Introduction

I.

Le terme « narcissisme »3, employé par Havelock Ellis dans un contexte psychiatrique en 1898, fut introduit en tant que concept psychanalytique par Sadger en 1908 ; ce sont les « Minutes » de la Société psychanalytique de Vienne, éditées par les soins de Nunberg et de Federn dans « International Universities Press » (1967), qui contiennent et la mention par Stekel de l’article de Sadger, et les commentaires de Freud qui dit : « Les considérations de Sadger concernant le narcissisme me paraissent neuves et valables. »

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que ce fut ce même auteur qui a doté le narcissisme (« perversion spéciale » pour Freud, voir une note de 1910 des Trois Essais, ainsi que l’étude sur Léonard de Vinci de la même année) d’une signification plus vaste en le considérant comme un « stade du développement normal » (« la voie de la sexualité passe par le narcissisme, autrement dit par l’amour de soi »)4. Quant à Rank (« Ein Beitrag zum Narzissmus » dans « Journal für Psychoanalytische und Psychopathologische Forschungen », 1911), il a étendu le concept à la vanité et à l’« auto-admiration ».

Toujours en 1911, Freud le définit dans « Le cas Schreber » par rapport au « Moi en tant qu’objet libidinal », et introduit en 1913 (Totem et Tabou) dans le concept l’animisme, la magie et le sentiment de toute-puissance. En 1914 enfin (« Pour introduire le narcissisme »), il traite d’un « choix objectal » narcissique ainsi que d’une « relation objectale » de même essence ; il parle aussi de l’« estime de soi », source de l’« Idéal du Moi » ; après avoir jeté des bases d’une théorie narcissique du sommeil, de la schizophrénie et de l’hypocondrie, il définit le narcissisme comme « complément libidinal de l’égoïsme » (instinct du Moi), définition-charnière qui nous retiendra longuement plus loin.

Cette petite revue de la question nous montre déjà que le concept de narcissisme est porteur de significations très diverses : il désigne d’abord une perversion, ensuite un stade libidinal, puis un état régressif (sommeil, maladie organique, psychose). Il caractérise également un choix objectal et un mode relationnel (voir Freud, « Pour introduire le narcissisme »). Dans « Deuil et Mélancolie », ce même terme coiffe le processus de l’« intériorisation d’une relation » et nous y trouvons des passages où il s’agit d’« intérêts » narcissiques : ce terme fournira par ailleurs au glossaire de l’Association américaine de psychanalyse (Moore and Fine 1967) la définition agréée : « Narcissisme : une concentration d’intérêt psychologique sur le Moi (self). »

Toutes ces définitions (auxquelles on peut ajouter l’« énergie neutre désexualisée » de « Le Moi et le Ça » et la « direction de la libido », sans parler de l’hypothèse que nous avons proposée concernant le narcissisme en tant qu’instance (voir dans ce volume : « Préliminaires à une étude topique du narcissisme », [infra]), forment apparemment un ensemble hétéroclite et parfois contradictoire. Quiconque se penche sur le problème du narcissisme se heurte à la polysémie paradoxale du concept, polysémie dont un aspect essentiel fut étudié par Lou Andréas-Salomé (article paru dans le Psychoanalytic Quarterly en 1962) sous le titre de la « double orientation du narcissisme ». L’auteur cherche à expliquer la contradiction entre l’attitude du narcissique qui cherche à tout prix à s’individualiser, alors que l’autre ne peut pas vivre en dehors d’une relation fusionnelle permanente. En fait, le narcissisme est toujours à orientation double ; conception qui découle de la perspective que nous proposons et qui nous permet ainsi de dissiper l’apparente contradiction dont nous avons relevé la présence – après bien d’autres – partout où il s’agit de narcissisme. Le facteur narcissique est, en effet, éminemment dialectique, car, comme nous le verrons plus loin, il ne peut pas exister à l’état pur et se trouve obligatoirement associé à d’autres facteurs sur un mode syntone ou conflictuel ; nous aurons ainsi affaire à un narcissisme centrifuge et centripète, primaire ou secondaire, positif ou négatif (intégré ou culpabilisé), sain et pathologique, mature ou immature, fondu avec la composante pulsionnelle ou opposé à elle, son antagoniste. Nous apprécierons d’autant plus l’importance de ces positions dialectiques (nous anticipons ainsi sur ce qui suit) que nous tiendrons compte du rôle du facteur narcissique dans la constellation des instances à l’intérieur du Moi global tel que nous en traiterons plus loin5.

Quand Freud a introduit le narcissisme au sein de sa théorie, celle-ci (la dualité instinctuelle – instincts du Moi et instincts sexuels) lui garantissait un caractère dialectique auquel il tenait fermement et à juste titre. Il tenait également au point de vue économique, pierre angulaire de sa construction métapsychologique et d’ailleurs corollaire de la dualité dont il se déduit pour ainsi dire, car les deux membres du couple dialectique étant homogènes au point de vue fonctionnel (les deux étant des pulsions), leur interrelation quantitative entre tout naturellement dans une situation dialectique. Or, pour commencer par le couple dialectique, l’introduction du narcissisme a perturbé son fonctionnement comme tel, et en fait – comme nous le savons – la première dualité instinctuelle a été remise en question, comme Freud lui-même l’expose : « La libido concentrée sur le Moi avait reçu le nom de “narcissisme”. Cette libido narcissique était naturellement, et en même temps, une manifestation des instincts sexuels, au sens analytique du mot, instincts qu’on a été obligé d’identifier avec les “instincts de conservation” dont on avait, dès le début, admis l’existence. L’opposition primitive entre instincts du Moi et instincts sexuels était ainsi devenue insuffisante » (c’est nous qui soulignons) (« Au-delà du principe de plaisir », traduction Jankélévitch). Nous envisagerons les conséquences de cette crise de la théorie freudienne – décisive pour l’histoire de la doctrine – plus loin et reprendrons le problème du « point de vue économique » tel qu’après l’introduction du narcissisme il se présentait : dans le cadre de la dualité instinctuelle, le Moi est investi libidinalement mais la libido pouvant être « émise » vers l’objet, la quantité de libido oscillant entre le sujet et l’objet, un certain balancement s’installe et selon le principe énergétique « plus l’une absorbe et plus l’autre s’appauvrit » ; la libido, qu’elle soit émise vers l’objet ou qu’elle reste emmagasinée dans le Moi, est toujours d’essence pulsionnelle.

Or, il semble bien que cette règle, si elle est valable en général, se montre inopérante dans certains cas et c’est un fait avéré que si, dans les grandes lignes, il existe un certain équilibre et un balancement entre l’amour objectal et l’amour narcissique, on observe très souvent que plus l’homme est capable d’investir son propre Moi sur un certain mode et plus il dispose de libido pour le monde objectal. Dans le domaine de la psychose, Freud, appliquant la théorie quantitative, a expliqué certaines psychoses par l’accumulation de la libido soustraite à l’objet ou au monde objectal dans le Moi du sujet, libido qui devient ainsi narcissique (narcissisme secondaire) ; mais son élève Federn a battu en brèche cette façon de voir en défendant, au sujet de la schizophrénie, des vues diamétralement opposées (pour lui les « limites du Moi » du schizophrène sont narcissiquement désinvesties au lieu d’être surchargées de libido, il s’agit d’un appauvrissement en libido narcissique, ce qui est conforme à notre façon de voir telle que nous l’exposons sous le titre « Le suicide du mélancolique », [infra]).

Un exemple qui illustre bien l’erreur d’optique commise – nous semble-t-il – par la théorie de Freud nous est fourni par sa conception de l’« état amoureux ». Selon Freud (qui, entre parenthèses, ne parle que de sexualité, libido, courant tendre, ou « état amoureux », mais rarement de l’amour), en effet, l’amoureux se dépouille de sa libido au bénéfice de l’objet qui est (narcissiquement) survalorisé alors que le sujet lui-même diminue, devient misérable, vue qui correspond bien à la théorie du balancement quantitatif, mais qui ne supporte pas un examen tant soit peu approfondi. En fait – et c’est une constatation à la portée de tous – si l’amoureux survalorise l’objet de sa flamme, il est loin de se sentir lui-même dévalorisé d’autant ; l’amour est un sentiment élationnel qui élève au lieu d’abaisser. Même « le ver de terre amoureux d’une étoile » reçoit les reflets de l’éclat stellaire. La distance imaginaire entre le ver de terre et l’étoile est, en fait, d’essence mégalomaniaque même si la toute-puissance est apparemment projetée sur l’objet. (L’abaissement de l’adorateur face à l’objet adoré est un mécanisme masochiste qui permet en fin de compte au sujet de participer à la grandeur de l’objet, qu’il s’agisse de l’état extatique des mystiques ou de l’état amoureux.) Dans le cas d’un couple amoureux, chacun est la projection narcissique de l’autre et participe à un état d’exaltation qui est hautement valorisant (la chanson qui parle de « deux amoureux épris du culte d’eux-mêmes » a bien mis le doigt sur cette nuance narcissique qui transparaît par ailleurs dans cette sorte de « souveraineté » (« en amour et à la guerre, tout est permis », dit le proverbe anglais) que l’on prête à l’amour ; l’amour excuse tout (le crime passionnel même est pardonné) et l’on accorde aux amoureux certaines prérogatives parce que le public retrouve dans la vision du couple heureux la projection de son propre narcissisme mégalomaniaque et tout-puissant. L’amour peut être rapproché, à cet égard, de la création artistique et l’on est tenté d’ailleurs de considérer certaines grandes amours devenues célèbres comme des œuvres d’art.

L’effacement de l’amoureux est un effacement devant son objet qui est son double narcissique et qu’il possède, au moins dans l’imaginaire, qui est donc doublement lui-même un miroir ; à ce moment, il peut bien se montrer petit pour mieux faire ressortir la valorisation exaltée de sa propre image à la manière du fripier à qui le client reproche que son « décroche-moi-ça » sente mauvais et qui répond, indigné : « Comment ? Ce vêtement sent mauvais ? C’est moi qui sens mauvais ! »

Le parent qui projette son narcissisme sur son enfant ne se diminue pas non plus. Dans le cas où il sacrifie son propre Moi corporel à son enfant, c’est à son prolongement narcissique qu’il le fait.

Le balancement entre libido objectale et libido narcissique devra donc être envisagé dans une autre perspective, non comme une situation d’équilibre entre narcissisme et libido objectale, mais comme une relation dialectique entre composante instinctuelle et composante narcissique.

Que le sujet s’aime plus ou s’aime moins ne dépendra donc pas de la quantité de libido objectale dont il dispose mais de la relation entre son narcissisme et sa libido pulsionnelle, son narcissisme lui permettant (ou non) dans une certaine mesure d’accepter de son Ça une certaine quantité de libido qui, elle, se mesure, alors que le narcissisme lui-même en tant que tel échappe à l’appréciation quantitative ; le niveau de la charge libidinale (qui est ou non narcissiquement investi) est soumis à des oscillations, alors que le narcissisme reste étale et ce terme est d’ailleurs également impropre car le narcissisme n’a pas de volume et l’« expansion » cœnesthésique narcissique traduit précisément l’état exaltant de l’infini, de l’illimité.

Nous devons donc opérer un clivage entre le narcissisme et le facteur pulsionnel (voir l’article « Considérations sur le clivage entre le narcissisme et la maturation pulsionnelle », [infra]), et considérer le premier théoriquement comme indépendant du second. Le narcissisme a sa dynamique propre par rapport à la charge pulsionnelle, d’où les difficultés théoriques, et l’impossibilité de lui donner une définition satisfaisante, dans la mesure où l’on continue à l’envisager à l’intérieur du cadre pulsionnel. C’est pourquoi également Freud se trouve gêné pour le situer et tantôt il le place dans le Moi, tantôt dans le Ça (1923) pour finalement le loger dans le Moi (Abrégé : 1939).

La formule « narcissisme-complément libidinal de l’égoïsme » achoppe également sur la réalité clinique car nous observons souvent des situations conflictuelles entre le narcissisme et le Moi, dans lesquelles le narcissisme, au lieu de soutenir le Moi, s’oppose à lui ; nous constatons souvent que la poursuite d’un idéal narcissique hautement valorisé prévaut sur tous les intérêts égotiques du sujet, ce qui peut aller, à travers une succession systématique d’actes hostiles au Moi, jusqu’à sa suppression complète (par la mort)6. L’adolescence, stade dont certains contenus spécifiques sont en train d’infiltrer profondément le Surmoi collectif actuel du monde des adultes, favorise une prévalence générale du narcissisme sur le Moi, avec mépris pour cette agence centrale timorée et rabougrie qui aurait pour tâche d’organiser les activités du Moi global. Tenant compte des instincts, des nécessités du réel et du monde ambiant, les références au principe de réalité sont rejetées et la réalité elle-même niée par le maintien d’une illusion narcissique quasi délirante. On pourrait nous objecter qu’il s’agit là d’un état pathologique, mais cela constitue quand même un cas qui échappe à la formule « narcissisme-complément libidinal de l’égoïsme », puisque c’est précisément l’Ego qui est ainsi attaqué7.

Pour revenir à la crise qui a amené Freud à juger insuffisante sa première version de la « dualité instinctuelle », elle n’a pas été résolue par sa seconde théorie instinctuelle, celle d’Éros et de Thanatos. Freud en constate lui-même l’impasse lorsqu’il dit : « N’étaient pas les considérations mises en avant dans “Au-delà du principe de plaisir” et finalement les contributions du sadisme à l’Éros, il nous serait difficile de maintenir notre conception dualiste fondamentale » (« Le Moi et le Ça »). Or, les considérations auxquelles Freud fait ici allusion relèvent d’un registre dont il s’était jusque-là constamment et énergiquement interdit l’accès et l’usage et qu’il continue d’ailleurs de qualifier dans le travail même où il les expose (« Au-delà du principe de plaisir ») de « pures spéculations ». Il parle également à la même occasion d’un « effort de s’élever bien au-dessus des faits », ce qui est en contradiction flagrante avec les principes qu’il avait toujours professés. Il qualifie cependant lui-même sa nouvelle théorie d’« étrange » (« l’étrange hypothèse de l’instinct de mort ») et ajoute : « je n’y adhère pas plus que je ne cherche à obtenir l’adhésion, la croyance des autres » et « je ne saurais dire moi-même dans quelle mesure j’y crois ; il me semble qu’on ne doit pas faire intervenir à cette occasion le facteur affectif ». Étrange et sibyllin propos et qui constitue en même temps une affirmation par la négation. Freud semble s’approcher là de plus en plus d’un conflit qui lui est personnel. « Malheureusement – dit-il – on n’est pas souvent impartial lorsqu’on se trouve en présence des choses dernières des grands problèmes de la science et de la vie. » Mais cette hypothèse – poursuit-il – « a le défaut d’être dépourvue de tout caractère concret et même de donner l’impression d’une conception mystique (c’est nous qui soulignons)… en la formulant et en l’adoptant nous laissons soupçonner que nous cherchons à sortir à tout prix d’un grand embarras » (loc. cit.).

Il est étrange de constater que tout en tenant ces propos qui traduisent nettement ses doutes et son désarroi, Freud ait pu développer la même théorie dans « Le Moi et le Ça » comme s’il s’agissait d’une hypothèse à base scientifique avérée et parfaitement valable. Ces spéculations ont fini par s’imposer à lui et – comme il le dit – « désormais je ne pourrais pas penser autrement ». Sans entreprendre ici l’analyse de Freud, nous ne pouvons passer sur cette dernière phrase sans constater qu’elle porte la marque d’une contrainte affective interne, conflictuelle. Or, si l’évidence d’une pareille contrainte ne rend pas obligatoirement caduque la pensée scientifique à laquelle elle se rattache, replacée dans le contexte, elle doit quand même nous faire réfléchir.

De toute façon, il s’agit d’une pure hypothèse sans preuves cliniques, que son auteur même considère comme telle ; l’ayant ainsi écartée pour – entre autres – des raisons extra-scientifiques que nous ne manquerons pas de préciser dans un instant, nous lui opposerons cependant un argument qui n’a pas encore été mentionné – nous semble-t-il – dans l’importante littérature qui fut consacrée à ce problème passionnant : l’instinct de mort serait une tendance de la vie à retourner à la mort, c’est-à-dire à l’état inanimé de la matière anorganique, état qui précédait l’éveil de la vie sur la Terre. Or, dans l’état actuel de la science et à la lumière des découvertes récentes concernant l’organisation de la matière, siège et source de mouvements énergétiques divers, il est difficile de maintenir une différenciation abrupte entre matière vivante et matière inanimée (de même que depuis la découverte de Bose concernant le système nerveux des végétaux, il est désuet d’introduire une séparation stricte entre le monde animal d’une part et le monde végétal de l’autre). De plus, Freud s’appuie, pour soutenir sa thèse, sur l’automatisme de répétition, le masochisme primaire, le sentiment de culpabilité et la réaction thérapeutique négative ; or, ces deux derniers problèmes ont reçu depuis – et ceci malgré l’hypothèse de l’instinct de mort – des explications satisfaisantes et l’existence d’un masochisme primitif n’a jamais pu être prouvée ; admettre l’hypothèse de l’instinct de mort pour l’expliquer serait en tout cas ajourner sa compréhension aux calendes grecques. Quant à l’automatisme de répétition, il reste une énigme dans une certaine mesure, à moins que l’on admette l’intervention de l’instance narcissique, un peu à la manière dont J. Chasseguet-Smirgel a compris le mécanisme du rêve d’examen (« Note clinique sur les Rêves d’examen », in Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité, Payot), c’est-à-dire que le Moi reprend l’acte ou la conduite, dans la mesure où sa réalisation laisse à désirer ou parce qu’il a échoué en son temps, traumatisme lié à un stade du Moi révolu et constituant une blessure narcissique irréparable (l’inanité des efforts du sujet étant liée à l’impossibilité d’annuler la distance chronologique, annulation qui, seule, pourrait rétablir l’identité entre l’acte et son moment réparateur).

Le vécu (et non l’« inanimé ») dont l’homme recherche la répétition, c’est bien son séjour prénatal, situation dont il fut chassé sur un mode traumatisant et qu’il ne cesse pas de désirer retrouver, tendance fondamentale, base de notre hypothèse du narcissisme. Mais ce désir intensément vécu concerne non pas la mort mais la vie, même si pratiquement quelquefois ce désir de régression profonde aboutit en effet à la mort ; l’inconscient ne connaît pas la notion de mort, et, à un certain niveau, il n’y a rien de plus logique que la mort soit considérée – par exemple par le croyant de certaines religions, dont la plus importante de notre époque – comme la porte d’entrée de la vie (éternelle)8.

Que cette recherche de la vie prénatale puisse être liée à la peur des pulsions, est un fait clinique incontestable, mais appeler « instinct de mort » la peur des pulsions, qui peut aller dans certains cas jusqu’à un désir de mort des instincts, serait projeter notre crainte sur une catégorie psychique qui nous dépasse en tant qu’individus, en un mot, sur une sorte de « divinité » (nous suivons là une suggestion de Janine Chasseguet-Smirgel). Il s’agit là d’un bond de la clinique à la métaphysique.

Mais en fait, ce qui – pour nous – fait problème au sujet de la théorie de l’instinct de mort, ce n’est pas tant le caractère purement spéculatif de ce concept que le fait surprenant qu’il soit accepté, dans sa gratuité totale, avec empressement par tous ceux, non-analystes et analystes (Mélanie Klein étant un cas à part et pour qui, du reste, « instinct de mort » n’a pas le sens « freudien »), qui ont toujours résisté farouchement à la psychanalyse, tant que celle-ci insistait sur les contenus pulsionnels. De plus, il est également significatif que beaucoup parmi ces « nouveaux freudiens » limitent leur freudisme à l’acceptation de la théorie abstraite instinct de vie-instinct de mort mais refusent systématiquement la théorie des instances (Moi, Ça, Surmoi), alors que les deux concepts furent élaborés en même temps.

Serait-ce parce que la théorie des instances recouvre une réalité clinique qu’il s’agit donc d’ignorer ? (Et l’on se jette sur de la « spéculation pure » susceptible d’élaboration purement intellectuelle aussi bien satisfaisante narcissiquement qu’à l’abri de toute référence au réel, à la clinique, au biologique et, surtout, aux motivations inconscientes.)

Mais nous nous situons là à un niveau de considérations superficielles qu’il n’est pourtant pas sans intérêt de ventiler ; nous pouvons cependant nous risquer à en essayer d’autres, à titre purement hypothétique bien entendu. Ainsi nous nous demanderons si la valeur subjective de l’hypothèse Éros-Thanatos ne réside pas dans le fait qu’elle protège contre la blessure narcissique de la mort en tant que détérioration organique (éveillant la crainte de morcellement), implacable et sournois processus auquel chacun est obligé de se soumettre ? Si c’est l’instinct qui tue, notre instinct (qui dirigerait ainsi le processus de détérioration lui-même), nous ne sommes plus les victimes de quelque chose d’étranger qui vient nous transformer ignominieusement en déchet. De plus, cet instinct, notre instinct avec lequel nous nous identifions, est une force cosmique, puissante, susceptible ainsi de nous fournir un magnifique phallus narcissique sur le même mode que celui du lacanien ou du chrétien pour qui l’« acception de la castration » devient le phallus triomphant lui-même.

La dialectique Éros-Thanatos constitue un système fermé (et non ouvert comme le voudraient certains), étant donné que tout y est, soit mort soit vivant, soit partiellement mort et partiellement vivant, et chaque phénomène a des aspects que l’on pourra considérer comme relevant de l’un ou de l’autre versant de la dialectique en question. Ainsi, il n’y a rien qui ne puisse être saisi par ce schéma commode et une dialectique passe-partout fournira une réponse à toutes les questions qui cependant resteront non résolues, la réponse étant purement intellectuelle, car le système de référence dont elle relève puise ses critères dans son propre postulat et tourne autour de son propre axe. Certains vulgarisateurs freudo-marxistes et autres manipulateurs politiques de la théorie freudienne trouveront ainsi un schéma superficiel et commode dont le maniement inoffensif mais impressionnant les institue comme analystes tout en leur offrant une perspective de distanciation parfaite contre le vécu de l’analyse et contre toute investigation profonde de (leur) Inconscient. Cette illusion sécurisante s’appuie sur une littérature foisonnante péri – et para-analytique constituant une scorie qui risque d’obturer pour toujours la voie vers une recherche psychanalytique authentique.

II.

Nul n’aime autrui comme il s’aime lui-même Ni ne vénère ainsi son prochain La pensée ne saurait saisir Chose plus grande que lui-même.

Blake.

Comme nous venons de le souligner, notre hypothèse repose sur le postulat d’un état élationnel prénatal, source de toutes les variantes du narcissisme ; souvent très différentes dans leurs manifestations, celles-ci présentent un dénominateur commun qui renvoie toujours à cette origine prénatale9.

Le lien entre l’état prénatal et le narcissisme semble familier à l’esprit de Freud ; même s’il ne le formule pas expressément, il semble qu’en parlant du « narcissisme fœtal » Psychologie collective et analyse du Moi ») et, plus tard, du « narcissisme de la cellule germinale » (dans « Au-delà du principe de plaisir »), il se trouve tout proche de cette formulation10.

Ces formulations visent ainsi un état primitif indifférencié qui est cependant attribué au Moi, alors que le concept freudien de « Moi » ne peut s’appliquer qu’à une formation d’origine conflictuelle, et donc plus tardive, à moins que l’on n’adopte le concept de Moi autonome de Hartmann, ce qui comporterait certains inconvénients11. Il ne peut donc s’agir que du facteur narcissique primitif, de même que dans le livre de Federn (Psychologie du Moi et Psychoses), pour qui « le Moi est présent dès le commencement, car on peut observer un sentiment de Moi (Ich-Gefühl) sans contenu » et qui « perpétue la sensation la plus primordiale de la nature vivante ». Federn parle également d’un « sain bien-être » pour désigner un état élationnel a minima en quelque sorte, que Joffe et Sandler décrivent aussi (« Some conceptual problems, etc. », in Journal of Child Psychotherapy, 1967), qui supposent chez l’enfant la recherche d’un « état idéal de bien-être ». Joffe et Sandler sont, de plus, conscients de l’impasse où se trouve le concept classique de narcissisme et voudraient « redéfinir le narcissisme dans des termes non instinctuels » car ils constatent, et c’est capital, que « les états relevant du narcissisme ne sont pas déterminés par les instincts uniquement et ne peuvent pas être compris dans des termes d’une hypothétique distribution de charges énergétiques »12.

Le fœtus – comme nous l’avons maintes fois rappelé – vit dans un état élationnel qui constitue une homéostase parfaite, sans besoins, car ceux-ci étant automatiquement satisfaits, n’ont pas à se constituer comme tels ; étant donné le caractère parasitaire de ses métabolismes, il ne connaît ni désir ni satisfaction liée à la détente, mais un équilibre parfait ; cet équilibre constitue non seulement une source de bien-être en soi, mais peut fournir le support à certaines élaborations apparaissant par la suite comme des états narcissiques caractérisés pour peu qu’elles soient vécues sur un mode « pur », c’est-à-dire non perturbé (ou non culpabilisé).

Nous reprendrons l’étude de ce qu’il y a de typiquement narcissique dans certaines conduites dont le caractère narcissique ne s’impose pas d’emblée à l’observateur, parce que le clivage entre ce qui relève de la composante narcissique et ce qui est de caractère pulsionnel est difficile, la première se manifestant sur des modes moins bruyants et moins visibles que la seconde. Et cependant les conduites humaines sont imprégnées de narcissisme d’une façon aussi profonde qu’imperceptible : si Freud a comparé l’Inconscient à la partie submergée de l’iceberg (et qui fait les neuf dixièmes de son volume total), on peut rappeler au sujet du narcissisme la forêt qu’on est dans l’impossibilité de voir à cause des arbres.

La conception de l’état élationnel prénatal telle que nous l’envisageons permet de déduire les traits narcissiques, tels qu’ils nous apparaissent dans la réalité, des conditions mêmes de l’état prénatal.

Nous avons déjà mentionné la toute-puissance magique, la recherche d’une autonomie et l’estime de soi (sous une forme positive ou négative) comme caractéristiques du sujet narcissique. Or, le fœtus est réellement tout-puissant et souverain (dans son univers qui se confond pour lui avec l’Univers tout court) ; il est autonome, ne connaissant rien d’autre que lui (tous les termes psychologiques que nous employons à son sujet, tels que souvenir, connaissance, etc., doivent, bien entendu, être transposés, encore que nous ignorions les caractéristiques du registre correspondant qui est le sien). Quant au sentiment de sa valeur, il correspond probablement à une surcharge, c’est-à-dire une hypertrophie narcissique se structurant par la suite comme une sorte de mégalomanie qui en est la traduction toute naturelle (nous retrouvons le pendant micromaniaque de cette mégalomanie chez le mélancolique, le signe inversé traduisant le mouvement affectif inversé). La valeur est une notion clé pour la compréhension du narcissisme ; il ne s’agit pas d’une valeur exprimant une estimation objective et qui peut être étalonnée, mais exactement du contraire, de la valeur en soi, intrinsèque, sans support aucun et qui n’est liée à aucun mérite ou qualité, le fœtus ne connaissant ni l’un ni l’autre : « je suis celui qui suis » ; dans chacun de nous vit un narcissique qui veut être aimé pour soi et non pour ses mérites, voire pour ses qualités, dont il peut cependant (de surcroît) être fier. Dans notre pratique analytique, nous rencontrons souvent des narcissiques qui veulent être aimés malgré leurs défauts et qui, selon l’expression de Germaine Guex (« La névrose d’abandon ») « mettent à l’épreuve pour avoir la preuve ». Il est vrai que la quête d’être aimé sur ce mode, c’est-à-dire le besoin d’apport narcissique du dehors, est déjà un signe de trouble de l’équilibre narcissique, car le narcissique « pur » est en parfait équilibre avec soi-même et n’en a pas besoin ; il s’agit, bien entendu, d’un mécanisme typiquement narcissique qu’on ne doit pas confondre avec la quête objectale génitale, laquelle se déroule dans le registre pulsionnel.

Chacun a une propension naturelle à se surestimer (ou à se sous-estimer sur un mode masochique, ce qui est une inversion du narcissisme) ; ce manque d’objectivité vis-à-vis de soi-même, dont nous connaissons d’ailleurs des manifestations cliniques à signe inversé en dehors du masochisme, s’il est délirant dans son principe, est loin d’être pathologique, car il constitue pour l’individu une nécessité vitale ; il est universellement répandu d’ailleurs.

Nous retrouvons les traces du même délire « physiologique », si l’on peut dire, dans la croyance en l’immortalité ; en effet, indépendamment des religions qui l’ont conceptualisée et d’autres surfaces de projection narcissique, cette croyance existe dans une certaine mesure chez tout un chacun et sans elle la vie ne serait pas possible ; elle apparaît sous une forme très profonde, qui échappe à la perception consciente, pouvant parfaitement coexister d’ailleurs avec une conviction intellectuelle opposée. Or, ce délire est un héritage fœtal, car le fœtus est immortel, le temps n’existe pas pour lui. C’est à lui que nous devons également la sensation d’être invulnérable (« moi, rien ne peut m’arriver »), sensation qui, chez certains, peut revêtir des formes dangereuses et pour eux et pour la société ; le fœtus est en effet invulnérable, à l’abri d’accidents, lesquels, même s’ils surviennent – après avoir traversé ce coussin amortisseur qu’est la mère –, se heurtent probablement à un mécanisme de refoulement primitif – également d’origine narcissique – que nous retrouvons chez l’adulte. Mais le sentiment d’invulnérabilité est surtout lié à l’achronicité fœtale comme nous venons de le préciser plus haut.

Le sentiment de l’infini enfin, avec toutes ses expansions mystiques cosmiques et spiritualistes (ainsi que le fameux sentiment océanique dont le nom est d’ailleurs directement lié à l’eau amniotique), se ramène à une élaboration de cette donnée biologique fondamentale qu’est la vie fœtale. Vasarely parlant de l’émotion artistique remarque qu’« on interprète ce phénomène comme une élévation, comme la présence d’une émotion d’essence spirituelle. Mais nous ne cessons probablement pas de nous situer dans l’Ordre physique » (Entretiens par J.-L. Ferrier, Paris, Pierre Belfond)13.

Nous disions que le narcissisme était présent dans l’individu depuis toujours et qu’il était nécessaire pour la compréhension satisfaisante du développement psycho-physiologique de l’enfant (et de l’adulte) d’opérer un clivage entre le Moi dans son sens freudien (en tant qu’agence centrale de coordination ou instance) et le facteur narcissique ou le Soi [terme qu’il ne s’agit pas de confondre avec la dénomination identique par laquelle certains traducteurs de Freud désignent le Ça (das Es)]. À quoi correspond ce terme et quelles sont les origines de la réalité psychique qu’il recouvre ?

Le fœtus vit dans certaines conditions dont nous venons d’esquisser quelques caractéristiques significatives liées à son mode existentiel. Quant au support biologique sur lequel elles reposent, il lui est donné une fois pour toutes, et s’il est appelé à passer – sur le plan pulsionnel – par des stades évolutifs divers, le processus dû à son origine fœtale gardera pendant tout son développement une certaine continuité fondamentale.

De quoi ce support biologique est-il fait ? II s’agit là d’éléments formateurs du futur Moi, mais qui ne peuvent constituer, à la période fœtale, qu’un fond instinctuel primitif indifférencié et donc aconflictuel. Ce fond contient cependant en germe les pulsions telles qu’elles apparaîtront par la suite et que nous pouvons, sans risque de nous tromper, identifier (avec Freud) comme la sexualité d’une part et l’agressivité, ou instinct du Moi, d’autre part. Nous sommes d’autant plus autorisés à le faire que l’on peut appréhender ces instincts en pleine activité lors de l’observation de la vie prénatale, d’une façon indubitable. Ainsi, la prolifération cellulaire du fœtus est une activité sexuelle14. Processus très accéléré représentant le multiple en intensité de ce qu’il est chez le nouveau-né et surtout ensuite chez l’enfant. Quant à l’agressivité, elle se manifeste par le métabolisme – également hyperactif à l’âge fœtal – qui utilise la substance que son hôte (la mère) met à sa disposition, les deux se confondant d’ailleurs. Bien entendu, il ne s’agit pas d’attribuer au fœtus une intention quelconque (agression ou autre), ce serait un non-sens. Nous rappelons cependant à cette occasion que pour nous (voir notre article sur la relation objectale anale, [infra]), la digestion comportant des phases diverses est le prototype primitif de l’agressivité dans ses manifestations brutes : la captation, la maîtrise du métabolisme digestif extériorisant la pulsion en quelque sorte, qui s’étend de la digestion au système musculaire, phonatoire, etc.

Cette conception de l’agressivité est cliniquement plus aisément démontrable15 que l’« instinct de mort », d’autant plus qu’à travers de nombreuses vérifications elle nous a permis de dégager le couple antinomique « analité-narcissisme » dont l’étude présente un intérêt heuristique certain.

Nous avons donc là les rudiments du futur Moi, au moins dans la perspective dans laquelle nous nous situons. Mais quelle est la place du narcissisme dans ce contexte ? Examinons tout d’abord la manière dont les instincts primitifs fonctionnent. Nous avons rappelé que le fœtus était un parasite, et que ses instincts bruts (ou ce qui dans cet état d’indifférenciation en tient lieu) fonctionnent dans le cadre d’une économie qui n’est pas la sienne, car elle lui est fournie par son hôte, la mère. Il en résulte avant tout que ses activités instinctuelles s’exercent sans support spécifique corporel, le fœtus ne se nourrissant pas par son tractus digestif par exemple, mais par osmose, de même que l’énergie qui fait fonctionner ce que nous avons identifié comme étant son activité sexuelle lui arrive par la même voie. Or, cette économie empruntée n’est pas seulement complètement unilatérale, tout est donné au fœtus et gratuitement, ce qui est très important, même si apparemment il n’est pas capable de l’apprécier ; caractéristique que l’on retrouvera cependant plus tard chez une certaine variété de narcissiques à qui tout est dû, tout et tout de suite ; là également l’achronicité joue son rôle. De plus, le fœtus fait l’économie de toute régulation instinctuelle, ce mécanisme étant pris en charge par son hôte16. Ces mécanismes régulateurs fonctionnent donc avec un parfait automatisme, au moins au niveau où l’organisme fœtal reçoit leur résultat spontanément, et – en principe – sans faille. Cet état de choses ne peut manquer de provoquer un certain bien-être. Au plaisir purement fonctionnel (« Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ; Dieu vit que la lumière était bonne…, etc. ») s’ajoute l’indifférenciation pulsionnelle, engendrant le prototype d’harmonie profonde que l’homme recherchera passionnément plus tard, et qui se confond — la boucle est bouclée – avec le faisceau prégénital réuni sous le primat génital. Il s’agit de cet « état idéal de bien-être foncièrement affectif et qui accompagne normalement le fonctionnement harmonieux et intégré de toutes les structures biologiques et mentales » (Joffe et Sandler, op. cit.). Ces auteurs situent le narcissisme ainsi décrit à la période postnatale, mais nous le retrouvons à l’âge fœtal, étant donné que les souvenirs que l’homme en garde (pays de Cocagne, Paradis, Âge d’or, etc.) portent très nettement l’empreinte caractéristique des conditions de la vie prénatale17. Ce souvenir prouve que la vie prénatale a laissé une trace profonde dans l’enfant qui naît puisqu’il ne cesse d’en rêver et de vouloir la réaliser à nouveau sur différents modes (voir chap. VII « L’Image phallique », [infra]). Cette trace élationnelle et mégalomaniaque — dont le souvenir d’harmonie suprême et de toute-puissance ne s’effacera jamais – constituera comme telle le noyau narcissique, source d’énergie psychique spécifique, acquisition précoce et définitive demeurant active de la naissance jusqu’à la mort et – il suffit de nous placer pour cela dans une perspective mystique quelconque – au-delà. En tenant compte de l’essence du narcissisme et en l’observant tel qu’il apparaît dans ses dérivés, on peut dire provisoirement que le narcissisme est à la fois :

Le souvenir d’un état élationnel privilégié et unique.

Le bien-être lié à ce souvenir en tant que complétude et toute-puissance.

La fierté de l’avoir vécu, liée par ailleurs à l’illusion de l’unicité qui pendant la vie fœtale était réelle, position mégalomaniaque à laquelle se rattache la notion de valeur, équivalent psychique de la sensation cœnesthésique correspondante.

Une certaine relation objectale à la fois négative et positive, « splendid isolation » et quête éperdue de liens fusionnels, d’une relation en miroir, paradoxe qui nous retiendra plus loin.

Le désir de retrouver le paradis perdu et le rejet sur-moïque de ce désir. (Ces retrouvailles signifiant pour l’homme son identification avec Dieu.)

L’intégration réussie du facteur narcissique dans la vie pulsionnelle au cours d’un mouvement évolutif de maturation, ainsi que les différentes techniques visant à la réalisation des retrouvailles narcissiques sur un mode vicariant et factice.

L’option de principe pour le choix de la solution narcissique et la difficulté de la remplacer par d’autres solutions économiquement plus satisfaisantes (toute référence à la réalité étant méprisée et rejetée).

Les notions de « perte narcissique » quand le facteur narcissique dans son essence est mis en échec.

La « blessure narcissique » infligée au Moi par l’intermédiaire d’un Idéal du Moi (narcissique) déçu.

La « mortification narcissique » qui consiste selon Eidelberg (The Psychiatrie Quarterly, juillet 1960) en la honte du Moi de n’avoir pas pu maîtriser activement ce qu’il a subi passivement, etc.18.

Le devenir narcissique se trouve ainsi lié à la vie instinctuelle prénatale, mais ses caractéristiques essentielles apparaissent comme la traduction du fait que le fœtus ignore complètement le terreau dans lequel il pousse, ainsi que les conditions objectives de son évolution. Il semble vivre dans un cosmos empli uniquement de son existence, aussi mégalomaniaque qu’immatérielle, se confondant avec sa propre félicité. Il en gardera une empreinte définitive qui lui fournit la matrice dans laquelle se structurent ses particularités spécifiques prenant plus tard la forme d’états et d’affects comme le sentiment d’unicité, l’amour de soi, la mégalomanie, la toute-puissance, l’immortalité, l’omniscience, l’invulnérabilité, l’autonomie, etc. Or, toutes ces caractéristiques sont en même temps des attributs de la divinité et l’on pourra dire que si Dieu a formé l’homme à son image, l’homme a créé Dieu à son image prénatale. Appliquant le principe génétique à l’évolution future de l’enfant, nous pouvons signaler à cette occasion que la position que nous venons d’esquisser se retrouve également dans le caractère du narcissique qui se considère comme un aboutissement au sommet de la perfection, existant spontanément, et refusant toute filiation et même toute causation rationnelle. Il se nourrit de ses propres sources et tire sa valeur de sa simple existence « Tel quel ».

Après la naissance, l’enfant continue d’abord à vivre sous le même régime protonarcissique, identique du point de vue économique à celui de la vie prénatale ; le maintien de cet état est facilité tout d’abord par un sommeil quasi permanent et, comme Ferenczi l’a montré dans son étude sur « Les stades de l’acquisition du sens de la réalité », par l’effort des éducateurs de reproduire encore pendant quelque temps autour de lui les conditions du milieu qu’il vient de quitter. Il y a, par ailleurs, tout lieu de croire que de toute façon, grâce au mécanisme qui est décrit sous le nom de « satisfaction hallucinatoire du désir » et qui fonctionne en tant que suite naturelle de la cœnesthésie narcissique prénatale (à la manière dont les castrats conservent pendant quelque temps encore leurs facultés copulatoires), l’enfant peut maintenir pendant un certain temps un état narcissique homéostatique.

Mais l’existence de ce leurre est limitée, car les frustrations, survenant obligatoirement, ne manquent pas de précipiter l’enfant dans un trauma double : d’une part son univers élationnel est profondément perturbé, et, d’autre part, il se trouve devant la tâche d’avoir à restructurer son économie sur une base objectale et pulsionnelle. Avant d’apprécier les difficultés qui naissent pour l’enfant de cette modification essentielle, nous devons nous rappeler les caractéristiques différentes, voire antinomiques, qui sont celles de l’économie narcissique d’une part et celles qui caractérisent l’économie pulsionnelle d’autre part ; du parasite narcissique qu’il était, il doit devenir un individu actif qui désormais porte sur son dos le poids de son existence (il est chassé du paradis et doit subvenir à ses besoins « à la sueur de son front ») ; de plus, il doit se servir d’un appareil (son organisme) aux fonctions multiples, mais qui n’est pas achevé. Avant la naissance, il vivait dans une béatitude stable et étale, alors que maintenant il est assailli par les excitations et il doit mobiliser, développer et entretenir différents mécanismes pour pouvoir maîtriser – tant bien que mal – les bouleversements survenant continuellement et détruisant son équilibre.

Mis devant ces difficultés, l’enfant – toutes choses égales d’ailleurs – ne renonce pas pour autant aux composantes narcissiques de son économie – le passage abrupt d’un système à l’autre lui étant impossible –, mais il a besoin pour cela d’aménager ce passage, et il doit être aidé par les éducateurs qui, pour pallier  l’écroulement de son univers narcissique autonome, lui apportent les éléments narcissiques nécessaires du dehors ; il lit sa confirmation narcissique dans les yeux de sa mère ; confirmation du fait qu’il est toujours unique, qu’il est estimé parce qu’il est une valeur. Le même courant narcissique lui est fourni du dedans et du dehors, ce qui lui permet – parallèlement à une certaine adaptation à son nouvel univers – la conservation dans une certaine mesure de son sentiment de toute-puissance et de son intégrité narcissique, ébranlées par la crise qu’il vient de vivre.

Quant à la poussée libidinale, nous savons que l’enfant a toutes les difficultés à l’assumer et qu’elle lui fait peur, ce qui est compréhensible si l’on pense à tout le travail de restructuration économique qu’il doit opérer. Pour Freud, l’instinct du Moi fournit à l’enfant l’énergie pour combattre sa sexualité, et s’il est sollicité par ses élans pulsionnels, il ne peut échapper à une situation traumatisante parce qu’il est immature par rapport à ses instincts et manque d’appareillage adéquat pour les satisfaire. Il est tendu par des émois puissants qui en même temps lui font peur. « Tout enfant, écrit Baudelaire, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Devant cette crainte, l’enfant cherchera donc à conserver sa modalité élationnelle et à domestiquer ses pulsions dans ce sens ; il les intégrera dans sa vie élationnelle en les narcissisant, d’où l’importance de sa vie fantasmatique. C’est ainsi qu’il s’installera dans un conflit permanent entre les pulsions d’une part et le point de vue narcissique d’autre part, et finira – pour s’y appuyer dans ce combat – par projeter une partie de son narcissisme sur une formation ad hoc à dignité d’instance, l’Idéal du Moi19.

Lou Andreas-Salomé écrivait (The Freud Journal of Lou Andreas-Salomé, Hogarth Press, 1965) : « Le narcissisme accompagne toutes les couches de notre expérience et indépendamment d’elles ; ce n’est pas seulement un stade immature qu’il s’agit de surmonter, mais aussi un compagnon de vie et qui se renouvelle toujours. » En fait, le narcissisme est inaltérable et ce qui évolue, c’est le Moi qui, à chaque étape de son évolution, doit recevoir le label narcissique pour reprendre – modifié – sa place dans le Moi global. Le rôle que joue le narcissisme dans cette restructuration permanente est en principe muet et prête souvent à des malentendus quand il s’agit de l’identifier, car il ne peut agir qu’à travers les autres instances (manquant de support somatique spécifique) et même, pour s’exprimer, il doit emprunter leur outillage. Le narcissisme utilise ainsi la libido, mais ne se confond pas avec elle, et c’est ce mouvement narcissisant et valorisant du Soi qui charge libidinalement les objets mais aussi le Moi lui-même, son devenir, ses actes, ses satisfactions pulsionnelles, que nous appelons « investissement narcissique ». C’est un complément nécessaire à tout ce qui se passe à l’intérieur du Moi et constitue la clé du développement du système égotique dans le sens positif ou négatif, la libido vient du Ça, et le Moi – grâce à l’investissement narcissique – peut en quelque sorte en bénéficier. C’est dans cet esprit que nous comprenons ce passage de « Le Moi et le Ça » où Freud parle de « cette partie de libido qui est dirigée par le Ça pour investir sexuellement des objets, alors que le Moi renforcé en grandissant tente de s’emparer de cette libido objectale s’offrant au Ça en tant qu’Objet ».

Vu toujours sous l’angle narcissique, c’est bien ce qui se passe d’ailleurs dans la cure analytique : le processus analytique permet au sujet un auto-investissement croissant, le Moi peut disposer de plus en plus de libido, ce qui modifie ses positions vis-à-vis de ses conflits et par rapport à son Surmoi ; ou, en d’autres termes, le Moi dépend moins de son Surmoi et de son amour et peut, au lieu d’investir cette instance, s’aimer davantage lui-même ; la libido du Ça passe au Moi, « wo Es war, soll Ich werden ». Ce processus tend vers un état idéal dans lequel le Moi, ayant intégré ses pulsions et investi narcissiquement son contenu, se trouve dans une situation qui est analogue en son essence à l’état prénatal élationnel, cet état se réalisant à chaque phase du processus sur un mode plus évolué. Si dans ce cas nous parlons de complétude narcissique, nous voulons parler de la synthèse réussie des pulsions et du narcissisme dans le cadre du Moi, état représenté dans l’Inconscient par le signe phallique (voir chap. VII « L’Image phallique », [infra]).

Cette dialectique permanente entre le Moi pulsionnel et le Soi narcissique – dialectique aux aspects cliniques très variés et qui demande à être étudiée en détail – ne doit jamais être perdue de vue dans la cure analytique, comme le rappelle van der Waals dans son rapport sur le narcissisme (Revue française de psychanalyse, 1949) : « C’est dans les influences réciproques entre l’interprétation de la réalité et l’effort pour maintenir le sentiment de Soi que consiste l’ensemble des problèmes du narcissisme auquel nous avons tous affaire dans la pratique de la psychanalyse. » Federn parle, lui, du même sentiment du Moi (Ich-Gefühl) que nous avons déjà identifié avec le narcissisme, « dont le manque rend le sujet incapable de jouir de quoi que ce soit » (de l’intégrer narcissiquement), et cite Goethe : « il dispose de tous les trésors mais est incapable de les posséder ». Nous rappelons à ce sujet le rôle singulièrement décisif qui est confié à la composante sadique-anale dans le processus d’intégration, ce qui pose des problèmes épineux étant donné l’antinomie essentielle entre les deux facteurs (narcissisme et analité).

III.

Lorsque Freud introduisit le concept de narcissisme dans la théorie psychanalytique, il se basa essentiellement sur l’étude du sommeil, de l’hypocondrie et des psychoses ; il serait utile – à notre sens – d’appliquer notre optique à l’examen de ces entités. Jetons tout d’abord un regard sur le sommeil à la lumière du jeu dialectique narcissisme-composante sadique-anale.

Dans le sommeil, le sujet retire sa libido du monde environnant, mais aussi, et surtout, de son Moi corporel en tant que porteur de la composante sadique-anale qui se trouve avant tout en cause : l’envie de dormir coïncide avec un moment d’épuisement énergétique ou avec le désir de fuir la réalité. La motricité dépend de cette composante et nous savons que le dormeur, après avoir fermé (en même temps que ses yeux) les voies d’accès à sa motricité, plonge dans la régression narcissique.

Le rêve du dormeur relève de cette régression narcissique, et pour étudier la dialectique entre la dimension narcissique et la composante anale, nous envisagerons le passage du rêve au cauchemar (et ensuite au réveil).

Le rêve est la satisfaction d’un désir, non seulement par l’application des mécanismes oniriques typiques du processus primaire (visualisation, symbolisation, déplacement, condensation…), mais aussi par le fait qu’il ne s’agit pas d’un acte énergétique réel mobilisant la motricité, car tout se passe sur le mode fantasmatique. C’est ce décalage quant au niveau qui permet la satisfaction (dans une certaine mesure et avec les transmutations correspondantes du désir, car n’oublions pas la censure et son efficacité partielle) en raison du mode de l’activité onirique. La mise à l’écart de la composante anale favorise la fantasmatisation, son déroulement se faisant sur un mode narcissique régressif : « ce n’est qu’un rêve », constatation permissive qui devient souvent plus ou moins consciente à l’intérieur même du rêve. Or, le Moi, entraîné par les fantasmes sexuels incestueux de plus en plus vivides et de moins en moins camouflés, se trouve aux prises avec la tension pulsionnelle dont la pression sur-moïque l’oblige à se défendre. Le rêveur s’oppose à l’intrusion de cet élément étranger et voudrait maintenir l’intégrité de la dimension onirique (ne serait-ce que pour pouvoir continuer à dormir, comme Freud le dit) et dans ce but il projette sur les figures du rêve, devenant cauchemar, sa pulsion de plus en plus pressante qui pousse à l’abandon du niveau narcissique, étant donné que la pulsion déborde le mode fantasmatique narcissique-oral et cherche à mobiliser le stade suivant, le stade sadique-anal, et donc la motricité dont l’intégration est indispensable à la réalisation pulsionnelle. Le rêveur peut encore chercher à fuir sa pulsion projetée qui le persécute, et il peut même rêver cette fuite, mais comme il est poussé à quitter graduellement la dimension onirique proprement dite, cette fuite tend de plus en plus à s’effectuer non sur le mode du rêve (on voit le rêveur s’agiter et esquisser des mouvements), mais sur celui de la réalité, avec mobilisation effective de la motricité et tentative d’articuler des sons qui traduisent l’effort de son appareil phonatoire. C’est contre ce désir – interdit à cause du niveau où il se situe – que le dormeur se défend par l’inhibition motrice typique du cauchemar, laquelle cependant est battue en brèche par la pulsion qui se renforce sans cesse (par la composante anale, malgré la tentative de projection de celle-ci), l’angoisse concomitante devant être mise sur le compte de la tension pulsionnelle de plus en plus menaçante, de l’écroulement de la défense par la fuite et du conflit entre le désir de rester sur le plan onirique et l’envahissement par la composante anale (ce qui est logique car jusqu’au réveil, qui ne tarde pas d’ailleurs à se produire, le dormeur est sous la loi de la régression narcissique spécifique qui comporte un désinvestissement de la motricité).

Les figures grimaçantes et terrifiantes que le rêveur voit dans son cauchemar sont les projections de sa propre analité telle qu’elle lui apparaît obligatoirement, l’investissement narcissique de cette composante lui ayant été retiré (le désinvestissement narcissique aboutit à l’« analisation », processus que nous avons décrit dans notre étude « Le suicide du mélancolique », [infra]). C’est un Moi étranger qu’il voit, ce Moi aliéné porteur de ses pulsions rejetées et abhorrées, devenant son persécuteur. C’est au moment où la partie projetée et « analisée » de son Moi revient sur lui, sous forme de monstres, mouvement qui annule la projection tentée, que, la tension devenant insupportable, il se réveille.

Quant au schizophrène, il fait – comme nous le savons – une régression narcissique d’un niveau particulier. En quoi consiste cette régression et à quoi correspond-elle ? Selon la théorie classique, le schizophrène a retiré sa libido du monde objectal et c’est son Moi qui reçoit cette libido, qui devient ainsi libido narcissique (secondaire). Son Moi est donc siège d’une surcharge libidinale. Comment comprendre dans ce cas sa plainte d’être vidé, « vampirisé » (on lui vole sa virilité, sa pensée, etc.) ?

Le schizophrène accomplit en fait une régression qui va d’un « état du Moi » à un autre. Or, chacun de ces « états du Moi » est investi narcissiquement sur un mode différent, étant donné leur degré différent de maturité ; le malade a abandonné son « état du Moi » adulte et a régressé à un « état du Moi » bien plus précoce de son évolution, qui correspond au Moi du petit enfant – organisation égotique fragmentaire et éparse – n’ayant pas reçu encore un investissement narcissique global quant à son Moi corporel. Ce Moi infantile reçoit en principe son approvisionnement narcissique du dehors et c’est sa mère qui le lui apporte. Quant aux mères des schizophrènes, nous savons qu’elles « n’aiment pas leurs enfants d’une façon absolue, inconditionnée, n’ont avec leurs enfants qu’une relation “extérieure” et sont impénétrables à toute impression dont la source serait ce qui se passe à l’intérieur de l’enfant »20. Elles leur sont, en somme, étrangères. On comprend dans ce cas-là que le schizophrène qui régresse à ce stade se trouve complètement « vide ». Son Moi corporel physiologiquement adulte et qui est le siège d’une forte excitation libidinale se trouve – par le fait de sa régression – narcissiquement désinvesti par rapport à sa charge pulsionnelle, par manque d’investissement narcissique qui le rend incapable de métaboliser les excitations qui lui arrivent, son économie narcissique ayant été conflictualisée à la phase précédente (celle de l’objet partiel et du Moi fragmentaire. Voir Tausk, « La machine à influencer des schizophrènes »). Il vit cette charge libidinale comme étrangère à lui, comme un danger pour son Moi dépassant les possibilités d’intégration de celui-ci, ce qui aboutit à une crise d’angoisse comparable à celle que le dormeur subit dans son cauchemar, au point qu’il lui arrive de se mutiler sexuellement, pensant pouvoir tarir ainsi la source de l’excitation dont il veut se défaire à tout prix (il s’agit – bien entendu – comme dans le cas du cauchemar, d’un fantasme œdipien et l’on serait tenté d’interpréter son acte d’automutilation comme une punition ; en fait son Œdipe en tant que tel ne le gêne pas ; il l’exprime et quelquefois cherche à le réaliser).

Aujourd’hui nous savons que, contrairement à l’opinion classique, les schizophrènes sont susceptibles de bénéficier – dans certaines circonstances – de la cure analytique. Pour saisir ce qui ce passe dans ces cas, nous rappellerons la remarque concernant la mère du schizophrène, qui a fait fonctionnellement défaut à l’enfant à un certain moment de sa vie – et le schizophrène souffre du fait que sa régression pathologique le fait rejoindre un « état du Moi » correspondant à ce déficit. Or, si le thérapeute saisit cette situation dans le contre-transfert et pallie par son comportement ce manque, il peut aider son malade à abandonner sa fixation.

Avant de clore cette introduction, nous allons émettre quelques considérations sur la culpabilité spécifique attachée au narcissisme ; il s’agit, bien entendu, d’une simple tentative d’orientation que nous pensons utile de faire précéder d’un texte de Cioran tiré de « Désir et horreur de la gloire » (NRF, 1963) :

« Si chacun de nous avouait son désir le plus secret, celui qui inspire tous ses projets et tous ses actes, il dirait “je veux être loué”. Nul ne s’y résoudra, car il est moins déshonorant de commettre une abomination que de proclamer une faiblesse aussi pitoyable et aussi humiliante surgie d’un sentiment de solitude et d’insécurité dont souffrent, avec une égale intensité, les rejetés et les chanceux. Personne n’est sûr de ce qu’il est, ni de ce qu’il fait. Si imbus que nous soyons de nos mérites, nous sommes rongés par l’inquiétude et ne demandons, pour la surmonter, qu’à être trompés, qu’à recevoir de l’approbation de n’importe où ou de n’importe qui… L’infirmité est universelle ; et si Dieu en paraît indemne, c’est que, la création une fois achevée, il ne pouvait, faute de témoins, escompter des louanges. Il s’en décerna à lui-même il est vrai et à la fin de chaque jour. »

Ce texte traduit un état d’âme dont il nous semblerait utile de recenser les divers éléments constitutifs : il s’agit – bien entendu – de l’expression d’un immense désir de confirmation narcissique et des allusions sont faites à l’état misérable et pitoyable qui le nécessite. Mais être à la merci de l’amour des autres ou de leur valorisation est humiliant. Ce besoin remonte, en effet, aux premiers vagissements de l’enfant solitaire et insécure que nous sommes, de véritables infirmes (et cependant derrière la plainte désespérée du déprimé transparaît l’identification à Dieu, car l’auteur constate dans sa misère que Dieu a aussi besoin de louanges et cela à la fin de chacun des six jours de la Création).

Mais le plus important dans cette plainte, c’est la culpabilité de rechercher des louanges, c’est-à-dire d’exprimer son narcissisme. On n’ose pas l’avouer, car c’est coupable et surtout honteux, en fait c’est un mélange de honte et de culpabilité, la honte étant manifeste (« notre faiblesse ») alors que la culpabilité n’apparaît qu’indirectement, transparaissant derrière sa punition (l’infirmité) et la tentative de réparation (l’approbation de n’importe où ou de n’importe qui). La tonalité de ce texte nous apprend également que le narcissisme « pur » ne peut être qu’une abstraction, un état idéal, une approximation, car le nourrisson ne peut vivre éternellement dans sa félicité régressive primitive, seule satisfaisante narcissiquement, et se trouve condamné à achopper tôt ou tard sur le réel « rugueux à étreindre », c’est-à-dire sur la blessure narcissique. C’est pourquoi le narcissisme comporte toujours un certain degré de délire « physiologique » en quelque sorte, une disproportion entre l’auto-appréciation et la réalité : « marchand, si tu cours après le bénéfice facile – dit l’épigramme latine – achète l’homme pour ce qu’il vaut et vends-le au prix qu’il s’estime ».

Bien entendu, c’est cette blessure narcissique qui ouvre en même temps la voie à la maturation du Moi et des pulsions et qui permet au sujet de jouir des satisfactions pulsionnelles que la vie va lui offrir. Mais le « régime pulsionnel » est au début antagoniste du « régime narcissique » et il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies pour que le sujet parvienne à retrouver sur un mode nouveau (celui des pulsions) un équivalent de l’état élationnel prénatal » (voir chap. I « La situation analytique et le processus de guérison », [infra], ainsi que chap. VII « L’image phallique », [infra]). Si bien que dans de nombreux cas pathologiques se retrouvera l’antagonisme premier entre le narcissisme et les pulsions (voir à ce sujet plus spécialement le chap. IX « Le suicide du mélancolique », [infra]).

L’homme refoule cette disproportion ainsi que le narcissisme lui-même en tant que source de conflit, mais n’y réussit que partiellement. Or, les méthodes qu’il applique pour pallier ce manque, quelles qu’elles soient, témoignent déjà de l’ouverture de sa plaie narcissique. L’homme pour qui sa valorisation idéale va de soi se dévoilera souvent comme un débile ou comme un psychotique et ceux qui cherchent la satisfaction narcissique sous forme d’amour, de mérite, de création, de gloire, etc., montrent déjà par là que leur narcissisme est culpabilisé. Il y a cependant des degrés, des nuances et des possibilités d’intégration des composantes pulsionnelles qui aident le sujet à intégrer son narcissisme, soit en lui permettant de s’aimer en tenant moins compte de son imperfection, soit en diminuant réellement la marge entre son Moi et son idéal narcissique. Sans cela, l’analyse ne servirait à rien, car les sujets que nous avons sur notre divan se recrutent parmi ceux qui d’une part s’aiment mal, mais d’autre part voudraient s’aimer mieux et qui, dans ce but, cherchent à se modifier, c’est-à-dire – dans la perspective de l’Inconscient – veulent remplacer leur Moi par un autre, narcissiquement plus satisfaisant.

Ceci dit, nous ne savons toujours pas pourquoi le narcissisme « a mauvaise presse », pourquoi il est coupable (il s’agit du désir narcissique en tant que tel, réalisé, réalisable ou non) ; nous pourrions répondre à cela que nous sommes gouvernés dans une certaine mesure par le Surmoi chrétien qui nous ordonne d’aimer les autres et qui sous-entend par là que l’amour de soi est contraire à l’amour du prochain, est son antagoniste21, comme s’il s’agissait d’un équilibre entre les deux, d’un rapport de forces, tel que nous l’avons décrit au sujet de la relation objectale sadique-anale (voir l’article correspondant dans ce volume, [infra]), conception par ailleurs fort répandue. On peut supposer ainsi que les gens ont tendance à accuser le narcissique manifeste (sur qui ils projettent volontiers leur propre narcissisme) d’enlever en s’aimant une quantité d’amour destinée aux autres – et après tout Narcisse lui-même ne fut-il pas puni de mort par les dieux pour avoir gardé toute sa libido pour lui, sans en abandonner à ceux qui aspiraient à son amour, ce qui – soit dit en passant – est la définition même que Freud donne du narcissique (voir par ex. dans « Le Moi et le Ça » : « Le narcissisme du Moi est un narcissisme secondaire dérobé aux objets » ; c’est nous qui soulignons).

En fait, cette explication se tient à un niveau assez superficiel et correspond sans doute à une tentative de rationalisation ; pour retrouver les motivations profondes de la culpabilité narcissique, il faut encore une fois remontera la vie prénatale. On se trouve là en un « lieu » privilégié pour l’étude de la psychologie abyssale, véritable carrefour où se croisent le chemin de la régression narcissique, celui qui mène par la projection narcissique à l’Idéal du Moi et qui peut être déplacé sur la Divinité, celui enfin qui mène à l’inceste et au complexe de castration.

Quand Cioran a fait un rapprochement entre Dieu et l’homme avide de gloire, il a mis le doigt sur l’équivalence psychologique qui existe entre le concept de la Divinité et le désir de l’accomplissement narcissique. On peut formuler cela de différentes façons, soit que l’homme projette son idéal d’intégrité narcissique parfaite, soit qu’en réalisant sa complétude narcissique il devienne Dieu ; de toute façon, l’homme, devant son idéal narcissique, est à la fois le fœtus et l’Être Idéal Tout-Puissant, les attributs des deux étant strictement identiques dans la perspective de la psychologie abyssale, comme nous l’avons montré plus haut. L’accomplissement narcissique a la valeur d’une divinisation pour l’Inconscient, quel que soit le degré objectif de complétude, la moindre satisfaction narcissique pouvant revêtir cette signification à ce niveau. Or, si l’accession à la complétude narcissique se confond dans l’Inconscient avec le retour au sein maternel, ce retour comportant obligatoirement le coït avec la mère, il devient donc en même temps la réalisation de l’inceste ; inutile de rappeler ici à ce sujet les liens entre l’inceste et les prérogatives royales du temps où les rois furent dieux, ni le développement qu’a donné Rank à l’étude du mythe du héros incastus et personnage divin.

Ces rapprochements sont significatifs et jettent une certaine lumière sur l’interdiction de l’inceste ainsi que sur le lien entre l’inceste et le narcissisme coupable. Mais pourquoi ?

À notre sens, la cause directe de cette culpabilité doit être recherchée non pas dans le fait en soi qui veut que tout accomplissement narcissique se confonde à un certain niveau à la fois avec l’hypostase chrétienne et avec la réalisation de l’Œdipe (car qui couche avec sa mère tue son père), mais au contraire dans le fait que cette réalisation est impossible pour la raison très simple que le désir narcissique remonte à un état narcissique précoce quasi absolu – qui d’ailleurs correspond à un désir en soi (« exister sur cette planète sans désir et sans corps », James Jones), mais déjà traumatisé car frustré et donc culpabilisé. Le désir infantile naît, en effet, à un âge où aucune composante prégénitale (et en particulier sadique-anale) ne peut être suffisamment intégrée par lui pour armer son désir en lui donnant un support pulsionnel. S’il n’en était pas ainsi (Diderot : « Si l’enfant de trois ans avait la force de l’adulte, il tuerait son père et coucherait avec sa mère »), ni l’Œdipe, ni le narcissisme, en tant que noyaux conflictuels, n’existeraient, ni même l’hominisation, au moins dans le sens que ce terme a pour nous dans notre civilisation actuelle. C’est ainsi que l’homme doit son humanité et aussi sa divinité à sa petitesse et à sa misère initiales. Quoi de plus logique qu’avec ce vécu fondamental à ses trousses, l’homme ne puisse vivre qu’en transformant sa faille interne en castration venant du dehors et en métamorphosant sa faiblesse intrinsèque en interdiction externe et en punition de sa démesure.

Paris, janvier 1971.


3 Le psychanalyste qui réclame des concepts d’une précision scientifique absolue est parfaitement fondé à formuler des réserves quand un concept ne remplit pas les conditions exigées ; il est cependant significatif que le profane soit conscient du caractère ineffable de ce que le mot « narcissisme » désigne et qu’il soit beaucoup moins exigeant à cet égard, saisissant parfaitement le sens de ce terme emprunté à la mythologie. Qu’il le formule d’une façon ou d’une autre, il sait bien que le narcissique est « celui qui s’aime ». Quant aux poètes et hommes de lettres, le contenu de ce vocable et les conduites particulières qu’il caractérise, jusqu’à ses dérivés les plus lointains, leur sont familiers depuis les « délices d’omphalopsychie » d’Amiel jusqu’à la formule plus récente de Jean Duvignaud qui parle au sujet de Drieu la Rochelle de « l’orgueilleuse affection de soi ».

4 Nous reprendrons, bien entendu, la discussion sur ce point essentiel dans notre perspective, mais citerons dès maintenant Chamfort : « on trouve le bonheur rarement en soi, jamais ailleurs », allusion à la fois à la prédominance du facteur narcissique dans l’amour et au narcissisme pathologique et, plus près de nous, Jacques Rigault (Écrits, Gallimard) : « La plus belle fille du monde ne peut me donner que ce que j’ai. »

5 La conception dialectique nous permettra ainsi d’identifier le même facteur narcissique dans les tableaux cliniques à phénoménologie disparate et opposés l’un à l’autre, chez la nymphomane qui est obligée de se livrer à tous les hommes par besoin narcissique incoercible d’être aimée et chez la vamp frigide qui doit séduire les hommes pour la même raison mais qui, en même temps, doit se refuser à eux par narcissisme, chez la femme qui se pare et chez celle qui se néglige, se croyant parfaite, ce qui peut aller jusqu’au délire. Le narcissique est celui qui s’aime bien mais aussi celui qui s’aime mal ou pas du tout. C’est le narcissique qui se retire du monde mais aussi celui qui l’étonne par ses exploits ; celui qui est homosexuel est narcissique, mais aussi l’hétérosexuel qui exhibe sa virilité, etc. La conception dialectique du narcissisme est non seulement susceptible de réduire les divergences quant aux tableaux cliniques que présentent les diverses manifestations de la pathologie du narcissisme, mais pourrait fournir les bases d’une nosologie et surtout d’une nosographie, laquelle, au lieu d’être purement empirique, telle que nous l’a léguée la psychiatrie, serait résolument psychanalytique.

6 Chacun de nous connaît des jeunes gens (l’adolescence est l’âge narcissique par excellence) qui vivent dans une efflorescence permanente d’autosurestimation délirante tout en étant très mal dans leur peau, c’est-à-dire détestant leur propre Moi corporel dont ils cherchent à se débarrasser, au moins partiellement, par l’ek-stase (être en dehors) que leur procure la drogue.

7 Certes, cette position anti-égotique correspond à coup sûr à un certain besoin d’équilibre, sert donc en dernière analyse le Moi et devrait être considérée comme ego-syntone. Mais le biais par lequel le Moi arrive au résultat désiré pose cependant des problèmes quant au fonctionnement de cette instance fondamentale (cf. à ce sujet André Stéphane, L’Univers contestationnaire ou les Nouveaux Chrétiens, Payot).

8 Comme nous le verrons plus loin, le fantasme d’éternité (et d’infini) plonge ses racines dans la cœnesthésie spécifique liée à l’achronicité de la vie fœtale et il est probable que le fantasme narcissique d’invulnérabilité (« on ne peut rien me faire ») repose sur les mêmes fondements. Comme nous venons de le voir au sujet de l’automatisme de répétition, le « faire » ne peut être vécu sur un mode élationnel que par la suppression du décalage entre le désir de l’acte et de sa réalisation : « tout, et tout de suite ».

9 D’aucuns nous ont critiqué d’avoir utilisé le terme « narcissisme » pour désigner des entités apparemment disparates, n’entrant pas dans le cadre classique, délimité par ce concept ; nous ferions bien – disaient-ils – de choisir un terme scientifiquement plus adéquat. Or, nous pensons conserver ce terme qui, jusqu’à maintenant, s’est révélé fructueux, même si ce qu’il recouvre reste flou, échappant à une définition précise, et mouvant dans son devenir ; n’est-ce pas la destinée de tout concept que d’évoluer selon sa dynamique propre ? Quant à la dénomination proprement dite, c’est un détail sans importance : la Science de l’Électricité n’a jamais souffert de porter le nom d’une résine (elektron).

10 Par ailleurs, il suppose l’existence (« dans le Moi ou le Ça, peu importe ») « d’une énergie susceptible de déplacement et qui, indifférente par elle-même, peut s’ajouter à une tendance érotique ou destructive qualitativement différenciée et en augmenter la charge énergétique totale. Cette énergie qui anime le Moi et le Ça, énergie indifférente et susceptible de déplacements, provient de la réserve de libido narcissique, c’est-à-dire qu’elle représente une libido (Éros) désexualisée ».

Dans ce passage, Freud, tout en restant à l’intérieur du cadre de la dualité instinctuelle, semble cependant admettre dans une certaine mesure une « troisième force » qui serait le narcissisme. Il contient la notion d’une énergie neutre (narcissique indifférente, en dehors de la sexualité et de l’agressivité) et qui peut s’ajouter à une tendance érotique ou destructrice, ce que nous pouvons exprimer dans la terminologie narcissique par « investissement narcissique de la sexualité » (investissement et intégration) ou de la « composante sadique-anale ». Il contient également une allusion au caractère indépendant du narcissisme par rapport aux forces pulsionnelles proprement dites.

W. A. Greene (« Early object relations », in Journal of Nervous and Mental Diseases, 1958) considère le narcissisme comme « exclusively intrauterine ».

Pour Bing, McLaughlin et Marburg (« Psychoanalytical Study of the Child », XIV), le narcissisme est un « état diffus et indifférencié chargeant diverses parties de l’organisme », ce qui suppose l’existence d’un narcissisme primitif, bien avant le moment où une perspective psychologique proprement dite puisse se concevoir. Freud, qui parle « d’existence d’éléments libidinaux dans les “instincts du Moi”» (ibid.), mentionne cet état primitif (dans « Pour introduire le Narcissisme ») comme un « Urzustand » (« état primitif ») : « la libido narcissique est un état primitif… il n’est que camouflé par les “émissions” libidinales plus tardives et reste derrière celles-ci parfaitement conservé » (« Trois essais »).

11 L’admission de la notion du « Moi autonome » enlèverait, à notre avis, à la théorie psychanalytique, à travers la négation de la genèse conflictuelle du moi, toute la dialectique pulsionnelle primitive, l’inconscient dans son acception abyssale, et induirait une tendance (telle qu’elle se produit en fait) vers l’étude exclusive et superficielle des « fonctions du Moi ». Or, adopter cette tendance c’est s’écarter du freudisme et régresser vers la psychologie académique.

12 Encore que la démarche de ces auteurs, contrairement à la nôtre, aboutisse à un ralliement au concept de « moi autonome ».

13 Nous ne sommes pas en entier accord, ici, avec Francis Pasche (À partir de Freud, Paris, Payot), car nous tenons à ne soustraire à l’analyse aucun « reste », s’agisse-t-il de « la vertu, la beauté, la vérité, le sujet incomparable et libre ». Pourquoi l’analyste serait-il dans ses recherches plus pusillanime que Taine pour qui le vice et la vertu étaient des produits comme le sucre et le vinaigre ? En nous interdisant l’analyse de la beauté, nous fermerions devant nous la porte de la connaissance esthétique et l’étude de la sublimation, porte cependant largement ouverte par Freud et d’autres. Et la vérité ? Peut-on se prétendre scientifique en la laissant en dehors de nos investigations ?

14 Greenacre, Trauma Growth and Personality, considère le narcissisme comme la « composante libidinale de croissance ».

15 Après tout, le nouveau-né continue indiscutablement à se nourrir au détriment de la substance maternelle et l’existence d’élans sadiques qu’il dirige contre le sein maternel ne fait aucun doute.

16 Cette régularité dans l’économie est également une source de sécurité, facteur que nous saurons apprécier quand nous aurons à constater la crainte de l’enfant devant ses pulsions et la difficulté qu’il a à intégrer la moindre surcharge pulsionnelle par rapport à son degré de maturité à cet égard. Nous savons par ailleurs l’importance que Freud a attribuée à l’homéostase dans sa théorie de la libido.

17 Ce qui a mis fin au bonheur paradisiaque de l’homme fut bel et bien – d’après la Bible – l’apparition d’une pomme, c’est-à-dire du sein maternel, qui symbolise ainsi le changement survenu dans son métabolisme et le passage d’un mode d’alimentation automatique à celui lié au sein de la mère qui prend pour le nouveau-né graduellement les caractéristiques propres à l’objectalité et à l’extériorité (inutile de dire que ce symbole est surdéterminé, et contient – entre autres – la situation œdipienne, la culpabilité, la castration).

18 Que la fierté (auto-investissement narcissique) soit le dérivé d’une cænesthésie de surcharge narcissique sans contenu et sans support est prouvé par le fait qu’elle n’en a pas ou plutôt que n’importe quoi peut lui servir de support et de contenu. On peut investir narcissiquement ce dont on ne peut pas être objectivement fier, et inversement on peut ne pas être fier de ce qui objectivement justifierait un investissement narcissique. Ce qui compte, en fait, c’est le souvenir de la surcharge narcissique dans le Soi, le contenu – indifférent par lui-même – n’étant que sa rationalisation d’ailleurs superficielle et interchangeable. On peut être fier de ce qu’on est et de ce qu’on n’est pas, de ce qu’on a ou de ce que l’on n’a pas, quel qu’en soit le prétexte : l’exemple le plus typique en est fourni par l’homme que nous avons connu et qui était très fier de ne jamais manger de pommes de terre.

19 La société dans laquelle nous vivons a développé une civilisation d’abondance par un progrès technique si accéléré dans son rythme qu’il existe un décalage entre la rapidité de ce progrès et nos possibilités d’intégration ; nous éprouvons non seulement une difficulté à accepter la satisfaction pulsionnelle que le bien-être matériel apporte par la technique, mais une inhibition devant la technique en soi, étant donné qu’elle relève par son essence de la composante libidinale sadique-anale. L’indice qui semble le confirmer, c’est qu’en même temps qu’on dénonce les inconvénients de la Société de Consommation (qu’on a appelée d’abord Société d’Abondance, mais le paradoxe aurait été trop criant) on exagère à dessein le danger que comporte son corollaire, la pollution ; or, tout en étant justifiée par une certaine réalité, cette panique est nettement disproportionnée, à moins qu’on ne considère la réaction du public comme une réponse à un fantasme anal typique (la pollution) qui lui fait peur ; peur qui fait penser à la réaction qu’ont les gens devant chaque innovation technique, probablement pour la même raison ; que l’on songe à cette Commission médicale qui craignait que le chemin de fer roulant à 12 km/h ne mît en danger l’intégrité mentale et physique des voyageurs. Narcisse s’était détourné des tentations de l’amour charnel ; il refusait la quête amoureuse des deux sexes et parmi ses objets refusés on devine derrière la nymphe Écho (qui, d’après la version de Pausanias, était sa sœur) sa mère, qui était d’ailleurs également une nymphe. Ce qui le fascinait devant la surface d’eau était – derrière sa propre figure – le retour dans l’eau amniotique, la régression narcissique profonde. On peut cependant ajouter à cela que pendant qu’il contemplait sa propre image reflétée dans l’eau il était heureux, sa mort étant liée aux assauts répétés d’une sexualité objectale dont il projetait les sources au-dehors.

20 Hill, Lewis B., Psychotherapeutic Intervention in Schizophrenia, The University of Chicago Press, 1955.

21 Pour le chrétien, l’orgueil (une auto-appréciation narcissique exagérée, exhibée et opposée aux autres) est le péché mortel, le péché par excellence et l’on peut affirmer qu’en principe le christianisme est la religion du contraire de l’orgueil, de l’humilité et est donc basée sur l’interdiction du narcissisme. En fait, le narcissisme du chrétien contourne cette difficulté majeure et fait précisément de cette humilité une vertu, phallus brandi par la valorisation du fait d’être chrétien. Le chrétien s’identifie, en effet, à Dieu (« Ce n’est pas moi qui vis mais c’est Dieu qui vit en moi », saint Paul) et par la communion-introjection, il devient Dieu lui-même.