13.

Je vous suis reconnaissant, chère amie, de bien vouloir renoncer aux termes techniques et aux définitions. Nous nous en tirerons sans leur secours et du moins ne courrai-je point le danger de commettre des impairs. Car je vous confie dans le plus grand secret qu’il m’arrive souvent de ne point comprendre les définitions, qu’elles émanent de moi ou d’autres.

Au lieu de définitions, je vais, répondant ainsi à votre vœu, vous parler encore un peu des effets de la prohibition des rapports pendant les époques. Et puisque la fatalité a voulu que je fusse médecin, ce sera donc médical. Depuis un siècle environ, en fait, depuis que l’on a métamorphosé les symboles très masculins de l’ange en symboles féminins, il est de mode d’imaginer, chez les femmes, une noblesse d’âme qui se manifeste par l’horreur de l’érotisme, qualifié de sordide, et qui regarde notamment la « période impure » de la femme — à savoir, les époques — comme un secret honteux. Et cette absurdité — comment appeler autrement une façon de penser qui dénie à la femme la sensualité ? Comme si la nature était assez bête pour doter la partie de l’humanité chargée du fardeau de la grossesse de moins de désirs que l’autre ! — Cette absurdité va si loin que ces livres savants, si hautement prisés par vous, font le plus sérieusement du monde état de l’existence de femmes frigides, publient à ce propos des statistiques fondées sur l’hypocrisie des femmes — hypocrisie due aux coutumes du jour — et enfoncent ainsi de plus en plus la femme, scientifiquement mal informée, dans le mensonge et la tromperie. « Car », songe le pauvre être apeuré que l’on appelle jeune fille, « pourquoi, alors que ma mère l’exige avec insistance, que mon père considère cela comme allant de soi et que mon bien-aimé affiche de la vénération pour ma pureté, pourquoi ne pas agir comme si je n’avais vraiment rien entre la tête et les pieds ? » Elle joue le rôle qui lui a été imposé, en général avec adresse. Elle va même jusqu’à « vivre » authentiquement les principes qui lui ont été inculqués ; seule, la frénésie de la quatrième semaine outrepasse ses forces. Elle a besoin d’une aide, d’une sorte de ruban pour maintenir le masque en place et elle rencontre cette aide dans la maladie, d’abord dans les souffrances lombaires. Le mouvement d’avant en arrière des lombes représente l’activité de la femme au moment du coït ; les souffrances lombaires interdisent ce mouvement, elles renforcent l’interdit frappant le rut.

N’allez surtout pas croire, chère amie, que je compte résoudre quelque problème que ce soit par de petites remarques de ce genre. Je cherche simplement à vous rendre accessible ce qui vous a si souvent paru incompréhensible : la raison pour laquelle je en cesse de m’enquérir auprès de mes malades du but de leur maladie. Je ne sais pas si la maladie a un but, cela m’est d’ailleurs indifférent. Mais, à l’usage, cette question s’est avérée payante, car elle parvient d’une manière ou d’une autre à mettre le Ça du malade en mouvement et il n’est pas rare qu’elle contribue à la disparition d’un symptôme. Le procédé est un peu brutal, voire empirique, si vous voulez, et je sais bien que plus d’un savant à lunettes feindra avec mépris de l’ignorer. Mais vous m’avez posé une question et j’y réponds.

J’ai coutume, au cours de mes traitements et à un certain moment, de faire remarquer à mes malades que la semence humaine et l’œuf humain donnent naissance à un être humain et non à un chien ou à un chat, qu’il existe dans ces germes une force propre à former un nez, un doigt, un cerveau ; cette force, capable d’accomplissement aussi signifiants, est donc certainement en mesure de faire surgir des maux de tête, une diarrhée ou une gorge rouge ; mieux, je ne considère pas comme si fou de penser qu’elle peut aussi bien fabriquer une pleurésie, une attaque de goutte ou un cancer. Je vais même plus loin, j’affirme au malade que cette force le fait en réalité, qu’elle rend les gens malades à volonté pour des raisons particulières, choisit à volonté et pour certains motifs le lieu, le temps et le genre de la maladie. Et ce faisant, je ne me préoccupe nullement de savoir si je crois personnellement à ce que j’avance, je me borne à l’affirmer. Et ensuite, je demande au malade : « Pourquoi as-tu un nez ? » — « Pour sentir », répond-il. « Donc » déduis-je, « ton Ça t’a donné un rhume pour t’empêcher de sentir quelque chose. Cherche ce que tu ne dois pas sentir. » ET de temps à autre, le patient découvre une odeur qu’il voulait vraiment éviter et — vous n’avez pas besoin de le croire, mais moi, je le crois — quand il l’a trouvée, son rhume disparaît.

Les douleurs lombaires au moment des époques facilitent la résistance de la femme contre ses désirs, c’est du moins ce que je prétends. Mais je ne veux pas dire par là que ce genre de souffrance ne répond qu’à ce seul but. Songez que la région lombaire s’appelle aussi région sacrale, que cet Os Sacrum, cet os sacré, cache en lui le problème de la mère. Mais je ne parlerai pas ici de cela et d’autre chose ; je préfère poursuivre un peu. Parfois, ces douleurs « sacrales » ne suffisent pas ; alors surgissent dans l’abdomen des crampes et des douleurs semblables aux « douleurs » de l’enfantement ; et si cela se révélait sans effet, le Ça a recours aux maux de tête, pour forcer la pensée au repos, à la migraine, aux nausées, aux vomissements. Vous voici au milieu de symboles significatifs : car les nausées, les vomissements, la sensation d’éclatement du crâne sont des représentations allégoriques de l’enfantement sous forme de maladie.

Il est possible, vous le comprenez, de donner des explications claires quand tout est si confus. Mais je puis cependant dire ceci : plus le conflit intime de l’être humain est profond, plus les maladies seront graves, puisqu’elles représentent symboliquement le conflit et, réciproquement, plus les maladies sont graves, plus les désirs et la résistance à ces désirs seront violents. Cela s’applique à toutes les maladies, pas seulement à celles des époques. Si la forme légère de l’indisposition ne parvient pas à résoudre le conflit ou à le refouler, le Ça emploiera les grands moyens : la fièvre, qui oblige la femme à garder la chambre, une pneumonie ou une fracture de jambe, qui la maintient au lit, diminuant ainsi le cercle des perceptions qui exaspèrent les désirs ; l’évanouissement, qui supprime toute sensation ; la maladie chronique — paralysie, consomption, cancer — qui mine lentement les forces et, enfin, la mort. Car ne meurt que celui qui veut mourir, celui à qui la vie est devenue insupportable.

Puis-je répéter ce que je viens de dire ? La maladie a une raison d’être : elle doit résoudre le conflit, le refouler et empêcher ce qui est refoulé d’arriver au conscient ; elle doit punir la transgression de l’interdit et cela va si loin que d’après le genre, le lieu et l’époque de la maladie, l’on peut déduire le genre, le lieu et l’époque du péché méritant cette sanction. Quand on se casse le bras, c’est que l’on a — ou que l’on voulait — pécher par ce bras : assassiner, voler, se masturber… Quand on devient aveugle, c’est que l’on ne veut plus voir, que l’on a péché par les yeux ou qu’on avait l’intention de le faire ; quand on devient aphone, c’est que l’on possède un secret et n’ose pas le raconter tout haut. Mais la maladie est aussi un symbole, une représentation d’un processus intérieur, une mise en scène du Ça, par laquelle il annonce ce qu’il n’ose pas dire de vive voix. En d’autres termes, la maladie, toute maladie, qu’on la qualifie de nerveuse ou d’organique, et la mort, sont aussi chargées de sens que l’interprétation d’un morceau de piano, l’allumage d’une allumette ou le croisement des jambes l’une sur l’autre. Elles transmettent un message du Ça avec plus de clarté et d’insistance que ne le ferait la parole, voire la vie consciente. Tat tvam asi

Et comme le Ça sait curieusement plaisanter ! J’évoquai tout à l’heure la consomption. Le désir doit être consumé, le désir du va-et-vient de l’érotisme, symbolisé par la respiration. Et en même temps que ce désir se consument les poumons, ces représentants des symboles de la conception et de l’enfantement, se consume le corps, ce symbole du Phallus ; il doit se consumer, parce que le désir croît au cours de la maladie ; parce qu’augmente la faute, à cause du constant gaspillage de semence, symboliquement représenté par les expectorations ; parce qu’à la suite du refoulement de ces symboles qui tentent d’atteindre le conscient, la rage de se consumer resurgit toujours à nouveau ; parce que le Ça, avec la maladie des poumons, fait briller les yeux et le dents, distille des poisons échauffants. Et le jeu cruel, mortel, du Ça devient encore plus fou, parce qu’il est basé sur une erreur ; car le mot consomption n’indique pas forcément que l’on se consume, mais aussi que l’on consomme. Le Ça, pourtant, se conduit comme s’il ne tenait aucun compte de l’étymologie, s’en tient, comme le Grec naïf, à la consonance du mot et l’utilise pour provoquer la maladie et l’entretenir.

Il ne serait pas si mauvais que les hommes appelés à exercer la médecine fussent moins intelligents et réfléchissent avec moins de subtilité, déduisissent plus enfantinement. Ainsi, on ferait plus de bien qu’en édifiant des sanatoria et des stations de dépistage.

Me trompé-je en pensant que vous ne seriez pas fâchée d’apprendre quelques bagatelles au sujet du cancer ? Avec le temps, et grâce à l’application avec laquelle nous laissons à l’anatomie, la physiologie, la bactériologie et la statistique le soin de nous dicter nos opinions, nous en sommes arrivés au point où personne ne sait plus à quoi on peut donner le nom de cancer. En conséquence le mot « cancer », comme le mot « syphilis », est quotidiennement prononcé et imprimé des milliers de fois ; car il n’est rien que les hommes aiment tant que les histoires de revenants. Et comme l’on n’est plus sensé croire aux fantômes, ces deux maladies — malgré ou à cause des noms pour ainsi dire indéfinissables que leur donne la science et dont la parenté d’« associations » crée un grotesque de l’horreur — leur fournissent un bon substitut du frisson. La vie du Ça contient un phénomène : la peur, l’angoisse. Comme elle émane d’un temps situé en deçà du souvenir, elle s’empare de ces deux mots pour jouer un de ces tours à la haute raison et pour rendre explicable à sa propre bêtise l’apparition de la peur. Si vous y joignez la phobie de l’onanisme, vous obtenez un magma de peurs diverses et la moitié de la vie n’est plus qu’angoisse.

Mais je voulais vous faire profiter de ma science du cancer et je m’aperçois que la colère m’a emporté bien loin de mon sujet. Allez chez votre voisine et amie, mettez la conversation sur le cancer — elle sera toute disposée à vous sur ce terrain, car, ainsi que toutes les femmes, elle redoute cette maladie — et demandez-lui ensuite ce qui lui revient à l’esprit à l’audition du mot « cancer ». — Tout le monde sait que le cancer est aussi le nom d’une constellation zodiacale, figurée par le crabe. Et votre amie vous répondra aussitôt : « Le recul » ; et, après quelque hésitation, « il possède des pinces coupantes. » Et si vous prenez les mêmes libertés que moi avec le voile qui cache les mystères de la science, vous en conclurez : à la surface le complexe dont se nourrit à satiété la peur du cancer se rapporte en partie au mouvement de recul ; au-dessous, on découvre l’idée de couper. L’interprétation est assez facile : l’être humain atteint de cancer éprouve un recul de ses forces vives et de son courage de vivre ; appelé à temps, le médecin « coupe ». Mais en fouillant plus avant, vous apprendrez que le mouvement de recul se rapporte à une obsession d’association liée à des observations effectuées dans la petite enfance et qui, refoulées de bonne heure, ont continué à agit dans l’inconscient. Cet angelot de petite fille n’est pas tout à fait aussi innocente que l’on se plaît à l’imaginer, pas plus qu’elle n’est aussi pure que le pensent les grandes personnes, semblable en cela à cette blanche colombe dont on a fait un symbole de pureté, alors que les Grecs de l’antiquité l’avaient donnée pour compagne à la déesse de l’amour ; cet ange, donc, voit les curieux agissements du chien et de la chienne, du coq et de la poule, et comme l’enfant est en général fort intelligent, la petite fille conclut de l’attitude ridicule des éducatrices et des mères que tout cela est une mystérieuse liaison avec le secret de l’amour sexuel, qu’elle combine avec celui, infiniment plus important à ses yeux, de la chambre à coucher de ses parents.

« Ce que font les animaux », se dit la petite fille, « papa et maman le font aussi à ces moments où je sens le bizarre tremblement du lit et où je les entends tous les deux jouer au pouf-pouf chemin de fer. » En d’autres termes, l’idée vient à l’enfant que l’acte s’accomplit par-derrière et enfouit cette notion dans les profondeurs de son inconscient jusqu’à ce qu’elle reparaisse par la voie de l’association recul-crabe-cancer sous forme de phobie. Les pinces coupantes — ai-je besoin de le mentionner ? — mènent directement et indirectement au grand problème de la phobie de castration, la métamorphose de la femme, prévue à l’origine pour être un homme, à laquelle on a coupé le pénis et on a fendu l’entre-jambes en un trou, saignant par périodes. Cette idée repose aussi sur une expérience des premières minutes de la vie : le sectionnement du cordon ombilical.

Avec le temps, je n’ai retenu qu’une seule des théories qui ont été élaborées à propos du cancer ; c’est qu’accompagné de certaines manifestations, il conduit à la mort. Quand il ne se termine pas par la mort, ce n’est pas un cancer. Voilà mon opinion. Vous pouvez conclure de cette déclaration que je ne me fais guère d’illusion en ce qui concerne les nouveaux procédés de guérison du cancer. Mais pour ce qui regarde tous les très nombreux cas supposés de cancer, il y aurait intérêt à interroger aussi le Ça du patient.

Toujours vôtre

Patrick Troll.