Préface à l’édition « Quadridge »

Le Complexe de castration, écrit en 1990, a connu trois éditions. Il est repris aujourd’hui dans la collection « Quadrige ». Dans l’avertissement à la troisième édition, je faisais remarquer que le texte original n’avait pas connu de modifications substantielles. Mon ambition, en 1990, dépassait l’utilisation de l’expression dans la psychanalyse. J’avais saisi l’occasion pour aborder de la manière la plus ouverte possible les divers aspects de la castration réelle autant qu’imaginaire.

Un chapitre introductif rappelait les conséquences de la castration réelle chez l’animal et chez l’homme à la suite de diverses circonstances pathologiques ou rituelles. On pouvait remarquer à l’occasion la pauvreté des effets psychiques observables suite à la pathologie ou à la chirurgie, en comparaison de la richesse des élaborations psychopathologiques consécutives aux pratiques rituelles.

D’emblée, on remarque donc que les atteintes organiques portant sur telle ou telle partie de la sexualité, depuis les atteintes génétiques jusqu’aux lésions des appareils génitaux, montraient à l’évidence les aspects fantasmatiques pathologiques ou fonctionnels. Ceci est une preuve en soi du retentissement sur la fonction sexuelle qui témoigne des incidences des manifestations en rapport avec la vie psychique. La mise en évidence de la richesse des pratiques rituelles et des significations qui leur sont liées démontre combien la sexualité est reliée à la fantasmatique dans les deux sexes.

À la vérité, la majeure partie de ces observations n’avait guère de rapports directs avec ce que les psychanalystes nomment « le complexe de castration ». Toutefois, il était fécond de relier les données relatives aux rituels observables dans les sociétés sans écriture et les fantasmes qui habitent la sexualité anatomiquement et physiologiquement normale, mais susceptibles d’entraîner des croyances de divers types. Dans la pathologie des névroses et des psychoses, la part relevant de l’imaginaire, qui peut aller jusqu’au délire, peut appeler non seulement les craintes redoutables de la menace de castration, mais aussi le désir que cette castration soit subie pour rendre le sexe anatomo-physiologique conforme au désir d’une sexualité souhaitée, faute d’être réelle. Le complexe de castration s’enracine dans la sexualité infantile. Il est relatif, le plus souvent, aux fantasmes de castration que l’enfant imagine subir de la part de personnages investis d’autorité, comme punition pour avoir été porté à la recherche du plaisir en s’accordant des caresses mises en œuvre à l’insu des parents pour se procurer une jouissance et stimuler surtout des imaginations qui sont au centre des pratiques masturbatoires.

On a fait observer que le complexe de castration, tel que Freud le décrit, pouvait avoir subi un certain infléchissement. Aujourd’hui, les lecteurs attentifs de Freud remarquent que ses analyses de la sexualité infantile portent la marque d’un déséquilibre théorique. En fait, pour toutes sortes de raisons aisément compréhensibles, la théorie élaborée par Freud paraît surtout centrée sur le cas du garçon. Il n’est pas interdit de penser que Freud avait pu tirer de son propre cas nombre de données qu’il appliquait aux garçons. Comme on le sait, ce n’est pas sans difficulté qu’il chercha à appliquer à la fille ce qu’il avait d’abord conclu du cas du garçon, en adaptant la théorie au cas de la fille. Signalons une différence non négligeable : le complexe de castration, chez la fille, inaugure ce que la sexualité infantile présente comme relatif à la spécificité de son évolution et de sa structure anatomique.

Ces conceptions ont fait, après Freud, l’objet de critiques. Mélanie Klein a proposé des vues qui ont profondément remanié les propositions de Freud. Winnicott à son tour ouvrit de nouvelles perspectives, tandis que les observations longitudinales du développement permettaient de mieux comprendre certaines orientations propres à la fille.

D’une manière générale, le complexe de castration trouve ses applications les plus générales comme concept organisateur éclairant la compréhension des structures névrotiques. Il est difficile de décrire les particularités de la pathologie névrotique sans faire référence aux données que celui-ci met en évidence.

Il faut également souligner une seconde remarque d’importance. La clinique contemporaine s’est trouvée confrontée à la reconnaissance toujours plus fréquente des structures non névrotiques. On a vu affluer sur les divans les cas limites et nombre d’autres formes qui ne pouvaient être incluses parmi les névroses. De ce fait, complexe d’Œdipe et complexe de castration virent leur importance diminuer. L’évolution des formes prégénitales fut l’objet d’élaborations nombreuses qui éclairaient autrement les traits autrefois reliés au seul complexe de castration. On vit donc se développer les descriptions et les théorisations concernant les manifestations libidinales antérieures à l’Œdipe et celles qui avaient été marquées par la prédominance des pulsions de destruction. Une abondante littérature est née depuis, qui accorde une large part au rôle de ces pulsions destructrices.

Aujourd’hui, le complexe de castration, abordé en fonction des observations de la clinique, expliquerait sans doute qu’une part importante soit réservée à ces phases précoces de l’organisation psychique. La technique psychanalytique ne saurait l’ignorer.

Cependant, tel qu’il est, le complexe de castration reste un outil précieux, susceptible de clarifier bon nombre d’organisations névrotiques. C’est une erreur fréquente aujourd’hui que l’on rencontre en faveur de l’idée que les névroses ont disparu ou fortement diminué dans le champ de la clinique, désormais occupé par les structures non névrotiques. Rien n’est plus faux car la névrose conserve sa place référentielle et continue d’habiter l’essentiel des descriptions de la pratique psychanalytique. Il est important de le rappeler.

André Green, mars 2011.