XI. L’Œdipe et le narcissisme*

Avant-propos

Le but que nous poursuivons dans ce travail est d’appliquer nos conceptions sur le narcissisme à l’étude de la genèse du complexe d’Œdipe. Nous avions déjà tracé une ébauche de nos vues concernant la relation entre l’Œdipe et le narcissisme, dès 1956, dans notre rapport sur La situation analytique et le processus de guérison287, [supra]. Quant à nos conceptions sur le narcissisme en général, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur aux travaux que nous avons consacrés à cette question. Nos hypothèses trouveront une seconde application à l’étude de l’inceste. Nous nous situerons dans la perspective de la dialectique narcissisme-pulsion. Nous entendons poursuivre ainsi un dessein bien circonscrit et nous ne désirons pas proposer ici une théorie complète de l’Œdipe ou de l’inceste, ce qui risquerait d’ailleurs de faire double emploi avec les deux rapports présentés à ce Congrès et dont nous regrettons de ne pas avoir pu prendre connaissance lors de la rédaction de ce travail. (C’est avec plaisir que j’ai vu, à la lecture du beau rapport de C. J. Luquet-Parat, combien certaines vues qui y sont exprimées sont proches des miennes en ce qui concerne les liens existant entre Œdipe et Narcissisme. Quant au travail si dense et si profond de Marcel Roch, j’ai été particulièrement touché de constater que l’élaboration si personnelle et si originale de son sujet s’articulait avec ma pensée sur ce point. La conception qui s’oriente résolument vers le dédoublement de l’instance surmoïque acquiert sous sa plume une vigueur et une clarté et est soutenue par des arguments qui en révèlent, de façon définitive, la portée tant clinique que théorique.)

Nous prendrons, pour point de départ, deux formulations freudiennes bien connues. Il s’agit, d’une part, de l’investissement narcissique que le garçon, qui renonce à son désir œdipien pour échapper à la castration288, fait de son pénis, et, d’autre part, de l’explication donnée par Freud du complexe de castration qui serait une intimidation sexuelle attribuée289 au père. « Attribution » implique « projection », ce qui confirme – nous y avons maintes fois fait allusion ailleurs – que le complexe de castration et la situation œdipienne sont reliés à une crainte narcissique plus profondément située et plus refoulée, ce qui fait justice en même temps de l’argument historique (la menace réelle de castration par les parents ou éducateurs tend à disparaître) ainsi que de l’argument phylogénétique (la théorie de la horde primitive et du meurtre du père, empruntée à Darwin et Atkinson, a perdu de sa valeur, comme nous le savons, à la lumière des recherches sociologiques récentes).

Sous cet angle, il serait également illusoire de parler de « barrière de l’inceste » en tant que telle, étant donné qu’il s’agit d’une projection, d’autant plus qu’au cours des analyses la situation œdipienne (qui se reconstitue en quelque sorte sur tous les modes correspondant à tous les stades prégénitaux) et donc la barrière de l’inceste elle-même se trouvent projetées sur un passé de plus en plus lointain (si Freud a fixé l’âge de l’Œdipe à trois ou quatre ans, d’autres ont fait reculer ce moment à deux ans et pour Mélanie Klein la période œdipienne correspond – nous le savons – à la deuxième moitié de la première année). Nous nous rapprochons ainsi de plus en plus des débuts de l’existence postnatale et l’on peut se demander si nous ne sommes pas fondés à étendre nos recherches au-delà de cette limite.

I.

« Seigneur, j’étais dans le Néant infiniment nul et tranquille ; vous m’avez fait sortir de cet état pour me jeter dans ce carnaval étrange. »

Paul Valéry, Monsieur Teste.

Nous connaissons les conceptions d’Otto Rank qui attribuait au « traumatisme de la naissance » une importance primordiale, ce que Freud considérait comme un « complément intéressant » de sa théorie290 ; influencé surtout par les travaux de Ferenczi, nous avons tendance à penser actuellement que le désir œdipien objectal de pénétration correspond, à un niveau profond, au désir régressif, d’essence narcissique, de retour à l’utérus maternel. Comme nous l’avons dit à maintes reprises, nous insistons également sur le caractère narcissique de la vie fœtale, mais nous tenons à préciser à cette occasion la différence, à notre avis fondamentale, entre notre conception et celle du « traumatisme de la naissance ». Si pour Rank, en effet, la mère est un objet libidinal, la naissance est un traumatisme pour l’enfant en ce qu’elle scinde le couple, qu’il formait, jusque-là, avec sa mère ; pour nous, au contraire, la constitution du couple mère-enfant est postnatale. Notre intention a toujours été d’insister sur la dépendance postnatale de l’enfant vis-à-vis de sa mère (et du monde) alors qu’avant la naissance il était – psychologiquement parlant – absolument autonome et indépendant de sa mère (et du monde) dont il ignorait l’existence. L’état narcissique primitif, pour nous, n’est pas la fusion narcissique mère-enfant, qui sur un certain mode, et pendant une certaine période, tend à se maintenir après la naissance, mais la fusion de l’enfant avec son monde qui pour lui est le monde (le « moi égo-cosmique » de Federn) et que le sujet cherchera à retrouver plus tard, transposée dans un autre registre et sur différents niveaux sous la forme d’un sentiment élationnel lié à l’illusion d’une toute-puissance souveraine, un instant recouvrée.

La distinction entre ces deux perspectives, l’une partant du couple fusionnel mère-enfant et aboutissant à une relation d’essence pulsionnelle, l’autre émergeant d’un état narcissique asexué et qui est amené à se conflictualiser, fait apparaître les deux polarités d’une situation dialectique. Avant d’atteindre une synthèse, les deux tendances fondamentales, et en principe antagonistes, passeront par une série d’états intermédiaires que nous étudierons dans une perspective conflictuelle.

La notion de traumatisme de la naissance (pour nous : trauma narcissique initial, comme suite de la frustration postnatale du narcissisme primitif) nous fait déboucher obligatoirement sur le problème de la néoténie291, facteur important – comme nous le savons – du processus d’hominisation. Or, nous ne devons pas perdre de vue cette évidence que si l’homme est néoténique à sa naissance, il ne l’a pas été pendant sa vie fœtale, et si nous voulons apprécier à leur juste valeur les effets de sa chute dans le monde, nous devons tenir compte du fait qu’en dehors du trauma que constitue l’interruption de son état narcissique primitif, l’homme passe pour ainsi dire, en naissant, du règne animal au règne humain, passage qu’il semble vivre comme hautement traumatisant ainsi qu’en témoignent les mythes, en particulier le mythe de la Genèse292.

Or, si l’état prénatal survit sous forme de narcissisme primitif, l’équilibre narcissique de l’homme ne sera plus une évidence existentielle liée à une cœnesthésie générale qui l’exprime, mais sera pris en charge par l’appareil pulsionnel qui – jusque-là – était au repos. L’homme se trouvera donc, en naissant, d’une part, détenteur de son héritage narcissique dont le support, lié à la vie fœtale, lui a été ravi, et, d’autre part, porteur d’un appareil sexuel mais qui ne fonctionne pas encore, alors que les indices d’une tension sexuelle cherchant à mobiliser cet appareil d’une manière précoce sont indubitables. L’enfant se trouve ainsi rejeté de deux mondes à la fois et c’est dans les ténèbres dirimantes de ce no man’s land existentiel qu’il s’accroche désespérément à sa mère ou plutôt à ce qu’elle représente pour lui à ce moment : une possibilité, à la fois de prolongement de son état narcissique prénatal et d’accès à son intégration dans un nouvel univers à base pulsionnelle. La frustration de l’enfant – se trouvant à cheval sur deux systèmes contradictoires, au départ, dans leur essence – mobilise ses fantasmes primitifs (les Urphantasien de Freud). Ainsi le schéma archaïque latent « contenant-contenu » (propre au système narcissique primitif et qui s’exprime dans l’Inconscient par l’« image phallique ») tend, lors du passage au système antagoniste, à se reconstituer sur son nouveau mode (pulsionnel), sous forme d’un coït fantasmatique (contenant-contenu) primitif, oral, anal ou génital293. Or, cette position correspond exactement à la position œdipienne précoce, sous une forme schématique, position que l’enfant se trouve cependant – à cause de son immaturité fonctionnelledans l’impossibilité de réaliser. Et de plus, il semble, à un certain niveau, percevoir cette carence (en l’opposant à l’état de complétude absolue qui la précédait), et la conscience relative de l’éveil de son élan sexuel et celle de son échec étant sans doute les conséquences du facteur néoténique.

On comprendra que le souvenir cuisant de cet échec puisse sensibiliser l’enfant et que le refoulement efficace de ce traumatisme soit impossible, en même temps que vécu comme une nécessité absolue, étant donné la continuité interne et externe de l’excitation œdipienne, chaque nouvel élan précipitant le sujet dans les affres de la blessure narcissique, éveillée par le souvenir de ce premier échec ! On comprendra, de même, qu’il veuille remplacer le trauma narcissique (provenant de son impuissance intrinsèque) par une interdiction externe et infiniment moins blessante pour son narcissisme.

À la lumière de ce qui précède, nous pouvons apprécier la portée de l’institutionnalisation de la « barrière de l’inceste ». En effet, ce qui fait l’objet d’un interdit général peut constituer une frustration pulsionnelle mais ne touche plus le narcissisme, lié par définition à l’individualité de chacun, cette vérité psychologique pouvant devenir, comme nous le savons, un principe de gouvernement294.

Mon hypothèse est donc que « la barrière de l’inceste », tant externe qu’interne, protège le sujet contre la blessure narcissique, contre le rappel du trauma initial. Ainsi deux caractéristiques humaines fondamentales, l’interdiction de l’inceste et la néoténie, paraissent procéder l’une de l’autre. Si l’homme ne naissait pas impuissant et immature, il n’aurait pas besoin de se défendre contre ses désirs œdipiens. Ceci explique en même temps l’intensité et la dynamique spécifique des désirs œdipiens dont l’accomplissement signifierait l’effacement du trauma initial, c’est-à-dire la reconquête de la toute-puissance perdue.

De même, la culpabilité liée aux pulsions protège de la honte, affect lié à la blessure narcissique295 (j’ai cherché à montrer ailleurs comment, contrairement au masochiste qui fait une utilisation tactique de l’humiliation – d’ailleurs seulement apparente et recouvrant en fait une acquisition phallique résultant de la castration anale du père –, le mélancolique cherche à refouler l’écroulement total de son narcissisme (désinvestissement du Moi par l’Idéal du Moi) en exprimant sous forme d’auto-accusation (liée aux pulsions) sa profonde autodépréciation (liée au narcissisme), tentative dont la réussite n’est d’ailleurs que partielle).

Pour Jones, dont les vues sur la culpabilité sont proches de celles que je développe au sujet de l’Œdipe, la culpabilité est avant tout liée, non aux interdits, mais à l’impuissance. Le sujet se sent coupable de tout ce qu’il est incapable de faire, les interdits externes, puis l’intériorisation de ces interdits et donc la constitution du Surmoi lui-même seraient autant de protections contre le sentiment d’incapacité du sujet. On pourrait ajouter qu’ainsi s’expliquerait le double sens – en français – du verbe pouvoir (être capable, avoir la permission). Pour rester dans le cadre prévu, je ne saurais m’étendre davantage sur cette question.

II.

L’interdiction œdipienne s’étend – comme nous le savons – à l’inceste en général et aboutit à la règle de l’exogamie. Or, les différentes formes d’inceste ont chacune leurs motivations propres et le degré relativement réduit de culpabilité qui frappe par exemple l’inceste frère-sœur est disproportionné au rôle que joue cette variété d’inceste dans la réglementation de l’exogamie. Nous allons tenter ici une systématisation de ce domaine à l’aide de la théorie du narcissisme.

Le narcissisme primitif de l’enfant se heurtant à son immaturité postnatale est projeté sur les parents (et par la suite en particulier sur le père, sans doute parce que cet objet n’est pas – au début de la vie – à l’origine de frustrations, celles-ci provenant uniquement de la mère ou lui étant, par définition, attribuées).

De plus, et le garçon et la fille sont l’objet de la part de la mère, lors des soins qu’elle dispense, d’une certaine gratification pulsionnelle, antagoniste dans son essence de la satisfaction narcissique primitive. En outre, étant donné son immaturité et sa difficulté première à intégrer ses pulsions au-dessus d’un certain seuil, l’enfant a tendance à voir en elles des ennemis et a un regret concomitant de l’état élationnel prénatal. (La tendance humaine à la régression est donc elle-même liée à l’immaturité première de l’homme.) Cela nous fait comprendre pourquoi l’image paternelle, en tant que surface de projection narcissique, tel l’analyste dans la cure analytique, est indispensable dans la vie fantasmatique de l’enfant, d’emblée, à côté de son objet immédiat qui est la mère. Nous saisissons également l’importance que revêt la figure paternelle dans toutes les religions et dans les mythologies. Quant au totémisme, on peut également concevoir que le primitif, ainsi que l’enfant et le névrosé, dont le narcissisme remonte – comme nous venons de le dire – à la période prénatale, donc animale, recherche surtout la toute-puissance dans ce narcissisme et projette ce désir sur un certain animal-géniteur ou plante dont la puissance et la vigueur dépassent de beaucoup les siennes, et dont il devient ainsi l’héritier.

D’une façon générale cependant, le contexte même de ces projections (religions, mythologies, contes de fées) montre que leur but n’est pas simplement de conserver l’état élationnel, mais d’installer l’enfant dans un univers qui le met à l’abri des contingences de la « solution pulsionnelle » qu’il semble vouloir écarter comme indésirable. L’élément merveilleux dont l’enfant se délecte lui permet une sorte d’identification avec les dieux qui continuent à vivre la vie magique d’où il vient d’être chassé. Les dieux et les héros vivent, en effet, dans un miracle permanent car il leur suffit de désirer ou de vouloir, pour engendrer une réalité à leur mesure. Le processus de maturation296 (qui a fait l’objet de plusieurs exposés à mon séminaire), c’est-à-dire le passage obligatoire par la longue série de conflits pulsionnels, humiliant pour le narcissisme humain, se trouve ainsi exclu de cet univers297. L’enfant ne semble jamais accepter réellement la nécessité de s’engager à fond dans la réalité et son illusion survit à toutes les phases de son évolution ; jusqu’à la phase de latence et pendant cette phase qui doit valoir à l’enfant l’acquisition définitive du principe de réalité, nous le voyons poursuivre une activité ludique avec le plus grand sérieux alors qu’il sait bien – et le dit – que « c’est pour rire »298.

L’inceste correspond, dans son essence, au désir d’échapper à la condition humaine, l’individu réalisant immédiatement après la naissance – c’est-à-dire sans quitter ceux dont il est issu et sans s’engager dans le tourbillon pulsionnel – le bonheur, sur le mode élationnel primitif299.

L’essence de l’inceste est donc d’origine narcissique, mais la vie postnatale s’oriente d’emblée vers l’accomplissement pulsionnel. Le sujet ne pourra réaliser sa complétude qu’à travers une synthèse réussie des deux facteurs (pour autant qu’on puisse parler de réussite dans le cas de l’inceste qui est une conduite manifestement régressive). À l’intérieur, cependant, de ce cadre régressif, nous pouvons envisager une gamme croissante de culpabilité, c’est-à-dire, en fait, de gravité quant aux répercussions de l’inceste consommé sur l’équilibre psychique du sujet. Le degré de gravité de l’inceste nous apparaîtra comme proportionnel au degré de désintrication du facteur narcissique et du facteur pulsionnel dans les différentes formes de l’inceste (et, sans doute, à l’intérieur d’une même forme, au degré de désintrication de ces mêmes facteurs chez un individu donné).

Nous allons donc reprendre les différents cas d’inceste : la moins coupable des relations incestueuses est sans doute celle qui unit le frère et la sœur. Or, l’importance de l’élément narcissique entre frère et sœur est évidente ; la différence d’âge n’est pas trop marquée, ils sont égaux et se ressemblent, chacun étant l’image de l’autre en miroir. L’amour entre frère et sœur est très souvent uniquement narcissique, c’est-à-dire asexué, et n’est nullement considéré comme incestueux avant son enrichissement par les éléments pulsionnels qui transforment le couple fraternel en couple incestueux proprement dit. L’inceste frère-sœur est d’ailleurs assez courant et dans certains milieux même banal. Comment comprendre l’innocuité relativement minime de ces unions ? D’abord, les partenaires étant à peu près de même âge, le souvenir du trauma narcissique initial (le petit nourrisson vagissant, impuissant devant l’adulte) est mis à l’arrière-plan, contrairement à ce qui se passe dans l’inceste mère-fils ou père-fille. La cause directe de la blessure narcissique peut donc être maintenue refoulée, d’autant plus qu’elle se trouve compensée par une satisfaction narcissique réelle. En fait, l’amour frère-sœur est plutôt le triomphe du narcissisme que son échec300.

La situation de rivalité parent-enfant est absente (classiquement c’est là le motif invoqué au sujet de la culpabilité œdipienne) et ce qui existe c’est plutôt une alliance (en face des parents) qui est satisfaisante du point de vue narcissique car elle renforce la position du couple fraternel (voir Mélanie Klein).

L’inceste père-fille, dont la conflictualité (et donc le caractère coupable) est plus importante, n’atteint cependant pas encore la gravité de l’inceste mère-fils.

Mais là nous avons affaire à toute une gamme de variantes à envisager selon le degré de participation des facteurs narcissique et pulsionnel.

Nous savons que l’élan œdipien de la fille est extrêmement proche du conscient, d’autant plus qu’elle a tendance à l’idéalisation de son objet paternel en projetant sur lui son narcissisme qu’elle retrouve dans l’étreinte incestueuse. Elle aura donc – quant à ce point particulier – atteint son but narcissique. Elle se trouvera, bien entendu, devant sa crainte œdipienne proprement dite, celle de la vengeance de la mère, mais si le père prend l’initiative de coucher avec sa fille, elle se trouve à l’abri, le père, en raison de l’investissement narcissique dont il est l’objet (l’idéal du Moi tout-puissant ayant détrôné la mère : voir les travaux de J. Chasseguet-Smirgel), la protégeant, alors que le fils n’est pas protégé par la mère des manifestations de son complexe de castration. L’Œdipe de la fille se confond ailleurs avec sa destinée normale, seul existe un déplacement quant à l’identité de son objet, déplacement minime d’ailleurs, et souvent plus que transparent.

On peut ajouter à cela que le premier (pseudo-) objet (voir B. Grunberger : Jalons pour une étude du narcissisme féminin, dans Recherches psychanalytiques nouvelles sur la sexualité féminine) de la fille étant la mère (relation vidée de contenu sexuel authentiquement satisfaisant), les fantasmes sexuels directement relatifs au père l’atteignent à un âge sans doute plus tardif que le désir incestueux chez le garçon. Cette relative maturité la renforce, aussi bien vis-à-vis de sa mère que devant la crainte de ses propres pulsions.

Quant au rapport mère-fils, c’est sans doute la variété d’inceste la plus traumatisante : comme le garçon – à l’âge de la réalisation incestueuse – ne projette pas son narcissisme sur la mère mais sur le père (nous savons qu’un amour, c’est-à-dire une projection narcissique excessive du garçon sur sa mère, mène à l’homosexualité), l’accomplissement œdipien équivaut pour lui à la perte de l’objet porteur de son Idéal du Moi (ce qui est générateur de dépression) en même temps qu’il provoque l’éveil des craintes de castration par rapport au père, doublé des craintes prégénitales archaïques à l’égard de la mère, devant laquelle le père n’assure plus aucune fonction protectrice. De plus, ses élans œdipiens très précoces coïncident avec un narcissisme très fragile car s’appuyant sur une sexualité absolument immature ; son mouvement régressif risque alors de le pousser à atteindre ainsi la couche narcissique primitive prétraumatique, c’est-à-dire celle d’avant la naissance, ce qui équivaut à une plongée dans la psychose.

Quant à la position narcissique en tant que défense contre l’Œdipe, nous avons déjà insisté ailleurs301 sur l’existence dans l’inconscient d’un fantasme primitif que nous avons appelé la triade narcissique ou le « fantasme du divin enfant » ; l’enfant se vit entre ses deux parents comme objet d’une sorte d’adoration et qui est une véritable apothéose narcissique (le pendant de ce fantasme narcissique étant le fantasme primitif de la « scène initiale », les parents unis dans un rapport sexuel dont l’enfant est exclu, ce fantasme comprenant un élan agressif meurtrier, sur un mode symétrique, se dirigeant contre les deux parents à la fois).

Un aspect de ce fantasme de « triade narcissique » transparaît derrière le « roman familial » dont parle Freud, le fantasme de l’enfant qui substitue un couple parental narcissiquement plus satisfaisant pour lui, à ses parents réels. Dans l’inconscient, ce fantasme a d’ailleurs sa place bien établie et nous savons la fréquence de la représentation onirique des parents en tant que couple royal, sans parler des images parentales telles qu’elles apparaissent dans les contes de fées, dans la mythologie, etc.302.

Dans ces deux fantasmes (le « Familienroman » et celui du « divin enfant »), il s’agit pour l’enfant de :

1/ Vivre l’Œdipe sur un mode aconflictuel (donc narcissique), et dans lequel

2/ La gratification narcissique remplace la position pulsionnelle et fonctionne à titre de défense contre celle-ci.

Nous rappelons ici ce que Freud a dit de la défense de l’enfant contre cette excitation interne qu’est la pulsion et les travaux d’Anna Freud sur la position antipulsionnelle du Moi. Fairbain appelle le Surmoi « moi antilibidinal » et il est certain que le Surmoi classique est construit sur un fond antipulsionnel car la dépendance de l’enfant vis-à-vis de son Moi corporel le pose devant des conflits à tout instant, alors que son Moi timoré est trop immature pour les résoudre. Ferenczi a montré que « l’enfant vivait le règne absolu du besoin physiologique comme une contrainte humiliante, ceci en raison même – dirons-nous – d’un investissement narcissique insuffisant de sa pulsion303.

C’est pourquoi tout le processus de maturation, c’est-à-dire tout ce qui touche les sens, les organes et les pulsions, est coupable par le fait seul que le Moi du sujet, attelé à la poursuite d’une tâche harcelante et jamais achevée, se trouve constamment remis en question. Aussi bien, comme la source de la culpabilité se trouve être la corporéité, l’enfant, tout en cherchant à en tirer du plaisir, aura tendance à haïr son corps ; son narcissisme, pour maintenir son autonomie, cherchera à se projeter sur une figure idéalisée en fonction même de la toute-puissance de celle-ci qui, dans l’esprit de l’enfant, la met à l’abri de la contrainte pulsionnelle ; les dieux de la plupart des religions ne mangent ni ne défèquent et n’éprouvent pas d’excitations sexuelles ; la discussion sur le sexe des anges correspond à une préoccupation fondamentale de l’enfant, qui se pose souvent la même question au sujet de ses parents ou des adultes en général304.

Rien n’est donc aussi logique que la révolte identique qui oppose l’enfant à l’aspect pulsionnel de la sollicitation œdipienne ; le mythe œdipien ne nous montre-t-il pas précisément la force contraignante de la pulsion, le combat de l’individu contre cette contrainte et l’échec fatal de ce combat épique.

Si l’enfant tient à ignorer pendant longtemps la sexualité de ses parents, ce n’est pas seulement pour nier sa déception œdipienne ou pour refouler ainsi sa situation conflictuelle, mais parce qu’il veut refuser la vie pulsionnelle dans son ensemble pour la remplacer par un univers narcissique asexué, en raison de son immaturité (néoténie) qui le rend incapable – plus ou moins selon l’intensité de différents autres facteurs – de supporter les excitations. La façon dont il se défend est, à cet égard, caractéristique et l’on entend souvent l’enfant dire à ses camarades qui cherchent à l’« affranchir » : « c’est possible, mais mes parents ne font sûrement pas de choses pareilles », réponse dont la nuance narcissique est manifeste. On se rend compte que la gêne que l’enfant ressent en l’occurrence est faite non de culpabilité mais de honte, et que l’enfant essaie de rester dans son univers narcissique pour former avec ses parents la « triade narcissique »305.

La jalousie entre frères et la virulence toute particulière que prend celle-ci dans certains cas opèrent sur le même plan ; on comprendra ainsi l’intensité de ressentiment de l’aîné envers le cadet qui arrive pour le chasser de la « triade narcissique ». Chez les Hébreux, les premiers-nés devaient être « rachetés » en partie, sans doute, en raison de cette culpabilité réactionnelle spécifique. Quand l’enfant veut savoir d’où les enfants viennent, il s’agit souvent d’un certain enfant qu’il voudrait y renvoyer, d’où son besoin de précision.

Après nous être un peu attardés à l’étude du facteur narcissique, nous devrions passer maintenant à l’appréciation du rôle dévolu à l’autre membre du couple dialectique, je veux parler de la pulsion et en particulier de la composante sadique-anale qui – à notre sens – remplit une tâche essentielle dans le processus de maturation pulsionnelle, processus à cheminement long, et riche en péripéties, qui devrait être suivi à travers les phases successives de l’évolution dont la phase de latence et la puberté, phases peu étudiées, s’avèrent d’une grande importance. Nous devrions commencer par l’avènement de la phase sadique-anale et par la description de la manière dont la passation de pouvoir s’effectue entre le narcissisme et la prédominance sadique-anale induisant des conduites nouvelles et opposées à celles qui sont propres à la phase précédente. Étant donné cependant la disproportion entre les dimensions de ce vaste sujet et les limites bien déterminées de cette intervention, nous devrons nous arrêter avant de nous engager plus avant, non sans ajouter cependant quelques remarques à ce qui vient d’être dit, sautant ainsi par-dessus le corps même de ce travail virtuel et en anticipant sur ses conclusions ; en effet, le caractère fragmentaire de cet exposé pourrait donner lieu à des critiques ; on pourrait, par exemple, lui reprocher d’être axé électivement sur certains aspects des phénomènes décrits. Ceci est dû au fait que notre présentation est tronquée et si elle laisse certains points dans l’ombre c’est qu’en raison du cadre qui lui est imparti, elle ne peut être développée jusqu’à son terme.

Une première remarque concernera la « crainte de la pulsion ». Bien entendu, il n’y a pas de « crainte de la pulsion » sans tension pulsionnelle. C’en est même l’effet et le complément. La tension en arrive à déborder sur la crainte, voire à se manifester à travers cette crainte. Ce que nous avons voulu souligner avant tout cependant, c’est que cette crainte n’est pas seulement l’expression de la défense mais qu’elle existe en soi et s’appuie sur le narcissisme qui porte en lui-même ses virtualités propres de gratification.

Quant au narcissisme lui-même, nous devons, bien entendu, distinguer entre le narcissisme intégré et le narcissisme utilisé par le Moi global dans les situations dialectiques et devenant ainsi visible comme tel, à la faveur de la conflictualisation ou de l’immaturité, ce qui revient au même. En d’autres termes, il en va du narcissisme comme des pulsions partielles : celles-ci arrivent à former au terme de leur évolution (à notre sens également dialectique) le faisceau à primat génital. Le processus dialectique parallèle narcissisme-pulsion aboutit à une synthèse, le terme de « génitalité » pouvant ainsi se comprendre dans le sens d’un achèvement, coiffant un double processus de maturation. Quant à la synthèse entre les deux processus parallèles, la fable nous en fournit l’image : les enfants du laboureur travaillent la terre, guidés par la fascination qu’exerce sur eux l’idée du trésor qui se dissimule dans ses profondeurs et dont l’existence surnaturelle donne un enjeu exaltant à l’effort. Ils retournent la terre et rendent ainsi le support matériel de leur désir mystique de plus en plus propre à leur procurer une satisfaction conforme à la réalité ; leur travail accompli finit cependant par leur donner une satisfaction narcissique liée à la gratification pulsionnelle (sublimation de la composante sadique-anale, sans parler du symbolisme du trésor caché dans les entrailles de la terre). Cette double évolution modifie, d’une part, leur narcissisme qui mord sur les pulsions et les intègre et, d’autre part, prête à l’objet excrémentiel qu’est la matière (la terre, le travail et ses produits) des qualités narcissiques ; il devient un trésor, mais dont l’existence, au lieu d’être mystique, est ancrée dans la réalité.

À ce degré de synthèse, le narcissisme n’a plus besoin de s’affirmer comme tel, son support, dans un sens, lieu de la synthèse, ayant fini par l’absorber et par l’intégrer, aussi bien que les pulsions ; si l’on possède le phallus, point n’est besoin de le brandir et encore moins de s’épuiser dans sa poursuite.


* Intervention au XXVIIe Congrès des psychanalystes de langues romanes, Lausanne, 29 oct.-ler nov. 1966. Parue dans RFP, 1967, nos 5-6.

287 En particulier dans le chapitre « Le narcissisme et l’Œdipe », [supra]. De même nous prions ceux qui ont bien voulu assister à notre Séminaire de nous excuser de présenter ici une thèse par eux déjà connue, celle des rapports entre la prématuration humaine et la barrière de l’inceste.

288 Nous rappelons à ce sujet notre étude sur L’image phallique, [supra], et le rôle ainsi que l’importance de cette image du point de vue de l’intégrité ou complétude narcissique.

289 C’est nous qui soulignons.

290 Correspondance Freud-Abraham, Gallimard.

291 Voir les travaux de Géza Roheim.

292 Il semble bien que le narcissisme primitif, dont nous essayons de dégager l’essence, soit, entre autres, l’expression d’un certain aspect de l’animalité originelle de l’homme ; nous connaissons une variété de narcissique – on serait tenté de dire le narcissique, se confondant d’ailleurs, dans un sens, avec l’homme tout court – qui vit précisément comme « avant la chute », vivant la vie comme une donnée immédiate et considérant la réalisation inconditionnée de ses désirs comme allant de soi ; les notions d’effort, de justifications ou de mérite n’ont pour lui aucun sens et il vit dans un état de spontanéité et d’innocence animales que Freud relève en parlant du charme animal que possède un certain type de femmes narcissiques. Il a montré également dans Malaise dans la civilisation combien l’homme paie cher son « acculturation » qui lui fait perdre son innocence animale originelle ; il n’est pas douteux pour nous que les sacrifices pulsionnels que l’homme doit faire pour accéder à la culture sont douloureux, en grande partie en raison de leur caractère de blessure narcissique que l’investissement de la culture même, en tant que valeur, n’arrive à compenser que dans une très faible mesure.

293 Certes, la félicité prénatale peut être troublée par toutes sortes de facteurs, comme on me l’a, à juste titre, fait souvent remarquer. Ceci ne préjuge en rien cependant de la valeur que peut prendre, sur le plan psychophysiologique, l’existence au moins éphémère et en tout cas virtuelle d’un état narcissique absolu, comme en témoignent – je l’ai dit maintes fois – les mythes, les rêves, les fantasmes, les œuvres d’art…

294 Si nous admettons – et c’est bien là notre conviction – que l’on vient en analyse dans l’espoir inconscient de rétablir son narcissisme (voir mon travail sur La situation analytique, [supra], et sur L’image phallique, [supra]), que penser d’une théorie psychanalytique qui pose comme postulat, à l’instar de la religion catholique, le renoncement à ce rétablissement ? En fait, la valorisation, voire l’investissement mystique de l’« acceptation de la castration », revêt dans l’inconscient la signification d’une assomption phallique. Le sujet est ainsi installé dans le leurre et l’aliénation. Il s’agit, en fait, ici, de satisfaire un désir humain fondamental en faisant porter à la théorie le masque même de la défense contre ce désir, ce qui ne peut que contribuer singulièrement à son succès, mécanisme que les religions utilisent pleinement et qui constitue l’essence du masochisme tel que je l’entends (voir mon travail Esquisse d’une théorie psychodynamique du masochisme).

« Accepter sa castration » en tant que renoncement à la toute-puissance n’est rien d’autre que l’accession au principe de réalité. Or, aucun analyste n’aurait l’idée de fonder la théorie de la cure sur l’accès au principe de réalité… tant la chose va de soi, envisagée dans la perspective de l’analyste. Il en va cependant tout autrement du point de vue du patient et de la dynamique de la cure, laquelle ne saurait se fonder sur un principe, par définition lié aux processus secondaires et par conséquent n’éveillant aucun écho au niveau de l’inconscient qui seul nous intéresse ici. Or, si la formulation « accepter sa castration » se substitue à « accéder au principe de réalité », c’est que la première, bien qu’équivalant intellectuellement à la seconde, touche l’inconscient qui ne s’y trompe pas et entend « acquérir un phallus » là où le Surmoi se laisse prendre au leurre d’un soi-disant renoncement.

295 J’ai retrouvé cette distinction, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler antérieurement, dans un fort intéressant article de Piers, paru récemment.

296 Le lien que j’ai essayé de dégager entre l’existence du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire de la barrière de l’inceste et de l’immaturité fondamentale de l’homme, me paraît être mis en évidence dans le mythe œdipien lui-même ; après avoir tué Laïos, Œdipe rencontre le Sphinx et déchiffre l’énigme que celui-ci lui pose : « Quel est l’être qui marche tantôt à deux pattes, tantôt à trois, tantôt à quatre, et qui, contrairement à la loi générale, est le plus faible quand il a le plus de pattes ? » Œdipe répond : « L’homme. » Par cette allusion aux différentes phases du développement, n’explique-t-il pas là la destinée humaine en termes de maturation ?

297 Dieu a chassé Adam et Ève du paradis et les a condamnés au travail et à la douleur, c’est-à-dire à l’effort et à la patience, en un mot à la réalité « pour qu’en mangeant de l’arbre de la connaissance, ils ne deviennent pas comme nous », c’est-à-dire tout-puissants.

298 Nous assistons à la constitution d’une théorie psychanalytique qui se refuse à envisager les problèmes de maturation et se détourne de la conception freudienne d’un développement par stades, court-circuitant ainsi la réalité de l’évolution humaine individuelle et ses contingences. Elle n’est plus ainsi tributaire du temps et participe alors de la magie. Cette perspective correspond au désir de l’enfant d’être grand tout de suite, sans avoir à passer par une lente et douloureuse accession au statut d’adulte.

299 Freud, parlant de l’inceste réservé aux divinités (Moïse et le monothéisme), remarque que « les préoccupations anxieuses de la haute noblesse au sujet de la sauvegarde de sa pureté en tant que classe, correspondent à un résidu de cet ancien privilège ». Or, la notion même de noblesse (la devise de l’idéal du Moi narcissique pourrait être : « Noblesse oblige ») est typiquement narcissique : le noble est né noble, c’est-à-dire que la noblesse est son essence intrinsèque et ne dépend d’aucune transaction (acquisition, mérite, service) car, même si elle est « méritée », elle est conférée par le souverain, c’est-à-dire la toute-puissance, le Roi étant l’oint de Dieu. Le noble ne travaille pas (ce serait relever de la composante sadique-anale et non du narcissisme) et, de ce fait, échappe à la malédiction divine qui a touché ceux qui ont été chassés du Paradis, ne se livre à aucun effort physique autre que gratuit ou visant un but narcissique élevé (idéal chevaleresque, etc.).

300 À moins que je ne sois victime d’une cryptomnésie (je n’ai pas eu la possibilité de le vérifier), il ne me semble pas qu’une interprétation de Roméo et Juliette en tant que drame de l’inceste fraternel ait déjà été proposée. Et cependant cela me semble très probable (ce qui rendrait compte dans une certaine mesure de l’immense succès que cette œuvre remporte à travers les siècles), le camouflage de l’inceste se faisant par un déplacement et une représentation par son contraire ; les familles sont ennemies, c’est l’élément central du drame, qui est cependant quand même une affaire de famille. D’ailleurs les amoureux (on voudrait dire les enfants, car ils sont d’une extrême jeunesse) ne retrouvent-ils pas le couple parental unique formé par le prêtre et la nourrice ? La querelle entre les familles représenterait ainsi la composante sadique-anale antagoniste du facteur narcissique qui finit par détruire le couple ; l’amour triomphe cependant et les amants de Vérone se trouvent unis dans la régression profonde du sommeil éternel.

301 « Préliminaire à une étude topique du narcissisme », [supra], op. Cit.

302 Marthe Robert – qui projette un ouvrage consacré entièrement à ce sujet – soutient dans une étude sur les contes de Grimm (« Contes et romans », Preuves, n° 185) que le roman en tant que genre procède directement du « roman familial » trouvé par Freud chez ses malades. L’enfant romancier et le romancier familial ont en commun le désir narcissique de se refaire une existence, de la récrire en redistribuant à leur gré les éléments de leur état civil.

303 La crainte devant la pulsion qui peut être vécue comme une véritable persécution prend un relief particulier dans la perspective d’une opposition dialectique au désir de régression narcissique que le Moi mobilise sous la pression de cette persécution ; nous pensons à cette occasion à toute la psychopathologie des phases ultérieures de l’évolution de l’enfant (phase de latence et adolescence), vaste domaine assez hétéroclite à première vue, les entités nosologiques qu’il comprend ayant cependant pour commun dénominateur une certaine fragilité narcissique spécifique, ce qui constitue un point de vue susceptible d’introduire une organisation cohérente dudit domaine ; très sommairement, en effet, nous pouvons décrire trois courants de cette organisation que l’on peut considérer comme autant de modalités de sauvegarde du narcissisme par rapport à la poussée pulsionnelle.

1/ Par la projection de la pulsion (et le déplacement) dans la phobie ;

2/ Par le repli narcissique profond dans les psychoses ; et enfin

3/ Par l’investissement narcissique de la pulsion prégénitale dans les perversions, cet investissement dotant la pulsion d’une toute-puissance narcissique qui la déconflictualise, et nous rappelons ici ce que nous venons de dire au sujet de la culpabilité que nous avons ramenée – avec Jones – à l’impuissance.

304 Ce qui ne constitue pas, à mon sens, une simple défense devant la scène initiale et devant l’Œdipe, mais correspond, à un certain niveau, à la projection sur les parents (sur les anges ou les dieux) du désir narcissique primitif, de s’affranchir de la vie pulsionnelle, non par culpabilité, mais dans la mesure où les excitations sont insupportables en elles-mêmes.

305 Le film de Bergmann, Les fraises sauvages, nous montre la vieillesse d’un homme arrivé au faîte des honneurs après avoir accompli une belle carrière universitaire ; alors que l’on est en train de fêter son jubilé, le héros se rend cependant compte que sa vie a été un leurre, car tout ce qu’il a acquis manque de ce rayonnement, de cette valorisation que seul l’amour – qui lui est resté toujours inaccessible – eût pu lui donner. La dernière image du film montre le héros en petit garçon au bord de la mer entre son père qui pêche et sa mère qui le regarde en brodant. L’image reste un instant figée, comme plongée dans un passé légendaire, et la luminosité prend subitement un brillant d’un autre monde ; on comprend que le vieil homme a vécu toute sa vie dans le regret inconscient de la « triade narcissique » de jadis et que son échec affectif lui-même est dû à sa fixation à cette forme infantile de bonheur qu’aucune gratification narcissique vicariante n’a pu égaler.