Deuxième partie. Le complexe de castration chez Freud

Freud peut revendiquer sans contestation possible d’avoir été le découvreur du complexe de castration. Tout au long de son œuvre on détecte, pan par pan, les éléments dont l’assemblage constituera la théorie.

I. L’imaginaire de la castration

On s’attendrait à voir apparaître le complexe de castration dans Les trois essais sur la théorie sexuelle. Il n’en est rien. Le complexe de castration se révèle d’abord à Freud à travers des formations imaginaires. Sans doute la levée de la censure favorise-t-elle dans le travail du rêve (chapitre de L’Interprétation des rêves (1899-1900) qui traite pour la première fois de la question)12 la figuration symbolique de la castration (calvitie, coupe de cheveux, chute des dents, décapitation, etc.). Il est remarquable que celle-ci soit représentée soit par un manque, soit au contraire par une insistance à marquer l’élément phallique (multiplication des pénis). Et déjà Freud souligne le sens figuré dont use le langage pour appeler les génitoires : les petits ou le petit, ce qui préfigure le concept qu’il proposera ultérieurement de la « petite chose pouvant se détacher du corps ». Le petit c’est, plus manifestement, le petit frère, l’enfant. Bref, déjà la symbolisation fait du pénis une représentation du corps tout entier. Plus banalement, le symbolisme des petits animaux a la même signification (poissons, escargots, souris et surtout serpents). Cette entrée de la castration dans la théorie par la porte du rêve montre bien qu’il s’agit avant tout d’un fantasme de castration bien différent de la castration réelle13.

La castration fait officiellement son entrée dans la théorie en 1908 et c’est encore à propos d’une activité fantasmatique : « Les théories sexuelles des enfants ». La castration est déduite, après coup, de l’infirmation par la réalité du fantasme de l’attribution d’un pénis à tous les êtres vivants. Remarquons que Freud glisse d’un fantasme propre au petit garçon, aux deux sexes. Mais retenons que, dès ce moment, Freud assigne au pénis le rôle d’objet sexuel auto-érotique primaire et de zone érogène première en importance. À telle enseigne que dans le texte, le discours intérieur du garçon commentant l’absence de l’organe chez la Fille est marqué par un blanc14. La persistance de la croyance en un pénis féminin se perpétuera dans l’esprit des adultes. L’homosexuel est tellement fixé à cette conception que les femmes, dépourvues de cet organe, n’exerceront aucune attraction sur lui et qu’il abhorrera leur sexe évocateur d’une menace qu’il redoute encore. Comme le fait remarquer Jean Laplanche, la distinction masculin-féminin que l’enfant reconnaît spontanément et sans difficulté, n’est pas fondée sexuellement. C’est pourquoi il propose de bien marquer la différence des genres (masculin-féminin) et celle des sexes qui n’est pas encore établie avec l’attribution à tons les êtres humains d’un pénis15. La première différenciation s’établirait autour de la distinction phallique-châtré, puis enfin masculin-pénien et féminin-vaginal.

Les autres théories sexuelles concernent la théorie cloacale de la naissance et la conception sadique du coït qui impliquent moins directement la castration. Celle-ci ne fait pourtant pas défaut.

II. Premières appréhensions du complexe de castration dans l’enfance

« Théories » (fantasmes à valeur étiologique) sexuelles, oui, mais surtout infantiles. L’analyse de la phobie d’un petit garçon de 5 ans qui devait devenir célèbre sous le pseudonyme de Petit Hans devait apporter à Freud la confirmation de ses idées (1905, publié en 1909). À travers le cas particulier du complexe de castration, on peut suivre l’itinéraire intellectuel de Freud. De 1893 à 1900, la source provient du traitement des patients adultes, de 1899-1900 à 1901, elle se déplacera du côté des formations de l’inconscient des adultes normaux (rêve et psychopathologie de la vie quotidienne). Dès 1905, un nouveau filon est trouvé grâce à l’étude de l’enfance (normale puis pathologique). La menace de castration est mise en rapport avec la masturbation infantile dans le Petit Hans, mais elle ne prend effet qu’après coup et ne devient véritablement redoutée que longtemps après qu’elle ait été proférée, alors même qu’elle paraissait être restée ignorée sur le moment. En fait, c’est la conjonction de la perception du sexe de la fille ou de la mère et de la menace de castration qui suscite l’angoisse. Menace proférée par la mère mais dont l’exécution revient à un homme, le père généralement.

Une conséquence du complexe de castration est son rôle de stimulation intellectuelle sur les questions relatives à la bisexualité et par extension sur bien d’autres. On pourrait penser que nos mœurs actuelles permettent aux mères d’aujourd’hui des explications moins embarrassées et plus circonstanciées sur la conformation sexuelle des adultes des deux sexes. Roiphe et Galenson16 font observer que les mères ne donnent à leur fille un mot précis pour désigner leurs organes génitaux qu’après que celles-ci aient manifesté une curiosité sexuelle intense à la différence, bien évidemment, des garçons dont le sexe est l’objet d’une désignation plus précoce. Ceci alors qu’elles disposaient de mots pour désigner les fonctions sphinctériennes et les fesses. Et les auteurs de conclure que cette différence de traitement des filles par rapport aux garçons est bien le signe d’un complexe de castration chez les mères dans notre culture. En outre, l’expérience montre que les questions insistantes des enfants ont, au bout du compte, raison des réponses dilatoires maternelles. Celles-ci, entretiennent souvent l’ambiguïté dans l’esprit de l’enfant par leurs réponses. Et quand bien même les explications les plus claires seraient-elles données, il n’est pas sûr que les enfants souhaitent les entendre, lorsque celles-ci, réveillent leurs angoisses ou vont trop à l’encontre de leurs propres théories sexuelles. Un exemple assez cocasse est rapporté par Mélanie Klein dont le fils ne voulait rien entendre des explications trop réalistes que sa mère lui donnait sur la naissance des enfants en réponse à ses questions, préférant de beaucoup les explications plus traditionnelles de la voisine qui eut recours à la version de la cigogne. Ce qui ne manqua pas de blesser la mère toute psychanalyste qu’elle était. On ne saurait quitter Hans sans faire état d’une théorie sexuelle consolatrice de la castration. Certes, le garçon pense qu’il peut être privé de son membre mais il entretient l’espoir que c’est afin qu’on le lui remplace par un autre beaucoup plus grand. Preuve s’il en est besoin que l’envie du pénis est aussi l’affaire des garçons. L’intérêt des élaborations du Petit Hans est de nous montrer que les préoccupations touchant à la castration renvoient aussi à la défécation et à la théorie sexuelle concernant l’accouchement. Impossible de concevoir la dévirilisation sans poser le problème de la féminité selon le garçon.

III. Chez l’adulte : le névrosé. Le psychotique, l’artiste et le « sauvage » devant la castration

Freud retrouvera le complexe de castration chez l’Homme aux rats, mais ce dernier lui ouvrira la voie de la compréhension de son aspect régressif : sa forme sadique anale. La question de la castration « anale » était, dès lors, implicitement posée. Autrement dit, la question des précurseurs de la castration par analogie entre les effets de la coupure du pénis avec la perte des fèces ou le sevrage du sein. Mais ce que Freud soutient, notons-le, est que la régression sadique anale doit nous conduire à entendre le langage de la génitalité derrière ses travestissements (c’est-à-dire ses condensations et déplacements régressifs) anaux.

La suite du développement de Freud le conduira à retrouver le complexe de castration même chez des adultes universellement reconnus comme géniaux comme Léonard de Vinci. Loin d’y échapper, ils s’y révèlent également soumis, à condition qu’on examine leur cas sans idéalisation ni complaisance17. Autrement dit, il est hors de question de limiter sa portée aux seuls cas relevant de la pathologie. Dans le cas de Léonard, le complexe en question passe par un intense voyeurisme sublimé en épistémophilie, alors que la sexualité est frappée d’inhibition surtout dans le domaine de l’hétérosexualité. Il ne s’agit pas, pour Freud, comme on l’a cru, d’une dévaluation du génie mais plutôt d’une lutte contre la tendance culturelle à la dépréciation des organes génitaux et de la sexualité. Léonard, lui-même, pouvait tomber sous le coup de cette accusation (1910).

Freud devait se trouver en quelque sorte débordé par la confirmation que devaient lui apporter les « Mémoires du Président Schreber », ce juriste qui fut frappé d’une paranoïa délirante dont un des thèmes principaux était l’aspiration à l’émasculation, sa transformation en femme devant faire de lui l’épouse de Dieu pour la création d’une nouvelle race d’hommes (1911). Ainsi voilà que le complexe de castration ne donnait lieu à aucun refoulement ni à aucune angoisse du moins à ce sujet. La castration était même appelée des vœux du malade. Freud lia cette castration explicitement souhaitée avec ce qu’il appelle pour la première fois le complexe paternel, c’est-à-dire l’Œdipe. Certes, précédemment et en particulier dans l’analyse du petit Hans, cette relation était fortement suggérée. Ici l’amplification du délire, témoin de la régression psychotique et du retrait de la libido sur le Moi permettait de mieux comprendre le lien du complexe de castration avec ce qui n’est pas encore nommé le complexe d’Œdipe. Avec le cas Schreber, le complexe de castration est aussi rattaché à la pensée (compulsion à penser comme défense contre la perte de la raison successive à la masturbation, dit Freud). Il y a peut-être d’autres explications à cette compulsion : défense contre le blanc de la pensée comme forme mentale de la castration ou du retrait libidinal autrement appelé désinvestissement. Déjà se profile l’idée que le complexe de castration ne se limite pas aux angoisses que suscite le retranchement du pénis mais peut concerner des aspects moins directement sexuels du psychisme. Simple déplacement ou manifestations d’une castration symbolique dont le pénis serait le signifiant ? Ouverture du pénis vers le Phallus ? (Lacan). Si le complexe de castration pouvait s’observer non seulement dans la névrose (analysable) mais aussi dans la psychose (inanalysable), non seulement chez les individus atteints par un processus régressif pathologique mais aussi, chez ceux chez qui on reconnaissait les marques de génie, il fallait trouver un fondement très général à un champ d’application aussi étendu. Au moment où Jung commence à s’intéresser aux mythes et aux symboles, Freud se tourne vers l’anthropologie. Comme s’il redoutait de la part de son disciple préféré une dérive « spiritualiste ». Il avait déjà perçu les traces du complexe de castration (inversé puisqu’il s’agit de la castration du père par le fils) dans les mythes grecs et la symbolique onirique, mais il enracinait ces productions imaginaires dans le fonds « biologique » de la sexualité infantile. En dirigeant son intérêt vers les sauvages, il était en fait à la recherche d’une source phylogénétique car les sociétés primitives étaient, dans une certaine mesure, des survivances d’états dépassés par la civilisation. Découvrir des traces du complexe de castration chez les sauvages c’est donner à celui-ci un fondement historique qui dépasse de beaucoup les vicissitudes de l’ontogénèse, même s’il fallait admettre que ces sociétés avaient aussi une histoire. Toutefois, face à l’accélération du processus historique propre aux sociétés civilisées, l’observation des sauvages était un hublot sur l’aube de l’humanité. Les anthropologues modernes ont beaucoup critiqué ces rapprochements abusifs entre « sauvages », névrosés et enfants. Mais Freud n’aurait pas été sensible à leur argument. Ce sera Totem et Tabou (1913). Désormais, complexe de castration (jusque-là considéré comme conséquence directe de la masturbation) et complexe d’Œdipe seront liés – ce qui peut vouloir dire aussi que l’objet inconscient de la masturbation est l’objet incestueux. En outre, l’exploration anthropologique permettra d’interpréter la circoncision comme une castration symbolique18.

IV. Le tournant : l’homme aux loups et le complexe d’œdipe négatif

L’expérience clinique de Freud devait lui permettre d’étendre la constellation du complexe de la castration à des configurations variées. Une parmi les plus étonnantes fut fournie par l’observation de l’Homme aux loups (1914). L’un des intérêts de ce cas, qui suscite encore des commentaires très nombreux dans la littérature psychanalytique, fut de montrer que le complexe d’Œdipe négatif (l’attachement pour le parent du même sexe et l’hostilité à l’égard du parent du sexe opposé) ne met nullement à l’abri du complexe de castration mais connote celui-ci, chez le garçon, d’une forte fixation à l’érotisme anal. Mais en outre, et bien que cela n’ait pas été pleinement perçu par Freud, l’Homme aux loups permit de mieux comprendre l’organisation psychique des patients plus tard appelés « borderline » ou cas limites. La castration est ici moins figurée par un fantasme inconscient refoulé que par le souvenir d’une hallucination de doigt coupé.

À partir de l’introduction du narcissisme dans la théorie, la castration prendra une signification supplémentaire : celle d’une atteinte à l’intégrité narcissique. Freud se réfère à une époque où pulsions libidinales objectales agissent de concert et sont en fait inséparables d’autres pulsions apparaissant sous forme d’investissements narcissiques. En fait, il ne fait là que donner un support théorique à une observation effectuée depuis quelques années, dans le cas Léonard notamment. Si Totem et Tabou marquait son opposition à Jung, c’est ici Adler qui est visé, Freud rejetant son hypothèse de la protestation masculine.

Depuis le cas Schreber et même après sa séparation d’avec Jung, Freud continue à s’intéresser-fut-ce de loin – aux psychotiques. C’est ainsi que dans son article sur l’Inconscient, il rapporte deux observations qui lui permettent de retrouver le complexe de castration derrière une symptomatologie narcissique et hypochondriaque : une préoccupation obsédante sur les trous laissés par l’ablation des « points noirs » du nez du patient (évocateur pour lui du sexe de celui-ci). Mais Freud est sensible ici à des considérations d’ordre formel. Il souligne qu’un névrosé n’exprimerait pas son angoisse de castration d’une manière aussi directe et souligne les liens entre la psychose comme névrose narcissique et le « mot à mot » du symptôme (un trou est un trou) témoin de la perte des investissements d’objet, comme s’il ne restait plus d’autre lien à la réalité que celui fourni par les mots. On saisit la cohérence de l’hypothèse de la régression narcissique dans le court-circuit de la relation du mot à un autre mot (faute de lien entre le mot et l’objet) qui donne au concept d’autisme sa portée.

Freud va se tourner vers des problèmes d’ordre plus général qu’il a eu tendance à négliger jusque-là. En tout premier lieu, celui du développement sexuel de la petite fille et de l’évaluation du rôle qu’y joue (ou n’y joue pas) le complexe de castration. La menace de castration est de plus en plus interprétée en relation avec le complexe d’Œdipe à cause des fantasmes incestueux qui accompagnent la masturbation. Progressivement, et surtout depuis l’analyse de l’Homme aux loups, la castration est maintenant associée à la scène primitive, qui est toujours une scène more ferarum (à la manière des bêtes sauvages), évocatrice d’un coït anal, régulièrement associé à des projections de sadisme sur la personne du père. L’« étiologie » de la castration est là : celle-ci est subie par la mère du fait de la pénétration phallique du père. Celui-ci tranche le pénis maternel et pénètre celle-ci analement. Progressivement, se forme la conviction de Freud que la castration fut autrefois réellement accomplie par le père de la horde primitive sur ses enfants à l’aube de l’humanité. Les effets qui se manifesteraient aujourd’hui chez nos enfants seraient dus à la transmission de schèmes phylogénétiques. Cette hypothèse qui va contre tout ce que nous savons de l’hérédité (il n’y a pas de transmissions des caractères acquis) est actuellement refusée par la grande majorité des psychanalystes qui lui cherchent (et trouvent) des explications de rechange qui ne soient pas incompatibles avec les données de la science.

Essayons de clarifier le débat. Il faut à notre avis dissocier deux aspects que Freud réunit. Le premier répond à la nécessité de rendre compte de la constance de certains fantasmes observés dans la cure analytique avec une fréquence qui contraste avec la variété infinie des histoires individuelles. Tels sont les fantasmes de séduction (contemporains de la naissance de la psychanalyse), de castration (oscillant entre leur application au seul garçon et leur généralisation aux deux sexes, Freud montrant à l’évidence un embarras à trancher – c’est le cas de le dire) et enfin de scène primitive ou originaire (dont l’analyse de l’Homme aux loups fait la découverte comme événement réel plus que comme fantasme). Plus tard, Freud adjoint à cette triade le complexe d’Œdipe lui-même.

Une réflexion un peu approfondie permettra de comprendre que cet ensemble réticulé – ce complexe en somme – établit des relations entre ses différents thèmes qui se trouvent ainsi solidairement noués. Derrière le polymorphisme des destins singuliers et des accidents aléatoires qui jalonnent leur saga on peut mettre en évidence le rôle organisateur et ordonnateur de ces fantasmes dits par Freud originaires.

Ce dernier point s’efforce de donner une explication à la raison d’être de ces schèmes qui jouent le rôle de catégories ou de classificateurs de catégories.

Or si la fonction organisatrice des fantasmes originaires est peu discutable, celle de leur origine phylogénétique l’est beaucoup plus. C’est pourquoi je propose de conserver la première et de suspendre tout jugement sur la seconde. Si rien ne vient attester l’existence de traces phylogénétiques, on peut tout de même penser aux IRM (mécanismes innés de déclenchement de l’éthologie) qui donne à certaines configurations perceptives un rôle de « détonateurs » du comportement. Quoi qu’il en soit, il n’est indispensable de se battre ni pour la défense de cette origine génétique, ni contre. Il n’est que d’attendre.

En revanche, il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain en se débarrassant inopportunément de ces organisateurs de la réalité psychique, jusqu’à ce qu’une meilleure hypothèse les rende inutiles. Car un intérêt et non des moindres de ces fantasmes originaires est qu’ils ne concernent pas seulement les origines, mais aussi qu’ils sont les fantasmes à l’origine de tous les fantasmes secondaires qui en dérivent. On notera ici encore, l’analogie fonctionnelle théorique entre un concept Ur (originaire), et sa forme dérivée. Cette bipartition s’applique aussi bien au refoulement qu’aux fantasmes en question. Ici se posent les problèmes de l’originaire dans leur rapport à la figurabilité.

Ce qui, sans doute, poussa Freud à défendre l’idée des schèmes phylogénétiques fut la nécessité de rendre compte de la position clé, fondamentalement organisatrice, du complexe de castration lorsque les vicissitudes de l’histoire individuelle conduisent le sujet à organiser un complexe d’Œdipe négatif. Chez l’homme une telle inversion, qui pousse à la recherche de l’amour du père et à la soumission sexuelle – remplacement de l’activité par la passivité – à son égard, n’empêche nullement que celui-ci demeure le castrateur. On constate alors dans le complexe négatif les mêmes fantasmes de castration que ceux qui accompagnent le complexe d’Œdipe positif.

Nul doute que c’est l’analyse de l’Homme aux loups qui a le plus stimulé la réflexion de Freud sur ce problème19. Elle comporte plusieurs enjeux entremêlés :

1) la démonstration de l’existence d’une névrose infantile, elle-même le résultat des avatars de la sexualité infantile ;

2) la validité du complexe d’Œdipe comme complexe nucléaire des névroses ;

3) l’incidence des traumas de l’enfance, traumas qui n’ont rien d’exceptionnel comme les expériences de séduction par les adultes invoqués aux origines de la psychanalyse, mais sont communes à beaucoup sinon à tous les enfants. Tel est le statut de la scène primitive. Ces enjeux explicites en ont entraîné d’autres qui furent gros de conséquences.

a) Le rôle de l’érotisme anal et son incidence siale complexe de castration. De ce fait le problème des relations entre les complexes d’Œdipe et de castration d’une part et les précurseurs de celui-ci dans les phases prégénitales d’autre part, est désormais posé. Les ressemblances ne sont pas moins importantes que les différences. Les phases du développement de la libido révèlent une évolution moins linéaire que prévue et laissent entrevoir entre elles des analogies qui ont sans doute un pouvoir structurant.

b) L’influence du complexe de castration est elle-même soumise à une nouvelle catégorie de mécanismes de défense que Freud découvre : celle qui ne fait plus du refoulement (Verdrängung) une espèce unique et univoque mais seulement le prototype d’une série qui va comprendre la forclusion, ici décrite (Verwerfung) dégagée du texte freudien par Lacan et plus tard le désaveu ou clivage (Verleugnung), ainsi que la négation (Verneinung) pour nous limiter à ceux décrits par Freud. J’ai proposé de regrouper les éléments de cette série sous la dénomination de défenses primaires constituant la catégorie du négatif. Celles-ci se caractérisent par la référence à un jugement d’attribution qui a pour obligation de décider par oui ou par non, ou par les diverses modalités qui ont une signification équivalente dans la psyché. Ce trait fonderait la différence entre ces mécanismes primaires et les autres défenses.

Toutes ces idées nouvelles préparent sans conteste ce qu’on a appelé le tournant de 1920 caractérisé par :

1) La dernière théorie des pulsions opposant pulsions de vie et pulsions de mort. L’Homme aux loups peut être considéré comme l’expérience cruciale qui a permis de mettre en évidence la réaction thérapeutique négative.

2) La deuxième topique de l’appareil psychique, la tripartition Ça, Moi, Surmoi prenant le relais de l’ancienne subdivision, inconscient-préconscient-conscient, où le moindre changement n’est pas celui qui dévoile l’inconscience du Moi de ses propres résistances. Désormais, on peut dire que la menace (de castration) ne suffit plus à intimider le Moi ni à pousser le sujet à lui faire face, la surmonter ou même la transgresser. Celle-ci peut être débordée par une force plus puissante : le déni (de la morale et de ses effets). Le déni de la castration est différent de ce qui peut s’observer dans l’Œdipe comme défi dans un combat risqué. Le déni constitue en fait un renforcement paradoxal de la castration dans la mesure où celui qui le met en œuvre méconnaît la cause du déni et la laisse intacte. Reconnaître le complexe de castration c’est déjà se donner les moyens d’en limiter les effets. Car nier la menace de castration, c’est nier l’entière organisation du complexe de castration, c’est donc ignorer sa portée structurante, celle qui oblige le sujet à se poser comme tel face à elle et y affirmer les particularités de son identité sexuelle face à lui-même et à l’autre sexe. On voit que la négation en question débouche de manière presque inévitable sur le déni de la différence des sexes.

V. La « réalité » de la castration et le sexe féminin

On peut se poser la question : pourquoi un tel déni ? Deux réponses peuvent venir à l’esprit. La première est l’intensité même de l’angoisse, le caractère quasiment inconcevable de ce que représenterait une telle sanction qui serait ressentie en ce cas comme une blessure narcissique telle qu’il serait impossible de « vivre ainsi ». La deuxième n’est pas moins importante ; elle tiendrait à l’impossibilité à renoncer à la satisfaction pulsionnelle interdite, qui serait ici liée à mon avis à une expérience de séduction agie ou beaucoup plus généralement, subie. Conséquences d’un éveil prématuré, débordant les possibilités de liaison du Moi ou les interdictions d’un Surmoi encore embryonnaire, de la sexualité infantile qui subvertit, notons-le, le jugement.

À cette phase de développement, Freud insiste souvent sur la « réalité » de la castration, ce qui laisse perplexe puisqu’il ne s’agit que d’une théorie sexuelle infantile, un fantasme étiologique. Ce qu’il veut ainsi accentuer n’est rien d’autre que le refus, poussé très loin dans la psyché, de prendre en compte la réalité de la différence des sexes. On peut voir ici à l’œuvre un surinvestissement (« colossal », écrit-il à Marie Bonaparte) du pénis. Un tel surinvestissement est-il seulement le fait du sexe masculin qui prétend lui donner une valeur « objective » et universelle ? Ou bien est-il aussi partagé, derrière les prises de positions de ce qu’on pourrait maintenant appeler « la protestation féminine », par les femmes ? Et comment ne pas soupçonner derrière l’affichage insistant par les hommes, de la supériorité masculine, non seulement les manifestations de l’angoisse de castration donc la peur de la dévirilisation mais non moins l’angoisse devant le féminin, évocateur du maternel ? Quoi qu’il en soit la castration, rappelons-le, n’a de « réalité » que celle d’une théorie sexuelle infantile. C’est pourquoi sa force est avant tout de fournir une « explication » plus rationalisante que rationnelle. En revanche, ce qui est bien réel, c’est la double incidence de l’absence de pénis et de l’existence du vagin, chez la femme.

La contestation féministe des idées de Freud donne souvent l’impression que les femmes militent moins pour la reconnaissance de leur différence, celle qui mettrait en avant la spécificité de leur sexe propre, qu’elles ne confirment involontairement l’existence d’un « machisme » féminin. On devine derrière le combat qu’elles mènent pour l’égalité et le droit à la différence cette nouvelle forme de revendication phallique et castratrice qui apporte de l’eau au moulin des positions qu’elles combattent au rang desquelles prennent place celles de Freud sur l’envie de pénis. Faut-il encore le préciser ? Le complexe de castration qu’il s’applique à l’homme ou à la femme, et même si d’autres données intervenant chez elle lui confèrent une spécificité peu niable, est inconscient.

Cependant tout ce que l’analyse de l’Homme aux loups individualise comme « constitution » dommageable à la masculinité, peut être renversé en valeur positive, appliqué à la féminité. Et c’est l’explication de l’article « Sur les transpositions des pulsions plus particulièrement dans l’érotisme anal » où est défendue l’équivalence pénis-bébé-fèces éclairant les vicissitudes de la sexualité féminine normale, alors que la même constellation se retrouve grevée d’une lourde incidence pathologique chez l’Homme aux loups. À ce moment, Freud complète sa psychopathologie de la vie amoureuse en écrivant le Tabou de la virginité. Désormais, le complexe de castration masculin n’est plus seulement envisagé sous l’angle de l’impuissance masculine qui en résulte, mais aussi sous celui de ce que la femme en retirerait comme puissance acquise par ce moyen en châtrant l’homme. Ainsi on passe de l’action du père castrateur à celle de la femme castratrice. Le père prive sans rien recevoir d’autre que la conservation de son pouvoir hégémonique ; la femme, elle, s’approprierait ce qui était à l’homme dont elle s’empare à son profit. L’angoisse de castration émanant du père était un régulateur de la sexualité destiné à combattre les excès de celle-ci dans l’enfermement incestueux. Par son extension au rôle de la femme (et non de la mère) le complexe de castration ne régule plus la sexualité, il rend l’union sexuelle redoutable quand elle n’en devient pas impossible. L’évolution du complexe de castration dans l’œuvre de Freud incline toujours davantage à insister sur ses conséquences narcissiques (la blessure infligée à l’intégrité corporelle et à l’image de soi). Il est aussi inducteur d’une régression narcissique (la crainte de l’objet, le refus de l’altérité, l’inclination à l’inversion du complexe d’Œdipe) pouvant aller jusqu’à la psychose. Il n’est pas indifférent de noter que cette évolution coïncide avec l’accentuation progressive de l’envie du pénis chez la femme dans la théorie.

VI. Le père de la horde primitive : un mythe fondateur et quelques autres données mythiques

Freud ne pouvait aller beaucoup plus loin dans cette direction. Un faisceau convergent d’arguments devait lui dicter une mutation radicale en deux temps. D’abord, l’introduction de la pulsion de mort dès « Au-delà du principe de plaisir » (1920), écrit d’où le complexe de castration est absent. Il réapparaîtra peu après dans « Psychologies des masses et analyse du moi » (1921). L’intérêt de Freud pour le Moi, la recherche de mécanismes qui affectent son fonctionnement d’une manière analogue à ce que produit la menace de castration sur la vie pulsionnelle, le pousseront à rechercher dans L’inquiétante étrangeté (1919) les figures de la régression qui peut l’affecter. Ainsi la problématique vivant/mort (concernant le père) s’articule-t-elle avec celle du phallique/châtré (concernant la mère). « La création d’un tel dédoublement [du Moi] pour se garder de l’anéantissement a son pendant dans une mise en scène de la langue du rêve qui aime exprimer la castration par redoublement ou multiplication du symbole génital. »20 Ainsi donc désormais, l’animisme, la magie et la sorcellerie, la toute-puissance de la pensée, la régression sont à inscrire dans un registre parallèle à celui de la castration. Autant dire que la problématique s’élargit du côté du Moi dans la direction du pouvoir et de la puissance : opposition de la limitation et de l’illimité. Voilà au moins un argument pour rechercher un facteur commun à ces deux séries.

Commun ou transcendant ? C’est peut-être en ce sens qu’il faut comprendre le recours de Freud à un mythe préhistorique : celui de la horde primitive et du père qui est à sa tête. Celui-ci est possesseur de toutes les femmes, brandissant la menace de castration sur ses fils rivaux, placé très au-dessus des autres membres de la horde, estimé quasiment immortel et finalement mis à mort par ses fils qui décideront par un pacte que la mère n’appartiendra à aucun d’eux, afin de ne pas perpétuer le cycle des violences. Freud a besoin de cette réalité, bien mythique, pour expliquer la transmission d’une crainte et d’un tabou organisateurs de l’ordre psychique et des rapports intersubjectifs familiaux et sociaux. Je ne crois pas que Freud ait cru littéralement à la « réalité » de la situation qu’il décrivit. Il devait être assez au fait des conceptions sur la préhistoire pour croire que l’humanité débute par une horde unique, ainsi organisée. Il devait bien savoir qu’on imaginait des groupes d’hominiens vivant en bandes (au pluriel). Il s’agit donc assez probablement d’un mythe qui joue le rôle d’un modèle. Mais quel modèle ? Peut-être celui d’un état primitif de l’humanité, au sens où la différence entre l’homme et les singes anthropoïdes n’est pas très clairement établie. C’est du moins une hypothèse plausible non quant au contenu du mythe de la horde primitive mais quant à sa fonction théorique.

La horde est le précurseur de la famille. Et c’est la famille comme groupe qui sera régie par des prohibitions qui auront d’abord pris naissance dans des collectivités plus vastes (les hordes). Ce qui invite à la considération de groupes encore plus étendus (les masses). C’est donc ce qui expliquera le glissement de l’analyse au niveau de la Psychologie de masses qui d’un côté fonde les incidences de la menace de castration sur la figure sociale du leader et découvre des moyens spécifiques de la conjurer (remplacement de l’idéal du Moi par l’objet d’amour et identification des Moi entre eux), et d’un autre accorde de plus en plus d’intérêt à l’analyse du Moi sous l’angle de l’identification. Grâce à ce détour par une préhistoire mythique, le complexe d’Œdipe peut maintenant voir le jour. Freud a enfin trouvé le moyen de ne pas l’introduire dans la théorie comme simple vicissitude du développement ontogénétique. Il l’enracine dans le passé de l’espèce humaine et, logique avec lui-même sinon avec l’opinion prévalente de son temps, défendra sa transmission héréditaire.

C’est à la même époque (1922) que Freud écrira un court article qui ne sera publié qu’en 1940, « La Tête de Méduse », thème mythologique courant. Cette note d’une page et demie est en fait une contribution importante à la question de la castration, parce qu’elle rassemble un faisceau de données : l’équivalence décapitation-castration, L’horreur de celle-ci éprouvée par le petit garçon qui s’est refusé à y croire jusque-là, son message déguisé à travers la symbolique du serpent, l’atténuation de l’horreur par la représentation consolatrice du pénis (ou plutôt des pénis), la signification de la multiplication comme déni du manque. D’autres idées sont présentées ici pour la première fois, la pétrification comme résultat de la peur permet de retrouver dans le corps propre l’érection menacée. Le lien de la tête de Méduse avec Athéna – elle figure sur son bouclier – fait d’elle une femme qu’on ne saurait approcher et qui dissuade toute expression d’un désir sexuel parce qu’elle montre les organes génitaux de la Mère. La représentation peut donc aussi bien servir à horrifier l’ennemi ; l’exhibition du pénis peut jouer le même rôle, mais cette fois comme réassurance. Freud reprendra certaines de ces réflexions en 1931 dans son article « Sur la prise de possession du feu »21.

VII. Épanouissement de la théorie : complexe d’œdipe et complexe de castration (1923-1926)

Désormais, le complexe d’Œdipe, dont l’influence était sensible dans le matériel exposé par les Cinq psychanalyses va prendre sa place – la première – dans le corpus théorique freudien. Les liens entre la menace et la crainte de castration, présents dès le début de l’œuvre freudienne, vont enfin trouver leur justification et leur explication par l’attachement aux objets de la sexualité infantile. Non plus seulement l’auto-érotisme ou la valeur narcissique du pénis, mais l’objet primordial : la mère. C’est bien ce qui, entre autres, complique la sexualité de la petite fille, laquelle est placée non seulement devant la nécessité du changement d’objet (de la mère au père), mais dans un deuxième temps se trouve contrainte à renoncer au père.

On peut dater de 1923 à 1926 l’époque où le complexe de castration, au sens plein du terme, c’est-à-dire comme complexe, connaîtra enfin dans l’œuvre de Freud son accomplissement le plus total. Ceci en trois temps :

1) En 1923, avec la description complète du complexe d’Œdipe dans « Le Moi et le Ça » ;

2) De 1923 à 1925, avec plusieurs courts articles qui constituent le prolongement des remarques avancées dans l’ouvrage précédent ;

3) Enfin en 1926, avec Inhibition, symptôme, angoisse où la problématique de l’angoisse de castration est longuement développée.

« Le Moi et le Ça » donne l’occasion à Freud de reformuler sa nouvelle conception de l’appareil psychique et c’est dans ce nouveau cadre que Freud décrit les deux aspects du complexe d’Œdipe, positif et négatif. On peut penser que ce n’est que lorsque Freud eut mis ses idées au clair sur ce qui allait devenir le Surmoi, qu’il put enfin décrire le complexe d’Œdipe dit complexe paternel et aussi complexe nucléaire des névroses. La peur de la castration devait pour lui s’enraciner dans la figure du père primitif, dépassant de beaucoup les expériences singulières de chacun, ou les variations de l’histoire individuelle. En fait, « Le Moi et le Ça » parle peu de la menace de castration ou ne l’aborde que sous l’angle de l’identification féminine du garçon à l’égard de son père, comme si l’analyse de l’Homme aux loups se rappelait à lui à cette occasion.

Il y reviendra dans « L’organisation génitale infantile » sous-titré : « À intercaler dans la théorie de la sexualité. » Freud y souligne le fait que dans l’enfance il n’y aurait qu’un seul organe génital, le pénis – existant ou non – soit un primat phallique (mais non génital) ouvrant sur deux conditions possibles : phallique ou châtré. Cependant, ce sur quoi Freud insistait, la réalité de la castration, attestée par la vue du sexe féminin, n’est nullement une contrainte absolue. Car l’enfant a toujours la possibilité de désavouer la perception du manque de pénis. C’est là l’introduction du concept de désaveu, autrement nommé clivage, auquel Freud fera jouer un rôle important dans le fétichisme. Mais l’essentiel est de garder en mémoire ceci : « On ne peut apprécier à sa juste valeur, la signification du complexe de castration qu’’à la condition de faire entrer en ligne de compte sa survenue à la phase du primat du phallus. »22 Donc, les effets de la perception du sexe féminin comme dépourvu de pénis ne donnent lieu à aucune inquiétude et ne provoquent aucune réaction notable avant la survenue de la phase phallique. Autrement dit, la perception ne saurait à elle seule être tenue pour la cause du complexe de castration. Il faut qu’elle soit couplée avec la représentation de l’absence de pénis comme signe d’une castration accomplie par le père.

Cependant, il ne faut pas conclure trop vite de l’idée de « réalité » de la castration que Freud défend une théorie sexuelle infantile – celle qu’il prête à la réalité psychique posant l’équation femme = châtrée. Dans un premier temps, seules les femmes de condition inférieure le sont, les femmes de la famille et surtout la mère étant pourvues d’un pénis, jusqu’à ce que le complexe atteigne son plein développement avec l’idée que même la mère est châtrée. Il y a encore loin de là à la découverte de l’organe génital féminin. En somme, il faut attendre le « détachement mental complet » des parents pour que la connaissance de la réalité matérielle s’instaure avec la reconnaissance du vagin. On ne peut qu’être frappé du décalage important qui sépare l’époque de l’instauration du principe de réalité (par rapport à celle de la souveraineté du principe de réalité) en général, avec celle de la reconnaissance du vagin, en particulier.

Peu après et à la même époque, Freud s’interroge sur La disparition du complexe d’Œdipe23, il en voit la raison principalement dans la menace de castration dont la puissance dissuasive est plus efficace qu’aucun autre facteur. Le rôle des précurseurs déjà envisagé dans le travail précédent est repris mais c’est pour affirmer que ce n’est que lorsque la crainte porte spécifiquement sur le pénis qu’on peut parler de castration. Et Freud d’ajouter que les expériences antérieures invoquées (sevrage et dressage sphinctérien) ne paraissent guère jouer un rôle important. Nous ajouterons à sa suite : « sinon après coup ». Nous pouvons constater à cette occasion combien la perspective de Freud est plus structurale (comme l’a souligné Lacan) que génétique. Rien pour lui ne saurait dépasser en importance le signifiant de la castration. Aucun argument ne saurait être tiré d’expériences qui surviendraient avant l’avènement du complexe de castration. En ceci, la position de Freud s’oppose aux perspectives modernes.

Il est vrai que cette primauté qui ne s’arrête pas aux considérations ontogénétiques est tout de même bien historique puisque fondée sur des schèmes phylogénétiques. La structure observée chez l’individu ne serait que l’expression singulière de l’histoire accumulée par… l’espèce. La perspective causale invoquée dans les débuts pour expliquer la menace de castration s’élargit désormais. Ainsi la masturbation sur laquelle il avait tant insisté autrefois joue maintenant un rôle moindre que le complexe d’Œdipe dont le rôle déborde de beaucoup la décharge sexuelle masturbatoire. Implicitement Freud déplace l’accent de l’acte (masturbatoire) aux fantasmes (œdipiens). L’abandon du complexe d’Œdipe, conséquence du complexe de castration, fait le lit des identifications et des sublimations. Mais plus Freud considère le complexe proprement dit, plus il lui découvre de variantes possibles. Après le désaveu, forme qui diffère du refoulement, il invoque la « disparition » (du complexe) comme autre occurrence. De plus en plus se pose aussi la question – obscure – de la sexualité de la petite fille.

Freud reviendra encore sur le sujet en 1925 dans Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes24. La question se pose de plus en plus d’une psychosexualité différentielle, le cas du garçon ayant quasiment monopolisé la réflexion. Chez la fille, le désir d’un enfant du père sous-tend la masturbation infantile. La fille est, elle aussi, sous le primat de la phase phallique d’où l’envie d’un pénis qui résulte de l’examen du sexe des garçons. « Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir. »25 Lorsque le désaveu ne prédomine pas, la fille pourra en conserver un sentiment d’infériorité, une blessure narcissique. Souvent la castration est attribuée à la mère, c’est-à-dire à une action venue d’elle. À la différence du garçon la fille supporte plus mal que lui la masturbation en raison de « l’humiliation narcissique qui se rattache à l’envie de pénis »26. En conclusion, « tandis que le complexe d’Œdipe du garçon sombre sous l’effet du complexe de castration, celui de la fille est rendu possible et est introduit par le complexe de castration »27. Ces différences aperçues par Freud, ainsi que d’autres, ne doivent pas nous faire oublier la bisexualité présente dans les deux sexes.

VIII. Ouverture vers le masochisme et la réaction thérapeutique négative

Nous avons séparé de ce tryptique un travail de Freud rédigé entre le premier et le second de ces trois articles. C’est « Le problème économique du masochisme » (1924) qu’il faut, à mon avis, citer comme quatrième partenaire du trio précédent uni à lui par un même leitmotiv. Freud interprète le masochisme (des hommes) comme une régression plaçant le sujet dans une position féminine. Les fantasmes masochistes signifieraient « être castré, subir le coït, ou accoucher »28. L’accession au stade phallique de la sexualité infantile permet à la castration – qui fait par ailleurs l’objet d’un déni – d’être incluse dans les fantasmes masochistes. Déjà, quelques années auparavant, avant la rédaction du « Moi et du Ça » (donc de la réinterprétation du masochisme à la lumière des pulsions de destruction), Freud avait dans « Un enfant est battu » (1919) examiné en détail les fantasmes sadomasochistes en lesquels il voyait une contribution à la genèse des perversions sexuelles. L’article de Freud de 1924 se termine par l’évocation de la réaction thérapeutique négative due au sentiment de culpabilité inconscient, qui ne cesse d’exiger la punition c’est-à-dire la castration.

« Par le masochisme moral, la morale est resexualisée, le complexe d’Œdipe ressuscité, une voie régressive est frayée de la morale au complexe d’Œdipe. »29 Le passage de l’angoisse de castration au masochisme féminin ou moral, implique pour Freud la référence dans ce dernier cas à la pulsion de mort.

On sent bien que depuis l’introduction de celle-ci dans la théorie, ce n’est pas seulement un argument spéculatif abstrait qui fait son entrée dans le débat mais un agent de réévaluation de la clinique. Aux côtés des hypothèses concernant le masochisme à cette même époque sont également réévalués les rapports de la névrose et de la psychose. Sans que cela soit spécifiquement dit par Freud, on peut se poser la question de savoir si celui-ci ne met pas implicitement en question le rôle du complexe de castration dans la psychose, ou si le matériel qui se réfère à celle-ci ne doit pas être subordonné à d’autres paramètres : refoulement de la réalité et atteinte subséquente (par le refoulement des idées et jugements qui représentent la réalité dans le Moi) de l’unité du Moi. En somme quelque chose comme une amputation qui atteindrait le Moi de manière analogue à celle dont la menace de castration atteint la sexualité. Freud en tout cas maintient la nécessité de la distinction entre les deux séries30.

Cette prise de position de 1924 connaîtra un développement nouveau en 1937 avec « Analyse avec fin et analyse sans fin ». Dans cet écrit, il distinguera deux formes de résistance à la guérison : celle où l’on peut mettre en évidence une réaction thérapeutique négative due à un puissant sentiment de culpabilité inconscient et celle où serait en cause une destructivité flottante répartie dans toutes les régions de l’appareil psychique (alors que la précédente relève surtout du rapport sadisme du Surmoi – masochisme du Moi). La première serait due à une destructivité liée (par le Surmoi), la seconde à une destructivité déliée infiltrant l’ensemble des trois instances. Cette distinction sera confirmée dans l’Abrégé de Psychanalyse (1938).

IX. L’angoisse de castration et ses précurseurs

Après l’avancée dans le problème du masochisme, sorte de cas limite rencontré par la situation analytique, sur lequel Freud reviendra ultérieurement, il convenait sans doute d’examiner l’influence des vues nouvelles développées par lui, sur la vieille question, déjà amplement traitée, de l’angoisse. À ce titre Inhibition, symptôme, angoisse, en dépit de points de vue nouveaux intéressants, apparaît en fait comme une récapitulation et une rétrospection (le retour sur le Petit Hans et sur l’Homme aux loups en témoigne), d’autant plus nécessaire que la diffusion des idées de Rank sur le traumatisme de la naissance gagnent du terrain. Ceci-avant de s’attaquer, dans la dernière période de sa vie, à des chapitres négligés par la psychanalyse. Sinon la psychose franche, demeurée peu accessible selon Freud à la cure psychanalytique, du moins les mécanismes psychotiques dont le champ d’action est loin de se limiter aux états psychotiques avérés et aussi la réaction thérapeutique négative qui met l’analyste face au mystère d’une autodestruction qui, pour ne pas être radicale, comme dans le suicide, n’en est pas moins implacable. Du reste n’y a-t-il pas un lien plus ou moins évident entre les premières et la seconde ?

Le complexe de castration continuera d’être la clef de voûte de l’ensemble des structures rencontrées en analyse – de Hans à l’Homme aux loups. Il semble, cependant, qu’on ne puisse manquer de remarquer que ce sont les structures à Œdipe inversé qui montrent des liens étroits entre ces constellations du complexe et la limite du pouvoir thérapeutique. Il y a en tout cas entre peur de la castration et angoisse, des rapports quasi synonymiques. Mais la situation a changé depuis 1908. À l’angoisse de castration répond une double conflictualité : celle relative à la peur de la castration et celle relative au désir de castration. Que devient alors l’horreur de la castration ? Ici s’articule une copule décisive, faisant le lien entre la problématique classique des névroses et celles des modernes cas limites : celle qui sous-tend l’Œdipe inversé avec son désir de castration et conduisant vers le masochisme de la réaction thérapeutique négative où se devinent les effets des pulsions de destruction. C’est là, à notre avis, le véritable enjeu d’Inhibition, symptôme, angoisse, non aperçu par Freud lui-même, qui explique son regard rétrospectif et annonce peut-être déjà « Analyse avec fin et analyse sans fin. »

Quelle différence entre angoisse et masochisme ? Dans le premier cas, l’angoisse met en œuvre le refoulement. Elle est donc un avertissement annonçant le danger de castration. Rien de tel dans le masochisme, lequel resexualise la morale. En outre, soulignons-le. la réflexion de Freud s’appuie sur la considération de l’angoisse de castration dans les psychonévroses de transfert, des névroses au sens courant du terme (hystérie, phobie, névrose obsessionnelle), tandis que le masochisme des réactions thérapeutiques négatives concerne des névroses de caractère ou même des structures non névrotiques (cas limites, structures narcissiques, etc.). Freud admet bien que d’autres facteurs étiologiques puissent jouer hors du cas des névroses de transfert. Celles-ci n’ont-elles pas été distinguées dès les origines de la psychanalyse des névroses actuelles dont le déterminisme était pour Freud non psychogène. Le type même de la névrose actuelle n’était-il pas la névrose d’angoisse où les mécanismes de somatisation n’obéissaient pas à la symbolisation de l’hystérie d’angoisse ou de conversion ? Par la suite, la catégorie des névroses narcissiques ne suppose-t-elle pas que l’angoisse de castration y prenne une tonalité différente (cf. Schreber) ? Et enfin dans Au-delà du principe de plaisir l’exemple des névroses traumatiques ne vient-il pas grossir le contingent des entités cliniques qu’on ne peut ranger sous l’étiquette des psychonévroses de transfert. Psychonévroses de transfert – psychonévroses à transfert pourrait-on dire – c’est-à-dire psychonévroses causées par des transferts de libido d’objet et tendant à se transférer sur des objets qui se prêteraient au jeu du transfert.

Si l’angoisse de castration peut être considérée comme centrale dans de telles névroses, c’est qu’elle est étroitement liée à l’Œdipe qui est, lui, le complexe nucléaire des névroses. Lorsqu’on réfléchit à une telle expression, on est en droit de se demander si Freud entend ici névrose au sens large, c’est-à-dire englobant toutes les entités de la clinique ou s’il ne désigne que les névroses au sens strict, c’est-à-dire les seules psychonévroses de transfert. La question se posera au sujet du complexe de castration. Peut-on dire que le complexe de castration est le complexe nucléaire de toute la clinique psychanalytique ? La question ne souffre pas de réponse hâtive, dans un sens ou dans l’autre. D’une certaine manière, il y a correspondance entre la question telle que nous venons de la formuler et celle des rapports entre castration proprement dite et précurseur de la castration.

Dans « Pour introduire le narcissisme », Freud parle de cas où le complexe de castration serait absent. Faut-il s’en étonner ? L’expérience de la psychose ne montre-t-elle pas que si la castration peut y être retrouvée (parfois sans déguisement dans la thématique d’un délire) on ne saurait en conclure que le complexe de castration commande l’organisation inconsciente. On n’aura aucune peine, se réclamant de Freud lui-même, à situer le mécanisme pathologique au niveau du Moi et à accorder à la crainte du morcellement ce qui dans une névrose serait attribuable à la crainte de la castration. Le problème reviendrait alors à chercher les correspondances ou les harmoniques du complexe de castration. Plutôt que d’avoir recours à la causalité temporelle binaire qui comprendrait, par exemple, la problématique du morcellement comme fond primitif d’où se différencieraient des formes d’angoisses plus circonscrites, plus limitées, plus symboliques, comme l’angoisse de castration, nous préférons au contraire, conformément à la pensée de Freud, placer la castration en signification ordonnatrice, en cherchant ce qui lui correspond dans d’autres registres.

Revenons, par exemple, au narcissisme. Dans la mesure où celui-ci s’accomplit dans la totalisation unitaire, ce pas de plus qui transforme les pulsions auto-érotiques diffuses en narcissisme comme rassemblement unitaire de l’amour de soi pour soi ou pour sa propre image, on pourra comprendre les atteintes à cette unité (c’est-à-dire au Moi qui y reconnaît son image), comme des blessures portées à cette totalisation, ce qu’on appelle des blessures narcissiques, bien différentes quant à leurs effets du complexe de castration31. Déchirure dans la surface – ou ce qui correspond à sa projection selon le dire de Freud – du Moi, solution de continuité du tissu psychique qui risque alors de se fendre dans plus d’une direction et que le morceau d’étoffe du délire vient colmater et masquer.

Ce qui est vrai de la psychose est encore vrai quoique différemment de ces formes cliniques dites cas limites (borderline) aux frontières de celle-ci. J’ai montré que pour peu que l’on admette que l’angoisse de pénétration est le corrélât de l’angoisse de castration (surtout si l’on a en tête la sexualité féminine) on peut comprendre le couple formé par les angoisses qui paraissent spécifiques des cas limites, soit encore l’angoisse de séparation et l’angoisse d’intrusion, comme des équivalents – au niveau du Moi et de ses limites – des angoisses de castration et de pénétration dont la clinique de névroses nous révèle la fonction organisatrice dans la constitution des symptômes et la mise en place des défenses.

On pourrait de la même manière poser le narcissisme totalisateur comme narcissisme de l’Un et lui opposer soit le narcissisme de la détotalisation (régression vers les pulsions partielles de l’auto-érotisme) dans la menace du morcellement, soit le narcissisme négatif qui se traduit par le désinvestissement et la tendance au niveau Zéro de l’excitation.

Les séries du complexe de castration et celles du narcissisme peuvent confluer vers le narcissisme phallique. Mais que dire de cette structure dans le sexe féminin ? Une fois encore la sexualité féminine doit faire l’objet d’un examen spécial.

La discussion des idées de Rank sur le caractère premier, originaire de l’angoisse consécutive au traumatisme de la naissance ouvrait un riche débat qui devait aboutir au livre de Freud Inhibition, symptôme, angoisse32. Déjà était soulevée la question théorique posée par ces stades. Qu’en était-il de l’influence des angoisses spécifiques de ces stades et de l’équation implicite : « Plus ça concerne ce qui se passe « avant » plus c’est grave », à laquelle on peut ajouter : « Plus on analyse ce qui paraît pouvoir être relié à ce qui se passe tôt, plus on hâte la guérison, moins on le fait plus on « intellectualise ». » À la limite l’analyse du complexe d’Œdipe passerait pour une résistance de l’analyste et de son écoute « superficielle ». Un intérêt marqué se développe en faveur de la technique psychanalytique dont la collaboration de Rank avec Ferenczi est la preuve. Du même coup, les résistances à la guérison sont mises au compte de fixations et de traumatismes de beaucoup antérieurs à l’Œdipe. Qui plus est ces traumatismes ne sont pas tant de nature sexuelle qu’ils n’atteignent le Moi. L’angoisse de castration serait donc beaucoup plus tardive. On sait que Ferenczi devait produire de 1928 à 1932 une série de travaux sur ces thèmes qui font de lui le père de la psychanalyse moderne.

Freud, on le sait, ne se laissa pas impressionner par de tels arguments. Il fit remarquer que la véritable expérience de séparation ne coïncidait pas avec l’accouchement mais avec le sevrage. Il considérait que les conditions de la vie extra-utérine à la naissance, reproduisaient à peu de différences près, celles de la vie intra-utérine. En revanche la « perte » du sein était, elle, une expérience mutative, souvent traumatisante. Ce que Freud veut marquer ici, c’est la fin d’un certain type de plaisir : celui de la succion du sein de la mère. Ainsi après l’étayage qui lui donne un nouveau développement, une interruption met fin aux expériences de satisfaction. Aujourd’hui on peut comprendre que le sevrage est moins à prendre en considération per se que par rapport aux expériences de séparation d’avec la mère. Même les kleiniens admettent que l’expression « le sein » adoptée par Mélanie Klein désigne en fait la mère. Reste qu’on ne résout pas si facilement les problèmes liés aux rapports entre objets partiels et objets totaux.

De même la relation entre angoisse de séparation et angoisse de castration n’est pas simple à comprendre. Quand Freud envisage la première sous les auspices de l’angoisse de la perte d’objet (la plus ancienne angoisse selon lui), il l’interprète comme angoisse en rapport avec le danger de n’avoir plus personne pour satisfaire les pulsions (« Qui me donnera à boire ? »). Il refuse donc une interprétation non libidinale de l’objet33. Même si ce qui est en question relève de l’investissement narcissique de l’objet ou d’une indistinction sujet-objet. Ferenczi, déjà, avait conçu le lien entre angoisse de castration et angoisse de séparation. La castration avait pour conséquence, selon lui, l’impossibilité définitive de se réunir à nouveau à la mère. Quant aux précurseurs de la castration (sevrage et dressage sphinctérien) ils ne peuvent, aux yeux de Freud, malgré leur survenue antérieure à la phase phallique avoir un effet comparable à l’angoisse touchant le pénis lui-même, en raison du haut degré d’investissement narcissique contemporain du primat phallique acmé de la sexualité infantile, le primat génital n’intervenant qu’à la puberté.

C’est encore l’occasion de rappeler ici le diphasisme qui marque selon Freud la sexualité infantile. Il n’y a pas continuité mais rupture entre la sexualité infantile dont la phase phallique est le terme et la sexualité adulte qui commence à la puberté.

Les auteurs modernes kleiniens et postkleiniens ont insisté sur les angoisses précoces « archaïques » qui seraient liées à la position schizoparanoïde. Elles résulteraient d’une angoisse de persécution par les mauvais objets internes expulsés avec les mauvaises parties du Moi. L’identification projective résultant de l’identification du Moi avec les parties projetées donnerait lieu à des angoisses dites persécutives ou psychotiques ou d’annihilation. Winnicott de son côté a décrit les angoisses torturantes entraînant des états de désintégration. Freud ne souffle mot de ces états que son expérience ne lui permet pas de connaître. Cependant on peut se demander si l’angoisse qui accompagne le sentiment de fin du monde ne s’y apparente pas, ou si ce qu’il décrit sous le nom d’angoisse automatique n’y répond pas au moins en partie. En tout cas, il est clair que dans tous ces états, la fonction de signal de l’angoisse est débordée par une sorte de prise en masse de la psyché totalement envahie par un affect qui a perdu sa fonction sémantique et se déclenche trop tard – pris de court dirait-on. Il ne s’agit plus d’anticiper un danger mais de faire constater les dégâts d’un sinistre cataclysme. Angoisse automatique, angoisse traumatique, angoisse panique, angoisse aux limites du psychique quasiment re-somatisée, angoisse sinon de fin du monde du moins de mort du Moi. Toute la clinique psychanalytique moderne souligne l’importance des angoisses d’annihilation (M. Klein), des angoisses impensables (W. Bion) ou des angoisses torturantes (Winnicott) dont le caractère convergent concerne l’Hilflosigkeit – la détresse psychique – du nouveau-né.

Les correspondances de l’angoisse de castration « en aval » complètent le tableau après celle que nous venons de citer « en amont ». Les transformations de l’appareil psychique donnent à l’angoisse de castration l’apparence d’une angoisse sociale qui n’est autre qu’une angoisse devant le Surmoi. C’est là souvent la racine du besoin d’autopunition qui pourrait être rapportée au sadisme du Surmoi. Il faut compter en outre avec le masochisme du Moi. Dans le masochisme, à la place d’une angoisse de castration, une jouissance (inconsciente) satisfait un désir de castration. Une nouvelle idée est introduite ici, celle de la régression (en l’occurrence sadique anale) comme défense contre les demandes de la libido. Notons une fois de plus la différence entre régression défensive (consistant en une désintrication partielle entre pulsions érotiques et agressives) et structure masochiste, où les pulsions de destruction subissent aussi une désintrication mais dans le sens passif, désintrication plus complète, accordant une prédominance aux pulsions autodestructrices.

Reste la question du féminin. Freud s’interrogeant sur le rôle exclusif de l’angoisse de castration, en doute dans le cas de la femme, preuve même qu’il a conscience de sa tendance androcentrique. On ne peut en toute rigueur, pense-t-il, parler d’angoisse de castration chez la femme (puisque la castration est supposée avoir déjà eu lieu) mais plutôt d’un complexe de castration.

Ainsi nous sommes en présence d’une gamme de variétés d’angoisse due à des mécanismes économiques et symboliques, ou appartenant à des phases différentes de la libido qui conduisent à envisager les rapports entre angoisse et masochisme : « On peut dire qu’à telle période déterminée du développement répond, adéquatement en quelque sorte, telle condition déterminant l’angoisse. (…) Le danger de la détresse psychique correspond à l’époque d’immaturité du Moi et, de même, le danger de la perte de l’objet correspond à la dépendance des premières années de l’enfance, le danger de la castration à la phase phallique et l’angoisse devant le Surmoi à la période de latence. Mais toutes ces situations de danger et toutes les conditions déterminant l’angoisse peuvent persister côte à côte et inciter le Moi à réagir par l’angoisse même à des époques postérieures aux époques adéquates, ou plusieurs d’entre elles peuvent entrer en jeu simultanément. »34 Ces articulations fort bien pensées par Freud laissent toutefois à désirer lorsqu’on cherche à cerner le complexe de castration chez la fille.

Un acquis d’importance considérable d’Inhibition, symptôme, angoisse est la restauration par Freud du vieux concept de défense, momentanément chassé par le refoulement. Il devient indiscutable que le refoulement n’est qu’une pièce, certes maîtresse, de l’arsenal défensif. C’est bien ce que révélera l’analyse du fétichisme où le désaveu ou clivage est décrit comme mécanisme caractéristique35. Ainsi l’angoisse de castration peut être désavouée mais surtout engendrer une logique singulière que O. Mannoni a heureusement caractérisée par la proposition « je sais bien [que les femmes n’ont pas de pénis] mais quand même [je ne puis le croire] »36. C’est sur cette idée que Freud concluera son œuvre avec le court mais important article sur « Le clivage du Moi dans le processus de défense » (1938). Il ne faisait que reprendre une idée déjà défendue onze ans auparavant. Depuis 1927, Freud apporte, en effet, une contribution importante au problème de la castration avec son article sur le fétichisme. Il démontre un aspect nouveau du rôle de la perception des organes génitaux féminins par le petit garçon. Loin que celle-ci joue le rôle d’une prise de conscience irréfutable sur l’absence réelle du pénis sur le corps de la mère, les effets angoissants d’une telle perception peuvent être désavoués. Freud décrit donc un mécanisme nouveau, le désaveu (Verleugung) qui porte spécifiquement sur la perception, alors que le refoulement (Verdrangung) concernerait l’affect (preuve soit dit en passant que les affects sont bien refoulés et pas seulement réprimés). Toutefois pour pallier l’absence de pénis, le désaveu ne suffit pas, un objet contigu aux organes génitaux féminins, plus ou moins près d’eux (jarretelle, bas, soulier) ou les représentant par un déplacement plus compliqué, tiendra lieu de pénis et deviendra l’objet élu conditionnant la jouissance. Ce sera le fétiche. L’intérêt de cette étude sur le fétichisme est donc multiple puisqu’il concerne la description d’un mode de reniement (partiel) de la réalité par le désaveu de la perception, un avatar de la fonction symbolique : le fétiche comme symbole du pénis et enfin l’élucidation d’une perversion qui joue un rôle structurant dans les autres perversions. Le fétichisme serait au cœur de toute perversion par déni de la différence des sexes (Rosolato). Ultérieurement se poseront des problèmes sur les relations entre objet transitionnel et fétiche et sur l’existence ou la non-existence du fétichisme chez la femme.

X. La fille et la femme

On l’a vu, à toutes les phases de sa réflexion, Freud bute sur une claire compréhension de l’évolution psychosexuelle de la fille malgré quelques aperçus de grande valeur (ils ne manqueront pourtant pas d’être contestés ultérieurement). Aussi devient-il urgent qu’il s’y consacre. On a eu beau jeu de dénoncer le « sexisme » de Freud, son « chauvinisme mâle » dirait-on aujourd’hui, en quoi il restait prisonnier des préjugés de son temps. S’il est vrai que Freud n’échappe pas à la critique sur certains points, il me paraît plus équitable de se rappeler dans quelle nuit la psychologie de la femme était plongée avant que Freud ne propose certains concepts susceptibles de jeter un rayon de lumière dans ce territoire à peine survolé. Je résumerai les problèmes relatifs aux idées de Freud d’un seul questionnement : « S’il est vrai que la théorie sexuelle infantile de la castration est ce qui pousse la fille à entrer dans l’Œdipe, les relations entre les phases antérieures à cette prise de conscience et celles qui suivront se présentent-elles avec la même homogénéité que chez le garçon ? »

Le premier des deux articles de Freud sur la sexualité féminine voit redonner de l’importance à la phase préœdipienne. Il compare la surprise de cette découverte à celle de la civilisation minoé-mycénienne précédant celle des Grecs37. La comparaison n’est pas triviale si l’on songe au primat phallique qui caractérise cette dernière. Le changement d’objet, vicissitude de la sexualité féminine n’a pas d’équivalent chez le garçon. De même, l’existence de deux zones érogènes (clitoris, vagin) crée une autre différence avec lui. L’envie du pénis si constamment critiquée par les féministes et même les psychanalystes femmes, est jugée trop androcentrique. Il est remarquable que l’œuvre de Mélanie Klein débouche sur le concept d’envie… du sein. Quoi qu’il en soit, la conséquence générale de cette réflexion sera d’accorder plus d’attention aux phases préœdipiennes dans les deux sexes. Toutefois, la femme offre certaines particularités outre celle de sa bisexualité. C’est la possibilité de voir sa sexualité définitivement éteinte pour toute la durée de sa vie sexuelle38. Nous y reviendrons. Mais le sentiment d’insatisfaction de Freud devant ses propres découvertes est patent. Son examen des théories de ses disciples sur la question a ceci de remarquable qu’il évite toute allusion (en 1931 et 1932, alors qu’elle a déjà publié de nombreux travaux) à Mélanie Klein39, tandis qu’Hélène Deutsch, J. Lampl de Groot et d’autres sont citées. Quoi qu’il en soit, le coup d’envoi – donné dès 1926 avec Inhibition, symptôme, angoisse et renouvelé en 1931 – annonce que l’intérêt des analystes des générations futures se portera davantage sur les stades dits préœdipiens de la libido, sur la relation mère-enfant et sur les précurseurs de la castration, voire sur les autres aspects du développement, faisant intervenir des facteurs non libidinaux.

Freud, lui, n’ira pas plus loin dans cette voie. Il réaffirmera sa conception de la valeur cardinale, nucléaire du complexe de castration, du complexe d’Œdipe comme complexe paternel. L’homme Moïse et la religion monothéiste en porte témoignage. Cet ouvrage, en dehors des spéculations historiques qu’il défend et qui ont été contestées, comporte une partie clinique et des développements théoriques sur la psychogenèse des névroses qui méritent une pleine considération. La fonction de l’œuvre qui prolonge si évidemment Totem et Tabou est sans doute d’inviter les psychanalystes à ne pas se détourner du mythe qui fonde la théorie freudienne : celui du père de la horde primitive et de son meurtre par ses fils. Encore que pour Freud il ne s’agisse pas d’un mythe. Pour lui la pratique de la circoncision est le témoignage de cette menace de castration réelle que le père pourrait accomplir sur ses enfants. Le renvoi à l’hypothèse phylogénétique sera rappelé.

XI. Dernières paroles : le roc de la théorie

« Analyse avec fin et analyse sans fin » est le testament clinique de Freud. Sa conclusion débouche sur le « roc biologique » qui fixerait une limite à l’analysabilité : la répudiation de la féminité, dans les deux sexes. Ce qui en fait ramène tant le garçon que la fille au complexe de castration : angoisse de castration chez le petit d’homme de sexe masculin, envie du pénis chez la fille. Ce que l’on peut dire, en tout état de cause, est qu’il s’agit là du roc de la théorie freudienne, à savoir ce qui chez son créateur prend valeur de noyau, non seulement dur, mais infracassable.

Sans nous étendre maintenant sur ce sujet, soulignons que c’est sous l’action conjuguée de la bisexualité et de la dernière théorie des pulsions (pulsions de vie et de mort) que se constitue un tel roc. Ceci appelle un long développement réflexif sur les rapports de la clinique psychanalytique et de la théorie freudienne, avec un examen poussé de ses options interprétatives. L’analyse de la littérature psychanalytique postfreudienne mettra en évidence les autres options préférentielles. Ceux-ci n’obéissant pas seulement aux préférences d’auteurs isolés, mais à des caractéristiques qu’on peut rattacher à l’ensemble culturel dont ces auteurs sont partie intégrante ou s’y illustrent parfois comme représentants exemplaires.

Conclusion

Avec Jean Laplanche, on peut conclure la spécificité du complexe d’Œdipe selon trois coordonnées.

1) Sa situation comme couronnement de la sexualité infantile qui oblige à prendre en considération un point de vue génétique dans une perspective développementale. Il faudra alors tenir compte, aussi, des études postfreudiennes sur cette question.

2) Sa fonction comme « théorie » (sexuelle) qu’on peut rapprocher d’une vue structurale puisqu’elle introduit un principe d’ordre permettant de rendre intelligible les rapports humains.

3) Sa perspective « dramatisante », ou encore la reprise de ses thèmes selon une nouvelle « mise en scène » dont la vectorisation s’accomplit à la fois vers l’hétérosexualité et du côté « de l’attente et de la promesse, corrélatives de l’acceptation de la castration »40.

Il est clair que le complexe d’Œdipe qui sera rangé ultérieurement parmi les fantasmes originaires par Freud sera l’organisateur psychique le plus puissant aussi bien au niveau de la structure que de l’histoire. Le survol de l’œuvre de Freud que nous avons exposé permet de mettre en évidence la constance de l’importance qu’il accorde au complexe de castration sur lequel son opinion ne varie que peu contrairement à d’autres concepts découverts par lui (théorie de la séduction, successives théories des pulsions, deux topiques de l’appareil psychique, conceptions de l’angoisse, etc.). Toutefois, il faut souligner un certain nombre d’obscurités ou de contradictions : l’idée de Freud qu’il s’agit d’une formation imaginaire (fantasme de castration ou théorie sexuelle infantile) et l’invocation d’une réalité de la castration ; sa datation relative précise dans les développements ontogéniques et son ancrage hypothétique dans la phylogenèse, son lien avec le complexe d’Œdipe et ses relations continues et discontinues avec ses précurseurs (sevrage oral, dressage sphinctérien), son observation privilégiée dans la pathologie des névroses et sa constatation aussi bien chez les grands créateurs (Léonard) que chez les sauvages ; son rapport à la bisexualité et les difficultés que la théorie de la castration rencontre à rendre compte de la sexualité féminine ; ses connexions avec le Moi à travers le narcissisme et sa relation à la réalité ; son rapport intime à l’angoisse et ses liens avec le masochisme ; son insertion toute naturelle dans les théories des pulsions d’avant 1920 et sa réévaluation à la lumière du concept de pulsion de mort ; enfin, sa position de roc de la théorie freudienne.

C’est cet ensemble de contradictions certaines fécondes, d’autres paradoxales, d’autres seulement obscures qui a poussé la recherche psychanalytique postfreudienne à proposer d’autres réponses inspirées par des options théoriques très différentes. En tout état de cause, un aspect et non des moindres appelait une révision nécessaire : la sexualité féminine. Nous lui consacrerons un chapitre spécial.