X. L’enfant au trésor et l’évitement de l’Œdipe*

I.

Dans un exposé précédent267 – présenté au Congrès des psychanalystes de langues romanes à Lausanne –, nous avons décrit un aspect essentiel de la psyché de l’enfant, lequel, cherchant à conserver l’illusion de son intégrité narcissique (image phallique), nie la nouvelle réalité de sa vie postnatale. Reprenant le problème de l’évolution du sens de la réalité à partir de la toute-puissance narcissique étudiée par Ferenczi, nous avons dit que l’enfant tend à se réorganiser sur une base narcissique-magique, conforme à celle qui servait de support à sa vie prénatale, qu’il pense pouvoir ne pas abandonner d’une façon définitive. Nous avons qualifié cette position d’attitude tactique et sans pouvoir reprendre ici en détail les modalités d’application de cette tactique par rapport à l’évolution générale, nous la considérons comme une première tentative de la réalisation de la tendance stratégique qui vise la complétude narcissique. Nous pourrons ainsi passer immédiatement à l’étude de la phase tactique suivante, laquelle, dans son essence, est absolument opposée à la première, tout en poursuivant le même but. Il s’agit du moment, décrit schématiquement, bien entendu, où, du point de vue pulsionnel, l’enfant bascule dans la phase sadique-anale à son acmé. En possession d’un facteur énergétique puissant et nouveau, son narcissisme se détournera dans une certaine mesure de la solution élationnelle, objet de la tactique précédente, et investira le courant sadique-anal, antagoniste du premier (narcissique-oral). Cette charge libidinale massive de son analité fournira au Moi de l’enfant des éléments utiles pour l’acquisition du sens de la réalité, mais ce processus étant à ses débuts, l’enfant appliquera tout d’abord sa nouvelle tactique sur le même mode absolu, outré, qu’il utilisait pour imposer sa tactique précédente. Son narcissisme revêtira les aspects caractéristiques d’une maîtrise anale toute-puissante et mégalomaniaque dont nous voudrions souligner ici les nuances narcissiques fondamentales. Freud a décrit l’« enfant sur le trône » en insistant sur le facteur toute-puissance, et après lui, Abraham et Ferenczi ont approfondi l’étude de la phase sadique-anale dans le même esprit. (Je rappelle ici le cas connu de ce dernier auteur, le petit garçon contrarié par sa nourrice et qui menaçait celle-ci de la « transchier », si l’on peut dire, de Pest à Buda.) J’insiste ici sur la présence dominante du facteur narcissique au sein de ces conduites anales. Un de mes malades qui se remémorait une pareille « séance sur le pot » fut rétrospectivement surpris par l’importance de cette composante : « j’avais la sensation de représenter une valeur personnelle et unique et je ressentais un incommensurable orgueil ; je me demande depuis ce qui a pu justifier pareil sentiment mégalomaniaque ». C’est ce sentiment mégalomaniaque qui sous-tend le « Non » catégorique que l’enfant, à la phase sadique-anale, oppose à son entourage, s’assurant ainsi l’intégrité narcissique à travers la domination absolue de son objet, caractéristique de la relation objectale anale, ainsi que nous l’avons souligné à maintes occasions.

Cette tactique est diamétralement opposée à celle que nous avons décrite dans notre exposé de Lausanne268. Nous y avons donné une place particulière au « fantasme du divin enfant » (représentant la « triade narcissique », l’enfant inséré dans le couple parental sur un mode régressif apulsionnel, le défendant de l’Œdipe et de la scène primitive). Ce fantasme va, bien entendu, céder la place à une position imaginaire essentiellement différente ; au lieu de s’insérer dans le couple parental en annulant ainsi le conflit œdipien, l’enfant cherchera cette fois-ci à renoncer à l’appui parental et à s’imposer d’emblée en tant qu’individu. La composante narcissique de cette position apparaît avec une connotation phallique très nette, coiffant ainsi son aspect sadique-anal. L’enfant voudrait tout faire et surtout – selon la formule caractéristique de cette phase « moi tout seul » – se passer du monde adulte. Cette recherche d’autonomie va, bien entendu, dans le sens de l’intégrité narcissique ; elle constitue cependant une modalité de fuite devant la situation œdipienne toujours présente mais que l’enfant se sent incapable d’assumer269. Il choisira la solution d’évitement du combat œdipien et tentera de triompher du rival œdipien sur un mode narcissique-magique, sans entrer avec lui dans une position de rivalité proprement dite. L’affrontement entre le grand et le petit – contenu des fantasmes dominant cette phase – se fait toujours sur un mode mythique, magique, miraculeux. L’enfant – malgré son infériorité objective évidente – triomphe toujours du géant qui, pourtant, dispose de tous les moyens dont le petit se trouve dépourvu270.

L’évolution normale de l’enfant passe à travers l’intégration de l’analité dans le faisceau génital et dans la structure du Moi, moment d’importance capitale de la maturation psychosexuelle. L’intégration de la composante anale est à la fois le carrefour central de cette évolution si l’on considère la multiplicité de son devenir – toutes les activités, toutes les positions affectives, sexuelles et relationnelles ayant une composante anale – et l’axe longitudinal, si l’on pense à la durée du processus qui se confond avec celui de la maturation jusqu’à son achèvement, c’est-à-dire à l’âge adulte. Comme la vague phallique qui suit de près la phase anale ne manque pas d’attirer à elle une grande partie de la libido sadique-anale, absorbée en quelque sorte par l’évolution de la génitalité et du Moi, ses manifestations proprement dites perdront de leurs reliefs et surtout, en cas d’évolution satisfaisante de la phase œdipienne elle-même, le processus essentiel de son intégration pourra être considéré comme achevé. Cette évolution en ligne droite est cependant assez exceptionnelle et il arrive très souvent que la composante anale étant mal intégrée, la ligne du développement psychosexuel s’écarte de beaucoup de ce schéma idéal. De plus, le manque d’intégration de l’analité dans le Moi, dont les causes peuvent être multiples, va de pair avec une évolution anormale du facteur narcissique et l’on peut poser qu’en principe c’est ce dernier facteur qu’il faut incriminer en premier lieu, mais il ne nous est pas possible de nous attarder ici sur l’examen de l’aspect étiologique du problème. Ce qui est certain, c’est l’importance d’une synthèse satisfaisante entre les deux facteurs dans le cadre du Moi en évolution, cette synthèse étant fonction d’un Moi cohérent et vice versa ; dans le cas que nous envisageons ici, l’évolution de ces deux facteurs se fera désormais dans une large mesure en dehors du moi, anomalie qui ne manquera pas de marquer de son sceau cette instance centrale qui présentera par conséquent une faille dont nous chercherons à étudier la nature. Pour ce faire, nous prendrons pour point de départ l’« enfant au trésor ».

II.

Chacun de nous a eu l’occasion d’observer des enfants qui se constituent un « trésor » appelé ainsi par l’enfant lui-même, cette dénomination correspondant à l’investissement narcissique énorme dont il est porteur. Le « trésor », souvent caché et exhibé à la fois en même temps que gardé jalousement, se compose, paradoxalement et par définition, d’objets hétéroclites, usés, tronqués et dépareillés, sales, sans aucune utilité et aucune valeur. Il semble bien que l’enfant non seulement se rende compte du caractère de déchet de ces objets, mais qu’il tienne à cette nuance pour lui capitale, et n’hésite pas à manifester l’intensité de son investissement spécifique, si, par exemple, on lui propose de les échanger contre des jouets neufs, intacts et ayant une valeur objective réelle, qu’il est parfaitement capable, par ailleurs, d’évaluer. Quant à l’origine de ces objets, elle est en général clandestine, ils ne sont pas acquis ni même reçus, mais trouvés, ramassés subrepticement ou nettement chapardés, détail significatif et sur lequel nous reviendrons271.

Si nous analysons les différentes particularités du trésor, nous découvrons très vite qu’il s’agit avant tout pour l’enfant de constituer un objet qu’il possède (étant donné son mode d’acquisition), sans passer par le processus relationnel, en évitant celui-ci. Il s’agit là d’une relation objectale qui n’en est pas une, faute de composante anale bien intégrée, comme nous le voyons dans certaines catégories d’enfants kleptomanes, qui volent pour ne pas avoir à formuler une demande, c’est-à-dire amorcer une relation objectale. L’origine clandestine des objets favorise, de plus, une fantasmatisation très riche, dans le sens, entre autres, de l’autonomie narcissique dont il était question plus haut, le trésor ne venant en fait de personne, ce qui exclut l’origine œdipienne et tout le système relationnel qui en dérive. Comme le trésor est créé par lui, est son « invention » (dans le sens juridique du terme qui désigne d’ailleurs la relation des adultes avec leur « trésor » – pièces de monnaie découvertes lors de travaux de terrassements, par exemple), il peut se projeter sur lui sur un mode narcissique-magique et créer ainsi un véritable univers à part, dont il est le maître.

Quant au caractère hétéroclite des « éléments » du trésor, sa signification semble être richement surdéterminée. La multiplicité des projections et leur manque de cohésion témoignent d’un Moi dont les composantes non encore intégrées se trouvent à l’état fragmentaire par rapport au Moi global, ce qui correspond à la présence de la faille dans le Moi que nous venons de décrire. La pluralité et la non-assimilation des introjects sont ainsi maintenues, ce qui peut être considéré comme une défense narcissique contre l’« œdipification » entendue dans l’esprit même de ce travail, l’objet œdipien, dans chacun des versants de l’Œdipe, étant unique. L’enfant se trouve ainsi dans une situation polythéiste par rapport au monothéisme en tant que projection de la position œdipienne272.

Le commun dénominateur des éléments du trésor est leur investissement narcissique ; en effet, leur essence en tant qu’objets individualisés ne compte pas, ni leur utilité, ni leur valeur, qui, comme nous venons de le voir, sont objectivement nulles, leur raison d’être et l’individualité fantasmatique qui leur est conférée dépendant et provenant uniquement de l’investissement narcissique de leur propriétaire. Une fois le trésor constitué et ses éléments assemblés, c’est-à-dire dotés d’un investissement narcissique, il représente un véritable système de protection contre les craintes de castration qui ne peuvent manquer de surgir en force et en nombre dans l’inconscient de ces enfants au seuil de la période de latence et dont nous savons maintenant que leur première poussée œdipienne, en raison de leur analité non intégrée et de leur narcissisme hypertrophié, n’a pas pu être « liquidée » ; ils luttent ainsi désespérément non seulement contre leurs fantasmes agressifs prégénitaux mais contre leur complexe d’Œdipe. Quant à leurs difficultés d’identification, nous leur consacrerons le chapitre suivant. Le système de protection que le trésor constitue peut prendre une allure obsessionnelle, sa présence revêtant un caractère obligatoire, compulsionnel.

Au sujet de l’aspect anal (saleté, caractère de déchet) du trésor, l’investissement narcissique change sa non-valeur en valeur, selon le rêve séculaire des alchimistes qui n’ont jamais abandonné l’espoir (nous savons qu’il en existe encore de nos jours) de transformer le vil plomb (l’excrément) en métal noble, en or273. Ce rêve exprime le désir dont j’ai parlé au Congrès de Lausanne et qui consiste à sauter par-dessus le processus long et plein d’aléas de la maturation pulsionnelle basée sur une succession d’identifications dans le cadre œdipien, en un mot par-dessus l’Œdipe. Le trésor est un objet partiel magique-anal qu’il s’agit d’introjecter en le dotant d’une valeur phallique comme s’il était le résultat d’un processus de maturation achevé, ayant passé par toutes les phases de l’évolution œdipienne. En fait, nous nous trouvons à un niveau régressif, le trésor est un objet anal à peine dérivé de l’objet excrémentiel primitif, les éléments constituants du trésor étant tronqués, entamés dans leur essence et châtrés, c’est-à-dire fécalisés, la castration, le manque devenant une valeur et une source de toute-puissance magique comme celle que les peuplades primitives attribuent aux infirmes, aux châtrés, aux monstres.

Nous avons souligné l’importance du support matériel en tant que surface de projection et rappelons ici ce que nous avons dit ou laissé entendre au sujet du narcissisme ; le narcissisme-instance, c’est-à-dire engagé dans une dialectique à l’intérieur du Moi global, ne peut pas se passer de support pulsionnel. En l’occurrence (dans la constellation que nous envisageons ici), il y a cependant régression quant au support matériel, étant donné que ses éléments perdent leur individualité originelle et ne forment plus qu’une matière homogène et anonyme (excrément) dotée d’un sens et d’une existence propres, uniquement par le facteur narcissique-magique274. Il y a double régression (anale et narcissique) mais de niveaux différents, ce qui vaut au sujet une certaine liberté fonctionnelle anale, aussi bien que narcissique ; les composantes relativement libres du Moi global (le narcissisme et l’analité engagés dans le système) échappent, en effet, par définition au Surmoi qui est en train de se constituer et le sujet se trouve relativement déculpabilisé et donc moins inhibé que dans les secteurs de son Moi participant du Moi global. Si bien que le sujet peut avoir une dextérité motrice mentale, verbale, qui échappe à la conflictualisation et atteindra un certain degré de perfection dans certains aspects périphériques de ses activités. En même temps, son narcissisme échappant également au contrôle égotique peut se donner libre cours sur un mode qui frôle la mégalomanie.

III.

Le développement psychosexuel humain est – comme nous le savons – biphasé, l’individu reprenant à la puberté les différentes phases de son processus de maturation prégénitale et génitale. Nous savons également que l’Œdipe est loin d’être résolu à l’âge œdipien classique et que l’homme n’atteint la maturité sexuelle et relationnelle qu’à un moment bien plus tardif. Or, cette période de maturation peut être considérée comme une longue succession de positions œdipiennes à travers les identifications correspondantes dans le cadre d’un mouvement dialectique, jusqu’au moment où l’individu – après avoir intégré ses identifications successives dans son Moi – apparaît dans sa maturité, ayant achevé le processus par l’atteinte de sa propre identité, étant identique à soi-même, ou, en d’autres termes, étant son propre père, ou sa propre mère. Bien entendu, la différenciation sexuelle va de pair avec les progrès de l’individuation et dépend donc des mêmes facteurs – identifications et conflit œdipien – qui ne présentent d’ailleurs que deux aspects différents du même processus. La continuité de la dialectique œdipienne et identificatoire est absolue et nous nous en rendons compte en particulier au cours de l’analyse où sa permanence s’impose avec une monotonie que certains peuvent trouver accablante. La situation analytique elle-même peut être considérée – vue sous cet angle – comme une relation parent-enfant et le progrès de la cure peut être assimilé à la croissance même, sa fin coïncidant avec le moment où l’analysé-enfant devient adulte, c’est-à-dire devient parent à son tour. Quant à l’identification, elle est basée – comme nous le savons – sur l’introjection275, qui est le début d’un processus de métabolisation (avec un aspect viscéral, inconscient mais nettement revécu dans l’analyse) et qui mobilise une série de fantasmes correspondants.

Conformément à ce qui précède, nous avons tous l’expérience de la primauté du matériel œdipien au début de l’analyse et tout au long de la cure, bien entendu, l’essentiel du travail analytique étant consacré à la dialectique œdipienne. Or, il n’en est pas toujours ainsi et nous rencontrons de plus en plus de cas où un déblayage préœdipien pour ainsi dire s’impose avant qu’on puisse aborder l’Œdipe d’une manière dynamiquement valable. Parmi les analysés didactiques eux-mêmes, nous en découvrons qui, dans leur propre travail analytique, montrent une difficulté nette devant l’analyse des situations œdipiennes, difficulté pouvant devenir non seulement un inconvénient du point de vue thérapeutique, mais un véritable obstacle, sur lequel le jeune analyste achoppe lors de sa poursuite de la réussite professionnelle ; il semble, en effet, que l’analyste doive, dans l’exercice même de son travail professionnel, assumer le rôle de l’adulte en face de l’analysé-enfant et faute de pouvoir le faire, son activité professionnelle s’en trouve entravée. Notre propos à ce sujet consiste à établir un lien entre cette immaturité œdipienne et la faille au niveau du Moi à l’étude de laquelle cet exposé tend à apporter une contribution.

Nous rappelons l’importance que nous avons attribuée à la mauvaise intégration de la composante anale, par manque de synthèse avec le facteur narcissique, les deux poursuivant leur évolution comme en dehors du Moi global et sur un mode autonome. Or, l’introjection étant essentiellement un mouvement structurant du Moi, la liberté relative du processus même de l’introjection échappe difficilement à une sexualisation précoce, d’autant plus que celle-ci ne peut être que favorisée par cette liberté, ce qui aboutit à une relation objectale conflictualisée, mais non à une introjection ayant pour résultat une intégration dans le Moi. Sans poursuivre cependant plus loin les avatars de cette analité non intégrée, reprenons l’étude de l’autre facteur, c’est-à-dire du narcissisme.

Nous avons vu plus haut que déjà à la phase anale l’enfant cherchait à réaliser son autonomie narcissique selon la formule : « moi tout seul ». Le narcissisme (un certain narcissisme) – dont c’est une des caractéristiques essentielles – s’oppose en principe à l’introjection, car c’est bien – comme nous le savons – une des sources les plus importantes de la résistance ; le narcissique veut rester ce qu’il est et refuse l’introduction de quoi que ce soit dans son Moi, cette opposition pouvant s’appuyer sur une attitude élémentaire extrêmement précoce. Nous savons que le monde objectal doit persuader l’enfant – par l’amour qu’il lui apporte – que celui-ci peut gagner à céder à ses sollicitations pulsionnelles et à sortir de son narcissisme originel absolu, en acceptant l’introjection, qui – tout d’abord et souvent pendant trop longtemps – n’est qu’une intrusion. Le narcissique « ne ressemble à personne », c’est-à-dire qu’il refuse l’identification, et nous pouvons dire que le même narcissisme, que nous avons décrit comme s’accrochant à l’Œdipe pour sauver son intégrité, revient vers une position plus ancienne, et refuse l’Œdipe ainsi que toutes les formations qui en dérivent, comme nous le verrons plus loin. Il refuse l’Œdipe et l’identification à cause de la connotation viscérale du processus qu’il vit comme une pénétration à l’intérieur de ses frontières276. Quant à l’« enfant au trésor », nous savons qu’il a créé son système pour s’intégrer dans un univers narcissique qui est sa propre projection, mais une projection, endogène en quelque sorte, et pour éviter son identification objectale proprement dite. Pour cette catégorie de sujets, projeter son narcissisme sur l’objet œdipien aurait déjà constitué un compromis, c’est-à-dire un abandon partiel de son narcissisme, même à titre provisoire.

L’« enfant au trésor » monte son mécanisme de protection anti-œdipien à l’âge où le courant sexuel est censé être arrêté ou presque (phase dite de latence), ce qui donne au mécanisme en question une certaine stabilité. Arrivé cependant à la puberté, l’adolescent aura à maîtriser un puissant courant pulsionnel nouveau, contemporain d’une poussée narcissique correspondante, ce qui aboutit, même dans des conditions normales, à un bouleversement inévitable des dispositifs en place. C’est la crise pubertaire classique. Elle est normale, mais ne doit pas dépasser une certaine durée. Prolongée outre mesure – cas de plus en plus fréquent et phénomène semblant marquer puissamment la civilisation contemporaine –, elle trahit une perturbation grave du Moi, dans la perspective même dans laquelle nous avons orienté les présentes investigations.

En effet, très souvent la crise d’adolescence pathologique se différencie de la phase pubertaire normale en ce qui concerne sa durée et les modifications qualitatives inhérentes à cette prolongation insolite ; nous nous trouvons en face de sujets qui ne peuvent pas achever leur maturation parce qu’ils n’ont pas accompli de façon satisfaisante leurs identifications précoces. Chacun connaît la réaction de l’adolescent qui s’arrête dans la rue devant un « vieux » de 35-36 ans habillé en bourgeois, un peu bedonnant et avec un commencement de calvitie pour s’écrier avec dégoût : « devenir une horreur pareille ? Plutôt mourir », mais cette réaction passe et nous connaissons la suite, tandis que la pérennisation de cette attitude commence par revêtir un aspect quelque peu inquiétant, surtout chez un individu de cinquante ans par exemple. Ce qu’on a appelé la « crise d’originalité juvénile » est en fait une protestation contre l’identification au monde des adultes et si elle persiste, c’est un signe que le narcissisme sous-jacent refuse l’identification œdipienne, qu’il l’a toujours refusée et, de plus, qu’il persistera dans cette attitude. Si la formule « tout comme papa », réalisée jusqu’à l’extrême et prolongée, témoigne d’une fixation à l’Œdipe inversé, celle qui consiste à prendre systématiquement le contre-pied de ce que fait papa signifie, à partir de 18 ans environ, montre que l’Œdipe n’est pas liquidé et ne le sera jamais. Car nous sommes là devant des comportements dont l’aspect outrancier et permanent ne trompe personne : il ne s’agit pas d’un engagement œdipien mais de son évitement systématique. Il n’est pas question de vaincre le père sur un mode œdipien (dans la rivalité et l’émulation) mais de l’éloigner pour ne pas avoir à se mesurer avec lui, ou encore de le sodomiser sur un mode sadique-anal pour éviter de le rencontrer au niveau génital. Nous savons que tuer le père et coucher avec la mère correspond à une conduite régressive que le petit sauvage dont parle Diderot pourrait réaliser s’il avait la force de l’adulte, mais la tragédie de l’homme, et c’est bien là la source de toute la dynamique œdipienne, consiste dans le fait que ces deux données, le désir œdipien et la possibilité de sa réalisation, ne coïncident pas au départ ; un certain processus d’hominisation en résulte qui n’est réversible que dans les cas où ce retour en arrière est réellement amorcé par la régression, comme dans le cas de la débilité ou de certaines psychoses. Nous savons également que « liquidation » de l’Œdipe signifie un état dans lequel le fantasme primitif se trouve largement intégré dans le Moi et sa dynamique utilisée sur un mode économiquement satisfaisant.

Se fixer à une contre-identification est la preuve d’un non-engagement dans l’Œdipe, d’une distanciation. Les jeunes qui restent fixés à cette position évitent toute possibilité de rencontre avec ceux qui devraient être leurs rivaux et s’agglomèrent, complètement à l’écart. Ils s’isolent dans un univers narcissique où ils vivent avec leurs semblables, c’est-à-dire avec leur propre image, jusqu’au langage et à la vêture, et dans un état d’indifférenciation sexuelle277.

Une certaine agressivité déployée à l’adresse de leur pseudo-ennemi, c’est-à-dire l’adulte, rappelle les imprécations homériques échangées par les guerriers de deux rives du fleuve, qui se gardent cependant de traverser le no man’s land qui les protège et les garantit contre la rencontre. Il ne s’agit pas de prendre la place du père mais de faire comme s’il n’avait jamais existé et quand, emporté par son élan agressif, l’adolescent fixé à ce stade est amené quand même à s’asseoir sur le siège de son géniteur, il chambardera tout et remplira le cadre œdipien d’un quelconque contenu et qui sera avant tout tellement différent de ce qu’il y avait avant, qu’on ne pourra plus douter de son existence narcissique extra-œdipienne et surtout l’accuser d’avoir pris quoi que ce soit à ses parents ; il aura réussi ainsi jusqu’au bout l’évitement de la situation œdipienne. Il n’occupera plus sa place dans la lignée, mais rompra tout le système de filiation et se cherchera ensuite une place en dehors de celui-ci278.

IV.

Après cette brève mise au point de ce que nous entendons par maturation œdipienne, nous sommes vivement tentés de reprendre l’analyse du mythe œdipien même, à travers son contenu et le texte de Sophocle. Nous constatons à ce sujet le fait assez étrange que parmi toutes les interprétations du mythe œdipien nous n’en trouvons pas une seule, à notre connaissance, qui ait inclus d’une manière cohérente son élément central, je veux parler du Sphinx. Il s’agit là indiscutablement d’une importante lacune qui peut s’expliquer en termes de résistance. Freud lui-même s’occupe moins du Sphinx que de l’énigme que celui-ci pose et nous savons quel sens il lui attribue (l’origine des enfants). Il ne parle du Sphinx en tant que tel qu’une seule fois (c’est assez étrangement dans « Dostoïevski et le meurtre du père ») et en fait une figure paternelle dont le meurtre par Œdipe préfigure en quelque sorte le meurtre de Laïos. Nous ne nous attarderons pas sur ce point sinon pour rappeler que l’avis de Freud n’a pas prévalu dans ce cas et que les auteurs sont enclins actuellement à voir dans la figure du Sphinx plutôt une représentation de l’imago de la mère phallique. À notre avis, le triomphe d’Œdipe sur le Sphinx ne constitue pas une préfiguration du meurtre du père et sa signification dépasse largement ce qu’on appelle habituellement la mère phallique.

Le Sphinx est un être mythique à multiples variantes ; celui de Thèbes a le visage d’une femme, les pattes et la queue d’un lion et des ailes. Il est à remarquer d’emblée qu’il s’agit là d’un agrégat de symboles et uniquement cela, le Sphinx n’a pas de corps et cache un vide porteur de symboles279. Ces symboles renvoient à des origines essentiellement différentes, il s’agit d’un bric-à-brac de projections, ce qui nous ramène au trésor280 et établit une continuité entre les deux. Le Sphinx est « bricolé » comme le trésor, ce qui correspond à son caractère narcissique archaïque.

Le Sphinx est masculin mais passe cependant pour féminin et s’appelle d’ailleurs quelquefois la Sphinge ; le monstre est donc de sexe indécis.

Quant à son origine psychique, elle est multiple selon les projections dont il est le porteur et l’on pourrait confectionner une longue liste énumérant ces projections. Il nous semble cependant plus profitable de rechercher l’idée formatrice qui est à l’origine de sa fonction dans le mythe.

Nous avons vu qu’une certaine faille dans le Moi souvent empêche l’adolescent d’achever sa maturation sur un mode unifié (individu = indivis = homogène), son Moi reste éparpillé (un Moi en « manteau d’Arlequin ») et sans avoir pu mener à terme ses identifications œdipiennes (dont le but ne peut être que l’unification de la personnalité : il n’y a qu’un père et qu’une mère). Il organise alors un système de projections multiples, l’équivalent du « trésor », son narcissisme se renforçant en même temps par de multiples réflexions en miroir, communes à un certain groupe d’adolescents et qui bénéficient du même système. Comme toute sa charge narcissique est fixée par ce processus, seul son univers qui se trouve à l’intérieur du système est investi narcissiquement, la charge analogue étant complètement retirée du monde des adultes qui, dans un sens (étant complètement désinvesti), n’existe plus. Il est par conséquent une non-valeur et est à éjecter (c’est au moins le but auquel l’adolescent tend et, dans un sens, on comprend son indignation devant l’adulte dont les vues ne concordent pas à ce propos avec les siennes).

Or, il arrive que ces projections narcissiques se fassent concentriquement autour d’une figure centrale qui représente les aspirations des membres du groupe à un degré suprême et que l’on peut assimiler à l’idole (il peut s’agir d’un mage ou d’un devin) dont la fonction essentielle est de soutenir ses « fans » dans leur lutte défensive contre l’Œdipe, grâce à la puissance magique, de caractère anal, qui lui est attribuée. Nous verrons qu’en fait cette idole reste de sexe indéterminé. Anna Freud281 a bien remarqué que les adolescents dépendaient souvent d’un personnage qu’elle appelle « Führer » et qui, pour elle, est une sorte de médiateur, « sujet dont l’âge se place entre celui de l’adolescent et celui des parents », lequel s’insérerait donc dans le cadre œdipien. En fait, à mon sens, le personnage en question n’est pas un médiateur, il se trouve, au contraire, à la pointe de la résistance contre le monde adulte, c’est-à-dire contre l’Œdipe. Il est porteur de la projection narcissique mégalo-maniaque de ses adeptes dont il est le centre de ralliement, ainsi que le pourvoyeur d’un contenu idéologique ou autre, qui alimente leur élan défensif contre l’Œdipe. Il est leur chef d’autant plus que le lien qui l’unit à ses adhérents vaut à ces derniers une grande liberté pulsionnelle avec une gratification narcissique correspondante : en effet, comme l’adolescent en question n’a pas intégré l’Œdipe, il n’a pas un Surmoi œdipien achevé et se débat – pourvu d’un Surmoi maternel archaïque et d’un idéal du Moi esthétisant en raison de son narcissisme – contre les angoisses dues à son impuissance fondamentale, ses craintes de castration, son indécision quant à son identité réelle et quant à son sexe. Or, l’identification sur un certain plan avec son idole (je me rappelle la lettre d’un « fan » à son idole : « je t’aime, je suis ton idole pour la vie ») et la protection qu’elle exerce effacent tout cela précisément par la libération surmoïque qu’elles permettent. L’idole n’est pas le Surmoi, elle est, au contraire, la démonstration de l’inexistence de cette instance qu’elle remplace avantageusement. « Il peut tout », c’est-à-dire il a vaincu le Surmoi et donc l’Œdipe. Les transgressions qu’elle se permettra seront autant d’exploits mirifiques, elle est censée tout pouvoir et tout savoir ; c’est une véritable fête maniaque que de lui appartenir, tout ce qu’elle fait ou dit est parfait. Les moindres paroles de l’idole (mage ou oracle) sont commentées, approfondies, car elles témoignent d’un phallus magique qu’on lui attribue. En fait ce phallus est plutôt deviné, promis (voilé comme une promise), dont la jouissance est toujours remise au lendemain282 et c’est bien cet ajournement perpétuel qui risque de troubler la relation entre l’idole et les siens, relation qui semble d’ailleurs d’emblée assez ambivalente. Car, en fait, derrière la jactance, le mépris fielleux et les ricanements des contempteurs de l’Œdipe, on devine la conviction intime que le vrai phallus est celui du Père et c’est bien ce que cache l’équivoque entretenue à dessein, qui entoure le phallus promis par l’Idole et l’Idole elle-même. Comme le Sphinx représente, dans un sens en effet, la mère sadique-anale dont les entrailles obscures et profondes semblent receler l’attribut paternel, la promesse tacite du Sphinx (ou de l’Idole) laisse entrevoir non seulement l’acquisition de ce phallus mais son acquisition sur un mode magique par évitement, sautant ainsi par-dessus la maturation, c’est-à-dire l’identification parentale et l’Œdipe. Nous savons que le Sphinx causait la perte des jeunes gens et « dévastait ainsi la contrée », mais pour que ces jeunes viennent vers lui il fallait bien qu’il exerçât sur eux une véritable fascination. Nous devons rendre compte de ce qui, dans le Sphinx, inspire tout à la fois de la crainte et de l’attirance.

Nous rappelons ici ce que nous venons de dire de la cause directe de la faille au niveau du Moi et qui est « intégration défectueuse de la phase sadique-anale, l’immaturité de l’adolescent le rendant incapable de l’assumer, c’est-à-dire de l’intégrer dans son Moi. Son agressivité sera une pseudo-agressivité qui s’écoulera bien de différentes façons mais toujours en dehors de la structuration œdipienne. Or, tout se passe comme si le « fan » déléguait son pouvoir d’intégration œdipienne à l’Idole, laissant à celle-ci le soin de l’assumer pour lui et de la réaliser d’autant plus qu’elle passe pour être la source même d’une agressivité magique-anale, toute-puissante. Ceci n’est pas pour éclaircir la position de l’Idole car l’adolescent s’adresse à elle pour qu’elle jette son agressivité anale dans la balance, tout en espérant obtenir d’elle l’assurance qu’il sera exaucé sans avoir à recourir à l’utilisation de la composante anale. Le Sphinx représente donc le phallus anal magique puissant et dangereux (d’où la crainte de s’en approcher, comme de la peste), mais aussi la promesse miraculeuse (le Sphinx est aussi l’oracle), origine de la fascination. Si le rapprochement que nous venons de faire entre le Sphinx et l’Idole est juste, nous devons pouvoir le confirmer par des références au matériel mythique qui s’y rapporte.

Dans un travail antérieur283, nous avons ramené l’agressivité sadique-anale au fonctionnement de l’appareil digestif lui-même, en particulier à celui de l’intestin qui comprime, homogénéise et fécalise, et de l’anus qui retient et expulse. Nous avons placé l’enfer, lieu de l’obscurité et de la combustion dont se dégagent des vapeurs soufrées, au tractus digestif, siège du pouvoir du diable, car, à notre sens, toute la culpabilité profonde de la satisfaction pulsionnelle provient de la composante anale engagée dans l’acte instinctuel. Or, sans entamer ici une discussion générale sur ce point, nous rappelons que la culpabilité rattachée à l’acte œdipien lui-même remonte au crime de Laïos ayant violé Chrysippos, fils de Pelops. Et cependant, l’homosexualité ne passa jamais pour un crime dans la Grèce antique, mais il y a eu viol, c’est-à-dire mobilisation de la composante anale proprement dite ; c’est pour punir cet acte de Laïos qu’il lui fut prédit d’être tué par son fils, raison pour laquelle il avait exposé Œdipe à la mort. Quant à Œdipe lui-même, il est représenté comme infirme moteur, c’est-à-dire avec une composante anale châtrée. Si l’on remonte plus haut encore, on retrouve à l’origine de la punition de Laïos la colère de la déesse Héra, mais là également nous découvrons la composante sadique-anale sous la forme du serpent. Nous savons que le devin Tiresias eut à trancher la question – lors d’un accouplement de serpents – qui de la femelle ou du mâle jouissait davantage ; il opta pour la femelle, s’attirant ainsi l’ire de la déesse. Or, le serpent est l’image typique de la sexualité anale, à la fois phallus et excrément, et nous savons que le mythe de la Genèse lui attribue toute la culpabilité du péché originel ; le contexte typiquement anal ne laisse aucun doute à ce sujet. En fait, le Sphinx, c’est aussi le serpent lui-même : nous lisons ainsi dans le chapitre « Sphinx » de l’Encyclopaedia Britannica : « Le Sphinx est fille de Typhon – un géant au corps de serpent dont la gueule crache du feu – et d’Echidna, une créature moitié femme, moitié serpent (Echidné veut dire vipère, en grec). Le couple hybride et venimeux enfanta : Cerbère, l’Hydre de Lerne, serpent d’eau géant à neuf têtes, la Chimère mi-lion, mi-chèvre, avec une queue de serpent, le Sphinx lui-même, le Dragon, énorme serpent ailé, enfin les Gorgones représentées comme des créatures femelles ailées ayant des serpents en guise de cheveux. »

Tous ces descendants d’Echidna, frères et sœurs du Sphinx, sont liés au Serpent, c’est-à-dire au pénis anal et à la castration. Sans parler des décollations multiples de Cerbère et de l’Hydre de Lerne tués par Hercule, tous les autres sont tués par un héros, la Chimère par Bellérophon, la Méduse par Persée et le Sphinx lui-même par Œdipe. Le Sphinx n’a pas ou a perdu ses attributs ophidiens, mais on est en droit de les lui restituer, tout le contexte montre, en effet, qu’il s’agit là de variantes interchangeables.

On pourrait m’objecter ici que les serpents sont des serpents et que rien ne m’autorise à les identifier à la composante anale de la sexualité, c’est-à-dire à l’intestin, à l’anus ou à leur fonction : la compression ou l’étranglement. Or, là encore, j’ai un répondant et qui est l’étymologie ; les hellénisants pourront ainsi consulter par exemple le Dictionnaire étymologique de la langue grecque d’Émile Boisacq, professeur à l’Université de Bruxelles, et qui a paru en 1938, rue de Lille, n° 11, à Paris. La racine de Sphinx, « sphaig », selon le dictionnaire, signifie « étreindre » et mieux que ça : « lien » ou « sphincter », de même que « nœud » (il s’agit des dérivés « spaiglis », ou « spaigle »), ou « fourchette pour prendre les écrevisses ». Quant au « Dictionnaire des noms propres grecs » (« Wörterbuch der griechischen Eigennamen ») du docteur W. Papes, 1863-70, il traduit Spheig par « die Schlinge (serpent en allemand se dit Schlange) die zusammen schnürende, würgende », c’est-à-dire le nœud, qui comprime et étouffe, etc.

Souvenons-nous du piège que posait le Sphinx par ses énigmes obscurcissant leur compréhension à l’aide d’un langage sibyllin (les Sibylles sont des oracles) et toute une « technique oraculaire »284, mais surtout par la crainte qu’il inspirait par le monopole qu’il détenait ; les paroles de l’oracle viennent de la divinité et lui seul a le droit de les interpréter, privilège inappréciable et qui invite à l’abus. Cependant, pour peu qu’on arrive à se faire bien voir de l’oracle, au lieu de trembler devant sa colère, on participe de sa puissance divine ; on n’a plus peur du piège puisqu’on est le piège285.

L’obscurité du langage oraculaire permet tout d’abord toutes les interprétations dans le sens du narcissisme du sujet qui interroge, même s’il doit le payer par des craintes et tremblements qui d’ailleurs, à un niveau profond, sont bien liés à la jouissance. (La technique de l’obscurité dosée est familière à tous ceux qui abusent de la crédulité du public et une ligne ininterrompue part des sorciers et des augures pour aboutir aux mages, devins, bateleurs et autres diseuses de bonne aventure.) Le devin cache et promet à la fois, attire d’abord et renvoie au lendemain ensuite, ce qui lui assure une clientèle permanente et fidèle. Il tire constamment des traites sur l’avenir, système qui lui permet de rester dans l’abstrait, dans l’imprécis et le fumeux, dans l’allusif, dans la formule paradoxale et le slogan, pour laisser toujours ouverte une fenêtre sur un avenir où tout sera possible, où l’on rasera gratis, où l’âne, enfin, pourra manger la carotte.

Le contact avec le mage ou le devin plonge le sujet immédiatement dans le processus primaire où la raison et la logique perdent leurs droits. Quelques gestes de séduction suffisent, mais aussi simplement l’équivoque, l’obscurité (le langage même doit garder les caractéristiques propres à l’ineffable) ; la régression ainsi installée, on est plongé dans le ravissement et les portes s’ouvrent sur l’univers narcissique des potentialités infinies, il suffit d’y croire. Mais si le Mage y installe le sujet, il le prive en même temps des moyens nécessaires pour en sortir. Il ne bougera pas, mais échappera aux affres concomitantes au processus maturatif.

V.

La crainte de s’engager dans la situation œdipienne remplit l’homme antique d’effroi et devant la peur de ses pulsions il s’en remet à l’oracle. Il se soumet aux décisions de la Divinité et la lecture des pièces de Sophocle, qui cependant vivait au siècle de Périclès, nous montre combien le destin de l’homme fut suspendu au bon vouloir des dieux. On peut d’ailleurs supposer qu’en général, l’homme s’adressait à l’Oracle chaque fois que les pulsions œdipiennes ou leurs dérivés étaient en jeu.

Dans son étude du « miracle grec »286, Raymond de Saussure s’interroge sur la nature des facteurs qui ont modifié cet état de choses et ont fait rejeter par l’homme cet esclavage, fondant ainsi notre civilisation. Il mentionne en particulier Épicure qu’il place au centre de cette révolution et qu’il compare ainsi à Freud. C’est en effet l’enseignement d’Épicure qui – synthétisant en quelque sorte l’essentiel de l’immense revirement qui venait d’avoir lieu – aboutit à l’autonomie de l’individu, suscitant une critique permanente de soi-même en fonction de la réalité (et avant tout de la réalité humaine) et non plus en fonction d’une autorité extérieure à soi (il est caractéristique que parmi les rares mots grecs qu’a adoptés le peuple de la Bible, figure un nom propre devenu un substantif ; c’est celui d’Épicure qui désigne « athée » en hébreu).

Or, la révolution du siècle de Périclès, dont nous participons encore largement à l’heure actuelle, était loin d’avoir vaincu l’obscurantisme qui coexistait encore avec la splendide éclosion de la pensée moderne, coexistence inamicale et qui continue, tant il est vrai que la lutte entre Ormuzd et Ahriman est éternelle.

Sophocle, qui était un des personnages les plus prestigieux de son époque, a dû assister et sans doute participer activement à une sorte de crise, à un duel, non pas entre deux générations (il avait 75 ans lorsqu’il écrivit « Œdipe-Roi » et 90 ans quand il fit jouer « Œdipe à Colone »), mais entre deux mondes, celui du clair et de l’obscur, de la raison et de la superstition, qui s’entrechoquaient avec fracas. Il a dû se rendre compte que malgré la libération de la pensée humaine, cette sorte de clergé qui dispensait aux mortels les volontés de la divinité exerçait une pression sur les gens et qu’on se précipitait vers les lieux où la mystique oraculaire se répandait, enveloppée par la fumée de l’ignorance et la magie d’un rite incantatoire. Aspirant à la quiétude, les jeunes se fourvoyaient et se précipitaient dans les entrailles noires du Sphinx qui les faisait vaciller sous l’effet magique et terrifiant de son langage énigmatique dont lui seul possédait vraiment la clé.

Il est clair que pour Sophocle le duel d’Œdipe et du Sphinx est au nœud même du drame. C’est qu’au niveau conscient, sans doute, Sophocle s’attaquait là à l’obscurantisme qui renaît à chaque époque sous des masques différents, au terrorisme intellectuel qui s’appuie sur l’angoisse des faibles, à la superstition dont est l’objet celui qui prétend exprimer la parole divine, à la mystique qui s’infiltre dans l’esprit de la jeunesse et l’empoisonne.

Quant au niveau conscient, il semble bien qu’Œdipe, vainqueur du Sphinx, soit un héros, non parce qu’il a gagné au jeu des devinettes mais parce que, ce faisant, il a – d’un seul geste – écarté toute une pseudo-civilisation faite de sorcellerie, de formules magiques et de tremblement devant le mystère. Il a montré qu’il n’avait pas besoin de maintenir la projection faite sur le Sphinx par les immatures et qui seule lui conférait vie et autorité toute-puissante. Il a opposé ainsi au monstre un Moi sans faille et l’a vaincu. En arrachant le masque du Sphinx, il en dévoila le vide en le précipitant ainsi dans le Néant.