9.

Vous êtes injuste, chère amie. Si la vie est compliquée, je n’y peux rien. Puisque vous voulez tout comprendre du premier coup, je vous conseille de nouveau de vous adresser aux manuels d’enseignement. Vous y trouverez les choses convenablement classées et clairement exposées. Il n’y règne ni brouillard ni obscurité, ou quand cela se produit, le manuel va son bonhomme de chemin après avoir fait remarquer : là, ce sont les ténèbres.

La science scolaire est comme un magasin de fournitures pour tapisseries. On y voit les pelotes les unes à côté des autres, fil, soie, laine, coton, dans toutes les nuances et chaque pelote est soigneusement enroulée ; quand vous prenez le bout du fil, vous pouvez le dérouler vite et sans peine. Mais j’ai gardé de mon enfance le souvenir des drames que cela faisait quand nous avions touché à la corbeille à ouvrage de ma mère et que nous avions embrouillé ses fils. Quelles difficultés, pour démêler les brins enchevêtrés les uns dans les autres ! Parfois, il ne restait qu’une possibilité, les ciseaux, qui tranchaient facilement tous les nœuds. Représentez-vous maintenant le monde tout entier perdu dans un embrouillamini de fils. Alors, vous vous trouverez — à condition que vous ayez assez d’imagination pour pouvoir vous en faire une idée et ne pas dire immédiatement, accablée : non, je ne veux même pas penser à cela — alors, vous vous trouverez, dis-je, devant le vaste domaine où s’active le chercheur. Ce domaine est situé derrière la boutique, on ne le voit pas. Personne — à moins d’y être obligé — ne se rend dans cette pièce, où chacun tient un bout de fil entre ses doigts et bricole avec diligence. Il s’y trouve des querelles, de la jalousie, de l’entraide, du désespoir, et jamais l’un d’entre eux — même pas un d’entre eux — n’en trouve la fin. De temps à autre, un petit monsieur vient de la boutique et réclame un mélange de soie rouge ou de laine noire parce qu’une dame — peut-être vous — veut justement tricoter quelque chose de gentil. Alors, un homme fatigué, qui vient de laisser retomber ses mains, lassé du peu de succès de ses efforts, se souvient des quelques mètres de fil qu’il a réussi, au cours de plusieurs décennies, et avec mille difficultés, à extraire de l’invraisemblable fouillis ; le garçon de magasin va chercher ses ciseaux, coupe ce métrage sans défaut et l’enroule, tandis qu’il se dirige vers la boutique, en une belle pelote. Vous, vous l’achetez et vous croyez connaître un morceau d’humanité ; eh oui !

L’atelier, dans le magasin duquel je sers en qualité de vendeur — car je n’appartiens pas à ces gens patients qui passent leur vie à démêler tout ce désordre, je vends des pelotes — donc, cet atelier est mal éclairé, le fil est mal filé et coupaillé ou usé à mille endroits. On ne me donne jamais que de petites morceaux que je suis obligé de nouer ensemble, je me sers moi-même de temps à autre des ciseaux et quand il parvient enfin à la vente, le fil est déchiré par places ou le rouge et le noir ont été attachés l’un à l’autre, coton et soie mêlés, bref, c’est en somme une marchandise invendable. Je n’y peux rien. Ce qui est drôle, c’est qu’il existe encore des gens pour acheter ce genre de chose ; apparemment, des gens très enfantins, qui trouvent quelque agrément à la bigarrure et à l’irrégularité. Et le plus curieux, c’est que vous faites partie de ces gens.

Bon, par quoi commencerons-nous aujourd’hui ? par l’enfançon, par le tout petit enfant, qui dort encore dans le ventre de sa mère. N’oubliez pas que c’est de la laine de fantaisie que je vous offre. Il est un fait de l’existence de l’enfant pas encore né qui m’est toujours apparu comme particulièrement frappant : c’est qu’il est complètement isolé, qu’il n’a pas seulement un monde pour lui tout seul, mais qu’il est un monde en soi. S’il a un intérêt, et nous n’avons aucune raison de penser qu’il pourrait n’en point avoir, ou être intelligent, au contraire, son état anatomique et physiologique pourrait faire supposer que l’enfant pense, même sans être né et les mères confirment cette hypothèse par des observations effectuées sur l’enfant dans leur giron — si donc cet enfant pas encore né a un intérêt, ce ne peut être en substance que de l’intérêt pour lui-même. Il ne songe qu’à lui, tous ses affects sont dirigés sur son propre microcosme. Faut-il s’étonner que cette habitude, exercée dès les tous commencements, cette habitude inéluctable, l’être humain la garde tout au long de sa vie ? Car celui d’entre nous qui est honnête sait bien que nous rapportons toujours tout à nous ; c’est une erreur plus ou moins sincère que de croire que nous vivons pour les autres ou pour quelque chose d’autre. Cela, nous ne le faisons jamais, pas un instant, jamais. Et celui auquel en appellent ces promoteurs des sentiments de sacrifice, de renoncement, d’amour du prochain — le Christ, le savait bien ; car n’est-ce pas lui qui a émis ce commandement, considéré sans doute par lui comme le suprême idéal, presque impossible à atteindre : « Aime ton prochain comme toi-même ! » Remarquez bien, pas « plus que toi-même ». Ce commandement vient immédiatement après cet autre : « Tu aimeras Dieu de toute ton âme, de tout cœur, de tout ton être. » On peut se demander si ce commandement n’est pas, sous une autre forme, semblable à celui qui le suit, voire, dans une certaine mesure, identique. Mais nous pourrons échanger plus tard nos vues à ce sujet. En tout cas, le tout lui-même ; c’est pourquoi il flétrit les belles déclarations vertueuses des « gens de bien » de pharisaïques ou d’hypocrites, ce qu’elles sont, en effet. Aujourd’hui, la psychologie donne le nom de « narcissisme » à cet attrait de l’être humain pour lui-même, cette pulsion qui prend sa source dans la solitude de l’enfant pendant son séjour dans le giron maternel. Vous savez que Narcisse était amoureux de son image et qu’il se noya dans le ruisseau où il contemplait son reflet : une étonnante poétisation de la pulsion d’auto-satisfaction.

Vous vous souvenez de mon affirmation : l’objet qui occupe la capacité de l’être humain est d’abord et presque exclusivement sa propre personne. Les neuf mois de commerce avec lui-même auxquels la nature contraint l’être humain pendant la période pré-natale sont un excellent moyen d’atteindre ce but.

Avez-vous déjà essayé de vous mettre dans l’état d’âme de l’enfant à naître ? Faites-le donc. Redevenez toute petite, minuscule et retournez vous glisser dans le ventre duquel vous êtes sortie ; ce n’est point une invitation aussi absurde que vous semblez le croire et le sourire avec lequel vous écartez cette proposition est puérilement aimable, une preuve que cette idée vous est familière. En fait, toute notre vie est dirigée à notre insu par ce désir de revenir à nouveau dans notre mère. Je voudrais me glisser en toi, combien de fois n’entend-on point ces mots ? Admettons que vous réussissiez à retourner dans le giron de votre mère. J’imagine que l’on doit éprouver l’impression de retrouver son lit, après une journée remplie de soucis, de peines, de travail et de plaisirs, de se laisser peu à peu gagner par le sommeil et de s’endormir avec l’agréable sensation d’être en sûreté, certain de n’être pas dérangé. Seulement, cette sensation doit être mille fois plus belle, plus profonde, plus paisible ; comparable, peut-être, à ce qu’une créature humaine sensible décrit quand elle raconte un évanouissement ou à ce que nous aimons tant à dire d’amis qui se sont doucement enfoncés dans la mort : ils se sont assoupis.

Dois-je insister davantage sur le fait que le lit est un symbole du giron maternel, de la mère elle-même ? Je vais même plus loin dans mes assertions. Avez-vous encore présent à la mémoire ce que je vous écrivis de la pensée et des agissements symboliques de l’être humain ? Je vous disais qu’il était soumis à la volonté du symbole et obéissait docilement à ce que cette force du destin réclamait de lui, qu’il découvrait ce que la symbolisation lui commandait de découvrir. Pour conserver l’apparence de notre ressemblance avec Dieu, nous nous glorifions, bien sûr, de nos découvertes comme d’œuvres provenant de notre pensée consciente, de notre génie et nous oublions complètement que l’araignée a trouvé dans sa toile un outil qui n’est pas moins génial que le filet avec lequel nous prenons les poissons, et que les oiseaux construisent des nids qui soutiennent la comparaison avec nos maisons. C’est une erreur que de vanter l’intelligence humaine, de lui attribuer le mérite de tout ce qui s’est accompli, une erreur compréhensible parce qu’elle repose sur les sentiments de la toute-puissance de l’être humain. En réalité, nous sommes les instruments du Ça, qui fait de nous ce qu’il veut et le seul fait de tomber parfois sur la piste de l’action du Ça vaut la peine qu’on s’y attarde. Pour être bref : je crois que l’être humain n’a pu faire autrement que de découvrir le lit parce qu’il ne peut se débarrasser de sa nostalgie du ventre maternel. Je ne crois pas qu’il l’ait conçu pour être couché plus à l’aise, et pas davantage pour donner libre cours à sa paresse, mais parce qu’il aime sa mère. Il me semble même probable que la paresse de l’homme, le plaisir qu’il prend à son lit, à rester couché jusque tard dans la journée est la preuve du grand amour qu’il porte à la mère, que les paresseux épris de sommeil sont les meilleurs enfants. Et si vous songez que plus l’enfant aimait sa mère, plus il doit lutter pour se détacher d’elle, des natures comme celles de Bismarck ou du Vieux Fritz — dont l’ardent zèle au travail offre un contraste curieux avec leur grande paresse — vous deviendront compréhensibles. Leur labeur incessant est une rébellion contre les liens de leur amour d’enfant qu’ils traînent derrière eux.

Cette rébellion est explicable. Plus l’enfant s’est senti à l’aide dans le sein de sa mère, plus profonde sera sa terreur de naître ; plus il aime tendrement le giron dans lequel il repose, plus forte sera son horreur de ce paradis de la paresse duquel il pourrait à nouveau être banni.

Bien chère amie, je vous prie très sérieusement de réfléchir longuement avant de continuer cette correspondance avec moi. Si vous m’écoutez, je vous conduirai si loin de tout ce que pensent les gens raisonnables qu’il vous sera difficile ensuite de retrouver intacte votre raison. Un grand nombre d’érudits, d’historiens ont tourné et retourné dans tous les sens la vie spirituelle de Bismarck et sont parvenus à la conclusion qu’il ne tenait guère à sa mère. Il la mentionne à peine, et, quand il le fait, ses paroles sont empreintes de rancune. Voici qu’à présent, j’affirme que la mère a été le centre de sa vie, a été l’être qu’il a le mieux aimé. Et je n’apporte comme preuve qu’un fait : il détestait le travail et ne cessait d’œuvrer, il rêvait de repos et fuyait cependant l’inaction, il aurait aimé dormir et son sommeil était agité. C’est véritablement une gageure que de s’attendre à être cru. Mais avant de prononcer le mot de « sot », prenons encore deux ou trois autres exemples tirés de la nature de Bismarck. D’abord, il y a ce curieux phénomène que les observateurs consciencieux ne manquent pas d’évoquer ; il parlait — chose insolite chez un homme de cette stature massive — avec une voix aiguë. Pour nous autres, cela signifie que quelque chose, chez cet homme, était demeuré puéril, se dressait contre la vie comme l’enfant contre sa mère, une hypothèse confirmée par certains traits de caractère du Chancelier de Fer, qui possédait en réalité des nerfs d’adolescent. Il n’est cependant même pas besoin de connaître les diverses propriétés individuelles de sa personnalité pour dire d’un homme doué d’une voix si aiguë : il est infantile et c’est un « fils à maman ».

Remémorez-vous donc — il y a bien longtemps — le jour où nous allâmes ensemble au Teutscher Theater pour voir Joseph Kainz dans Roméo ? Vous souvient-il combien nous nous étonnâmes de ce que, dans les scènes d’amour, le diapason de sa voix se faisait plus clair et avec quelle résonance étrangement adolescente il prononçait le mot amour ? J’y ai souvent repensé depuis, car ils sont légions, ceux qui — si mâles soient-ils — prononcent ce mot « amour » d’une voix claire. Pourquoi ? Parce qu’à ce mot, se réveille soudain en eux ce premier amour, profond, impérissable qu’ils ont ressenti dans leur enfance pour leur mère, parce qu’ainsi, ils veulent dire, ils sont obligés de dire sans le vouloir : « Je t’aime comme j’ai aimé ma mère et quel que soit l’amour que je donne, il n’est qu’un reflet de mon amour pour elle. » Personne ne vient facilement à bout de cette entité qu’est la mère ; jusqu’à la tombe, elle nous berce dans ses bras.

Il y a Bismarck encore un autre trait où apparaît le « fils à maman » : il fumait beaucoup. Pourquoi trouvez-vous si drôle que je considère la manie de fumer comme une preuve d’infantilisme et d’attachement à la mère ? Ne vous est-il encore jamais venu à l’esprit combien l’action de fumer ressemble à l’action de téter le sein de sa mère ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas. Prêtez donc attention à ce genre de menus faits quotidiens ; maints secrets vous seront révélés ; et pas uniquement celui-ci : le fumeur est un « fils à maman ».

Pour moi, il n’y a pas de doute — et je pourrais longtemps discourir là-dessus : cet homme fort était profondément dominé par l’imago de la mère. Vous connaissez ses pensées et ses souvenirs. N’avez—vous pas été frappé de ce que ce réaliste ait jugé nécessaire de raconter un rêve ? Le rêve où il fait sauter d’un coup de baguette une falaise qui lui barrait la route ? Ce n’est pas le rêve qui est surprenant ; pour quiconque s’occupe de rêves, il est parfaitement clair que le désir de l’inceste, le complexe d’Œdipe s’y trouve caché. Ce qui est curieux c’est que Bismarck l’ait narré. Tout près de la tombe, il était encore tellement soumis à la puissance de sa mère qu’ils s’est senti contraint de glisser ce secret de sa vie au beau milieu du récit de ses hauts faits.

 Vous voyez, chère amie, il suffit d’un peu de bonne volonté pour reconnaître dans l’existence de chaque être humain l’action de l’imago de la mère. Et je possède, moi, cette bonne volonté. Reste à savoir si ce que je pense est exact ; cela, vous en déciderez à votre guise. Mais je n’attache pas beaucoup d’importance au fait d’avoir raison. Ce qui me tient à cœur, c’est de graver une petite règle dans votre mémoire, parce que je la trouve utile dans les rapports avec soi-même et avec les autres : l’on maudit ce que l’on aime.

Observez et voyez contre quoi s’élèvent les gens, ce qu’ils méprisent, ce qui les dégoûte. Derrière les invectives, le mépris, le dégoût se cache toujours et sans aucune exception un grave conflit qui n’a pas trouvé sa conclusion. Vous ne pourrez jamais faire fausse route en supposant que l’homme a beaucoup aimé et aime encore ce qu’il déteste, qu’il a admiré et admire encore ce qu’il méprise, qu’il a désiré avec âpreté et désire encore ce qui le dégoûte. Abominer le mensonge, c’est se mentir à soi-même. Si la saleté inspire l’horreur, c’est parce qu’elle représente une dangereuse tentation ; mépriser quelqu’un signifie qu’on l’admire et l’envie. Et le fait que les femmes — et aussi les hommes — ont peur des serpents a une signification profonde, car il est un serpent qui règne sur le monde et sur la femme. En d’autres termes, les profondeurs de l’âme, dans lesquelles reposent les complexes refoulés, ce trahissent par des résistances. Pour qui s’occupe du Ça, il est deux choses desquelles on doit tenir compte : le transfert et les résistances. Et pour qui traite les malades, qu’il soit chirurgien, accoucheur ou médecin de médecine générale, il ne pourra vraiment venir en aide au patient que s’il réussit à utiliser les transferts du malade et à réduire les résistances.

Je ne verrais aucune objection à ce que vous jugiez et condamniez selon cette règle votre toujours fidèle

Patrick Troll.