19.

Vous faites de nouveau toutes sortes d’objections : cela ne me plaît pas ; en conséquence, je vais devenir plus précis. Pourquoi trouver osé que je compare la pomme au postérieur d’Ève. L’invention n’est pas de moi. La langue allemande établit ce parallèle, l’italienne le fait, l’anglaise aussi.

Je vais vous dire pourquoi vous êtes irritée et me rabrouez. La mention du séant d’Ève vous rappelle que votre amant vous a parfois prise par derrière, cependant que vous étiez agenouillée ou assise sur ses genoux ; et vous en êtes honteuse, exactement comme si vous étiez la science allemande en personne, qui désigne avec pruderie cette fantaisie par l’expression more ferarum : la manière des animaux, et ne se prive point de donner ainsi une gifle à ses porte-parole, car elle sait parfaitement que tous, dans leur jeunesse, ont aimé le more ferarum ou ont eu pour le moins envie de le pratiquer. Elle saisit aussi — ou devrait savoir — que la dague virile est formée de trois angles, ainsi d’ailleurs que la gaine d’amour féminine et que la dague ne s’adapte vraiment à la gaine que si elle est introduite par-derrière. Cessez de prêter l’oreille aux vains propos des pharisiens et des hypocrites. L’amour n’existe pas uniquement dans le but de procréer des enfants, le mariage n’est pas une institution uniquement vouée à l’observance d’une stricte morale. Les relations sexuelles doivent apporter du plaisir et dans tous les hymens, si pudiques que soient les hommes et chastes les femmes, on les pratique sous toutes les formes imaginables ; masturbation mutuelle, exhibitionnisme, jeux sadiques, séduction et viol, baisers et succion aux zones érogènes, sodomie, échange des rôles — en sorte que la femme chevauche l’homme — couché, debout, assis ou more ferarum. Seules, quelques personnes n’en ont pas le courage ; en revanche, elles en rêvent. Mais je n’ai pas remarqué qu’elles fussent meilleures que celles qui ne renient point leur enfantillage devant l’aimé. Certains parlent de l’animal présent dans l’être humain ; pour eux, la qualité d’homme s’applique à tout ce qu’ils considèrent comme étant noble, mais qui se révèle à l’examen comme étant bien ordinaire : l’intelligence, par exemple, ou l’art… ou encore la religion ; bref, tout ce qu’ils placent pour on ne sait quelle raison dans le cerveau ou le cœur, au-dessus du diaphragme ; ils traitent d’animalesque tout ce qui se passe dans le ventre et particulièrement ce qui se trouve entre les jambes, parties sexuelles et postérieur. A votre place, j’étudierais soigneusement ces beaux parleurs avant de me lier d’amitiés avec eux. Me permettrai-je encore une petite méchanceté ? Nous autres Européens instruits, nous nous conduisons constamment comme si nous étions les seuls « êtres humains », comme si tout ce que nous faisons est bien et naturel, alors que les us et coutumes des autres peuples, des autres époques ne peuvent être que mauvais et pervers. Lisez donc le livre de Ploch sur la femme. Vous y verrez que des centaines de millions de personnes ont d’autres coutumes sexuelles, d’autres modes d’accouplement que nous. Il est vrai que ce ne sont que des Chinois, des Japonais, des Indiens, voire même des nègres. Ou bien, allez à Pompeï. On vous fera visiter une maison d’habitation découverte sous les cendres — la Casa Vettieri — il s’y trouve une salle de bains commune aux parents et aux enfants ; ses murs sont ornés de fresques peintes représentant toutes les manières de faire l’amour, jusqu’à l’amour animal. Bien sûr, il ne s’agissait que de Romains et de Grecs. Mais ils étaient presque contemporains de saint Paul et de saint Jean.

Toutes ces choses ont de l’importance. Vous ne vous doutez pas du rôle qu’elles jouent dans les gestes quotidiens et dans les maladies. Prenez le more ferarum. On n’aurait jamais songé au clystère si ce jeu bestial « à la » 8 petit chien n’avait pas existé. Et on ne prendrait pas non plus les températures dans l’anus. Et cette théorie sexuelle infantile de la parturition par le postérieur, qui intervient de mille façons dans la vie de tout être humain, qu’il soit malade ou bien portant — mais je ne veux pas parler de cela, je me laisserais entraîner trop loin. Je préfère donner un autre exemple. Vous souvenez-vous de la façon de courir d’une jeune fille ? Elle a le haut du corps tendu et envoie ses jambes en arrière, alors que le garçon fait de grandes foulées et se tient penché en avant, comme s’il voulait transpercer le fugitif. Vous employez souvent le mot atavisme. Ne pensez-vous pas que cette curieuse différence d’allure pourrait être atavique, un héritage des temps préhistoriques, quand l’homme pourchassait la femme ? Ou bien le Ça serait-il d’avis que l’attaque sexuelle dois se faire par-derrière et qu’il vaut mieux, en conséquence, lancer des ruades ? Il est difficile de le dire. Mais cela m’amène à d’autres différences amusantes à constater. C’est ainsi que le garçon, quand il joue par terre, s’agenouille, alors que la petite fille s’accroupit, les jambes écartées. Le petit homme tombe en avant, alors que la fillette tombe assise. L’homme assis tente d’arrêter un objet qui tombe de la table en resserrant les genoux, les femmes les écarte. L’homme coud avec de grand geste de côté, la femme avec de petits mouvements délicats et arrondis de bas en haut, correspondant tout à fait à ceux qu’elle fait pendant l’accouplement, et l’enfant pique au hasard, selon la théorie infantile qui consiste à fourrer les choses dans la bouche de bas en haut. A propos, avez-vous déjà remarqué les rapports existant entre la couture et le complexe de masturbation ? Songez-y. Vous en tirerez quelque profit, soit que le geste de coudre vous offre un rappel symbolique de l’onanisme, sot qu’au contraire, vous pensiez comme moi qu’il est né de la masturbation. Et puisque nous voici au chapitre des vêtements, consacrez quelques minutes de votre attention au décolleté en cœur de la jeune fille, à la rose, à la broche, au petit collier et aux jupes qui ne sont sûrement pas portées pour mettre un empêchement à l’acte d’amour, mais au contraire pour le provoquer. La mode nous enseigne les tendances prévalant à certaines époques, tendances desquelles nous ne saurions rien autrement. Jadis, les femmes n’avaient pas de petites culottes de dessous ; homes et femmes prenaient plaisir à jouir vite ; puis, il leur sembla plus amusant de s’exciter par des jeux et l’on inventa les culottes, qui, par leur fente, ne cachaient qu’à moitié les secrets ; pour finir, toutes les femmes portent aujourd’hui d’élégantes culottes fermées, garnies de dentelles. Les dentelles en guise d’appâts et la fente fermée pour prolonger le jeu. N’allez pas perdre de vue pour autant le pantalon masculin, qui insiste sur le lieu où repose le petit cheval à chevaucher ; regardez les coiffures, les raies, les boucles : ce sont des créations du Ça de la mode et du Ça des individus.

Mais revenons aux petites différences entre l’homme et la femme. L’homme se baisse quand il veut ramasser quelque chose à terre, la femme s’accroupit. L’homme porte et soulève à l’aide de ses muscles dorsaux, la femme en symbole de la maternité, avec les abdominaux. L’homme s’essuie la bouche de côté d’un geste de rejet, la femme emploie la serviette en partant des coins de la bouche pour aboutir au centre : elle veut concevoir. Pour se moucher, l’homme émet un bruit de trompette, comme un éléphant, car le nez est un symbole de son membre, il en est fier et veut se faire valoir ; la femme se sert du mouchoir avec une discrétion silencieuse : il lui manque ce qui correspond au nez. La femme épingle la fleur à son corsage, l’homme la glisse dans sa boutonnière. La jeune fille porte son bouquet pressé contre son sein, le garçon le laisse pendre au bout de son bras : il indique que la fleur de la fille ne se dresse point vers le ciel, qu’elle n’est pas un homme. Les garçons et les hommes crachent, ils montrent qu’ils sécrètent de la semence ; les filles pleurent, car ce qui déborde de leurs yeux symbolise leur orgasme. Ou ne savez-vous pas que le mot « pupille » signifie enfant, parce que l’on s’y voit reflété en petit ? L’œil, c’est la mère, les yeux sont les testicules, car les petits enfants sont également contenus dans les testicules et le jet passionné qui émane des yeux est un symbole masculin. L’homme s’incline, fait « serviteur » et dit ainsi : « Ta seule vue suffit à me plonger dans un si grand ravissement que je me relaxe ; mais dans peu de minutes, je serai redressé et un désir nouveau m’habitera. » La femme, elle, plie le genou ; elle indique : « Dès que je te vois, toute ma résistance cesse. » La petite fille joue à la poupée. Le garçon n’en éprouve pas le besoin, il porte sa poupée à son ventre.

Il y a tant d’habitudes de vie auxquelles nous ne prêtons pas d’attention et tant qui méritent d’être prises en considération ! Que veut dire l’homme quand il lisse sa moustache ? Le nez est le symbole de son membre, je l’ai déjà mentionné, et le fait de mettre sa moustache en évidence doit donner à penser que nous avons devant nous un homme pubère, en possession d’une pilosité pubienne ; la bouche est le symbole de la femme, et passer le doigt sur la moustache signifie : « Je voudrais bien jouer avec la petite femme. » Le visage rasé accentue le côté enfantin, l’innocence, car l’enfant n’a pas de poil au sexe ; mais il doit également donner l’impression de la force, car l’homme, en tant que créature dressée dans la position verticale, est un phallus et la tête devient une allégorie du gland nu au moment de l’érection. N’oubliez pas cela quand vous verrez un crâne ou quand vos amies se plaindront de perdre leurs cheveux. C’est à la fois une image de la force de l’homme et de la petite enfance. Quand une femme s’assied, elle tire sur sa jupe pour la descendre : « Regardez les jolis pieds… » dit ce geste, « Mais je ne vous permets pas d’en voir davantage, car je suis pudique. » Quand elle s’étend en présence d’une personne de l’autre sexe, elle croise — il n’existe pas d’exception ! — les pieds. « Je sais que tu me désires, » exprime-t-elle ainsi. « Mais je suis armée contre toute attaque. Essaie, pour voir ! » Tout cela est à double entente ; c’est un jeu qui attire en intimidant, qui séduit en interdisant ; c’est une représentation mimée du curieux : « Non, mais… » avec lequel la fille repose les mains entreprenantes. Non ! Mais… ! Ou le fait de porter des lunettes : on veut mieux voir, mais on ne veut pas être vu. Là, quelqu’un dort la bouche ouverte : il est prêt à concevoir ; ici, un autre est ramassé sur lui-même, comme un fœtus. Ce vieillard marche à petits pas : il veut faire durer le chemin qui le mène à la tombe ; il dort mal, car ses heures sont comptées et bientôt, il n’aura que trop l’occasion de dormir ; il devient presbyte : il ne veut pas voir ce qui est si près de lui, le noir sans vie des faire-part, le fil que la Parque tranchera bientôt. La femme craint de tomber malade en restant trop longtemps debout pendant ses époques : l’hémorragie lui rappelle qu’elle n’a rien qui puisse se dresser, qu’il lui manque ce qu’il y a de mieux. Elle ne danse pas pendant ce temps, où il lui est défendu de consommer, ne fût-ce que symboliquement, l’acte de chair.

Pourquoi vous racontai-je tout cela ? Parce que j’essaie d’éviter une longue explication au sujet de la pomme du paradis. Mais il faudra bien que je la donne un jour. Non, d’abord, je vous parlerai un peu des fruits. Voici une prune : elle recèle un noyau, l’enfant, et sa fente à peine indiquée trahit son caractère féminin. Voici la framboise : ne ressemble-t-elle pas au mamelon ? Et la fraise : elle croît, dissimulée dans la verdure des herbes folles et il faut chercher avant de découvrir ce suave secret dans la cachette de la femme. Mais méfiez-vous-en. L’extase du clitoris se grave de plus en plus profondément dans l’être, fait l’objet d’un ardent désir ; et pourtant, on le fuit comme une faute. On voit alors apparaître l’urticaire, qui centuple cette sensation et en fait une torture mineure. La cerise ? Vous la trouverez sur les seins, mais l’homme la porte aussi à son arbre. Au reste, tous les symboles ont un double sexe. Et le gland, maintenant. Il est scientifiquement reconnu, bien qu’étroitement apparenté au cochon, ce cochon qui abrite tant de mystères. Voulez-vous que je vous en révèle un ? La mère, en bonne éducatrice, quand son enfant est sale, le traite de « Petit cochon ! » Peut-elle s’étonner ensuite que l’enfant lui réplique mentalement : « Suis-je un petit cochon ? Alors, c’est que tu en es un grand ! » Et, en effet, si désagréable que cela puisse vous paraître, le cochon est un des symboles maternels les plus répandus. Cela contient une signification profonde, car le cochon est égorgé, on lui ouvre le ventre et il pousse des cris perçants. Et selon une des théories — peut-être la plus courante — de l’accouchement échafaudées par l’enfant, on ouvre le ventre de la mère pour en retirer le bébé ; cette théorie se trouve en quelque sorte confirmée par l’existence de la ligne singulière qui semble relier le nombril aux parties sexuelles et le cri de la naissance. De l’association cochon-mère, une piste extraordinaire aboutit à la religion, tout au moins en Allemagne, où l’on voit dans les vitrines des bouchers des cochons pendus, ce qui les rattache symboliquement à la crucifixion. Quel caprice du Ça ! Cochon-mère-Christ ! Il y a parfois de quoi s’effrayer. Comme la mère, le père devient aussi un animal : un bœuf, naturellement car, au lieu d’approcher l’enfant avec amour, il reste indifférent à ses artifices de séduction ; il devra donc être châtré. Pour finir, n’oublions pas la figue : dans toutes les langues, elle est l’allégorie des parties sexuelles féminines. Et me voici revenu à la légende du paradis.

On se demande ce que peut vouloir signifier le fait que le premier couple humain se soit fabriqué des tabliers en feuilles de figuier et, en outre, pourquoi au cours des siècles, la coutume a fait de ce tablier une seule feuille de figuier ? Je ne prétends pas lire dans la pensée des conteurs de légendes de la Bible ; en ce qui concerne la feuille de figuier chargée de recouvrir la nudité de la nature, je me permettrai d’en rire un peu. Cette feuille a cinq dentelures ; la main a cinq doigts. Recouvrir de la main quelque chose qui ne doit pas être vu s’explique. Mais la main sur les parties sexuelles ? Là où il lui est interdit de se poser ? J’ai l’impression de me trouver en face d’un trait d’esprit du Ça ! « Comme la liberté t’est refusée dans ta vie érotique, fais donc ce que t’enseigne la nature : sers-toi de ta main ! »

Je sais que je suis frivole. Il faut enfin me résigner à devenir sérieux. Vous savez que l’on nomme cette protubérance du cou de l’homme la pomme d’Adam. Cette dénomination provient sans doute de l’idée que la pomme était demeurée dans le gosier d’Adam. Mais pourquoi lui seulement ? Pourquoi pas Ève, qui avait également goûté au fruit ? Parce qu’elle avait avalé le fruit pour qu’il en sortît un nouveau fruit, l’enfant. Adam, en revanche, ne peut pas avoir d’enfant.


Et nous voici inopinément plongés dans le chaos d’idées que l’enfant se fait à propos de la grossesse et de la naissance. Certes, vous êtes de celles qui pensent qu’un enfant sage croit à la cigogne ; et c’est ce qu’il fait. Mais n’oubliez pas que l’enfant croit aussi à l’Enfant Jésus — au Petit Noël — tout en sachant que ce sont ses parents qui achètent dans les boutiques ou dans la rue les cadeaux dudit Petit Noël. L’enfant possède une immense capacité de croyance ; rien ne l’empêche de vénérer la cigogne et de savoir malgré cela que le bébé pousse dans le ventre de la mère. Il le sait, il est obligé de le savoir, car deux ou trois ans auparavant, il se trouvait lui-même dans ce ventre. Mais comment en sort-il et comment y est-il entré ? Ce sont là des questions qui nous ont tourmentés, d’abord vaguement, puis avec une insistance croissante. Parmi d’innombrables réponses, celle que nous avons tous, sans exception trouvée — car aucun de nous ne connaissait à ce moment-là l’existence de l’utérus et du vagin — c’est que l’enfant sort par où sort tout ce qui est dans le ventre, c’est-à-dire le derrière. Et pour y entrer ? Pour cela aussi, l’enfant dispose de plusieurs explications. Mais il se sent surtout attiré par la croyance que le germe du bébé est avalé, comme le lait se tète à la mamelle. Et de cette conception, de cette perpétuelle question qu’il se pose et de la perpétuelle réponse qu’il se donne naît chez l’enfant le désir de sucer, de fumer, d’embrasser le membre de l’aimé, un désir qui est d’autant plus fort qu’au cours de son accomplissement, le souvenir du sein maternel et de l’extase du nourrisson s’éveillent à nouveau ; c’est également de là que provient l’idée d’appeler le cartilage thyroïdien de l’homme la pomme d’Adam. Et enfin, pour dire cela aussi, c’est de là que se développe le rudiment de goitre qui vous effraie tant chez votre petite fille. A l’âge ingrat, vous avez eu, vous aussi, ce même cou trop gros. Cela passe. Il n’y a que chez les êtres dont le Ça est complètement imprégné de l’idée de concevoir par la bouche et de l’horreur de porter l’enfant dans le ventre que cela peut tourner au goitre ou à la maladie de Basedow.

Dieu merci, pour aujourd’hui, j’ai fini.

Patrick.