IX. Le suicide du mélancolique255

Le suicide est l’effet d’un sentiment que nous nommerons, si vous le voulez, l’estime de soi-même pour ne pas confondre avec le mot Honneur.

Le jour où l’homme se méprise, le jour où il se voit méprisé, le moment où la réalité de la vie est en désaccord avec ses espérances, il se tue et rend ainsi hommage à la société devant laquelle il ne veut pas rester déshabillé de ses vertus ou de sa splendeur.

Balzac (Lucien de Rubempré) Les illusions perdues.

I.

Le suicide du mélancolique, que nous nous proposons d’étudier ici, s’impose à notre attention en particulier parce que :

1/ Il semble constituer une phase terminale quasi inéluctable de cette affection, et que

2/ Les conditions dans lesquelles il survient surprennent quelquefois, par leur caractère insolite, les observateurs, fussent-ils des plus avertis.

Faute de place, nous renoncerons à faire précéder les remarques qui suivent, par une revue critique des travaux qui ont été consacrés à ce sujet énigmatique et passionnant et nous nous limiterons à quelques considérations essentielles quant à l’orientation de cette étude.

« La mélancolie est une maladie du narcissisme », disait Freud. Cette constatation nous servira de point de départ et guidera notre démarche sur un mode prévalent, sinon exclusif, qui assurera à notre argumentation une certaine homogénéité. Ayant conféré au narcissisme la dignité d’une instance et le considérant comme une dimension particulière de la psyché, nous lui accordons ici d’autant plus volontiers une certaine autonomie que la maladie, objet de nos préoccupations présentes, semble relever avant tout de sa problématique spécifique, comme nous l’indique la citation de Freud.

Loin de moi de vouloir minimiser l’intérêt d’autres facteurs classiquement mis en avant ; il m’a semblé cependant que le choix d’une perspective bien circonscrite était cette fois indispensable, quitte à reprendre cette étude ultérieurement, dans un éclairage différent.

Cette position nous mettra tout d’abord à l’abri d’une confusion qui se retrouve souvent dans la littérature sous la plume d’auteurs qui mélangent volontiers certains éléments propres à la névrose obsessionnelle avec ceux relevant de la psychose maniaco-dépressive ou de la dépression névrotique. Elle nous permettra également d’éluder le problème du « choix de la névrose » tel qu’Abraham le pose, ainsi que les conclusions théoriques auxquelles ses réflexions le conduisent. Il se demande en effet, en constatant que le conflit pulsionnel pathogène semble identique dans les deux cas : « Pourquoi mélancolie et non névrose obsessionnelle ? »

Nous lui répondrons qu’il s’agit là d’un faux problème car on peut souffrir d’une mélancolie ou d’une dépression grave tout en étant en même temps un obsédé, un caractériel, un paranoïaque ou un hystérique, voire répondre à plusieurs de ces étiquettes à la fois, étant donné que les deux catégories de troubles correspondent à des situations conflictuelles de registre différent et qu’il ne s’agit pas d’une alternative mais d’un parallélisme ; le même parallélisme qui existe entre névrose et dépression sépare le devenir du narcissisme de celui des conflits pulsionnels proprement dits et qui devront donc être étudiés séparément.

En outre, si l’étude classique de la mélancolie, centrée sur un conflit pulsionnel, considère le suicide obligatoirement comme une éventualité de nature secondaire, car il s’agit toujours de l’introjection sadique-orale et seul le facteur quantitatif décide du sens de son évolution, nous nous situerons dans la perspective inverse ; nous postulerons le caractère inéluctable du suicide, symptôme essentiel de la maladie et conséquence non pas d’un conflit pulsionnel mais d’une certaine position originelle, qu’elle engendre ou non l’entité nosologique qu’est la mélancolie.

Nous retrouvons en effet la position thanatotrope dans des affections très différentes, surtout si nous nous plaçons sur un terrain strictement clinique. Je rappelle ainsi le tableau clinique de la mélancolie avec sa symptomatologie classique et banale comme celle d’une maladie somatique quelconque, avec un contenu psychologique profond nettement désindividualisé, le matériel recueilli étant quasiment identique d’un cas à l’autre et propre à mettre en échec la génétique freudienne. Or, la position en question se retrouve aussi bien dans certaines dépressions graves quant à leur issue, mais que rien ne distingue apparemment d’une quelconque dépression névrotique, trouble qui, structuralement, ne comporte nullement de sanction fatale, on serait plutôt tenté d’affirmer le contraire. Si nous pouvons supposer, avec Freud, que dans certains cas muets, le suicide survenu devra être considéré comme la phase ultime d’une affection à évolution cryptique dont la mise en évidence a posteriori est d’ailleurs souvent facile à réaliser, il existe des cas où l’impulsion suicidaire incoercible frappe le sujet brusquement, sans aucun prodrome ni aucune fragilité structurale décelable et que nous puissions considérer comme témoignant d’un trouble névrotique spécifique. J’ai pu voir moi-même chez un sujet dont la vie fut pour moi un livre ouvert, d’une santé mentale parfaite et d’un équilibre psychique à toute épreuve, par suite d’une blessure narcissique massive, un écroulement mélancolique typique et total ; il fut terrassé sur ce mode fulgurant, sans doute en raison même de sa santé qui l’avait mis jusque-là à l’abri de toute interférence pathologique.

Le suicide du mélancolique découle d’une constellation topique particulière qui dans l’actuel peut se constituer en fonction de facteurs divers mais dont les origines remontent à la naissance et au-delà. Vus sous cet angle, ses équivalents devront être cherchés non pas parmi d’autres variétés de suicide (étude verticale), mais parmi des positions pathologiques souvent cryptiques ayant le même thanatotropisme particulier, aboutissant à un exitus sur un mode ou un autre, mais d’une façon toujours prématurée (étude horizontale). Freud parlait du mélancolique qui « abandonné par son Surmoi se laisse mourir ». Or, même s’il n’en a pas l’air, le déprimé grave ne se laisse pas mourir passivement mais se tue sur un mode actif, l’exemple le plus typique nous en étant fourni par le mélancolique. Mais cet exemple est loin d’être unique256.

Nous serions tentés de reprendre sous cet éclairage l’étude de nombre d’entités cliniques, ayant fait ou non objet de descriptions, depuis l’hospitalisme étudié par René Spitz, jusqu’à l’anorexie mentale, trouble auquel nous avons déjà fait allusion dans le même sens à une autre occasion, en passant par la tuberculose257 et les toxicomanies.

Il existe toutes sortes d’affections qui prennent une issue létale pour des raisons uniquement psychiques, ce qui pourrait être vrai aussi bien pour certaines morts subites inexplicables que pour la mort par involution sénile elle-même ; n’avons-nous pas constaté – avec Henri Ey – que le facteur involution fournissait 40 % de tous les cas de suicide mélancolique ?

II.

Au cours d’études précédentes, j’ai souligné l’importance du rôle que joue, dans les cas d’une évolution psychosexuelle perturbée, le manque de coordination des deux aspects du processus évolutif, le facteur narcissisme et le facteur maturation pulsionnelle. Ces deux facteurs, au lien d’aboutir à une synthèse, divergent et font naître par leurs interférences réciproques des situations dialectiques à l’intérieur même du système.

C’est une situation caractéristique pour la dépression névrotique mais que nous découvrons dans les névroses en général, d’où le noyau dépressif ne peut jamais être totalement absent. Outre l’immaturité pulsionnelle, ce trouble engendre un état de dysthymie que nous identifions sous le nom de dépression. Un certain aménagement de l’équilibre : narcissisme – maturation pulsionnelle, peut cependant être obtenu au prix de mille difficultés, mais il reste précaire et à la merci de la moindre surcharge qui provoque des oscillations, et celles-ci aboutissent à une aggravation de la dysthymie, que la surcharge se produise dans le sens négatif ou positif. Si le sujet bien portant réagit par de la dépression à une conjoncture particulièrement défavorable, un événement agréable, une gratification le rempliront de joie, tandis que le déprimé, lui, réagira à la moindre frustration avec une sensibilité exacerbée, mais il sera également saisi de panique à la moindre gratification dépassant le seuil de ses possibilités d’investissement narcissique, seuil qui est très réduit. « II y a en moi, disait ce grand déprimé que fut Kafka, cette fatigue et ce vide mortels qui s’emparent de moi chaque fois que je suis ravi par quelque chose258. »

De plus, si le masochiste achète le plaisir par la punition, le déprimé se punit de ne pas avoir de plaisir, mais aussi d’avoir failli en avoir.

Son instance narcissique frappe son Moi à cause de l’insuffisance de celui-ci, incapable aussi bien de rechercher efficacement le plaisir que de l’assumer. Et comme chaque nouvel échec retentit sur ses possibilités opérationnelles, la diminution de sa valeur fonctionnelle lui attire les sanctions de l’instance narcissique, ces sanctions mêmes réduisent ses moyens d’action, et ainsi de suite, un véritable cercle vicieux s’installe sous le signe d’une auto-agressivité permanente qui n’est ni formelle ni symbolique, comme chez le masochiste, mais d’une implacable réalité.

Comme nous avons discuté ailleurs et la relation objectale et l’agressivité réactionnelle du déprimé, nous ne nous y étendrons pas cette fois-ci ; nous soulignerons cependant – avant d’aller plus loin – que son comportement spécifique est tributaire du divorce originel et de l’antinomie qui existe entre sa composante narcissique et sa maturation pulsionnelle.

Freud, en parlant de l’angoisse mortelle du mélancolique259, relie cet état de choses à l’angoisse de la naissance ; il en confirme donc l’origine précoce. Il nous est cependant difficile de le suivre quant au terme employé, car le lieu de l’angoisse étant le Moi et selon la constatation freudienne elle-même (« Le Moi n’existe pas en ce moment et ne peut que se développer petit à petit »), cette instance est encore absente au moment envisagé. Certes, il y a de l’angoisse dans la tension mortelle du mélancolique, mais elle est d’origine pulsionnelle, liée au conflit objectal, alors que la spécificité de l’affect est due à la dépression et c’est cette composante dont nous chercherons à retrouver les origines en remontant jusqu’à la naissance (vue conforme – soit dit en passant – à notre conception qui attribue la dépression à un trouble du narcissisme, lui-même d’origine prénatale).

Ceci dit, nous devons situer topiquement ce narcissisme d’origine prénatale, et qui est donc présent au moment de la naissance, par rapport au Moi qui, à ce moment, n’existe pas encore. C’est le lieu de nous rappeler l’enseignement de Federn pour qui le début de la vie est dominé par un « sentiment de Moi » (Ich-Gefühl) de caractère narcissique, formation qu’il appelle le « Moi ego-cosmique ».

Cette formation ou état ne correspond pas à la définition freudienne du Moi (instance semblable à celles du Ça et du Surmoi qui, sous l’influence des stimuli externes et internes, se détache du Ça et subit une organisation particulière le rendant apte à servir d’intermédiaire entre le Ça et la réalité) ; elle serait plutôt une réalité psychique ayant une masse existentielle et qui a une charge libidinale narcissique.

J’ai parlé à maintes reprises de la confirmation de l’hypothèse concernant une vie élationnelle prénatale par toutes sortes de souvenirs que, sous une forme ou une autre, l’Inconscient collectif et individuel en garde, mais je n’ai pas encore eu l’occasion d’insister sur ce qui pourrait être considéré comme la contrepartie de ce souvenir positif, celui-ci se doublant en quelque sorte du vécu psychique correspondant à l’écroulement dramatique de cet état de félicité. Il s’agit du paradis perdu, c’est-à-dire de deux phases successives d’un même processus, la première étant comme annulée par la seconde sur un mode fracassant cataclysmique. Tout porte à croire que ce qui est revécu dans ce souvenir, c’est l’état élationnel primitif et la frustration qui obligatoirement lui succède. Comme le noyau narcissique égocosmique se confond avec l’univers du sujet, et par lui, avec l’univers tout court, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’une et l’autre phase soit revécue, avec une intensité correspondant à cette position unique du sujet, la première sur un mode élationnel, la seconde le frappant comme un épouvantable et irrémédiable malheur. Le mode particulier de conservation de ce souvenir est sans doute fonction de l’absence d’un Moi capable de perception dans le sens où nous l’entendons, l’enregistrement en est donc uniquement affectif, doté d’une puissance d’autant plus grande qu’il n’y a pas de Moi pour le contrôler, ne serait-ce que pour le transformer en angoisse.

Le Moi élabore cette trace mnésique particulière par la suite et nous en transmet le reliquat dysthymique sous forme de dépression, celle-ci se déclenchant chaque fois qu’une nouvelle tension entre le Moi et le narcissisme la réactive. Quant à la mélancolie, état régressif, et à ce titre bien plus proche du vécu originel que la dépression névrotique, nous y retrouvons et la position narcissique centrale (le sujet s’accuse d’être la cause d’une conflagration mondiale par exemple) et le souvenir cataclysmique de l’événement. Ses auto-accusations, qui prennent facilement une portée universelle, contiennent toujours le regret d’un état primitif heureux et parfait, détruit par la faute du sujet, ce qui n’a rien d’étonnant, car au moment précis qu’il nous rappelle en nous contant ses malheurs, le monde et lui se confondaient (« Moi égocosmique »). Il ressasse tout le temps le passé (en utilisant pour cela un contenu ad hoc qui nous occupera d’ailleurs encore), car il s’agit en effet de son passé le plus reculé, actualisé dans l’affect par le processus régressif. En anticipant encore sur ce qui suit, nous pouvons ajouter qu’il cherche ainsi à dégager son narcissisme au détriment de son Moi et à rationaliser une sensation d’essence préégotique, dont la motivation réelle historique ne peut que lui échapper. Il s’agit d’un affect très pénible, source de tourments vécus sur un mode dramatique et que seul l’état stuporeux arrive à atténuer dans une certaine mesure.

Pour revenir à l’état élationnel primitif qui correspond à l’accomplissement automatique des besoins physiologiques, ceux-ci n’ayant pas à se constituer comme tels, il est en effet condamné à subir à un moment ou à un autre une perturbation dépassant un certain seuil et qui, de ce fait, ne peut qu’ébranler, dans ses fondements mêmes, la galaxie narcissique qu’est le futur Moi en ce moment. Or comme à ce moment critique il n’y a ni Moi, ni objet, ni aucune représentation, l’impact de cet ébranlement ne pourra être supporté et enregistré que par la masse narcissique elle-même, tout en provoquant, bien entendu, en même temps, un début de différenciation de l’appareil pulsionnel qui contribue à la constitution du Moi. Mais l’essentiel pour nous c’est de mesurer ici l’effet que ce traumatisme initial est propre à faire subir au narcissisme primitif.

En effet, les critères que nous lui reconnaissons plus tard montrent que le narcissisme est vécu comme une coenesthésie élationnelle particulière, source d’un investissement général des fonctions et des relations objectales, support de la position de l’individu dans le monde, de sa sécurité, etc. Certains dérivés de cette coenesthésie trouvent leur traduction spontanément dans les concepts de toute-puissance, d’infini, et d’éternité. Or, le trauma précipitera la masse narcissique dans un état qui est la négation de son essence même et qui la remet pour ainsi dire en question du point de vue vital, état que nous retrouverons dans la blessure narcissique et qui est responsable de cette tonalité thymique particulière qu’est la dépression.

La dépression est le contraire de l’élation, elle exprime le changement de signe du narcissisme et met une dysphorie à la place de l’euphorie. Nous nous trouvons en plein conflit entre le narcissisme traumatisé et l’esquisse du Moi qui vient de naître du traumatisme même, responsable du conflit. Comme le narcissisme est opposé, par son essence même, à la reconnaissance de son propre échec, c’est le futur Moi qui en recevra la projection et sa constitution se ressentira définitivement de ce parrainage. C’est ce conflit qui est responsable de la rupture et de la tension permanente entre le narcissisme et le Moi opérationnel, cette rupture engendrant les diverses variantes de la maladie dépressive. Si le sujet n’arrive pas à surmonter cette traumatisation narcissique précoce, il en gardera non seulement une hypersensibilité particulière, mais son évolution psychosexuelle sera frappée à chacune de ses phases par un manque d’intégration réciproque des deux facteurs qui y participent (le narcissisme et le Moi), le premier imprimant au second sa propre pathologie.

III.

Selon la première hypothèse de Freud sur la mélancolie, ce qui en serait responsable, c’est la perte objectale. Mais il précise, au cours de cette même étude (« Deuil et Mélancolie »), et ceci indépendamment des restrictions générales concernant la portée de ses hypothèses qui lui sont habituelles, que « les causes de la mélancolie dépassent le cas clair d’une perte objectale par la mort et comprennent des situations d’humiliations, offenses et déceptions, etc. », en un mot la blessure narcissique. Dans un autre passage du même article, il pose la question de savoir « si sans tenir compte de l’objet, une perte du Moi (“Ich-Verlust”) ne pourrait suffire pour faire naître la psychose maniaco-dépressive ».

Ce passage prend pour nous un relief singulier car Freud non seulement envisage ici l’étiologie narcissique pure de la dépression mélancolique, mais tend à incriminer un processus de nature intra-égotique concernant la perte objectale elle-même, celle-ci étant non pas hétérobjectale mais narcissique. Outre l’écroulement de son hypothèse originelle, cette nouvelle ouverture de Freud nous fait quitter la phase objectale sadique-anale, mettant ainsi fin à l’éternelle confusion avec la névrose obsessionnelle, et nous rapproche en même temps de la phase narcissique et donc de la ligne directrice même de cette étude. On peut d’ailleurs jeter un pont entre les deux conceptions en rappelant que le choix objectal du mélancolique est narcissique et que la perte objectale correspond toujours à une blessure narcissique et vice versa. Le sujet aimait l’objet narcissiquement, c’est-à-dire en miroir et projetait donc sur lui son investissement narcissique. Si maintenant l’objet disparaît, il disparaît avant tout en tant que surface de projection recevant la charge narcissique qui sera ainsi également perdue (nous rappelons ici la dévalorisation narcissique du sujet qui en résulte, processus que celui-ci exprime – pour des raisons que nous verrons plus loin – dans des termes sadiques-anaux, c’est-à-dire comme un appauvrissement réel, matériel, ses plaintes à ce sujet constituant – comme nous le savons – un des éléments essentiels du tableau clinique de la phase aiguë de sa maladie).

Ceci devient encore plus clair si nous envisageons la phase du processus qui succède à la perte objectale. Freud explique, en effet, le suicide du mélancolique par le reflux de la libido vers le sujet qui utilise celle-ci – en palliant ainsi la perte objectale – à des fins d’identification avec l’objet perdu, sur un mode narcissique ; l’introjection concomitante se faisant sur un mode sadique-oral, elle aboutit au meurtre de l’objet, c’est-à-dire, par le biais de l’identification narcissique, au suicide. Or, si nous replaçons le processus sur le terrain narcissique, nous nous trouvons devant une véritable incompatibilité entre la régression narcissique et le sadisme ; en outre, si le sujet arrivait réellement à retrouver par ce biais l’objet perdu, il n’aurait nullement besoin de le tuer, c’est-à-dire de se suicider.

En fait, si le sujet a fait un choix narcissique, c’est parce que son propre narcissisme, étant conflictualisé, n’était pas intégré suffisamment, ce qui l’acculait justement à ce choix objectal immature ; il ne pouvait se passer d’un apport narcissique permanent « du dehors » et comme il avait projeté également son unicité narcissique sur l’objet, celui-ci devenait irremplaçable. Il a pu réaliser ainsi – grâce à cet apport provenant de l’objet sur un certain mode – un équilibre narcissique satisfaisant du point de vue économique. Mais nous saisissons immédiatement pourquoi la perte objectale ne pourra que le précipiter dans le désespoir ou, économiquement parlant, dans la faillite. En effet, la libido libérée par la mort de l’objet refluera sur lui-même, mais, sa propre libido narcissique étant conflictualisée, donc non intégrée, il ne pourrait pas prendre en charge cette quantité supplémentaire de libido narcissique. Souvenons-nous que c’est son immaturité narcissique même qui a déterminé jadis le mode particulier de son choix objectal (narcissique).

Cette libido ne peut donc que s’ajouter à la somme de libido négative qu’en sa qualité de déprimé, il a toujours eu à héberger et l’accroissement de sa libido négative ne peut qu’aggraver son déséquilibre narcissique dans une mesure à laquelle il n’a jamais eu à faire face jusqu’à ce moment. Inutile d’ajouter que cette libido flottante, source d’une cacothymie massive, est inutilisable également à des fins d’identification, d’autant plus que l’identification correspond à une certaine relation objectale, alors que la pression de la libido flottante ne peut que précipiter le sujet dans une régression préobjectale où il côtoie le précipice du trauma narcissique initial lui-même. Nous nous trouvons là dans l’univers de la projection et non de l’introjection.

Ce trauma, quoiqu’il demeure profondément refoulé, ne cessera de manifester sa présence dès le début de la vie par une hypersensibilité aux blessures narcissiques et par un mouvement dialectique permanent entre le Moi et l’instance narcissique. Pendant que ce mouvement s’effectue, l’instance narcissique ne cessera de soutirer au Moi une certaine charge libidinale, ce qui ne peut manquer d’aboutir à un cercle vicieux comme je l’ai dit plus haut. Or ce désinvestissement, chaque fois qu’il se produit, fausse obligatoirement le bilan narcissique du sujet, celui-ci étant obligé de procéder chaque fois à un remaniement de cet équilibre perturbé. Le Moi s’essaie à réaliser cet aménagement au prix d’un effort plus ou moins important, jusqu’au moment où survient une sorte de décompensation. C’est à ce point-là qu’apparaissent les symptômes de la dépression névrotique, tels une certaine aboulie, une fatigue objectivement injustifiable, voire paradoxale, un manque d’entrain, un malaise indéfinissable, un certain dégoût, taedium vitae ou spleen, selon le vocabulaire de l’époque.

Si ces symptômes traduisent la fatigue de certaines fonctions apparemment plus ou moins superficielles du Moi, les symptômes apparaissent cependant pour témoigner des ratés de l’équilibre narcissique en général.

Ils nous rappellent également que nous assistons là à la phase actuelle d’un combat qui dure depuis la naissance pour ainsi dire et, dans un sens, depuis plus longtemps encore. Qu’une sommation de blessures narcissiques intervienne sur un mode un peu précipité, ou qu’une unique mais massive frustration narcissique frappe subitement le sujet avec un impact particulier, et le processus de désinvestissement du Moi revêtira un caractère quantitativement et qualitativement si important que le Moi ne pourra plus y faire face avec son arsenal habituel. Nous assisterons alors au passage de la dépression névrotique à la dépression grave ou mélancolique.

IV.

Si nous examinons le tableau clinique que nous offre le mélancolique, nous remarquons que sa symptomatologie est mixte ; elle comprend, en effet, des éléments relevant du désinvestissement narcissique, auxquels s’ajoutent des signes de tristesse, et dans une certaine mesure une révolte du sujet contre sa déchéance et finalement les indices d’une détérioration particulière dont nous aurons à dire quelques mots par la suite.

Au sujet de la première catégorie de symptômes260 (ceux de désinvestissement narcissique), nous constatons que sans parler des symptômes narcissiques proprement dits (diminution d’intérêt, perte de la confiance en soi et du désir de se mettre en valeur), c’est la cœnesthésie du malade, son « être dans le monde », qui se trouve touchée, mais qu’il y a surtout une carence de la charge narcissique positive en ce qui concerne toutes les fonctions physiologiques de contact. Cette carence affecte tous les appareils sensoriels servant de support aux émois objectaux du sujet, et le fonctionnement de tout son Moi corporel en tant qu’organe relationnel présente des anomalies. (Il ne s’agit là nullement de troubles fonctionnels physiologiques car nous verrons que pour servir son dessein suicidaire, c’est-à-dire en se retournant contre son propre Moi, le sujet atteindra subitement une adéquation sensorielle supranormale.) Le sujet se plaint de se sentir appauvri car il se trouve, se sent narcissiquement diminué et nous savons que la notion même de complétude narcissique se confond avec la conscience que le sujet a de sa valeur (« régulation de l’estime de soi »).

Si l’on se représente comme diminué de valeur, on se trouve réellement appauvri et comme la relation objectale, vue sous l’angle économique (possession, perte, facteurs quantitatifs), relève du registre sadique-anal, le sujet ne pourra exprimer son trouble cœnesthésique que dans des termes de ce même registre, exactement comme dans la manie, où il donnera à sa cœnesthésie triomphante une expression matérielle (« j’ai tels titres, possède une quantité de châteaux, j’ai une fortune chiffrant par milliards, etc. »)261.

Quant aux symptômes appartenant à la seconde catégorie (tristesse et révolte contre le désinvestissement narcissique), ils reflètent bien l’intensité que revêt dans une atmosphère d’une bouleversante néantisation le désinvestissement narcissique massif qui frappe le sujet262. Toute sa cœnesthésie était liée en effet à son équilibre narcissique qui le situait (place inconsciemment toujours centrale et triomphante) dans le monde, alors que maintenant il ne peut qu’assister, impuissant, à son dépouillement total et à l’écroulement graduel mais systématique et implacable de toute la structuration de son Moi. Comme toutes les composantes de cette instance sont touchées par le désinvestissement (non seulement les limites du Moi global mais celles des éléments qui s’y trouvent inclus, les représentations et images objectales, les identifications, les autres instances, les imagos et tous les introjects), elle régressera, et les manifestations du narcissisme, telles qu’elles apparaîtront à travers ce Moi profondément désorganisé, seront de moins en moins adaptées, voire contradictoires.

Ainsi c’est à travers son autodépréciation que le Moi manifestera sa mégalomanie narcissique, le Moi désinvesti et le narcissisme libéré du Moi se manifestant en même temps : « je suis le plus grand pécheur du monde ». Il s’accrochera à son narcissisme égotisé et cherchera à s’opposer au mouvement de désinvestissement mais sans pouvoir enrayer la marche implacable de ce processus. Le mélancolique ne s’accuse pas (si son Surmoi existait encore, il pourrait l’utiliser comme soutien en s’exposant à la punition avec un sentiment accru de sa valeur), il se déprécie, c’est-à-dire clame en face du monde sa déchéance. Il se comporte comme s’il sentait la cruauté toute particulière du fait d’être dépouillé de sa valeur, c’est-à-dire de tout, par l’instance même (le narcissisme) dont la fonction consisterait, au contraire, à rehausser sa « self esteem » en accrochant ainsi son existence à l’axe narcissique de la béatitude et de la toute-puissance. Sa protestation, qui prend des dimensions cosmiques, nous fait assister une fois de plus à la rencontre de sa micro – et mégalomanie – la seconde montrant à l’œuvre son narcissisme dégagé de tout contrôle égotique alors que la première exprime la misère extrême de son Moi. Le Moi ne peut plus bénéficier de son narcissisme, au contraire, l’actualisation régrédiente de la dépréciation atteint le souvenir inconscient de tout le vécu pulsionnel (autre contenu du Moi). Elle retire – après le présent – toute la charge narcissique du passé – de tout le passé – en le dévalorisant a posteriori, cette valorisation annulée s’ajoutant ainsi à la masse de narcissisme négatif du sujet. L’homme normal a tendance à trouver une compensation à la frustration du présent dans l’investissement narcissique du passé et parle volontiers du « bon vieux temps ». Le mélancolique, par contre, en fonction du signe inversé de son narcissisme, ne pourra que dévaloriser le passé, d’autant plus que celui-ci – comme nous avons eu l’occasion d’insister sur ce point – contient réellement la source de ses malheurs. Quant à l’avenir, il n’existe pas car il manque d’investissement.

Sans investissement, l’avenir est proprement inconcevable et le malade ne peut le vivre (faute de cet investissement positif) que sous la forme d’une catastrophe cosmique.

Si nous passons enfin à l’étude de la dernière catégorie de symptômes, celle des signes de détérioration spécifique263, nous devons tout d’abord dire un mot de la nature même du processus de désinvestissement. Je rappelle à ce propos que les forces qui y sont à l’œuvre échappent – au moins quant à la période envisagée – au contrôle des instances et que, l’Inconscient ne connaissant pas l’indifférence ou la neutralité, le désinvestissement, dans sa négativité, ne peut être qu’un processus actif. Ne plus aimer signifie à ce niveau non seulement abandonner l’objet après l’avoir introjecté jadis, mais l’abandonner activement aux conséquences de cette introjection qui ne peut être que sa détérioration et sa destruction systématiques, aboutissant finalement à son éjection. Ce mouvement est inhérent à la composante sadique-anale dont la fonction est – entre autres – la captation et la digestion de l’objet jusqu’à sa fécalisation totale. Je rappelle ici que le rejet prend souvent pour les gens le sens de la fécalisation, et que l’objet auquel on refuse son investissement devient mauvais, sale, c’est-à-dire un déchet, un excrément. C’est ainsi que nous appelons la guerre qui n’est pas la nôtre, une sale guerre, la tâche qui nous déplaît, une sale besogne, et le bouc émissaire sur qui nous projetons notre pulsion sadique-anale, un sale bicot, un sale nègre ou un sale juif. Aussi bien le mélancolique, qui rejette son propre Moi, ne s’arrête pas à cet aspect de cette attitude (comme le déprimé névrotique qui lui non plus ne s’aime pas, mais qui ne va pas plus loin), il se détériore, se digère, en un mot « s’analise ».

Au fur et à mesure que le désinvestissement progresse (son travail de sape peut, bien entendu, se poursuivre, dans certains cas, dans l’ombre et attendre l’achèvement complet de son œuvre pour se manifester avec fracas), il aboutit non seulement à un appauvrissement mais à une diminution réelle, un véritable rapetissement ou rétrécissement, une amenuisation, vécus comme tels par le sujet à la faveur du caractère régressif du processus ; en face de ses contenus qui échappent au Moi et qui ont gardé leurs dimensions par rapport à lui, l’Ego se trouve ainsi submergé, terrifié, comme un nain misérable cerné par une armée de monstres géants menaçants et ricanant comme dans un cauchemar. Les introjects échappant au contrôle du Moi, et à la faveur du processus régressif, tendent à reprendre leurs formes originelles (objectales), mais s’approchant en même temps des formes imagoïques, altérées en plus par la projection sur eux de l’agressivité libérée par la débandade du Moi, il y a tendance à la réobjectivation et en même temps à l’éparpillement des contenus du Moi ; celui-ci est seul, effrayé, diminué et tremblant, nu comme il fut à ses origines mais sans la réserve narcissique immense qu’il avait amenée dans ses bagages en venant au monde. On a l’impression que l’instance narcissique qui dut jadis faire face au trauma initial, et dont il avait imputé la responsabilité à l’ébauche égotique, n’est pas loin de prendre sa revanche.

V.

Le tableau sombre que nous venons de brosser traduit une situation dialectique, fonction d’un déséquilibre narcissique, situation dont nous sommes à même de suivre l’évolution clinique. À l’opposé cependant — nous venons d’y faire allusion —, la même constellation peut cliniquement rester dans l’ombre ; le sujet vit à peu près normalement, et, en tout cas, sans une symptomatologie caractéristique et puis subitement — coup de tonnerre dans un ciel serein — il se suicide. Pour employer une comparaison empruntée à la chimie, on a l’impression que l’acte suicidaire se trouvait là, comme dans un liquide à l’état de suspension, et attendait un certain choc, de nature plus ou moins inconnue d’ailleurs, pour précipiter. Certains cas particulièrement spectaculaires donnent cependant lieu à des comptes rendus dans la presse et alors l’on peut déceler certains éléments insolites. Tout d’abord on lit des constatations d’ordre superficiel et banal mais dont la répétition monotone, d’un cas à l’autre, donne à réfléchir. On lit par exemple régulièrement – il s’agit des réflexions de l’entourage du suicidé – que le suicidé « avait cependant tout pour être heureux », qu’« il n’avait aucune raison pour se suicider, au contraire », qu’« il était gai, n’ayant apparemment aucun souci », et qu’au moment fatidique « il avait l’air de se porter bien, voire mieux que jamais », ou qu’« il voyait arriver sur lui le train qui allait l’écraser avec un calme imperturbable ». Ensuite, on est surpris par certains détails au sujet des occupations du suicidé précédant directement son geste et qui – très souvent – concernent certains soins corporels auxquels il allait se livrer : « Je vais me faire couper les cheveux », disait le tailleur à sa femme. Il partit et on ne le revit plus. Tel mannequin commande une série de perruques et se tue. Une hôtesse de l’air mobilise différentes personnes pour discuter avec elles de sa nouvelle installation (il s’agit en particulier d’un système de rideaux), le lendemain on la retrouve morte. Un jeune homme va chercher des disques pour s’amuser et il se noie, etc.

Ce qui est commun à tous ces cas, c’est tout d’abord le fait que les détails mentionnés sont incompatibles avec le dessein de mourir à brève échéance et puis que ces occupations – sans qu’il s’agisse toujours de soins corporels – servent à des fins narcissiques mais sur un mode libidinal prégénital, touchant, ne serait-ce qu’indirectement, le Moi corporel.

Ces franges de comportement peuvent nous paraître dépourvues d’intérêt, mais nous savons que la perspective de l’Inconscient se construit selon d’autres critères que celle de notre réflexion consciente. Cette même situation particulière se retrouve d’ailleurs souvent transposée, sur un registre psychologiquement d’une dignité différente : nous savons, en effet, que beaucoup de mélancoliques se tuent au moment où, ayant quitté l’hôpital, ils bénéficient de leur liberté retrouvée en même temps que de tous les avantages et agréments d’une vie civilisée (je ne parle pas ici bien entendu des vicissitudes vues sous cet angle, d’une sismothérapie). Les rescapés des camps de concentration réagissent souvent par le suicide à la terrible blessure narcissique qu’ils ont subie, mais des années après leur libération et après avoir profité largement de cet aspect matériel de bien-être dont ils furent privés pendant leur captivité. Les déprimés se suicident souvent dans un état élationnel physiologique provoqué ou non, sans parler de certaines impulsions suicidaires survenant en pleine extase amoureuse, cas qui reçoivent a posteriori des rationalisations aussi astucieuses que fantaisistes ; tel littérateur inspiré par un cas analogue a lancé la formule « suicide par enthousiasme ». (Je répète que je n’envisage que le facteur narcissique et laisse de côté l’étude des modifications relationnelles, possibilités de projection, etc.)

Dans tous ces états, il y a comme une rencontre entre une composante libidinale et une composante narcissique, rencontre susceptible d’aboutir à une synthèse. Celle-ci semble cependant interdite et les deux facteurs se comportent, au contraire, l’un au contact de l’autre, comme s’ils étaient des substances explosives. Le phénomène s’observe sous un aspect encore plus caractéristique dans la « situation d’appel » par l’objet dont je relaterai brièvement un cas : j’ai eu en analyse une femme qui me parlait souvent du suicide de sa mère. Cette personne, une grande déprimée à structure hystérique, passait sa journée entre de vagues lectures et une somnolence à peu près permanente entretenue par l’usage des soporifiques. Un jour, alors qu’elle s’était levée et était sortie sur le balcon en s’appuyant à la balustrade, son mari l’appela par son nom. Elle tressaillit comme réveillée d’une sorte d’état second et se jeta dans le vide. Certes, nous ne savons rien de ce que son mari signifiait pour elle sur le plan conscient et inconscient et ce qui se passa en elle au moment de cet appel. Mais à travers l’observation de certains cas plus ou moins équivalents, j’ai gagné la conviction que la tension subite qui l’a précipitée dans la mort était celle d’un conflit entre une régression narcissique profonde apulsionnelle et la matérialité objectale et pulsionnelle de cet appel qui visait son Moi (par-dessus le marché, on l’appelait par son nom). La malade de Courchet (Étude psychanalytique du suicide. Évolution psychiatrique, 1955, III) avait passé d’excellentes vacances et venait de rentrer sans montrer le moindre signe de dépression. Elle reprit son analyse et après sa première séance de la rentrée, elle se défenestrait264. On peut supposer l’existence du même conflit entre ses gratifications pulsionnelles d’une part (les vacances pleines et très satisfaisantes) et l’exaltation régressive narcissique de la situation analytique.

L’appel peut d’ailleurs aussi bien venir de sollicitations pulsionnelles endogènes et c’est bien ce qui semble se passer le plus souvent quand il n’y a même pas de suicide proprement dit mais maladie, accident ou simplement mort subite « essentielle », c’est-à-dire sans cause apparente. Les médecins savent que certains tuberculeux ou anorexiques, s’ils acceptent de se faire traiter, n’en entretiennent pas moins le désir et la volonté de mourir ; ils en veulent à leur Moi et n’hésitent pas à tromper, quand ils le peuvent, le médecin à qui incombent les soins et qui cherche à sauver ce Moi.

Certains tuberculeux s’amusent de la déchéance de leur Moi comme quelqu’un qui assiste à la chute de son ennemi mortel. L’humour, un humour noir, bien entendu, masque quelquefois ces tendances suicidaires tant bien que mal : « je suis le tubard que les bars tuent », disait un alcoolique tuberculeux, et ses desseins auto – ou plutôt ego-agressifs n’admettaient aucun doute concernant leur authenticité. (C’est dans cet éclairage que nous devrions chercher à comprendre – à mon sens – également la conduite paradoxale de ces mêmes tuberculeux qui ignorent jusqu’au bout la gravité de leur cas et qui ne cessent de faire des projets d’avenir au moment même où pratiquement ils sont déjà morts. Il s’agit du même clivage que nous venons de montrer chez le mélancolique. Le Moi corporel meurt mais le narcissisme triomphe et seul, lui, est responsable de l’optimisme du sujet et de ses projets.)

Pour bien cerner le conflit en question, nous devrons reprendre ce que nous venons de dire de l’investissement narcissique et de son contraire, le désinvestissement, qui aboutit directement à une « analisation » de son objet, en l’occurrence le Moi du sujet lui-même. Celui-ci, s’il arrive à maintenir le refoulement des causes mêmes de sa blessure narcissique, c’est-à-dire de l’identification de sa perte objectale, ne pourra obtenir le même résultat quant à l’affect dépressif lui-même et il ne pourra surtout pas ne pas se rendre compte du phénomène de détérioration dont il est l’objet. Conformément à l’essence profonde de ce processus, il sera amené à se considérer comme une abjection, comme un excrément puant dont le monde devra être débarrassé. Le mélancolique qui se tue dans le film de Bergmann, Les Communiants, agit ainsi parce qu’il identifie son Moi à l’agressivité cosmique dont la bombe atomique est l’expression objective. Kafka qui meurt tuberculeux se voit (La Métamorphose) sous la forme d’un cloporte géant, symbole de la saleté et qu’on rejette avec dégoût et horreur265. Or, si l’écrivain s’identifie ainsi avec son Moi corporel (son Moi antinarcissique voulut voir son œuvre détruite après sa mort), il a pu cependant créer et son narcissisme triomphant nous a valu un des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Nous touchons ici aux sources mêmes du manichéisme et au problème du Bien et du Mal en général, sans pouvoir, bien entendu, nous y attarder ; comme chacun de nous abrite un noyau dépressif, le processus d’analisation du Moi est souvent à l’œuvre et il semble bien qu’il puisse se précipiter dans certaines circonstances particulières ; le primitif qui vient de transgresser un tabou se comporte comme s’il devenait subitement porteur de toute l’analité de la tribu et il ne lui reste d’autre issue que de succomber sous ce fardeau. Pourquoi ?

Qui dit conflit dit forces en présence, et qui se combattent. Nous étions partis de l’état narcissique primitif du Moi égocosmique qui est élationnel par essence et la cause même de la perturbation de cet état élationnel idéal ne peut que se confondre, pour l’instance narcissique primitive, avec ce qui est en train de devenir le Moi opérationnel (Ego Faber). Or, si ce conflit entre le narcissisme et le Moi continue et que la double cristallisation se poursuit ainsi sur un mode progressif, le Moi opérationnel tout entier se trouvera atteint, à un moment donné, par le processus de l’analisation, alors que tout le narcissisme du sujet se trouvera concentré dans ce qui fut l’ancien Moi ego-cosmique. Il suffira donc que, pour une raison – qui pourra être une modification décisive du rapport des forces entre les deux protagonistes –, le gouvernement du Moi global glisse des mains du Moi opérationnel dans celles de l’instance narcissique, ce qui aboutira au renversement des positions. En effet, comme ce changement ferait régresser le Moi à un point où il cédera sa prévalence à la masse narcissique égo-cosmique, il reviendrait automatiquement à un état préconflictuel, ce qui équivaut à l’annulation de la blessure narcissique, mais bien entendu également à la suppression du Moi ; comme cette passation des pouvoirs correspond à une homogénéisation de la nouvelle souveraineté (le narcissisme est par essence totalitaire et les minorités ne sont pas tolérées sous son règne), le reliquat du Moi opérationnel – masse des déchets à éjecter – ne pourrait désormais qu’être éliminé et c’est bien ce qui se passe. Le Moi global pacifié retrouve ainsi sa sérénité et si celle-ci demeure toute théorique, car le Moi global ne pourra en profiter et pour cause, nous en observons cependant quand même les effets. Il suffit, en effet, que le mélancolique ait pris sa décision funeste, et déjà il retrouve son calme, avant même qu’il ait pu réaliser son dessein.

Les personnes qui l’auront vu peu de temps avant son suicide se souviendront de son calme et de sa détente placide, mais les signes qu’elles auront pris pour un indice de santé – et donc contraires à l’idée de suicide – devront être identifiés comme les conséquences mêmes de la détermination fatale. Il y a quelques jours encore, le sujet était irrité, agressif, revendiquant et projetant – autant de manifestations de son Moi – alors que son nouveau visage heureux et souriant reflète la position de l’instance narcissique qui occupe désormais la place de l’Ego. Il ne proteste pas, au contraire, car les dés sont jetés. En fait, virtuellement, le Moi est déjà mort.

Cette régression salvatrice au stade égo-cosmique est spécifique de la psychose maniaco-dépressive. Nous savons que le déprimé névrotique cherche la guérison et qu’à certains moments le schizophrène, tremblant d’angoisse sous le poids d’une terrible culpabilité, appelle désespérément à l’aide, alors que le mélancolique se déclare indigne d’être soigné et refuse d’être secouru.

La régression du mélancolique étant en effet fonction du conflit entre le Moi et le narcissisme, le Moi se trouve comme abandonné et damné par l’instance narcissique, tandis que dans la dépression névrotique le divorce entre les deux protagonistes n’étant pas encore consommé, le Moi peut se défendre contre le trouble qui l’envahit et échappe ainsi à la régression.

Quant au schizophrène, s’il régresse d’un « état du Moi » à l’autre, son Moi change de niveau mais conserve, quoique sur une base modifiée, c’est-à-dire délirante, son unité fonctionnelle. Dans le syndrome de Cotard enfin, le Moi corporel est désinvesti (sensation de vide, manque d’organes, etc.), mais les limites du Moi global comme telles conservent leur charge narcissique. Il en résulte une sorte de Moi global abstrait et condamné à un statisme total, d’où le sentiment d’immortalité dont le sujet se plaint car il sait que mourir serait encore avoir un Moi, c’est-à-dire vivre.

VI.

Si je me tue, ce ne sera pas pour me détruire, mais pour me reconstituer.

A. Artaud.

J’ai jeté joyeusement, avant d’entrer à bord, la boîte à poudre, le fusil, la gibecière que j’avais toujours portés fièrement, j’ai enfilé mon suaire comme une jeune fille passe sa robe de mariée.

Le Chasseur Gracchus,

F. Kafka.

Mais je sais que mon Rédempteur est vivant,

Et qu’il se lèvera le dernier sur la terre ;

Quand ma peau sera détruite il se lèvera,

Quand je n’aurai plus de chair je verrai Dieu.

Le livre de Job.

Dans le monde futur on ne mangera pas, on ne boira pas, on ne fera pas de commerce ; mais les Justes auront des couronnes sur la tête et se réjouiront de la présence de la Majesté divine.

Rabbi Nathan, dans Pirké Avoth.

Si le mélancolique atteignait la négation, propre au syndrome de Cotard, il ne se tuerait pas car il n’y aurait rien à tuer, le Moi abhorré étant le Moi corporel. « Le Moi est haïssable » et ce n’est pas l’expression d’une influence surmoïque exogène, mais le Surmoi antiégotique est déjà lui-même l’expression d’une tendance narcissique (à l’origine du Surmoi, nous retrouvons l’Idéal du Moi) qui va dans le sens d’une séparation des deux instances, représentées dans toutes les religions par la ligne séparant l’image du corps en deux parties, le Ciel et l’Enfer, le Haut et le Bas. Il existe en chacun de nous une tendance à surmonter la dépendance par rapport à notre dépouille mortelle et nombreuses sont les situations qui font que l’homme renonce quelquefois à son Moi corporel avec une extrême facilité. Se dépasser, c’est-à-dire surmonter les servitudes liées aux exigences du corps, est le critère même de notre élévation spirituelle et morale. « Tu trembles, carcasse », disait Turenne à son Moi corporel quand il était en train de se battre, c’est-à-dire de risquer la perte de son existence charnelle, pour obéir aux exigences de son Idéal narcissique.

Tous les mots exprimant l’élévation, l’élation, l’extase (ek-stase) ne montrent-ils pas qu’un des désirs de l’homme est de se passer de son Moi corporel, de se situer hors de lui266 ?

Le mélancolique – comme nous venons de le voir plus haut – a investi son Moi corporel, mais ce désinvestissement se fait uniquement sous le signe d’un conflit entre l’instance narcissique et le Moi, c’est-à-dire que ce qui ne participe pas au conflit semble échapper au processus dans une certaine mesure. Aussi bien c’est à travers le reliquat d’un Moi corporel rétréci et humilié mais tendu par ses réserves pulsionnelles que l’espoir de son propre rejet lui apparaîtra dans un halo élationnel. Car indubitablement le facteur élationnel transparaît toujours derrière le geste suicidaire, quelle que soit l’importance que revêt dans les descriptions classiques le facteur sadisme, à l’exclusion de toute autre composante.

Le suicide du mélancolique est toujours revêtu d’une certaine splendeur intérieure, même s’il nous apparaît extérieurement comme un glissement sournois et misérable vers l’autodestruction, réalisé cependant avec une maestria insoupçonnée et au prix de souffrances qui – même si nous tenons compte d’un certain degré d’insensibilité par désinvestissement des fonctions sensorielles – dépassent l’entendement.

Quand le mélancolique dit : « je meurs pour que les autres soient heureux », il se pose dans sa petitesse en Rédempteur sachant que le monde lui est redevable de l’avènement d’un Nouvel Âge de parfaite félicité. Son acte mégalomaniaque semble cependant en même temps riche d’une certaine gratification pulsionnelle de haute valeur quoique complètement inconsciente. Il réalise ainsi au moment ultime qu’il transforme en acmé, voire en apothéose, la synthèse tant souhaitée et jamais réalisée entre son narcissisme et ses pulsions. Il atteint ainsi, par sa mort, la gratification suprême que sa vie – quelquefois longue – lui refusa.


255 Conférence présentée à la Société psychanalytique de Paris dans le cadre du « Séminaire de perfectionnement » du 29 au 31 janvier 1966.

256 C’est pour cette raison que nous nous opposons à la conception des auteurs tels Joffe et Sandler (Notes on Depression and Individuation) qui introduisent la notion de « résignation ou de capitulation du déprimé devant sa douleur ». Si l’on est résigné, on se laisse aller, mais on ne se tue pas.

257 Le lien que nous établissons ainsi entre la dépression grave et certaines affections psycho-somatiques ne préjuge pas – bien entendu – de leur autonomie nosologique.

258 G. Janouch, Kafka m’a dit.

259 « Le Moi et le Ça ».

260 Troubles de l’appétit, aberration du goût, quelquefois boulimie, haleine fétide, signes de dysfonctionnement neurovégétatif, flatulences, modifications pondérales, constipation, besoins urgents, pollakiuries, troubles des fonctions endocriniennes, troubles menstruels, aménorrhée, troubles de comportement sexuel, surtout perte de la libido, troubles cardio-vasculaires, hypertension, dyspnée, céphalées, vertiges, amblyopie, photophobie, vrombissements, bourdonnements d’oreille, hyperesthésie acoustique, sentiment d’irréalité, troubles du schéma corporel, irritabilité, susceptibilité exaltée en même temps que la sensorialité est émoussée, insensibilité à la douleur, affaiblissement de l’attention, affaiblissement de la mémoire, etc.

261 Freud expliquait la crainte d’appauvrissement par un érotisme anal régressif, ce qui ne va nullement à l’encontre de notre façon de voir, car nous pensons bien que la base énergétique des pulsions est fournie avant tout par la composante sadique-anale et comme cette composante subit une diminution de sa charge narcissique, elle se trouve perturbée comme les autres composantes relationnelles, également d’ailleurs. C’est ce qui explique en particulier la grande variété de peurs qui tourmentent le mélancolique qui craint d’agresser le monde et d’être agressé par toutes sortes de projections terrifiantes de cette agressivité qui, détachée du Moi diminué, devient d’autant plus menaçante. Quant à l’érotisme oral, nous savons l’importance qu’Abraham avait accordée à ce facteur dans l’étiologie de la mélancolie. Nous ne pensons cependant pas que cette composante puisse prétendre à la spécificité dont veut le voir doté cet auteur. (Cependant, s’il n’a pas résolu l’énigme du suicide mélancolique, il a mis le doigt sur le facteur prégénital dominant l’aspect essentiel du processus, comme nous le verrons plus loin.) Au sujet de l’insomnie enfin, qu’invoque Freud pour montrer la rigidité du sujet et son incapacité de retirer sa libido du monde ambiant, ce qui est la condition de l’endormissement, nous pensons qu’il s’agit là d’une différence d’optique car le mélancolique n’arrive que trop bien à désinvestir le monde ambiant et fait une véritable régression narcissique, mais c’est une régression conflictualisée. Il ne pense qu’à soi-même et il est incapable de faire dériver sa pensée de ce pôle. Cette pensée devient cependant un harcèlement insupportable, une véritable torture. Ce qui lui manque donc pour pouvoir dormir, c’est d’être en mesure d’investir la fonction du sommeil d’une façon adéquate, positive, cet investissement narcissique étant indispensable à la bonne marche de cette fonction comme à celle des fonctions en général.

262 Le malade est préoccupé, tourmenté ; les différents auteurs emploient des termes comme : égaré, apeuré, timoré, désespéré, etc. ; termes traduisant un état de misère total : « pourquoi cela m’arrive-t-il ? qu’ai-je fait pour le mériter ? » Il a le teint altéré, tête basse, front plissé, regard éteint, épaules tombantes, musculature flasque, autant de signes d’un Moi déficient, succombant sous le poids d’un immense malheur. Il a des idées d’indignité et d’incapacité, tremble, a peur de tout.

263 « Je ne vois que ce que j’ai de sale, de mauvais, de honteux, de coupable. Je n’ai que mon passif dans la tête, sans arriver à voir ce que j’ai de bon. Je me dégoûte à me regarder. » En fait, le déprimé est amené à négliger son hygiène, mais en dehors de ce facteur, on a l’impression que le mélancolique subit les effets d’un processus de dégradation particulière.

264 « Après un début de vacances brillantes et joyeuses, une série d’événements déclenchèrent une violente angoisse.

Elle vint me voir ; à notre premier rendez-vous de rentrée, obtint – et ceci est caractéristique – de rester assise en face de moi, rentra chez elle et se défenestra. »

265 Une patiente déprimée disait : « Je ne suis bonne à rien ; je devrais me jeter dans les waters et tirer la chasse d’eau. »

266 Nous pouvons considérer la crise de manie elle-même (qui alterne quelquefois, mais non toujours, avec la crise de mélancolie) comme une tentative du sujet de se débarrasser de son Moi (et de son Surmoi) en intronisant à leur place son narcissisme libre et tout-puissant et qui fait fonctionner le Moi dégradé comme un agent subalterne au service d’un Ça complètement narcissisé.

En fait – et en fonction même de la prédominance du narcissisme – une vraie maîtrise anale est absente de la fête et le Moi, brûlant toutes ses réserves énergétiques dans un élan narcissique mégalomaniaque, ne tardera pas à s’épuiser dans une pseudo-activité apparemment débordante, mais en fait au souffle de plus en plus court. Son écroulement ne tardera pas à survenir et la blessure narcissique que celui-ci représente fera retomber le sujet dans la dépression.