Avant-propos

Nous avons réuni dans ce volume un certain nombre d’études centrées directement ou indirectement sur le narcissisme, et dont la majeure partie a paru dans La Revue française de psychanalyse. Ces études qui s’échelonnent sur une quinzaine d’années (la première date de 1956) jalonnent notre tentative de cerner ce concept controversé, à la lumière de notre expérience clinique, qui nous a conduit à lui donner une place qualitativement et quantitativement plus importante que celle qui lui est habituellement attribuée, encore que l’histoire toute récente du mouvement psychanalytique témoigne à cet égard d’une certaine évolution. C’est elle qui justifie dans une certaine mesure notre effort pour dégager une hypothèse concernant les origines et l’essence du narcissisme, effort qui tout d’abord ne fut récompensé que par un certain « rendement » heuristique sur le plan de la théorie psychanalytique ainsi que par une cohérence grandissante des interprétations que nous avons proposées au sujet de certains faits cliniques, dont le sens autrement se dérobe à notre compréhension. Ainsi, si nous avons éludé jusqu’à maintenant – tout en l’ayant amorcée à plusieurs reprises – une mise en place systématique de notre concept de narcissisme par rapport à la théorie classique, nous pensons que le moment est venu de reprendre notre tentative dans une perspective plus élargie, d’autant plus qu’elle revêt – en raison de l’évolution même à laquelle nous venons de faire allusion – une urgence indéniable ; comme le fait remarquer en effet S. E. Pulver dans un article tout récent (Journal de l’Association américaine de psychanalyse, avril 1970), « si d’une part le concept de narcissisme est l’une des plus importantes contributions à la théorie analytique, il est aussi l’un des plus confus ».

Or, tandis que l’importance clinique du narcissisme s’impose actuellement – l’époque à laquelle nous vivons a apporté à l’observateur une riche moisson à cet égard –, le concept qui lui est lié apparaît de plus en plus comme insuffisant ; vice originel que Freud a lui-même relevé d’ailleurs dans une lettre adressée à Abraham : « Je me sens profondément contrarié à cause de son insuffisance. »

Le narcissisme en tant que phénomène clinique est l’objet d’une suspicion, d’un préjugé défavorable que le concept qui le recouvre partage dans une certaine mesure ; les positions abruptes qui se renouvellent parmi les analystes de génération en génération sous une forme ou sous une autre, par exemple « le narcissisme est un concept à démanteler », ou l’idée récemment formulée que l’introduction de l’instinct de mort signe l’acte de décès du narcissisme, certains lapsus calami qui se glissent très souvent sous la plume de collègues traitant de ce sujet, témoignent suffisamment de l’ambivalence que le narcissisme éveille ; nous essaierons de cerner de plus près les causes probables de cette position équivoque.

Nous rappelons tout d’abord que la psychanalyse est dans son essence une entreprise de démystification (« ils ne savent pas que nous leur avons apporté la peste »), et que sa méthode est celle de la réduction, ce qui constitue en soi une blessure narcissique (« ce n’est que… ») ; elle l’est d’une façon bien plus prononcée encore si elle prend pour objet le narcissisme lui-même, ne serait-ce que parce que nommer le narcissisme correspond déjà à un rétrécissement de l’illusion narcissique de toute-puissance.

De plus : chaque fois que la psychanalyse franchit un pas décisif, elle rencontre obligatoirement une nouvelle résistance, dans la mesure même où accepter une découverte exige un effort de l’esprit, surtout lorsqu’elle nous met en face de nos motivations inconscientes1. Or, cette résistance ne peut que produire un blocage, tout comme en clinique, et un blocage en science aboutit, comme nous le savons, à la stagnation ou, pis encore, à la régression.

En outre, nous aurons l’occasion de traiter plus loin du caractère antinarcissique du Surmoi collectif sous la férule duquel nous vivons, et des raisons d’une culpabilité spécifique attachée au narcissisme.

Nous mentionnons enfin, pour mémoire, la résistance qu’une théorie déjà constituée peut faire naître à cause de la recherche d’un certain confort intellectuel ayant pour résultat qu’on force quelque peu l’efficacité de ladite théorie sur des points plus ou moins satisfaisants tout en fermant les yeux sur ses manques (sans parler des variantes théoriques qui – dans leur globalité – constituent l’expression même d’une résistance essentielle et massive à l’esprit fondamental de la découverte freudienne) ; une théorie achevée peut s’opposer à l’introduction d’un facteur nouveau, quelle que soit l’importance réelle de celui-ci, cette introduction risquant d’ébranler l’édifice. Nous devrons surmonter cette difficulté d’autant plus que nous pouvons rassurer le lecteur : l’introduction d’un élément apparemment hétérogène dans une construction théorique a, pour le corps de la doctrine, comme pour le facteur nouveau lui-même que l’on y incorpore, la valeur d’un véritable test ; si l’apport que ce dernier représente est valable, son introduction constituera un complément organique, au lieu de disloquer la théorie, elle la cimentera au contraire.

Le lecteur pourrait ici se demander pourquoi nous parlons d’un facteur nouveau alors que le narcissisme se trouve déjà introduit dans la psychanalyse et ceci depuis plus d’un demi-siècle (1914). Il aura cependant deviné, en même temps, que ce que nous proposons sous ce nom diffère sur certains points de la théorie classique dont nous ne manquerons pas auparavant de faire la critique, bien entendu. Avant d’entrer dans les détails de notre démonstration, nous tenons à préciser que notre hypothèse a, pour point de départ, la théorie instinctuelle (Trieblehre) classique. Jaillissant des profondeurs instinctuelles, le narcissisme poursuit pendant toute son existence une évolution parallèle à celle des pulsions avec des interréactions et interférences multiples, aboutissant – en principe – à une synthèse dans laquelle les deux composantes cessent d’exister comme telles. C’est entre ces deux extrémités (l’origine et la synthèse) que le narcissisme apparaît avec sa phénoménologie propre et fonctionnellement différent – surtout à certains moments privilégiés de l’évolution psycho-sexuelle – de la composante pulsionnelle, constituant une dimension à part du psychisme, régie par des lois qui ne sont pas celles de la vie pulsionnelle proprement dite. Lors de la phase de son émergence en tant que facteur autonome, le narcissisme entre, avec la composante pulsionnelle, dans une relation dialectique spécifique. L’étude de cette dialectique particulière s’impose à nous comme la clé de voûte de l’évolution psycho-sexuelle et elle demanderait un développement bien plus important que les quelques notations que nous pourrons lui consacrer dans le cadre de cette introduction ; nous espérons cependant que les contributions rassemblées dans ce volume permettront au lecteur de saisir la signification qu’elle a pour nous et la portée que nous lui attribuons.

Nous nous proposons donc dans ce travail :

1/ d’attirer l’attention du lecteur sur la spécificité du facteur narcissique ;

21 de mettre en place ce facteur par rapport à l’édifice freudien en tant que « Trieblehre » ;

3/ de montrer l’intérêt de cette perspective pour la compréhension de certains aspects de la psychologie humaine, non seulement en ce qui concerne les secteurs cliniques proprement dits, mais aussi les courants spirituels de notre époque et ceux du passé, ainsi que les manifestations de la psyché dans les domaines de l’art et des sciences, de la religion, de la morale et des idéologies ; si ce programme manque de modestie, il n’est que virtuel et rejoint d’ailleurs un projet qui fut très cher au créateur même de notre discipline2.