VII. De l’image phallique232

1. Introduction

Au cours de son travail, l’analyste se trouve en constante confrontation avec l’image phallique qui domine les péripéties de la cure. Quels que soient, en effet, la nature du matériel, le niveau du développement auquel il se rattache, l’histoire individuelle du sujet, c’est, en dernière analyse, autour de la problématique phallique que se situent les conflits. Cela est si vrai que Freud considérait que cette problématique débordait la cure elle-même dont elle constituait la pierre d’achoppement pour ainsi dire, ceci pour tous les sujets et pour les deux sexes (Analyse terminée et interminable).

L’image phallique apparaît, en fait, à chaque moment significatif du travail de défoulement, sous les camouflages les plus différents et sous forme positive ou négative (phallus et castration).

Manifestement, ce que les apparitions fréquentes de cette image particulière recouvrent dépasse la signification sexuelle proprement dite, même si nous admettons avec Freud que le phallus est le seul organe sexuel pour l’inconscient. Nous allons nous attacher à l’étude de cette image (et de ses significations multiples) qui semble avoir une place si privilégiée dans l’inconscient humain en général.

La place centrale de l’image phallique et de la castration est évidente aussi bien dans la psychologie normale et pathologique que dans le langage, le folklore, la mythologie, la religion ou la morale. La confrontation de l’homme moderne avec cette problématique semble même se faire sur un niveau relativement plus proche du conscient qu’autrefois, du moins lorsqu’on en saisit le reflet dans un certain nombre de créations artistiques contemporaines. Je cite au hasard Kafka et Beckett, la série noire et la science-fiction, Ionesco et Dubillard, etc.

Freud a montré (Eine Beziehung zwischen dem Symbol und einem Symptom) l’ambiguïté de l’image phallique dans l’inconscient, qui signifie simultanément le phallus dans ses aspects positifs et négatifs, c’est-à-dire la présence phallique et la castration. Nous savons également que le complexe de castration est antérieur à l’Œdipe et qu’à chaque phase prégénitale correspond un mode particulier de castration jusqu’à la castration la plus précoce qui est la naissance elle-même. Nous reviendrons à l’étude de ces castrations primitives mais, dès maintenant, nous pouvons constater que la castration, à des niveaux différents, comporte l’extension de l’image phallique à des objets multiples, ce qui nous permet de déduire que phallus et castration sont des notions qui recouvrent, non des actes ou des états, mais désignent les vicissitudes d’une fonction.

J’ai insisté ailleurs sur le fait que l’homme qui a connu la complétude parfaite dans la vie prénatale cherche par la suite à reconstituer son intégrité perdue, en multipliant les tentatives de ce que j’ai appelé le « rétablissement narcissique ». Il m’était apparu que la cure analytique constituait l’une de ses modalités.

J’ajouterai aujourd’hui que, pour moi, le névrosé n’est nullement celui qui n’a pas accepté la castration inhérente à la « condition humaine » mais bien plutôt celui qui a raté les différentes possibilités de rétablissement narcissique de son intégrité perdue, aux différents niveaux de sa maturation pulsionnelle.

En effet, chaque stade de l’évolution offre à l’homme des modalités multiples et spécifiques de rétablissement narcissique pour peu qu’il aboutisse à un achèvement de l’intégration des pulsions, propres à chaque stade et qui sont l’objet d’un investissement narcissique adéquat233.

Certes, le retour à la complétude prénatale totale ne peut être atteint qu’à travers une régression pathologique, mais compte tenu de la nature de la modification fondamentale que représente le passage à la vie postnatale, les modalités de récupération de l’intégrité se feront de façon radicalement différente et qui non seulement sont compatibles avec une évolution normale mais en constituent la condition nécessaire.

(Nous sommes ici confrontés au problème du narcissisme sain et du narcissisme pathologique, mais qu’il nous est impossible de développer aujourd’hui.)

J’ai utilisé la notion d’intégrité dans un précédent travail234 par référence au narcissisme, mais la portée de cette notion est plus vaste et elle englobe tout le processus de maturation pulsionnelle235. Il semble bien – et c’est la première hypothèse qu’il nous paraît permis de formuler au cours de ce travail – que l’image phallique exprime l’intégrité sous toutes ses formes et que la castration représente les difficultés de tous ordres qu’éprouve le sujet à se constituer sous le signe de l’intégrité.

Je voudrais insister sur la caractéristique essentielle du processus de maturation pulsionnelle qui nous permettra de mieux saisir la notion d’intégrité telle que je l’entends. Il existe un parallélisme entre la satisfaction pulsionnelle et l’investissement narcissique. Chaque satisfaction pulsionnelle a, en effet, deux aspects : la satisfaction pulsionnelle proprement dite, constituée par l’acte qui fait cesser la tension, et l’investissement narcissique du même acte constituant, d’autre part, une référence à la valeur de l’acte accompli qui satisfait l’amour-propre du sujet. Il s’agit là d’un coefficient particulier lié à la qualité unique et personnelle de l’acte, rapporté au sujet. Aux différents niveaux de maturation, la pulsion, tout comme l’investissement narcissique concomitant, subiront des modifications. Ainsi au stade narcissique-oral, à la gratification alimentaire (pulsionnelle) s’ajoute la gratification narcissique mégalomaniaque (j’ai été satisfait car je suis l’univers). Il est évident qu’il s’agit là d’un vécu ineffable dont l’articulation dans le langage est encore impossible.

Au stade anal, l’enfant qui, par exemple, fait de l’exercice a une satisfaction pulsionnelle motrice, mais aussi la satisfaction narcissique d’avoir un corps propre à accomplir des exploits, qui fonctionne bien et lui obéit parfaitement, et qui augmente son sentiment de valeur.

Au stade génital, le coït est bien une décharge de tension sexuelle mais aussi la fusion narcissique probablement la plus proche – comme l’a déjà dit Ferenczi – de l’état prénatal.

Nous observons de plus près la nature des facteurs qui font progresser ce processus parallèle de maturation et ceux qui entravent son progrès et surtout son achèvement.

La constatation que nous pouvons faire dès maintenant est que :

1/ Les points critiques de cette évolution sont extrêmement nombreux ;

2/ Qu’ils revêtent un aspect d’intégrité positive et négative ;

3/ Dans l’inconscient, ces points critiques sont marqués du signe phallique positif ou négatif.

En effet, dans l’inconscient, il existe deux possibilités concernant l’image phallique : ou bien il y a un phallus, ou bien il y a un phallus châtré, en partie ou dans sa totalité. Il ne s’agit pas d’une opposition entre présence et absence de phallus, mais entre deux présences : celle d’un phallus et celle d’un phallus tronqué, mutilé, abîmé ou perdu et ceci toujours sur un mode violent, agressif ou sadique236. S’il existe dans l’inconscient une image de la féminité fondée sur l’équation « femme = homme châtré », c’est dans la mesure où la dynamique de l’inconscient oscille entre les deux pôles de l’acquisition du phallus et de sa mutilation partielle ou totale. Ceci témoigne de la référence la plus fréquente de la problématique de la castration à la phase sadique-anale. Ainsi l’image phallique représente le mouvement vers la complétude ou l’achoppement de ce mouvement.

Quant à la fréquence aussi extraordinaire que monotone de l’image phallique, elle se comprend aisément, si nous tenons compte d’une particularité de l’Inconscient par rapport à un processus qui se déroule dans le Moi, à un niveau préconscient. Si nous suivons en effet le travail qui se fait dans et par le Moi, nous constatons que le progrès dialectique a lieu par prises de position fondamentales et par des reculs, des compromis, mouvements d’envergure et que nous pouvons qualifier de stratégiques.

Quant à un niveau plus profond de l’inconscient, une dialectique différente y règne, faite de changements d’équilibre continuels, fruits d’un travail minutieux, en profondeur et en nuances, le changement des charges d’investissement variant avec beaucoup plus de fréquence qu’au niveau du Moi. Or, il semble bien que les signes qui traduisent ce dernier mouvement marquent les étapes du processus tactique, exactement comme ils marquent les variations fondamentales du processus stratégique se déroulant au niveau du Moi. Ainsi quand le sujet aura choisi la position sadique au niveau du Moi, cette orientation aura pour marque le phallus, donc la castration de l’objet ; quant aux applications partielles et pour ainsi dire incessantes de cette position, elles auront des qualités topiques différentes, selon leurs différents degrés d’éloignement du Moi conscient ou préconscient, mais seront toujours représentées par le même signe.

Si nous nous attachons, maintenant, à établir une définition de l’image phallique, nous pourrions proposer provisoirement la formule suivante :

L’image phallique représente dans l’inconscient les mouvements dialectiques de la maturation pulsionnelle se déroulant sous le signe de l’intégrité dont le prototype est l’état prénatal.

2. Narcissisme et pulsion

Nous savons que l’image phallique peut représenter, dans les rêves par exemple, le rêveur tout entier et aussi que le phallus peut être absent d’un corps qui représente en lui-même le phallus, la fonction phallique étant projetée sur le corps tout entier et les deux pôles de la complémentarité pouvant ainsi figurer l’un pour l’autre, le phallus représentant le corps tout entier, mais le corps tout entier pouvant aussi bien représenter le phallus (voir S. Ferenczi et B. Lewin).

Le phallus représente le Moi corporel mais aussi les dimensions topiques différentes du Moi psychique, l’idée de l’intégrité du Moi étant liée à l’intégrité de l’organe de la copulation et vice versa. L’image phallique, comme tout ce qui relève de l’Inconscient, ayant des significations surdéterminées, recouvrira l’aspect purement physiologique du pénis-organe sexuel, ainsi que toutes les implications de cet organe par référence à la phase phallique par exemple.

Mais nous nous attacherons à l’étude du dénominateur commun de toutes les images phalliques, c’est-à-dire l’intégrité (positive ou négative).

Nous venons de voir, au sujet de la maturation pulsionnelle, que révolution psycho-sexuelle suit deux voies parallèles, celle de la maturation pulsionnelle proprement dite et celle de l’investissement narcissique. La recherche de l’intégrité ou de la complétude se déroulera donc sur deux modes, pulsionnel d’une part et narcissique de l’autre, ou, en d’autres termes, au moyen de la maîtrise énergétique ou de la valorisation narcissique. Or, ces deux moyens nous ramènent à l’investissement libidinal et le premier porteur des émois libidinaux est le pénis.

Nous allons tenter d’étudier les deux formes de l’intégrité phallique, narcissique et pulsionnelle, et nous parlerons désormais de pénis lorsqu’il s’agira du facteur pulsionnel et de phallus lorsque nous envisagerons le facteur narcissique.

Au sujet de l’identification réciproque possible du corps et du pénis, du tout et de la partie, nous pouvons noter que de ce fait non seulement les extrémités du corps mais aussi les organes des sens et, à la limite, n’importe quelle partie du corps pourront revêtir des caractéristiques péniennes négatives ou positives. C’est ce que certains peintres semblent exprimer. Par exemple les cubistes, Picasso, Gleizes, Gromaire, représentent l’organe de la vision sous la forme d’un étroit cylindre allongé (voir aussi toutes les croyances au mauvais œil, organe pénétrant et destructeur, homologue du pénis anal).

On a aussi rationalisé le caractère pénien de l’oreille en disant qu’elle dépasse les contours qui limitent le corps, en fait il semble que ce soit sa fonction même qui en fasse un pénis énergétique. Michel Fain a dit dans une intervention que tout ce qui fonctionne de façon adéquate a pour l’Inconscient une signification pénienne. L’origine fonctionnelle de cette valeur pénienne est confirmée par le fait que non seulement les objets allongés ont une signification pénienne, comme il est classique de le dire, mais les objets à forme sphérique également. La sphère est en effet une forme parfaite, d’une complétude absolue.

Le pénis, nous l’avons dit, est l’image de la complétude obtenue par la maîtrise et, en effet, tous les signes de la soumission et du pouvoir relèvent, comme nous le savons, du symbolisme pénien, du sceptre du souverain à la baguette du chef d’orchestre. En outre, la maîtrise objectale relève de la phase sadique-anale et nous connaissons l’importance de la composante anale dans la sexualité. Il existe une conception de la sexualité dans laquelle cette composante énergétique occupe pour ainsi dire toute la place, comme toutes les manifestations inconscientes ou même conscientes en témoignent. Ceci est particulièrement manifeste dans le vocabulaire courant et surtout argotique ou populaire qui porte la marque du sadisme anal, aussi bien dans la désignation de l’organe sexuel que dans celle du coït lui-même. Je rappellerai en outre la fréquence des symboles sadiques-anaux du pénis (couteaux, épées, fusils, etc.).

Quant à la cure analytique, il est inutile d’insister sur l’importance de toute la dialectique de la castration (je te châtre, tu me châtres, je me châtre, moi châtré – toi châtré, etc.). La majeure partie de la conflictualité au cours de l’analyse peut être envisagée sous l’angle de la problématique de la castration. Or, la castration, même lorsqu’elle porte sur le pénis génital, est d’essence sadique-anale. L’hypothèse même selon laquelle l’envie du pénis chez la fille serait basée, en partie du moins, sur son désir d’uriner comme les garçons porte la marque de la conception anale de la sexualité et, de plus, le désir même d’uriner à la manière des garçons semble fondé sur la différence entre la miction en jet, si l’on peut dire, du garçon, comparativement à la miction plus passive et manquant de valeur balistique de la petite fille. Mais en fait il s’agit là d’une conception très superficielle de l’envie du pénis. Une hypothèse complémentaire me semble possible à proposer et qui relève, elle aussi, de la conception du monde à la phase anale. En effet, l’anal ne reconnaît pour réel que ce qui est précis, mesurable, comparable et donc visible. Il existe au reste toujours, nous le savons, une composante exhibitionniste dans l’analité. Or, le support anatomique de la sexualité féminine est plus ou moins caché, autant dire, pour l’anal, inexistant. L’équation femme-homme châtré me semble donc relever de la phase anale et si la femme elle-même se vit comme châtrée, ce n’est certes pas parce qu’elle manque d’organe sexuel satisfaisant sur le plan de la sexualité237, mais parce que cet organe manque de certaines caractéristiques qui, du point de vue anal, sont indispensables. Comme je l’ai souligné au sujet de la relation objectale anale, l’investissement du sadique-anal ne porte pas tant sur l’objet que sur la relation qu’il entretient avec celui-ci, c’est-à-dire le rapport de forces qui lui assurera la maîtrise objectale. Or, la maîtrise équivaut à priver l’objet de son autonomie ; c’est donc le châtrer et cette castration de l’autre a la valeur de l’acquisition d’un pénis personnel dans l’inconscient. À ce stade, le pénis est conçu comme unique et « si tu ne l’as pas, je l’ai ». Nous voyons que l’image du pénis recouvre tous les avatars de l’intégrité corporelle, depuis la réalité physiologique jusqu’à l’idée abstraite. C’est la représentation unique d’une série de positions à dignité psychologique différente et séparées par toute une gamme de formes de transition.

À ce sujet, et en marge d’« Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci » de Freud, nous dirons quelques mots du fétichiste qui paraît se situer pour nous à la fois dans la dimension pulsionnelle pénienne et la dimension narcissique à laquelle correspond le phallus. Cette position intermédiaire du fétichiste nous permettra d’aborder la problématique de la recherche narcissique de l’intégrité.

Je rappellerai que le pénis que le fétichiste recherche chez sa partenaire se trouve être souvent – comme certains auteurs l’ont remarqué avant moi – doté de caractéristiques anales. Nous savons ainsi que le fétichiste affectionne les objets sales, usagés, parfois même répugnants, imprégnés d’odeurs, en un mot, fécalisés.

Pour la théorie classique, le fétichiste dote sa partenaire d’objets symbolisant le pénis et le plus souvent, comme nous venons de le voir, le pénis fécal, pour se défendre de la peur de la castration. Or, il nous semble bien que ce soit en effet là le but ultime poursuivi mais qu’en fait le fétichiste y parvienne par un détour qui passe par la castration de son objet afin de s’approprier fantasmatiquement ou réellement le pénis symbolique qu’il lui a préalablement conféré. Ceci semble particulièrement clair dans le cas bien connu des coupeurs de nattes. Même lorsque le fétichiste ne s’empare pas réellement du fétiche, équivalent du pénis anal, il châtre sa partenaire comme le veut la conception régressive du coït, réel ou fantasmatique, chez le sadique anal.

Dans le même registre, l’essence du strip-tease paraît résider dans « l’effeuillage » successif des divers symboles péniens dont la femme s’est affublée (longs gants noirs, bas noirs, chaussures à talons ou bottines, corset, etc.), comme si l’intérêt de la chose ne résidait pas dans le fait que la femme porte un pénis ni dans sa nudité, mais dans sa castration progressive et multiple.

Tout ceci nous expliquerait la signification du pénis ainsi acquis dont nous voyons les aspects sexuels énergétiques sadiques-anaux, intriqués à des éléments narcissiques, qui en font un phallus. En effet le fait que tel chiffon sale puisse pour l’inconscient devenir pénis témoigne de la présence du même élément de toute-puissance qui d’un bâton de coudrier fait une baguette magique238. Au reste, qu’une pareille juxtaposition d’éléments différents – pulsionnels et narcissiques –, concernant l’image phallique, existe dans l’inconscient, me paraît confirmé par l’existence paradoxale d’homosexuels fétichistes, la vision seule du pénis chez leur partenaire ne suffisant apparemment pas à combler leur quête. Nous sommes donc amenés à penser que le fétiche ne se superpose pas, dans sa fonction, uniquement à l’organe sexuel.

En fait le clivage entre éléments pulsionnels et éléments narcissiques, entre pénis et phallus, n’est pas toujours aisé, d’autant plus que les deux facteurs sont toujours présents, dans des proportions, bien entendu, différentes.

Nous avons vu au sujet de l’envie de pénis de la petite fille qu’elle voudrait avoir une miction en jet et un organe sexuel visible, mais en même temps elle jalouse le pénis car « les garçons font tout ce qu’ils veulent » (toute-puissance narcissique).

Nous voyons donc déjà, à travers cet exemple, l’intrication permanente du facteur pénien et du facteur phallique, ce qui nous rappelle en même temps la nécessité de cette intrication, car les pulsions doivent être investies narcissiquement et, inversement, la composante narcissique ne peut exister que grâce à un support pulsionnel réel.

Aussi bien voyons-nous que le narcissisme totalement dépourvu d’éléments pulsionnels réels ne peut aboutir qu’au délire alors que banalité non intégrée narcissiquement aboutit pour sa part à toutes sortes de formations pathologiques dont probablement le processus de somatisation en soi. (Ceci à titre d’hypothèse.)

Pour nous, le narcissisme lui-même repose sur une réalité qui est la vie prénatale, complétude réelle dont le souvenir est inscrit en nous et notre exigence permanente d’une récupération de cette intégrité est donc basée sur cette réalité qui est représentée dans l’inconscient par le phallus. D’ailleurs, quand nous parlons du phallus que tel ou tel « se donne », nous ne pensons en général pas au pénis mais au phallus en tant que toute-puissance, et c’est ainsi que nous devons comprendre la majeure partie du matériel phallique analytique, onirique ou fantasmatique.

Toute la problématique de la castration de l’objet, qui existe aussi bien chez l’homme pourvu d’un pénis que chez la femme, et qui s’exerce aussi bien sur un objet masculin que sur un objet féminin, témoigne également de la juxtaposition dans l’inconscient du pénis et du phallus. Ce double aspect de l’image phallique-pénis pulsionnel et phallus-complétude permet de mieux cerner le problème de la peur de castration chez la femme. D’autre part, le pénis pulsionnel confère au désir des possibilités de réalisation mais aussi des limites, tandis que le phallus restera le représentant de la toute-puissance, de la grandeur, de l’ineffable, qui subsiste chez chacun, tout au long de la vie.

L’élan narcissique se déploie d’autant plus facilement vers l’absolu, vers l’illimité, que rien de réel ne peut s’opposer à lui et que son accomplissement est accompagné d’un sentiment élationnel spécifique d’autant plus satisfaisant qu’il est à l’abri de la culpabilité parce que aconflictuel et préambivalent.

Nous savons que l’enfant réussit à sauvegarder sa toute-puissance narcissique en la projetant sur les parents divinisés et les divinités en général, autant de notions qui seront représentées dans l’Inconscient par l’image phallique sous des formes différentes et adaptées à leur signification spécifique.

Le phallus – tout en conservant sa forme originelle pénienne – peut perdre ses qualités purement pulsionnelles et ne revêtir que ses significations narcissiques. À ce degré, la différenciation sexuelle disparaît et avoir le phallus signifie non pas être homme ou femme, mais être d’une façon complète du point de vue narcissique, c’est-à-dire être ce que l’on est.

Quant à la cure analytique, elle est portée par l’espoir et la conviction d’atteindre cet idéal de complétude, sans lequel la reviviscence des conflits objectaux serait insupportable pour l’analysé. J’ai montré par ailleurs que la situation analytique en elle-même induisait l’analysé à la reviviscence de certains états élationnels, homologues du narcissisme prénatal, vécus anticipateurs en quelque sorte de l’idéal de complétude qui sera figuré dans le processus de la cure, sous forme d’un désir d’appropriation, sur différents modes, du pénis de l’analyste, qui renvoie ici en fait au phallus.

3. La dialectique

C’est en s’engageant dans le processus de maturation pulsionnelle que le narcissisme, originairement a-pulsionnel et préambivalent, se conflictualise.

Sans entrer ici dans la démonstration des origines de ce mouvement, nous rappellerons simplement quelques constatations.

Ainsi, en début d’analyse, les malades déclarent souvent qu’ils n’osent parler d’eux-mêmes, que s’occuper ainsi de soi est mal, etc. En un mot, ils n’osent s’aimer et s’accepter et nous savons que l’une des tâches de l’analyste consiste à les amener à se le permettre. Déjà par leur venue en analyse les malades montrent qu’ils ont pu vaincre un obstacle lié à la culpabilisation de leur narcissisme. Le Surmoi chrétien est ennemi du narcissisme, lui pour qui le péché d’orgueil est le péché par excellence.

La maturation pulsionnelle se déroulera donc sous le signe d’une culpabilité parallèle du narcissisme et de la pulsion et principalement de la composante anale (Idéal du Moi et Surmoi) et nous rendra compte d’une véritable antinomie pénis-phallus qui fera naître entre eux un mouvement dialectique.

Nous savons que l’enfant procède souvent à une opération tactique en s’appuyant sur l’un des parents pendant qu’il règle son conflit avec l’autre. Dans l’analyse, cette tactique se répète. Il est aisé de constater que le malade qui réalise un progrès dans un domaine aura souvent tendance à reculer dans un autre. Je ne pense pas que nous puissions nous contenter d’invoquer un mécanisme économique et dire : « C’était trop beau, il fallait que ça se gâte », mais plutôt nous poser la question : « Qu’est-ce qui était trop beau ? » et « Qu’est-ce qui s’est gâté ? ».

Nous voyons alors que les oscillations se produisent dans des domaines toujours spécifiques et l’on peut constater qu’un progrès sur le plan anal, matériel, par exemple (gain important, progrès sur le plan professionnel…), est accompagné d’un recul sur le plan affectif, sous forme de blessure narcissique provoquée, de perte de prestige, d’amour ou d’amour-propre.

Cette alternance est l’expression d’un processus particulier, dialectique, qui mène le sujet, au cours de la cure analytique, à une intégration parallèle de plus en plus achevée de son narcissisme et de ses relations objectales, le progrès se faisant par gains quantitativement petits mais cumulatifs, chaque mouvement étant marqué de l’image phallique négative ou positive, comme nous l’avons indiqué dans l’introduction de cet exposé.

Au cours de ce mouvement dialectique, la charge libidinale sera toujours placée sur l’élément du couple le moins conflictualisé dans le moment, et nous savons qu’une pulsion fortement investie peut – avec un investissement libidinal diminué – fonctionner comme une défense et réciproquement. Tel peut ainsi accepter sa castration pulsionnelle pour se ménager une déconflictualisation sur le plan narcissique, ou bien renoncer à une gratification narcissique pour se permettre une satisfaction pulsionnelle, s’assurant ainsi un progrès au prix d’un sacrifice qui est moindre (la qualité moindre du sacrifice étant fonction de l’investissement).

La dialectique peut ainsi varier dans de larges proportions ; elle a lieu non seulement entre pénis – pénis énergétique et phallus – mais aussi entre les différentes modalités pulsionnelles et narcissiques, entre les différentes phases maturationnelles qui sont très diverses quant à leur dignité psychosexuelle en quelque sorte.

Nous savons par exemple combien il est plus facile pour certains peintres de satisfaire leur pulsion anale en sublimant le jeu fécal lui-même dans l’exercice de leur art, que de préparer une exposition, organiser un vernissage, concevoir les modalités d’un contrat et vendre leurs toiles, toutes opérations mettant en jeu d’autres aspects de la composante anale.

Dans l’envie du pénis chez la femme, il est nécessaire également, à mon avis, de distinguer entre toutes les significations du pénis et du phallus.

Interpréter toute envie de pénis comme une défense devant la féminité risque d’aboutir à une méconnaissance de la signification du désir d’intégrité narcissique et de complétude qu’elle recouvre souvent et qui s’exprime dans l’inconscient par l’image phallique dans les deux sexes.

En fait, la féminité achevée s’exprime aussi dans l’inconscient par cette image. Aussi bien la compréhension erronée des positions féminines à l’égard du phallus-complétude ne pourrait-elle conduire qu’à l’exacerbation et à la pérennisation de l’envie du pénis (en tant qu’organe sexuel).

L’attitude d’une femme refusant les rapports sexuels peut équivaloir, entre autres, à se donner, par ce refus, un pénis anal, mais si une femme se refuse parce que vierge et ayant investi narcissiquement sa virginité, elle se donne alors un phallus. Les théologiens du Moyen Âge l’ont bien compris, qui faisaient monter sur le bûcher – pour péché d’orgueil – de jeunes vierges récalcitrantes d’une grande beauté.

L’attitude des hommes à l’égard des femmes s’inscrit souvent, en effet, également dans cette dialectique pénis-phallus. Ainsi tel homme qui encouragera sa femme à avoir une position dominante dans le couple quant aux décisions à prendre ne tolérera pas qu’elle manifeste ses qualités intellectuelles et jalousera sa vie professionnelle. Tel autre supportera aisément que sa femme fasse des affaires mais non qu’elle conduise une voiture.

Toutes les variantes de cette position sont possibles mais elles vont sans doute plus souvent dans le sens d’un refus d’accorder le phallus.

Sans vouloir entrer ici dans l’analyse de ce fait sociologique qu’est l’initiation, nous rappelons qu’elle comprend presque toujours des actes apparemment homosexuels, qui en constituent une composante spécifique, survivant d’ailleurs sous des formes édulcorées et symboliques dans les bizuthages et autres rituels analogues d’admission à des cercles, clubs, sociétés secrètes et groupements divers… Or, même si l’on admet qu’il y a là, pour les seniors, une occasion de vivre leur homosexualité en sodomisant les jeunes sujets sur un mode symbolique ou réel, et que l’institution même a un contenu franchement homosexuel, on doit voir, cependant, qu’elle sert, en même temps, un but essentiellement différent : l’introjection du phallus paternel en tant que projection du narcissisme du junior qui devient ainsi le dépositaire de cette puissance ; participant de la dimension narcissique, elle se situe en dehors du temps et persiste ainsi éternellement à travers son support qu’est la sexualité, mais en partie détournée de son but original, c’est-à-dire sublimée.

L’inconscient se sert, dans les deux cas, de la même image, sur-déterminée, comme le sont les représentations oniriques dont il nous incombe également de cliver les significations stratifiées. C’est sous cet éclairage que doit être envisagée – à mon avis du moins – l’analyse de la composante homosexuelle passive dans les deux sexes.

4. La complétude narcissique

Contenu-contenant

Je rappelle, ici encore, le rôle que je fais jouer à l’état prénatal dans la recherche de l’intégrité narcissique.

L’enfant dans le sein de sa mère réalise un état de complétude grâce à l’unité qu’il forme avec la mère, c’est-à-dire dans la fusion du contenu et du contenant.

L’enfant à ce stade ne distingue certes pas les deux éléments qui constituent son univers fusionnel, mais, soit qu’il en garde quelque imprégnation, soit qu’il reconstitue fantasmatiquement sa position originelle, le fait est qu’à chaque étape de son développement, il tentera de reconstituer, sur des modes différents, l’unité du contenu et du contenant. Le phallus se définira donc comme la complétude réalisée par l’unité contenu-contenant.

Ainsi au stade oral l’enfant comblé par le sein réalise cette unité, au stade anal il l’obtient par la maîtrise de l’objet sur lequel il se renferme et au stade génital le coït qui réalise l’union de deux partenaires complémentaires fonde une nouvelle complétude contenu-contenant.

(Janine Chasseguet, dans un travail inédit sur Le fantasme d’engloutissement dans la phobie et du piège dans la paranoïa, a décrit les avatars fantasmatiques du contenu et du contenant dans ces entités nosologiques.)

Comme je l’ai rappelé plus haut, la castration correspond (Stärcke) à une série analogue, la castration sexuelle, la castration anale (perte des selles, pertes matérielles, perte du contrôle), la castration orale (le sevrage) et enfin la naissance (castration primitive).

Nous voyons ainsi la symétrie parfaite de la série « complétude » et de la série « castration ».

La question se pose de savoir si la réalisation de la complétude, dans la vie ou la cure analytique, est possible.

En fait, elle n’est jamais parfaitement atteinte, sans cela aucune évolution ne serait concevable. Elle reste cependant une promesse, une virtualité, l’homme projetant dans l’avenir ce qu’il a connu une fois et sa recherche n’est jamais totalement vaine, car s’il n’obtenait jamais une satisfaction élationnelle, il n’y aurait là encore aucune évolution possible. L’affirmation de l’atteinte de la complétude absolue, comme sa négation totale, constituent toutes deux une méconnaissance de la réalité de la vie de l’homme et de celle de l’humanité qui repose sur une succession d’élans et de mouvements dynamiques.

En fait, dans le développement individuel, nous avons vu que le sujet, à chaque stade, obtenait une nouvelle possibilité de « rétablissement narcissique » fondée sur l’investissement narcissique de la maturation pulsionnelle, propre au stade envisagé.

Il faut souligner ici qu’à chaque stade il n’y a pas substitution d’une possibilité de « rétablissement narcissique » par rapport à celle de la phase précédente, mais addition d’une possibilité nouvelle.

La phase génitale les contient toutes et dispose ainsi d’une gamme étendue et nuancée de virtualités. Je pense que je rejoins ici non seulement l’idée de Freud du « faisceau à primauté génitale », mais aussi celle de Maurice Bouvet qui voyait dans la capacité de régression libre une des caractéristiques essentielles de la génitalité. Cette conception correspondrait en tout cas à une définition partielle classique du coït génital qui suppose un abandon spontané à la régression, en même temps qu’elle intégrerait la théorie d’amphimixis de Ferenczi pour qui le coït serait une récapitulation de tous les stades du développement. Quant au pénis génital, il est le résultat d’une pareille synthèse d’éléments pulsionnels des stades antérieurs et tout particulièrement du stade sadique-anal et d’éléments narcissiques.

Comme la notion de complétude narcissique représentée par le phallus et réalisée par l’union contenant-contenu nous a amenés à la conception d’une interdépendance absolue entre l’unité fusionnelle et la castration, elle nous permet aussi de cerner le problème de l’Œdipe sur un mode quasi biogénétique.

Le matériel que nous fournissent nos analysés montre, en effet, que le fantasme de la scène primitive correspond à une représentation de l’union contenant-contenu que dans l’imagination de l’enfant les parents sont en train de réaliser. Il voudra (je parle ici du garçon) briser cette union, c’est-à-dire séparer les parents, mais cette séparation équivaut à la destruction du phallus (identique dans l’inconscient avec l’union contenant-contenu) et à châtrer ainsi le père (c’est la castration du père qui est primitive et la peur de la castration est la crainte de la rétorsion).

Déjà le désir de la mère constitue ainsi la destruction du contenant-contenu parental et donc la castration, avec le désir de l’enfant de recréer l’union avec sa mère, c’est-à-dire de reconstituer à son tour l’union contenu-contenant = posséder le phallus. On pourrait même ajouter qu’ayant réalisé la fusion contenant-contenu avec sa mère avant que ses parents aient réalisé la leur (au moins de son point de vue), l’enfant puisse avoir une certaine intuition de cette priorité et soit ainsi fondé à considérer son père comme un intrus avec d’autant plus de conviction.

Quant au fantasme de séduction par la mère, il semble correspondre à une double projection sur la mère, celle du désir du garçon de constituer l’unité contenu-contenant avec elle, en même temps que de la castration du père, la mère étant responsable de la cassure de l’unité qu’elle formait avec lui dans la scène primitive.

Ainsi se trouvent fondus dans une unité conceptuelle cohérente les trois principaux « fantasmes collectifs ou universels » de Freud : la castration, la séduction et la scène initiale.


232 Conférence présentée à la Société psychanalytique de Paris, le 19 mars 1963. Parue dans RFP, 1964, n° 2.

233 Ferenczi a montré que l’accès au sens de la réalité se faisait selon des degrés successifs de tentative de récupération de la toute-puissance. Mais la complétude dont je parle est donnée par la simple correspondance entre une pulsion et son investissement narcissique adéquat.

234 Considérations sur le clivage entre le narcissisme et la maturation pulsionnelle, [supra].

235 Il serait peut-être intéressant de mentionner en passant qu’en hongrois le mot « santé » se dit « intégrité » (ou « complétude ») et quand on souhaite bonne santé à quelqu’un on exprime le souhait qu’il conserve sa « bonne intégrité ».

236 La représentation du manque ou de l’absence n’existe pas dans l’inconscient, pas plus que celle de la Mort en tant que fin (v. Freud). Le travail du deuil qui suit une perte ne consiste pas à intégrer ce manque dans l’inconscient mais à remanier sa relation à l’objet (voir Deuil et mélancolie). Dans l’inconscient, la mère absente n’est pas manque de mère mais mauvaise mère.

Tout comme les mots primitifs expriment des sens opposés comme haut et profond, grand et petit (v. Freud), l’image phallique révélera et la complétude et la castration ; seule la qualité de la représentation variera dans l’inconscient, lui imprimant – pour nous – un sceau positif ou négatif.

Le transfert négatif de défense des malades à structure paranoïaque ou présentant un important noyau persécutif oscille entre deux pôles : il s’agit de châtrer l’analyste dont le pénis anal sur lequel le malade a projeté toute son agressivité constitue une menace dangereuse de pénétration destructrice, mais la castration fantasmatique (défensive) de l’analyste ne constitue pas une moindre menace car le pénis châtré joue le rôle d’un objet terrifiant et qui pourrait par son contact même contaminer le malade et le châtrer de ce fait. D’ailleurs, nous connaissons la crainte profonde et universellement répandue des images de castration, non seulement parce qu’elles en rappellent l’éventualité mais aussi parce que le contact – même visuel – avec l’objet châtré constitue en soi une menace pour l’intégrité du sujet. Ceci nous montre encore combien il est impossible de concevoir la castration comme équivalant à un manque dans l’inconscient.

237 Je ne crois pas à l’ignorance du vagin avant la puberté.

238 Pasche et Renard, dans leur remarquable étude sur Les problèmes essentiels de la perversion, insistent aussi sur les composantes prégénitales et surtout anales du fétiche et de son idéalisation, c’est-à-dire sur son aspect narcissique. Quant à la théorie générale du fétichisme, ils se retrouvent avec moi dans la même ligne freudienne, celle de la régression.