orgueil du renoncement pulsionnel. Mais ce n’est pas le cas de tous. La structure pathologique du narcissisme que nous voulons décrire est caractérisée par une économie qui grève lourdement le Moi par la double conséquence de la victoire de la pulsion de mort, qui confère au principe du Nirvâna (celui de l’abaissement des tensions au niveau zéro) une prééminence relative sur le principe de plaisir, et de celle du renoncement pulsionnel sur les satisfactions de l’illusion.

Effet dominant de la pulsion de mort et du renoncement pulsionnel. Cela ne nous ramène-t-il pas encore à la sévérité du Surmoi masochique ? Approximativement, oui. Précisément, non.

Fantasmes masochiques et fantasmes narcissiques

« Dès qu’il y a un coup à recevoir, dit Freud, le masochiste tend sa joue. » Tel n’est pas le cas du narcissique moral. Paraphrasant Freud, nous dirons : « Dès qu’il faut renoncer à quelque satisfaction, le narcissique moral se porte volontaire. » Comparons, en effet, les fantasmes masochiques, si révélateurs, avec les fantasmes narcissiques. Dans le masochisme, il s’agit d’être battu, humilié, souillé, réduit à la passivité, mais une passivité qui exige la présence de l’Autre. Cette exigence de la participation d’autrui pour le masochiste, Lacan dit qu’elle suscite l’angoisse de l’Autre, en ce point jusqu’où le sadique ne peut soutenir son désir, faute de détruire l’objet de sa jouissance.

Pour le narcissique, rien de tel. Il s’agit d’être pur, donc d’être seul, de renoncer au monde, à ses plaisirs comme à ses déplaisirs, puisque nous savons que du déplaisir on peut encore tirer du plaisir. Subvertir le sujet par inversion du plaisir est à la portée de beaucoup. Plus difficile et plus tentant est de se situer au-delà du plaisir-déplaisir en faisant vœu d’endurance, sans recherche de la douleur, de pauvreté et de dénuement, de solitude, voire d’ermitage ; toutes conditions qui rapprochent de Dieu. Dieu a-t-il faim ou soif, Dieu est-il dépendant de l’amour, de la haine des hommes ? Il arrive qu’on le croie mais ceux qui le pensent ne savent pas ce qu’est le Dieu véritable : l’innommable. Cet ascétisme profond, qu’Anna Freud décrit dans le développement normal de l’individu comme mécanisme de défense propre à l’adolescence et sur lequel Pierre Mâle est revenu bien des fois

dans ses études sur l’adolescent, peut prendre des formes pathologiques. La souffrance, pourtant, ne sera pas recherchée mais elle ne sera pas évitée, quelque énergie que le sujet emploie pour en faire l’économie. Freud dit à propos du masochiste qu’il veut, en fait, être traité comme un petit enfant. Le projet du narcissique moral est inverse, il veut, comme un enfant qu’il est, ressembler aux parents qu’une part de lui imagine n’avoir aucun problème à dominer leurs pulsions : il veut être grand. Les conséquences seront différentes dans les deux cas. Le masochique masque par son masochisme une faute impunie, résultat d’une transgression vis-à-vis de laquelle il se sent coupable – le narcissique moral n’a pas commis d’autre faute que d’être resté fixé à sa mégalomanie infantile et est toujours en dette envers son Idéal du Moi. La conséquence est qu’il ne se sent pas coupable, mais qu’il a honte de n’être que ce qu’il est ou de prétendre à être plus qu’il n’est. Peut-être pourrait-on dire que le masochique se situe au niveau d’une relation qui concerne l’avoir, indûment saisi (« Bien mal acquis… »), tandis que le narcissique se situe au niveau d’une relation qui concerne l’être (« On est comme on est…179 »). Dans le masochisme moral, le sujet est puni, non pas tant pour sa faute que pour son masochisme, rappelle Freud. La coexcitation libidinale n’utilise la voie du déplaisir que comme un des chemins les plus secrets pour parvenir à une jouissance ignorée du sujet, de même que l’Homme aux rats, exposant à Freud le supplice qui provoquait son horreur et sa réprobation, vivait « une jouissance ignorée de lui ». Dans le narcissisme moral, dont les buts échouent comme dans le masochisme, la punition – ici, la honte – s’accomplit par le redoublement insatiable de l’orgueil. L’honneur n’est jamais sauf. Tout est perdu, parce que rien ne peut laver la souillure d’un honneur taché, si ce n’est un nouveau renoncement qui appauvrira les relations d’objet pour la seule gloire du narcissisme.

Ici se révèle le trait dominant de l’opposition : le masochiste conserve, à travers la négativation du plaisir et la recherche du déplaisir, un lien riche à l’objet, ce que le narcissique tente d’abandonner. On critiquera peut-être ce terme de « riche », parce que nous sommes habitués à le doter de qualités normatives. Nous dirons, si l’on préfère, un rapport substantiel aux objets, en tant que ceux-ci nourrissent en retour les objets fantasmatiques dont le sujet se repaîtra en fin de compte.

Le narcissique cherchera comme solution du conflit à appauvrir de plus en plus ses relations objectales pour amener le Moi à son minimum vital objectal et le conduire ainsi à son triomphe libérateur. Cette tentative est constamment mise en échec par les pulsions qui exigent que la satisfaction passe par un objet, qui n’est pas le sujet. La solution, la seule solution, sera l’investissement narcissique d’objet, dont nous savons, lorsque l’objet s’absente, est perdu ou encore déçoit, que la dépression est la conséquence180.

Cette remarque nous permet de comprendre les particularités des cures de ces patients. Tandis que les patients masochiques posent les problèmes, envisagés par Freud, de la réaction thérapeutique négative perpétuellement sous-tendue par le besoin d’auto-punition, les narcissiques moraux, patients fidèles et irréprochables, nous exposent, par une raréfaction progressive de leurs investissements, à une conduite de dépendance où le besoin de l’amour et, plus précisément, de l’estime de l’analyste est l’oxygène sans lequel ils ne peuvent s’exposer à la lumière du jour. Encore s’agit-il d’un besoin d’amour particulier, puisqu’il vise la reconnaissance du sacrifice du plaisir.

Mais, comme le dit Freud, « l’autodestruction ne peut s’effectuer sans satisfaction libidinale ». Quelle est la satisfaction que trouve le narcissique moral dans son appauvrissement ? Le sentiment d’être meilleur par le renoncement, fondement de l’orgueil humain. Cela n’est pas sans rappeler la relation entre cette forme clinique narcissique et le narcissisme primaire de l’enfance dans son lien avec l’auto-érotisme.

Si Freud a pu dire que le masochisme resexualise la morale, nous avons envie d’ajouter à sa suite : le narcissique fait de la morale une jouissance auto-érotique, où la jouissance même s’abolira.

Aspects partiels et dérivés du narcissisme moral

L’opposition entre fantasmes masochiques et fantasmes narcissiques nous a permis de centrer l’aspect principal de cette structure. Nous allons maintenant envisager brièvement certains de ses aspects dérivés ou partiels, avant d’en esquisser la métapsychologie.

Nous avons déjà mentionné l’ascétisme, quand il se prolonge au-delà de l’adolescence et qu’il devient un style de vie. Cet ascétisme est très différent de celui que sous-tend une conviction religieuse ou une règle – toujours au sens religieux du terme. Il est en fait inconscient. Il prend pour prétexte des limitations d’ordre matériel pour amener le Moi à consentir un rétrécissement progressif de ses investissements, de façon à conduire les liens du désir et du besoin à la réduction de l’ordre du premier à l’ordre du second. On ne boit, on ne mange que pour survivre, non par plaisir. On élimine la dépendance à l’égard de l’objet et du désir par un auto-érotisme pauvre, dénué de fantasmes, dont le but est la décharge comme vidange hygiénique ; ou encore on opère un déplacement massif sur le travail et on met en œuvre d’arrache-pied une pseudo-sublimation ayant davantage la valeur d’une formation réactionnelle que d’un destin de pulsion par inhibition, déplacement de but et désexualisation secondaire. Cette pseudo-sublimation aura un caractère – nous insistons sur ce point avec Ella Sharpe – délirant. Nous verrons pourquoi plus loin.

Ces dernières remarques nous conduisent à envisager un deuxième aspect de ce narcissisme moral. Nous le percevons sous les traits d’un syndrome peu évoqué et pourtant d’une grande fréquence. Celui de l’arriération affective. Celle-ci, que nous avons appris progressivement à reconnaître, n’est pas, loin de là, une forme bénigne d’aménagement des conflits. D’une part, elle mérite bien son nom d’arriération, dont les conséquences sont aussi graves pour les investissements affectifs du sujet que celles de l’arriération intellectuelle pour les investissements cognitifs. D’autre part, elle repose sur un substrat de dénégation du désir et de son soubassement pulsionnel qui justifie que d’anciens auteurs comme Laforgue l’aient rangée, sous le nom de schizonoïa, parmi les formes psychotiques. On est souvent frappé par la forme quasi paranoïaque du comportement. L’arriération affective n’est pas, loin de là, l’apanage des jeunes filles et se rencontre aussi chez les jeunes gens, avec un pronostic aussi grave, sinon plus. Nous en connaissons les aspects banaux : la sensiblerie et non la sensibilité, l’horreur des appétits humains oraux ou sexuels et non leur sublimation, qui implique leur acceptation, la peur du sexe, du pénis surtout, qui recèle une envie (présente dans les deux sexes) d’un caractère absolu et incommensurable et l’attachement à des rêveries d’un genre puéril, emphatique et volontiers messianique. On reconnaît ces êtres dans la vie à ce qu’ils se mettent souvent en position de tête de Turc ; cela ne les dérange pas, car ils sont convaincus de leur supériorité sur les gens du commun.

Ces notions cursives ne permettent peut-être pas de faire la distinction entre l’hystérie et l’arriération affective. La différence essentielle nous paraît résider dans la part exorbitante du tribut payé à l’idéal du Moi dans l’arriération affective. Ici, il faut nous souvenir des remarques de Mélanie Klein sur l’idéalisation. Mélanie Klein voit dans l’idéalisation un mécanisme de défense des plus primitifs et des plus fondamentaux. Idéalisation portant sur l’objet ou sur le Moi. C’est cette distinction d’ordre économique qui permet de mieux fonder la séparation entre hystérie et arriération affective, comme si cette dernière était le produit d’une narcissisation à outrance, en face d’un désinvestissement objectal croissant.

Derrière tout ce comportement on tomberait aisément dans le piège de n’y déceler qu’une position de défense contre les investissements pulsionnels ; ce qui qualifie ces choix est surtout un orgueil immense, derrière les formes trompeuses d’une humilité intense, sans aucune commune mesure avec les performances ordinaires du narcissisme181. Peut-être est-il utile de donner quelques explications sur la contestation de la valeur défensive de cet appauvrissement des investissements. Il y a, il est vrai, une signification défensive à cette mise à l’abri des vicissitudes de la pulsion et de ses objets. On peut penser que cet aménagement préserve le sujet, et l’on a parfois l’impression que l’analysé éprouve une anxiété intense parce que l’investissement semble comporter un risque considérable de désorganisation du Moi. De la même façon que le pare-excitation, en s’opposant aux stimulations externes mettant en danger l’organisation fragile du Moi par leur intensité, protège celui-ci par le refus, au-delà d’une certaine quantité de stimulus, de même ici le refus de la pulsion vise une semblable protection. Il est exact que ces patients se sentent d’une fragilité extrême et ont le sentiment que l’admission à la conscience de la pulsion implique pour eux le danger d’un comportement pervers ou psychotique. Une patiente nous disait que, si elle ne se surveillait pas constamment et se laissait aller à la passivité, il ne se passerait pas longtemps avant qu’elle ne devienne clocharde. Mais chacun est un tant soit peu (le dimanche ou en vacances) clochard, et l’accepte plus ou moins bien. Le narcissique, moral ne peut l’admettre. C’est pourquoi il paraît nécessaire d’insister sur l’investissement narcissique d’orgueil.

Nous avons parlé de messianisme, et il s’agit effectivement de cela assez souvent. Chez les femmes, cela s’accompagne de l’identification à la Vierge Marie, « qui conçut sans pécher ». Quelle phrase lourde de conséquences pour la sexualité féminine, bien plus dangereuse que celle de « pécher sans concevoir » à quoi aspirent également les femmes ! Chez l’homme, l’identification à l’Agneau pascal en est l’équivalent. Il ne s’agit pas seulement de se faire crucifier ou égorger, il s’agit, au moment de l’holocauste, d’être innocent comme l’agneau. Mais nous savons que les innocents sont souvent chargés par l’histoire des crimes qu’ils ont laissé perpétrer pour demeurer purs.

Ces conduites d’idéalisation, toujours mises en échec par la contestation du réel, entraînent, nous l’avons déjà dit, la honte plus que la culpabilité et la dépendance plus que l’indépendance. Elles comportent plusieurs particularités dans la cure analytique :

- l’accession difficile au matériel analytique objectal enfoui sous le manteau narcissique de ce que Winnicott appellerait id un faux Self ;

- la blessure narcissique vécue comme une effraction, comme condition inévitable de la mise à jour du matériel objectal. La démystification ici ne s’adresse pas seulement au désir mais au narcissisme du sujet, au gardien de son unité narcissique, condition essentielle du désir de vie ;

- l’ancrage, lors de la cure, dans une résistance activement passive, pour satisfaire le désir de dépendance du sujet, dépendance qui a le pouvoir d’obtenir de rester avec l’analyste pour un temps éternel et de clouer celui-ci dans son fauteuil, comme un papillon qu’on aurait pris au filet de la situation analytique ;

- le désir d’amour inconditionnel comme seul désir de ces sujets. Celui-ci prend la forme d’une estime absolue, du besoin inépuisable de valorisation narcissique dont la condition expresse est l’enfouissement ou la mise entre parenthèses du conflit sexuel et de l’abord du plaisir lié à la fonction des zones érogènes ;

- la projection, comme corollaire de ce désir, mise en jeu dans un but tactique, celui de provoquer la dénégation rassurante de l’analyste. « Assurez-moi de ce que vous ne voyez pas en moi un ange déchu, dépravé, banni – qui a perdu tout droit à être estimé. »

Métapsychologie du narcissisme moral

Ce que nous venons d’ébaucher en termes descriptifs doit maintenant recevoir son statut métapsychologique. Pour ce faire, il nous faut envisager la relation du narcissisme moral : avec les variétés du contre-investissement, avec les autres aspects du narcissisme, avec le développement de la libido (zones érogènes et relation avec l’objet), enfin, avec la bisexualité et la pulsion de mort182.

Les variétés du contre-investissement

Le concept de mécanisme de défense s’est considérablement étendu depuis Freud. Cependant, la multiplicité des formes défensives, dont la liste se trouve dans l’ouvrage d’Anna Freud Le Moi et le mécanisme de défense, ne permet pas de rendre compte des particularités structurales des formes majeures de la nosographie, dont on cherche à faire abstraction en vain. Il n’y a de secours à espérer que dans une réflexion sur le contre-investissement : le refoulement, en tant qu’il est une défense, non la première mais néanmoins la plus importante dans l’avenir psychique de l’individu183. Freud décrit en effet une série de formes qu’il faut maintenant récapituler et dont la fonction est d’ordonner toutes les autres défenses – de les encadrer. Ainsi nous aurions :

  1. Le rejet, ou Verwerfung, que certains traduisent avec Lacan par forclusion. On peut discuter du mot, guère de la chose, qui implique le refus radical d’en connaître, qui expulse sous quelque forme que ce soit, directe ou déguisée, la pulsion ou ses représentants, dont le retour se fait par le réel ;
  2. Le déni, ou désaveu, selon les traducteurs, ou Verleugnung, refoulement de la perception (voir le cas du fétichisme) ;
  3. Le refoulement proprement dit, ou Verdrängung, qui porte sur l’affect spécifiquement et sur le représentant de la pulsion184 ;
  4. Enfin la négation, ou dénégation, dite Verneinung, qui porte sur le jugement. Elle est (nous simplifions) admission à la conscience sous une forme négative. « Ce n’est pas… » valant pour c’est.

Le narcissisme moral dans ses aspects les plus nets et les plus caractérisés nous paraît répondre à une situation intermédiaire entre rejet et désaveu, entre Verwerfutig et Verleugnung : nous signalons donc ici la gravité de sa structure, qui la rapproche des psychoses.

Plusieurs arguments étayent cette opinion. D’abord, l’idée qu’il s’agit d’une forme de névrose « narcissique », ce que la clinique nous a habitués à considérer d’un œil inquiet. Ensuite, la dynamique même des conflits qui impliquent un refus des pulsions objectales, associé à un refus du réel. Refus de voir le monde tel qu’il est, c’est-à-dire comme le champ clos où les appétits humains se livrent à un combat sans fin. Et, enfin, la mégalomanie sous-tend le narcissisme moral, qui implique un refus des investissements d’objet par le Moi. Toutefois, il ne s’agit pas, comme dans la psychose, d’un refoulement de la réalité, mais plutôt d’un déni, d’un désaveu de l’ordre du monde et de la participation personnelle que le désir du sujet y prend. Freud décrit le désaveu à propos du fétiche lié à la constatation de la castration. C’est à une semblable fonction de comblement que se livre le narcissique moral en objet sacrificiel, qui bouche les trous par où se révèle l’absence de protection du monde par une image toute-puissante divine, pour tenter d’obstruer ce manque intolérable. « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis », dit le héros de Dostoïevski. « Si Dieu n’existe pas, alors il m’est permis de le remplacer et d’être l’exemple qui fera croire en Dieu. Je serai donc ainsi Dieu par procuration. » On conçoit que l’échec de l’entreprise entraîne, comme Pasche l’a bien vu, la dépression, selon le mode du tout ou rien, sans médiation.

Les autres aspects du narcissisme

Les trois aspects du narcissisme que nous avons individualisés : narcissisme moral, narcissisme intellectuel, narcissisme corporel, se présentent comme des variantes de l’investissement qui, pour des raisons défensives ou d’identification, sont préférées selon chaque configuration conflictuelle individuelle. Mais, de la même façon que la relation narcissique est inséparable de la relation objectale, les divers aspects du narcissisme sont solidaires entre eux.

Le narcissisme moral est, en particulier, en étroite relation avec le narcissisme intellectuel. Par narcissisme intellectuel, nous rappelons que nous entendons cette forme d’auto-suffisance et de valorisation solitaire qui supplée à l’essentiel du désir humain par la maîtrise ou la séduction intellectuelles. Il n’est pas rare que le narcissisme moral s’allie au narcissisme intellectuel et trouve en ce mode de déplacement un appoint à la pseudosublimation. Une hypertrophie des investissements désexualisés, qui d’ordinaire sont une occasion de déplacement des pulsions partielles prégénitales, scopophilie-exhibitionnisme et sadisme-masochisme, soutient le narcissisme moral. Nous connaissons l’affinité de certains ordres religieux avec l’érudition intellectuelle. Telle recherche intellectuelle de caractère moral, philosophique, a pour but de trouver chez les philosophes les raisons des fondements d’une éthique, aussi cherchées auprès de Dieu, contre une vie pulsionnelle qu’il faut à tout prix, non dépasser ou refouler, mais éteindre. La honte d’être doté d’une vie pulsionnelle comme tout être humain donne le sentiment d’être hypocrite quant au but inavoué du travail. Cette honte se déplace dans l’activité intellectuelle. Celle-ci devient alors hautement culpabilisée. Ici, le terme manque ; il faudrait dire qu’elle devient éhontée, comme si le Surmoi vigilant devenait le persécuteur extralucide qui se souvient et devine, derrière la justification intellectuelle, le désir d’absolution pour les restes de vie pulsionnelle qui continuent de tourmenter le Moi. Est également punie la fantaisie de grandeur qu’une telle recherche comporte, destinée à fonder rationnellement et intellectuellement la supériorité morale du sujet.

Dans d’autres cas, l’activité intellectuelle – synonyme du phallus paternel – subit une évolution telle que les efforts faits lors de la scolarité et aboutissant à des résultats satisfaisants dans l’enfance sont l’objet d’un blocage à l’adolescence.

Il faudrait ici entrer plus profondément dans l’analyse de la sublimation et de la régression de l’acte à la pensée. Cela étendrait notre champ au-delà des limites que nous nous sommes assignées. Quelques remarques cependant :

- l’activité intellectuelle, qu’elle soit ou non accompagnée d’une activité fantasmatique, est très fortement érotisée et culpabilisée, mais surtout ressentie comme honteuse. Elle s’accompagne de céphalées, d’insomnies, de difficultés de concentration à la lecture, d’impossibilité à utiliser l’acquis, etc. Honteuse, elle l’est parce que le sujet, tout en se livrant à cette activité, la met en relation avec la sexualité souvent masturbatoire : « Je lis des ouvrages de haute valeur humaine ou morale, mais c’est pour tromper mon monde et me faire passer pour ce que je ne suis pas – puisque je ne suis pas un pur esprit et que j’ai des désirs sexuels. » Il n’est pas rare, en ce cas, que la mère ait accusé l’enfant de prétention ou de curiosité malsaine ;

- l’activité intellectuelle représente une issue de décharge aux pulsions agressives : lire, c’est incorporer une puissance d’un caractère destructeur. C’est se nourrir du cadavre des parents, que l’on tue en lisant, par la possession du savoir. Ella Sharpe lie sublimation et incorporation dans la représentation fantasmatique ;

- l’activité intellectuelle et l’exercice de la pensée sont sous-tendus, dans le cas du narcissisme moral, par une reconstruction du monde – l’établissement d’une règle morale –, véritable activité paranoïaque qui constamment refait, remodèle le réel selon un patron où tout ce qui est instinctuel sera omis ou résolu sans conflit. Ella Sharpe a bien établi les liens entre sublimation et délire.

En somme, le système perception-conscience, en tant qu’il est investi narcissiquement, se trouve être en état de « surveillance » fortement contrôlé et brimé par le Surmoi, comme dans le délire de surveillance, dans un équilibre économique cependant différent.

Mais c’est surtout avec le narcissisme corporel, on s’en doute, que le narcissisme moral a les plus étroits rapports. Le corps comme apparence, source de plaisir, de séduction et de conquête d’autrui est banni. Chez le narcissique moral, l’enfer, ce n’est pas les autres – le narcissisme s’en est débarrassé – mais le corps. Le corps, c’est l’Autre qui resurgit, malgré la tentative d’effacement de sa trace. Le corps est limitation, servitude ;, finitude. C’est pourquoi le malaise est primordialement un malaise corporel – qui se traduit par l’être-mal-dans-sa-peau de ces sujets. Et la séance d’analyse qui laisse parler le corps (bruits intestinaux, réactions vaso-motrices, sudation, sensations de froid ou de chaud) est pour eux un supplice à cet égard, car, s’ils peuvent taire ou contrôler leurs fantasmes, devant leur corps ils sont démunis. Le corps est leur Maître absolu – leur honte185.

C’est pourquoi ces sujets, sur le divan, sont pétrifiés, immobiles. Ils se couchent de façon stéréotypée, ne se permettent ni changement de position ni mouvement d’aucune sorte. On comprend que, devant ce silence moteur de la vie de relation, la motricité viscérale se déchaîne. Mais, bien entendu, ce ne sont là que déplacements du corps sexuel, de celui qui n’ose pas dire son nom : en cours de séance, un accès vaso-moteur fera rougir le sujet, l’émotion lui arrachera des larmes qui disent l’humiliation du désir. Aussi, contre les appels du corps, l’apparence se fera rebutante, revêche, décourageante pour l’analyste le moins exigeant sur les critères de l’attirance.

Nous montrons ici des aspects qui semblent être défensifs. Ici encore, ne négligeons pas, derrière cette humilité, un plaisir caché, orgueilleux. « Je ne suis ni homme ni femme, je suis du genre neutre », me disait cette patiente. Il est néanmoins remarquable de noter que ce malaise, si pénible soit-il, est signe de vie. La souffrance, c’est encore la preuve que quelque chose existe à l’état vivant. Lorsque, ayant même réussi – et ce n’est pas si impossible qu’on le croit – à maîtriser l’angoisse sous toutes ses formes, y compris les formes viscérales, se fait le silence, l’analysant ressent l’impression d’un morne épouvantable. À la chappe de plomb de la souffrance psychique fait place le couvercle du cercueil. Car c’est alors un sentiment d’inexistence, de non-être, de vide intérieur bien plus intolérable que ce contre quoi il fallait se protéger. Avant, au moins, il se passait quelque chose, tandis que la maîtrise du corps est préfiguration d’un sommeil définitif, signe avant-coureur de la mort.

Le développement psychique : les zones érogènes et la relation à l’objet

Cette dépendance au corps que nous rencontrons chez le narcissique, et en particulier le narcissique moral, trouve ses racines dans la relation à la mère. Nous savons que la clé du développement humain est l’amour, le désir comme essence de l’homme, comme dit Lacan. Freud n’a cessé, durant la dernière partie de son œuvre, de mettre en balance l’exigence imprescriptible de la pulsion et l’exigence non moins imprescriptible de la civilisation demandant le renoncement à la pulsion. Tout le développement est marqué par cette antinomie. Dans Moïse et le monothéisme, Freud donne des précisions là-dessus : « Quand le Moi apporte au Surmoi le sacrifice d’un renoncement pulsionnel, il s’attend à être récompensé en recevant de lui plus d’amour. La conscience de mériter cet amour est ressentie comme de l’orgueil. Au temps où l’autorité n’était pas encore internalisée en tant que Surmoi, il pouvait y avoir la même relation entre la menace de perte d’amour et les exigences de la pulsion : il se produisait un semblant de sécurité quand on avait accompli un renoncement pulsionnel pour un de ses parents. Mais cet heureux sentiment ne pouvait acquérir le caractère particulier de l’orgueil que quand l’autorité était elle-même devenue une partie du Moi. » Ce passage montre qu’il faut concevoir la notion de développement sous deux angles au moins. D’une part, le développement incoercible de la libido objectale de l’oralité au stade phallique, puis génital ; de l’autre, celui de la libido narcissique de la dépendance absolue jusqu’à l’interdépendance génitale. Or la sécurité à gagner ne peut s’obtenir – pour ne pas pâtir de la perte de l’amour du parent – que par le renoncement pulsionnel qui a permis d’acquérir l’estime de soi. La souveraineté du principe de plaisir, tout comme la survie, ne sont possibles que si, au départ, la mère assure la satisfaction des besoins, afin que puisse s’ouvrir le champ du désir comme ordre du signifiant. Il en va de même pour la sphère du narcissisme, qui ne peut s’instaurer que dans la mesure où la sécurité du Moi est assurée par la mère. Mais, si cette sécurité et l’ordre du besoin pâtissent d’une conflictualisation précoce (interne au sujet ou provoquée par la mère), alors de la même façon que l’on assiste à l’écrasement du désir et à sa réduction au statut du besoin, parallèlement la blessure narcissique par impossibilité de vivre l’omnipotence, donc de la dépasser, entraîne une dépendance excessive à l’objet maternel qui assure la sécurité. La mère devient le support d’une omnipotence, accompagnée d’une idéalisation dont le caractère psychotisant est bien connu, d’autant qu’elle va de pair avec l’écrasement du désir libidinal. Cette omnipotence sera d’autant plus facile à assumer qu’elle répondra à un désir de la mère d’enfanter sans la contribution du pénis du père. En somme, comme si l’enfant, du fait qu’il a été conçu à l’aide de ce pénis, était un produit déchu, dégradé.

Un auteur s’est attaché à cette problématique de la dépendance, Winnicott. Il a montré comment la scission du restant de la psyché de ce qui est refusé aboutit à la construction de ce qu’il appelle un faux Self, que l’enfant se voit contraint d’adopter186.

Que cette problématique narcissique soit contemporaine d’une oralité où la dépendance au sein est réelle accroît encore ce renforcement de la dépendance. À la phase anale, où l’on sait que les contraintes culturelles sont importantes – on dit le « dressage » sphinctérien, comme pour les bêtes –, les exigences de renoncement impératives et les formations réactionnelles prédominantes, on aboutira dans les meilleurs cas à un caractère obsessionnel rigide, et, dans les pires, à une forme caractérielle paranoïaque camouflée, encore porteuse de fantaisies d’incorporation d’un objet dangereux et restrictif, animé d’une toute-puissance antilibidinale. Tous ces reliquats prégénitaux marqueront fortement la phase phallique et conféreront à l’angoisse de castration chez le garçon un caractère foncièrement dévalorisant, et à l’envie du pénis chez la fille une avidité dont elle rougira en s’en cachant du mieux qu’elle peut.

Les instances

Examinons le narcissisme dans ses rapports avec le Ça. Il ne peut s’agir ici que du narcissisme primaire. Dans le chapitre il, nous avons montré la nécessité de faire la part de ce qui relève du Ça, qu’on décrit ordinairement sous le nom d’élation ou d’expansion narcissiques, et de ce qui appartient en propre au narcissisme primaire, selon nous, qui est abaissement des tensions au niveau zéro. Nous venons de voir que le projet du narcissique moral est de s’appuyer sur la morale pour s’affranchir des vicissitudes du lien à l’objet et obtenir par ce moyen détourné la libération des servitudes liées au rapport objectal, pour donner au Ça et au Moi le moyen de se faire aimer d’un Surmoi exigeant et d’un Idéal du Moi tyrannique. Mais cet effort mystificateur échoue. D’abord parce qu’on ne trompe pas le Surmoi à si bon compte, ensuite parce que les exigences du Ça ne cessent pas de se faire entendre, malgré les manœuvres ascétiques du Moi.

Si ce que nous avons dit est vrai, à savoir que le narcissisme moral fait de la morale une jouissance auto-érotique, on comprendra mieux comment le Moi peut être intéressé à ces opérations en favorisant par tous les moyens mis à la disposition du narcissisme secondaire, voleur d’investissements destinés aux objets, le travestissement qui peut lui permettre de dire au Ça, selon la phrase de Freud : « Vois, tu peux m’aimer, je ressemble tellement à l’objet. » Il faudrait ajouter : « Et moi, au moins, je suis pur, pur de tout soupçon, pur de toute souillure. »

Mais c’est bien avec le Surmoi et l’idéal du Moi que les rapports sont les plus étroits. Nous avons insisté sur ce que Freud a décrit en 1923, en y revenant sans cesse ensuite. Il précise l’ordre des phénomènes propres au Surmoi : la fonction de l’idéal, qui est au Surmoi ce que la pulsion est au Ça et la perception au Moi. Ainsi, pour récapituler brièvement les choses : si, à l’origine, tout est Ça, tout est pulsion et, plus exactement, antagonisme de pulsions (Éros et pulsions de destruction) la différenciation vers le monde extérieur entraîne l’existence d’une « corticalisation » du Moi qui valorise la perception et corrélativement la représentation de la pulsion. La division en Moi et Surmoi, cette dernière instance prenant ses racines dans le Ça, entraîne le refoulement des satisfactions du Ça et, parallèlement, la nécessité de se représenter le monde non seulement tel qu’on le désire mais tel qu’il est : c’est-à-dire tel qu’un système de connotations permet d’avoir prise sur lui. Ceci a pour conséquence, compensatoirement ou secondairement – les deux sont plausibles –, la mise en œuvre de la fonction de l’idéal, revanche du désir sur le réel. C’est parce que la fonction de l’idéal – fonction de l’illusion – est à l’œuvre qu’existent les sphères du fantasme, de l’art, de la religion.

Or, pour le narcissique moral, la fonction de l’idéal, qui est susceptible d’une évolution, sans renoncer à rien de son exigence de départ, garde sa force originelle. Trouvant sa première application dans l’agrandissement des parents, c’est-à-dire l’idéalisation de leur image, elle conserve de la relation aux parents, à la mère notamment, toutes les caractéristiques. Chez ces sujets, l’amour de leur Idéal du Moi est indispensable, comme l’amour qu’ils attendaient de leur mère – et comme la nourriture donnée par leur mère dont l’amour était déjà la première illusion. « Je suis nourri, donc je suis aimé », dit le narcissique moral. « Nul être qui ne se dispose à me nourrir ne m’aime vraiment. » Le narcissique moral demandera, dans l’analyse, la même nourriture inconditionnelle – en s’efforçant de l’obtenir sans relâche par la privation et la réduction des investissements, but inverse de celui que poursuit la cure. Alors que sa demande le rend terriblement dépendant, il assure sa domination et la servitude de l’Autre. Nous retrouvons ici le lien amour-sécurité dont nous parlions plus haut. Être à l’abri – à l’abri du monde fauteur d’excitations, comme dit Freud – avec l’amour de l’analyste comme garantie de la survie, de la sécurité, de l’amour, tel est le désir du narcissique moral.

Et le Surmoi ? Nous abordons ici un des traits les plus propres à caractériser le narcissisme moral. En effet, c’est dans une tension constante Idéal du Moi/Surmoi que vit le narcissique moral. Tout se passe comme si, du fait de la fonction idéalisante de l’idéal du Moi – fonction de leurre et de satisfaction détournée, occultation d’une innocence trouble – le Surmoi décelait le piège de ce travestissement et, pour ainsi dire, ne s’en laissait pas conter. Ainsi l’idéal du Moi cherche à berner le Surmoi par ses sacrifices et ses holocaustes, tandis que le Surmoi perce « le péché d’orgueil » de la mégalomanie et punit sévèrement le Moi de sa tromperie.

L’idéal du Moi du narcissique moral s’édifie sur les vestiges du Moi idéal ; c’est-à-dire sur une puissance de satisfaction omnipotente idéalisante qui ne connaît rien des limitations de la castration, qui a donc moins affaire au complexe d’Œdipe de la phase œdipienne qu’à ce qui la dénie.

Tout Surmoi comporte un germe de religion, puisqu’il se crée par identification non avec les parents, mais avec le Surmoi des parents ; c’est-à-dire avec le père mort – l’ancêtre. Mais tout Surmoi ne mérite pas le qualificatif de religieux. La spécificité de toute religion, quelle qu’elle soit, est que le fondement de ce Surmoi est constitué en système – le dogme –, médiateur nécessaire de l’interdiction paternelle. C’est bien là ce que Freud affirme quand il dit que les religions sont les névroses obsessionnelles de l’humanité. En retour, puisqu’il y a réciprocité, il a également soutenu que la névrose obsessionnelle était le travestissement mi-tragique, mi-comique d’une religion privée. Les narcissiques moraux ont de nombreux liens avec les obsessionnels, surtout à travers l’intense désexualisation qu’ils tentent d’imprimer à leurs relations d’objet et l’agressivité profonde qu’ils camouflent. D’un autre côté, nous avons signalé les relations à la paranoïa. On peut dire, pour grouper ces observations, que plus les liens sont conservés avec l’objet, plus la relation sera obsessionnelle – plus ils seront détachés de lui, plsu elle sera paranoïaque. Tout échec dans un cas comme dans l’autre, toute déception infligée par l’objet à l’idéal du Moi, entraîne la dépression – dans la forme que Pasche a décrite et sur laquelle nous ne revenons pas.

Disons encore un mot des rapports entre honte et culpabilité ; les réflexions de Dodds sur la Grèce trouvent un écho dans les structures pathologiques individuelles. La honte, avons-nous dit, est d’ordre narcissique, tandis que la culpabilité est d’ordre objectal. Ce n’est pas tout ; on peut aussi penser que ces sentiments qui, pour Freud, sont le support des premières formations réactionnelles – bien avant l’Œdipe – sont constitutifs des précurseurs du Surmoi, avant l’intériorisation qui caractérise l’héritier du complexe d’Œdipe. Rattacher ainsi la honte aux phases prégénitales du développement explique non seulement sa prévalence narcissique mais aussi son caractère intransigeant, cruel, sans réparation possible.

Bien entendu, il s’agit là d’oppositions schématiques. Les deux, honte et culpabilité, coexistent toujours. Mais, dans l’analyse, ils doivent être distingués. La culpabilité en rapport avec la masturbation s’appuie sur la crainte de castration, la honte a un caractère global, premier, absolu. Il ne s’agit pas de la crainte d’être châtré, mais de prohiber tout contact avec l’être châtré, pour autant qu’il est la preuve, porte la marque, d’une souillure indélébile qu’on peut contracter à son contact. Il faudrait dire que seule une désintrication du narcissisme avec le lien objectal permet de doter la honte d’une telle importance. Comme toute désintrication favorise la pulsion de mort, le suicide par honte se comprend mieux.

Mais retournons au Moi. Car un point, laissé en suspens, mérite que nous y revenions, celui de la sublimation. Nous avons parlé d’une pseudo-sublimation. Une sublimation que d’aucuns appelleraient une sublimation-défense. À notre avis, cette conception n’est pas véridique, car elle oppose une sublimation vraie, qui serait l’expression de ce qui existe de plus noble en l’homme, à une sublimation-défense qui n’en serait qu’un raté. Il existe indéniablement des sublimations issues de processus pathologiques, voies de dégagement d’un conflit, qui ne sont pas forcément des formations réactionnelles. Toute sublimation – dans la mesure où c’est la menace de castration qui la commande et qui obéit à la nécessité de mettre fin au complexe d’Œdipe, faute de courir les plus graves dangers pour l’économie libidinale – est un destin de pulsion, donc une défense. Celle-ci prend appui sur les pulsions à but inhibé auxquelles nous avons tenté de faire une place plus importante que celle qu’on leur accorde généralement dans la théorie. Ce qu’il en est à cet égard quant au narcissisme moral est instructif. On peut y observer non seulement ces dégagements sublimatoires dont plus tard le sujet paiera le prix fort, mais aussi un processus d’inhibition, voire d’arrêt de la sublimation par culpabilisation secondaire (c’est la honte qui est première, ne l’oublions pas) des pulsions partielles, et en particulier de la scopophilie. Lorsque la voie vers la pseudosublimation l’emporte, il est rare alors que celle-ci soit – comme elle l’est ordinairement – un plaisir. De « moindre valeur » aux yeux du Ça que le plaisir sexuel, mais de plus haut prix aux yeux du Surmoi. L’essentiel de cette destinée du Moi est l’aboutissement de la constitution du faux Self qui a fait siennes les conduites privatrices idéalisantes, le processus restant totalement inconscient.

Il importe de ne pas méconnaître la fonction économique de ce faux Self. Nous avons déjà fait état de ce qui, au sein du narcissisme moral, fait office de processus défensif, comme de ce qui tient lieu de satisfaction substitutive : l’orgueil. Mais on ne saurait négliger cette considération économique essentielle qui fait du narcissisme moral, et du faux Self qui le sous-tend, l’épine dorsale du Moi de ces sujets. Il y a donc risque à s’y attaquer, danger de voir sombrer tout l’édifice, ce que la vie, avec son potentiel de déceptions, se charge le plus souvent de faire – et c’est alors la dépression, voire le suicide.

La bisexualité et la pulsion de mort

La fin dernière du narcissisme c’est, nous l’avons dit au chapitre II, l’effacement de la trace de l’Autre dans le Désir de l’Un. C’est donc l’abolition de la différence première, celle de l’Un et de l’Autre. Mais que signifie cette abolition dans le retour au giron maternel ? Ce que vise le narcissisme primaire par l’abolition des tensions au niveau zéro, c’est, ou la Mort, ou l’immortalité, ce qui revient au même. D’où le sentiment que nous avons, face à ces malades, que leur vie est un suicide à feu lent, quand ils paraissent avoir renoncé à leur mise à mort violente. Mais cette forme suicidaire est révélatrice de ce que l’inanition objectale, la consomption, sont sacrifiées pour l’amour d’un Dieu terrible. Avec la suppression de la différence première, on opère du même coup l’abolition de toutes les autres différences et, cela va sans dire, de la différence sexuelle. Car c’est une même chose de dire qu’il faut amener le désir à son niveau zéro et de dire qu’il faut se passer de l’objet qui est objet du manque – objet signe de ce que l’on est à la fois fini, inachevé et incomplet. Ce n’est pas pour rien que Freud – dans Au-delà du principe de plaisir, justement – se réfère au mythe platonicien de l’androgyne. Pour le narcissique moral, ceci est lettre morte, car les inconvénients de la différenciation sexuelle doivent être supprimés par l’auto-suffisance. La complétude narcissique n’est pas signe de santé mais mirage de mort. Nul n’est sans objet. Nul est ce qui est sans objet.

Le narcissisme moral est un narcissisme à la fois positif et négatif. Positif par le rassemblement des énergies sur un Moi fragile et menacé. Négatif parce qu’il est valorisation, non de la satisfaction, non de la frustration (ce serait le cas du masochisme), mais de la privation. L’auto-privation devient le meilleur rempart contre la castration.

Ici se dessine le besoin d’une analyse différentielle selon la nature du manque, c’est-à-dire selon le sexe. On ne le répétera jamais assez : l’angoisse de castration concerne les deux sexes, l’envie du pénis concerne les deux sexes. Mais avec des données de départ différentes. L’homme a peur d’être châtré de ce qu’il a, la femme de ce qu’elle pourrait avoir, qui lui fait méconnaître ce qu’elle est. La femme a envie du pénis en tant qu’il lui est destiné, par le coït, par la procréation, etc. L’homme a envie du pénis en tant que le sien, semblable au clitoris féminin, à l’aune du sexe parental fantasmatique, n’est jamais assez valorisant. Souvenons-nous de l’indestructibilité de ces désirs.

Le narcissisme moral nous éclaire à cet égard. Chez l’homme, il aboutit, par la conduite privative, à la défense suivante : « On ne peut me châtrer, puisque je n’ai plus rien ; je me suis dépouillé de tout et ai mis mes biens à la disposition de qui veut s’en emparer. » Chez la femme, le raisonnement serait : « Je n’ai rien – mais je ne désire rien de plus que ce rien que j’ai. » Cette vocation monacale chez l’homme et chez la femme revient à nier son manque ou au contraire à l’aimer. « Je ne manque de rien – je n’ai donc rien à perdre et, quand bien même je manquerais de quelque chose, j’aimerai mon manque comme moi-même. » La castration va rester maîtresse du jeu, car ce manque sera déplacé vers la perfection morale à laquelle aspirera le narcissique, qui le laissera constamment en deçà des exigences qu’il se sera imposées. Et là, la honte découvrira son visage, qu’il faudra recouvrir d’un linceul.

On n’efface pas la trace de l’Autre, fût-ce dans le Désir de l’Un. Car l’Autre aura pris le visage de l’Un dans le double qui le précède et qui lui répétera sans cesse : « Tu ne dois aimer que moi. Rien ne vaut d’être aimé à part moi. » Mais qui se tient derrière le masque : le double, l’image dans le miroir ? Les doubles viennent habiter le cadre de l’hallucination négative de la mère.

Nous ne reviendrons pas sur ce concept que nous avons déjà développé. Mais nous prolongerons cette hypothèse ici en montrant que, si l’hallucination négative est le fond sur lequel repose le narcissisme moral dans sa relation avec le narcissisme primaire, le père y est intéressé. Car la négativation de la présence de l’encadrement maternel rejoint le père comme absence primordiale – comme absence du principe de parenté, dont les liens ultérieurs avec la Loi seront perçus. Dans le cas du narcissisme moral, il est indéniable que ce détour ne vise qu’à la possession d’un phallus paternel187 comme principe de domination universelle. La négativation de ce désir sous la forme de la célébration du renoncement ne change rien à son but ultime. Et ce n’est pas par hasard qu’il s’agit dans les deux sexes d’une négation de la castration. Dieu est asexué, mais c’est un Dieu père. Son phallus, pour le narcissique moral, est désincarné, vide de sa substance, moule creux et abstrait188.

Avant d’en terminer avec les relations entre le narcissisme moral et la pulsion de mort, il nous faut revenir à l’idéalisation. C’est le grand mérite de Mélanie Klein d’avoir donné à l’idéalisation la place à laquelle elle a droit. Pour Mélanie Klein, l’idéalisation est le résultat du clivage primordial entre bon et mauvais objet, et, corollairement, entre le bon et le mauvais Moi. Cette dichotomie recouvre celle qui existe entre objet (ou Moi) idéalisé et objet (ou Moi) persécuteur, dans la phase schizoparanoïde. En conséquence, l’idéalisation excessive de l’objet ou du Moi apparaissent comme le résultat du clivage qui tient à maintenir exclue – dans le Moi comme dans l’objet – toute la partie persécutrice de ceux-ci. Ce point de vue est confirmé par la clinique. L’idéalisation du Moi est toujours corollaire d’un sentiment extrêmement menaçant pour l’objet comme pour le Moi – ce qui rejoint nos observations sur l’importance de l’agressivité destructrice chez les narcissiques moraux. L’idéalisation a partie liée avec l’omnipotence pour mettre en échec, neutraliser, anéantir, les pulsions de destruction qui menacent l’objet et le Moi, selon la loi du talion.

Ici se perçoivent mieux les relations avec le masochisme qui font question dans l’interprétation du narcissisme moral. Le masochisme représente, à notre avis, l’échec de la neutralisation des pulsions de destruction orientées vers le Moi – échec donc du narcissisme moral et de sa charge idéalisante. Le narcissisme moral doit donc être compris comme un succès de la défense et, par là même, un succès dans la recherche d’un plaisir (méga-lomaniaque) au-delà du masochisme, la mégalomanie naissant de l’affranchissement des tensions conflictuelles. Il doit être entendu que le narcissisme moral n’est pas la seule issue contre le masochisme menaçant le Moi, mais l’un des procédés qui maintiennent cette menace à l’écart.

Faut-il en conclure que le narcissisme moral serait une couverture contre le masochisme ? Tel n’est pas notre avis, puisque c’est la dichotomie entre idéalisation et persécution qui est première. Le clivage donne les deux positions dans le même temps. L’idéalisation n’est pas moins mutilante que la persécution, car elle retire le sujet d’un circuit de relations objectales. Pour mieux nous faire comprendre, nous dirons que la persécution sous-tend le délire paranoïaque, tandis que l’idéalisation sous-tend la schizophrénie dans ses formes les plus hébéphréniques. Entre les deux s’étendent toutes les formes intermédiaires schizo-délirantes. Ceci pour nous reporter aux modèles extrêmes. Dans les formes moins graves, cette problématique est évidemment moins apparente. Mélanie Klein dirait que, dans ces cas, la phase dépressive a été atteinte. Ce qui aurait l’avantage d’expliquer que l’effondrement du narcissique moral prend le visage de la dépression et non celui du délire ou de la schizophrénie. Mais, dans tous les cas, on voit que c’est Ja désintrication des pulsions et destruction non maîtrisées par le clivage et l’accentuation de l’idéalisation qui sont responsables de la régression. En tout état de cause, répétons cependant que les deux positions : idéalisation et persécution, sont données ensemble. En deçà, c’est un état chaotique qui ne connaît pas la première division symbolisante : celle du bon et du mauvais.

Implications techniques de la cure des narcissiques moraux

La cure des narcissiques moraux, on l’aura compris, pose des problèmes délicats. Nous avons déjà signalé certains des obstacles les plus sérieux à son évolution, dont les principaux tiennent à la difficile accessibilité du matériel lié à la relation objectale par-delà la reconstitution de la dépendance narcissique à la mère, donc à l’analyste. Il semble, à la lumière de notre expérience, que la clé de ces cures réside, comme toujours, dans le désir de l’analyste, dans le contre-transfert. L’analyste, au bout d’un certain temps où il sait qu’il a à vivre une telle relation, finit par se sentir le prisonnier de son malade. Il devient l’autre pôle de la dépendance, comme en ce rapport où l’on ne sait plus très bien ce qui distingue le geôlier de celui qu’il doit garder dans sa prison. L’analyste est alors tenté de modifier cette situation analytique pour la faire avancer. La variante la moins culpabilisante pour lui est celle de la bonté. L’analyste offre donc son amour, sans se rendre compte qu’il verse le premier jet dans le tonneau des Danaïdes. Mais, outre que cet amour est toujours insatiable et qu’il faut s’attendre à voir s’épuiser les réserves d’amour – car elles sont, on ne le dit jamais, limitées –, l’analyste commet là, il me semble, une erreur technique, puisqu’il répond ainsi au désir du patient – ce qui, nous le savons, est toujours périlleux. Il devient alors, puisqu’il s’agit de narcissisme moral, un substitut du moraliste, voire du prêtre. Le résultat est que l’analyse y perd sa spécificité, c’est-à-dire le ressort de son efficacité. C’est exactement comme si nous choisissons de répondre à une symptomatologie délirante en nous situant sur le plan de l’expression manifeste de cette symptomatologie : c’est s’engager dans une impasse, si ce n’est commettre une faute.

La deuxième possibilité est celle de l’interprétation du transfert. Tant qu’il reste exprimé à travers les paroles de l’analyste en termes objectaux, il n’a que peu d’écho sur ce matériel recouvert par la carapace narcissique. Autant vouloir éveiller le désir sexuel d’un être qui serait vêtu d’une armure. Il reste la résignation. Elle est la moins nocive assurément de toutes ces attitudes. Laisser faire, laisser passer. L’analyste risque alors – les privations requises par la cure restant sans autre effet que de renforcer le narcissisme moral – de s’engager dans une analyse infinie, le besoin de dépendance du patient se trouvant alors largement satisfait.

Il semble donc qu’aucune solution n’apparaisse. Il en est pourtant une que nous n’oserions évoquer sans crainte si en certains cas elle ne nous avait permis de faire faire à certaines cures un bond appréciable. Il s’agit, l’entreprise est périlleuse, d’analyser le narcissisme. Analyser le narcissisme, c’est un projet qui pourrait paraître à plus d’un égard impossible. Il nous semble pourtant que si, au bout d’un délai suffisant – plusieurs années –, au moment où le transfert est bien établi et où les conduites de répétition ont été analysées, l’analyste se résout à prononcer les mots clés : honte, orgueil, honneur, déshonneur, micromanie et mégalomanie, il peut alors délivrer le sujet d’une partie du fardeau ; car, comme le soulignait Bouvet, la pire frustration qu’un patient peut ressentir au cours d’une analyse, c’est de n’être pas compris. Si dure soit l’interprétation, si cruelle la vérité à entendre, cette dernière l’est moins que le carcan dans lequel le sujet se sent prisonnier. L’analyste, souvent, ne se résout pas à cette conduite technique, parce qu’il peut avoir le sentiment de traumatiser son malade. Il lui fait, contraint et forcé, bon visage, alors qu’intérieurement il est mal à son aise. Si nous croyons à l’inconscient, nous devons penser que ces attitudes camouflées devant la civilité des relations analytiques sont perceptibles par l’analysant, à travers les indices les plus indirects.

L’analyste doit être l’artisan de la séparation d’avec le malade, à condition cependant que le malade ne ressente pas cette séparation comme une façon de se défaire de lui. Ajoutons, du reste, que souvent ceux qui ont à traiter ces patients, devant la prise de conscience de leur inaccessibilité, s’en débarrassent sous les formes les plus affables, tout au moins extérieurement. En somme, nous ne défendons rien d’autre ici qu’un discours de vérité au lieu d’une technique réparatrice.

Cette attitude interprétative pourra permettre d’avoir accès, quand cela sera possible, à la problématique idéalisation-persécution et, ainsi, de montrer ce qui se tapit, à travers l’idéalisation, dans la persécution implicite que celle-ci cache dans ses plis. Protection contre la persécution (de la part de l’objet et subie par le Moi, de la part du Moi et subie par l’objet) et en même temps issue de la persécution sous une forme camouflée. De cette manière, le lien objectal à l’égard de la mère peut se reconstituer. On montrera alors les reproches du Moi à l’égard de l’objet et les reproches de l’objet à l’égard du Moi. Car le recours à la suffisance narcissique s’explique, au moins en partie, par la carence de l’objet, que cette carence soit réelle ou qu’elle soit le résultat de l’incapacité à satisfaire les besoins inextinguibles de l’enfant.

Les figures héroïques du narcissisme moral

Tout ce que nous venons de développer à la suite de notre apologue a été tiré de l’observation de nos patients. La régression narcissique qu’ils indiquent fait d’eux des caricatures que tout un chacun peut évoquer parmi ses relations. Mais sans atteindre à ces formes, certaines figures héroïques, à part Ajax qui est lui aussi un cas extrême du genre, peuvent être contemplées dans la galerie de portraits qu’ils forment.

Que l’on songe à Brutus par exemple, tel que Shakespeare le montre dans Jules César. Brutus, assassine César non par désir ou ambition mais par patriotisme, parce qu’il est républicain et qu’il voit en son père adoptif une menace pour la vertu de Rome. Quand on assassine par vertu, on n’est jamais assez vertueux ensuite pour justifier cet assassinat. D’où ce refus de se lier par serment aux autres conjurés, chacun ne devant rendre de comptes qu’à sa conscience :

Pas de serment,

Sinon faite, à l’honneur, par l’honneur même La promesse de triompher ou de périr.

Toujours l’honneur ! Brutus nous aura déjà avertis :

J’aime l’honneur Plus que je ne redoute de mourir.

D’où cet acte démentiel pour le moindre des novices en politique189, qui permet au plus redouté de ses rivaux, Marc-Antoine190, de venir faire l’éloge du mort. D’où, avant la bataille qu’il doit livrer, les vifs reproches qu’il fait au courageux Cassius, son allié, qu’il accuse d’être, comme on dirait aujourd’hui, un « profiteur de guerre ». D’où son suicide final pour offrir un témoignage supplémentaire de son incorruptible vertu. Mais cette cause héroïque n’est pas forcément celle de la République, celle de l’État, celle du pouvoir.

L’amour a aussi ses héros du narcissisme moral. Le plus beau d’entre eux est notre saint patron, Don Quichotte, que Freud chérissait particulièrement. Songeons à cet épisode où le Quichotte se rend dans la sierra Morena et veut vivre en ermite. Il se dépouille de ses maigres biens et commence à déchirer ses vêtements, à se meurtrir le corps et faire mille cabrioles dont le bon Sancho ne revient pas. Et, quand celui-ci demande explication, l’hidalgo au sang pur explique à cet homme du commun qu’il ne fait là que se conformer aux règles du code de l’amour telles que les prescrivent les romans de chevalerie. Le Quichotte cherche la prouesse capable d’éterniser son nom, au nom de son amour, qui doit non seulement être un amour immaculé, sans aucune note de désir charnel, mais doit le déposséder totalement de ses biens. Il doit arriver à ce dénuement de lui-même et de sa propre individualité par l’imitation d’Amadis ou.de Roland jusqu’à la folie – ou, tout au moins, l’imitation de celle-ci. « À présent ne faut-il pas que je déchire mes vêtements, que je disperse les pièces de mon armure et que je fasse des culbutes la tête en bas sur ces rochers, ainsi que d’autres choses de même espèce qui vont exciter ton admiration ? », dit-il à Sancho Pança qui s’efforce de le raisonner, en vain. « Fou je suis et fou je dois être », dit le Quichotte, dont la folie ici est signe de vertu. Car, lorsqu’il a nommé Dulcinée à Sancho, celui-ci ne la reconnaît pas dans l’évocation de la « haute et souveraine dame » des pensées du chevalier mais s’écrie : « Tudieu, c’est une fille solide, faite et parfaite et de poil à l’estomac, propre à faire la barbe et le toupet. Fille de pute ! quelle voix elle a et quel creux de poitrine… Et, ce qu’elle a de mieux, c’est qu’elle n’est pas du tout bégueule. » Ce n’est certes pas ainsi que le Quichotte voit Dulcinée. On pourrait dire qu’ici il ne saurait être question de narcissisme, mais d’amour objectal, puisque c’est pour l’objet d’amour que le Quichotte s’inflige privations et sévices. Mais non, il ne s’agit là que la projection narcissique d’une image idéalisée, et ce n’est pas le moindre des traits de génie de Cervantès que de terminer son livre par le reniement de Don Quichotte : « Taisez-vous, dit le chevalier à ses interlocuteurs complaisants, au nom du ciel revenez à vous-même et laissez là ces billevesées. »

Sans doute le Quichotte et Sancho Pança n’existent-ils, comme le dit Marthe Robert, que « sur le papier ». Mais ils vivent en nous, sinon par eux-mêmes. De même Falstafï est-il le narcissique absolument et complètement amoral, lui dont le monologue sur l’honneur provoque notre réprobation pour sa crudité et notre admiration pour sa vérité191. Ainsi nous sommes partagés entre une indispensable illusion et une non moins indispensable vérité.

Toutes ces figures, un philosophe les a décrites. N’avez-vous pas reconnu, à maints endroits, Hegel et sa belle âme ? Inquiète pour l’ordre du monde, désireuse de le changer, mais soucieuse de sa vertu, elle voudrait pétrir le levain dont sont faits les hommes en gardant les mains pures. Prenons garde de faire comme Hegel qui, après avoir immortalisé sous sa férule cette belle âme, n’a pu conclure La phénoménologie de l’esprit que sur un triomphe, qui peut bien avoir été celui de la belle âme.

Cette belle âme de la conscience morale, ne sentons-nous pas combien elle peut être proche du délire de présomption, de cette Loi du cœur dont la paranoïa est la référence ? De toute façon, sa qualité narcissique n’a pas échappé à Hegel : « Se contempler soi-même est son être-là objectif et cet élément objectif consiste dans l’expression de son savoir comme d’un universel192. » Et même son lien avec le narcissisme le plus primaire : « Nous voyons donc ici la conscience de soi qui s’est retirée dans son intimité la plus profonde – toute extériorité comme telle disparaît pour elle –, elle est retournée dans l’intuition du Moi = Moi dans laquelle ce Moi est toute essentialité et être-là193. » La conséquence en est « l’absolue non-vérité qui s’écroule en soi-même ».

Aurions-nous l’air de nous livrer à la dénonciation de la vertu et à l’apologie du vice ? Ce serait céder à un effet de mode qui voit aujourd’hui en Sade notre sauveur. Contentons-nous seulement de rappeler cette vérité, montrée par Freud, qui lie indissolublement la sexualité et la morale. Les détournements de l’une entraînent automatiquement les détournements de l’autre. Georges Bataille, à qui il faudra bien que quelqu’un rende hommage parmi les psychanalystes, a profondément saisi cette consubstantialité de l’érotisme et du sacré. « Il me faut gagner votre amour », nous dit une patiente. Nous répondîmes : « Oui, mais de quel amour parlez-vous ? » Force lui fut de reconnaître, malgré ses tentatives vaines et désespérées, qu’Éros, cet ange noir, était pour elle passé au blanc.

Addendum

La relecture de ce travail plusieurs mois après nous amène à préciser certains points laissés en suspens. Tout d’abord, il nous semble nécessaire de préciser que la structure du narcissisme moral est loin d’être figée. Elle caractérise certains patients par le relief qu’elle prend chez eux. Nul n’en est totalement exempt. On peut aussi relever cette particularité structurale comme phase de l’analyse de certains patients. En outre, ceux des cas que nous avons décrits, s’ils portent bien les traits de cette structure, n’y sont pas définitivement voués. Ils sont susceptibles d’évoluer, l’expérience nous l’apprend, et d’atteindre d’autres positions. C’est avec satisfaction que nous avons pu observer des évolutions favorables dans des cas où nous n’espérions plus la voir se produire.

Nous aimerions aussi revenir sur les liens entre narcissisme moral et masochisme moral. Nous croyons profondément à l’utilité d’une distinction entre eux. L’un ne camoufle-t-il pas l’autre ? Plutôt que de considérer leurs relations en termes de recouvrement de l’un par l’autre, nous pensons que, si leurs relations sont dialectiques, il s’agit néanmoins de séries différentes. Si toutefois il fallait admettre leur unicité, nous dirions que, le vrai masochisme, c’est le narcissisme moral, dans la mesure où existe en ce dernier une tentative pour ramener les tensions au niveau zéro, but dernier du masochisme en tant que son destin est lié à la pulsion de mort, au principe du Nirvâna. Répétons-le : le rapport de souffrance implique la relation à l’objet – le narcissisme réduit le sujet à soi, vers le zéro qu’est le sujet.

La désexualisation vise les pulsions libidinales et agressives, vers l’objet vers le Moi – le champ libre laissé à la pulsion de mort vise l’anéantissement du sujet comme fantasme dernier. Mort et immortalité se rejoignent ici.

En vérité, les solutions extrêmes ne sont jamais rencontrées, et tout ce que l’on constate en clinique, et surtout dans la sélectivité de la clinique psychanalytique face à la clinique psychiatrique plus étendue, ce sont des orientations de courbes allant vers leurs limites asymptotiques. À cet égard, les relations entre honte et culpabilité sont beaucoup plus complexes que ce que nous en avons dit. Mais le caractère destructeur de la honte est majeur : la culpabilité peut se partager, la honte ne se partage pas. Entre honte et culpabilité, cependant, des nœuds se forment : on peut avoir honte de sa culpabilité, on peut se sentir coupable de sa honte. Mais l’analyste distingue bien des plans de clivage lorsque devant ses patients il sent combien la culpabilité peut être liée à ses sources inconscientes et dépassée partiellement lorsque celle-ci est analysée, tandis que la honte prend souvent un caractère irréparable. La transformation du plaisir en déplaisir est une solution pour la culpabilité ; pour la honte, seule est ouverte la voie du narcissisme négatif. Une neutralisation des affects est à l’œuvre, entreprise mortifère où s’opère un travail de Sisyphe. Je n’aime personne. Je n’aime que moi. Je m’aime. Je n’aime. Je n’. Je. O. Même suite pour la haine. Je ne hais personne. Je ne hais que moi. Je me hais. Je ne hais. Je ne. Je. O. Cette suite de propositions illustre l’évolution vers l’affirmation du Je mégalomaniaque comme ultime étape avant sa disparition.