Chapitre I. Les sources de la théorisation psychanalytique

1) Les premières et principales sources d’information viennent de la cure psychanalytique des adultes. Ici, il faut considérer les distorsions de la mémoire et donc de l’information sur l’enfance non comme des facteurs de mise en suspicion mais, au contraire, comme hautement indicateurs de ce que l’originalité de la conception psychanalytique de l’enfance ne repose pas uniquement sur les marques positives de la sexualité mais aussi sur le lien indissoluble que celle-ci contracte avec les fantasmes et les défenses d’ordres divers. La prise en considération des défenses est partie intégrante de l’évaluation de l’activité pulsionnelle à laquelle elles s’appliquent. Tous ceux qui s’attachent à un abord direct de la connaissance de l’enfant doivent d’abord se rappeler que les défenses continuent à jouer leur rôle dans le processus de connaissance de l’investigateur, car rien n’est plus frappant que la façon dont « l’observateur » observe des faits qui confirment sa théorie, c’est-à-dire selon les cas la conception freudienne, kleinienne, winnicottienne, mahlérienne, etc., du développement de l’enfant. Ces remarques invitent à se méfier de toute vision réductrice des choses. De même, faut-il insister sur le fait que la mise en évidence des traits relatifs à l’inconscient et à la sexualité chez l’enfant par toutes sortes de méthodes impliquent le préalable de la psychanalyse personnelle de l’adulte observateur qui instruit sur les occultations, les refoulements et les rationalisations qui ne s’arrêtent pas au seuil du travail scientifique. On y verra d’un côté l’origine de partis pris discutables et de l’autre la source des scotomisations schématisantes.

2) La psychanalyse des enfants est une autre source dont le pouvoir instructif est considérable à condition de ne pas céder à l’illusion d’être le témoin de faits apparaissant in statu nascendi, cette position étant supposée conférer à l’analyste d’enfants un savoir prioritaire. Rien ne peut remplacer la critique de l’interprétation des faits théorisés. Et c’est bien chez l’adulte que l’accomplissement des organisations psychiques achevées révèle le sens, après coup, de leurs ébauches chez l’enfant.

3) L’observation directe non systématique des enfants, à laquelle Freud se livrait déjà, où l’observateur se laisse solliciter par un événement significatif (comportement particulier à une phase déterminée du développement : jeu de la bobine, description de l’objet transitionnel, etc.) fait partie intégrante de l’expérience de tout psychanalyste. Les noms de Freud et de Winnicott viennent ici à l’esprit.

4) L’observation systématique et « scientifique » du développement, où l’accent est mis sur la continuité de l’observation, le suivi de la relation et ses transformations, de la naissance à la fin de l’enfance connaît aujourd’hui une extension considérable. Il faut ici souligner une évolution dans ce champ du savoir. Si les premières tentatives avaient un côté artisanal qui laissait une grande place à l’imagination, l’évolution de certains de ces travaux – ce n’est pas le cas des études de Roiphe et de Galenson dont la richesse clinique est indiscutable – se fait dans le sens d’une scientificité accrue (plus d’objectivité, plus de mesures, plus de chiffres) aux dépens de l’imagination interprétative. Faut-il rappeler que certaines des idées les plus fécondes de l’observation des enfants furent ou fortuites (le jeu de la bobine de Freud) ou dépourvues de toute étude objectivante (l’objet transitionnel de Winnicott) ? Aujourd’hui on espère atteindre à des connaissances plus précises par un dispositif expérimental compliqué et des mesures statistiques (D. Stern). Ce type d’observation est celui qui appelle le plus de remarques critiques. La « scientificité » de chercheurs les pousse souvent à sacrifier la richesse des hypothèses conjecturales de l’interprétation psychanalytique, afin d’asseoir leurs conclusions sur des « certitudes » scientifiques qui prennent un tour volontiers réducteur. La part de ce qui est nouvellement acquis et qui relève de l’observation d’interactions de comportements ou de relations interpersonnelles se fait au détriment de la dimension intrapsychique dont l’accès direct est impossible et dont le principal est moins observé que déduit. En outre, ces recherches ont souvent la prétention de vérifier et de corriger la théorie psychanalytique voulant attirer celle-ci du côté d’une psychologie fondée sur l’observation comportementale. Il faut insister sur la priorité accordée à l’interprétation conjecturale de l intrapsychique dans son articulation avec l’intersubjectif (au lieu de la référence à l’interaction interpersonnelle), car le psychique n’y saurait être ramené à Faction et le sujet à la personne. La psychanalyse pour autant ne verse pas du côté d’un relativisme interprétatif où sa vérité se noierait dans le scepticisme du cercle herméneutique et où les résultats de la recherche ne retrouveraient que ce qui tombe sous les postulats de celles-ci. La confrontation entre les diverses approches, la mise en perspective des différentes options théoriques, l’élargissement du corpus par comparaison à la pratique de Freud suffisent à garantir du danger d’évoluer vers une conception purement spéculative.

5) Plus à distance de l’expérience psychanalytique, mais pas tellement éloignée de celle-ci, il faut encore compter l’immense trésor des productions culturelles. L’art, la littérature, la mythologie, l’histoire et la préhistoire, l’étude des religions et d’une manière plus générale l’anthropologie peuvent fournir un riche ferment aux conceptions psychanalytiques. L’œuvre de Freud en est le témoignage vivant.

Une actualisation de la problématique de la castration soulève les questions suivantes par rapport à l’œuvre de Freud.

1) Quelle est la relation entre les stades préœdipiens et le stade du complexe d’Œdipe, eu égard à la castration ? Ici les deux optiques qui se complètent et qui s’opposent sont celles de Mélanie Klein et de Roiphe et Galenson. La première est entièrement tirée de l’expérience psychanalytique des enfants et des adultes et repose sur une position interprétative selon laquelle les pulsions s’expriment par les fantasmes inconscients. Ceux-ci seraient directement lisibles dans le matériel de l’adulte comme de l’enfant. Ainsi le matériel convoie le fantasme inconscient qui lui-même traduit l’expression des traces les plus anciennes de la vie psychique. La seconde optique est fondée sur l’observation du comportement des enfants par une étude minutieuse régulière, en fonction de la théorie freudienne. On pourrait dire que tandis que Mélanie Klein a la prétention d’interpréter au plus profond et au plus ancien (ce que ses adversaires contestent) Roiphe et Galenson se borneraient à une interprétation plus proche du préconscient.

2) Comment concevoir une interprétation structurale du complexe de castration, le point de vue historico-génétique présupposant un schéma organisateur négligé par les approches précédentes. Ici, c’est Lacan qui tente de fournir la réponse ; celle-ci peut cependant encourir le reproche d’être trop spéculative et fondée sur des concepts qui fleurent, selon certains, des relents de théologie.

Quelle que soit l’approche adoptée une préoccupation commune réunit toutes les approches : celle de mieux faire apparaître les différences entre le complexe de castration chez le garçon et chez la fille.