32.

Non, chère amie, les orteils de ce malade n’ont pas repoussé, en dépit du Ça et de l’analyse. Mais cela n’exclut pas pour autant la découverte éventuelle d’une méthode à l’aide de laquelle le Ça provoquera la reconstitution de membres amputés. Les expériences faites sur la croissance de parties d’organes éliminées par l’organisme prouvent la possibilité d’un grand nombre de choses que l’on aurait tenues pour irréalisables il y a quelque trente ans. Mais je me propose d’exiger encore davantage de votre bonne foi et de lui faire accepter des choses plus extraordinaires.

Que pensez-vous, par exemple, par exemple, du Moi ? Je suis Moi, c’est une loi fondamentale de notre vie. Si j’affirme que cette loi — par laquelle s’exprime le sentiment du Moi de l’être humain — est une erreur, le monde n’en sera point ébranlé, comme ce serait le cas si l’on prenait cette affirmation au sérieux. On ne la prendra pas au sérieux ; on ne peut pas la prendre au sérieux ; moi-même, je n’y crois pas et c’est pourtant la vérité.

Le Moi n’est absolument pas de Moi ; c’est une forme constamment changeante par laquelle se manifeste le Ça et le sentiment du Moi est une ruse du Ça pour désorienter l’être humain en ce qui concerne la connaissance de soi-même, lui faciliter les mensonges qu’il se fait à lui-même et faire de lui un instrument plus docile de la vie.

Moi, Je… A cause de l’abaissement consécutif au fait de vieillir, nous nous habituons si bien à cette idée de grandeur soufflée par le Ça que nous en oublions complètement le temps où nous affrontions cette notion sans la comprendre et où nous parlions de nous à la troisième personne : « Emmy a été méchante, faut fesser Emmy. » — « Patrick sage, chocolat. » Quel est l’adulte qui pourrait se vanter d’autant d’objectivité ?

Je ne veux pas dire que cette notion du Moi, cette notion de sa propre personnalité commence seulement à l’instant où l’enfant apprend à exprimer ce schibboleth de l’appauvrissement cérébral. Mais on peut affirmer au moins que la conscience du Moi, la manière dont nous, les adultes, utilisons la notion du Moi ne naît pas avec l’homme, mais croît peu à peu en lui, en un mot, qu’il apprend.

Il faut que vous m’autorisiez à ne pas trop entrer dans les détails de ces choses. Personne ne peut s’y retrouver dans le fouillis du Moi et personne n’y parviendra jamais, serait-ce dans l’avenir le plus lointain.

C’est à dessein que je parle de la conscience du Moi telle que nous, les adultes, la ressentons. Car il n’est pas certain du tout que l’enfant nouveau-né soit dépourvu de la conscience d’être une individualité ; mieux, je ne serais pas éloigné de penser qu’il possède cette conscience, mais qu’il est incapable de l’exprimer par la parole. Je vais jusqu’à croire que cette conscience de l’individualité est également dévolue à l’embryon, voire à l’œuf fécondé comme à l’œuf non fécondé ainsi qu’au spermatozoaire. Il en résulte pour moi que chaque cellule possède cette conscience de l’individualité, comme les tissus, les organes et les systèmes d’organes. En d’autres termes, chaque unité-Ça peut, si elle en éprouve l’envie, se faire accroire qu’elle est une individualité une personne, un Moi.

Je sais que cette façon de voir bouleverse toutes les notions acquises, et si vous rangez la lettre d’aujourd’hui sans la lire, je n’en serais pas surpris. Mais il faut que je le dise : je crois que la main humaine a un Moi qui lui est propre ; elle sait ce qu’elle fait et elle est également consciente de cette connaissance. Chacune des cellules rénales, chacune des cellules de l’ongle a, elle aussi, son conscient et ses agissements conscients, la conscience de son Moi. Je ne peux pas le prouver, mais je le crois parce que je suis médecin et que j’ai vu l’estomac réagir d’une façon déterminée à une quantité déterminée de nourriture, procéder avec une circonspection en ce qui concerne le genre et la quantité de ses sécrétions, peser ce que l’on exigera de lui et prendre ses mesures en conséquences, utiliser les yeux, le nez, les oreilles, la bouche, etc., comme des organes lui appartenant en propre pour établir les décisions qu’il prendra. Je crois que c’est à cause de cela qu’une lèvre, qui ne veut pas embrasser, alors que le Moi de l’être humain le désire, se gerce, fait naître une pustule, se déforme, exprimant ainsi avec assez de succès et sans confusion possible ses volontés opposées. Je le crois parce qu’un pénis proteste contre l’étreinte désirée par le Moi-collectif par des éruptions herpétiques ou se venge d’une victoire remportée de haute lutte par la convoitise de la pulsion sexuelle en se laissant infecter par les toxines de la blennorragie ou de la syphilis ; parce qu’un utérus refuse obstinément la grossesse, bien que le Moi conscient de la femme la souhaite si ardemment qu’elle suit des traitements dans ce sens ou se soumet à des opérations ; parce qu’un rein refuse ses services quand il trouve que le Moi de l’être humain a des exigences déraisonnables ; et parce que, pour peu que l’on réussisse à persuader le conscient de la lèvre, de l’estomac, du rein, du pénis, de l’utérus à se conformer à la volonté du Moi-collectif, toutes ces manifestations hostiles, tous les symptômes de maladie disparaissent.

Afin que vous ne puissiez vous tromper sur le sens de mes déclarations plutôt obscures, il faut que j’insiste sur un point : ce Moi que je revendique pour le cellules, les organes, etc., n’est pas le même que celui du Ça. Absolument pas. Ce moi est bien plutôt un produit du Ça, un peu comme les gestes ou le son, les mouvements, la pensée, construire, la marche verticale, tomber malade, danser ou faire de la bicyclette sont des produits du Ça. L’unité-Ça témoigne de son existence une fois de cette façon, une autre fois d’une autre : en se transformant en cellule urinaire, en contribuant à former un ongle, en devenant un globule sanguin, une cellule cancéreuse, à moins qu’il ne se fasse empoisonner ou n’évite une pierre pointue ou encore ne devienne conscient d’un phénomène quelconque. La santé, la maladie, le talent, les actes et la pensée, mais surtout la perception, le vouloir et la prise de conscience ne sont que des exploits du Ça, des manifestations de son existence. Nous ne savons rien du Ça lui-même.

Tout cela est assez embrouillé. Car, lorsque vous vous représentez la manière dont les Ça-unités et les Ça-collectifs opèrent, soit en accord, soit en opposition, comment ils se rassemblent et se séparent, tantôt ci, tantôt là, comme ceci ou comme cela, afin de permettre la prise de conscience d’une chose ou de l’autre, cependant qu’ils en refoulent une quantité dans l’inconscient par la même occasion ; quand vous imaginez de quelle façon ils amènent certains faits jusqu’au conscient collectif, d’autres au contraire uniquement au Moi-partiel ; comment ils en enferment dans des geôles, desquelles on les tire à l’aide de souvenirs et de réflexions pour les faire affluer au conscient-collectif, alors que la plus grande partie — et de beaucoup — de la vie, de la pensée, des sensations, des perceptions, du vouloir, des agissements se déroule dans des profondeurs insondables… Quand vous songez à tout cela, vous concevez une vague notion de la présomption qu’il y aurait à vouloir comprendre quelque chose. Mais Dieu merci, une compréhension n’est pas nécessaire et la volonté de comprendre un véritable obstacle. L’organisme humain est si singulièrement disposé que — pour peu qu’il en ait envie, autrement pas — il réagira à un mot chuchoté, un sourire amical, une pression de main, le fil d’un couteau, une cuiller à bouche ou un doigt de thé par des performances desquelles on ne s’étonne pas, uniquement parce qu’elles sont banales. J’ai expérimenté et utilisé toutes sortes de traitements médicaux, que ce fût d’une manière ou d’une autre, et j’ai découvert que tous les chemins mènent à Rome, ceux de la science comme ceux de la charlatanerie ; en conséquence, je ne considère pas comme particulièrement important le choix du chemin que l’on suivra, pourvu qu’on ait le temps et que l’on ne soit pas ambitieux. Ce faisant, il s’est formé chez moi des habitudes vis-à-vis desquelles je suis impuissant, qu’il me faut suivre parce qu’elles me semblent louables. Et parmi ces habitudes se trouve en tête de liste la psychanalyse, c’est-à-dire la tentative de rendre conscient ce qui est inconscient. D’autres agissent autrement. Quant à moi, je suis satisfait de mes résultats.

Mais je voulais parler du Moi et de sa diversité. On a coutume en principe de sous-entendre par l’expression le Moi ce que j’appelais tout à l’heure le Moi-collectif, duquel je me sers comme point de départ de mes expériences psychanalytiques et que seul, je puis à mon tour servir. Mais ce Moi-collectif possède, lui aussi, ses singularités connues de tous et desquelles pourtant, sans doute à cause de leur évidence même, on tient rarement compte. Il n’est pas facile de se faire du Moi-collectif — que nous appellerons désormais plus simplement le Moi — une idée d’ensemble. En peu de minutes, il tourne et retourne vers nous les diverses faces de sa surface profondément divisée et diaprée. Tantôt, il est un Moi surgi de notre enfance ; tantôt un autre des vingtièmes années ; parfois il est moral ; d’autres fois, il est sexuel, d’autres fois encore, il est celui d’un meurtrier. Le voici candide et, l’instant d’après, impertinent ; le matin, il est le Moi d’un officier ou d’un fonctionnaire, un Moi professionnel ; à midi, il peut être un Moi conjugal et le soir celui d’un joueur, d’un sadique, d’un penseur. Si vous prenez en considération que tous ces Moi — et l’on pourrait en citer des quantités innombrables — coexistent dans l’être humain, vous pouvez vous figurer la puissance que l’inconscient représente dans le Moi ; vous pouvez imaginer aussi combien l’observation en est passionnante, quelle joie indicible cela peut être que d’exercer une influence sur ce Moi — qu’il nous apparaisse sous sa forme consciente ou inconsciente. Voyez-vous, chère amie, ce n’est que depuis que je m’occupe d’analyse que je sais à quel point la vie est belle. Et elle le devient tous les jours davantage.

Puis-je vous dire une chose qui ne cesse de me plonger dans l’étonnement ? La pensée de l’être humain — la pensée du Ça ou, tout au moins, la vie inconsciente du Moi — semble se mouvoir sous l’aspect d’une boule. C’est ainsi que je la conçois. Je vois une quantité de jolies boules rondes. Quand on écrit un certain nombre de mots, tels qu’ils vous viennent à l’esprit, et qu’on les contemple, d’eux-mêmes, ils se disposent en une vision sphérique, en une composition en forme de boule. Et ces boules roulent, tournant plus ou moins vite et chatoient de mille couleurs ; de couleurs aussi belles que celles que nous voyons les yeux fermés. C’est une splendeur. Ou, pour l’exprimer autrement, le Ça nous oblige à associer en figures géométriques, se confondant — pour ce qui est des couleurs — un peu comme c’est le cas dans ce gentil instrument d’optique, le kaléidoscope, où des fragments de verre coloré forme sans cesse de nouvelles figures quand on lui imprime un mouvement rotatif.

Je devrais à présent vous dire quelque chose de la naissance des maladies, mais je ne sais rien là-dessus. Et d’après vous, je devrais aussi parler de la guérison. Seulement, c’est un point sur lequel je suis encore plus ignorant. J’accepte les deux comme des faits acquis. Je pourrais tout juste vous entretenir de traitements. Et c’est ce que je vais faire.

L’objectif d’un traitement, de tout traitement médical, est d’acquérir quelque influence sur le Ça. En général, on a coutume dans ce but de traiter directement certains groupes d’Unités-Ça ; on s’y attaque avec un couteau ou des substances chimiques, avec la lumière et l’air, la chaleur et le froid, le courant électrique ou des rayons. Personne n’ose tenter plus de quelques interventions desquelles nul ne peut prédire les suites. La manière dont le Ça réagira à plusieurs de ces attaques peut être prédite avec quelque certitude ; souvent, nous nous imaginons, à la suite de je ne sais quelle vague espérance, que le Ça sera sage, approuvera notre action et, de son côté, mettra en mouvement les forces bénéfiques ; mais la plupart du temps, c’est un coup à l’aveuglette, auquel la critique la plus indulgente n’oserait attribuer aucun sens. Néanmoins c’est une voie praticable et des expériences pratiquées pendant des millénaires témoignent qu’il a été obtenu ainsi des résultats ; des résultats favorables, même. Il ne faudrait pourtant pas oublier que ce n’est pas le médecin qui vient à bout de la maladie, mais le malade. Le malade se guérit lui-même, par ses propres forces, comme c’est par ses propres forces qu’il marche, mange, pense, respire, dort.

D’une manière générale, on s’est contenté de ce genre de traitement des maladies, que l’on appelle, parce qu’il s’appuie sur l’observation des manifestations de la maladie, de ses symptômes, traitement symptomatique. Et personne n’ira prétendre que l’on n’a pas eu raison d’agir ainsi. Mais nous les médecins, que notre profession a condamnés à jouer les Dieu le Père et, en conséquence, qui sommes enclins à une certaine présomption dans nos desiderata, nous rêvons de découvrir un traitement qui, au lieu des symptômes, ferait disparaître la cause de la maladie. Nous voudrions appliquer une thérapeutique causale, comme nous nommons cela dans notre latin grec médical. Pour répondre à ces aspirations, on s’est mis en quête des causes des maladies ; on a d’abord établi théoriquement et à grand renfort de mots, qu’il existe deux causes soi-disant tout à fait étrangères l’une à l’autre : une interne, que l’être humain tire de lui-même, la causa interna, et une externe, la causa externa, qui provient, dit-on, du milieu environnant. Et après que l’on s’est ainsi mis d’accord sur un partage bien net en deux, on s’est jeté avec une véritable rage sur les causes externes, c’est-à-dire : les bacilles, les refroidissements, les excès de nourriture, les excès de boisson, les accidents, le travail et qui sait encore quoi ! Et la causa interna, on l’a complètement oubliée ! Pourquoi ? Parce qu’il est très désagréable de regarder en soi-même — et ce n’est qu’en soi-même que l’on trouve les quelques étincelles qui éclairent les ténèbres de la cause interne, la disposition — parce qu’il existe quelque chose que l’analyse freudienne nomme la résistance des complexes, le complexe d’œdipe, le complexe de l’impuissance, le complexe de l’onanisme, etc. Et parce que ces complexes sont terribles. A le dire vrai, il a toujours et de tout temps existé des médecins qui ont élevé la voix pour dire : l’Homme fabrique lui-même ses maladies, en lui reposent les causae internae, il est la cause de la maladie et il n’est pas nécessaire d’en chercher une autre. A ces paroles, on a hoché la tête, on les a répétées et on est retourné aux causes externes, que l’on a attaquées par la prophylaxie, la désinfection et le reste. Mais alors apparurent des gens à grosses voix et qui ont crié sans se lasser : immuniser, immuniser ! Ce n’était là qu’une accentuation de la vérité, à savoir, que le malade produit lui-même sa maladie. Mais lorsqu’on en vint à l’application de l’immunisation, on s’en tint de nouveau aux symptômes et l’apparent traitement causal se trouva inopinément transformé en traitement symptomatique. Il en a été de même de la suggestion et pour le dire tout de suite, de la psychanalyse. Celle-ci utilise aussi les symptômes bien qu’elle sache que l’être humain est l’unique origine de la maladie.

Et me voici arrivé au point délicat. On ne peut pas du tout soigner autrement que symptomatiquement et on ne peut pas davantage traiter autrement que causalement. Car c’est une seule et même chose. Il n’existe aucune différence entre les deux notions. Quand on soigne, on traite la causa interna, l’être humain qui tira la maladie de son Ça et pour pouvoir soigner, le médecin est obligé de tenir compte des symptômes, qu’il travaille avec le stéthoscope ou avec l’appareil de radiologie, qu’il vérifie si la langue est chargée ou l’urine trouble, qu’il examine une chemise sale ou quelques cheveux coupés. Au fond, peu importe que l’on farfouille avec soin parmi les signes de maladie ou que l’on se contente de lire une lettre du malade, à moins que ce ne soit dans les lignes de sa main ou d’agir avec lui comme un somnambule. C’est toujours un traitement de l’être humain et, en même temps, de ses symptômes. Car l’apparition même de l’homme est un symptôme du Ça, cet objet de tous les traitements, son oreille est un symptôme au même titre que le râle de ses poumons ; l’œil est un symptôme, une manifestation du Ça exactement comme l’exanthème de la scarlatine ; sa jambe est un symptôme dans le même sens que le craquement des os qui révèle la fracture de ladite jambe.

Si tout cela n’est qu’une seule et même chose, demanderez-vous, pour quelle raison Patrick troll écrit-il des livres si longs, dont les phrases résonnent comme si elles prétendaient exprimer des idées nouvelles ? Non, très chère, elles n’ont point cette prétention, c’est seulement une impression. En réalité, je suis convaincu que je ne fais rien d’autre avec la psychanalyse que ce que j’ai fait autrefois, quand j’ordonnerais des bains chauds, indiquais des régimes, massais et commandais avec autorité, ce dont je continue à ne pas me priver. La nouveauté, c’est uniquement le point de départ du traitement, le symptôme, qui est là en toutes circonstances, le Moi. Mon traitement, pour autant qu’il ne soit plus le même, consiste à essayer de rendre conscients les complexes inconscients du Moi, méthodiquement, et avas toute la ruse et la force dont je dispose. Cela, certes, c’est nouveau, mais ne provient pas de moi ; Freud en est l’inventeur ; mon rôle s’est borné à appliquer également cette méthode aux maux organiques. Comme je pars du principe que le Ça est l’objet de la profession médicale ; comme je suis d’avis que ce Ça, par sa force souveraine, forme le nez, provoque l’inflammation du poumon, rend l’homme nerveux, lui impose sa respiration, sa démarche, sa profession ; comme je crois, en outre, que le Ça se laisse influencer aussi bien par le fait de rendre conscients des complexes inconscients du Moi que par l’ouverture d’un ventre, je ne comprends pas — ou plutôt je ne comprends plus — comment on peut s’imaginer que la psychanalyse n’est utilisable que pour les névrosés et que les maladies organiques doivent être soignées par d’autres méthodes.

Toujours vôtre

Patrick Troll