VIII. Étude sur la dépression239

Avant-propos

Nous appelons dépression une dysphorie spécifique de tonalité particulière. Nous en entreprenons ici l’étude, en portant notre attention tout d’abord sur la nature même de cet affect. Or, la tonalité spécifique de la dépression est pour ainsi dire impossible à saisir et résiste à toute description, quelle que soit sa richesse verbale ou sa finesse littéraire, voire philosophique (phénoménologique, existentialiste ou autre). En fait, seuls peuvent appréhender la qualité spécifique de cet affect ceux qui ont personnellement expérimenté ce vécu ineffable, ne serait-ce que d’une manière passagère.

Pour commencer nos investigations, nous pourrions cependant tenter d’utiliser une voie d’approche indirecte en comparant la dépression à l’angoisse. L’angoisse est vécue, en, effet, comme une réaction de défense devant un danger vital, alors que dans la dépression c’est, au contraire, la vie même qui devient source de malaise. Or, si l’angoisse exprime cette crainte pour la vie, crainte paroxystique, ceci prouve que l’angoissé investit la vie, il l’investit même au maximum, alors que dans la dépression, c’est cet investissement qui est vécu comme diminué ou même semble – dans les cas extrêmes – faire quasiment défaut : « La vie ne vaut plus la peine d’être vécue. » La question de l’investissement, de l’investissement narcissique, semble donc offrir un point de départ favorable pour amorcer notre exposé.

Depuis Freud240 [9] (mais déjà Esquirol parlait de « l’estime de soi ») et Abraham241 [1] [2], toutes les études sur la dépression insistent sur l’importance de ce facteur. Ainsi Rado [28] et Fenichel [7], mais en particulier Édith Jacobson [21] et Édouard Bibring [4], de même que les auteurs français tels Pasche [27], Renard [29] et Mallet [25], ont adopté ce point de vue. Dans le présent travail, j’ai l’intention de reprendre la question en plaçant le narcissisme dans une certaine perspective que j’expliciterai au cours de mon exposé.

I.

La plus grande chose du monde c’est de savoir être à soi.

Montaigne.

Ayant choisi ainsi la perspective dans laquelle nous entendons situer notre propos, nous devons d’abord dire quelques mots sur le concept même du narcissisme.

Freud parle dans Inhibition, symptôme et angoisse de la « nature libidinale de l’instinct de conservation » en mentionnant expressément le caractère narcissique de cet investissement. Le « narcissisme primaire absolu » (Abrégé, etc.) pourrait ainsi sans doute être considéré comme l’aspect de la composante libidinale de l’instinct de conservation et c’est bien ce narcissisme que je serais tenté de confondre avec l’état élationnel (inconscient) prénatal, car, comme je l’ai souligné ailleurs, il n’y a aucune raison de supposer une solution de continuité entre ce narcissisme primaire qui est présent au début de la vie et l’état élationnel précédent – d’autant plus qu’ainsi que beaucoup d’auteurs l’ont remarqué (je n’ai qu’à rappeler les travaux de Bertram Lewin) [22], la survivance, le souvenir et la présence dans l’inconscient de l’état prénatal sont manifestes, ne serait-ce que comme fantasme primaire ou mythes (Tausk) [32],

Pour Federn [6] l’« être » même du Moi est investi comme tel narcissiquement et se manifeste par ce vécu spécifique qu’il appelle Ich-Gefühl (sentiment du Moi ou sensation d’être).

Ce narcissisme de l’enfant est à la naissance identique à l’élation et toute-puissance prénatale et nous savons, en effet, que pendant un certain temps, malgré la modification fondamentale de ses conditions vitales, son entourage s’efforcera de maintenir autour de lui une ambiance proche de celle qui régnait dans la vie intra-utérine (Ferenczi) [8]. Ce n’est que progressivement qu’au moins en ce qui concerne son orientation psychologique, l’enfant arrivera à remanier son régime métabolique psychique, modification que l’on pourrait caractériser, quant à son aspect essentiel, comme le passage du régime aconflictuel tout-puissant (les besoins de l’enfant sont satisfaits pendant sa vie prénatale avant qu’ils ne naissent comme tels) au régime où, l’automatisme de son approvisionnement cessant, il sera amené petit à petit à une réorganisation, aussi malhabile et rudimentaire soit-elle à ses débuts, de son économie psychophysiologique. L’enfant arrive sans aucun doute dans ce monde avec une perspective toute différente de celle qu’il doit acquérir par la suite.

Ce qui importe pour nous ici, à ce sujet, c’est qu’il doit faire la découverte progressive des différentes parties de son corps d’abord, de leur existence et ensuite du fait qu’il y a un lien entre ses organes et lui, lui étant à ce moment-là une toute-puissance et une élation sans corps et donc sans Moi. Il est, à ce moment, immatériel, sans limites, intemporel, tout-puissant, portant en lui tous les attributs de la Divinité. Mais il est obligé de découvrir l’existence de son corps et de l’assumer comme étant sien, aussi bien sera-t-il amené à procéder de même avec ses pulsions, bien que l’appréhension de ce processus soit moins facile pour l’observateur que celle de l’intégration des parties du corps242. L’enfant appréhendera petit à petit le monde objectal, ne serait-ce qu’en vue de la réorganisation efficace de son régime dont il dépend ; mais n’oublions pas que cette réorganisation lui demandera une redistribution énergétique de son économie libidinale puisqu’il passe d’un régime narcissique absolu à un régime fondamentalement opposé, fait de frustrations et tensions pulsionnelles dont la base physiologique est nouvelle. Il se met à utiliser des organes externes et internes, viscéraux et sensoriels qui jusque-là restaient inutilisés, évoluant dans un élément différent, ce qui ne peut se faire sans aléas multiples.

Le monde des objets comprendra au début son corps et ses pulsions, donc son Moi (Freud dit que le Moi est avant tout un Moi corporel).

Il s’agit pour lui d’intégrer son corps, ses pulsions, son Moi comme siens, les investir de libido narcissique. Cette intégration ne peut se faire sans tensions, sans heurts, et cette position est de toute façon au départ moins satisfaisante que la position narcissique primaire absolue précédente et donc narcissiquement déficitaire.

Les tensions mêmes feront reculer cette intégration, l’enfant cherchant à se débarrasser de son corps et de son Moi en train de se constituer comme siens en les reprojetant (Tausk a étudié ce processus dans les psychoses), ainsi que de ses pulsions243. Les tensions s’établiront donc aussi bien entre la masse narcissique qu’il est et son Moi naissant ; l’enfant doit cependant accepter et conquérir son nouvel univers, ce qui lui fera atteindre une nouvelle phase de son narcissisme qui sera celle du narcissisme intégré.

Il est évident que chaque écueil, chaque complication qui troublera ce processus, pourra être vécu par l’enfant comme une blessure narcissique, mais aussi que l’obligation d’entreprendre ce travail d’adaptation, voire le simple fait d’avoir à renoncer à la vie prénatale, peut jouer ce rôle et sans doute dans les profondeurs de la Psyché l’homme vit-il toujours avec cette plaie ouverte.

II.

Pour que le processus (l’intégration narcissique de la technique vitale pulsionnelle) puisse cependant se réaliser, l’enfant s’appuiera, comme nous le savons, sur ses parents et ses éducateurs, en particulier sur la mère.

L’enfant forme avec la mère une « unité symbiotique » (Margaret Mahler) et projette ses élans pulsionnels sur elle qui fournit ainsi à l’enfant un véritable moule d’identification quant à ses pulsions, sa motricité, etc. La mère peut fonctionner dans ce sens car non seulement elle vit avec l’enfant dans une sorte de réciprocité et d’identité instinctuelle, mais parce qu’en aimant l’enfant elle valorise cet apprentissage.

Grâce à cet apport narcissique venant de la mère, chaque satisfaction pulsionnelle prend pour l’enfant un aspect narcissique élationnel, – comme si le processus se déroulait sous le régime narcissique antérieur, comme si la continuité entre la vie prénatale et le nouveau régime se trouvait rétablie et la blessure narcissique annulée, au moins en principe.

Le caractère obligatoirement négatif de la vie pulsionnelle, en raison des frustrations inévitables, est réparé par la mère qui valorise l’enfant tout en étoffant cette relation de l’appoint érotique.

Elle permet ainsi à l’enfant de vivre la fusion de l’élément narcissique et de la pulsion. L’amour idéal n’a-t-il pas également un aspect pulsionnel auquel se mêle en même temps une gratification élationnelle de caractère narcissique ? Et quant au bonheur que puise l’amoureux chez sa partenaire et réciproquement, n’est-il pas l’expression d’une valorisation mégalomaniaque et exclusive du sujet par l’objet qui l’a élu ?

Il semble bien cependant que la réussite de cette « confirmation narcissique » idéale, qui sort l’enfant de la malédiction de sa condition et qui est donc une véritable rédemption, soit souvent imparfaite, et le caractère partiel de la réussite fait que l’enfant ne la considérera que comme un compromis.

À mon sens, nous nous trouvons ici-devant le point de fixation de la dépression : le déprimé, contrairement au schizophrène par exemple, a réussi à se constituer un Moi psychique et un Moi corporel cohérents, intégrés mais manquant de la valorisation et de la confirmation narcissique qui, lorsqu’elles ont rempli leur tâche, confèrent pour toujours au Moi une euphorie particulière, agréable, résultant de la plénitude fonctionnelle valorisée (la joie de vivre), euphorie qui prendra un sens négatif chez le déprimé, comme nous le verrons plus tard, c’est-à-dire sera inversée244.

La preuve que cette « confirmation narcissique » est incomplète nous est fournie par le fait que l’enfant, pour sauvegarder son narcissisme, sera obligé de la projeter sur une figure parentale et ainsi pour pouvoir s’aimer en tant qu’objet, il devra passer en quelque sorte par l’intermédiaire de cet objet idéalisé, support de « l’idéal du Moi » ; or cette projection se fera sur le père et l’image phallique dans les deux sexes, le premier objet s’étant montré de ce point de vue-là insuffisant (je crois que Janine Chasseguet insistera sur ce processus chez la fille, le mois prochain).

Cette instance jouera désormais un rôle très important dans la vie de l’enfant.

En effet, l’échec de sa confirmation narcissique replonge l’enfant, chaque fois qu’il se trouve devant une pulsion qui n’a pas été valorisée et intégrée narcissiquement, dans les affres de sa blessure narcissique lui rappelant son paradis perdu avec le sentiment cuisant de son insuffisance et de sa petitesse (par rapport à sa toute-puissance narcissique), sentiment qui peut être rapproché de la honte245, la honte qu’éprouve le Moi devant son idéal du Moi. C’est le contraire du bonheur élationnel que l’enfant connaît quand l’amour du parent valorise pleinement sa gratification pulsionnelle246.

La reviviscence de la blessure narcissique a lieu avec une particulière intensité chez le déprimé, comme s’il avait vécu la traumatisation primitive à un moment où, soit la poussée de la charge narcissique, positive, fut particulièrement intense, soit la frustration particulièrement brutale, soit à la confluence des deux courants. Pour lui, le manque de confirmation sera « infirmation » et l’« investissement narcissique vital » sera vécu par lui avec un signe inversé, comme un malaise.

Cet affect (la dépression) exprime sur le mode psychique non pas le manque d’investissement narcissique mais celui de sa confirmation par l’idéal du Moi, c’est-à-dire, en dernière analyse, le narcissisme lui-même, qui – faute d’avoir été dûment intégré dans le système pulsionnel – reste infantile, inadapté, anachronique, et aboutit à une sensation vécue par le Moi comme une infirmité honteuse, mélange d’écrasement moral, de tristesse, de honte et de dégoût.

Le sentiment d’une profonde misère, d’un découragement total, traduit l’idée de la rupture de l’élan propre à la vie et est le négatif de l’intemporalité du narcissisme.

En effet, le courant narcissique ne connaît ni commencement ni fin et débouche ainsi pratiquement sur l’éternité et la toute-puissance, autant dire que pour l’Inconscient la vie est une infinité de projets. Or le temps du déprimé est figé, sidéré, il se trouve dans une impasse, ce qui explique certains aspects abouliques de son comportement et aussi la baisse de son tonus moral. (Nous savons l’importance extrême de ce facteur chez le mélancolique qui le vit avec une intensité toute particulière et l’on pourrait penser qu’il récupère l’intemporalité narcissique, sous la forme d’une néantisation indéfiniment renouvelée, dans le syndrome de Cotard ; nous aurons, je pense, l’occasion d’en reparler au sujet de la mélancolie.)

Cette sensation est la même, quelle que soit l’origine de l’insuffisance narcissique ; qu’il s’agisse d’une blessure narcissique réelle (humiliation), de la perte d’un objet (qui par son apport narcissique a pallié l’insuffisance narcissique du sujet), ou de la constatation de son immaturité (manque de confirmation et d’intégration narcissique) devant la sollicitation pulsionnelle.

C’est sous cet angle que nous pourrions comprendre la réaction de certains déprimés qui, devant un bonheur inattendu, ont une crise de dépression. Ce bonheur se trouve en accord avec les exigences de leur idéal du Moi, mais leur conflictualité pulsionnelle leur interdit d’y accéder. C’est la marge existante entre leur idéal du Moi et leur maturité pulsionnelle – marge dont le Moi est rendu responsable – qui provoque la dépression.

La marge entre le Moi et l’idéal du Moi est d’autant plus réduite que la confirmation narcissique a été réussie, rendant la constitution même de cette instance moins nécessaire et ses exigences moins absolues247.

J’ai montré ailleurs en parlant de la « confirmation narcissique » qu’habituellement l’enfant n’en a pas besoin au-delà d’une période limitée, car, arrivé à la phase suivante de son processus de maturation, il se la donne lui-même et ce n’est donc que passagèrement qu’il aura besoin d’apports narcissiques externes. Or, le déprimé a constamment besoin de ces apports (quant à ce qu’il en fait, nous le verrons plus tard) et l’examen de ces besoins témoignera encore de l’origine précoce de son déficit narcissique originel.

Nous reprendrons plus loin la question des relations objectales du déprimé.

Quant aux moyens dont le déprimé dispose par ailleurs pour lutter contre la dépression, Jean Mallet [25] en a énuméré fort pertinemment un certain nombre ; sa liste est cependant, à mon sens, pour une partie au moins, trop orientée dans le sens pulsionnel. Je pense que l’importance de ces moyens dépasse ce cadre et que leur énumération – après une modification de registre préalable – devra être considérablement élargie.

Le déprimé a besoin d’être aimé mais il peut utiliser en tant qu’apport narcissique toutes les sources de plaisir narcissique dans ce sens, quel que soit le niveau psychologique de ces moyens.

Aussi hétéroclite que soit leur assemblage, pour le déprimé, ils auront une certaine équivalence, ce qui nous permettra de les classer dans la même catégorie, au moins du point de vue qui est le nôtre.

Le déprimé est, en effet, avide d’amour mais tirera le même plaisir narcissique vicariant, de l’alcoolisme et de la toxicomanie, des jeux de hasard et des sports, des sublimations de tout ordre et de toutes les mystiques, il fantasmatisera dans le même but et recherchera quelquefois les perversions mais certaines activités motrices ou professionnelles feront parfois également l’affaire.

Nous savons aussi, par ailleurs, que ceux qui se livrent à ces activités au titre d’objet vicariant (tel celui qui cherche l’oubli dans le travail) sont habituellement des déprimés, c’est-à-dire qu’ils ont une structure dépressive, même s’ils arrivent à la masquer, précisément en utilisant inlassablement les mécanismes en question.

Ces moyens ont pour le déprimé une signification capitale et jouent quelquefois pour eux le rôle de véritables objets (« objets vicariants »). Ceci n’a rien d’extraordinaire si l’on pense à la constitution même d’un pareil lien objectal ; en effet, le déprimé, installé dans une situation d’inachèvement, vivra constamment en « état de besoin » et pour peu qu’il s’adresse régulièrement au même moyen pour le faire cesser (et même si son choix est polyvalent, l’équivalence donnera à son objet un caractère d’identité), il se créera, en dehors de la dépendance de l’objet, une sorte d’intimité particulière, lien qui prendra des dimensions et des qualités dépassant la matérialité et la valeur fonctionnelle objective de ces objets vicariants.

Vus dans cette perspective, nous comprendrons certains aspects paradoxaux de ces corrélations, et en particulier certaines difficultés spécifiques que rencontre souvent le thérapeute lors des cures de désintoxication248.

III.

« Et sans savoir exactement quelle était sa faute, il sentait bien que vivre n’en était pas une peine suffisante ou que cette peine était en elle-même une faute, appelant d’autres peines et ainsi de suite, comme s’il pouvait y avoir autre chose que la vie pour les vivants. »

S. Beckett.

La dépression est une maladie du Moi. À mon sens, il n’y a pas seulement, comme d’autres l’ont dit, une souffrance résultant de la marge entre le Moi et l’Idéal du Moi, mais un véritable conflit entre l’Idéal du Moi narcissique conçu comme une instance au même titre que le Surmoi, mais différent de lui, et le Moi. Non seulement parce que c’est le Moi qui vit passivement l’affect pénible, mais parce que, ayant failli à la tâche qui lui incombait (obtenir du régime postnatal une satisfaction narcissique de qualité correspondante, et ceci à tous les niveaux de la maturation pulsionnelle, ainsi que je l’ai montré dans mon travail sur l’image phallique, [supra], à celle d’avant la naissance), il se trouve désormais sous le coup des rétorsions de l’instance narcissique et comme entamé dans son activité fonctionnelle.

C’est ce qui nous aide à comprendre un aspect du processus dépressif qui provoque une sidération du Moi et le fait que la dépression accuse en elle-même une tendance marquée à l’aggravation, même si le déclenchement de la maladie actuelle paraît lié uniquement à un accident physiologique précis comme, par exemple, dans le cas de la dépression cataméniale.

Cette tension entre l’Idéal du Moi narcissique et le Moi consiste, en fait, en un véritable désinvestissement ou plutôt désintégration du Moi qui, ainsi, se trouve privé de l’approvisionnement nécessaire à son activité fonctionnelle corporelle, ce qui est particulièrement net, par exemple, dans le cas de l’aboulie dépressive (et nous ne faisons qu’entrebâiller ici, en passant, l’ouverture sur une perspective analogue concernant d’autres maladies, telle par exemple l’anorexie mentale).

On pourrait citer à l’appui de cette hypothèse le phénomène bien connu de la « dépression matinale ». Il s’agit de ces déprimés qui quittent le sommeil difficilement, comme à regret, et se trouvent subitement terrassés par l’inhibition. Peu à peu, cependant, et au fur et à mesure qu’ils se livrent quand même à certaines occupations, leur motricité finit par « se dérouiller » et ils se trouvent paradoxalement en pleine forme vers le soir alors que les autres commencent à se fatiguer (on fixait jadis à 5 heures de l’après-midi la normalisation de l’activité du neurasthénique). On pourrait expliquer ce qui se passe dans pareil cas en partant de cette régression narcissique qu’est le sommeil, régression qu’on a souvent rapprochée, et à juste titre, de l’élation narcissique prénatale.

Au sortir de cette dépression, le Moi éveillé se prépare à une activité d’un niveau différent dans le registre de la maturation pulsionnelle et dont la confirmation narcissique fait défaut et qui constituera donc une activité narcissiquement déficitaire par rapport au sommeil.

Le Moi se trouvera donc subitement immobilisé par un désinvestissement massif de l’état vigile et de toute l’activité corporelle que celui-ci comporte. Il trouvera cependant son approvisionnement quand même, en collectant pour ainsi dire les petites quantités éparses de plaisir narcissique que produisent les activités organiques isolées, musculaires et autres. Ces plaisirs sont de même niveau que celui du sommeil, ils pourront donc être admis par l’instance narcissique ; le Moi y trouvera cependant également le combustible nécessaire à son fonctionnement249.

Le caractère passager de cette aboulie montre que si le Moi se trouve affecté, il ne l’est pas profondément, mais il est quand même touché et j’ai souvenance de certains déprimés qui le matin, au moment du réveil, ajoutaient à l’aboulie, à la nausée et au dégoût de se retrouver eux-mêmes, un coup de poing ou faisaient mine de se brûler la cervelle.

C’est le Moi qui est ainsi visé, c’est lui qui écope, ce qui amorce un véritable cercle vicieux : l’instance narcissique frappe le Moi défaillant en le désinvestissant ; celui-ci, gêné dans son fonctionnement, est amené à diminuer sa capacité de réalisations, ce qui accentue encore sa défaillance, état qui justifiera un nouveau désinvestissement narcissique et ainsi de suite.

IV.

Édith Jacobson [21] dit en parlant de la « personnalité maniaco-dépressive » :

« Si nous avons l’occasion d’observer le comportement de ces sujets avant qu’ils ne tombent malades ou pendant les intervalles libres, nous sommes impressionnés par la richesse de leurs sublimations. Nous sommes également surpris de constater que tant qu’ils ne sont pas malades, ils peuvent être de délicieux compagnons ou époux, comme Bleuler a déjà eu l’occasion de le constater. Dans leur vie sexuelle, ils peuvent avoir un comportement pleinement génital et quant à leur affectivité, ils peuvent témoigner – contrairement aux schizoïdes – d’une chaleur émotionnelle intense et d’un attachement sincère et profond à leurs partenaires. Ces personnes ont sans doute développé des relations objectales authentiques et réunissent virtuellement les critères d’une vie absolument normale. Et cependant, encore qu’ils ne montrent pas une absence manifeste de ressources intérieures, ils souffrent d’une faiblesse spécifique du Moi, ce qui se traduit par leur extraordinaire vulnérabilité et leur intolérance envers tout heurt, frustration ou déception. »

Cette description susciterait à notre sens un certain nombre de commentaires mais nous ne nous arrêterons qu’à deux points. Nous constatons tout d’abord l’insistance que met l’auteur à souligner la faiblesse spécifique du Moi du déprimé ; nous venons nous-mêmes d’insister sur ce point capital tout en cherchant à le rattacher au conflit permanent entre le Moi et l’Idéal du Moi du déprimé, conflit aboutissant, comme nous venons de voir, à l’affaiblissement systématique du premier.

Il nous semble également important de relever ce que l’auteur dit de la chaleur émotionnelle du déprimé et de la richesse de ses sublimations.

Mais reprenons tout d’abord la question de la blessure narcissique elle-même qui frappe le futur déprimé, avec intensité comme nous en avons émis l’hypothèse. Nous avons esquissé plus haut les effets immédiats de ce trauma initial narcissique, mais comment se comportera le déprimé par la suite ?

Je pense que nous devons nous rappeler la découverte de Rank que Freud a confirmée : « Le choix objectal du mélancolique est narcissique » [9]. Sans doute, mais souvenons-nous également de la destinée de ce choix. Nous avons vu, en effet, que le futur déprimé a choisi au moment de la perte de sa toute-puissance narcissique la solution de sauvegarder cette toute-puissance mégalomaniaque en la projetant sur une figure parentale et qui est le père ou plutôt l’image phallique. Mais en agissant ainsi, le sujet a provoqué en lui-même une sorte de scission ; il s’est donné ainsi une instance qui a une belle carrière devant elle, car, entre autres, elle peut revêtir l’image de Dieu. Mais le sujet laisse ainsi une partie de soi-même échapper à son contrôle et vivra désormais en une dépendance étroite de cette instance, ce qui pourra devenir un véritable esclavage.

Quant au déprimé, ce renversement sera total, l’instance devenant l’antagoniste du Moi proprement dit, se retournant contre lui, pèsera sur lui jusqu’à l’écraser.

Le Moi n’aura désormais qu’un seul souci, c’est de récupérer cet idéal narcissique perdu, en voulant se montrer méritant devant l’instance qui désormais détient son narcissisme projeté et le personnifie en se faisant aimer par elle.

Comme les mérites qui comptent devant l’Idéal du Moi ne peuvent être que des accomplissements narcissiques, le sujet cherchera à satisfaire ces exigences en réalisant ces accomplissements et même en se soumettant à cette obligation d’une façon permanente.

À mon sens, il ne faut pas perdre de vue ces exigences absolues de l’instance narcissique, quand on pense – avec Édith Jacobson – à la richesse des sublimations du déprimé250.

Et probablement c’est ce même point qui nous fera comprendre un trait particulier de la relation objectale du déprimé, qui est sa quête harassante et incessante de l’objet, aboutissant finalement toujours à une impasse, car malgré sa relation objectale apparemment réussie, son conflit demeurera non résolu, ce qui sera prouvé précisément par l’éclosion de sa maladie.

À première vue, on pourrait penser, en effet, que l’équilibre narcissique perdu du déprimé pourrait se rétablir grâce à l’apport narcissique fourni par un objet adéquat et qu’ainsi la dépression sera endiguée. Or il n’en est pas ainsi, comme nous venons de le dire, et je pense que nous sommes en mesure de voir pourquoi.

Si la confirmation narcissique nécessaire à un investissement adéquat du Moi a fait défaut, au départ, par la faute de l’objet (la mère), le sujet ratera toutes les tentatives ultérieures qu’il fera à des niveaux différents dans le même but.

L’objet primitif qui doit fournir la confirmation narcissique au moment de la formation du Moi permet en effet au sujet de sortir du monde fusionnel du narcissisme primaire avec son caractère illimité, intemporel et tout-puissant, pour aller vers de nouvelles possibilités de gratifications narcissiques, inhérentes à une évolution normale et à une maturation pulsionnelle satisfaisante.

L’objet primitif doit en quelque sorte encourager l’enfant, grâce à la confirmation narcissique, à affronter le monde objectal sans que son estime de soi se trouve gravement altérée. S’il manque à sa tâche, l’enfant projettera son narcissisme primaire absolu (pour moi, prénatal) intégralement sur son Idéal du Moi et pour atteindre cet Idéal du Moi, il n’existera plus en fait qu’une possibilité, celle de retourner au niveau même du narcissisme prénatal, c’est-à-dire à un niveau équivalent. Ainsi si le déprimé se montre animé du désir de trouver un objet et ceci d’une façon quasi compulsionnelle, sa quête ne pourra jamais aboutir car – nous le savons – cette solution a perdu pour lui son véritable intérêt et son pouvoir. Sur un plan, car sa fixation à la mère frustratrice subsiste, il continuera cette recherche de l’objet, mais sur le plan profond il le rejettera et c’est bien cet aspect double et contradictoire de sa conduite que nous observons dans la réalité ; il pourra également rechercher un plaisir narcissique élationnel de quelque ordre que ce soit et nous avons vu que toutes les sources de ce plaisir sont pour lui équivalentes et il poursuivra ces satisfactions narcissiques par le médium de l’« objet vicariant » dont nous avons parlé.

Quant à ses tentatives objectales, elles porteront toujours en elles le germe de leur altération car l’immaturité du déprimé le rend incapable de supporter une différence de valeur narcissique entre lui-même et son objet dans le sens négatif ou positif, et il ne pourra donc s’attacher qu’à l’« objet en miroir », soit parce qu’il lui ressemble, soit parce qu’il a la même structure, mais avant tout parce qu’il a atteint le même degré de maturation que lui-même.

Il se retrouvera donc finalement toujours en face de son image narcissique, en face de soi-même. Or, nous savons, et c’est même là sa position fondamentale étant donné la raison de sa fixation (le refus par l’objet de la confirmation narcissique et l’immaturité qui en résulte), qu’il se hait (hait son propre Moi) et qu’il arrivera donc inévitablement à détester l’objet (et l’on pourra dire en paraphrasant la formule freudienne) : « L’ombre du Moi est tombée sur l’objet parce que l’ombre de l’objet est tombée sur le Moi » (lors du traumatisme ci-dessus).

Ainsi le déprimé recherchera toujours l’objet en fonction d’une certaine identité narcissique qui semble ouvrir pour lui l’unique chemin de sa relation objectale réelle, pour s’en détourner illico, en fonction d’une évolution qui se trouve être la conséquence de cette même identité.

La situation devient bien entendu différente quand le sujet vit sur l’objet réel les deux aspects de son activité égotique dichotomisée.

Ainsi la femme par exemple (qui a déjà moins de tendance à user des « objets vicariants » que l’homme) fera de son objet réel, l’homme, à la fois son Idéal du Moi et sa mère frustratrice, ce qui aboutira immanquablement à la détérioration de sa relation objectale, car l’instance narcissique dont elle voudra se faire aimer et l’imago maternelle avec qui elle vivra un conflit permanent se trouveront médiatisées par le même objet251.

V.

C’est cette double dépendance de l’Idéal du Moi et du conflit maternel, encore que le niveau de ces deux positions soit topiquement différent (narcissique et pulsionnel), qui éclaire – à notre sens – deux aspects importants de la conduite du déprimé, je veux parler de son agressivité et ce qu’il conviendrait d’appeler son pseudo-masochisme.

Ceux qui, tels Nacht et Racamier [26], se sont penchés sur l’étude de l’agressivité du déprimé, n’ont pas manqué d’insister sur le caractère régressif de celle-ci dont la manifestation typique est d’ailleurs liée à une certaine phase de la maladie ; le déprimé – au moment où il se permet d’extérioriser cette agressivité – donne l’impression de quelqu’un de tyrannique et de mauvaise foi. Il provoque son interlocuteur, est vindicatif à son égard, le harcèle en l’abreuvant de reproches et en multipliant ses griefs. Nous reconnaissons ici en passant l’« injustice collector » de Bergler [3].

Si nous examinons de près cette conduite, ce qui saute aux yeux, c’est son aspect irrationnel. L’agressivité du déprimé qui ressasse inlassablement les mêmes thèmes (véritable écran de fumée qu’il répand pour cacher son grief réel) s’impose quelquefois comme une tentative d’abréaction pulsionnelle (ce qu’elle est dans une certaine mesure), mais se trouve en même temps freinée par sa propre immaturité, achoppe sur cet obstacle et est condamnée à se répéter sans jamais pouvoir sortir de cette impasse.

Si le côté protestation de cet affect agressif concerne, dans le fond, sa frustration de la confirmation narcissique de jadis, son aspect hésitant, velléitaire mais plein de venin ne concerne pas directement la frustration et sa conséquence, la dépression, mais devra être rattaché plutôt à ses tentatives de récupération narcissique qui, elles-mêmes, se trouvent grevées d’une culpabilité pulsionnelle œdipienne ou préœdipienne, ce qui augmente encore la véhémence de la réaction agressive.

La libération narcissique élationnelle – comme cela se passe d’une façon identique et très spectaculaire en analyse – libère en même temps l’agressivité pulsionnelle, ce qui freine et complique, par un choc en retour, la libération narcissique elle-même.

Le caractère projectif de l’agressivité du déprimé résulte de l’attribution à l’objet d’un état ou d’une qualité réprouvée par l’Idéal du Moi parce qu’elle est la source d’une blessure narcissique.

Le déprimé n’accuse pas l’objet d’avoir commis un acte précis, mais d’être d’une façon ou d’une autre critiquable, c’est-à-dire insuffisant du point de vue narcissique252.

Ce grief de l’injustice subie correspond à ce niveau à un rejet de l’auto-accusation narcissique qui est plutôt une autodévalorisation dans le fond, selon la formule : « Je ne suis pas inadéquat de nature, mais je suis victime d’un traitement injuste qui m’empêche d’être moi-même. » La projection cependant rate et c’est ce qui explique la nuance harassante et désespérée qu’elle contient parce que l’Inconscient n’est pas dupe et l’instance lésée, le Soi narcissique, refuse la manœuvre. Le Moi se trouve ainsi subitement accablé par l’Idéal du Moi et devant la blessure narcissique initiale qui réapparaît à la faveur de l’annulation de la projection. Le Moi apparaît, devant cette instance, dans toute sa nudité et l’on comprend que la cause de la dépression ne soit pas l’impuissance pulsionnelle en soi mais plutôt le réveil, par cette impuissance, de la blessure narcissique que le Moi se voit reprocher par son instance narcissique. Ou, comme dit Bibring, « le retour des pulsions agressives contre soi-même est secondaire à l’écroulement de l’estime de soi »253.

On doit, à mon avis, inverser la proposition freudienne d’après laquelle les auto-accusations seraient en réalité dirigées primitivement sur l’objet et retournées contre le Moi identifié à l’objet introjecté. En effet, pour moi, les accusations portées contre l’objet étant des accusations portées par l’Idéal du Moi contre le Moi, lorsque les auto-accusations apparaissent chez le déprimé, nous sommes en présence de l’échec du système projectif protégeant le sujet de l’autodestruction.

Pour fixer les idées, nous relaterons ici un épisode d’une cure analytique.

Il s’agit d’une jeune femme que j’ai prise en analyse il y a quelques années et dont la cure fut aussi atypique que le tableau clinique qu’elle présentait et qui défiait toute tentative de classification. Comme elle venait pour des difficultés caractérielles (elle fut envoyée par son fiancé, celui-ci ayant fini son analyse chez moi deux ans auparavant), j’eusse été tenté de la classer malgré un ensemble symptomatique aussi hétéroclite que diffus comme « caractérielle », d’autant plus que l’aspect le plus marqué de son analyse confirmait pleinement ce diagnostic. Geignarde, maussade, toujours agressive et d’une mauvaise foi évidente, tantôt vociférant, tantôt pleurant à chaudes larmes, elle ne cessait de récriminer et protestait en particulier contre la cure en dirigeant ses diatribes contre la méthode et moi-même. Aucune interprétation historique, transférentielle, de résistance, etc., ne put entamer cette conduite, à un tel point que je finis par prendre l’initiative de proposer la cessation du traitement. Or elle s’y opposa catégoriquement et non seulement argua d’une amélioration de son état, confirmée par son entourage, mais fit preuve à ce moment d’une décision ferme de continuer la cure dont elle déclarait ne pas pouvoir se passer.

Je ne mentionnerai pas ici toutes mes tentatives d’interpréter son attitude qui conservait ainsi un aspect énigmatique irréductible. J’eus affaire sans doute à un Moi très fragile avec différents signes de structure dépressive, mais son agressivité extrêmement bruyante, et qui portait des marques justifiant simultanément les diagnostics les plus divers, cachait cette symptomatologie parallèle trop effacée et pendant de longues périodes quasiment muette.

À la période censée préparer la terminaison de l’analyse (à une séance par semaine), son agressivité s’enrichit de nuances jusqu’ici inaccoutumées, les réactions de la malade devinrent de plus en plus imprévisibles et varièrent du refus de s’en aller à la fin de la séance aux coups de téléphone systématiques avec insultes alors qu’elle me savait en séance, etc. Enfin, après une crise particulièrement tumultueuse au cours de laquelle ses dires prirent le sens manifeste d’une provocation grossière, elle se calma et j’eus l’impression d’assister à l’épuisement d’une tension laissant présager une modification fondamentale et, profitant de cette accalmie, je lui fis, en utilisant un matériel adéquat produit au cours de la séance même, une série d’interprétations dans le sens de ce qui précède. Je lui montrai ainsi qu’elle rêvait d’être comprise mais qu’en même temps elle faisait tout pour ne pas l’être car elle s’en voulait à elle-même et tenait à pouvoir attribuer à l’autre ce qu’elle-même se reprochait continuellement. Qu’elle ne s’aimait pas et qu’elle cherchait à se débarrasser de cette haine en la projetant sur l’autre et enfin qu’en me téléphonant pendant que j’étais en séance, elle savait d’avance que je serais obligé de limiter la conversation à une formule forcément brève et qu’elle pourrait déclarer impolie et frustrante, en accompagnant ses remarques d’imprécations, tout cela lui procurant un soulagement.

Ces interprétations semblaient, pour la première fois, l’émouvoir et elle me dit sur un ton complètement nouveau : « Je vous avoue, en effet, qu’en vous téléphonant la dernière fois (c’était à la veille de cette séance) je m’attendais à vous entendre vous fâcher et montrer de l’irritation contre moi. Mais vous étiez correct, poli, et – pour la première fois – ça m’a fait plaisir. »

Ce que je viens de relater ici n’est sans doute ni l’histoire d’une provocation masochique ni celle d’une « mise à l’épreuve pour avoir la preuve » chère aux auteurs suisses, encore que les « abandonniques » décrits par Mme G. Guex [20] présentent souvent un profil psychologique qui ressemble à celui de ma malade. Il s’agit d’une projection de l’auto-agressivité et de la réussite de ce mécanisme grâce à la situation analytique qui a permis à la malade de se servir de mon attitude comme d’une confirmation narcissique adéquate et qui a fini par pallier la perte précoce de celle-ci à l’aube de sa vie. (Il s’agit en fait d’une malade qui perdit sa mère à l’âge d’un an.)

Ce cas nous incite à dire ici un mot de la différence entre le masochisme et la dépression, encore qu’un déprimé puisse être masochiste (en général, d’ailleurs, il l’est) et vice versa254.

En effet, malgré les apparences quelquefois, le déprimé ne cherche pas des coups mais collectionne les injustices, ne se soumet pas, mais, au contraire, proteste et accuse. Il s’engage dans un cercle vicieux autodestructif à cause de son échec initial qu’il se reproche, alors que le masochiste simule l’échec pour aboutir ainsi à la jouissance.

L’agressivité du déprimé est immature tandis que les effets de son autodestruction sont réels. Dans sa relation objectale conflictuelle, le masochiste oppose à son partenaire une supériorité de maîtrise, car en fait c’est lui qui se fait battre et qui organise cette mobilisation du tiers en camouflant sa maîtrise par une auto-agressivité factice et quelquefois uniquement symbolique. S’il se fait punir, c’est pour pouvoir s’aimer et se donner du plaisir, alors que le déprimé rejette son Moi par une haine de soi qui est authentique. Ainsi le mouvement masochique se révèle positif du point de vue économique, il est structurant pour le Moi du sujet qui accède à une position triangulaire, charpentée par une forte composante sadique-anale, alors que le seul triomphe du déprimé mène à son propre anéantissement. Le « tiers nuisant » n’est l’allié de déprimé qu’en ce qu’il lui permet d’échapper à l’autodestruction, alors que le partenaire du masochiste l’aide à berner son Surmoi et à aboutir ainsi au plaisir.

Conclusion

Au cours de ces considérations, j’ai tenté une mise en place topique de la dépression en cherchant à définir la conflictualité spécifique qui la caractérise. J’ai opposé ainsi la chaîne Pulsion-culpabilité (Surmoi)-angoisse, celle de la névrose proprement dite, à la chaîne Narcissisme-blessure narcissique (Idéal du Moi)-dépression.

Je suis par ailleurs parfaitement conscient de ce que cette façon de voir a de schématique, en particulier en ce qui concerne l’opposition entre Surmoi et Idéal du Moi, car, en fait, le plus souvent ces deux instances se confondent, étant donné que le Surmoi lui-même est investi narcissiquement, et ce qui fut originairement une honte devient une faute ou un crime (et inversement).

L’éducateur utilisera ainsi le narcissisme de l’enfant et en inculquant à l’enfant le mépris des choses à ne pas faire « si l’on se respecte », il aura donné au Sur-moi le soutien de l’Idéal du Moi.

Mais ce n’est pas toujours le cas et en particulier dans la situation analytique on vient plus facilement à bout du Surmoi que de l’Idéal du Moi, et si le sujet en analyse cèle certains faits sciemment à son analyste, en général il s’agit des faits touchant son narcissisme et il ne les dissimulera pas par culpabilité mais parce qu’il en a honte devant son Idéal du Moi qui est son analyste, surface de projection de son narcissisme.

Les instances peuvent ainsi différer et entrer en position dialectique, l’une par rapport à l’autre, et tel acte interdit par le Surmoi peut être désiré par l’Idéal du Moi qui posera même ses exigences quant à la valeur de son accomplissement.

De toute façon, je me rends parfaitement compte que mon point de vue est partiel et, convaincu de la multiplicité des voies d’approches possibles, je suis conscient de l’importance des facteurs dont je n’ai pu traiter dans le cadre limité de mon exposé. Je pense cependant qu’éclairer un peu plus la structure de la dépression en vue d’une application plus adaptée de la méthode psychanalytique à là guérison de cette affection redoutable, et de plus en plus répandue, justifie mon entreprise.

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