Chapitre III. La phase génitale précoce et la phase phallique : l’observation selon Roiphe et Galenson

La métapsychologie de Freud comporte trois points de vue : topique, dynamique, économique. La psychanalyse américaine lui en a rajouté deux autres : un point de vue adaptatif et un point de vue génétique. L’un découle d’ailleurs de l’autre : une évolution génétique « normale » va de pair avec une adaptation satisfaisante ou réussie. Mais déjà avant que ne s’imposent ces nouveautés outre-Atlantique, la psychanalyse avait connu une poussée importante dans sa recherche des facteurs traumatiques des premiers âges.

Je fais ici allusion aux discussions qu’a soulevées le livre de Rank sur le traumatisme de la naissance et à l’angoisse qui lui serait associée comme le précurseur le plus ancien de l’angoisse de castration et le prototype de toute angoisse. Si intéressantes que soient les idées de Rank nous ne nous y arrêterons pas en renvoyant à son ouvrage41 ou à la discussion détaillée que Laplanche lui consacre42. Cependant une voie nouvelle s’ouvrait dès 1924 qui allait connaître des développements considérables. Face à l’inclination phylogénétique, darwinienne ou lamarckienne, de Freud allaient s’opposer les tenants d’une ontogenèse qui allaient fonder leurs espoirs sur une investigation détaillée du développement de l’enfant. Et si la phylogenèse romancée de Freud, dont le mythe de la horde primitive était la pièce maîtresse, était supposée asseoir non seulement l’androcentrisme du père de la psychanalyse mais aussi son « patricentrisme », la tendance ontogénétique inaugurée par Rank devait proposer des interprétations alternatives. Disons pour commencer que la raison d’être de cette orientation fut d’abord de résoudre des problèmes de technique analytique. On recherchait déjà le moyen de parer à certains échecs de l’analyse par une meilleure connaissance des premières étapes du développement. Cette démarche devint ensuite une épreuve de validation de la théorie psychanalytique par l’observation systématique.

I. La sexualité infantile comme moteur du développement

On peut se demander à bon droit si les psychanalystes n’exagèrent pas l’importance d’une sexualité infantile dont l’existence a d’abord été niée, puis finalement admise mais noyée parmi d’autres aspects d’une conception globale du développement. Ici prennent place bien entendu les aspects relatifs au développement de l’intelligence où l’œuvre de Piaget s’est imposée et plus largement aux aspects cognitifs tant valorisés aujourd’hui. On fait également appel à d’autres perspectives fondées sur le behaviourisme où les données biologiques viendraient compléter le tableau. Ce n’est pas pour se réfugier dans le particularisme que les psychanalystes renoncent à une conception globale du développement. Adopter telle perspective en juxtaposant les différents points de vue serait commettre une erreur. Celle qui néglige de prendre en considération le moteur du développement. À cet égard, la sexualité infantile aimerait pouvoir revendiquer cette fonction. En effet, celle-ci relève à la fois de la maturation intraspécifique et obéit à une progression qui doit autant à son mouvement propre qu’à l’aspect relationnel du développement et à l’incitation que celui-ci reçoit des objets externes, dont le destin principal est d’être intériorisé. Si la relation est considérée à la fois comme la matrice et la source motrice du développement, c’est bien entendu à cause de la dépendance prolongée de l’enfant, au rôle qu’y joue le besoin d’amour des objets primaires et enfin de la fonction dispensatrice de plaisir qu’y ont ces objets dont le rôle est à la fois de pourvoir à l’amour, à la sécurité, à la protection et à l’acquisition progressive de l’indépendance dans le cadre des normes culturelles transmises par l’éducation. On peut sublimer ces différents aspects en disant que la fonction de ces objets est de permettre à l’humain de se déployer comme être de désir rencontrant sur son parcours la Loi.

II. La naissance de l’identité sexuelle

Dans la suite des travaux de M. Mahler sur la séparation-individuation, H. Roiphe et E. Galenson tentent d’établir les corrélations entre les diverses phases du développement libidinal, la différenciation soi-objet et d’autres aspects du développement du Moi. Ces auteurs soutiennent l’existence – confirmant ainsi des idées antérieurement exposées par A. Freud mais tirées d’observations d’enfants vivant en collectivité – d’une connaissance précise de son sexe par l’enfant entre 15 et 24 mois. Ils concluent à l’existence d’une phase génitale précoce où peuvent s’observer ce qu’ils appellent des réactions de castration préœdipiennes (réservant le terme d’angoisse de castration à ce qui se relie à la phase œdipienne). Ces « réactions » – qui s’accompagnent à notre avis d’angoisse comme la lecture des observations le laisse penser – seraient bien différentes de celles qui sont contemporaines de la phase phallique. Elles paraissent liées, selon ces auteurs, au processus de différenciation du Soi et de l’objet, et de l’internalisation et de la consolidation de la représentation de l’objet. Le contrôle sphinctérien en témoigne. On observe vers la deuxième année l’apparition simultanée d’angoisse aiguë de séparation et de signes d’organisation de la phase anale, qui se manifestent aussi bien par des traits directement en relation avec la zone anale que par des traits psychologiques (négativisme, ambivalence) qui leur sont associés. Concurremment la fonction urinaire est l’objet d’un investissement accru à base de curiosité et de jeux. On comprend que c’est là une introduction toute naturelle à la curiosité génitale précoce. Tandis que les filles manifestent un intérêt sans ambages pour la miction de leur mère en demandant à les accompagner aux toilettes, l’attitude du garçon est plus nuancée, certains cherchant nettement à éviter de manifester cette curiosité. La découverte du plaisir s’accompagne de la contrepartie qu’est la prise de conscience de la perte (des fèces, de l’urine) génératrice d’angoisse. Il semble bien que l’acquisition du contrôle sphinctérien précipite l’éveil des organes génitaux annonçant ainsi la survenue de la phase génitale précoce. On comprend en effet comment un tel contrôle influence les rapports entre dedans et dehors à la faveur d’une érogénéité accrue des organes génitaux comme excrétoires. Que ce métabolisme touche à la différence soi/objet implique qu’entre les objets corporels (urine, fèces) et les objets liés à la mère existe une correspondance étroite. On est frappé de la richesse et de la précision des comportements auto-érotiques générateurs d’un plaisir volontairement recherché par des techniques élaborées pouvant s’accompagner de gestes affectueux envers la mère et de contacts physiques avec elle. Dans un temps ultérieur cette source maternelle d’excitation est remplacée par un auto-érotisme vrai accompagné de fantasmatisation probable. Activité fantasmatique et activité symbolique semblent aller de pair. Tout comme la rêverie permet de remplacer l’acte du toucher, des instruments peuvent se substituer aux agents de l’excitation.

Les objets utilisés sont souvent en rapport avec la mère. Le comportement des garçons témoigne d’orgueil phallique, tandis que celui des filles est déjà empreint de coquetterie charmeuse. Celles-ci tendent à utiliser des objets en remplacement du phallus qui leur manque. Une conscience de la différence anatomique des sexes est présente. Les réactions de castration préœdipienne sont directement en rapport avec l’angoisse de perte d’objet, alors que la castration œdipienne, normalement, n’a plus de rapport avec celle-ci. Dès la phase génitale précoce les organes génitaux sont l’objet d’un fort investissement narcissique. Dès cette phase s’observent aussi bien des dénis de castration chez les garçons ayant observé le sexe des filles, que, chez ces dernières, des manifestations d’envie du pénis avec irritation, agressivité à l’égard des garçons et apparition de traits dépressifs qui témoignent d’une blessure narcissique consécutive à la perception de leur sexe pénien. Tout ceci se déroulerait hors d’un contexte œdipien. Ce que les auteurs souhaitent mettre au premier plan, c’est l’indissociabilité de la problématique des représentations de soi et de l’objet ce qui implique une grande sensibilité à la perte de ce dernier et un souci correspondant de l’intégrité corporelle. On pourrait dire que le problème du lien entre le sexe et le reste du corps a pour répondant celui entre l’enfant et sa mère ou encore que le sexe est au corps ce que la mère est à l’enfant.

Ainsi, si l’enfant a rencontré des difficultés qui auraient compliqué son sens de l’intégrité corporelle, ou si la relation mère-enfant n’a pas permis une stabilité suffisante des représentations du soi et de l’objet, ces réactions de castration seront particulièrement vives et marqueront la suite de l’évolution psychosexuelle. Par exemple, des réactions de castration préœdipiennes particulièrement intenses entraînent un retard dans le fonctionnement symbolique aussi bien sous l’aspect du jeu que du langage.

Une discussion intéressante est ouverte par ces auteurs concernant les relations entre l’objet transitionnel de Winnicott et le fétichisme. Avant Winnicott, Wulff avait décrit une structure très semblable à celle qui sera décrite sous le nom d’objet transitionnel. Ceci entraîne un double débat : d’une part, avec Freud qui vit sans conteste une position fétichique dans le matériel des enfants exposé par Wulff, d’autre part, avec Winnicott qui préférera distinguer objet transitionnel et fétiche, réservant pour ce dernier terme l’usage d’un objet en rapport avec une hallucination d’un phallus maternel. Le problème qui se pose est bien celui de l’évolution de la fonction symbolique dans son rapport avec l’érotisation d’une part et l’objet absent de l’autre. Roiphe et Galenson sont dans cette controverse du côté de Winnicott, mettant en relation l’objet transitionnel avec les réactions de castration préœdipiennes, elles-mêmes témoin de la distinction soi-objet et de la relation d’objet à la mère. Pour eux l’établissement d’un objet fétiche fortement investi serait secondaire à de sévères perturbations de la relation d’objet à la mère. Notons cependant que chez Winnicott l’absence d’objet transitionnel est loin d’être un signe de santé psychique. On mesure ici toute l’importance des rapports quantité-qualité dans l’appréciation des faits psychiques.

La phase génitale précoce est une phase normale qui s’accompagne d’une prise de conscience psychologique des organes génitaux. Il s’agit en somme de psychosexualité. Il en découle une curiosité et une activité qui vont s’étendre à tous les autres domaines du fonctionnement. À partir du début de la phase génitale précoce disent Roiphe et Galenson, toutes les expériences importantes vécues par l’enfant auront une dimension génitale.

Les travaux de Roiphe et Galenson dérivent en ligne directe de ceux de M. Malher. Leur intérêt propre est de s’attacher à l’étude du développement de la libido. Le but des auteurs est de relier les vicissitudes du développement libidinal aux autres aspects : relation d’objet à la mère, distinction sujet-objet, rapports entre l’extérieur et l’intérieur, etc. La méthodologie fondée essentiellement sur l’observation du comportement – ce qui est inévitable à l’âge considéré – est cependant avant tout affaire d’interprétation, car l’objectivation des données ne saurait parler d’elle-même et dépend de ce que l’observateur comprend et de la manière dont il décode ce qu’il observe. Aussi n’est-il pas étonnant d’avoir le sentiment qu’en fait Roiphe et Galenson loin de se placer dans l’optique de Freud renversent en fait celle-ci. À savoir qu’au lieu de subordonner le développement du Moi à celui de la libido c’est l’inverse qu’ils laissent entendre. De même, on peut s’interroger à bon droit sur la minimisation du rôle du père, alors que bien souvent le matériel serait en faveur de son importance. Malgré cela notre conception de la sexualité infantile est enrichie grâce à de telles études. On savait déjà par l’observation directe que le développement de pratiques auto-érotiques génitales dépend de la qualité de la relation à la mère, c’est-à-dire que l’autoérotisme est le témoin d’un bon développement. Mais il faut aussi noter que l’érotisation précoce ou excessive peut être le résultat du contraire, laissant penser à une sexualisation défensive plus infiltrée d’agressivité que dans la normale.

Roiphe et Galenson nous apportent des renseignements intéressants sur la sexualité différentielle. Au départ, garçons et filles pratiquent un déni général de la différence des sexes avec déplacement de l’intérêt sur les seins de la mère. Les différences se manifestent après : les filles voient alors un retour de leurs angoisses de perte d’objet, alors que celles-ci s’étaient apaisées. Cependant cette régression peut conduire à une avancée dans le développement sur le mode de l’élaboration fantasmatique, plus poussée que chez les garçons. Toutefois d’une manière générale l’ambivalence accrue envers la mère s’accompagne d’un nouvel intérêt érotique envers le père auquel les auteurs refusent d’accorder une résonance œdipienne, car elle ne s’accompagne pas d’une jalousie envers la mère. Il n’y a pas de triangulation vraie. Selon les auteurs, les filles se révèlent plus atteintes que les garçons par le résultat de la perception du sexe opposé. La masturbation en est parfois déplacée, dévaluée et même abandonnée.

Il est remarquable qu’en certains cas le mot garçon, déjà acquis, disparaît du vocabulaire. La régression anale et orale est plus marquée que chez le garçon. Remarquons que l’orientation vers le père s’observe dans les cas où l’évolution est satisfaisante. Dans le cas contraire, on observe, à l’inverse, l’accroissement d’une dépendance hostile à la mère.

Les réactions des garçons sont beaucoup plus pauvres. Cette quasi-absence de réactions est le fait du déni. Celui-ci fait entrer la confrontation avec le sexe féminin dans une identification non érotique au père. La masturbation peut s’interrompre momentanément puis décliner. Mais ce déni n’est pas invulnérable, il peut céder et laisser la place à des régressions avec confusion anale-génitale et même au retour à des fixations orales. Notons enfin que les élaborations défensives ludiques sont beaucoup moins développées que chez les filles.

On peut se demander, pour conclure, ce que cette étude systématique oblige à reconsidérer dans la théorie freudienne. C’est d’abord, bien entendu, l’idée d’une phase génitale précoce autour de 15 à 24 mois. Nous en avons examiné les caractéristiques différentielles de la phase phallique. C’est peut-être ensuite l’idée d’une réactivité corporelle innée (suite au contact avec une autre personne) qui ne serait pas une pulsion, car manquant d’orientation. On aurait affaire à une structure « prépulsionnelle ». Ce qui laisse supposer que la pulsion n’est plus un élément premier. Une sexualité prépulsionnelle faisant le lit de la pulsion sexuelle proprement dite. Ceci peut être en rapport avec l’idée de réactions de castration à distinguer d’une angoisse de castration. Comme la tonalité d’angoisse ne manque pas mais qu’il est vrai que celle-ci résonne différemment de l’angoisse de castration, peut-être vaut-il mieux appeler celle-ci angoisse de morcellement – castration ou de castration indifférenciée.

Mais c’est bien entendu dans la conception de la sexualité féminine que les divergences sont les plus grandes. D’une manière générale la phase phallique de la fille est de plus en plus comprise comme défense contre la conscience de la sexualité féminine. Il est maintenant clair que le complexe de castration exerce chez la femme une influence non seulement décisive mais installée beaucoup plus tôt que Freud ne le pensait puisqu’il considérait que la prise de conscience de l’existence du pénis n’intervenait qu’à la phase phallique.

Il n’est pas facile de décider si ces observations justifient la position de Freud qui institue une nette différence entre les précurseurs oraux et anaux de la castration et la castration proprement dite. Si les différences paraissent fondées, il n’est pas sûr qu’il faille les ériger en catégories absolument distinctes. En revanche, l’influence décisive de l’attribution du sexe par le parent et l’éducation dans un sexe donné en dépit de caractéristiques biologiques en sens contraire confirme bien la différence entre le domaine de la sexualité biologique et celui de la psychosexualité.

Dans ce contexte la découverte de la différence sexuelle et de sensations génitales précoces apparaissent comme des événements qui ont « un caractère unique, exemplaire ». Cette constatation peut être une source de réflexion profonde sur les rapports réciproques de l’évolution psychosexuelle et celle du Moi ou des relations d’objet. Leur interdépendance plaiderait en faveur d’un développement lié et solidaire. Mais il y a autant d’arguments pour défendre la fonction organisatrice de la sexualité infantile sur les autres secteurs du développement.

III. La phase phallique

Nous avons déjà vu apparaître certaines caractéristiques de la phase phallique à la période génitale précoce, chez le garçon la fierté et l’orgueil phallique. Les traits propres à la phase phallique se marquent dans les fantasmes, les jeux et les attitudes des garçons à cette époque. L’agressivité en est partie intégrante mais aussi tout ce qui concerne le désir de pénétrer, de vaincre. Il est facile de relever dans cet ensemble des traits directement liés à l’érotisme uréthral puis phallique, des aspects en rapport avec des défenses contre l’angoisse de castration (par identification à l’agresseur), ou en rapport avec le sadisme de la phase anale précédente.

En outre, on a fait remarquer l’existence à côté de cette structure phallique positive de ce qu’on a appelé une « passivité phallique » qui se traduit par exemple par le désir que le pénis soit choyé, caressé, adulé. Et si l’on peut dire que l’enfant s’identifie à son pénis, ce qui n’est qu’une des caractéristiques qui marquent le symbolisme phallique où le corps tout entier peut représenter le pénis (ou le contraire) on peut concevoir cette identification sur un mode actif ou passif. Le narcissisme phallique peut en effet déployer ces deux aspects apparemment contradictoires. Plus la position phallique est prononcée (au point d’éclipser les autres fixations), plus l’angoisse de castration sera développée. En témoignent les cauchemars d’une répétition tenace d’exécution capitale, de décapitation et de mutilations en tous genres. L’angoisse de castration peut se déguiser derrière des contenus prégénitaux (crainte d’être dévoré par le père, ou de voir le contenu des intestins volés). Il importe de ne pas confondre les régressions topiques (qui ne concernent que le mode de représentation d’un contenu ayant subi ce déguisement) avec d’authentiques régressions dynamiques (régression temporelle à une phase antérieure de la libido). La distinction n’est pas toujours aisée de l’aveu de Freud lui-mème.

Les causes du complexe de castration sont multiples. Certaines résultent de menaces (plus ou moins sérieusement édictées) de la part des adultes. D’autres prennent naissance à la suite d’expériences qui la symbolisent (appendicectomie, amygdalectomie) ou de spectacles suggestifs (décapitation d’animaux, de volailles surtout). À côté de ces diverses circonstances externes d’autres naissent des projections sur des adultes jugés hostiles ou menaçants, masculins ou féminins. En certains cas c’est la culpabilité masturbatoire directe qui fera craindre une détérioration de la fonction phallique, ou que le pénis ne grandisse pas. La conviction d’avoir une verge trop petite est très fréquente. La situation externe du pénis n’est pas toujours vécue comme un avantage. En fait, l’impossibilité de dissimuler l’excitation sexuelle à cause du caractère visible de l’érection, fait vivre celle-ci comme un danger permanent susceptible d’entraîner un châtiment. Un problème que la fille ne connaît pas, pouvant parfaitement dissimuler son plaisir. Dans le cas précédent, le tourment de l’excitation sexuelle peut aussi entraîner un désir de castration, par soumission au père et désir d’être aimé de lui en évitant ainsi la rivalité œdipienne.

IV. La masturbation infantile

Elle est l’expression la plus manifeste de la sexualité infantile et plus particulièrement du stade phallique.

Selon Freud, elle est d’abord simple excitation autoérotique (plaisir d’organe), mais elle est bientôt accompagnée de fantasmes qui en font le véritable intérêt, puisque l’obtention du plaisir n’est plus liée exclusivement à une activité mécanique et que ce sont bien des représentations plus ou moins bien organisées en scénarios qui sont nécessaires à provoquer l’orgasme. Il peut alors exister un clivage entre Y activité masturbatoire proprement dite et des fantasmes exprimant des désirs passifs. Il peut se nouer un réseau complexe de déplacements d’excitation vers la masturbation et vice versa. Ceux-ci peuvent en particulier se produire dans le sens de régressions de la génitalité vers la prégénitalité ou au contraire par la décharge génitale d’excitations prégénitales. Du fait de la coexcitation libidinale toute excitation de quelque nature qu’elle soit peut s’érotiser et devenir sexuelle. Même une excitation intellectuelle forte peut se transformer en excitation sexuelle.

Le contenu des fantasmes peut le plus souvent être mis en rapport avec le complexe d’Œdipe, surtout si on considère la forme complète (positive et négative) de celui-ci.

Il importe de distinguer la masturbation infantile dont le souvenir a souvent succombé au refoulement et à l’amnésie infantile et la masturbation à l’adolescence souvent très culpabilisée. En réalité la culpabilité est moins liée à l’activité masturbatoire elle-même – plus ou moins interdite – qu’aux fantasmes qui l’accompagnent. Notons que celle-ci peut persister chez l’adulte de façon occasionnelle. Elle ne devient pathologique que dans le cas où elle est la seule condition pour accéder à l’orgasme ou lorsque sa fréquence signe une incapacité à agir pour obtenir des satisfactions sur un mode moins auto-érotique. C’est dans les cas où l’angoisse de castration entraîne une inhibition marquée, une timidité excessive – une peur très étendue non seulement de la sexualité mais surtout de sa tonalité agressive – que la masturbation devient un mode préférentiel de satisfaction sexuelle. Elle s’accompagne souvent d’une idéalisation de l’objet sexuel.

Ces conflits centrés sur l’agressivité, cette dernière empêchant la satisfaction sexuelle, provoquent une masturbation compulsive pour forcer la jouissance devenue impossible par suite du conflit. La masturbation génitale s’accomplit selon des attitudes diverses dont certaines peuvent satisfaire des tendances féminines prononcées chez le garçon (par frottement des cuisses emprisonnant et dissimulant le pénis), chez la fille la main n’est pas l’instrument exclusif de l’obtention de la jouissance, divers instruments pouvant jouer le rôle de l’excitant pénétrant. D’autres organes peuvent entraîner la jouissance (masturbation anale ou pénétration de l’urèthre ou excitation des seins dans les deux sexes). On attribue à l’impossibilité d’obtenir l’orgasme par la masturbation un rôle déclenchant de la genèse d’une névrose actuelle (tout comme le coït interruptus).

Les études de M. Laufer attribuent au fantasme central de la masturbation un rôle cardinal dans la compréhension du psychisme à l’adolescence, dominé selon lui par l’angoisse suscitée par les transformations pubertaires et le désir de retrouver un corps à l’état antérieur à la poussée pubertaire.


41 Le traumatisme de la naissance, Paris, Payot, 1968.

42 Problématiques V : castrations et symbolisations, puf. 1980. p. 119 et s.