Chapitre 5. Le genre neutre (1973)

Si, pour le psychanalyste, la différence est sexuelle, la question de la bisexualité renvoie nécessairement à la théorie psychanalytique tout entière. Qu’en est-il de l’abolition – ou du fantasme de l’abolition – de cette différence ? Et comment situer ce point particulier si ne sont pas définis les repères qui permettent de le localiser ? Donc, deux temps pour ce travail : fixer le cadre théorique qui cerne notre projet, puis, à l’intérieur de celui-ci, éclairer cet objet de notre réflexion que nous appelons le genre neutre.

Points de repère pour la bisexualité psychique

Point de départ : La sexualité entre la biologie et la psychanalyse

Nulle question plus que la sexualité ne serait aussi propre à montrer les rapports entre l’enracinement biologique de la pulsion et la vie psycho-sexuelle. Ce domaine privilégié pourrait mettre à l’épreuve les hypothèses de Freud devant les faits scientifiques de la biologie, comparer la clinique médicale et la clinique psychanalytique pour indiquer leurs ressemblances et leurs différences. Or, aujourd’hui, cette confrontation révèle de profondes discordances, qui confirment souvent et infirment parfois les postulats métapsychologiques de Freud. Les contributions des auteurs post-freudiens ne sont pas à l’abri de ce nouvel examen.

Point 1. La sexualité biologique et la psychosexualité.

La bisexualité biologique comporte une suite de relais échelonnés dans le temps qui jouent chacun leur rôle dans la détermination du sexe (sexes chromosomique, gonadique, hormonal, génital interne, génital externe, caractères sexuels secondaires). Le fait majeur est que la masculinité est le résultat d’un processus actif (par l’intervention d’un testicule virilisant), la féminité étant l’aboutissement d’un processus passif (obtenu soit par défaut pathologique, soit par absence normale du testicule virilisant). On peut donc parler d’un développement de la sexualité biologique, de la conception à la puberté, qui s’effectue selon un processus discontinu et différencié. Cependant, dans l’espèce humaine, apparaît un nouveau relais mutatif (Organisateur I) qui se superpose au développement biologique. Ce relais est à l’origine d’un développement psychologique autonome, différent du développement biologique et responsable de la psychosexualité. Le relais humain sera le déterminant fondamental de la sexualité de l’individu (cf. Money, Hampson).

Point 2. Le désir parental et la sexualité infantile

Ce relais mutatif est constitué par l’attribution d’un sexe à l’enfant, qui peut être plus ou moins conforme à la sexualité morphologique de l’individu (cf. la clinique des états intersexuels avec ambiguïté génitale : pseudo-hermaphrodisme194). Cette attribution dépend étroitement du désir parental. Son mode d’action s’exprime dans la relation mère-enfant à partir de la naissance jusqu’à environ deux ans et demi. À ce moment, l’individu se vit et se perçoit comme nettement monosexué (Money et Hampson).

Point 3. Freud

La théorie freudienne de la bisexualité a eu le mérite de distinguer la bisexualité psychique de la bisexualité biologique. Cependant, lorsqu’il bute sur des questions difficiles, en maints endroits de son œuvre, Freud soutient que la solution du mystère est à trouver dans la biologie, ce que la science d’aujourd’hui ne paraît pas confirmer. En outre, la théorie freudienne du développement de la libido peut aujourd’hui apparaître comme trop exclusivement fondée sur une évolution individuelle sous-estimant la relation parent-enfant, ou non articulée avec celle-ci.

Point 4. Mélanie Klein et Winnicott

La théorie de Mélanie Klein, en dévalorisant le problème de la castration et de la différence des sexes, néglige la bisexualité et, d’une façon générale, la problématique sexuelle au profit de la problématique agressive. Par contre, la théorie de Winnicott met l’accent sur la relation parent-enfant et tient compte des interrelations entre la maturation et le milieu environnant maternel, mais sous-estime peut-être le rôle du père et de la sexualité parentale. Le rôle des soins maternels peut s’interpréter d’une façon plus métapsychologique que ne le fait Winnicott. Il ne s’agit certes pas d’une influence externe. On pourrait plutôt le concevoir comme le nécessaire branchement de deux appareils pulsionnels reliés l’un à l’autre par la différence de potentiel due à leur inégal développement (couverture du Ça-Moi de l’enfant par le Moi-Ça de la mère). Cette première articulation se brancherait à son tour sur l’appareil pulsionnel du père, en position métaphorique (Lacan). Chacun de ces trois appareils pouvant, dans un premier temps, servir de médiation entre les deux autres. Ce premier temps sera suivi, après l’établissement de la monosexualité, de remaniements.

Point 5. L’« empreinte » du désir : le fantasme parental

Il semble qu’il faille considérer que l’attribution d’un sexe à l’enfant par le parent agit sur le mode d’une empreinte psychique qui ne peut pourtant pas être assimilée au mécanisme tel qu’il est décrit chez l’animal. Cette empreinte se constitue à la suite de la perception du corps de l’enfant comme forme sexuée, à confirmer ou à infirmer dans cette forme par le parent. Il faut donc attribuer au fantasme parental, maternel en particulier, un rôle de puissant inducteur dans l’établissement de la monosexualité individuelle. Toutes les éventualités sont possibles : la méconnaissance d’une ambiguïté sexuelle (hermaphrodisme ou pseudo-hermaphrodisme), le rejet d’un sexe biologique sans ambiguïté (garçon élevé en fille, et vice versa), la valorisation inconsciente du sexe que l’enfant n’a pas, l’intolérance plus ou moins totale à la bisexualité psychique de l’individu par répression et culpabilisation des attitudes et des tendances qui n’appartiennent pas au sexe biologique de l’enfant, etc. Il faut retenir que cette imprégnation psychique est solidaire d’autres facteurs : la perpétuation d’une relation fusionnelle à l’enfant au-delà de la période où celle-ci devrait disparaître, l’attitude vis-à-vis de l’agressivité, le blocage du passage de l’investissement de la mère au père, etc. Le fait à souligner est que cette imprégnation est soumise à l’influence d’un parent, lui-même pris dans un conflit relatif à la bisexualité psychique.

Point 6. Bisexualité psychique et fantasme personnel

On peut donc supposer que la psychosexualité d’un individu est dominée par le fantasme de la mère. Ce fantasme de la mère se constitue selon divers paramètres : désir infantile d’avoir un enfant du père ou de la mère ; sexe de cet enfant imaginaire ; acceptation par la mère de son propre sexe ; place occupée par le désir du mari, père de l’enfant, dans son désir ; désir de ce désir, etc. En revanche, la bisexualité psychique de l’individu se constituerait par la médiation du fantasme personnel (plus ou moins en relation avec le fantasme parental). C’est par la constitution du fantasme de l’autre sexe – celui qu’on n’a pas, mais qu’on pourrait avoir imaginairement, dans le triangle œdipien – que la bisexualité psychique s’organise, comme Freud l’avait déjà reconnu.

Point 7. Le conflit psychique et le fantasme de la scène primitive

Le conflit psychique se déroule sur plusieurs plans articulés entre eux. Le sexe de l’individu dépend donc de la façon dont il est vécu et perçu par sa mère et son père, de leurs désirs convergents ou divergents à son égard, de la façon dont lui-même se vit et se perçoit dans ses désirs convergents ou divergents à leur égard. Ce conflit a partie liée aussi bien avec le narcissisme de l’individu qu’avec ses pulsions de destruction. Il culmine dans le fantasme de la scène primitive (Organisateur 2), qui met en jeu des désirs et des identifications contradictoires.

Point 8. Le genre neutre

Ce conflit, s’il contribue à organiser ordinairement la bisexualité psychique, peut aussi trouver une issue dans une position d’anéantissement du désir sexuel et partant de l’identification sexuée. Le pendant et le complément de la bisexualité psychique, réalisée ou latente, paraît être alors le fantasme du genre neutre, ni masculin ni féminin, dominé par le narcissisme primaire absolu. Cet écrasement pulsionnel conduit les inclinations idéalisantes et mégalomaniaques du sujet, non vers l’accomplissement du désir sexuel, mais vers l’aspiration à un état de néantisation psychique où le n’être rien apparaît comme la condition idéale d’auto-suffisance. Cette tendance vers le zéro n’atteint, bien entendu, jamais son but et s’exprimera dans un comportement autorestrictif de signification suicidaire.

Point 9. Complexe d’Œdipe et complexe de castration

Un autre relais mutatif va réorganiser toutes les données antérieures lors du complexe d’Œdipe (Organisateur 3) où la bisexualité est mise à l’épreuve. Le complexe d’Œdipe, toujours double – positif et négatif – aboutit à la double identification masculine et féminine. Ces deux identifications ne sont pas cependant de forme égale ; elles sont complémentaires et contradictoires, l’une d’elles dominant l’autre et la camouflant plus ou moins. Le complexe de castration tel que Freud le décrit possède une valeur heuristique conceptuelle incontestable. C’est là le moment où les remaniements s’opèrent. Jusque-là, l’échange des places et des rôles dans le fantasme n’impliquait aucune vectorisation du désir. Désormais, les identifications maternelles et paternelles, gouvernées par le complexe de castration, obéissent à une loi de circulation des échanges. La bisexualité est la rétroaction de cette vectorisation. Le complexe de castration n’est opératoire – au sens strict et spécifique que le terme de castration désigne – que lorsque est acquis le sens du sexe auquel l’individu appartient. Il n’est pas contemporain de la découverte de la différence des sexes, mais du moment où celle-ci prend une signification organisatrice. Son dépassement dépend des stades antérieurs, qui sont réinterprétés après coup comme des précurseurs de la castration (perte du sein et sevrage, don des fèces et dressage sphinctérien). En revanche, il est nécessaire que les stades pré-œdipiens n’aient pas été trop conflictualisés, bloquant le développement, pour que le complexe de castration soit élaboré. Le diphasisme de l’évolution libidinale est d’importance capitale, la période de latence, marquée par le refoulement, créant une discontinuité majeure entre sexualité infantile et sexualité adulte.

Point 10. Réalité sexuelle et réalité psychique

Au moment du complexe d’Œdipe, le conflit prend la forme de l’opposition entre la réalité sexuelle de l’individu et la réalité psychique. La réalité sexuelle est celle du sexe déterminé et fixé avant la troisième année, la réalité psychique est celle des fantasmes convergents ou divergents avec la réalité sexuelle. Ce conflit dépend pour beaucoup de la position adoptée par le Moi, qui peut selon les cas dénier complètement la réalité (psychose transsexualiste) ou admettre la réalité sexuelle en la clivant de la réalité psychique, en s’attachant à satisfaire les fantasmes de celle-ci, en y adhérant et en les agissant (perversion), ou enfin refuser la part de la réalité psychique qui contredit la réalité sexuelle (névrose).

Les options du moi sont tributaires de la période pré-œdipienne et des marques plus ou moins mobilisables qu’il a subies. Les avatars du développement biologique et psychique nous mettent en présence d’une gamme de structures (hermaphrodisme vrai, pseudo-hermaphrodisme, transvestisme, homosexualité, fétichisme) qui réclament chacune une pathogénie distincte et des réponses différentes sur le plan thérapeutique, en fonction de la demande de l’individu (cf. Stoller).

Point 11. Féminité originaire et refus de la féminité

Le rôle déterminant des facteurs relevant de l’environnement maternel permet de supposer, avec Winnicott, que l’élément féminin d’origine maternelle, par son intrication avec la dépendance biologique et psychologique du nouveau-né, par la prématuration du petit d’homme, doit être accepté et intégré dans les deux sexes195. Cette passivation originaire est peut-être l’objet d’un refoulement primordial qui rendrait compte de l’opinion de Freud selon laquelle c’est la féminité qui est le plus difficilement acceptable dans les deux sexes. Il va sans dire que, chez le garçon, l’acceptation de la féminité ne doit pas pour autant obérer l’acceptation de la masculinité comme sexe réel de l’individu. Inversement, chez la fille, cette féminité originaire et réelle est différente de la féminité secondaire, qui ne se constitue qu’après la phase phallique et qui cède la place à l’identification maternelle secondaire.

Point 12. Différence des développements sexuels du garçon et de la fille

On ne saurait assez insister sur le fait que les destins sexuels du garçon et de la fille diffèrent considérablement. Car, si l’un comme l’autre s’attachent à l’objet primordial maternel féminin, le garçon pourra retrouver au terme de son développement psychosexuel, par un déplacement unique, un objet de même sexe que l’objet primordial, tandis que la fille aura à trouver un objet d’un sexe différent de celui de la mère. Son évolution la voue au changement d’objet (premier déplacement-renversement par substitution allant de la mère au père), suivi du choix d’objet définitif (deuxième déplacement du père au substitut du père). Cette spécificité du développement féminin rendrait compte des difficultés propres à la sexualité féminine.

Point 13. Limites de l’intervention psychanalytique

Les codes culturels, l’idéologie, influencent inévitablement le destin sexuel par la valorisation ou la dévalorisation, par les parents, de la bisexualité de l’enfant, où jouent leur rôle les conceptions collectives attachées au masculin et au féminin. Il reste que ces variations sont intégrées dans des conflits individuels au niveau parental et que l’induction essentielle se fait dans les échanges matriciels du parent, la mère surtout, à l’enfant. La situation analytique ne constitue certes pas une simple répétition de cette situation, mais crée, par le transfert, un modèle analogique. Toutefois, le caractère profondément inscrit de certaines marques limite la portée des changements susceptibles d’intervenir par le moyen de la psychanalyse.

Bisexualité et narcissisme primaire : le genre neutre

L’analyste a le plus souvent affaire à la bisexualité psychique sous la forme d’un conflit latent révélé par l’analyse. C’est bien là une difficulté de la psychanalyse, qui se manifeste chez l’analyste par sa capacité limitée à tolérer, à laisser se développer, à interpréter avec exactitude le transfert relatif à l’imago du sexe qui n’est pas le sien. Ainsi, le problème que rencontre la théorie analytique aujourd’hui tient au fait que ses deux figures dominantes ont chacune à sa manière buté sur cet écueil. Freud a sans aucun doute été gêné, il l’a confessé, dans ses analyses sur la sexualité féminine, par son embarras à se sentir l’objet d’un transfert maternel. Mélanie Klein à son tour ne paraît pas – pour avoir été plus « profond » que Freud – avoir tiré beaucoup d’enseignements de l’analyse du transfert paternel de ses patients. Cependant, si problème il y a, c’est parce que le conflit est ici inconscient.

Dans d’autres cas, l’analyste peut avoir l’occasion de rencontrer des structures où la bisexualité est affichée, voire réalisée. (On observe alors une double activité, hétérosexuelle et homosexuelle. Il est néanmoins exceptionnel que les deux types de relation soient également investis. La nature névrotique de ces cas est plus que discutable. La structure perverse est loin d’être suffisante à rendre compte de la psychopathologie des patients qui se présentent ainsi. À l’extrême, la bisexualité se réalise à la faveur de l’imprégnation hormonale par injection d’œstrogènes dans certains cas de transvestisme.) Nous ne pouvons reprendre dans le détail l’observation d’un patient que nous avons vu en 1959 au Centre de consultations et de traitements psychanalytiques de Paris. Nous nous contenterons des grandes lignes qui serviront à illustrer notre conception.

Il s’agissait d’une consultante à l’aspect corpulent, massif, voire athlétique. Sitôt assise, elle196 exhibe la photocopie d’un certificat du ministère du Travail attestant qu’elle présente des attributs féminins et masculins avec une dominance féminine et m’informe qu’elle a entrepris des démarches pour faire rectifier son identité.

L’histoire du cas vaut sans doute d’être contée, non seulement à cause du caractère parfois rocambolesque des péripéties de ce destin particulier – si rocambolesque qu’il nous est arrivé de penser qu’une mythomanie faisait partie du tableau clinique – mais aussi parce qu’à travers ce récit se laissait cerner une image maternelle dont le sujet était profondément captif. « J’ai été hâi(e) par ma mère avant ma naissance ; elle me l’a dit… » sera une des premières phrases qui inaugurèrent deux entretiens avec le patient. L’induction féminine par la mère est rapportée par cette allusion faite à l’enfant venu faire part de son succès au certificat d’études : « Avec quel professeur as-tu couché pour réussir à cet examen ? » Comme il est d’usage dans ces cas, l’enfant a été élevé et habillé en fille jusqu’à l’école. Les pratiques transvestistes en public débutèrent vers l’âge de seize et dix-sept ans (déguisement en fille pour fréquenter les bals des villages voisins). Comme il est classique aussi, l’homosexualité est profondément répudiée. Ce n’est pas le moindre paradoxe du ca – et ceci a été vérifié – que la consultante vit en concubinage « homosexuel » avec une femme plus âgée, avec laquelle elle entretient des pratiques sado-masochiques mineures d’un caractère tout à fait puéril et infantilisant. Ainsi, le dimanche, elle a parfois envie de sortir « pour aller s’amuser », mais se le voit interdire par son amie, qui l’enchaîne à un poêle pour l’obliger à finir d’abord son lavage et son repassage ! La consultante consent à ce traitement : elle a sur elle la clé du cadenas mais renonce à s’en servir. L’analité imprègne ce tableau : l’aspect de malpropreté est saisissant. Des renseignements confirment que l’intérieur de l’appartement est d’une saleté repoussante. La domination subie se transforme en domination imposée dans son métier où elle fait, paraît-il, merveille : la rééducation des handicapés physiques.

La recherche de satisfactions contradictoires est clairement perçue : refus de toute autorité dans son attitude à l’extérieur, vis-à-vis des pouvoirs publics par exemple, et aspiration à la position passive par besoin de se sentir tenue, brimée, dominée ; la quête d’un personnage maternel puissant est patente. Par contre, la pauvreté des satisfactions sexuelles est remarquable. Seul l’attouchement des seins – seins qui se seraient développés à la suite d’injections d’œstrogènes pratiquées par les Allemands pendant la dernière guerre – procure du plaisir : « C’est comme si mon corps était partagé en deux et qu’au-dessous de la ceinture je n’existais pas, ou que j’étais une autre personne… »

Lors du second entretien, la consultante nous parle des règles qu’elle a tous les vingt-huit jours « par porosité rectale », et exhibe à nouveau des certificats. « Quelques jours avant mes règles, je suis absolument impossible, irritable, nerveuse, etc. Je n’ai jamais accepté d’être une femme complète. » Je lui dis alors : « En fait, vous ne voulez être ni homme ni femme », et, sans que j’aie le temps d’ajouter quoi que ce soit, elle enchaîne comme si elle venait de comprendre quelque chose d’important : « Je crois que vous êtes le premier à toucher le point juste ; je ne veux renoncer à aucun avantage des deux sexes. »

Dans la suite de cet entretien, nous avons abordé le problème de l’intervention chirurgicale, car il était difficile de faire la part du transsexualisme, qui implique la revendication impérieuse de changement de sexte, et du transvestisme, où la pratique perverse semble suffire à procurer la satisfaction. La réponse de la patiente vaut d’être citée. « Vous me diriez, docteur, qu’en sortant de cette pièce, j’aurais le choix entre deux solutions :

« À droite, une salle d’opération avec tout un matériel pour me constituer un vagin, un utérus, etc. Mais une fois opéré, je serais un individu émasculé qui perdrait toutes ses formes, grossirait, s’empâterait, se verrait dépouillé de toute volonté, de toute énergie, ne pourrait plus gagner sa vie, serait juste bon à faire le trottoir et se faire enfiler ; alors là, je refuserais et je suis convaincu que vous ne pouvez pas me certifier que ce n’est pas cela qui arriverait si on m’opérait.

« À gauche, un laboratoire bien équipé qui pourrait par des injections hormonales me rendre ma virilité, faire disparaître ma poitrine. Là encore, je ne vous croirais pas. Je crois qu’il restera toujours en moi quelque chose de féminin : je ne veux pas vivre en homme. »

Ce développement m’amène alors à faire observer que l’image qu’elle s’efforce de donner n’est pas celle d’une femme, mais d’une femme masculine. La consultante confirme que c’est là, en effet, l’impression qu’elle produit. Ici commence une nouvelle tranche de récit – fantasme ou réalité ? – où la consultante fait part d’une circonstance où il se serait senti « pleinement femme ». Ce récit est celui des péripéties où elle servait de partenaire à un pervers cambrioleur qui pénétrait par effraction dans les appartements et y introduisait ensuite notre patient en ces termes : « Je suis ici chez moi. Tout ce qui est ici m’appartient. Etends-toi sur le lit. » Le partenaire se précipitait alors sur le patient, éprouvait une jouissance quasi immédiate et ordonnait enfin à « sa » partenaire de quitter ses vêtements (féminins) pour se servir dans la garde-robe de l’appartement cambriolé, qu’on quittait dès que les vêtements volés étaient revêtus.

Fait notable : jamais le vol ne prenait des proportions autres que symboliques. Le rituel pouvait s’enrichir. Ainsi, le voleur pouvait exiger du patient qu’il se déshabille et reste nu dans tous les appartements cambriolés. En fin de compte, cette complicité prit fin, car les pratiques perverses prirent un tour sadique qui effraya le patient : il redouta, semble-t-il, une menace de castration véritable. Toutefois, au cours de ce concubinage, ce fut la seule fois que l’identification féminine fut complète : « J’étais devenu sa proie et je faisais ce qu’il me disait. »

L’observation parle d’elle-même : l’image de la mère phallique émerge en relief de cette fresque tragi-comique ; l’effacement du père s’y lit en creux. Le patient appelle de ses vœux l’imago fantasmatique d’un père réellement castrateur de la femme au pénis. Le fantasme de la scène primitive domine la structure du cas. Aussi ne sera-t-il pas surprenant de signaler que les premiers rapports sexuels du sujet auront lieu avec une jeune fille, chez lui, dans le lit de ses parents – expérience sans lendemain d’un double dépucelage qui se terminera par une séparation définitive.

Nous quitterons ce patient sur le rappel d’un « dict » familial, auquel nous serions tentés d’attribuer une grande importance : « Ma grand-mère avait l’habitude de me raconter une anecdote à laquelle je prenais un plaisir extrême et que je lui demandais de me raconter à nouveau, bien que je la connusse parfaitement : au cours d’une partie de campagne où mes parents s’étaient joints à un groupe d’amis, tandis que les femmes devisaient sur l’herbe, les hommes péchaient la truite dans la rivière. Mon père perdit pied, tomba dans le cours d’eau et fut entièrement trempé. Il quitta ses vêtements mouillés et il fallut alors l’habiller avec des moyens de fortune. Par jeu, sans doute plus que par nécessité, chacune des femmes se dépouilla d’une partie de ses vêtements pour couvrir mon père qui, en fin de compte, se trouva entièrement habillé en femme. »

Telle fut l’histoire de celui qui fut nommé par ses parents de trois prénoms : Pierre (comme son père), Marie (comme sa mère) et André. Sa demande de changement d’état civil comporte une rature : celle de son prénom paternel – et un ajout : un e muet pour féminiser son prénom personnel, symbole de masculinité. Ainsi se fait-il appeler « Marie-Andrée ». Lorsque je lui fis observer l’exclusion ainsi opérée par lui du « nom du père », lui qui confessait si volontiers ses désirs pervers nia farouchement qu’il pût y avoir là un autre effet que celui du hasard.

À la fin du quatrième chapitre de Malaise dans la civilisation, Freud développe dans une longue note une réflexion sur la bisexualité : « […] Si nous admettons le fait que, dans sa vie sexuelle, l’individu veuille satisfaire des désirs masculins et féminins, nous sommes prêts à accepter aussi l’éventualité qu’ils ne soient pas tous satisfaits par le même objet et qu’en outre ils se contrecarrent mutuellement dans le cas où l’on n’aurait pas réussi à les disjoindre ni à diriger chacun d’eux dans la voie qui lui est propre197. » Voilà une remarque qui confirme que la sexualité humaine est bien, selon le mot de R. Lewinter, « sexion ». Au reste, l’étymologie l’atteste. Sexe viendrait de secare : couper, séparer. La métaphore biologique soutient ici le fantasme, puisque chacun des deux sexes se sépare pour pouvoir s’unir à la moitié manquante que lui fournit l’autre sexe. La bisexualité psychique se venge de cette sexion-cession et récupère par le fantasme la jouissance concédée au sexe que l’on n’a pas. La bisexualité est donc bien solidaire de la différence des sexes. Là où il y a bisexualité il y a différence. Là où il y a différence il y a coupure, césure, castration des potentialités de jouissance du sexe complémentaire : inverse et symétrique. La revendication de la bisexualité réelle est refus de la différence sexuelle en tant que celle-ci implique le manque de l’autre sexe. Si, en droit, chaque sexe manque de l’autre, mettant pour ainsi dire les sexes à la même enseigne, la castration, le fantasme de castration, c’est-à-dire l’absence ou la perte du membre viril, symbolise et subsume ce manque, de quelque sexe qu’on soit. Possibilité pour le garçon de perdre ce sexe qu’il a ou, pour la fille, matérialisation de ce manque de sexe qu’elle n’a pas. Certes, la fille a autre chose : un vagin, un ventre fécondable, des appâts nombreux et variés. Il reste qu’elle n’a pas de pénis. Certes, le garçon manque lui aussi de ce qu’a la femme et qu’il n’a pas. Mais cet avoir n’est pas visible au niveau du sexe. La capture imaginaire est telle que, ce qui est représentable, c’est bien ce trait en plus ou en moins qu’est le pénis. Trait imaginaire à symboliser. Et l’on a raison de penser que l’envie du pénis n’est pas envie de ce morceau de chair mais de ce qui est fantasmé des pouvoirs qu’il confère et qui lui sont conférés par le désir parental.

Rester sur le terrain de cette problématique, c’est supposer certains problèmes résolus, c’est attester que le dilemme homme-femme accepte implicitement leur différence ou, tout au moins, admet que le sujet soit un être sexué.

Le sujet dont nous avons rapporté l’observation venait nous consulter pour des angoisses – angoisses, disait-il, qui le saisissaient chaque matin, au réveil, où il se demandait si ce jour n’allait pas être celui de sa mort. L’entretien révéla que cet état anxieux rappelait le temps où il était prisonnier des Allemands, qui se seraient livrés sur lui à des expériences féminisantes. Il se posait à chaque réveil la question de sa survie. Ici communiquent angoisse de mort et angoisse de castration.

Le problème n’est pas si simple.

François Jacob écrit dans La logique du vivant : « Mais les deux inventions les plus importantes [de l’évolution], ce sont le sexe et la mort198. » Fruit du hasard, peut-être, mais unis en tout cas par la nécessité. F. Jacob parle de la mort « imposée du dedans comme une nécessité prescrite ». Nous ne nous laisserons pas tenter par les sirènes de la « métabiologie » et resterons sur le terrain de la clinique, celle-ci rejoignant le mythe.

Dans certaines structures psychopathologiques où c’est la sexualité entière qui est rejetée en bloc, sans nuances et sans distinction, le sujet construit et alimente sans cesse le fantasme d’une a-sexualité. Le sujet ne se veut ni masculin ni féminin, mais neutre. Ni l’un ni l’autre, ne uter. Aussi efface-t-il de son comportement comme de son désir toute aspiration hétéro – ou homosexuelle. Ces cas sont rares, mais ils existent. Bien sûr, il s’agit d’une position défensive, dont l’analyse pourra venir à bout. Ce fantasme de neutralité, construit à l’aide de toutes les ressources d’un narcissisme intempérant, porte les marques du despotisme absolu d’un idéal du moi tyrannique et mégalomaniaque. Car, en matière de désir, tout est réglé sur le mode du tout ou rien : « Puisque je ne puis tout avoir et tout être, je n’aurai, je ne serai rien. »

Ce fantasme pourrait bien être élaboré sur la perception du fantasme maternel qui désire que son enfant ne soit pas – ni sexué, ni vivant. Mais la quête de l’amour maternel va de pair avec une soif d’amour inextinguible et une sensibilité exacerbée à toute manifestation de rejet de la part de l’objet aimé, que celui-ci soit un substitut maternel ©u paternel. Dès lors, le salut n’apparaît plus que dans le fantasme du genre neutre, dans ces états d’indifférenciation sexuelle, manifestation d’obéissance au désir de la mère et vengeance à son égard, dans un rejet violent de celle-ci.

Il est remarquable alors que l’aspiration au Rien s’inscrive dans un comportement ascétique de réduction des besoins, comme le narcissisme primaire s’efforce à la réduction des tensions au niveau zéro. Nous donnons au narcissisme primaire absolu son sens fort. C’est-à-dire que nous ne parlons pas du narcissisme primaire qu’on invoque pour qualifier l’unification du sujet en une entité singulière, mais au contraire du narcissisme négatif qui souhaite ardemment le retour à l’état quiescent. Ce dernier s’exprime dans des conduites suicidaires plus ou moins camouflées ou plus ou moins agies. Nous avons montré aux chapitres II et IV qu’il ne fallait pas confondre le narcissisme primaire avec le masochisme primaire, dans la mesure même où la jouissance dérobée à travers les manœuvres masochiques est ici absente, le but final étant l’extinction de toute excitation, de tout désir, quel qu’il soit, agréable ou désagréable. Cette fascination de la mort sous-tend un fantasme d’immortalité. Car n’être plus rien n’est qu’une façon d’abolir la possibilité de ne plus être, de manquer un jour de quoi que ce soit, ne serait-ce que du souffle de la vie.

Le fantasme du genre neutre rejoint le mythe étudié par Marie Delcourt199. À l’être complet : union de l’esprit Père et de la Nature maternelle, se joint le symbole du Phénix, androgyne, autogénérateur, immortel. Il y faut quand même le baptême du feu qui réduit tout en cendres. L’idée gnostique parachèvera ce lien entre androgynie et délivrance de la chair.

La totalité est sauvée, le manque nié ; ce n’est pas dans la positivité d’une complémentarité réalisée que s’abolit la différence sexuelle où Hermès et Aphrodite ne font plus qu’un, mais dans le mouvement encore plus radical d’une négativité où le rien s’incarne et où le désir s’accomplit comme mort du désir et triomphe sur la mort du désir. L’Un s’avère être un concept impossible à penser. Formé de deux moitiés différentes qu’on ne peut appeler unes puisqu’il leur manque quelque chose pour être complètes, pris entre le double et la moitié, seul le Zéro paraît sûr. Mais, pour que le zéro soit, il faut le nommer, l’écrire ; alors resurgit sous lui le Un inéliminable.

De même, désigner l’hallucination négative ou la castration, c’est forcément les positiver. Ainsi Freud attribuait au Ça le genre neutre. Mais le Ça comprend tout le bruit de la vie de l’Éros, et aussi le silence des pulsions de destruction – ce silence qu’on n’entend jamais. Il lui faut, pour être entendu, être dit à l’aide de sons ou de signes, inévitables, trop bruyants, trop voyants pour le représenter.