Chapitre I. Aspects de la castration réelle : biologie et anthropologie

Avant que Freud n’en parle, la castration est d’abord un fait réel. Elle est pratiquée depuis la plus haute Antiquité pour domestiquer les animaux2. Certaines sociétés en ont fait une mesure de précaution pour assurer la chasteté des femmes confiées à la garde des hommes qu’on rendait eunuques. À l’ère du développement de la connaissance scientifique, on étudie les modifications qu’entraîne l’ablation expérimentale des organes génitaux, chez l’animal. Chez l’homme la pathologie réalise une sorte d’expérimentation spontanée. Soit que la castration résulte directement d’une atteinte des organes génitaux, soit encore que la thérapeutique exige cette mesure indispensable. Enfin, les anomalies génétiques réalisent des altérations qui reviennent à une castration, mais le tableau est plus complexe.

Plus un animal appartient à une espèce proche de l’homme plus la détermination du sexe se complique et plus l’écart animal-homme fait paraître des différences fondamentales et irréductibles, rendant l’interprétation des conséquences des castrations réelles fort complexe…

À toutes les circonstances pouvant entraîner une castration involontaire il faut en ajouter une dont l’espèce humaine a l’apanage : la castration volontaire et ardemment désirée des sujets transsexuels mâles et femelles qui ont la conviction absolue, d’être des erreurs de la nature et d’appartenir, en vérité, au sexe qui n’est pas le leur. Encore faut-il ajouter que le souhait de se priver des attributs anatomiques du sexe que l’on a s’accompagne du désir complémentaire de posséder ceux du sexe que l’on n’a pas. La castration, chez de tels sujets, n’est que le temps négatif, nécessaire mais non suffisant, pour accomplir le temps positif du changement de sexe, nécessaire à la rectification par l’homme du faux pas dont la nature se serait rendue responsable. Ils posent des problèmes psychiques, légaux et éthiques qui les placent à part.

I. Déterminisme sexuel biologique

La castration dont parle la psychanalyse est une castration imaginaire. Pour bien faire la différence, rappelons fût-ce très brièvement les données de la biologie relative au problème que nous abordons. Au départ un sexe chromosomique. Une paire de chromosomes masculins XY se mélange à une paire de chromosomes féminins XX pour former, après élimination d’un des éléments de chaque paire, la paire XY ou XX qui détermine le sexe de l’individu. Signalons cependant qu’on a décrit des anomalies rares de femmes porteuses de chromosomes XY et d’hommes de chromosomes XX et des hermaphrodismes vrais porteurs de chromosomes XX. Cependant ces anomalies sont susceptibles d’interprétations qui mettent en évidence le rôle central du chromosome Y qui même dans le cas d’hommes XX montrent la présence de fragments d’ADN provenant à l’origine du chromosome Y.

Castré pendant sa vie utérine, un fœtus à la naissance aura un sexe féminin. Le sexe chromosomique responsable de la formation des gonades conduit celles-ci à se différencier en ovaire et testicules (sexe gonadique). Si la gonade sécrète de l’œstradiol (à l’état normal) ou si l’individu est privé de gonades (condition pathologique) l’évolution se fait vers le sexe féminin. Le sexe masculin s’obtient par intervention d’un testicule virilisant après les premiers mois (sexe hormonal). La testostérone sécrétée par ce dernier inhibe l’ébauche du tractus génital femelle et déclenche la croissance des structures anatomiques de la masculinité (sexe anatomique). Si l’on est féministe on dira : le premier sexe est féminin, la masculinité n’en est qu’une branche secondaire. Si l’on est machiste, on dira : la femme est un être incomplet, l’homme est celui dont l’évolution se poursuit en refoulant sa féminité et en achevant son parcours jusqu’à l’accomplissement masculin. Ce ne sont là que fantasmes projectifs qui interprètent chacun à sa façon une réalité muette. La testostérone est indispensable au développement masculin, alors que la féminité peut se développer sans œstradiol. À la naissance, les médecins et les parents, reconnaissent le sexe de l’enfant et lui en attribuent un en le déclarant à l’état civil. Enfin, au cours de l’enfance, l’enfant se reconnaît garçon ou fille à travers le vécu qu’il a de son corps et de son identité ; de même qu’il est reconnu par les autres comme tel. Après les premiers temps qui suivent la naissance, la sécrétion hormonale se tait jusqu’à la puberté (caractères sexuels secondaires). Néanmoins, le comportement est sexualisé par l’intermédiaire de l’imprégnation hormonale du cerveau.

II. Brèves remarques sur la castration chez l’animal

Dans le cas où on est en présence d’une imprégnation cérébrale par la testostérone, celle-ci avant d’agir sur le cerveau, dans le sens de la masculinisation, doit se transformer en œstradiol. Chez les chats, la castration donne des résultats différents selon l’âge où elle est pratiquée.

Avant la puberté, elle ne laisse la possibilité que d’ébauches de comportements sexuels, alors que l’adulte castré continuera à présenter des érections, et des réactions d’accouplement avec montes et éjaculations longtemps après l’opération, seule la fréquence de ceux-ci diminuant. Elle persistera même après l’ablation des corticosurrénales responsables de la sécrétion d’androgènes.

L’injection d’androgènes chez le chat castré entraînera un retour à la normale du comportement antérieur à la castration. Chez le chat intact elle restera sans effet sur les performances sexuelles et peut même provoquer (par rétrocontrôle) un effet inverse3.

Une expérimentation fournie a été faite chez l’animal sur les conséquences d’injections hormonales mâles ou femelles chez des femelles gravides ou de tout nouveau-nés. Si ce sont des hormones mâles qui sont injectées, la descendance femelle donne des pseudo-hermaphrodites avec des changements nets dans le système nerveux central. Il existe une sensibilité particulière au cours de périodes critiques. Si « l’ambiance hormonale » est modifiée à certaines périodes précises, la maturation peut se dérouler selon une double potentialité. Un jeune rat mâle castré à la naissance présentera des réactions sexuelles femelles si on lui injecte des œstrogènes et de la progestérone, et des réactions sexuelles mâles s’il est soumis à des injections d’androgènes. Mais si la castration est accomplie dix jours après la naissance, on assiste à la disparition des capacités femelles.

On a défendu l’idée que coexistent en chaque individu un système nerveux central mâle et femelle (Young et collaborateurs ; cité par Stoller). Rappelons que lors du sommeil le début et la fin de la phase rem (Rapid Eye Movements), témoin de la phase paradoxale qui accompagne le rêve, sont marqués par une érection chez 95 % des sujets. La référence à l’expérimentation animale a au moins le mérite de nous montrer, même à ce niveau, la complexité des interactions qui déterminent un comportement sexuel relativement simple. Tous les auteurs sérieux rappellent à la prudence quand on est tenté de court-circuiter la différence animal-homme. Cependant, souvent, il ne s’agit que de précautions oratoires ou de clauses de sauvegarde qui s’efforcent de camoufler des convictions, non exprimées des scientifiques.

III. La castration réelle, non rituelle, chez l’homme

1. La pathologie. – Elle réalise une sorte d’expérimentation naturelle qui permet d’observer ses effets principalement chez l’homme, mais aussi chez la femme, selon le niveau lésionnel.

Chez I ’homme : hypogonadismes et tumeurs.

a) Il ne saurait y avoir de castration au niveau du sexe chromosomique bien entendu. Il n’existe pas de sujet naissant asexué. En revanche, il existe des états intersexuels pouvant provoquer un hypogonadisme (syndrome de Klinefelter, trisomie XXY ou anomalie gonosomique XYY). Dans le cas de « surcharge féminine » (XXY), le Oi moyen est entre 55 et 84 et l’affectivité dépressive avec inhibition, asthénie et passivité. Dans les cas de « surcharge masculine » (XYY) on remarque surtout des comportements antisociaux.

On voit donc que la sexualité est moins spécifiquement affectée que l’ensemble de la personnalité.

b) Dans les cas d’hypogonadisme primaire par agénésie gonadique créant les conditions d’une castration prépubertaire, le tableau est celui de l’eunuchisme avec retard de croissance, absence de caractères sexuels secondaires faute de développement des testicules. Psychiquement ce sont encore des manifestations de la personnalité qui dominent le tableau : apathie, soumission, infantilisme sans intérêt réel pour la sexualité. L’injection d’androgènes ne provoque qu’une sexualité « artificielle », « le sujet se réfugiant dans des fantasmes sans possibilités réelles de satisfaction avec réactions anxieuses et suicidaires »4.

c) Dans le cas d’hypogonadismes secondaires dus à une insuffisance de stimulines qui activent les fonctions libidinales et reproductrices des testicules (eunuchoïdisme hypogonadotrophique) où les manifestations de la puberté sont absentes le tableau est le même que dans les eunuchismes primaires. À un moindre degré, le retard pubertaire se traduit surtout par la persistance d’un caractère infantile.

d) Dans les hypogonadismes hypogonadotrophiques (insuffisance de sécrétions de gonadotrophines) associés ou secondaires c’est l’infantilisme qui domine. Rappelons le classique syndrome adiposo génital associant un infantilisme génital à une obésité de type gynoïde.

e) Les tumeurs testiculaires : leur action destructrice donnent chez l’adulte des états de « dévirilisation », alors que chez l’enfant elles induisent une virilisation précoce. Du point de vue psychique, la sexualité n’est pas en avance, à l’inverse de l’agressivité donnant lieu à des manifestations antisociales.

2. Castrations accidentelles ou chirurgicales. – Rappelons les conséquences de la castration des pervers sexuels ou des malades, aux fins de stérilisation. Les observations sont contradictoires et ne permettent aucune conclusion.

Reste le cas particulier du transsexualisme. Il est clair que les problèmes psychiques du transsexualisme se situent par rapport au syndrome psychopathologique antérieur à l’intervention. Les vrais problèmes du transsexualisme concernent l’état psychique qui pousse à la recherche de la castration opératoire. Si, chez de « vrais » transsexualistes l’intervention apporte un réel soulagement, les données ne sont pas simples à interpréter. D’une part, on manque de documents concernant le vieillissement des transsexuels. D’autre part, la complexité de la sexualité humaine conduit à des situations paradoxales : un transsexualiste homme après intervention peut être poussé dans la direction d’une homosexualité « féminine ». Enfin, l’expérience a permis de constater qu’à côté de structures solidement fixées soutenues par une conviction de type quasi délirant chez qui l’intervention apporte un soulagement, existent des sujets dont le transsexualisme est une manifestation trompeuse. Dans ces derniers cas l’intervention peut être suivie d’une exacerbation des manifestations anxieuses et dépressives pouvant conduire au suicide. D’où la nécessité d’indications très étudiées, lesquelles posent de délicats problèmes légaux.

La description du transsexualisme met en avant surtout un malaise considérable d’appartenir à un sexe qui n’est pas vécu comme sien. Si la psychologie, les goûts, la tournure d’esprit du sexe opposé sont adoptés, la sexualité proprement dite est pauvre. Il existe une obsession à être débarrassé de ses attributs sexuels. Chez le garçon, le sujet espère que le changement de sexe apportera les satisfactions sexuelles qui font défaut au présent. On comprend que si les problèmes chirurgicaux sont techniquement solubles, en partie, ceux de l’état civil le sont beaucoup moins. Certains pays admettent le changement d’état civil dans certaines conditions (célibat, stérilité, nationalité du pays autorisant le changement), d’autres ignorent le problème ou laissent faire la jurisprudence. Quoi qu’il en soit, il est admis que la détermination chromosomique du sexe ne suffit pas pour rejeter une telle demande. En somme, le sexe est donné par la nature, reconnu et déclaré à la société par les parents et authentifié par le vécu du sujet. Ce dernier terme peut avoir un pouvoir que les deux autres ne lui reconnaissent pas. Ce serait en somme après le choix du sexe de l’enfant par les parents à la conception (par manipulation génétique) le choix du sexe par le sujet lui-même. Car le moindre des paradoxes de cette situation est que si les psychiatres considèrent les transsexuels comme des malades (qui appartiendraient moins à la catégorie des déviants sexuels que des délirants), ces derniers, eux, ne se sentent aucunement atteints par une quelconque maladie. Mais ceci est bien souvent le cas du délire comme « refoulement de la réalité ». On invoquera sans doute le caractère parfaitement normal de ces sujets pour contrer une telle affirmation. Cela est vrai macroscopiquement. Mais la psychiatrie connaît depuis longtemps des états de ce genre appelés « délire en secteur ».

Chez la femme. – La différence des sexes se manifeste ici dans toute son ampleur. Ce chapitre se restreint ici à la castration ovarienne qui ne s’accompagne d’aucune modification apparente des caractères sexuels secondaires. Elle entraîne d’ailleurs des modifications variables et mineures le plus souvent rapportées aux incidences psychologiques de la situation plus qu’à l’effet biologique direct. De même les modifications consécutives à l’hystérectomie relèvent de l’impact de celle-ci sur le psychisme.

IV. Remarques sur la castration réelle biologique

Le tour d’horizon des enseignements de la pathologie n’a pas seulement le mérite de nous faire mesurer l’écart entre les effets de la causalité biologique et ceux de la causalité psychique. Il permet aussi de relever certains points dignes d’intérêt.

Il nous semble que ces données confirment la distinction de Freud entre sexualité et génitalité. En effet, l’étude des hypogonadismes dans leur ensemble nous montre que les conséquences sexuelles – stricto sensu – sont peu marquées, peu spécifiques et plutôt « secondaires » par rapport aux troubles de la personnalité. On pourrait alors penser que les troubles dits sexuels relèveraient de ce que les psychanalystes nomment génitalité, tandis que les troubles caractéristiques de la personnalité (apathie, inertie, soumission, infantilisme, etc.) pourraient entrer dans la catégorie appelée par les psychanalystes sexualité, traduisant un affaiblissement conjoint de la libido objectale (désintérêt sexuel) et narcissique.

Il ne serait pas arbitraire de rapprocher les états psychiques de l’hypogonadisme, des caractéristiques de personnalité souffrant d’une angoisse de castration marquée. Non que l’on puisse en conclure que l’angoisse de castration pourrait être reliée à une perturbation biologique que rien n’autorise à soutenir. Au contraire, il serait plus logique de penser que l’inhibition sexuelle (voire la désexualisation) d’origine purement psychique produit des manifestations psychiques comparables à celles qu’engendre l’hypogonadisme.

Quoi qu’il en soit, notons l’étendue du champ d’action de la sexualité biologique, bien au-delà du domaine de la sexualité proprement dite. Cela justifie l’appellation due aux psychanalystes de la psychosexualité. Relevons en outre la différence entre les incidences sur la libido masculine et la libido féminine de la castration. Ce sont les androgènes qui, dans les deux sexes, sont responsables du désir sexuel, dont la caractéristique dans l’espèce humaine n’est plus liée aux vicissitudes de la reproduction.

V. Remarques sur la psychopathologie sexuelle

Nous nous limiterons ici à quelques remarques concernant les états intersexuels, le transsexualisme et l’homosexualité.

La détermination pluri-étagée du sexe depuis le sexe chromosomiques à l’établissement d’une identité de genre a permis des observations fécondes. Dans les états intersexuels, depuis Money et Hampson, puis Stoller, on admet que l’identité de genre dépend exclusivement de la conviction des parents (plus ou moins fondée dans la réalité anatomique) et de l’attitude qu’ils adoptent à l’égard de l’enfant durant les deux premières années de la vie. Toutefois, Stoller rapporte aussi des contre-exemples (rares) où l’intuition de l’enfant (fondée sur son vécu corporel) a eu raison à la fois des apparences anatomiques trompeuses et de la perception parentale aboutissant à l’attribution erronée d’un sexe à l’enfant.

En ce qui concerne le transsexualisme, rappelons qu’aucune donnée biologique ne vient soutenir la conviction du patient d’être une « erreur » de la nature. Stoller qui restreint le transsexualisme au sexe masculin a décrit une constellation spécifique où se combinent les effets des souhaits inconscients de la mère que son enfant appartienne au sexe opposé, la prolongation de la relation fusionnelle de l’enfant avec elle et le trouble de l’identité de genre de la mère elle-même. Cependant certains auteurs trouvent les critères de Stoller trop restrictifs.

Quant à l’homosexualité masculine, on a cherché à l’expliquer par une insuffisance de sécrétion de testostérone chez le fœtus et le nourrisson en relation avec une mère stressée. Le neurobiologiste J.-D. Vincent met en doute ces affirmations et se rallie à l’hypothèse de l’idée de genre. En ce qui concerne la conception psychanalytique de l’homosexualité il écrit : « Il n’existe pas actuellement à notre connaissance de théorie plus satisfaisante pour rendre compte des interactions entre la bisexualité de l’enfant et son environnement affectif. »5

L’observation de l’enfant permet de défendre l’idée d’un comportement différent selon le sexe dès la naissance (ce que sait n’importe quelle mère). Plus intéressante est l’observation de Schaeffer et Bayley, si elle est confirmée, selon laquelle la quantité d’activité observée chez les garçons dans les premiers mois de la vie est directement fonction de la façon dont la mère s’occupe d’eux, tandis que de ce point de vue, la fille se développe plus indépendamment du comportement de la mère6.

On peut conclure en rappelant que la détermination du sexe, Y identité de genre, étant la résultante d’une intégration étagée, faisant non seulement intervenir divers aspects du fonctionnement biologique (chromosomique, hormonal, cérébral) et psychique (perception par les parents du sexe de l’enfant et désir – inconscient – de ceux-ci), mais aussi des périodes différentes de l’existence (pré – et postpubertaires), le concept de castration réelle s’adresse à des déterminismes étagés, diversifiés, étalés dans le temps. En fait, la castration selon les psychanalystes – ce qu’ils nomment le complexe de castration – n’a rien en commun avec les descriptions de la castration réelle.

Ceci ne signifie pas pour autant que la théorie freudienne ferait bon marché de toute base biologique. Le fondement de celle-ci reste la théorie des pulsions dont Freud rappellera sans cesse que celles-ci sont ancrées dans le somatique bien qu’elles soient déjà du psychique « sous une forme inconnue de nous ».

VI. La chirurgie rituelle

Une autre source d’observations riche d’enseignement sur la castration réelle est la castration pratiquée à des fins religieuses. Nous parlons ici de castration au sens plein du terme et non des pratiques qu’on a voulu considérer comme des équivalents symboliques de celle-ci (circoncision, subincision, etc.). Une telle pratique apparaît relativement tard dans l’histoire et dans le contexte de religions élaborées qui n’ont rien de « primitif ». il s’agit d’ailleurs, à la différence des rites d’initiation qui ont lieu dans les sociétés dites primitives, d’autocastration.

Il importe moins de signaler son origine probable chez les Hittites et sa diffusion chez les Sémites d’abord, puis en Asie et en Europe, que de remarquer sa relation étroite avec les cultes célébrant la Déesse-Mère. À l’origine son but officiel est de plaire à la divinité maternelle7. Elle est donc apparemment autosacrificielle avant tout. Toutefois dans la mythologie de l’Ancienne Égypte, comme sur les monuments de l’époque, elle est la punition que les vainqueurs infligent aux vaincus pour les priver définitivement de leur pouvoir viril. Elle redeviendra au Moyen Âge et chez les Germains comme sanction (exemple d’Abelard).

La fabrication des eunuques n’était pas seulement destinée à servir sans danger les femmes des harems, mais aussi à satisfaire les désirs homosexuels voire cannibaliques de leurs maîtres (les eunuques étaient secondairement engraissés avant consommation aux Antilles). Plus que la référence à un père castrateur, c’est plutôt celle à une mère castratrice qui paraît prévaloir pour expliquer les exigences émasculatrices des Déesses-Mères dans la mythologie hindoue par exemple et dans certaines sociétés matriarcales (chez les Trobriandais en particulier). Chez les prêtres de Cybèle, l’automutilation concerne les deux sexes bien que celle-ci était plus importante chez les hommes. Il est remarquable que l’auto-émasculation s’accomplissait dans une atmosphère orgiastique, comme si le changement de sexe vers la féminité signifiait l’accession à une jouissance supérieure. On pense ici au mythe de Tiresias et à la disproportion dont il est fait état entre jouissance masculine et jouissance féminine, cette dernière étant supposée neuf fois plus importante.

VII. Castration « naturelle » et castration culturelle

On ne peut qu’être frappé de la richesse sémantique de ces données anthropologiques et historiques par opposition à la pauvreté correspondante des manifestations pathologiques. Toute l’épaisseur du symbolique et de l’imaginaire sépare les premières des secondes.

À cette richesse sémantique répond aussi une ouverture interprétative laissant beaucoup d’énigmes sinon sans réponse, du moins sans réponse d’interprétation univoque. En effet, dès lors que l’on s’attache à des comportements dont l’explication se rapporte à une causalité anthropologique c’est-à-dire psychique, se pose la question des rapports entre le manifeste et le latent. Il n’est pas facile de comprendre le sens de l’émasculation pour complaire à la Déesse-Mère. Pourquoi celle-ci exige-t-elle le sacrifice de la virilité ? Est-ce pour affirmer la prédominance féminine-maternelle d’un univers entièrement féminisé, c’est-à-dire soumis à une loi maternelle ? Comment concilier émasculation – c’est-à-dire désexualisation – avec l’orgiasme féminin supposé succéder à l’automutilation ? S’agit-il d’asexuer ou de sursexuer par la dévirilisation ? Faut-il voir dans ces cultes des Déesses-Mères des étapes « antérieures » aux cultes des Dieux masculins, ou des contextes différents ?

Ces questions débordent de beaucoup les problématiques cliniques posées par le complexe de castration et nécessitent un examen plus approfondi avant de risquer des réponses. Quoi qu’il en soit, il semble bien que ce soient les organes de la virilité – qu’il faille les supprimer, ou au contraire en exalter le pouvoir – qui restent au centre du questionnement.

Toutefois, si la théorie freudienne ne manque jamais de rappeler ses bases biologiques par l’enracinement corporel des pulsions, celles-ci ne sauraient prétendre à une priorité par rapport à leur pôle complémentaire : celui de l’enracinement de l’individu dans la culture et plus particulièrement dans les aspects religieux de celle-ci. L’homme comme « animal religieux » plutôt que comme animal politique ? Le daïmon et le divin seraient-ils deux aspects de la même réalité ou deux branches ayant un même tronc commun ? Le complexe de castration est un cas privilégié pour aborder ces questions.


2 À cet égard, rappelons que les expériences de Pavlov sur les réflexes conditionnés dont le matériel expérimental était le chien, étaient souvent pratiquées sur des animaux préalablement châtrés, pour diminuer l’inconvénient de leur « réflexe de liberté ». À ma connaissance, on n’a guère tiré les conséquences scientifiques et idéologiques de cette mise en condition.

3 J.-M. Vidal. Encyclopédie de La Pléiade, Psychologie, 1987, p. 160-228.

4 F. Peigne et P. Mazet, Troubles mentaux et glandes sexuelles, Encyclopédie médicochirurgicale. Psychiatrie, vol. Il, 37640 K. 10 auquel nous devons beaucoup pour la rédaction du chapitre sur la « Pathologie humaine ».

5 J.-D. Vincent. Biologie des passions. Ed. Odile Jacob. 1986. p. 284.

6 Nous ferons état plus loin de données récentes acquises par l’observation concernant l’existence d’une phase génitale précoce entre 15 et 24 mois.

7 C’est du moins l’opinion de Bettelheim à qui nous devons beaucoup pour la rédaction de ce chapitre, cf. Les blessures symboliques, trad. franç. de C. Monod. Gallimard, 1971. p. 108-112.