4.

Chère amie, vous avez raison. Je voulais vous parler de l’amour maternel et vous ai entretenue de la haine maternelle. Mais l’amour et la haine sont toujours présents au même temps. Ils sont la conséquence l’un de l’autre. C’est parce qu’il est si souvent question de l’amour maternel dont chacun croit être instruit, que j’ai préféré, pour cette fois, attaquer la saucisse par l’autre bout. En outre, je ne suis pas convaincu que vous vous soyez occupée de l’amour maternel autrement que pour l’éprouver et écouter ou prononcer quelques phrases lyriques ou tragiques à ce sujet.

L’amour maternel va de soi, il est a priori enraciné chez la femme ; c’est chez elle un sentiment sacré, inné. Tout cela peut être vrai, mais je serais bien surpris que la nature se reposât sans plus sur des sentiments féminins ou se servît de sensations que nous autres humains, qualifions de sacrées. En y regardant de plus près, on découvre — peut-être pas toutes, — mais quelques-unes des sources de ce sentiment originel. Elles ont, semblent-il, fort peu de rapports avec le si populaire instinct de reproduction. Laissez donc de côté tout ce qui a été dit sur l’amour maternel et observez ce qui se passe entre ces deux être, la mère et l’enfant.

Il y a d’abord le moment de la conception, le souvenir conscient ou inconscient d’un instant d’extase. Car sans ce sentiment vraiment céleste — céleste parce qu’en fin de compte la croyance à la béatitude et au royaume des cieux s’y rattache — sans ce sentiment, il n’est pas de conception. Vous n’êtes pas convaincue de ce que j’avance et vous en appelez aux mille expériences du lit conjugal exécré, des viols, des fécondations en état d’inconscience. Mais tous ces cas prouvent seulement que le conscient n’a pas besoin de prendre part à l’ivresse ; pour le Ça, pour l’inconscient ils ne prouvent rien. Pour pouvoir établir l’existence de ces sensations, il faudra vous adresser aux organes par lesquels elles s’expriment, aux organes de la volupté féminine. Et vous seriez étonnée de constater à quel point les parois du vagin ou ses lèvres, le clitoris ou le mamelon se préoccupent peu des dégoûts du conscient. Ils répondent à leur manière au frottement, à l’excitation appropriée et il ne leur importe guère que l’acte sexuel soit ou non agréable pour l’être pensant. Demandez à des médecins de femmes, à des juges, à des délinquants : vous verrez qu’ils confirmeront mes assertions. Vous pourriez aussi obtenir une réponse sincère de femmes ayant conçu sans volupté, de victimes de viols ou desquelles on a abusé pendant qu’elles étaient sans connaissance. Mais il faudrait pour cela que vous sachiez questionner, ou, mieux, éveiller leur confiance. Ce n’est que quand l’être humain est foncièrement persuadé du total manque de mépris de son interrogateur, du sérieux avec lequel il observe le commandement « Ne jugez point… » qu’il ouvrira les portes de son âme. Ou faites-vous raconter leurs rêves par ces proies frigides de la luxure masculine ; le rêve est le langage de l’inconscient et on peut y lire bien des choses. Le plus simple serait que vous vous interrogiez vous-même, honnêtement, selon votre habitude. Se peut-il que vous n’ayez jamais remarqué chez l’homme que vous aimez une incapacité temporaire à produire une érection ? Quand il pense à vous, il dispose d’une virilité si puissante qu’il en éprouve un désir charnel et quand il arrive auprès de vous, toute cette splendeur se recroqueville mollement. C’est là un phénomène curieux : il signifie que l’homme est capable d’aimer mille et mille fois et ce, dans les circonstances les plus extraordinaires, mais qu’en aucun cas, il n’obtient une érection en présence d’une femme qui veut l’empêcher. C’est une des armes les mieux cachées de la femme, une arme qu’elle utilise sans hésitation quand elle veut humilier l’homme ; ou plutôt, l’inconscient de la femme se sert de cette arme. C’est du moins ce que j’imagine, car je n’aime guère croire une femme sciemment susceptible d’une telle méchanceté ; il me semble d’ailleurs plus probable que l’utilisation de ce fluide destiné à affaiblir l’homme n’est réalisable qu’à l’aide de phénomènes inconscients se produisant dans l’organisme de la femme. Quoi qu’il en soit, il est de toutes façons parfaitement impossible qu’un homme puisse abuser d’une femme si elle n’est pas en quelque sorte d’accord : vous feriez bien, en l’occurrence, de ne pas vous fier à la frigidité de la femme et de compter plutôt sur son désir de vengeance et à l’inconcevable sournoiserie de son caractère.

N’avez-vous jamais rêvé que vous étiez violée ? Ne dites pas non tout de suite, je ne vous croirais pas. Peut-être n’avez-vous pas peur, comme tant de femmes — et précisément les soi-disant frigides —, d’aller vous promener seule dans la forêt ou par une nuit sombre. Je vous l’ai déjà dit, la peur, l’angoisse, sont l’expression d’un désir : craindre d’être violée, c’est le souhaiter. Sans doute, telle que je vous connais, ne regardez-vous pas non plus sous les lits ou dans les armoires ! Mais combien de femmes le font, toujours avec la crainte et le désir de découvrir l’homme assez fort pour ne pas redouter les tribunaux. Vous connaissez, bien sûr, l’histoire de cette dame apercevant un homme sous son lit et s’écriant : « Enfin ! Voici vingt ans que j’attends cela ! » Et comme il est significatif que cet homme soit imaginé porteur d’un couteau luisant, le couteau qui doit être enfoncé dans le vagin ! Certes, vous êtes maintenant au-dessus de tout cela. Mais vous avez été plus jeune : cherchez bien ! Vous trouverez l’instant — que dis-je ? l’instant ? Vous vous souviendrez de toute une série d’instants où vous frissonniez en croyant entendre un pas derrière vous ; où vous vous êtes brusquement réveillée dans quelque auberge avec l’idée : « Ai-je bien fermé ma porte à clef ? » ; où vous vous êtes glissée, grelottante, sous votre couverture, grelottante parce qu’il vous fallait refroidir le feu qui vous brûlait intérieurement. N’avez-vous jamais lutté avec votre amant, joué au viol ? Non, Ah ! Folle que vous êtes de vous priver ainsi des joies de l’amour et combien insensée de penser que j’ajouterais foi à votre dénégation ! Je ne crois qu’à votre mauvaise mémoire et à votre lâche dérobade devant la connaissance de vous-même. Car il est impossible qu’une femme ne désire point cette suprême preuve d’amour, la seule, pourrait-on dire. Être belle, séduisante au point que l’homme oublie tout le reste et ne songe plus qu’à aimer, elles le veulent toutes et celle qui le nie se trompe ou ment sciemment. Et si je peux me permettre de cous donner un conseil, cherchez à aviver en vous cette fantaisie. Il n’est pas bon de jouer à cache-cache avec soi-même. Fermez les yeux et laissez-vous aller librement à votre rêve, sans intention et sans préjugé. En quelques secondes, vous êtes saisie, emportée par les images du songe, vous osez à peine continuer à penser, à respirer. Écoutez le craquement des branches, voici que l’on bondit sur vous, des mains serrent votre gorge, vous tombez, on déchire aveuglément votre robe et voici la peur atroce… A présent, essayez de bien voir l’homme qui se déchaîne… Est-il grand, petit, brun, blond, barbu, imberbe ? Le nom envoûtant ! Oh ! oui, je savais que vous le connaissiez. Vous l’avez vu hier, avant-hier, il y a des années, dans la rue, lors d’un voyage en chemin de fer, caracolant à cheval ou en train de danser. Et ce nom qui vous a traversé l’esprit vous fait trembler. Car vous n’eussiez jamais songé que cet homme-là devait éveiller vos appétits les plus bas. Il vous était indifférent ? vous l’abominiez ? Il est répugnant ? Écoutez bien : votre Ça ricane, se moque de vous. Non, ne vous levez pas, ne cherchez ni votre montre, ni votre trousseau de clefs, rêvez, rêvez ! De votre martyre, de votre honte, de l’enfant dans votre sein, du tribunal et de votre rencontre avec le criminel en présence du juge noir, de la torture de savoir que vous avez désiré ce qu’il a fait, ce qu’il paie aujourd’hui. Affreux, inconcevable et tellement passionnant ! Une autre image : l’enfant vient au monde, vous travaillez, vos mains piquées par l’aiguille, cependant que l’enfant, insouciant, joue à vos pieds et que vous vous demandez comment vous allez le nourrir. Indigence, dénuement, détresse ! Mais voici venir le prince, le généreux, le délicat, l’exquisément bon ; il vous aime, vous l’aimez, mais vous renoncez à lui. Écoutez donc comme le Ça se gausse de votre noble geste ! Et encore une image : l’enfant se développe dans votre sein, et, avec lui, l’angoisse de ce que sera sa naissance, de la manière dont vous l’étranglerez, le jetterez dans l’étang et c’est vous, cette fois qui serez devant les ombres juges ; vous, la meurtrière. Voici que s’ouvre tout à coup l’univers des contes, on élève un bûcher, l’infanticide est attachée au poteau qui le surmonte et les flammes viennent lécher ses pieds. Écoutez, écoutez ce que vous murmure le Ça : il vous désigne le poteau et les langues de feu, il vous chuchote à qui appartiennent ces pieds qui relient le tréfonds de votre être aux flammes. N’est-ce point votre mère ? L’inconscient est plein de mystère ; anges et démons y sommeillent côte à côte.

Parlons maintenant de l’état d’inconscience. Si jamais vous en avez l’occasion, observez donc, je vous prie, une crise d’hystérie. Cela vous éclairera sur la façon dont un grand nombre de personnes s’arrangent pour perdre connaissance afin d’éprouver des sensations voluptueuses ; certes, c’est un procédé stupide, mais en définitive, l’hypocrisie est bête. Ou bien, allez dans une clinique chirurgicale, assistez à une douzaine d’anesthésies ; vous vous rendrez compte et entendrez de vos oreilles combien l’être humain est capable de jouissance, même en état d’inconscience. Et encore une fois, prêtez attention aux rêves ; les rêves des êtres humains sont d’extraordinaires interprètes de l’âme.

Récapitulons : je crois que l’une des sources de l’amour maternel est la jouissance éprouvée au moment de la conception. Je passe maintenant, sans vouloir pour autant en diminuer l’importance, sur une série de sentiments confus, comme le goût pour l’homme se reportant sur l’enfant, l’orgueil de la performance — si curieux que cela puisse paraître pour notre haute intelligence, nous tirons vanité de choses qui, comme la conception, sont l’œuvre du Ça — ou de ce que nous considérons comme œuvre noble et dont nous ne somme pas davantage les auteurs responsables,n tels la beauté, les richesses héritées, les grands dons de l’esprit ; donc, la femme est fière d’avoir, au cours de la nuit et par un travail divertissant, créé un être vivant. Je ne dirais rien de la manière dont l’admiration et la jalousie des proches concourent à la formation de l’amour maternel, ni comment le sentiment d’être exclusivement responsable d’un être vivant — car la mère se plaît à croire à l’exclusivité de sa responsabilité quand tout va bien, avec moins de conviction et contrainte par la conscience de sa culpabilité quand cela va mal — comment ce sentiment, donc, augmente sa tendresse pour l’enfant à venir ; ou comment l’idée de protéger un petit être impuissant, de le nourrir de son propre sang — ce qui est une des locutions favorites employées plus tard vis-à-vis des enfants et à laquelle la femme affecte de croire, encore qu’elle en discerne la fausseté — donne à la mère l’impression d’une ressemblance avec Dieu et, en conséquence, lui inculque la notion de l’exigence d’une pieuse analogie entre elle et la mère du fils de Dieu.

Je préfère attirer votre attention sur un fait simple et apparemment sans importance, à savoir que le corps féminin possède un espace vide et creux, rempli par la grossesse, par l’enfant. Pour peu que vous vous représentiez combien la « sensation de vide » peut être angoissante et que vous vous souveniez du bien-être procuré par le sentiment « d’avoir le ventre plein », vous pourrez vous faire à peu près une idée de ce que, dans ce sens, la grossesse fait éprouver à la femme. A peu près, pas tout à fait. Car, en ce qui concerne les organes contenus dans l’abdomen de la femme, il ne s’agit pas seulement d’une sensation de vide : c’est surtout — et cela, depuis l’enfance — un perpétuel sentiment d’imperfection lequel, tantôt moins, tantôt plus, blesse la femme dans son amour-propre. A une époque quelconque de sa vie, en tout cas de très bonne heure, à la suite d’observations personnelles ou par tout autre voie, la petite fille se rend compte qu’il lui manque quelque chose que l’homme, le garçon possèdent. Soit dit en passant, n’est-il pas étonnant que personne ne sache quand et comment l’enfant apprend à reconnaître la différence des sexes ? Bien que cette découverte soit, on pourrait le dire, l’événement le plus important de la vie humaine. Cette petite fille, dis-je, remarque l’absence chez elle d’un des composants de l’être humain et l’interprète comme un défaut de sa nature. De bizarres associations d’idées s’y rattachent ; nous pourrons nous en entretenir à l’occasion, mais elles portent toute l’empreinte de la honte et d’un sentiment de culpabilité. Au début, il existe encore un espoir que ce défaut sera réparé par une nouvelle poussée, en quelque sorte le sentiment d’être sur le plateau d’en bas de la balance ; mais cette espérance ne se réalise pas ; il ne reste plus que le sentiment de culpabilité dont le motif semble de plus en plus inexplicable, et une vague nostalgie, deux symptômes qui manquent de clarté, mais gagnent en force dans le sentiment. Longtemps, la vie profonde de la femme en sera affectée comme d’un tourment toujours présent. Puis vient l’instant de la conception, la splendeur dans la satiété, la disparition du vide, de la dévorante jalousie, de la honte. Ensuite s’éveille l’espoir que, dans son corps, qui, lui, n’aura point ce défaut, qui deviendra un garçon.

Il n’existe en fait aucune preuve que la femme enceinte préfère mettre au monde un fils. Si l’on se penchait sur les cas où le choix se porte sur une fille, on en apprendrait beaucoup sur ces mères, mais l’on verrait, on en apprendrait beaucoup sur ces mères, mais l’on verrait se confirmer la règle générale, selon laquelle la femme désire accessoire me paraît caractéristique et vous fera sans doute éclater de ce rire joyeux, divin qui salue le comique exprimant une vérité profonde. Un jour, j’ai demandé aux femmes et filles sans enfant de ma connaissance — naturellement, elles n’étaient guère plus d’une vingtaine — si elles souhaiteraient un garçon ou une fille. Elles ont toutes répondu : un garçon. Mais voici où cela devient amusant. Je m’enquis ensuite de l’âge auquel elles se représentaient ce garçon et à quoi elles l’imaginaient occupé en cet instant. Sauf trois, elles me firent toutes la même réponse : deux ans, couché sur la commode à langer et un jet jaillissant insouciamment en un arc orgueilleux. Des dissidentes, l’une fit allusion au premier pas, la seconde le voyait jouant avec un agneau et la troisième : trois ans, debout et pissant.

Avez-vous bien compris, amie très chère ? Nous avons eu là une possibilité de plonger pendant un bref instant notre regard au tréfonds de l’être humain, d’apercevoir, au milieu d’un éclat de rire, ce qui l’émeut. Ne l’oubliez pas, je vous en prie. Et réfléchissez s’il ne serait pas à propos de poursuivre l’enquête plus loin et d’ajouter à nos connaissances.

La genèse de l’enfant dans l’abdomen, sa croissance, son augmentation de poids s’imposent encore dans un autre sens à l’âme féminine, viennent s’enchevêtrer avec des habitudes fermement enracinée et utilisent, pour attacher la mère à l’enfant, des goûts qui, des couches cachées de l’inconscient, dominent le cœur et la vie de l’être humain. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que l’enfant, trônant sur son petit pot, ne donne pas volontiers tout de suite ce que l’adulte, pour qui cette occupation contient moins de délices, réclame de lui, d’abord avec douceur, puis en insistant de plus en plus énergiquement. Si vous voyez quelque intérêt — ce qui peut certes passer pour un intérêt — ce qui peut certes passer pour un intérêt d’un ordre assez bizarre — à suivre de près cette tendance à la constipation volontaire, qui devient assez fréquemment une habitude pour la vie entière, je vous prierai d’abord de vous rappeler qu’à l’intérieur de l’abdomen se perdent aux alentours du rectum et de la vessie des nerfs fins et sensibles dont l’action est de faire naître certaines envies et que l’excitation éveille. Puis vous penserez qu’il arrive souvent aux enfants, pendant le jeu ou le travail, de se trémousser sur leurs sièges — peut-être même l’avez-vous fait vous aussi au temps de votre innocente enfance — de remuer les jambes, de gigoter jusqu’à ce que retentissent les inévitables paroles de la mère : « Jean — ou Lise — va au cabinet ! « Pourquoi cela ? Serait-il vrai que le garçonnet ou la petite fille se fussent oubliés à jouer, comme le prétend Maman par égard pour un de ses propres penchants depuis longtemps réprouvés ou qu’ils eussent été trop absorbés par leurs devoirs ? Non pas ! C’est la volupté qui crée ces états, une bizarre forme d’autosatisfaction, pratiquée depuis l’enfance et développe plus tard jusqu’à la perfection par la constipation. Sauf qu’alors, hélas ! l’organisme ne répond plus à la volupté, mais — en même temps que la sensation de culpabilité de la masturbation — produit des migraines, des vertiges, des suites de cette habitude d’entretenir une constante pression sur les nerfs génitaux. Oui, et puis vous songerez aussi aux gens qui ont coutume de sortir sans avoir évacué au préalable, qui ensuite, pris d’envies, soutiennent dans la rue des luttes pénibles et ne se rendent même pas consciemment compte des délices qu’elles représentent. Il faut remarquer la régularité et la totale inutilité de ces luttes entre l’être humain et son postérieur pour conclure qu’ici, l’inconscient pratique un innocent onanisme. Eh bien, amie vénérée, la grossesse appartient à ce genre de masturbation en infiniment plus fort, car ici, le péché s’auréole de sainteté. Mais quelque sainte que soit la maternité, cela n’empêche pas que l’utérus gravide excite ces nerfs et produit une sensation de volupté.

Vous trouvez que la volupté doit être enregistrée par le conscient ? C’est une idée erronée. C’est-à-dire que vous pouvez être de cet avis, mais laissez-moi rire.

Et puisque nous sommes arrivés à ce thème épineux de la volupté secrète, inconsciente, jamais clairement définie, je puis me permettre de parler en même temps de ce que représentent pour la mère les mouvements de l’enfant. Le poète s’est adjugé ce thème, l’a revêtu de roses et l’a délicatement parfumé. En vérité, cette sensation, une fois qu’on lui a retiré le nimbe de la sublimation, n’est autre que celle qui se produit généralement quand quelque chose bouge dans le ventre de la femme. C’est la même que celle que lui fait ressentir l’homme, seulement, elle est dépouillée de toute idée de péché, portée aux nues, au lieu d’être réprouvée.

N’avez-vous pas honte ? Me direz-vous. Non, je n’ai pas honte, ma très chère ; j’ai si peu honte que je vous retourne la question. N’êtes-vous pas accablée de chagrin et de honte en pensant à l’être humain qui a traîné dans la boue le bien le plus précieux de la vie, l’union entre l’homme et la femme ? Songez, ne fût-ce que deux minutes, à ce que représente cette volupté à deux : on lui doit le mariage, la famille, l’État ; elle a fondé la maison et la ville, fait surgir de rien la science, l’art, la religion ; elle a tout fait, tout tout, tout. Tout ce que vous respectez ! Osez encore, après cela, trouver sacrilège la comparaison entre l’accouchement et les mouvements de l’enfant !

Non, vous êtes trop compréhensive pour persister à m’en vouloir d’avoir employé des termes proscrits par la pruderie d’une institutrice revêche sans avoir pris le temps de réfléchir. Et ensuite, vous consentirez à me suivre plus loin encore et à admettre une affirmation encore plus sévèrement désapprouvée par le cœur et la civilisation, à savoir que l’accouchement lui-même est un acte de suprême volupté dont l’impression subsiste sous forme de tendresse pour l’enfant, d’amour maternel.

A moins que votre bonne volonté n’aille pas si loin ! Il est vrai que cette affirmation est en contradiction avec toutes les expériences, avec l’expérience de millénaires. Pourtant, un fait que je tiens pour fondamental et duquel il faut partir, ne la contredit point : c’est qu’il ne cesse de naître de nouveaux enfants, par conséquent, toutes ces peurs, toutes ces souffrances desquelles on nous rebat les oreilles depuis des temps immémoriaux ne sont pas assez fortes pour ne pas être surpassées par le désir, ou un quelconque sentiment de volupté.

Avez-vous déjà assisté à un accouchement ? Il y a un fait tout à fait étrange : la parturiente gémit, crie, mais son visage est rouge, fiévreusement surexcité et ses yeux ont ce rayonnement extraordinaire qu’aucun homme n’oublie quand il l’a suscité chez une femme. Ce sont des yeux singuliers, curieusement voilés, exprimant l’enivrement. Et qu’y a-t-il de remarquable, d’in croyable, à ce que la douleur soit une volupté, une suprême volupté ? Seules ceux qui flairent partout la perversion et les plaisirs contre nature ne savant pas ou font semblant d’ignorer que la grande volupté s’accompagne de douleur. Débarrasser-vous de cette impression qui vous a été communiquée par les lamentations des femmes en mal d’enfant et les contes ridicules des commères jalouses. Essayez d’être honnête. La poule aussi crételle après avoir pondu un œuf. Mais le coq ne s’en soucie guère et s’empresse de chevaucher à nouveau la poule, dont l’horreur pour les douleurs de la ponte se traduit d’une manière surprenante par une entière soumission amoureuse aux désirs du seigneur et maître du poulailler.

Le vagin de la femme est un Moloch insatiable. Où donc est le vagin qui se contenterait d’avoir en soi un petit membre de la taille d’un doigt, alors qu’il pourrait disposer d’un autre, gros comme un bras d’enfant ? L’imagination de la femme travaille avec les instruments puissants, l’a toujours fait et le fera toujours.

Plus le membre est gros, plus grande est l’extase ; l’enfant, lui, cogne pendant l’accouchement avec son gros crâne contre l’orifice vaginal, siège du plaisir chez la femme, exactement comme le membre de l’homme, ce sont les mêmes mouvements de va et vient, de long en large, la même dureté, la même violence. Bien sûr, il fait souffrir, ce suprême acte sexuel, donc inoubliable et constamment désiré ; mais il est le sommet de tous les plaisirs féminins.

Pourquoi, si l’enfantement est vraiment un acte de volupté, l’heure des douleurs est-elle décrite comme une souffrance sans pareille ? Je ne saurais répondre à cette question : demandez aux femmes. Je peux cependant affirmer avoir rencontré de-ci de-là une mère qui m’a avoué : « Malgré les douleurs, ou plutôt à cause d’elles, la naissance de mon enfant a été la plus belle impression de ma vie. » Peut-être pourrait-on supposer que la femme, obligée de tout temps à la dissimulation, est incapable de parler tout à fait franchement de ses sensations parce qu’on lui a communiqué pour la vie l’horreur du péché. Mais on ne parviendra jamais à découvrir tout à fait l’origine de cette identification entre le désir sexuel et le péché.

Certains enchaînements sont possibles à poursuivre à travers le labyrinthe de ce difficile problème ? C’est ainsi qu’il me semble naturel qu’un être auquel on a enseigné toute sa vie, au besoin en ayant recours à la religion, que l’enfantement est terrible, dangereux, douloureux, continue à y croire, même par-delà sa propre expérience. Il est clair pour moi qu’une grande partie de ces contes horrifiants ont été inventés pour écarter la jeune fille des liaisons extra-conjugales. La jalousie de celles qui n’accouchent pas, tout particulièrement la jalousie de la mère envers la fille devant ce qui pour elle n’est plus que le passé, n’y est pas non plus étrangère. Le désir d’intimider l’homme — ne doit-il pas se rendre compte de ce qu’il fait subir à sa bien-aimée, du sacrifice de celle-ci, de son héroïsme ? — le fait qu’il se laisse effectivement prendre à cette comédie et, du tyran grincheux qu’il était, devient, pour un temps, du moins, un père reconnaissant, y concourent pour une bonne part. Avant tout, le besoin intérieur de se sentir grande, noble, mère entraîne à exagérer, à mentir. Et c’est péché que de mentir. Enfin, l’image de la Mère surgit des ténèbres de l’inconscient : car il n’est désir ou volupté qui ne soient pénétrés de la nostalgie de se retrouver dans le sein de la mère, qui ne soient mûris et empoisonnés par l’envie de s’unir sexuellement à la mère. L’inceste, le crime suprême. N’est-ce pas suffisant pour se sentir en état de péché ?

Mais en quoi ces raisons mystérieuses nous concernent-elles présentement ? Je voulais vous convaincre que la nature ne s’arrête pas aux nobles sentiments d’une mère ; elle ne croit pas qu’une femme quelconque, simplement parce qu’elle est mère, peut devenir l’être adoré, prêt à tous les sacrifices, pour nous sans égale, dont il suffit de prononcer le nom pour ressentir de la joie. Je voulais vous persuader que la nature attise de mille manières le feu dont la chaleur nous accompagne tout au long de la vie, qu’elle met tout en œuvre — car ce que je viens de vous dire n’est qu’une minuscule partie des sources d’où jaillit l’amour maternel — quelle met tout en œuvre pour retirer à la mère la moindre possibilité de se détourner de son enfant.

Y ai-je réussi ? Si ou, je m’en réjouirai du fond du cœur.

Votre vieil ami

Patrick Troll.